vendredi 18 août 2017

Shoah et Bande Dessinée


Le Mémorial de la Shoah présente l’exposition Shoah et Bande dessinée accompagnée d'un catalogue intéressant. Près de 75 ans de représentations de la Shoah auprès de « lecteurs de 7 à 77 ans » par des auteurs du 9e art, pendant ou après la Deuxième Guerre mondiale, parfois par une survivante ou des enfants de déportés, sous des formes diverses – comics, romans graphiques, mangas, dessins de presse, etc. -, et comme sources d’inspirations pour illustrer les génocides des Arméniens, des Tutsis, etc. Des omissions et des parallèles problématiques avec des autofictions sans lien avec la Shoah.

Shoah et Bande Dessinée
 
« Chacun est libre d’interpréter ce dessin. Il y est question de libération, d’indestructibilité, d’éternité... Mais les mots sont faibles dans certains domaines », a déclaré Enki Bilal, à propos de son affiche de l’exposition.

La « mémoire contemporaine réserve une place particulière à la Shoah, génocide sans précédent, sans équivalent dans l’Histoire, longtemps considéré comme relevant de l’indicible. On se souvient du « Hier ist kein warum » (« Ici, il n’y a pas de pourquoi ») de Primo Levi. Le propre de tout événement, est d’être historicisé, médiatisé, bref de devenir sujet de fiction. Le génocide des Juifs d’Europe ne pouvait y échapper. Non sans prudence, erreurs et tâtonnements mais aussi génie, la Bande Dessinée s’est donc emparée de la Shoah. C’est ce parcours historique et artistique qui est proposé dans ce qu’il est convenu d’appeler le 9e art en interrogeant les sources visuelles de ces représentations, leur pertinence, leur portée et leurs limites (humour, satire) ».

Il « appartenait logiquement au Mémorial de la Shoah de s’emparer du sujet, de s’interroger sur les tenants et aboutissants de cet art, populaire s’il en est, et ce dans toute sa diversité, des comics à la bande dessinée franco-belge, des romans graphiques aux mangas ».
« Comment, et depuis quand, les artistes de la bande dessinée se sont-ils saisis de la représentation du sujet ? Comment sont relayés les témoignages ? Jusqu’à quel point de réalisme l’horreur est-elle représentée, autour de quels thèmes, de quels motifs, de quels symboles ? Comment ces représentations évoluent-elles aujourd’hui selon les références politiques, sociales et esthétiques de notre époque, tandis qu’une forme d’antisémitisme persiste ? Comment la Shoah a été mobilisée par la fiction, que ce soit dans les comics ou dans la bande dessinée franco-belge avec La Bête est morte ! de Calvo, où le thème est présent dès 1944 ? Près de 75 ans plus tard, des lignes de force, quasiment une grammaire, se dégagent de ces narrations et de ces représentations dont cette exposition tente pour la première fois de dresser l’inventaire ».

Fait méconnu : parallèlement à la littérature et le cinéma, la bande dessinée a abordé la Shoah.

« Des Supermen américains très tôt dressés face à Hitler à la première mention française de la déportation des Juifs par Calvo en 1944 dans La Bête est morte »… Les auteurs graphiques Will Eisner, Bernie Krigstein, Jack Davis, Jack Kirby, Joe Kubert, Harvey Kurtzman, Osamu Tezuka, René Goscinny, Enki Bilal, Wolinski et Vuillemin ont recouru à diverses formes de narration graphique pour dessiner et écrire l’indicible.

« Plus de 200 documents originaux signées de ces grands noms sont présentés tels que Mickey au camp de Gurs, Superman, L’Oncle Paul, Master race, Unknown soldier, Maus, L’Histoire des 3 Adolf, Déogratias, Deuxième génération, et bien d’autres pièces majeures ».

Le 8 juin 2017, des planches de la bande dessinée « Le Spirou de Yann et Schwartz » Le Groom vert-de-gris et, en avant-première, des dessins originaux du prochain album « Le Spirou d’Émile Bravo » ont été dévoilés au public dans l’exposition Shoah et bande dessinée. Ces planches et dessins demeurent visibles.

L’exposition  s’articule autour de sept axes : Premiers témoins, premiers dessins, Un sujet hors sujet, La paradoxale impuissance des héros US, La révolution Maus, Le rire grinçant, Mémoriaux et enfin Fictions & Compagnie.

Les commissaires scientifiques sont Didier Pasamonik, éditeur, journaliste, commissaire d’expositions, spécialiste reconnu de la bande dessinée – directeur des numéros spéciaux BD de l’Express (dont celui sur Gotlib) -, et Joël Kotek, politologue et historien belge, professeur à l’Université libre de Bruxelles, enseignant à Sciences Po Paris, auteur de nombreux ouvrages et articles sur la Shoah. Le commissaire général est assuré par Marie-Édith Agostini, Mémorial de la Shoah.

On demeure surpris de l’absence du dessin de presse de TIM représentant en 1967 un déporté juif  campant fièrement derrière des fils barbelés, et publié après la conférence du général de Gaulle, alors Président de la République, évoquant quelques mois après la guerre des Six-jours « un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».

Devant le succès public de l’exposition, le Mémorial de la Shoah en a reporté la date de fin du 30 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Un mini-site Internet  lui est consacré.    
                  
Outre des visites guidées et un atelier pour enfants, un cycle de manifestations, dont des rencontres souvent gratuites, est « l’occasion d’approfondir et d’élargir le propos de l’exposition » :

- Le 19 janvier 2017 : Le roman graphique : lieu privilégié du discours mémoriel ? « Depuis Un pacte avec dieu de Will Eisner (1978) et Maus d’Art Spiegelman (1980), le roman graphique est devenu un genre à part entière de la bande dessinée contemporaine. Voué à l’autofiction, notamment depuis Persepolis de Marjane Satrapi, il est de plus en plus le lieu d’un discours mémoriel. En présence de Michel Kichka, Jean-Philippe Stassen, Barbara Yelin et Alfonso Zapico, auteurs et dessinateurs de bandes dessinées. Animée par Benjamin Herzberg, assistant et biographe de Will Eisner » ;

- Le 22 janvier 2017 : Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? « Dès 1941, les super-héros  sont confrontés aux camps de concentration nazis. Mais pourquoi ne les libèrent-ils pas ? Autour de cette question se posent celles de la superpuissance et de l’apparente passivité des Alliés face à la Shoah. En présence de Tal Bruttmann, historien, Chris Claremont, auteur et scénariste de bandes dessinées (X-Men), et Jean-Pierre Dionnet, fondateur de Métal Hurlant et spécialiste des comics. Animée par Philippe Guedj, journaliste et auteur de Dans la peau des super-héros (Timée, 2006) » ;

- Le 22 janvier 2017 : Les mangakas japonais et l’histoire de la Shoah. « Avec L’Histoire des 3 Adolf d’Osamu Tezuka" - celui véhicule bizarrement l'allégation fausse qu'Hitler aurait une origine juive !? -, "Hitler de Shigeru Mizuki, et Mein Kampf de Kadokawa Shoten, les mangakas se sont emparés du thème de la Shoah. De quelle manière ce sujet « exotique » est-il abordé dans la première industrie de bande dessinée au monde, et avec quelle perspective, alors que l’Allemagne était l’alliée du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale ? En présence de Vincent Bourgeau, et Alain Lewkowicz, auteurs d’Anne Frank au pays du manga, Yayo Okano, professeur à l’université Doshisha, et Didier Pasamonik, commissaire de l’exposition. Animée par Renaud Dély, directeur de la rédaction de Marianne. En partenariat avec Arte » ;

- Le 2 février 2017 : « On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ? » « Depuis la fameuse sentence de Desproges, on sait que l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Mais entre l’humour bon enfant de Rabbi Jacob (« Comment Salomon, vous êtes Juif ? ») et les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, les lignes ont bougé. Peut-on rire de la Shoah, et plus généralement des Juifs ? La question reste posée ». Quid des assassinats de Sébastien Selam et d’Ilan Halimi ? « En présence de Jean-Yves Camus, politologue chercheur associé, Iris, Philippe Geluck, auteur du Chat, Bernard Joubert, spécialiste de la censure et de la bande dessinée, et Pascal Ory, historien, université Paris 1. Animée par Delphine Peras, journaliste à L’Express » ;
                   
- Le 5 février 2017 : « Art mineur » et questions majeures. « Depuis les années 1960, la bande dessinée a acquis une reconnaissance importante auprès des institutions, qu’elles soient muséales ou académiques. Elle a pourtant longtemps été classée dans la catégorie des « mauvais genres », comme la science-fiction et le polar. Comment la bande dessinée est-elle passée du statut de littérature « populaire » sinon « vulgaire » à celle de 9e art ? Devait-elle en passer par là pour que la Shoah puisse être abordée dans ses pages ? En présence de Jean-Paul Gabilliet, professeur, université Bordeaux-Montaigne, Jean-Pierre Mercier, historien, conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, et Didier Pasamonik. Animée par Jérôme Dupuis, journaliste à L’Express » ;

- Le 5 mars 2017 : Varsovie en guerre ou en bande dessinée. « Autour des bandes dessinées Varsovie, Varsovie de Didier Zuili, Marabout, 2017 ; Irena de Jean-David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard, Glénat, 2017 ; LʼInsurrection de Marzena Sowa et Krzysztof Gawronkiewicz (Gawron), Dupuis, 2014 ; Achtung Zelig ! de Krzysztof Gawronkiewicz et Krystian Rosenberg, Casterman, 2005). Associant faits historiques et éléments fictionnels, ces bandes dessinées donnent à voir Varsovie pendant la guerre. Dessinateurs et scénaristes reviennent sur les événements tragiques de la ville, utilisant une grande puissance graphique. En présence de Krzysztof Gawronkiewicz, Jean-David Morvan (sous réserve), Krystian Rosenberg, Marzena Sowa, Séverine Tréfouël et Didier Zuili, auteurs et dessinateurs de bandes dessinées. Animée par Jean-Yves Potel, historien et politologue. En partenariat avec l’Institut polonais » ;

- Le 10 septembre 2017, dans le cadre du festival Les Traversées du Marais : Dessiner un génocide : possible ou impossible ? « Déambulations à trois voix. En trio, un auteur, un dessinateur, un historien, un spécialiste de la bande dessinée ou l’un des commissaires de l’exposition guident à travers l’exposition Shoah et bande dessinée ; l’occasion de découvrir l’envers du décor, d’écouter des anecdotes… En présence de Jean-Pierre Dionnet, fondateur de Métal Hurlant et spécialiste des comics, Kkrist Mirror, dessinateur de bande dessinée, et de Didier Pasamonik » ;

- Le 22 octobre 2017 : Génocide et bande dessinée : une périlleuse équation ? Avec pour guides, Gorune Aprikian scénariste, réalisateur et producteur de cinéma, auteur de Varto, Stéphane Beaujean, directeur artistique du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, et Didier Pasamonik ;

- Le 3 décembre 2017, Bande dessinée et cinéma : deux arts confrontés aux génocides. « En présence de Marie-Edith Agostini, Ophir Levy, historien du cinéma, et Marc Lizano, auteur (dessin) de L’Enfant cachée ».
        
Cette exposition est réalisée en partenariat avec le Festival International de la Bande Dessinée, Panini Comics ainsi que la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image.

La scénographie est signée Gilles Belley. 

Shoah et bande dessinée : « de l’ombre à la lumière »
« 1942-2017 : 75 ans de représentations de la Shoah dans la Bande Dessinée
De 1942 à nos jours, des centaines d’artistes ont dessiné la Shoah. À mesure que les victimes et les témoins de ce crime unique dans l’histoire disparaissent inéluctablement, la question de sa représentation devient de plus en plus centrale. Le curseur se place entre la transcription réaliste, factuelle, de l’horreur, de sa vérité et de son historicité, et son évocation proprement artistique la plus libre possible », ont écrit Marie-Édith Agostini, Joël Kotek et Didier Pasamonik, commissaires de l’exposition.

Et d’expliquer : « Depuis plusieurs années, et en particulier en ce moment où la bande dessinée occupe de façon massive les cimaises des plus grands musées, elle s’affirme comme un outil de transmission de mémoire et de médiation de première ampleur. Beaucoup connaissent Maus, le chef d’œuvre d’Art Spiegelman, mais d’aucuns seront surpris de découvrir l’ampleur et l’originalité des bandes dessinées qui traitent de la Shoah depuis la guerre ».

Et d’ajouter : « Les plus grands chefs d’œuvre de l’histoire de la Bande Dessinée sont présents au Mémorial de la Shoah. On y trouve les signatures de Horst Rosenthal avec son exceptionnel Mickey au camp de Gurs, précurseur de Maus, dessiné en 1942 en captivité avant que son créateur ne soit gazé à Auschwitz ; celle d’Edmond-François Calvo et La Bête est morte, pionnier de la représentation de la Shoah en BD ; de Jean Graton, futur créateur de Michel Vaillant, dessinant la Shoah pour L’Oncle Paul dans Spirou en 1952 ; de Jack Davis, auteur de la couverture du comics Master Race de Krigstein et Feldstein, première représentation de la Shoah aux États-Unis ; de Will Eisner, le pionnier de la BD américaine qui accompagne ce sujet en filigrane depuis les années 1940 ; de Joe Kubert qui traite du sujet trente ans déjà avant Yossel ; de Wolinski et ses dessins pour Charlie Hebdo ; de Miriam Katin, seule rescapée de la Shoah à avoir réalisé son témoignage en bande dessinée ; de Jean-Philippe Stassen, auteur de Déogratias, « le Maus des Tutsi » ; de Spiegelman bien sûr dont le Maus laisse une trace inoubliable dans l’histoire de la bande dessinée ; de Bilal, notamment auteur de l’affiche de l’exposition ; de David Lloyd, le dessinateur de V for Vendetta d’Alan Moore ; de l’Israélien Michel Kichka et son Deuxième Génération, et des dizaines de grands artistes qui vont des classiques Paul Gillon et José Muñoz, à des auteurs plus jeunes comme le polonais Krzysztof Gawronkiewicz, l’Israélien Assaf Hanuka, Eisner Award du meilleur auteur étranger 2016, l’inquiétant dessinateur britannique John Coulthart ou l’élégante illustratrice Fanny Michaëlis ».

Et de conclure : « Loin d’être exhaustive, l’exposition aiguise le regard sur ce médium. Ce sont non seulement près de 75 ans de représentations de la Shoah présentées au Mémorial, mais autant de créations exemplaires de la créativité dans la bande dessinée mondiale ».

Premiers témoins, premiers dessins 
Les « rescapés des camps n’ont pas seulement été les victimes des crimes nazis, ils en sont également les premiers témoins. Les productions qui rendent compte de la souffrance des déportés, de leur combat quotidien pour la survie comme de la mort de leurs proches, sont plus nombreuses qu’on ne le croit. Elles ont été conçues à différentes époques et sous diverses formes, mais rares sont celles qui l’ont été au cœur de l’enfer ».

« Plus rares encore sont les œuvres graphiques, à l’exemple des 22 planches, œuvres d’un détenu d’Auschwitz dont on ne connait que les initiales M.M. et qui furent enfouies puis retrouvées par hasard en 1947 près d’un crématoire. Or, ces dessins fixent, par la force des choses, les premières représentations, les premiers schémas narratifs de ces événements ».

Les « dessins tout à la fois académiques et hallucinés de l’artiste juif polonais, naturalisé français, David Olère en sont l’exemple emblématique. Son œuvre témoigne sans ambigüité de l’impossible, de l’impensable réalité de ce qui s’est passé là-bas ».

Les « premiers témoignages qui nous sont parvenus sont contemporains de la Catastrophe et pour la plupart clandestins, Là, où ils le purent, des artistes tel Horst Rosenthal à Gurs se mirent à décrire, crayon ou pinceau à l’appui l’horreur et l’absurdité de leur quotidien. Au sortir de la guerre, les rares artistes rescapés, tel précisément Olère, ne manquèrent pas de témoigner a posteriori par des dessins d’une crudité extrême la réalité du processus de mise à mort des Juifs d’Europe qu’aucune caméra, aucun texte n’aurait pu rendre avec la même acuité ».

« Si ces dessins ne correspondent pas exactement à la définition de la bande dessinée, ils constituent des suites qui font narration, qui font sens ». 

Un sujet hors sujet 
« Quand les artistes ont-ils pris pour la première fois la conscience de la Shoah ? Tardivement. Pour la plupart d’entre eux après la guerre, et encore, sans chercher à entrer dans les détails. En France pourtant, La Bête est morte de Dancette et Calvo (1944) la mentionne très tôt de façon précise, mais réfractée : la guerre des hommes est devenue celle des animaux. Dans Coeurs-Vaillants, la même année, une bande dessinée de Robert Rigot évoque Mauthausen, le calvaire des déportés chrétiens, mais oublie celui des Juifs, assassinés par millions dans les centres et sites d’extermination nazis ».

« La Shoah est la grande oubliée de la BD franco-belge et ce jusqu’aux années 1980. Sa première et seule mention date de 1952. Dans une histoire de L’Oncle Paul, publié dans l’hebdomadaire Spirou, Jean-Michel Charlier et Jean Graton évoquent le destin héroïque et tragique de Raoul Wallenberg, l’un des premiers Justes parmi les nations pour ses actions de sauvetage des Juifs de Hongrie ». Il n’est pas fortuit que ce héros juif suédois ait été évoqué dans la presse non communiste, car nul ne sait exactement ce que fut son sort après son arrestation par l’Armée rouge le 17 janvier 1945.

« Aux États-Unis, la bande dessinée de reportage Photo-Fighter dans True Comics (1944) l’effleure. Tout comme en Europe, le thème de la persécution des Juifs d’Europe est bien absent des récits des super-héros qui pourtant, tel Captain America, n’hésitent pas à ridiculiser Hitler et sa clique dès 1940 ». Persistance de l’antisémitisme ? Refus de laisser penser à une « guerre menée pour les Juifs » ?

« Dans l’immédiat après-guerre, on évoque des camps de concentration dignes de l’enfer, mais les Juifs n’y sont pas ».

« Ce n’est qu’en 1955, avec Master Race de Krigstein et Feldstein, qu’apparaît le premier chef d’œuvre montrant la Shoah de façon claire ». Deux auteurs juifs…

La paradoxale impuissance des héros US 
« Pour des raisons qui tiennent aux différentes politiques de mémoires nationales, la Shoah s’est constituée assez rapidement en tabou. Les super-héros sont tout simplement interdits de Shoah. Même s’ils leur arrivent de pénétrer dans l’univers concentrationnaire, ils ne viendront à libérer aucun centre ou site d’extermination et il est, somme toute, heureux qu’il en soit ainsi. La question occupe bien moins encore les créateurs européens ou japonais. Il faudra attendre la fin des années 1970 pour voir la BD européenne et japonaise s’ouvrir aux personnages et au martyre juifs »... en Europe continentale.

Les « auteurs et éditeurs juifs des comics s’interdiront d’évoquer frontalement la Shoah. Comment, en effet, mettre en avant le génocide des Juifs dans une Amérique, certes en guerre, mais où l’antisémitisme est loin d’avoir disparu ? Comment parler des horreurs de l’extermination à un lectorat composé en majeure partie d’adolescents qu’il s’agit, non plus d’effrayer ou d’émoustiller, mais de pousser au combat ? Cette impuissance des créateurs à l’égard de leurs coreligionnaires se traduit immanquablement dans les aventures de leurs super-héros, par-delà leur superbe. À la grande déception de ses lecteurs, même Superman le marrane s’avère incapable de renverser le cours de la guerre ».

« En Europe aussi, le sujet n’arrive pas à passer. De Goscinny à Gotlib, le sujet n’est évoqué qu’en « contrebande » (Annette Wieviorka). Le réveil se fera très tardivement. La diffusion du feuilleton Holocaust apparaît comme un moment clef, déclencheur d’une mémoire longtemps refoulée et ce, y compris au Japon ». La mémoire uniquement des Juifs en Europe continentale ?

« Entre 1983 et 1985 paraît L’Histoire des trois Adolf d’Osamu Tezuka, le « dieu des mangas », récit de près de 1200 pages qui met la Shoah par balles au cœur du récit ». Le catalogue de l'exposition désigne "Un regard japonais sur notre histoire". Mais c'est une histoire commune à l'Europe sous le joug nazi et au Japon impérial.

Chiune "Sempo" Sugihara (1900-1986), vice consul pour l'Empire japonais en Lituanie, qui durant la Deuxième Guerre mondiale a aidé des milliers de Juifs à fuir l'Europe en leur accordant des visas de transit. Il est évoqué dans le catalogue de l'exposition dans la partie sur le regard de Tezuka qui "n'élude pas la responsabilité de son pays dans ce conflit".

Quid de la politique du Japon à l’égard des Juifs dans sa « sphère de prospérité de la grande Asie orientale » : ghetto à Shanghaï, camps d’internement en Indonésie, etc. En 1942, la population juive en Indonésie s’élève à environ 3 000 âmes, ayant généralement la nationalité des Pays-Bas ou d’autres pays européens, et des « Juifs baghdadi ». Âgée de 78 ans, Anne-Ruth Wertheim, néerlandaise Juive a témoigné en juillet 2013 sur son enfance en Indonésie, alors dénommée Indes orientales néerlandaises. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, pendant l’occupation de cet archipel par le Japon (mars 1942-août 1945), Anne-Ruth Wertheim a été internée en 1944 dans un camp spécifique destiné aux Juifs. Ceux-ci y ont été battus, sous-alimentés… L’internement des Juifs a débuté en 1943 : le Japon a interné des Juifs de pays autres que ceux des Alliés – Etats-Unis, Grande-Bretagne, etc. -, par exemple du Moyen-Orient, dont l’Egypte. A la fin de la guerre, les Juifs ont été victimes aussi de jeunes favorables à l’indépendance de l’Indonésie. Des sujets tabous pour le Japon ? Des thèmes ignorés ou tabous pour le Mémorial de la Shoah et ses commissaires d'exposition, qui n'ont souvent qu'une vision datée, uniquement européocentrée de la Shoah, comme si les Nazis ainsi que leurs alliés et collaborateurs, dont le grand mufti de Jérusalem al-Husseini, ne visaient pas la destruction de tous les juifs, où qu'ils se trouvaient ?

« Dans la BD franco-belge mais aussi italienne, les récits convoquent enfin des personnages, sinon des héros, juifs positifs et non-stigmatisants. Ils s’ouvrent aux crimes nazis et aux complicités européennes, telles celles » du régime de Vichy.

La révolution Maus 
« En 1980, sous la forme d’un supplément de la revue d’avant-garde RAW, Art Spiegelman, figure du mouvement Underground américain, publie Maus qui convoque pour la première fois le judéocide en Bande dessinée. L’ouvrage qui traite aussi de la difficile relation de son auteur avec un père rescapé d’Auschwitz, est publié en volumes en 1986 et 1991 ».

« L’accueil est unanime : il reçoit un Prix Pulitzer spécial en 1992 ainsi que de nombreuses récompenses internationales et Art Spiegelman est couronné du Grand Prix d’Angoulême en 2011. Et pour cause : outre de consacrer l’entrée de la Shoah dans la Bande Dessinée, Maus constitue une révolution esthétique de premier plan ».

« Novateur en raison de son caractère autobiographique, pionnier dans le domaine du discours mémoriel (seuls quelques auteurs comme Will Eisner ou Justin Green le précèdent), Maus offre un véritable statut au roman graphique et va changer profondément le regard porté sur la bande dessinée, et ceci au niveau mondial ».

Maus « est l’aboutissement d’une longue et douloureuse quête personnelle menée au travers d’une patiente et prodigieuse recherche artistique. Produit symptomatique de la génération des enfants de survivants à l’origine d’un courant spécifique de la littérature de la Shoah, il apporte une contribution essentielle à la construction de l’identité juive contemporaine ». 

Le rire grinçant
Le « feuilleton de Marvin J. Chomsky, Holocaust (1978), a incontestablement marqué son temps, y compris la bande dessinée. Avec des réactions très diverses, notamment satiriques. L’humour est-il compatible avec la compassion, voire le respect, que méritent les victimes ? Le débat reste ouvert ».

La « Shoah, fer de lance du devoir de mémoire, s’étant imposé en véritable totem dans le contexte général de la montée des extrêmes, il paraît logique que les humoristes, toujours enclins à brocarder les institutions, s’y soient frottés. Pour le meilleur et le pire, réservé à quelques publications d’extrême droite à la diffusion clandestine que nous avons choisi de ne pas montrer. À part ces quelques publications, les dérives antisémites ou négationnistes sont extrêmement rares dans la BD franco-belge contemporaine ».

« Reste que ce qui est vrai de la bande dessinée ne l’est pas de la caricature, comme en témoignent les centaines de caricatures postés sur les sites liés à la fachosphère ou encore à l’État iranien ». Qu’est-ce que la « fachosphère » ? Quid de l’Autorité palestinienne et du négationniste Mahmoud Abbas (Abou Mazen) ?

« Depuis 1945, la parole antisémite n’a jamais paru aussi libérée, notamment dans les réseaux sociaux ». C’est oublier que des médias français sont pourvoyeurs de paroles antisémites.

« On peut sans doute rire de tout mais pas (avec) n’importe qui et n’importe comment, comme le démontrent ici les planches, truffées d’humour corrosif d’un Georges Wolinski, mort sur l’autel de la liberté d’expression, les facéties grinçantes de Lewis Trondheim et d’Uri Fink, et même ce sommet du mauvais goût qu’est Hitler=SS de Jean-Marie Gourio et Philippe Vuillemin ».

Mémoriaux
« Faut-il encore rappeler l’impact de Maus sur l’image et le statut de la bande dessinée, culturellement mais aussi commercialement ? C’est à l’échelle du monde que la librairie s’ouvre désormais aux « Graphic Novels », permettant l’émergence d’œuvres mémorielles majeures comme L’Ascension du Haut Mal de David B (1996), Persépolis de Marjane Satrapi (2000), L’Art de voler d’Antonio Altarriba et Kim (2011) ou encore de L’Arabe du futur de Riad Sattouf (2015) ». C’est la partie gênante de l’exposition. Quel rapport entre ces œuvres autobiographiques ou relevant de l’autofiction – mémorielles ? - et la Shoah ?

« L’heure est aux identités dévoilées, au retour aux sources et aux traumatismes. La Shoah n’y échappe pas. Les fondateurs de l’industrie du comic book encore actifs comme Will Eisner ou Joe Kubert figurent parmi les créateurs les plus éminents qui sortent enfin du bois pour évoquer la judaïcité anéantie ».

Il « se passera encore une dizaine d’années avant que l’Europe ne suive le mouvement. Les commémorations liées à la Seconde Guerre mondiale en sont l’occasion. En une poignée d’années, à partir de 2005, les références à la Shoah, qui jusqu’ici étaient rares, se multiplient. Les « Justes », ces hommes de bien qui ont sauvé des Juifs de la persécution sont à leur tour tirés de l’oubli ».

La « tardive mais véritable consécration de la Shoah dans la BD ne cessera plus d’inspirer de nombreux nouveaux auteurs, offrant des variations de plus en plus subtiles. L’album Deuxième Génération – Ce que je n’ai pas dit à mon père (2012) de Michel Kichka confirme définitivement le passage à l’âge adulte de ce médium considéré à l’origine comme mineur ».

La Bande Dessinée « s’est logiquement emparée de l’impératif du « Devoir de mémoire ». Des albums ont été spécialement conçus pour exercer l’intelligence des plus jeunes, le plus souvent à travers des récits centrés précisément sur le destin des enfants, victimes par excellence de la Shoah. Des histoires d’enfants victimes ou cachés, des récits de vie fictionnels comme (auto)-biographiques ont ainsi vu le jour ».

« Face à ces récits des témoins qui se multiplient depuis les années 1980, quelques auteurs ont essayé de tracer de nouvelles perspectives, de trouver de nouveaux angles, ou de nouvelles lectures ». La « publication de Maus suscite de nombreuses répliques. Grâce notamment à la vogue du roman graphique, la bande dessinée, désormais pleinement adulte, est devenue un important vecteur mémoriel. La publication de témoignages, de mémoriaux, d’ouvrages historiques ou pédagogiques sur la Shoah se multiplient ».

Tout un pan reste à écrire, notamment le sort des Juifs d’Afrique du nord pendant la Deuxième Guerre mondiale.

« Mieux : la Shoah est devenue une référence pour le « travail de mémoire », en particulier pour les autres génocides arméniens et tutsis, mais aussi pour les autres populations victimes du nazisme : les handicapés, les « Gens du voyage », les homosexuels... » Les Nazis n’ont pas déporté les homosexuels en France, hormis les trois départements annexés et régis par les lois allemandes !

« Là encore, les artistes abordent ces sujets avec une sensibilité qui leur est propre, faisant passer des choses qui ne peuvent être transmises ni par un documentaire, ni par un essai. Comme pour la Shoah, le curseur se place entre la transcription réaliste, factuelle, de l’horreur et son évocation proprement artistique. La bande dessinée s’affirme comme un outil de transmission de la mémoire et de médiation diablement efficace ».

Fictions & Compagnie 
« Reste la question de la fiction. La représentation de la Shoah se trouvant en quelque sorte libérée, des auteurs vont logiquement s’emparer du sujet, symbole par excellence du mal absolu. Sa puissance évocatrice apparaît, en effet, sans pareille. Magneto comme Hellboy sont des enfants de la Shoah. Ils sont enfantés par ce qui est ressenti comme le summum de la folie, de la déraison humaine ».

La « fiction permet de magnifier le réel mais aussi de dépasser les limites du vraisemblable, sinon du raisonnable. C’est ainsi que Captain America en vint à libérer d’Auschwitz mais… dans un univers parallèle ; et le jeune Magneto est transposé dans l’univers d’Auschwitz pour justifier sa haine de l’Humanité ».

« L’intention n’est certes pas négationniste mais n’est-on pas en droit de s’interroger sur l’impact de ces fictions dans l’imaginaire de ses lecteurs ? Quelles traces laissent-elles dans les mémoires, en particulier, des jeunes ? »

La « Shoah est entrée dans l’univers de la Bande Dessinée au moment où celle-ci accédait enfin à la reconnaissance culturelle, notamment avec l’éclosion des romans graphiques, vecteur privilégié du discours mémoriel dans le 9e Art. Les stéréotypes et les idées reçues foisonnent dans ces bandes dessinées d’une incomparable qualité esthétique. Elles nous invitent à exercer notre esprit critique, mais également notre vigilance ».

« En offrant des récits que ses auteurs entendent rendre, ou non, exemplaires, la Bande Dessinée est devenue, qu’ils le veuillent ou non, une source historique en concurrence directe avec les manuels d’histoire. Aucun medium, à l’exception peut-être du cinéma, ne participe autant à la fabrication mémorielle de l’imaginaire historique. Cela confère sans doute aux auteurs des responsabilités qu’ils n’imaginaient devoir endosser il y a vingt ans encore ».


Sous la direction de Didier Pasamonik et Joël Kotek, Shoah et Bande dessinée - L’image au service de la mémoire. Denoël Graphic / Mémorial de la Shoah, 2017. 168p. couleurs format 214 x 200mm cartonné relié dos toilé. ISBN : 978-2-207-13668-3 

Du 19 janvier au 7 janvier 2018
Au Mémorial de la Shoah 
17, rue Geoffroy-l’Asnier. 75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Ouverture tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h et le jeudi jusqu’à 22 h
Entrée libre
Les citations sont extraites du dossier de presse.

Visuels
Partie de chasse, d'Enki Bilal (dessinateur) et Pierre Christin (scénariste), Dargaud, 1983, Collection particulière d’Enki Bilal, courtesy Casterman.

La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Éditions Gallimard, novembre 1944, collection particulière.

Auschwitz, de Pascal Croci (dessinateur, scénariste), Éditions EP/Groupe Paquet, 2000.

Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942, collection du Mémorial de la Shoah

Kent Blake of the Secret Service # 14 : “The Butcher of Wulfhausen ”, de Sam Kweskin (dessin et encre), Marvel, 1953, Collection particulière de Steven M. Bergson Sequential Art Judaica. Collection (Toronto, Canada).

Sir Arthur Benton tome 2 : Wannsee, 1942, de Stéphane Perger (dessinateur) et Tarek (scénariste), 2005, collection particulière de Tarek.

Le Journal d’Anne Frank, d’Antoine Ozanam (scénariste, co-auteur) et Nadji (dessinateur), Soleil, 2016, collection particulière d’Antoine Ozanam.

Impact n°1, mars 1955, couverture dessinée par Jack Davies. Collection de James Halperin, Heritage Auctions (HA.com), Courtesy of William M. Gaines Agent, Inc. All Rights Reserved.

Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942, collection du Mémorial de la Shoah.

Seules contre tous, de Miriam Katin (dessinatrice, scénariste), Futuropolis, 2005, collection particulière de Miriam Katin.

La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Éditions Gallimard, novembre 1944, collection particulière

Le Héros de Budapest, de Jean Graton (dessinateur) et Michel Charlier (scénariste), Dupuis, 1952, © Jean Graton/Graton Editeur

U.S.A Comics, Vol. 1 # 1, couverture de Jack Kirby, Marvel, août 1941.

Charlie Hebdo 416 cover © Maryse Wolinski

Le boxeur, de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Carterman, 2012, collection particulière de Reinhard Kleist
www.reinhard-kleist.de.

Vivre Libre ou mourir - L'autre Doisneau, de Raphaël Drommelschlager (Auteur de bandes dessinées) et Jean-Christophe Derrien (scénariste), Le Lombard, 2011, collection particulière de Raphaël Drommelschlager.

Deuxième génération ce que je n’ai pas dit à mon père, de Michel Kichka (dessinateur, scénariste), Dargaud, 2012, collection du Center for Persecuted Arts, courtesy Da

Rose Valland, capitaine des Beaux-Arts, de Catel Muller (dessinatrice), Claire Bouilhac, Emmanuelle Polack (scénaristes) et Claire Champeval (coloriste), Dupuis, 2009, Collection particulière de Catel Muller.

Deogratias, de Stassen (dessinateur, scénariste), Aire Libre, Dupuis, 2000, collection particulière Erik Deneyer - Libraire Het B-Gevaar.

Captain America Comics, Vol. 1 # 1, couverture de Joe Simon, Jack Kirby, Marvel, mars 1941.

Nous n’irons pas voir Auschwitz, de Jérémie Dres (dessinateur, scénariste), Cambourakis, 2011, collection particulière de Jérémie Dres.

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