dimanche 10 avril 2016

Indigo, un périple bleu


La Bibliothèque Forney, bibliothèque des arts graphiques et des métiers d’art de la Ville de Paris, présente l’exposition éponyme. Trois cents pièces, vêtements et accessoires originaires de presque tous les continuent illustrent l’histoire de la teinture des textiles avec des « feuilles des plantes indigofères présentes dans les régions chaudes et tropicales du globe ». Un oubli notable et surprenant : le rôle des Juifs dans les activités liées à l’indigo, et l’importance de ce bleu dans le judaïsme. The Museum at FIT (Fashion Institute of Technology) présente l'exposition Denim: Fashion's Frontier


Dans « l’histoire de la teinture des textiles, l’indigo occupe une place prépondérante. La couleur indigo, obtenue à partir des feuilles des plantes indigofères présentes dans les régions chaudes et tropicales du globe, a fait l’objet de bien des recherches. Transformer la feuille verte en un pigment bleu relève autant de la magie que de la chimie, d’où l’engouement que suscite cette teinture universelle ».

Plus qu’une « simple exposition, c’est une immersion dans le bleu, un voyage autour du monde dans des pays où le quotidien se teint en indigo, du Japon en Amérique, en traversant la Chine, l’Asie centrale, le Moyen Orient et l’Afrique ». 

L’exposition souligne la similarité, dans le monde, des « techniques utilisées pour décorer, tisser, broder, imprimer, laquer les textiles ».

« Trois cents pièces, vêtements et accessoires d’origines géographiques très diverses, interpellent le regard du visiteur par de flagrantes similitudes ».

Quelques exemples. « La jupe des Miao chinoises est aussi finement plissée que celle que portaient les Hongroises il y a cinquante ans et la toile de coton indigo rendue brillante grâce à un calandrage. Les lés assemblés par une broderie polychrome sont une caractéristique des jupes portées par les indiennes du Guatemala. Une technique de montage similaire se retrouve sur les tabliers slovaques ». 

L’exposition vise à « réunir des univers que souvent l’on oppose, le folklorique et l’ethnique, l’Occident et les Pays du Sud, et considérer avec la même curiosité une blouse berrichonne ou un pagne dogon ».

Rôle des Juifs
Curieusement, la commissaire de l’exposition et styliste créatrice de sa marque « À La Bonne Renommée » dotée d’une boutique dans le Marais, Catherine Legrand, qui au fil de ses voyages, acquiert et photographie « tissus, costumes, parures et photos », a omis le rôle des Juifs dans la teinture de l’indigo et l’importance du bleu indigo dans le judaïsme.

Lors de recherches archéologiques en Israël, ont été trouvées, en particulier à Tel Beth-Mirsim et à Gezer, des objets  utilisés à l’époque biblique pour teindre « des tissus et laines, souvent en bleu et pourpre, avec des teintures végétales ou animes mêlées à des minéraux et sels par un procédé chimique inconnu à ce jour ».

« Cette activité s’est développée lors des périodes mishnaïques et talmudiques, tant dans la préparation des teintures que dans la coloration des objets et vêtements. Des sources décrivent l’atelier du teinturier (MK 13 b) et ses outils, ainsi que les gants protégeant ses mains (Kelim 16 :6). Avant de mettre les ingrédients dans le creuset, le teinturier faisait un petit échantillon appelé le « goût » (Men. 42 b) ; les ingrédients étaient moulus avec un moulin manuel spécial. Certains lieux étaient connus comme des centres de teinture : Haïfa dénommée Purpurin (Pourpre), Luz où le tekhelet (תכלת) était fabriqué (Sot. 46b)".

Le tekhelet (תכלת) est un colorant bleu foncé, nuance indigo, évoqué dans la Bible Hébraïque : construction du Tabernacle (Exode 25:4), prescription de franges bordant des vêtements dénommées tsitsit, ou ציצת (Nombres 15:38). Selon le Talmud, le tekhelet était extrait d’une espèce spécifique de mollusque, le chilazon (Chabbat 26a), vivant seulement entre Haïfa et Tyr. Le rabbin Yitzhak HaLevi Herzog (1888-1959), premier grand-rabbin d’Israël en 1948, grand-père du président du parti Travailliste israélien Isaac Herzog, a affirmé dans sa thèse avoir retrouvé ce colorant.

Après la révolte de Bar Kokhba (132-135 de l’ère commune), la teinture s’est développée à Lydda et à Beth-Shean, deux centres importants de tissages.

Au Moyen-âge, "l’habileté des Juifs dans ces techniques artisanales étant connues depuis longtemps, dans le bassin méditerranéen, la préparation des couleurs et la teinture des vêtements était principalement assurée par des Juifs. Une activité souvent méprisée et donc vue comme un élément de l’humiliation infligée au peuple Juif. Le commerce Juif des colorants s’est développé. Des marchands Juifs ont importé le réséda, plante tinctoriale, de l’Inde orientale, via l’Egypte et la Tunisie, vers l’Italie et l’Espagne, et exporté le safran de Tunisie vers l’Europe méridionale. Le commerce en indigo entre l’Egypte et l’Europe était connu sous le nom de alnili (nil signifiant indigo). Le prix de l’indigo était élevé en raison de la forte demande, tant en Occident prisant le bleu qu’en Syrie". Un "marchand Juif de Kairouan a écrit à son ami en Egypte que seul l’indigo de la meilleure qualité de Sicile pouvait être vendu".

Benjamin de Tudèle "a découvert des Juifs impliqués dans la teinture en Eretz Israël : Jérusalem, Jezreel, Lydda, Bethlehem, Bet Nubi. Au XVIe siècle, l’essor de Safed, « ville bleue des cabbalistes », dans le tissage de la laine est lié à celui de la teinture de vêtements".

Autres centres de cette activité tinctoriale : Séville, Saragosse – pendant et après l’occupation musulmane -, Montpellier.

Les Juifs ont aussi développé les usines de teinturerie, en particulier en Grèce et en Italie (Brindisi, Benevento, Salerno, Agrigento, Trani, Cosenza). Dans ces lieux, la teinturerie était parfois le centre du quartier Juif, avec la synagogue .

Au XIIIe siècle, les Juifs originaire de Djerba (Tunisie) se sont installés à Palerme (Sicile) dominée par les Normands. Ils ne se mêlent pas avec les Juifs autochtones, et obtiennent du roi Frédéric II l’autorisation de cultiver l’indigotier et le henné, deux plantes colorantes.

Dans l’empire ottoman, les communautés juives ont aussi excellé dans la teinture : Salonique, Constantinople. Mais sans pouvoir rivaliser avec Venise et Ancône.

Les Juifs de Brest-Litovsk (Biélorussie) sont aussi réputés dans cette activité, comme ceux de Pologne et Lithuanie.

En Amérique, les plantations d’indigo ont été introduites en Géorgie au XVIIe siècle, et Moses Lindo, Juif sépharade né à Londres, a investi des sommes importantes dans la culture de l’indigo en Caroline du sud en 1756. Ce propriétaire de champs d’indigotiers a fait construire une fabrique d’indigo. Il a fait de « Charleston un centre du commerce et d’exportation d’indigo  ».


Au XIXe siècle, Levi-Strauss (1829-1902) teinte ses pantalons, les jeans, en couleur indigo .

Signe de la persistance de cette activité par les Juifs du Proche-Orient : ils sont surnommés Zebag (teinturier). A Damas, au milieu du XIXe siècle, 70 des 5 000 Juifs étaient teinturieurs.

      
Jusqu’au 2 mai 2015
Hôtel de Sens
1, rue du Figuier. 75004 Paris
Tél. : 01 42 78 14 60
Du mardi au samedi de 13h à 19h

Visuels :
Teinturière un « brin d’indigo » dans la main – Guizhou,  CHINE 
© Catherine Legrand

Tissus teints à l’indigo de diverses provenances : Japon, Chine, France, Mali, Nigeria, Guatemala 
© Catherine Legrand

Manteau de femme Tekke – TURKMENISTAN 
© Catherine Legrand

Jupe portefeuille en coton indigo plissé, de la minorité Miao – Guizhou, CHINE 
© Catherine Legrand

Les mains d’un teinturier-imprimeur autrichien tenant deux blocs de pigment indigo indien
© Catherine Legrand

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Les citations proviennent du dossier de presse et de sites Internent vers lesquels renvoient des liens hyptertexte. Cet article a été publié sur ce blog le 1er mai 2015.

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