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lundi 12 mars 2018

« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger


Le 14 mars 2018 sortira en France « Un Juif pour exemple », film bouleversant réalisé par Jacob Berger, avec Bruno Ganz, André Wilms. La libre adaptation du roman éponyme de Jacques Chessex relatant l’assassinat antisémite d’Arthur Bloch, marchand de bétail bernois sexagénaire, commis par des Nazis le 16 avril 1942 à Payerne, en Suisse.


« 1942, l'Europe est à feu et à sang. Mais nous sommes en Suisse, plus précisément à Payerne. C'est loin, la guerre, pense-t-on ici, c'est pour les autres, même si la frontière n'est qu'à quelques kilomètres. Dans ces campagnes reculées, la terre a le goût âcre du sang des cochons et des bestiaux à cornes, qu'on tue depuis des siècles. L'économie va mal. Usines et ateliers mécaniques disparaissent. La Banque de Payerne fait faillite. Des hommes aux mines patibulaires rôdent par routes et chemins. Les cafés sont pleins de râleurs. Parmi eux, Fernand Ischi, vantard, rusé, bien renseigné, a prêté serment, avec une vingtaine de payernois, au Parti nazi.  Il rêve d'attirer l'attention de la Légation d'Allemagne, et même - pourquoi pas ? d'Adolf Hitler lui-même. Dans leur ligne de mire: Arthur Bloch, 60 ans. Bernois, il exerce le métier de marchand de bétail. Il connait bien tous les paysans et les bouchers de la région. Ce jeudi 16 avril, se tiendra la prochaine foire aux bestiaux de Payerne. C'est ce jour-là qu'Ischi et sa bande passeront à l'acte. C'est ce jour-là qu'un Juif sera tué pour l'exemple. Soixante-sept ans plus tard, en 2009, quand l'écrivain suisse Jacques Chessex se souviendra de ces faits, c'est lui qui sera désigné comme l'ennemi à abattre ».

En 1977, dans le cadre de l'émission Temps Présent, la télévision suisse a diffusé Analyse d'un crime, enquête  du journaliste Jacques Pilet et du réalisateur Yvan Dalain, qui avaient retrouvé les principaux protagonistes, dont trois assassins condamnés et libérés, ainsi que des témoins de cet assassinat barbare. Ce « reportage troubla les esprits en Suisse romande à une époque où la question de l'attitude de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale n'était pas encore posée avec acuité ». « Nous ne comprenions pas. Mon père était un homme bon et paisible. C’était un vrai Bernois, très patriote, fier d’avoir fait son service militaire dans les dragons », se souvenait la fille d'Arthur Bloch. 

Dans « Le Crime nazi de Payerne », Jacques Pilet poursuit l’enquête.

En 2009, Jacques Chessex a relaté cet assassinat commis dans la ville où il est né en 1934. Il l’avait déjà évoqué dans « Le Portrait des Vaudois » (1969), dans « Un crime en 1942 », une des chroniques de « Reste avec nous » : « J'imagine Payerne aux mains d'un garagiste botté (...) La croix gammée flotte sur l'abbatiale (...) Le petit marchand de benzine devient Eichmann, ses acolytes dirigent l'épuration. Au lieu d'aller à Bochuz, certain pasteur mystico-obscurantiste est fait docteur honoris causa de l'université de Nuremberg ». Le commanditaire de ce crime antisémite s’avère être l'ex-pasteur Philippe Lugrin, jugé en 1947.

Antoine Duplan a observé dans Le Temps (3 août 2016) : « A la rigueur journalistique, [Jacques Chessex] substitue le souffle de la poésie. Un Juif pour l’exemple tient de la conjuration incantatoire et dresse un réquisitoire contre l’esprit de clocher. L’écrivain stigmatise  Payerne, « capitale confite dans la vanité et le saindoux», habitée de « gros lards mangeurs de cochons et protestants», vivant «dans l’implicite, le ricanement, l’insinué… Le roman exprime les frémissements du printemps dans la Broye ». 

« Deux faits m’ont frappé quand le livre de Jacques Chessex est paru. Le premier, c’est le réflexe de protection mentale qui s’est aussitôt manifesté dans Payerne et sa région. Il ne fallait pas remuer le passé. Un réflexe classique, aujourd’hui prodigieusement rénové par le ressaisissement caricatural des identités, comme on l’observe avec les communautarismes. Ce besoin qu’éprouvent d’innombrables êtres de s’immobiliser, de façon militante et parfois criminelle, dans la conception qu’ils ont de soi face aux dissolutions souvent fantasmées de l’époque. Et le second de ces faits, lié d’ailleurs au premier, c’est que les criminels de Payerne étaient portés par une culture de cette ville, où l’on tue des cochons depuis des siècles. On peut situer leur déviance dans la norme d’une pratique locale usuelle. Tuer quelqu’un et découper sa dépouille, c’est-à-dire l’équarrir comme on le fait des bêtes, c’est le paroxysme déréglé d’une gestuelle familière. Un débordement de l’ordre commun. C’est en quoi « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger est percutant: il donne à méditer cet enchâssement jusqu’à nos jours des crimes constitués par la mise à mort des cochons dans la Broye vaudoise, puis du crime commis contre Bloch et finalement, par exemple, du massacre d’homosexuels en Floride », a analysé Christophe Gallaz, chroniqueur et écrivain suisse.

Le film « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger « s’enracine au creux d’un hiver qui semble perpétuel. Trois soldats qui mettent en déroute une poignée de Juifs tentant de passer la frontière résument le climat de 1942. Une vache crevée qu’on enterre, un cochon qu’on éviscère, un chant nazi qui s’échappe du garage nazi traduisent une phrase comme « Dans ces campagnes reculées la détestation du Juif a un goût de terre âcrement remâchée, fouillée, rabâchée avec le sang luisant des porcs… Et ses assassins: le gauleiter Fernand Ischi, garagiste de son état, et son apprenti Georges Ballotte, ainsi que les frères Marmier, et Friz Joss, leur valet de ferme. Cinq bras cassés, cinq minables galvanisés par les discours haineux du pasteur Lugrin et désireux d’offrir à Hitler un Juif mort pour « cadeau d’anniversaire. Effroyable, innommable, l’équarrissage d’Arthur Bloch est montré dans son implacable brutalité mais avec un sens du cadrage et de l’ellipse remarquablement contrôlés, s’achevant sur une touche allégorique », a conclu Antoine Duplan.

Éclairé d’une lumière blanche, blafarde, hormis le dîner chez les Bloch, « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger  a été présenté en ouverture au Festival du film de Locarno 2016.

La scène du meurtre est particulièrement éprouvante. En tuant et en dépeçant un Juif comme un animal de ferme, ces villageois assassins ont tué une part d’humanité en eux, ils ont contribué à annihiler des liens familiaux. Ils se sont avilis. Ils ont bénéficié d'une clémence choquante en étant remis en liberté. Aurélien Patouillard joue un Fernand Ischi, garagiste cupide, sadique, cruel, donneur d’ordre.

André Wilms jue un Jacques Chessex, écrivain persécuté, et victime par ricochet de cet assassinat antisémite qu’un bourg souhaitait oublier.

Sur la tombe d'Arthur Bloch, campé magnifiquement par Bruno Ganz, sa veuve, qui dans le film sent la violence sourde antisémite, a fait inscrire la phrase : « Gott weiß warum » (Dieu Sait pourquoi).


Citations de Jacob Berger

Jacob Berger a étudié le cinéma à la New York University. Il débute comme acteur et réalise son premier film Angels en 1990, puis dirige Gérard et Guillaume Depardieu en 2002 dans Aime ton père. Il est l'auteur de documentaires sur le Moyen-Orient, les Etats-Unis, l’Afghanistan.

« A Payerne on a fait l’inverse, pour des raisons identitaires ou simplement historiques. Il y a eu un crime, puis un procès, on a condamné les coupables et l’on a dit, très clairement : voilà, tout est réglé, la Justice a fait son œuvre, tout peut rentrer dans l’ordre, circulez, il n’y a plus rien à voir! Les politiciens locaux, les journalistes, les juges, tous ont répété la même chose, au terme du jugement: plus vite on oubliera cette histoire, mieux on se portera! Jusqu’à la communauté juive, en particulier les commerçants juifs de la région, qui ses sont cotisés pour offrir des vêtements, un emploi ou de l’argent aux assassins d’Arthur Bloch, à leur sortie de prison ! Tout le monde s’est dit : faisons comme si cette tragédie n’avait jamais eu lieu et revenons vite à l’état d’avant. Certains membres de la famille Bloch, petits-neveux ou cousins, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il était advenu à Arthur Bloch jusqu’à la publication du livre de Chessex! Publication qui donne lieu à une nouvelle offensive du déni : de l’archiviste de la ville de Payerne, affirmant qu’il n’existe aucun intérêt à ressortir cette vieille histoire, au syndic, qui qualifie le crime nazi de « fait divers », le mutisme volontaire était tout-puissant. Je ne suis pas certain que Chessex ait pris la mesure de ce consensus… 
Payerne est une ville qui tue des cochons depuis des siècles et où l’on décide un jour de tuer un Juif comme un cochon. Et de la même manière que le carnaval, en 2009, fera sciemment la confusion entre Jacques Chessex et les nazis en traçant son nom avec le double « s » de la « SS » sur une boille, les assassins font la confusion volontaire entre leur victime et le porc que sa religion lui interdit de manger, et qu’eux-mêmes consomment à longueur d’année.
Sur la devanture du Garage des Promenades, au quasi-centre-ville, on aperçoit d’ailleurs encore une plaque en étain portant l’inscription «Ischy» (le nom du vrai garagiste s’orthographiait ainsi), patronyme de l’assassin-en-chef d’Arthur Bloch. Et quand Jacques Chessex publie son livre et demande qu’on baptise une place ou une rue de la ville en souvenir d’Arthur Bloch, ou simplement qu’on pose une plaque quelque part dans la ville, on lui répond: « Non, non, non, ça va réveiller des choses, on ne veut pas ! » Il en résulte qu’à Payerne le nom de l’assassin est demeuré dans l’espace public, quand celui de sa victime est encore tu, sinon nié… Aucun sentiment de culpabilité collective, ni quant à l’acte ni quant à l’amnésie volontaire.
Chessex commence son livre – son faux roman – en procédant par cercles concentriques. Il commence avec l’état de L’Europe en 1942, puis de la Suisse – la Mobilisation, la défense des frontières, la doctrine du Réduit national… – avant d’évoquer les sympathisants fascistes ou nazis – le Mouvement National Suisse, la Ligue vaudoise, etc. – et le canton de Vaud, puis la Broye, puis enfin Payerne. Il nous parle de la crise économique locale, des juifs de Payerne et enfin des nazis de Payerne, rassemblés autour du garagiste Ischi avant de s’arrêter, assez sommairement, sur le personnage d’Arthur Bloch. En 40 pages, tout le contexte est posé. La première moitié du livre est une succession de situations qui se resserre et nous conduisent irrémédiablement au crime.
Je me suis dit qu’il serait intéressant de procéder d’une manière semblable avec la caméra. C’est-à-dire de mettre en scène non pas des scènes découpées, avec des personnages pris dans une dynamique psychologique ou une dynamique émotionnelle, mais au contraire de montrer des situations complètes, qui se suffisent à elles-mêmes : des tableaux. Donc, peu de plans, mais des plans très composés, très photographiés, qui posent dès le premier coup d’œil une situation donnée. Par exemple un tableau qui montre des réfugiés refoulés par des soldats dans la montagne. Puis un tableau qui montre des paysans qui enterrant leurs vaches mortes, dans un champ. Puis un tableau montrant des ouvriers quittant une usine qu’on s’apprête à fermer. Puis, un tableau qui montre les mêmes paysans venant d’enterrer leurs vaches mais cette fois chez le notaire, pour une vente de terrain. Il y a peut-être une, deux ou trois coupes dans chaque tableau, qui permettent à la camera d’aller chercher un visage ou de présenter un angle opposé, mais rien de plus. Chaque plan est censé se suffire à lui-même.
Adapter « Un juif pour l’exemple », ce n’est pas seulement parler du crime de 1942. C’est aussi parler de Jacques Chessex, qui écrit ce livre en 2009 et qui d’une certaine manière en meurt. Du coup, adapter « Un juif pour l’exemple » ça devient aussi parler d’un écrivain.
ce qui est intéressant, c’est la manière dont l’écrivain replonge dans sa propre enfance et comment la réminiscence s’imbrique avec l’écriture. Chessex avait huit ans en 1942. Non seulement il raconte le drame « objectif » de l’assassinat d’Arthur Bloch, mais il fait ce qu’on appelle un travail de mémoire : fouiller dans ses souvenirs, labourer le passé, mais avec la conscience d’aujourd’hui. Chessex se souvient de son père, de sa mère, de sa ville, des Juifs de Payerne, d’Arthur Bloch et surtout du garagiste nazi, Fernand Ischi, dont la fille Elisabeth était sa camarade de jeu, en se demandant : que savais-je ? Que pressentais-je ? Que soupçonnais-je ? Il est à la fois l’enfant qui traverse ces moments et l’adulte qui regarde l’enfant traverser ces moments.
Tout ça m’a logiquement amené à réfléchir à la manière de représenter le personnage de l’écrivain dans le film : à la fois comme un vieil homme qui écrit et qui se souvient, à la fois comme une espèce de fantôme qui hante son propre passé, à la fois comme un enfant, acteur du souvenir, mais à la fois, aussi, comme un écrivain en devenir, qui pressent la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et aussi à la fois comme une figure publique dont les autres parlent, et enfin à la fois comme un homme dont la vie est sur le point de s’interrompre, que la mort va frapper, et qui subit la vague de détestation que son livre soulève. C’est là que je me suis dit que ce serait vraiment dommage de simplement placer 2009 en 2009 et 1942 en 1942. J’ai compris qu’il fallait télescoper les deux époques. 
C’est d’ailleurs ainsi que fonctionne le travail de réminiscence, mais aussi le travail d’écriture : quand on écrit quelque chose ayant trait à sa propre enfance, on est à la fois le petit garçon ou la petite fille qu’on était, et l’adulte qu’on est aujourd’hui. Nos souvenirs – les personnages, les bruits, les odeurs de l’époque – se mélangent avec ce qui existe aujourd’hui et les pensées et la conscience d’aujourd’hui. On est simultanément dans le passé et dans l’instant où l’on écrit. On est dans les deux temps. De facto, on est dans un télescopage. ».
    

« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger
Suisse, Vega Film, 2016, 1 h 13
Scénario : Jacob Berger, Aude Py, Michel Fessler
Camera : Luciano Tovoli (ACI, ASC)
Son et mixage : Henri Maikoff
Montage : Sarah Anderson, Jacques Comets
Décors : Yan Arlaud
Costumes : Léonie Zykan
Production : Ruth Waldburger/Vega Film, en coproduction avec RTS – Radio Télévision Suisse, SRG SSR, TELECLUB. Avec la participation de L’Office Fédéral de la Culture (Ofc), Zürcher Filstiftung, Cineforom et La Loterie Romande, La Fondation Heim, Succes Cinema, Succes Zurich
Avec Bruno Ganz (Arthur Bloch), André Wilms (Jacques Chessex), Aurélien Patouillard (Fernand Ischi), Elina Löwensohn (Myria Bloch)
Visuels : Crédit : Vega films
Sortie en France le 14 mars 2018

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Les citations non sourcées proviennent du dossier de presse.

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