vendredi 20 janvier 2012

Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960


Les Archives nationales présentent l’exposition éponyme dense dotée d’un catalogue passionnant et d’un livret pédagogique gratuit sur le rôle majeur de la photographie dans les fichiers publics et privés en France, du Second Empire à la guerre d’Algérie. Les « fichiers Juifs » constitués sous l'Occupation en prélude à la déportation et à l'exterminsation des Juifs de France y sont évoqués.

Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960 
Papiers s’il vous plaît ! Collections du Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Collection privée d’Ivan Epp

Emile Zola pendant l’Affaire Dreyfus, Jules Bonnot, Thomas Mann, Fritz Lang, Jean Cocteau, Sacha Guitry, Samuel Beckett, Django Reinhardt…
Célèbres ou anonymes, intellectuels ou non, français ou étrangers, Juifs ou non, amateurs et professionnels, innocents ou malfaiteurs, étudiants ou marchands de bestiaux du Jura, « faiseuses d’anges » ou prostituées, soldats ou nomades, militants révolutionnaires de la Russie bolchevique ou de l’Empire colonial, ils ont tous leurs fiches nominatives dans des fichiers publics – nationaux ou locaux - et privés (associations, entreprises). Et pour des raisons diverses : ordre public, persécutions antisémites, contrôle d’immigrés, activité professionnelle, etc.
Dès l’aube du XIXe siècle, « leur photographie figure dans un registre, dans un dossier, sur une feuille ou sur une fiche signalétique, où se trouvent par ailleurs consignées de très sommaires données biographiques ».


Une extension de la population photographiée
« Généralement promis à la destruction, des millions de ces documents insignifiants qui forment un « fichier » sont aujourd’hui conservés par les services d’archives, dépositaires de ces innombrables traces des multiples processus d’identification qui ont fait appel à la photographie ».
Cette exposition présente « les étapes marquantes de cette histoire de l’identification à travers la photographie, des premiers essais maladroits du Second Empire jusqu’au recensement de 1960 en Algérie » : « plus de 2300 documents illustrent les conséquences de la Commune de Paris, l’invention de la photographie judiciaire par Alphonse Bertillon, les fichiers de la police judiciaire, de la sûreté de l’Etat et de l’administration pénitentiaire, les fichiers des passeports et des cartes d’identité ».
C’est une vision globale qu’offre cette exposition puisant dans les services d’archives publics et privées. En effet, les questions d’identité relèvent d’autorités de l’Etat et de collectivités locales : Archives nationales, Archives nationales du monde du travail, Archives nationales d’Outre-mer, archives des ministères des Affaires étrangères et de la Défense, archives de la préfecture de police, archives départementales et municipales, etc. Elles concernent aussi les associations, sportives, culturelles, éducatives ou autres, et entreprises dont des archives sont montrées.
Des malfaiteurs ou suspects, le procédé d’identification par la photographie a été étendu « à des catégories de plus en plus nombreuses jusqu’à concerner l’ensemble de la population ».
« Au-delà des techniques bureaucratiques ou policières de contrôle et de surveillance, c’est toute la complexité des rapports entre l’Etat et les citoyens qui se trouve ainsi révélée, entre résistance et consentement, protection et répression, indulgence et violence douce ».
Parmi « cette multitude d’individus identifiés, les visages photographiés, aux regards tantôt inquiets, tantôt stupéfaits, fermés, séducteurs, insolents, parfois bouleversants, restituent à ces destins obscurs ou célèbres leur inaliénable dignité individuelle ».





Variété des fichiers
A partir de la Première Guerre mondiale, les citoyens ordinaires sont fichés par l’Etat qui exige des étrangers en 1917 une carte d’identité avec photo, et délivre une carte aux veuves de guerre et mutilés afin qu’ils fassent valoir leurs droits.
Près des préfectures et commissariats, s’installent des photographes professionnels, souvent d’origine étrangère, bénéficiant de cette clientèle de proximité. Bientôt, ils affrontent la concurrence des Photomaton offrant à un prix modique des portraits d’identité conformes aux critères requis.
Les bouleversements historiques – génocide des Arméniens et Assyro-chaldéens, révolution bolchevique, persécutions antisémites, indépendance d’anciens protectorats français en Tunisie et au Maroc, etc. - affectant certains pays ou peuples provoquent l’immigration dans la patrie des droits de l’homme d’étrangers : réfugiés, apatrides…
Des statistiques révèlent l’ampleur du phénomène : 1,5 million de Russes et d’Arméniens déchus de leur nationalité et interdits de retour chez eux de 1921 à 1927 arrivent en France.
Puis, l’avènement du nazisme amène en France des Juifs et opposants au régime hitlérien provenant de l’Allemagne, de l’Autriche, etc. Pour certains, Paris est un lieu de transit avant les Etats-Unis, pour d’autres c’est un havre où ils espèrent se fixer définitivement.




Les « fichiers Juifs » 
Dans un hôtel de Marseille, entre 1941 et 1942, le Centre d’émigration de Bompard (Bouches-du-Rhône) avait une capacité d’accueil d’environ 250 internés femmes et enfants – les hommes étant généralement internés au camp des Milles, au nord de Marseille. La quasi-totalité de ces internés étaient des réfugiés Juifs souhaitant émigrer.
L’exposition consacre un espace aux « fichiers Juifs ». « Dans toute l’Europe occupée par les Nazis, l’exclusion puis l’extermination des Juifs a imposé l’étape préalable de l’identification. En France, le terme de « fichier juif » recouvre des réalités différentes ». Par leur première ordonnance concernant les Juifs en date du 27 septembre 1940, les autorités allemandes d’occupation « imposent aux Juifs de se faire enregistrer dans les préfectures et, à Paris, dans les commissariats de police ». Signe de l’efficacité des préfectures de police, environ 150 000 Juifs de la région parisienne et 20 000 dans le reste de la zone occupée sont ainsi recensés. « Sur cette base, un fichier est conçu par André Tulard, responsable du service des étrangers – et des Juifs depuis septembre -, adjoint de Jean François, directeur des affaires administratives de police générale à la préfecture de police. Les fiches sont classées par nom, par nationalité, par domicile et par profession. Des fiches de couleur bleue servent à l’enregistrement des Juifs français, les autres de couleur orange ou beige à celui des étrangers. Les fiches de format 7 cm x 12 cm ont été payées par le Comité de coordination des œuvres juives, créé en janvier 1941 sur l’injonction des services allemands ».
Par la « loi » du 2 juin 1941 signée le même jour que celle – c’est la deuxième – portant « statut des Juifs », le régime de Vichy « organise son propre recensement par l’intermédiaire des préfectures ». Toute « personne définie comme juive aux termes de cette loi devra se déclarer. Le ministère de l’Intérieur fournit aux préfectures, à charge pour elles de les envoyer dans les mairies, des formulaires de déclaration individuelle. Mais certaines seront réalisées sur papier libre. Les Juifs doivent déclarer leur état-civil, leur situation familiale, leur profession et un état de leurs biens. Le secrétariat général pour la police précise aux préfets : « Ces exigences formelles seront portées à la connaissance des Juifs par tous les moyens de publicité que vous jugerez utiles : presse, radio, affiches, etc. Dans les petites communes, l’arrêté municipal sera diffusé à son de trompe ou de caisse… ». Cette décision concerne d’abord la zone sud, où aucun recensement n’avait été opéré ».
A partir des déclarations individuelles, sont établis des fichiers dans les préfectures.
Le 29 juillet 1941, le secrétaire d’Etat à l’Intérieur envoie aux préfets de la zone libre une circulaire très détaillée précisant les modalités – nombre, modèle, taille, couleur des fiches – de ce fichage. Trois fichiers sont prévus : pour les Juifs français, les Juifs étrangers et les entreprises Juives. Chacun des deux premiers fichiers se divisera « d’une part en fichiers classés par noms, nationalités, domiciles et professions, d’autre part en un fichier des commerçants avec renseignements sur leurs biens. Près de 110 000 fiches parvinrent ainsi au fichier central, installé à l’hôtel de Russie, àVichy ».
À ces « fichiers établis par la préfecture de police et les préfectures des départements s’ajoutent des fichiers établis à l’issue des arrestations ou d’autres constitués à partir du dépouillement par les autorités, à l’insu des personnes concernées, de fichiers préexistants comme ceux des cartes d’identité. Dans ce cas, l’origine géographique ou le patronyme servent de critères à l’opération d’identification ».
De « nombreux autres « recensements contrôle » et des demandes de renseignements débouchent régulièrement, selon les départements, en zone nord comme en zone sud, sur l’établissement de listes et de nouvelles fiches : Juifs anciens combattants, écoliers, étrangers, possesseurs d’une TSF, etc. ».
L’inscription d’un « J » majuscule, les mentions « Juif » ou « Juive » apparaissent ainsi sur les cartes d’identité, des fiches d’étrangers, etc.
Le « fichier Juif » a été remis en 1996 par les Archives nationales au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC). Il est conservé dans la crypte du Mémorial de la Shoah (Paris). Il « provient du ministère des Anciens combattants qui avait rassemblé des fichiers de différentes origines concernant des Juifs arrêtés. Il ne s’agit donc pas du fichier élaboré à la préfecture de police à partir du recensement imposé en septembre 1940 par l’occupant allemand, dit « fichier Tulard » détruit à la fin des années 1940. Les fichiers de la préfecture de police qui nous sont parvenus comprennent les fiches individuelles et familiales des Juifs arrêtés à Paris et dans le département de la Seine. Ont été également préservées les fiches des camps de Drancy, de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Tous ces fichiers présentent une subdivision spécifique pour les enfants internés ».
Gardé par les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, le fichier des cartes d’entrée permanente à la bourse des marchandises de Marseille (1941-1942) a « été, semble-t-il, utilisé par la police de Marseille pendant l’Occupation. On relève que la très grande majorité des fiches sont en effet celles de Français de confession israélite. Aux archives départementales des Bouches-du-Rhône, ce fichier est régulièrement consulté dans le cadre des recherches de la CIVS (Commission pour l’indemnisation des victimes et spoliations intervenues du fait des législations antisémites pendant l’Occupation).
Une sélection de fiches de « demandes de carte d’identité d’étrangers résidant dans le département de la Haute-Loire, tamponnées de la mention « Juif » par l’administration préfectorale de l’état français, 1939-1943 » est révélatrice : « faite sur l’intervalle des patronymes commençant par x, y ou z, cette sélection montre comment les autorités, dans le département de la Haute-Loire, ont utilisé les fichiers de cartes d’identité d’étrangers pour repérer les étrangers de confession israélite qui, par ailleurs, étaient identifiés par les multiples opérations de recensement. Dans la mesure où la religion n’était pas indiquée sur les fiches des cartes d’identité, les sélections s’opéraient sur la consonance du patronyme, du prénom, ou sur le lieu de naissance… Ce « détournement » de fichier a été également mis en œuvre dans les fichiers des « cartes d’identité de Français ». En mars 1942, Joseph Rivalland, ministre de l’Intérieur, demande aux préfets de faire apparaître sur les cartes d’identité la mention « juif », ce qui n’était pas prévu par la loi du 27 octobre 1940. Symbole d’un État fort qui s’engage à faire advenir un ordre nouveau, la carte d’identité est utilisée concrètement pour épurer une communauté nationale que Vichy entend régénérer par l’exclusion des « métèques » qui l’ont abâtardie. Dans le cadre de cette politique ségrégationniste, les procédures d’attribution de la carte d’identité s’avèrent précieuses pour le régime pétainiste. L’apposition de la mention « Juif » sur les cartes d’identité lui sert à rendre visible une sous-citoyenneté à des fins directement répressives » (Thomas Fontaine).
Jusqu’en 1944, en instrumentalisant l’Union générale des Israélites de France (UGIF), le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) centralise les renseignements obtenus pour constituer un grand fichier des Juifs de France et de leurs biens. Son modèle ? Le fichier de la préfecture de police. Par manque de moyens financiers, la police nationale prend le relai du CGQJ dans la constitution de ce fichier. Puis, devant l’ampleur de la tache, Xavier Vallat demande que « les fiches soient envoyées au service de la démographie – puis service national des statistiques – et à ses ateliers de mécanographie ». Ces aller et retour des fiches ont du induire la duplication des fiches et leur conservation par les services émetteurs avant leur envoi.
Ces fiches ont facilité la tache des persécuteurs des Juifs. Ainsi, à Paris, « le « fichier Tulard » permit de cibler les Juifs étrangers, les premiers arrêtés selon leurs nationalités dès le printemps 1941 et lors des grandes rafles de l’été 1942 ».
A Drancy, les « bureau des effectifs procédait à l’enregistrement des détenus et constituait des fiches de tous les entrants dans le camp, classées par ordre alphabétique et par catégories de « déportables ». Quotidiennement mis à jour, ces fichiers servaient à l’établissement des listes des convois programmés au départ des gares du Bourget, puis de Bobigny » (Thomas Fontaine).
À la Libération, « les cartes portant la mention « juif » et celles précisant le mode d’acquisition de la nationalité sont retirées ».


Le « fonds de Moscou » et les autres
Quant au « fonds de Moscou », il est constitué de sept millions de fiches rédigées par la police nationale pour la Sûreté nationale jusqu’en 1939. En 1940, les Allemands découvrent dans un bâtiment parisien sis rue des Saussaies, près du siège du ministère de l’Intérieur, ce fichier qu’ils transfèrent en Allemagne. En 1945, l’Armée rouge le trouve en Bohème et l’amène près de Moscou où le KGB l’analyse secrètement. Après la chute de l’URSS, la France négocie le retour de ses archives publiques, dont ce « fonds de Moscou » désormais conservé par les Archives nationales à Fontainebleau.
Cette exposition s’achève avant l’ère de l’informatique.
L’informatique suscite d’autres problèmes – difficulté du traitement des données en raison de leur abondance, fragilité de leur conservation, coût financier qui bénéficie aux criminels, etc. -, et renforce la peur du Big Brother.
Cette nouvelle technologie n’a pas éliminé la photographie – émise par la Sécurité sociale, la carte Vitale présente désormais la photo de son titulaire - ou le portrait signalétique. Celui-ci a permis par sa diffusion d’arrêter le gang des Barbares responsable du rapt, de la séquestration et de la mort du jeune Juif français Ilan Halimi en 2006.
De plus, depuis quelques décennies, la photographie d’identité standard est contestée par des musulmanes portant un foulard islamique, la burka ou le niqab, tout vêtement dissimulant tout ou partie de leur visage et de leur chevelure.
Quant à l’absence de fichiers ethniques ou religieux, elle permet à des statistiques fantaisistes sur certains groupes de circuler.



Sous la direction de Jean-Marc Berlière et de Pierre Fournié, Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960. Éditions Perrin, 2011, 335 p. ISBN : 978-2-262-03675-1 Prix : 28 €


Jusqu’au 23 janvier 2012

A l’hôtel de Soubise
60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris
Les citations sont extraites du catalogue et du livret de cette exposition.


Visuels de haut en bas :
Rapport du commissariat spécial de police de Bordeaux, accusant réception du signalement de l'écrivain Emile Zola, 1898
© Archives nationales


Fiche individuelle de Jean Bonnot (bande à Bonnot) tirée du fichier central de la sureté nationale aussi appelé fonds de Moscou
© Archives nationales

Fiche individuelle de Jean Cocteau tirée du fichier central de la sureté nationale aussi appelé fonds de Moscou
© Archives nationales

Boîte contenant le fichier des services français de la Haute commission interalliée des territoires rhénans, 1919-1930
© Archives nationales


Registre à souche des cartes délivrées aux élèves de l’école des Beaux-arts, 1906-1923 : page des numéros 1261 à 1264
© Archives nationales

Boîte contenant des fiches du fonds de Moscou
© Archives nationales
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