samedi 26 novembre 2016

« Expressionismus & Expressionismi » - Berlin-Munich 1905-1920. Der Blaue Reiter vs Brüche


La Pinacothèque de Paris a présenté l’exposition éponyme sur « deux courants fondateurs de l’expressionnisme allemand, Der Blaue Reiter (« Le Cavalier Bleu ») et Brücke (« Pont »), de leurs points de convergence, de leurs oppositions fondamentales – références intellectuelles ou sensibles - et de leurs rapports avec notamment, le fauvisme, la sculpture ou la musique ». Environ 300 œuvres - Kirchner, Nolde, Schmitt-Rottluff et de Kandinsky, Franz Marc et Jawlensky -, des biographies et des citations éclairantes sur ces deux mouvements à l’origine de l’abstraction. Le 27 novembre 2016, Arte diffusera Les grands duels de l'art. Liebermann vs Nolde.


Ce titre en forme de néologisme un peu ésotérique se réfère à l’exposition sur le Futurisme au Palazzo Grassi à Venise en 1986 Futurismo & Futurismi.

Il souligne la diversité des origines de l’expressionnisme allemand généralement « perçu comme monolithique ».

L’expressionnisme « s’est principalement structuré autour de deux courants – deux Écoles –, opposés en tout point mais qui ne sont jamais entrés en conflit » : d’une part, Der Blaue Reiter (« Le Cavalier Bleu ») et, d’autre part, Brücke (« Pont »).

Intellectuel/Emotionnel
Der Blaue Reiter, « Le Cavalier Bleu », « était un mouvement intellectuel, composé principalement de penseurs et de philosophes ». Ceux-ci ont développé « une approche extrêmement théorisée de ce que devait être leur œuvre. Héritier de la culture germanique et romantique du Gesamtkunstwerk, « oeuvre d’art totale », – où littérature, musique, poésie et dessin devaient s’harmoniser de manière équilibrée » –, ce mouvement compta parmi ses fondateurs des artistes étrangers, comme Kandinsky, qui « apportèrent une vision non germanique à ce que devait être la création artistique idéale ». Cette « association déboucha rapidement sur l’un des plus importants bouleversements de l’histoire de l’art du XXe siècle : la naissance de l’abstraction », explique Marc Restellini.

« Parallèlement à ce mouvement purement intellectuel », Brücke, « Pont », prit son essor grâce à des artistes qui « privilégièrent une création sensible, sensitive et émotionnelle, où n’avaient pas place les références purement intellectuelles » de Der Blaue Reiter. Ces artistes ont exprimé « de façon instinctive leur rapport à un climat, une époque, un contexte et une période de décadence pangermanique. Les artistes considérés comme « dégénérés » par le régime national-socialiste allaient en être les témoins impuissants et malheureux ».

« Brücke, c’est Dresde, Moritzburg et Berlin ; Der Blaue Reiter, c’est Munich et ses environs bavarois ; l’expressionnisme Rhénan, ce sont Heinrich Nauen, Heinrich Campendonk et August Macke (pour la partie rhénane de sa biographie) ; le Bauhaus, c’est Dessau, Weimar, Stuttgart et Berlin », estime Raimund Stecker qui souligne le « poids du « régional » dans l’histoire de l’art de l’Allemagne ». Et d’ajouter : « La critique d’art – avant tout dans les années soixante-dix et quatre-vingts du XXe  siècle – décerna à cette vision un label national-étatique. L’Expressionnisme, l’expressif, devint pour l’art originaire d’Allemagne un label stylistique national ».

Ces « deux mouvements opposés sont si éloignés dans leur vision qu’ils devraient n’avoir aucun point en commun. Pourtant, ils vont se répondre et s’imbriquer au point, parfois, de fusionner pour ne plus être perçus que comme un seul et unique mouvement, appelé par la suite l’expressionnisme allemand ».

Parmi les grandes convergences : ces deux courants reprennent l’esthétique du « bestiaire », disparue depuis le Moyen Âge… Cela peut être considéré comme une caractéristique de l’expressionnisme, au même titre que leur palette, référence au fauvisme et au primitivisme, qui est omniprésente dans les deux courants esthétiques, quelles que soient leurs oppositions ». Des gammes chromatiques chaudes.

Vers le constructivisme ou vers le lyrisme
« Les travaux des artistes de Brücke, qui tout au cours de l’oeuvre complet de chacun d’eux restent constamment figuratifs, révèlent, au-delà de l’inflation coloriste et de l’appropriation des formes, la problématique classique du rapport formel entre ligne et couleur… Dans le travail de Brücke, reste clairement perceptible, jusque dans les oeuvres tardives de ses membres, un élément narratif, tandis que les artistes de Der Blaue Reiter évoluent d’entrée vers une totale « absence d’histoire », vers la « chosification ». Ainsi se dessinent d’un côté un chemin vers le constructivisme et l’abstraction, de l’autre vers le lyrisme et une sensibilité figuraliste. Cette différence est reconnaissable dès les oeuvres encore purement figuratives de Der Blaue Reiter, celles-ci étant très tôt élaborées, consciemment ou non, selon des principes constructifs de toujours étrangers à Brücke », analyse Ralph Melcher.

Et d’ajouter : « C’est ce que l’on perçoit dès les premières oeuvres, entre 1909 et 1911, à l’époque donc où les peintres de Brücke créaient par exemple leurs nus et leurs paysages sur Fehmarn, sur Hiddensee, sur les étangs de Moritzburg ou à Nidden, si l’on se concentre sur celles des toiles que les artistes eux-mêmes insérèrent à titre d’exemple dans l’Almanach du Blaue Reiter. Ce traitement de la couleur comme amplificateur du mouvement et de la dynamique – et tout d’abord, sous l’aspect de la composition, quasiment comme touches de peinture – dont la référence à la tonalité, c’est-à-dire à la couleur inhérente à tel objet, telle silhouette ou simplement telle forme, non seulement se perd, mais est totalement abandonnée, est une caractéristique de la peinture de ces années-là chez tous les artistes de Der Blaue Reiter et ouvre la voie à l’abstraction sans objet, un pas que Kandinsky et Marc allaient accomplir peu après. Une telle évolution, en dépit de toute composition coloriste, ne vit jamais le jour chez les peintres de Brücke, la tendance n’en étant même pas décernable dans les toiles du tout début du siècle, inspirées de Van Gogh, et dont la touche épaisse rappelle la peinture gestuelle. Les artistes de Der Blaue Reiter s’inspirent ici tout à fait des mouvements artistiques parallèles parisiens, particulièrement du fauvisme, et se retrouvent ainsi proches des sources d’inspiration, entre autres, de Brücke. Leur élan moteur va néanmoins manifestement au-delà du traitement du figuralisme et s’attache directement à la force d’expression de la couleur, non comme outil, mais comme objet de la représentation... Tandis que les artistes de Brücke puisèrent leur inspiration dans les représentations et thèmes artistiques polynésiens ou africains, tout comme si cette iconographie pouvait en quelque sorte témoigner de l’authenticité de mentalités et de modes de vie primitifs, il n’entra pratiquement jamais dans les intentions de Der Blaue Reiter de se rapprocher de la piété véhiculée par l’imagerie populaire de l’Allemagne méridionale. Ce sentiment, réel ou supposé, d’une proximité immédiate avec des forces et énergies que n’étouffaient pas la vie moderne et une culture sophistiquée semble avoir été la motivation principale de ces artistes. Tandis donc que Brücke s’attachait à accéder directement à la vie même, à la saisir intuitivement, Der Blaue Reiter s’intéressait plutôt à la question du sens de la vie et du ressenti en soi ».

Ces deux courants vont générer d’autres mouvements, « tous intégrés dans l’expressionnisme, bien que parfois fondés sur des philosophies très différentes ».

« Entre 1905 et 1914, artistes fauves travaillant en France et peintres expressionnistes allemands propagent dans toute l’Europe une vague de remise en cause et de rénovation du système de représentation et des conventions hérités tout à la fois du symbolisme, de l’impressionnisme et de leurs suite », écrit Jacqueline Munck.

De manière originale, cette exposition présente côte à côte, et non regroupées par artiste, des œuvres de ces deux courants pour en « souligner les convergences et clarifier les différences ». Tous les textes des œuvres sont affectés de l’une des deux couleurs, bleu et jaune-oranger, afin de permettre au visiteur de lier rapidement chaque tableau à l’un des deux courants.


Vassily Kandinsky (Der Blaue Reiter)
Moscou 1866 – Neuilly-sur-Seine 1944
Après la séparation de ses parents, le Russe Vassily Kandinsky est confié à sa tante Elizabeth Ticheeva. A Moscou, dès 1886, il étudie le droit, l’économie nationale et l’ethnologie, il peint et fréquente les expositions d’art. En 1896, il choisit la peinture et s’installe à Munich pour suivre l’enseignement d’Anton Azbé, puis de Franz von Stuck à l’Académie des arts de Munich. Il crée le groupe d’artistes Phalanx en y associant la Schule für Malerei und Aktzeichnen, « école de peinture et de dessin de nu ». Pendant plusieurs années, ses tableaux sont montrés à la Berliner Secession, « Sécession de Berlin ». Dès 1909, il participe au Salon d’Automne à Paris. Il collabore avec des artistes amis tels Marianne von Werefkin et Alexej von Jawlensky, ce qui influe sur son style. Membre, puis président de la Neue Künstlervereinigung München, « nouvelle association des artistes munichois », il évolue vers la peinture abstraite. Cette tendance suscite une opposition croissante parmi le groupe. Kandinsky s’en éloigne pour emprunter d’autres voies. Avec Franz Marc, il écrit l’Almanach du Blaue Reiter, publié en 1912, après une exposition à la galerie munichoise Tannhauser. Parmi les tableaux, est présenté son écrit théorique Du spirituel dans l’art. Ces idées exerceront une influence notable dans l’évolution de la peinture abstraite. Au début de la Première Guerre mondiale, Kandinsky rejoint la Russie. Il se marie une deuxième fois et crée une académie des arts. Sur la proposition en 1922 de Walter Gropius, il occupe une chaire au Bauhaus, en Allemagne, jusqu’à la fermeture de l’école. Il émigre ensuite en France. Il décède le 13 décembre 1944.

Ernst Ludwig Kirchner (Brücke)
Aschaffenburg 1880 – Frauenkirch-Wildboden 1938
Après son baccalauréat (1901), Ernst Ludwig Kirchner étudie l’architecture à l’Université Technique de Dresde. En 1903-1904, il étudie à Munich et suit les cours de l’« Atelier pédagogique et expérimental pour les arts libres et appliqués » de Wilhelm von Debschitz et Hermann Obrist. A Dresde en 1904, il rencontre Erich Heckel. Tous deux créent le 7 juin 1905, avec Karl Schmidt-Rottluff et de Fritz Bleyl, l’union artistique Brücke. En juillet 1905, Kirchner obtient son diplôme de fin d’étude. En novembre 1905, la galerie P.H. Beyer & Sohn de Leipzig présente la première exposition de Brücke. À Dresde, en 1906, Brücke montre ses oeuvres dans le salon d’exposition de la fabrique de luminaires de K. M. Seifert. De 1906 à 1911 est publié l’almanach de Brücke. La première exposition autonome de Kirchner, en collaboration avec Schmidt-Rottluff, se déroule en 1908 au salon artistique de A. Dörbandt à Braunschweig. En 1910, Kirchner devient membre du Deutsches Künstlerbund. Il s’établit en 1911 à Berlin et fonde avec Hermann Max Pechstein le MUIM-Institut (Institut d’enseignement moderne de la peinture). Dix de ses sculptures sur bois sont publiées dans Der Sturm de Herwarth Walden. En 1912, Kirchner participe à l’exposition du Sonderbund à Cologne et fait la connaissance d’Erna Schilling qui devient son modèle et sa compagne jusqu’à la fin de sa vie. En 1913, les artistes de Brücke lui demandent d’écrire une chronique du groupe, ce qui, à la suite d’un conflit, mène à sa dissolution. En 1914, Kirchner s’engage dans l’armée, mais est mis en congé en septembre 1915. Il est exempté en novembre. Malade, il se rend dans des sanatoriums. En 1917, Kirchner s’installe à Davos et participe à des expositions, individuelles ou collectives. Sous le pseudonyme Louis de Marsalle, il rédige des critiques de ses oeuvres. Il entre en 1931 à l’Académie Prussienne des Arts. En 1937, 639 œuvres de Kirchner jugées « dégénérées » sont écartées et Kirchner est contriant de démissioner de l’Académie. Il se suicide le 15 juin 1938.

Ralph Melcher, Andrei Nakov, Jacqueline Munck, Marc Restellini (éd), « Expressionismus & Expressionismi » Berlin-Munich 1905-1920. Der Blaue Reiter vs Brücke. Pinacothèque de Paris, Paris, 2011. Format 24,5 x 28,5 cm. Relié. 376 pages. Reproductions couleur. ISBN 978-2-358670-24-1. 55 €


Jusqu’au 11 mars 2012
A la Pinacothèque deParis
28, place de la Madeleine. 75008 Paris
Tél. : 01 42 68 02 01
Tous les jours de 10 h 30 à 18 h 30. Nocturnes tous les mercredis et vendredis jusqu’à 21h.

Visuels de haut en bas :
Affiche et couverture du catalogue
Erich Heckel
Baigneuses dans la baie (L’Été à la mer Baltique)

c. 1912
Huile sur toile
95 x 119 cm
signé : E H 12
Kunstmuseen, Krefeld
© Adagp, Paris 2011 © photo : Achim Kukulies, Düsseldorf


Franz Marc (il représente Der Blaue Reiter)
Petite Composition III

c. 1913/1914
Huile sur toile
46,5 x 58,5 cm
Osthaus Museum, Hagen
Photo : Archives Nakov, Paris


Karl Schmidt-Rottluff (il représente Brücke)
Bateaux à flot (Bateaux dans le port)
c. 1913
Huile sur toile
77 x 90,5 cm
Osthaus Museum, Hagen
© Adagp, Paris, 2011


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Les citations proviennent du catalogue et du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 février 2012.

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