mercredi 28 décembre 2016

Regards de photographes sur le cirque (1880-1960) : En piste !


En 2002, la Bibliothèque historique de la Ville de Paris a rendu hommage au cirque par une exposition au catalogue concis. Dessins et affiches, clarinette de l'Auguste et hélicon, poésies et essentiellement 400 tirages originaux et en noir et blanc célèbrent les artistes de la piste, dans la perfection de leurs numéros ou à l'entraînement : écuyers et acrobates, clowns blancs et Augustes, dresseurs de singes et dompteurs de fauves, voltigeurs et porteurs, fildeféristes et contorsionnistes, jongleurs et trapézistes, tous présentés par un Monsieur Loyal. De 1880 aux années 1970, la photographie de cirque a évolué des clichés posés vers ceux saisissant le mouvement d'un artiste isolé, en passant par les vues d'ensemble de la piste et des coulisses. L'âge d'or du cirque en France. Arte consacre sa soirée du 27 décembre 2016 au cirque.
Dans la plaine, les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours et des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume Apollinaire, Saltimbanques


Pour « l'Année du cirque », la Bibliothèque historique de la Ville de Paris avait invité dans un décor aux couleurs écarlate et or, en des espaces séparés par des rideaux cartonnés et alliant chronologie et thématique (spécialités des gens du voyage). De courts articles émaillaient l'exposition : Paul de Cordon décortique le numéro ardu de voltige de Dany Renz, Lucien René Dauven conte le numéro de Aéros, le « pochard funambule », etc.

Pour le plus grand bonheur des circophiles, cette exposition a décrit « l'évolution parallèle de la photographie et des principales disciplines du cirque » en révélant les 400 tirages originaux de 1880 à 1960 de la collection de Jacques Fort, à laquelle sont joints 50 clichés récents de Paul de Cordon et de François Tuefferd. Elle évoquait aussi les cirques ambulants ou stables de Paris, les fêtes foraines où a pu se déployer toute la magie éphémère des arts de la piste. Dès l'entrée, une carte de la capitale française indique la diversité des cirques : le Cirque Napoléon – actuel Cirque d'Hiver – œuvre de l'architecte Jacques-Ignace Hittorf (1852), l'Hippodrome de la place Clichy, édifié en 1900, et qui devient en 1907 le Gaumont Palace, etc.

En piste !
La photographie saisit l'instant, l'intensité et l'essence d'un numéro ou d'une personnalité. Les clichés reflètent les courants artistiques du moment et les audaces techniques de leurs auteurs. Les premiers sont pris – par exemple, ceux vers 1890 de S. Kantor ou Jor Sandels – dans les studios des peintres photographes : l'écuyère dans sa tenue de piste corsetée ou le clown posent afin d'avoir un portrait illustrant leurs cartes de visite. "Bientôt, leurs numéros sont analysés et représentés en série narrative ".

Puis, le monde hippique initie une impulsion décisive. Et l'intérêt du photographe change, comme les sujets. Ce ne sont plus les gens du voyage qui se déplacent dans les studios. Dès les années 1920, les appareils légers, rapides et maniables permettent de diversifier les thèmes, de saisir le mouvement et de manifester des audaces de prises de vues sur la piste ou en hauteur, et surtout pendant les représentations. Le saltimbanque est saisi seul dans la perfection d'un geste, dans la série de mouvements représentatifs de son numéro, puis environné d'un public attentif, admiratif, médusé, apeuré, attendri ou amusé. Pour mieux capter l'ambiance du spectacle et magnifier les artistes, le photographe se place dans les cabines des projectionnistes situées dans les cintres et trouve des plans élaborés de la piste et proches des trapézistes. Ces photographies sont alors les meilleurs vecteurs dont disposent les impresarios pour promouvoir leurs artistes auprès des directeurs de cirques. Et elles illustrent des reportages dans les magazines en conquérant un public fidèle.

Enfin, les photographes fixent l'entraînement dans les gymnases (rue Véron en 1941, rue de Malte) ou dans les jardins d'immeubles banlieusards. Ils pénètrent aussi le cercle familial. Les bâtiments retiennent aussi leur attention, ainsi que les chapiteaux à (dé)monter par toute une équipe ignorée du public (quand les artistes ne l'assurent pas) : " le montage dure trois heures, le démontage deux heures ", précise la légende d'une photo de Paul de Cordon (1963). En 1933, le chapiteau à quatre mâts du cirque Amar occupe l'esplanade des Invalides (Paris). Ce sont alors des photos plus humaines, révélant les efforts inhérents aux prouesses, les corps humains forcés et l'environnement laborieux d'un spectacle qui fait rêver.

L'aura et la célébrité de certains clowns débordent du monde du cirque. Ainsi en atteste l'affiche d'une farce – The Nothing Happens Bar ou Le Bœuf sur le toit - imaginée et réglée par Jean Cocteau en 1920. Sur une musique de Darius Milhaud, dans un décor de Raoul Dufy, ce spectacle réunit en particulier Albert, François et Paul Fratellini.

Près d'une sculpture de Toulouse-Lautrec par Daniel Druet, étaient apposées une dizaine des 39 dessins au crayon de couleurs, intitulés " Au cirque " et exécutés de mémoire par l'artiste albigeois pendant son enfermement à la clinique du Dr Semelaigne (1899). Ce sont des scènes où le décor est esquissé. Toulouse-Lautrec a croqué notamment un acrobate hyper cambré, un clown agenouillé implorant une ballerine ou un autre, gigantesque, faisant exécuter son numéro à un caniche. Car il a été un spectateur assidu du cirque de Molier, du Nouveau Cirque et du cirque Fernando dont il dessine le clown Medrano, dit " Boum-Boum ". Dans ses eaux fortes et aquatintes, Lubitch privilégie les écuyers, trapézistes et clowns. Une découverte : les dessins des sœurs Vesque, peintres sur vélin qui ont reproduit avec une fidélité scrupuleuse les différentes étapes des numéros. Le cirque a en effet inspiré de nombreux artistes. Le peintre Marc Chagall émerveillé a peint la série de gouaches Cirque Vollard. Le peintre Rouault est l'auteur de têtes de clowns et a réalisé des eaux-fortes pour un texte d'André Suarès qui ne sera jamais publié. Et en 1926, Calder fabrique un cirque miniature en fil de fer.

Entrez sous le chapiteau !
" Le plus beau numéro de cirque sera toujours le plus périlleux. Les peintres du cirque peignent et aiment le clown tacheté comme un léopard, la charmante jeune fille qui ayant voltigé, retombe assise, pieds croisés, dans sa jupe d'écume. Mais ils ont commencé par aimer un corps précipité du trapèze, dans un poudroiement astral des projecteurs, pendant l'insoutenable moment de silence qui immobilise, bâton levé, le chef d'orchestre. A l'origine de leur prédilection est le séduisant danger de mort. Aucun de nous n'est un monstre, pourtant. Mais le point d'honneur, c'est toujours d'aventurer une vie. Faute de risque personnel, nous nous prenons de passion pour le spectacle du risque. Il n'y a pas là de quoi rougir puique, après le goût de l'angoisse, éclate en nous l'ineffable gratitude, l'envie de serrer dans nos bras l'être ailé, le héros qui a survécu, approché la gueule fumante des tigres, que la trompe des éléphants a soulevé et brandi, qui a rencontré dans le vide, en quittant un trapèze, deux mains humaines assez puissantes pour interrompre son vol vers la mort ", observait Colette (Images de France, novembre 1940).

A Medrano, chez Amar, au Cirque d'Hiver, à l'Empire et ailleurs : Waléry, Chamberlin, Endrey, Grün, Gaston Paris, Charles Terret, Izis et quelques autres sont là pour immortaliser des prouesses et fixer l'essence d'un numéro. Et dans les années 1880, sont présentées des pantomimes et des scènes romancées, des reconstitutions historiques : Vercingétorix, Néron, Jeanne d'Arc, etc. " Grün privilégie la fête foraine et les parades des dernières ménageries encore en activité " (Jacques Fort).

Ce sont les numéros équestres qui sont la raison d'être de la piste. N'oublions pas que le cirque Moderne est né au XVIIIe siècle en Angleterre sous la férule de Philipp Astley. Est alors conçu le spectacle de cirque tel qu'il est inscrit dans nos mémoires : sur une piste ronde d'un diamètre de 12-13 mètres. Pourquoi ? Parce que cette dimension correspond à la plus longue chambrière utilisable, ou parce qu'elle sert le mieux les élans des écuyers pour sauter à cheval. Ou encore parce que le jeu des forces – centrifuge, vitesse, inclinaison du cheval – permet l'assise optimale pour l'écuyer. Et sur ce cercle de sciure mêlée à de la terre tassée, évoluent des chevaux, des acrobates, des artistes " d'agilité " ou d'adresse et des clowns. Les numéros avec animaux dressés – pigeons, crocodiles, chimpanzés, girafes, otaries, etc. – se greffent ensuite. L'ensemble donne ce spectacle universel, essentiellement visuel, souligné par la musique et populaire. Même s'il a attiré un public de connaisseurs avec le Cirque équestre, aux XVIII et XIX es siècles, au temps des écuyers et … écuyères.

Saluons la performance de l'écuyère Paulina Schumann. Elle quitte la piste en amazone sur son étalon arabe de Yougoslavie, Youssouf, cabré presque à la verticale (Palais des Sports, 1956). Et celle de Lilian Leitzel, rayonnante, suspendue par une main à une corde lisse (Cirque d'Hiver, 1927-1928). Ou encore celle du trapéziste contorsionniste Albert Powell, « l'écharpe humaine ». Les visiteurs recherchent les artistes aimés, dont les clowns Grock et Achille Zavatta, popularisé par l'émission télévisée de Gilles Margaritis, La Piste aux étoiles dont l'orchestre est dirigé par Bernard Hilda. Un arbre généalogique montre les unions endogamiques et donc les dynasties. On peut relever les noms des Grüss, de l'écuyer Eric Blumenfeld, etc. Et ajouter celui de Charles Spiessert, d'origine hongroise, qui achète le cirque Pinder en 1928.

Attention ! Dans un coin de la salle d'exposition, on sursautait devant la cage d'un lion. Une végétation en papier est disposée sur le sol. Et un texte fixé sur les barreaux prévient : « Prière de ne pas nourrir les animaux ». Mais le fauve était empaillé…

A la Foire du Trône (Paris), les affiches se succèdent pour mieux attirer le chaland. " L'attraction la plus formidable, la plus incroyable… " Le cirque, c'est aussi le monde des superlatifs laudatifs, des exploits, du merveilleux, parfois du poétique, souvent du comique, toujours du spectaculaire. Et celui des tournées, l'entraînement pour atteindre la perfection sans cesse répétée, etc. Les photographes subliment les qualités des artistes : le courage, le sens de l'effort, la recherche du Beau, le soin accordé aux entrées et sorties de piste, etc.

Cette exposition a suggéré aussi les échanges fructueux entre cirque et music-hall, via les illusionnistes ou les acrobates, et les éclairages. Ainsi, Jérôme Médrano « construit sur le pourtour du toit du bâtiment quatre cabines de projection, plus une cabine double de projection dans l'ancien foyer derrière les mezzanines ». Ce qui change l'ambiance du cirque, par la dramatisation de certains instants, et le style des photographies. On découvre aussi Buster Keaton dans un cirque parisien au début des années 1950. On note en particulier l'évolution des éclairages – gaz, puis électricité – et des transports – avènement de l'automobile -, le plus grand confort des spectateurs et les machineries plus sophistiquées.

Le contexte historique est malheureusement très peu évoqué. Près de l'Etoile (Paris), l'Empire offre des spectacles de cirque, puis devient un théâtre d'opérette (1932-1934), avant que la société Pathé-Nathan ne le fasse renouer avec sa vocation. Puis, les frères Amar en prennent la direction en 1936. 1938 : nouveau responsable, Jean Marx, directeur de music-hall de Berlin. L'activité de la salle oscille ensuite entre le théâtre et le music-hall, avant de servir à l'enregistrement d'émissions télévisées. Les affichistes - Forain, Antonin Magne, Gustave Soury, Marian Stachurski, etc. – mériteraient d'être mieux connus.

Des artistes juifs de cirque ? Il y en a eu.

D'origine iranienne, Pablo Kooken a été un dompteur adepte du dressage en douceur, et un peintre et sculpteur pratiquant l'Art brut. Son fils, Jacky Kooken, poursuit dans cette voie artistique en sculptant la pierre, le marbre et le granit pour faire apparaître des oeuvres empreintes d'une grande douceur.
Et il y en a encore bien d'autres, dont la famille Pauwels - six générations dans le cirque - à laquelle la réalisatrice Agnès Bensimon a consacré en 2008 le remarquable et émouvant documentaire Sous le chapiteau des Pauwels présenté au musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) le dimanche 6 février 2011 en présence de la réalisatrice.

Citons aussi la famille Edelstein dont le patriarche Gilbert dirige le cirque Pinder-Jean Richard. Gilbert Edelstein "est à l’origine de la création du premier Syndicat européen des cirques et, obtient du Parlement Européen, que le Cirque traditionnel avec animaux soit reconnu en tant que spectacle culturel".

En 2003, il crée avec son ami Marcel Campion « L’Intersyndicale du Cirque et de la Fête Foraine ». En 2004, le Cirque Pinder Jean Richard, reconnu par une enquête du Ministère de la Culture, comme faisant partie du patrimoine culturel français, fête ses 150 ans d‘existence et, Gilbert Edelstein ses 20 ans aux commandes de cette institution.

N'oublions pas le Circus Klezmer, spectacle de cirque mis en scène et joué notamment par Adrián Schvarzstein, artiste né en Argentine, formé au théâtre en Israël, au mime en France et à la commedia dell’arte avec Antonio Favaen Italie. Dès 1989, il a joué au théâtre Giufa avec Ente Teatrale Italiano, à l’opéra avec Dario Fo, a pratiqué la musique ancienne et la danse dans Victor de Pina Bausch. Autres domaines d'activitées de cet artiste polyvalent : le cinéma, la publicité, la télévision, l'enseignement de la commedia dell’arte à l’Université de Tel-Aviv


Adrian, Jacques Fort, Thomas Michael Gunther, Regard sur le cirque. Préface de Jean Dérens. Paris bibliothèques éditions, 114 pages. ISBN 9 782843 310928

Agnès Bensimon, Sous le chapiteau des Pauwels (2008). Diffusé le dimanche 6 février 2011, à 14 h, au MAHJ

Articles sur ce blog concernant :

Initialement publié par Guysen en 2002, cet article a été publié sur ce blog le 28 décembre 2010, le s :
- 28 août 2012 à l'occasion de l'exposition Le territoire du cirque à la Médiathèque Marguerite Duras de Paris ;
- 4 août 2013 à l'approche de la diffusion sur la chaine Histoire d'un documentaire sur le cirque le 5 août 2013 ;
- 26 décembre 2013. Arte a consacré cette journée au cirque, mais en oubliant le documentaire sur le cirque des Pauwels ;
- 22 juin 2015. Gulli diffusa cette soirée aux 32e et 33e Festivals internationaux de cirque de Monte-Carlo ;
- 6 décembre 2015. Le 6 décembre 2015, à 20 h 50, Zone interdite sur M6 sera consacrée à l'incroyable vie des gens du cirque.
Il a été modifié le 6 décembre 2012.

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