dimanche 12 mars 2017

Michel Nedjar, plasticien


Le LaM – Lille Métropole Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut présente l'exposition Michel Nedjar. Introspective. Il "explore toutes les facettes de l’œuvre de l’artiste : poupées bien sûr, mais aussi sculptures, dessins, peintures et films expérimentaux, de 1960 à 2016, ainsi que les thèmes qui sous-tendent l’ensemble de son travail : l’enfance et le primitivisme, la vie et la mort, la magie et le voyage".


Né en 1947 à Soisy-sous-Montmorency, Michel Nedjar a pour grand-mère une chiffonnière des Puces de Saint-Ouen et pour père un tailleur. 

Enfant, il crée « des poupées à partir des membres brisés de celles de ses sœurs et les enterre ».

En 1961, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais « agit sur lui comme une déflagration. Michel Nedjar découvre l’horreur des camps. Il s’identifie aux corps des victimes ». 

Il est recruté comme apprenti-tailleur. 

Présences
Atteint de tuberculose, il sillonne le monde lors de voyages durables, de 1970 à 1975 : au Mexique où il séjourne un an, il « découvre les momies de Guanajuato, enterrées, puis déterrées et exposées dans leurs vêtements en lambeaux ».

A son retour à Paris, Michel Nedjar fabrique ses premières poupées, les « Chairdâmes » en recourant aux tissus dénichés dans les poubelles. « D’élégantes, elles deviennent progressivement grotesques, barbares ». 

Dans les années 1970, Madeleine Lommel, Michel Nedjar et Claire Teller constituent une collection d'Art brut, conservée au LaM de Villeneuve-d’Ascq .

En 1976, débute la « période des poupées teintes : Michel Nedjar prépare des bains de teinture, dans lesquels il plonge ses poupées, y mêlant de la terre, du sang, opérant des rituels de renaissance. Il exhume des corps, des visages ».

En 1980, Michel Nedjar « commence à dessiner par séries sur des supports de récupération. Pour rester au plus près de son corps à corps avec les poupées, il peint avec ses mains qu’il plonge dans des seaux de peinture acrylique, il repasse ses œuvres au fer à repasser, seul vestige de son activité de tailleur, provoquant ainsi des « accidents », des convulsions de la matière », écrit Nathalie Hazan-Brunet, commissaire de l’exposition.

MAHJ
Le MAHJ (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme) a présenté simultanément deux expositions de Michel Nedjar, plasticien et collectionneur d'art brut : dans le foyer de l’auditorium, Présences réunit des œuvres données par l’artiste au Musée « en privilégiant le versant graphique », et dans la Chambre du duc l’installation Poupées Pourim

Ce sont deux expositions similaires et distinctes : autant l’une est colorée, autant l’autre est bicolore (noir/blanc).

La « très importante donation que Michel Nedjar fait aujourd’hui au MAHJ (60 dessins, 31 poupées et un reliquaire, dont n’est présentée ici qu’une sélection privilégiant l’œuvre graphique) est l’aboutissement d’échanges débutés en 2004, lors d’un colloque sur le « schmattès » (tissu de rebut), suivi, en 2005, par la commande d’un théâtre de Pourim intitulé Poupées Pourim, qui inaugura une nouvelle phase dans son ouvre ». 

Michel Nedjar « a choisi des œuvres résumant au mieux son parcours artistique : un nombre important de dessins à l’acrylique, au pastel ; des masques ; des poupées constituées de tissus récupérés ; celles qu’il a réalisées en tant qu’éléments scénographiques de la pièce Meurtres de Hanokh Levin ; des « poupées-journaux », composées à partir d’éléments collectés lors de ses voyages ». 

Les œuvres de Michel Nedjar sont conservées au Centre Pompidou (donation Daniel Cordier) et à la Collection de l’art brut, à Lausanne (donation Dubuffet). Le MAHJ devient, avec le LaM de Villeneuve-d’Ascq (qui prévoit une rétrospective de cet artiste en 2017), « un des centres de référence de l’œuvre de » Michel Nedjar.

Certaines œuvres semblent surgir du néant, comme des momies qui vous fixeraient d’un regard gênant, parfois hagard, halluciné, effrayé, au corps tourmenté. 

Le 24 mai 2016, à 14 h 30, la séance Un temps pour déchirer, un temps pour coudre réunissait Nathalie Hazan-Brunet, commissaire de l'exposition, et Michel Nedjar, artiste.

Le 8 juin 2016, à 19 h 30, le MAHJ organisa la projection de Poupées des ténèbres, documentaire d'Allen S. Weiss et de Tom Rasky (France, États-Unis, Canada, 63 min, VO française). La projection - une première mondiale - a été suivie d’une rencontre avec Allen S. Weiss. 
    
Poupées Pourim
Dans le parcours des collections permanentes, l’installation Poupées Pourim, qui résulte d'une commande du MAHJ, est représentée dans la Chambre du duc, au 1er étage du Musée.

La « découverte du sens profond de la fête de Pourim, qui célèbre – par l’inversion, la transgression, le rire – le sauvetage des juifs d’une extermination programmée, a été déterminante et a donné naissance à une famille de poupées joyeuses, fragiles, carnavalesques, « réparées ». 

Des poupées grimées aux vêtements bariolés, aux étrangers visages, réunies sur un quadrilatère côte à côte. Une installation sur cette fête juive déjà montrée en 2009 .

« C’étaient les jours où les Juifs avaient trouvé le repos vis-à-vis de leurs ennemis. Ils devaient en faire des jours de festin et de réjouissances » (Esther 9, 22).

Pourim « rappelle la délivrance de la communauté juive exilée en Perse (vers - 520), grâce au courage d'Esther et de son cousin Mardochée pour contrecarrer le décret d'extermination d'Aman. Le mot Pourim est un mot perse qui signifie « tirage au sort », car Aman tira au sort la date du 14 adar pour exterminer la communauté. Par reconnaissance à l'Eternel, nous nous réjouissons en accomplissant quatre mitsvot.

Les quatre mitsvot de Pourim sont :
- la lecture de la méguilat  (Livre) d'Esther le soir et le matin ; 
- le repas de Pourim (michté) ;
- l'envoi de mets entre voisins, michloah manot ;
- les dons aux pauvres (matanot laévionim) ».
Cette fête est marquée aussi par le jeûne d'Esther (11 Adar, 21 février 2013, 4 mars 2015, 23 mars 2016).

De l’histoire d'Esther, Michel Nedjar « privilégie la dimension de fragilité et de transgression. Ses poupées, confectionnées à partir d'objets brisés, de fragments d'étoffe, joints par de minces fils, disent l’instabilité de la condition juive, de l’exil. La tradition biblique est tout autant l'occasion de tisser une histoire où dominent le jeu, la cocasserie et la dérision ».

Le 24 mars 2016, 19 h 30, le MAHJ proposa des regards contemporains croisés sur Pourim lors d'une rencontre suivie de la projection du film AdloYada. Le Carnaval de Pourim de Tel Aviv, documentaire de David Rybojad (52 min, 2014). La séance réunira la photographe Estelle Hanania, le plasticien Michel Nedjar et le réalisateur David Rybojad. Elle a été présentée et animée par Jean Baumgarten, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire culturelle du monde ashkénaze. « La fête des Sorts (Pourim), célébrée chaque année au début du printemps, commémore le sauvetage par la reine Esther du peuple juif dont le massacre avait été programmé par le roi de Perse Assuérus et son ministre Haman. Pourim est associé à la joie, au rire, à l’absurde et à la dérision. Elle s’accompagne de nombreux rituels carnavalesques, entre autres, de déguisements, de pièces parodiques, de parades burlesques, de pantomimes et de marionnettes. Cette rencontre propose, à travers trois regards d’artistes, d’interroger l’histoire, la signification de la fête de Pourim et ses résonances actuelles ».

Le 8 juin 2016, à 19 h 30, le MAHJ organisa la projection de Poupées des ténèbres, documentaire d'Allen S. Weiss et de Tom Rasky (France, États-Unis, Canada, 71 min, VO française). La projection sera suivie d’une rencontre avec Allen S. Weiss.

Traversées du Marais
Dans le cadre des Traversées du Marais, le MAHJ proposa les 10 et 11 septembre 2016, de 10 h à 13 h, Les Traversées du Marais. Carnavals ! De 10 h à 13 h, Poupées Pourim, installation de Michel Nedjar. "La fête de Pourim commémore le sauvetage par la reine Esther du peuple juif. Elle est associée au rire et à l’absurde et est célébrée par de nombreux rituels carnavalesques. Les poupées fragiles et transgressives de Michel Nedjar, confectionnées à partir d’objets brisés, incarnent l’histoire biblique". Gratuité exceptionnelle. De 10 h 30 à 12 h, 1 masque, 2 masques, 3… tous pareils ? Un parcours-atelier gratuit pour des enfants à partir de 4 ans accompagnés d’adultes.

LaM
Le LaM – Lille Métropole Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut présente l'exposition Introspective de Michel Nedjar.

"Michel Nedjar (1947), artiste à la croisée de l’art brut et de l’art contemporain, est l’un des membres fondateurs de l’association L’Aracine qui donna son exceptionnelle collection d’art brut au LaM en 1999. Ses poupées de chiffon et de boue sont à ce jour ses œuvres les plus identifiées par le public, alors même que son importante production artistique est loin de s’y limiter. L’exposition "Michel Nedjar, introspective" propose donc d’explorer toutes les facettes de l’œuvre de l’artiste : poupées bien sûr, mais aussi sculptures, dessins, peintures et films expérimentaux, de 1960 à 2016, ainsi que les thèmes qui sous-tendent l’ensemble de son travail : l’enfance et le primitivisme, la vie et la mort, la magie et le voyage".
          
Michel Nedjar par lui-même

Les poupées m'ont sauvé 
« Quand je suis revenu de Mexico en 1976, après y avoir passé environ un an, j’ai commencé à créer des poupées. J’utilisais des tissus trouvés dans les poubelles du Sentier et au marché aux Puces de Saint-Ouen, où je travaillais avec ma grand-mère. Je voulais abandonner le monde de la mode et ma profession de tailleur. 
Au bout d’un an, j’ai souffert d’une grave dépression, qui a duré deux ans. J’ai refusé de prendre tout médicament, je ne voulais pas interrompre le processus créatif. [...] Lorsque j’avais terminé une poupée, je la plongeais dans une grande cuve remplie d’eau chaude, de terre et quelquefois de sang de cochon – comme un bain rituel. J'immergeais les poupées complètement et ensuite je les mettais à sécher, attachées à une corde à linge, comme des animaux abattus. 
Une fois en plongeant une poupée dans l’eau chaude, la boue, j’ai perdu conscience, je n’avais plus d’identité, j’ai touché le fond végétal de l’être, je n’étais rien ; j’ai été au coeur de l’univers. C’était tout à la fois effrayant et fantastique. Cela n’a duré que deux ou trois secondes. Je me suis repris et j‘ai sorti rapidement la poupée de son bain. Cette expérience a produit sur moi une telle impression que j’ai voulu la revivre. Un état mystique et total qui m’a fait toucher l’origine de l’univers. Mais cela n’a plus été possible. Au cours de ces deux années, j’avais tellement d’énergie, une vigueur étrange qui m’a fait remplir l’atelier de poupées lugubres. Il ressemblait à une caverne. Quelquefois je dis que je n’ai pas créé mais plutôt exhumé quelque chose, comme un archéologue. Je ne savais pas ce que j’avais déterré, mais je savais que je voulais m’en tenir à cet état. Je savais aussi que ce qui était arrivé avec les poupées à cette époque était très important. Et je continue à dire que les poupées m’ont sauvé. » 
In animo ! Johann Feilacher & Springer-Verlag Vienne, 2008 (catalogue d'exposition) 

Les dessins 
« Le besoin s’est fait d’un corps à corps avec la peinture, comme je l’ai fait avec mes poupées. Mes pinceaux me limitaient, je les ai abandonnés et j’ai peint avec mes mains. Il y a eu un contact plus direct avec la matière. J’utilise de grands pots de peinture acrylique industrielle pour pouvoir mettre mes mains dedans. Cela me permet de rentrer dans l’oeuvre. Quand je dessine, j’ai l’impression de déterrer et de gratter quelque chose. Je ne pouvais pas le faire avec les pinceaux. Il y avait trop de distance entre l’ouvre et moi. Maintenant, avec les mains, il y a directement ce déterrage, cet arrachage. » 

Matières 
« J’utilise les peintures acryliques de bâtiment, la cire, des pastels. J’ai aussi essayé de dessiner avec le sang d’animal. Mais le sang ne se laisse pas apprivoiser. J’avais les mains remplies de sang. J’avais l’impression que chaque dessin était un meurtre, un sacrifice. » 

Présences 
« Dans mes anciens dessins, il y avait des personnages avec tous leurs traits : la bouche, le nez, les yeux, les bras. Parfois même avec des dents. Le premier trait qui a disparu c’était la bouche. En l’éliminant, je pouvais atteindre une force muette et mystérieuse. Les yeux et le nez sont restés. Maintenant ce ne sont plus des yeux, mais presque des trous. Le regard devient plus fort. Un regard dans le lointain, dans les ténèbres de l’éternité. Le regard ce n’est plus une nécessité. La nécessité, c’est la présence. La présence au-delà du regard. » 

Fer à repasser 
« Le fer à repasser, c’est le seul outil qui me reste de mon ancien métier, tailleur. Le fer à repasser, très chaud, m’aide à mélanger les matières et à sécher le dessin. Je pose le fer à repasser directement sur la peinture. Il se produit des accidents et des choses imprévues. La chaleur provoque des convulsions, la convulsion définitive. La matière devient vivante. »

Extraits de « Rencontre avec Michel Nedjar », par Téo Hernandez, in Michel Nedjar, Les ongles en deuil, catalogue d’exposition, Bielefelder Kunstverein, Mannheimer Kunstverein, Kunsthalle Recklinghausen, Kunstamt Wedding, Berlin, Museum de Stadshof, Zwolle, 1995-1996

Du 24 février au 4 juin 2017
Au LaM
1 allée du Musée. 59650 Villeneuve d’Ascq
Tél. : +33 (0)3 20 19 68 68
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Fermeture les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

Du 5 février au 23 octobre 2016
Au MAHJ (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme)
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, mercredi de 11 h à 21 h, dimanche de 10 h à 18 h

Visuels
Affiche
Sans titre, Paris, Belleville

Michel Nedjar

Michel Nedjar - Paris, Darius, 04 94
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur carton
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Darius, 01 94
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur papier Vinci
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Belleville, 4 92
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur carton
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Meurtre, Hanokh Levin, 2005, Acte 1, L’Adolescent Paris, Saint-Martin, 2005
Tissus, colle, teinture, paille

Michel Nedjar - Paris, Darius, 5 – 9 09 94
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur carton de récupération 
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Belleville, 08 92
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur papier journal marouflé sur papier journal 
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar
Poupées Pourim
©Mahj DR

Catalogue Poupées Pourim de Michel Nedjar
©Mahj DR

Michel Nedjar - Paris, Darius, 8 – 1 09 94
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur bristol
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Darius, 8 – 1 09 94
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur bristol
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Darius, 4 93
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur papier marouflé sur carton 
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Belleville, 02 02 90 - 5
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur papier Canson 
photo Franck Raux © RMN

Michel Nedjar - Paris, Belleville, 4 92
Acrylique, pastel, cire passés au fer sur carton
photo Franck Raux © RMN

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Les citations sont du MAHJ. Cet article a été publié le 24 mars, puis les 8 juin et 10 septembre 2016, 12 mars 2017.

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