jeudi 3 novembre 2016

« Modus operandi : l’Holocauste belge » d’Hugues Lanneau

  
Arte a diffusé « Modus operandi : l’Holocauste belge », documentaire réalisé par Hugues Lanneau et dont la narratrice est Marthe Keller. Ce remarquable film retrace l’histoire, dans le royaume de Belgique, des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale : des persécutions antisémites nazies à leur déportation en 26 convois - 40 % des Juifs de Belgique ont été déportés - et à la Shoah, via leurs diabolisation, exclusions, recensement et spoliations. Il décrit le contexte politique et le rôle de l’administration – police, justice – et des médias dans cette mécanique implacable. Le 2 novembre 2016 sera projeté, dans le cadre du séminaire européen annuel de Yad Vashem,  « Modus operandi : l’Holocauste belge » d’Hugues Lanneau.


Modus operandi, l’Holocauste belge « expose comment la machine antisémite nazie s'est mise en mouvement en Belgique à partir de mai 1940, de façon inexorable, menant à la déportation à Auschwitz de près de 25 000 Juifs, soit près de la moitié de la population Juive belge de l'époque, suivant les registres établis par les nazis. A peine 5% en sont revenus ». Parmi ces victimes, le peintre Félix Nussbaum (1904-1944) et son épouse Felka.

Au nom de la « politique du moindre mal »
Mai 1940. L’armée allemande envahit la Belgique lors d’une Blitzkrieg.
Les dirigeants nazis bénéficient de la collaboration de fonctionnaires et d’élus, nationaux et locaux, convaincus que l’obéissance à l’occupant allemand est « le moindre mal ».

Une mécanique répressive antisémite se met en place : interdiction d’exercer certains métiers et de fréquenter certains lieux publics, recensement dans le « Registre des Juifs », port obligatoire de l’étoile jaune dès 1942, vols des « entreprises juives », expropriation de biens mobiliers et immobiliers, « convocations pour la " mise au travail à l'Est " délivrées par l'AJB (Association des Juifs de Belgique, créée par les Allemands), rafles à Bruxelles et Anvers dès août-septembre 1942, arrestations des Juifs de nationalité belge dès septembre 1943 puis déportation vers Auschwitz » de 24 916 adultes et enfants Juifs entre 1942 et 1944 – 1 206 reviendront des camps -, etc.

L’administration belge va non seulement appliquer les directives de l’occupant nazi, mais parfois les devancer.
Les journaux autorisés par l’occupant nazi jouent un rôle majeur dans cette diabolisation des Juifs en titrant « Le venin juif », « Qu'on mette les Juifs dans des camps de concentration ! », « L'Allemagne déjudaïsée est un pays heureux »…
Une résistance belge s’organise avec notamment le Comité de Défense des Juifs.

Le 19 avril 1943, trois jeunes résistants Juifs bruxellois - Youra Livchitz, Jean Franklemon et Robert Maistriau – attaquent à l’aide de « trois pinces, d’une lampe-tempête masquée de papier rouge ainsi que d’un pistolet » le vingtième convoi convoyant 1 631 Juifs du camp de concentration de Dossin - Simon Gronowski relatera son internement dans ce camp dans L'Enfant du 20e convoi (éd. Luc Pire, 2002, rééd. Renaissance du Livre, 2013) -, à Malines, vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau (Pologne). Ils parviennent à faire stopper ce train de wagons à bestiaux, premier convoi de ce type, à Boortmeerbeek. Ils ouvrent les portes d’un wagon dont s’extraient 17 personnes. Peuvent fuir 231 personnes, dont 23 sont abattues par la Schutzpolizei, 95 sont arrêtées un peu plus tard et déportées à Auschwitz, 113 échappent à la mort en se cachant. Dénoncé, Youra Livchitz est arrêté et fusillé en février 1944. Ont survécu à ce convoi, 153 personnes.

Des différences cependant sont liées aux spécificités belges. le roi Léopold III demeure en Belgique après la capitulation en mai 1940 - un gouvernement dirigé par Hubert Pierlot prend la route de l’exil vers la Grande-Bretagne – ; les divisions entre Wallons et Flamands ; la police des étrangers a demandé à chaque personne de fournir une photo, un portrait pour constituer son dossier. Ce sont ces photos des Juifs étrangers que montre ce film pour humaniser des statistiques.

A la Libération, nombre de fonctionnaires bénéficient de non-lieux ou de remises de peines.
Ce n’est qu’à l’aube du XXIe siècle, après les travaux de la Commission dite Buysse, que la Belgique accorde des réparations matérielles aux Juifs spoliés, institue un fonds financé par les autorités publiques et des institutions financières. Des voix s'élèvent pour que toute l'histoire soit dite et reconnue officiellement par les autorités belges et que les Juifs déportés perçoivent des indemnisations.

Ce documentaire passionnant alterne images d’archives et des témoignages d’une dizaine de survivants, sur une voix off neutre de la comédienne Marthe Keller. Pour la première fois, ces évènements tragiques de l’histoire de la Belgique étaient traités en 2008 sur grand écran, et dans une sortie importante en salles.
Cette histoire concerne aussi l’histoire de la France : près de 300 Juifs d’Anvers ont été déportés au camp (Judenlager) des Mazures, dans les Ardennes françaises, où ils furent contraints au travail forcé : « 237 sont morts ensuite à Aschwitz-Birkenau, Bergen-Belsen, Buchenwald, Dachau, Flossenbürg, Mauthausen, Natzwiller, Teresienstadt, 27 survécurent aux camps, 2 furent fusillés en Belgique après évasion, 22 réussirent leur évasion ».

Reconnaissance tardive et partielle
Le 2 septembre 2012,  lors d'une cérémonie organisée à l'Hôtel de Ville de Bruxelles par l'Association pour la mémoire de la Shoah, Freddy Thielemans, bourgmestre socialiste de la ville a reconnu la responsabilité de la ville dans la déportation des Juifs de Bruxelles, et a présenté ses excuses à la communauté Juive belge. En 1940,Van De Meulebroeck, bourgmestre de Bruxelles, a fait établir par ses services communaux un registre sur lequel ont été fichés 5 640 Juifs. "Sans ce registre des Juifs, jamais les arrestations progressives, puis la rafle de septembre 1942 n'auraient eu le même impact à Bruxelles", a déclaré Freddy Thielemans. Il "a relevé le refus en 1942 du bourgmestre Coelst de distribuer l'étoile juive et de faire participer la police de la ville aux rafles".

Il a annoncé "qu'il confiait au CEGES la réalisation d'un ouvrage sur le rôle plus particulier de la ville de Bruxelles dans ces déportations. Il demandera à la Conférence des bourgmestres de Bruxelles si elle souhaite s'associer à lui pour faciliter les recherches et élargir cette histoire à la région bruxelloise". A la demande du Sénat, le CEGES (Centre d'études et de documentation Guerre et Sociétés Contemporaines) a effectué des recherches de 2003 à 2007 qui l'ont induit la publication de l'étude La Belgique docile. M. Thielemans a confié au CEGES la réalisation d'une publication ciblant fonctionnaires et écoliers et portant sur "les mécanismes de persécution et les stratégies de sauvetage qui ont eu cours plus particulièrement à Bruxelles. Près de 37% des juifs ont été déportés à Bruxelles, contre environ 66% à Anvers".

Le 9 septembre 2012, lors d’une cérémonie commémorant le 70e anniversaire du début des déportations, le Premier ministre belge Elio Di Ruppo a présenté les excuses de la Belgique concernant la déportation des Juifs en ce pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Il a prononcé son discours à la caserne Dossin de Malines (Flandre), agglomération près de Bruxelles, d'où partirent les premiers convois de déportés de Bruxelles le 9 septembre 1942. Environ 25 000 Juifs ont été déportés de Belgique, notamment d'Anvers et de Bruxelles.

« A travers l'implication d'un certain nombre d'autorités, l’Etat belge a adopté une attitude beaucoup trop docile. Il faut le reconnaître officiellement : ces autorités ont mené avec l'occupant allemand dans des domaines cruciaux une collaboration indigne ; indigne d'une démocratie, indigne de nos valeurs fondamentales… En prêtant leur concours à l'entreprise d'extermination mise en place par les nazis, ces autorités et à travers elles l'Etat belge ont manqué à leurs devoirs. Elles se sont rendues complices du crime le plus abominable. Cette faute criminelle restera une tache indélébile dans l'histoire de notre pays. Une tache moralement imprescriptible, une responsabilité ineffaçable. je ferai tout ce que je peux pour que jamais elle ne tombe dans l'oubli », a déclaré Elio Di Ruppo.

Et d’ajouter : « Je veux dès maintenant, sur la base des informations avérées que nous possédons, exprimer les regrets et la honte que cette collaboration nous inspire. En tant que Premier ministre du gouvernement belge, je présente les excuses de la Belgique à la communauté juive, même si les comportements de l'époque sont inexcusables ».

Plus de 25 000 Juifs et 351 tziganes ont été déportés de la caserne Dossin vers les camps de concentration, généralement à Auschwitz (Pologne). Seuls 1 240 survécurent à la guerre. « C'est moins de 5% », a déploré M. Di Rupo

Il a invité le Sénat belge à débattre dès que possible d'une proposition de résolution sur la responsabilité de l'Etat belge.

L'ancien Premier ministre Guy Verhofstadt avait présenté des excuses à la communauté Juive en reconnaissant le rôle d’autorités belges : la première fois le 6 octobre 2002 à la caserne Dossin, et la seconde fois le 16 mars 2005 lors d'une visite au mémorial Yad Vashem à Jerusalem (Israël). Le bourgmestre d'Anvers, Patrick Janssens, a reconnu cette responsabilité en octobre 2007.

Située à 30 km de Bruxelles, la « caserne Dossin » de Malines, équivalent belge du camp de Drancy en région Ile-de-France et camp de transit (1942-1944) pour la déportation vers le camp d’Auschwitz-Birkenau, a été transformée en Kaserne Dossin, mémorial, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l'homme. Cet espace muséal a été inauguré par le roi des Belges Albert II le 26 novembre 2012.
Plus de 25 500 juifs et 352 Tziganes de Belgique et de la région française du Nord-Pas-de-Calais y ont été amenés après avoir été raflés ou arrêtés individuellement, souvent avec l'aide de la police locale, notamment à Anvers (nord), où vivaient avant le conflit environ 18 000 Juifs.


En décembre 2012, les autorités liégeoises ont inauguré, au Grand Curtius, le mémorial à la mémoire des 733 Juifs liégeois morts par "déportation nazie". Dans la cour Haymes de Bomal du Grand Curtius, ce mémorial nomme les 733 hommes, femmes et enfants de la région liégeoise, tués par les nazis en 1942, avec l'aide d'autorités publiques liégeoises. Il s'accompagne de l'exposition Liège, Cité docile ? "qui montre les visages et raconte l'histoire des disparus, soit un tiers de la population Juive de la région", et qui rend hommage aux Liégeois qui sauvèrent des Juifs sous l'Occupation. La ville de Liège est la première commune belge à construire un tel monument.

Le 10 janvier 2013, le Sénat belge aurait minimisé la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs en Belgique. Le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) a demandé au Sénat belge de revenir au libellé initial d'une résolution reconnaissant la responsabilité des autorités belges, et non d'autorités belges, avec l'occupant allemand nazi dans la déportation des Juifs de Belgique.

Le 23 avril 2014, sont arrivés aux Archives générales du royaume "35 mètres d'archives essentielles pour comprendre comment les nazis ont spolié les biens immobiliers des Juifs de Belgique dès 1940". Ce "fond complète les collections déjà très importantes sur la persécution des Juifs en Belgique pendant l'occupation. Les papiers sont jaunis, les écritures sont soignées calligraphiées des mains mêmes de deux fonctionnaires allemands : Robert Ernest Muller et Nicolas Hae". Ces archives "proviennent d'une institution allemande [qui] traitait des biens fonciers Juifs. Cette institution avait pour but de liquider le plus possible des maisons privées et des biens immobiliers, des entreprises qui appartenaient à des personnes Juives. Bien que l’administration n’ait pas réussi à réaliser énormément de ventes forcées, ils ont réussi à tirer pour Bruxelles environ 10 millions de francs belges provenant de loyer de ventes durant les 4 années d’occupation.", explique l'archiviste Philippe Strubbe. Les familles Juives étaient contraintes de déclarer leurs biens fonciers et ces fonctionnaires ont créé 1 600 dossiers. Cette "administration travaillait minutieusement à l'opération de "désenjuivement" de l'économie belge. Les archives conservent des titres de propriétés, des lettres des descriptions d'appartement des relevés de perception de loyers pour la Belgique" sauf Anvers. Ces "35 mètres d'archives vont être inventoriées pour le grand public : elles demeurent "une source de premier ordre pour des historiens autant que pour des généalogistes ou tout citoyen qui aimerait savoir ce qui s’est passé du temps de leurs parents ou grands-parents", souligne Philippe Strubbe. A ce jour, les archives générales du royaume belge détiennent 21 km d'archives concernant la Seconde Guerre mondiale.

Le Centre communautaire Juif laïc (CCJL) a présenté le 3 juin 2014 "1942-1944. La caserne Dossin à Malines : des témoins racontent...", en présence des réalisatrices Sarah Timperman et Stéphanie Perrin ainsi que de Frédéric Crahay, directeur de l'ASBL Mémoire d'Auschwitz.

Dans le cadre de la commémoration de Yom HaShoah, le Mémorial de la Shoah proposa le 5 mai 2016 à 15 h 30 Photographies des Juifs de Belgique déportés via la France. "Autour des ouvrages Drancy- Auschwitz 1942-1944. Juifs de Belgique, déportés via la France sous la direction de Herman Van Goethem et Patricia Ramet, éd. VUB-Press/Kazerne Dossin, 2015. 

Drancy-Auschwitz 1942-1944 "retrace le sort des 5 700 Juifs de Belgique qui ont été déportés via la France, notamment à travers un travail de recherche qui a permis de regrouper 4 177 photographies. En présence des auteurs Patricia Ramet et Herman Van Goethem, Laurence Schram, Kazerne Dossin – Mémorial, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les Droits de l’Homme, et de Lior Lalieu-Smadja, responsable du service photothèque, Mémorial de la Shoah. Animée par Alexandre Doulut, historien".


 "A l’occasion des 10 ans de la Fondation M.E.R.Ci, le Centre pour la mémoire de la Shoah en Israël Yad Vashem organise son séminaire européen annuel pour la première fois en Belgique ! Ce séminaire (2-4 novembre 2016) abordera les thèmes brullant d’actualité : les rapports entre musulmans et juifs durant la Seconde Guerre mondiale, les Justes parmi les Nations, l’enseignement de la Shoa aujourd’hui, la haine de l’Autre et la lutte contre les préjugés. Il comporte une série d’interventions à l'attention  des acteurs du monde de l’éducation ayant participé au Séminaire Yad Vashem en Israël, et en soirée, à l’intention du grand public". Le 2 novembre 2016 sera projeté « Modus operandi : l’Holocauste belge » d’Hugues Lanneau.



« Modus operandi : l’Holocauste belge » d’Hugues Lanneau
Production : Les Films de la Mémoire
Belgique, 2008
98 minutes
- 24 août 2011 à 20 h 40 et 30 août 2011 à 9 h 55 ;
- 8 janvier 2014 à 2 h 20.

 Visuels : © DR
Golda Ajgengold et Liwaia Luisa Furcajg, 7 septembre 1942.
Archives du Royaume de Belgique.

Articles sur ce blog concernant :
France
Cet article a été publié pour la première fois le 24 août 2011 et modifié le 24 avril 2014.
Il a été republié le :
-  4 septembre 2012 alors que l'actuel bourgmestre de Bruxelles a reconnu le 2 septembre 2012 la responsabilité d'un de ses prédécesseurs dans la déportation des Juifs de la ville lors de la Seconde Guerre mondiale ;
- 10 septembre 2012 après les excuses présentées le 9 septembre 2012 par le Premier ministe Elio di Rupo pour la déportation des Juifs de Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale ;
- 26 novembre 2012 car la Kaserne Dossin, mémorial, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l'homme, espace muséal, a été inaugurée par le roi des Belges Albert II le 26 novembre 2012 ;
- le 11 décembre 2012 car venait d'être inauguré le mémorial à la mémoire des 733 Juifs de Liège morts par déportation nazie ;
- le 16 janvier et 19 avril 2013 en cet anniversaire de l'attaque d'un train de déportés vers Auschwitz par trois jeunes Juifs bruxellois ;
- 7 janvier, 19 avril et 2 juin 2014, 19 avril 2015, 5 mai 2016.

1 commentaire:

  1. C'est l'horreur , Véronique , l'horreur absolue ... J'ai le coeur brisé pour Israël .

    RépondreSupprimer