dimanche 7 septembre 2014

Quel « vote Juif » pour Marine Le Pen ?


Le quotidien israélien Haaretz a publié en 2012 la tribune de Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) sur les effets de l’élection présidentielle en France sur les Juifs français et l’Etat d’Israël. Un article qui a suscité de vives critiques dans des médias de gauche qui ont stigmatisé une prétendue cécité à l'égard du Front national (FN). En août 2014, l'IFOP a publié l'étude intitulée Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des juifs de FranceDe l'élection présidentielle de 2007 à celle de 2012, l'IFOP constate plusieurs caractéristiques des "votes juifs", notamment "le survote en faveur de la droite parlementaire [qui] constitue une vraie singularité de l'électorat juif, quelle que soit la catégorie sociale considérée au sein de cet électorat, la stagnation du vote pour la gauche" et, fait novateur en 2012 "la progression du vote pour le Front national" en 2012. Une étude qui suscite une certaine perplexité.


J'ai évoqué certaines de mes analyses lors de mon interview sur Radio J le 27 avril 2012  le 27 avril 2012.


Haaretz vient de publier, le 25 avril 2012, la tribune de Richard Prasquier Jews to face new challenges in post-elections France, For French Jews, one of the key issues is how willing each candidate is to fight the new anti-Semitism that has developed under the mask of anti-Zionism (De nouveaux défis pour les Juifs dans la France après les elections. Pour les Juifs français, une des questions clés repose sur la volonté de chaque candidat de combattre le nouvel antisémitisme qui s’est développé sous le masque de l’antisionisme).

Richard Prasquier constate l’absence d’influence de l’extrême droite « sur les politiques à l’égard des Juifs en France ». Dénonce ce nouvel antisémitisme masqué en antisionisme. Anticipe des difficultés en matière d’abattage rituel juif (Che’hita). Observe les points communs entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, candidats respectivement de l’UMP et du Parti socialiste : amitié pour l’Etat d’Israël, vision partagée du « conflit israélo-palestinien ». S’interroge sur le rôle du premier cercle du futur Président, en particulier si François Hollande est élu le 6 mai 2012. S’inquiète de la présence, dans son camp, de socialistes, gauchistes et Verts hostiles à l’Etat d’Israël et « au premier plan de chaque manifestation, déclaration et pétition anti-israéliennes ». Relève le « taux décevant de 11% » obtenu par dont Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche incluant le Parti communiste, ce qui le prive de toute influence notable sur la politique étrangère française. Et anticipe une « recrudescence des manifestations antisionistes provenant de gauchistes et de communistes ».

Polémique
Une polémique a rapidement surgi dans des médias de gauche qui épinglent une prétendue cécité à l’égard du FN, s’attristent d’« accusations insupportables à l’égard d’une partie de la gauche » et un appel déguisé par le « messager personnel du gouvernement Netanyahu » à voter pour Nicolas Sarkozy.

« L’honneur perdu de Richard Prasquier », signé par Jack Dion, titre l’hebdomadaire Marianne le 26 avril 2012 à 15 h. Et de publier ce même jour, onze minutes plus tard, l’article de Claude Askolovitch La morale du Crif s’arrêteaux portes du ghetto.

Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, écrit : « Prasquier : le danger pour les juifs en France, c’est Jean-Luc Mélenchon, pas Marine Le Pen ».

Sans compter Pierre Haski, auteur sur Rue89 de l’article Prasquier (Crif) dénonce le « nouvel antisémitisme » à gauche publié le 26 avril 2012. Pierre Haski s’indigne que Richard Prasquier ait évoqué le risque de manifestations antisionistes liées au taux de 11% de Jean-Luc Mélenchon. Et de reprocher à Richard Prasquier son attention sur les « autres composantes de la gauche française » au détriment du Front national (FN) : « Il y a en tout cas, et c’est nouveau, un vote juif en faveur de Marine Le Pen : 7 à 8% de l’électorat d’origine juive en France, selon des évaluations internes à la communauté ».

Quelles sont ces « évaluations internes à la communauté » ? Elle serait particulièrement brillante, cette communauté : les politologues n’ont pas encore publié d’étude sur le « vote Juif » lors le scrutin du 22 avril 2012, et déjà cette communauté disposerait d’une évaluation !?

En fait, Pierre Haski renvoie au site du Centre communautaire laïc Juif (CCLJ) de Bruxelles (Belgique) qui reprend l’article de la journaliste Shirli Sitbon Amidelections, France's Jews debate support of rightist Le Pen publié par Haaretz, le 24 avril 2012. Dans cet article, Shirli Sitbon interroge deux Juifs qui vont voter pour Marine Le Pen : Michel Thooris, candidat du Front National aux prochaines élections législatives des Français de l’étranger, notamment en Israël, et Michel Ciardi, qui a fondé l’association Union des Juifs français. Shirli Sitbon se montre prudente sur l’attrait des électeurs Juifs pour le Front national. Selon Michel Zerbib, directeur de la rédaction de Radio J, cité dans cet article, « 7 à 8 % des Juifs ont voté pour Marine Le Pen ».

Le 26 avril 2012, Richard Prasquier a résumé sa position dans un communiqué.

Le 27 avril 2012, Michel Zerbib a revu son évaluation à la baisse pour la porter à 3-4%. Et Luc Rosenzweig épinglait dans Causeur Claude Askolovitch, ses imprécations et son « antifascisme de pacotille ». N'oublions pas les dames : la journaliste et écrivain Edith Ochs, dans le Huffington Post  intime Pas une voie juive pour le FN, M. Prasquier ! Comme si Richard Prasquier avait invité à voter pour Marine Le Pen !?

Comparaisons
Le 9 mars 2012, l'IFOP a publié une Analyse sur les orientations politiques de l'électorat Juif en France. Cette étude a montré des « votes Juifs ». Elle a évalué à 4,3% le pourcentage des électeurs Juifs ayant voté pour Jean-Marie Le Pen lors du premier tour de l'élection présidentielle en 2007. Au niveau national, ce candidat du Front national avait recueilli 10,6% selon diverses enquêtes. Lors du premier tour de l'élection présidentielle de 2002, selon diverses enquêtes IFOP,  Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen cumulaient 19,2%  auprès de l'ensemble des Français, contre 6,1% chez l'électorat Juif. 

"L’analyse du vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2002 des personnes de confession juive se caractérisa à l’époque également par :
– une surreprésentation très nette de la droite parlementaire,
– un léger sur-vote en faveur du candidat socialiste, ceci s’accompagnant d’une moindre audience de l’extrême-gauche, Ségolène Royal recueille 28,8% des voix des personnes se déclarant juives, soit 3 points de plus que son score national,
– un très faible écho du tandem Le Pen / Mégret".

"A droite, c’est Alain Madelin qui bénéficia en 2002 d’une très forte présence dans cet électorat (plus de 21% contre à peine 4% en moyenne). Les valeurs portées par le candidat de Démocratie Libérale, sa défense constante et revendiquée d’Israël et des USA peuvent expliquer cette audience spectaculaire quand Jacques Chirac, réputé plus pro-arabe, bénéficia d’un moindre soutien. Ce dernier déclarait notamment le 26 janvier 2002, « il n’y a pas de poussée d'antisémitisme en France » alors que le nombre d’actes antisémites avait connu une très forte croissance entre 1999 et 2000 (selon la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) puis un tassement en 2001 tout en restant nettement supérieur à 1999. Le succès rencontré par Nicolas Sarkozy en 2007 dans cette population tient sans doute au fait, qu’hormis des liens tissés de longue date avec cette communauté, notamment en Ile-de-France, il ait su tenir un message s’inspirant davantage de la tradition et de l’héritage atlantiste et pro-Israël du Parti Républicain et de Démocratie Libérale que de la filiation gaulliste chiraquienne moins efficace, on l’a vue dans ce milieu... Ce fort tropisme droitier ne s’explique pas par la composition sociologique de cet électorat, où les CSP réputées plus favorables à la droite sont surreprésentées".

"Alors que différents travaux de recherche avaient montré un soutien assez marqué de l’électorat juif envers la gauche à la fin des années 70 et lors de l’élection de François Mitterrand en 1981 et 1988, un déplacement du centre de gravité politique de la population juive au profit de la droite semble s’être produit ensuite". L'IFOP date cette "droitisation d’une partie de cette communauté" du "déclenchement de la seconde intifada qui s’est accompagnée en France d’un regain d’antisémitisme. Certains observateurs ont également évoqué le fort impact de certaines agressions dont ont été victimes des membres de la communauté juive en Ile-de-France notamment. Dans ce contexte, le ferme discours du Ministre de l’Intérieur de l’époque a sans doute rencontré un écho, Nicolas Sarkozy ne manquant jamais l’occasion, de surcroît, d’afficher sa proximité à Israël et à la communauté juive". 

Le 23 avril 2012, Harris Interactive a publié un sondage pour La Vie. Ce sondage porte sur des électeurs catholiques lors du vote au premier tour de l'élection présidentielle de 2012. Une étude en ligne sur un échantillon de 2 935 individus représentatifs. « La comparaison des résultats de 2012 avec ceux de 2007 permet de distinguer une nette progression du Front National au sein de l'électorat catholique, à l'instar du reste de la population. Ainsi, là où Jean-Marie Le Pen recueillait 10% des voix catholiques en 2007, Marine Le Pen en comptabilise aujourd'hui 20% ».

Faute d’étude, de sondage ou d’article sur les électeurs Juifs du Front national, j’ai donc effectué fin avril 2012 un travail journalistique sur ce « vote Juif » pour Marine Le Pen qui a existé, afin de l'évaluer.

Quelles sont les motivations avouées des quelques électeurs Juifs dans mon réseau relationnel ? Vote protestataire. Déception et défiance à l'égard des partis traditionnels de la droite et de la gauche républicaines. Adhésion à certaines thématiques du Front national : refus de l’islamisation de la France, inquiétude à l’égard des déclins de la France et d’une immigration incontrôlée et non intégrée.

En 2002, environ 500 000-600 000 Juifs français vivaient dans l’hexagone. Selon l'étude d'Erik Cohen, un Juif sur trois habitait alors en Ile-de-France.

J'ai étudié les résultats du vote du 22 avril 2012 dans des arrondissements de Paris et dans des villes de la banlieue parisienne où résident des communautés Juives numériquement importantes, et je les ai comparés avec les taux national - 17,90 % - francilien - 12,28% -, et parisien - 6,2% - obtenus par Marine Le Pen, candidate du Front national. Sans viser à extrapoler à l'ensemble des Juifs français. Sans viser à l’exhaustivité. En sachant que dans certains quartiers parisiens d'arrondissements de Paris, par exemple du XVIIe arrondissement, la part des électeurs juifs est  importante et, dans d'autres quartiers de cet arrondissement celle des électeurs musulmans importante.

En 2012, Marine Le Pen a recueilli à Paris 6,2% des suffrages exprimés, soit un tiers de la moyenne nationale (17,90%) : 4,20% dans le IIIe arrondissement, 5,76% dans le IVe arrondissement, 5,87% dans le bourgeois VIIIe arrondissement, 4,91% des suffrages exprimés dans le XIe arrondissement populaire, 6,96% dans le XIIe arrondissement, 5,58% dans le huppé XVIe arrondissement, 6,32% dans le XVIIe arrondissement où vit selon le journaliste et essayiste Michel Gurfinkiel « la plus grande communauté Juive française  », 6,57% dans le XVIIIe arrondissement,  6,72% et 6,94% respectivement dans les populaires XIXe et XXe arrondissement. Ce tableau montre une faible progression des résultats du premier tour de l'élection présidentielle du 22 avril 2007 et du 22 avril 2012 dans ces arrondissements parisiens.

En Ile-de-France, le FN passe de 7,54% des suffrages au premier tour de l'élection présidentielle de 2007 à 12,28% en 2012. En banlieue parisienne, les taux obtenus par Marine Le Pen représentent environ un quart, un tiers, voire la moitié de son taux national (17,90%) et de son taux francilien (12,28%) : 10,53 % à Créteil et à 10,03 % à Sarcelles - deux villes regroupant les communautés Juives franciliennes les plus nombreuses -, 5% à Neuilly dont un tiers de la population est Juive, 6,49% à Boulogne-Billancourt, 7,70% à Levallois-Perret, 9,54% à Pantin, 10,87% à Bobigny, 12,89% au Raincy, 9,34% à Montreuil, 6,80% à Saint-Mandé, 6,91% à Vincennes, 10,66% à Garges-lès-Gonesse, 10,58% à Saint-Maur-des-Fossés... 

Les électeurs Juifs ne paraissent donc pas avoir succombé de manière significative à l'opération de séduction de la candidate du Front national.

Une victoire si souhaitée…
On peut s’étonner de cette controverse médiatique surgie à partir d’une estimation non étayée par une étude sérieuse de politologue, et ce silence sur la recrudescence actuelle de l’antisémitisme en France.

Instrumentalisé par certains journalistes, ce « vote Juif pour le Front national » à « 7-8% » parait ressembler à un épouvantail brandi pour stigmatiser les Juifs, faire taire l’expression de leurs inquiétudes légitimes quant à un avenir proche déterminant la politique de la France pendant cinq ans, notamment à l'égard de certaines figures de la gauche française. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon a demandé à ses militants de venir avec des barres de fer au défilé du 1er mai 2012.

Curieusement, aucun cri d’orfraie n’émane de ces trois journalistes à l’égard d’appels aux musulmans à voter pour le Front national ou à un « vote halal ». Des consignes de vote suivies

Rarement un président du CRIF a été tant critiqué, en interne comme en externe, et parfois avec raison : silence sur l’antisémitisme islamique, dialogue judéo-musulman perdant-gagnant. Ainsi, après les tueries en mars 2012 à Toulouse et dMontaubaun, dont quatre assassinats antisémites, par le djihadiste Mohamed Merah, une « marche pour la tolérance et la paix » de musulmans a eu lieu le dimanche 29 avril 2012 à Paris contre… « le terrorisme et l’islamophobie, et pour l’égalité des chances » ou « contre le racisme et la stigmatisation des musulmans », selon les affiches. Pourquoi ne pas qualifier ce terrorisme d’islamiste ? Pourquoi ne pas défiler contre l’antisémitisme islamique ? A l'appel d'une trentaine d'associations musulmanes, ils étaient une centaine selon l'AFP à s'être rassemblés près de l'Opéra-Bastille pour « dire non au radicalisme religieux », à avoir observé une minute de silence à la mémoire des enfants de Toulouse et de Montauban (sic), victimes de cet islamiste, puis à avoir entonné la Marseillaise, hymne national de la France. Une « mobilisation ratée des musulmans  » selon Ivan Rioufol.

Pour certains journalistes, le triple « crime de lèse-majesté » de Richard Pasquier est vraisemblablement de ne pas ancrer le CRIF à gauche et de ne pas embrigader les Juifs français dans la stratégie d’un parti, de désigner des gens de gauche anti-israéliens, et d’évoquer le lien entre antisionisme et antisémitisme. Et peut-être d’agir pour l’émergence de la vérité dans l’affaire al-Dura. Curieusement, ces trois journalistes – Pierre Haski, Jack Dion, Claude Askolovitch, Alain Gresh - soutiennent Charles Enderlin, auteur avec son cameraman palestinien du reportage controversé diffusé par France 2 le 30 septembre 2000, et sur lequel Richard Prasquier a demandé la formation d'une commission d'enquête  chargée d'établir les faits.

Pour de belles âmes silencieuses sur les appels aux votes de syndicats - CGT, FSU, SM, etc. -, l'image de la Gauche française ne doit pas être entachée par de fâcheux rappels, surtout à une dizaine de jours du second tour de l'élection présidentielle 2012... Alors, sois Juif et tais-toi ?

L’UMP (Union pour un mouvement populaire) a annoncé ne pas faire d’alliance avec le FN. A la différence des thèses de Marine Le Pen, les idées de la bien pensance de gauche sont partagées par une grande partie des médias – 100% des élèves Centre de formation des journalistes (CFJ) et 87% des étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille ont voté pour des candidats de gauche pour le premier tour de l’élection présidentielle 2012 - , des enseignants, des associations et des syndicats. Bref, par ces faiseurs d’opinion qui imposent un « politiquement correct ».

Oui, les Juifs français ont des raisons de s’interroger sur l’attitude des deux candidats sur deux thèmes majeurs liés à leur vie en France, au-delà de leur intérêt pour d’autres thèmes de programmes : l’antisémitisme et la diplomatie du candidat s’il est élu à l’égard de l’Etat d’Israël et des pays arabes.

De graves reproches peuvent être adressés au Président Nicolas Sarkozy sur ces deux thématiques : refus depuis 2011 de réunir leComité de lutte contre le racisme et l’antisémitisme malgré la demande du CRIF, rendez-vous manqué avec les Juifs français lors du diner du CRIF du 8 février 2012 au cours duquel il s’adresse à eux comme s’ils étaient israéliens, « politique arabe » assumée – vote pour l’adhésion de la « Palestine » à l’UNESCO –, etc.

Les soutiens de François Hollande ? Martine Aubry, présentée comme la future Première ministre, s’est prononcée pour la reconnaissance de la « Palestine ». Sans compter sur la perspective de futurs ministres communistes ou écologistes dans le futur gouvernement formé avec l’assentiment d’un Président socialiste.

Doit-on rappeler l’attitude des ministres socialistes sous la présidence Chirac, lors du déclenchement de l’Intifada II par l’Autorité palestinienne ? Indifférence, négation, minoration et parfois justification des actes antisémites, absence lors du défilé d’avril 2002 contre l’antisémitisme en France. Il a fallu attendre de longues années pour que François Hollande, alors Premier secrétaire du Parti socialiste, exprime son mea culpa.

Doit-on lister tous ceux qui ont manifesté avec la haineuse« rue arabe » contre l’opération israélienne Plomb durci menée par l’Etat d’Israël contre le mouvement terroriste Hamas, dont la charte vise l'élimination de l'Etat Juif, dans la bande de Gaza ?

Doit-on citer le rapport sur la Géopolitique de l’eau dans lequel le député socialiste Jean Glavany a glissé un passage scandaleux évoquant une ségrégation, un apartheid dans l’accès à l’eau imputable à l’Etat Juif ?

C’est incroyable ! On se croirait au printemps 1981, quand la quasi-totalité des médias français occultaient les pans gênants du passé – francisque remise par le maréchal Pétain au printemps 1943, etc. - de François Mitterrand, alors candidat du Parti socialiste, tant ils militaient, sans l’avouer, pour l’alternance politique et l’arrivée au pouvoir de la gauche après 23 ans d’un pouvoir de droite.

Finalement, cette élection où chaque candidat peut gagner, où chaque voix compte, souligne l’importance du « vote Juif » que certains voulaient reléguer aux oubliettes de l’Histoire, voire remplacer parcelui d’autres communautés. Et révèle peut-être la peur chez certains que les électeurs Juifs de Marine Le Pen ne contribuent de manière décisive à la défaite du candidat de la gauche et à la victoire du candidat honni.

Chacun des deux candidats – François Hollande et Nicolas Sarkozy - aura besoin des voix des électeurs qui se sont prononcés pour Marine Le Pen le 22 avril 2012. Et les courtise.

Alors pourquoi stigmatiser ces précieuses voix, et parmi elles seulement les Juives ?

Etude de l'IFOP sur les "votes juifs" 
En août 2014, l'IFOP a publié l'étude intitulée Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des juifs de FranceJérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l’IFOP, en a résumé ainsi les principaux résultats pour Atlantico : "Que se soit lors du 1er tour des présidentielles de 2007 et de 2012, Nicolas Sarkozy enregistre près de 50% des voix auprès de l'électorat juif. A l'heure actuelle, le survote en faveur de la droite parlementaire constitue une vraie singularité de l'électorat juif, quelle que soit la catégorie sociale considérée au sein de cet électorat. Une situation bien différente de celle de la fin des années 1970 et des années 1980 au cours desquelles l'électorat juif soutenait significativement la gauche. Entre les élections présidentielles de 2007 et de 2012, la gauche stagne auprès de l'électorat juif, représentant environ 1/3 de ce dernier, alors qu'elle progresse sensiblement à l'échelle nationale. Ce déplacement du centre de gravité politique de la population juive au profit de la droite peut s'expliquer par un regain de l'antisémitisme en France après le déclenchement de la Seconde Intifada. L'élection présidentielle de 2012 marque en revanche une rupture très nette dans cet électoral avec la progression du FN : en effet, 13,5% des électeurs se déclarant de confession juive affirment avoir voté pour Marine Le Pen, contre à peine 4% pour son père en 2007". Selon un responsable de l'IFOP interviewé par Radio J, ce serait à partir du second septennat du Président François Mitterrand que les électeurs français Juifs se seraient éloignés du parti socialiste. On attend une analyse similaire de l'IFOP sur le(s) "vote(s) musulman(s)".

Cette étude Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des juifs de France laisse cependant perplexe ; absence d'informations fondant ses constats et analyses - l'IFOP n'y indique pas le pourcentage de suffrages allant vers Marine Le Pen dans les bureaux de vote du XIXe arrondissement de Paris, que l'IFOP avait "identifiés comme correspondant à des quartiers abritant une communauté juive significative", à Villeurbanne, à Saint-Maur-des-Fossés et dans le quartier de La Varenne-Saint-Hilaire. en 2012 -, et silence sur les motivations des électeurs français Juifs : vote d'adhésion au programme du FN ou à certains slogans du mouvement (souci de l'ordre, inquiétude sur une immigration sans intégration et non contrôlée) ? Perception erronée du FN comme "parti anti-islam" ? Vote protestataire ? Manque de confiance en la capacité des partis républicains, dont le Parti socialiste et l'UMP, à lutter contre l'antisémitisme et à redresser la France ? Vote sans conséquence notable en raison de l'impossibilité pour Marine Le Pen d'arriver au second tour de cette élection si différente d'une élection municipale où le scrutin proportionnel assure la représentation de partis minoritaires dans les conseils municipaux ? En raison des transferts de populations françaises Juives vers des villes, arrondissements ou quartiers plus sûrs en Ile-de-France et de l'aliyah, cette progression du "vote juif" pour Marine Le Pen ne doit-elle pas être relativisée ?

N'en déplaise à certains, les électeurs français Juifs n'ont pas offert leurs suffrages massivement, ni quasi-exclusivement, ni aveuglément vers Marine Le Pen. Certes une partie très faible des électeurs français Juifs a du voter pour Marine Le Pen en 2012. Mais en interrogeant mon réseau relationnel et familial, je n'ai trouvé aucun de ces électeurs. Le même constat a été effectué par une amie journaliste. Les médias interrogent régulièrement le même électeur Juif pour le Front national : Michel Ciardi. Peut-être parce que ce vote pour le FN relève de l'oxymore ou, à tout le moins, d'un "vote honteux", difficile à assumer publiquement, ou encore qu'il n'a pas séduit un si grand nombre d'électeurs français Juifs. Lors du colloque Qu’est-ce qu’un acte antisémite ? La loi et la réalité, organisé le 7 avril 2014, à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris, par l'Université populaire du judaïsme et SOS Antisémitisme, Claude Barouch, président de l'UPJF (Union des patrons Juifs de France), a exhorté à ne pas voter pour le FN et a déclaré que Marie d’Herbais de Thun, intervieweuse de Jean-Marie Le Pen lorsqu'il a souhaité évoquer Patrick Bruel en faisant "une fournée, une prochaine fois", avait été l'épouse de Frédéric Châtillon, "ancien leader du GUD, important prestataire du Front national", "un proche d’Alain Soral et Dieudonné, et "le cofondateur du site soralien Egalité et réconciliation". Ses déclarations ont été massivement applaudies et huées par un ou deux spectateurs sur environ 700-800.

L'IFOP a agrégé "à grande échelle" ses enquêtes "auprès d’échantillons nationaux représentatifs sur une période de 10 ans (de 2002 à 2012) et au sein desquelles la question de l’appartenance religieuse était posée. Une fois ce cumul effectué, on dispose d’un échantillon global de pas moins de 173.000 interviewés. 0,6% des personnes interrogées" se définissent comme « juif ». Cela correspond à 1.095 individus dans l’échantillon cumulé et, ramené à un corps électoral de 43 millions de personnes, cela représente 260.000 électeurs".

Le "poids statistique de la population juive dans le corps électoral est tout à fait minime et n’a guère varié depuis 20 ou 30 ans... Avec un sous-échantillon de 1095 individus se déclarant de confession juive, il a été possible de dresser un portrait sociodémographique de cette population. Même si les cadres supérieurs, les professions libérales, les commerçants, artisans et chefs d’entreprise sont surreprésentés (19% contre 11% dans la population totale), la communauté juive apparaît sociologiquement assez diverse, ce qui vient démentir bon nombre de clichés et de préjugés. On compte ainsi 24% d’ouvriers et d’employés (contre 31% dans l’ensemble de la population) et 12% de professions intermédiaires (contre 14%). Si cette population n’est donc pas sociologiquement très typée, son implantation sur le territoire est en revanche très spécifique. 50% des personnes se déclarant juives résident en effet dans l’agglomération parisienne alors que ce territoire n’abrite que 16% de la population totale. Cette surreprésentation de la région parisienne dans la population juive s’accompagne également d’une implantation un peu plus marquée dans l’ensemble PACA / Languedoc-Roussillon (17% contre 12% dans l’ensemble de la population française) au détriment des régions du grand ouest (3% des juifs y habitant contre 14% de la population totale) et de manière plus générale des zones rurales (5% contre 25% en moyenne). On notera que même en Ile-de-France, région où la population juive est la plus nombreuse, le poids de cette communauté ne représente que 2% de la population locale".


"Durant la première partie de son mandat (jusqu’aux élections européennes de 2009)", le Président Nicolas Sarkozy "bénéficia dans cette catégorie d’un niveau de popularité quasi identique à celui observé parmi les catholiques pratiquants – soutiens traditionnels et constants de la droite – et l’écart de popularité était de 16 points avec la moyenne nationale. Mais si la communauté juive demeura, derrière les catholiques pratiquants, la seconde catégorie la plus en soutien de Nicolas Sarkozy durant la seconde partie de son mandat, c’est parmi les juifs que sa popularité recula le plus : -19 points (contre -14 points en moyenne et parmi les catholiques pratiquants). A la veille de l’élection présidentielle de 2012 une majorité de personnes se déclarant de confession juive se disait donc a priori mécontente de Nicolas Sarkozy, rendant le jeu électoral plus ouvert qu’en 2007 dans cette catégorie de la population".

En dépit de ce mécontentement survenu dans la seconde partie de son mandat, l’électorat juif est resté fidèle à Nicolas Sarkozy lors de l’élection présidentielle de 2012. Nicolas Sarkozy a maintenu ses positions et sa très large domination de 2007 en 2012 dans cet électorat, puisque près d’un électeur se déclarant juif sur deux (45%) a voté pour lui dès le premier tour. Alors qu’il cédait environ 4 points dans l’ensemble de l’électorat, il reculait de moins d’1 point dans cette catégorie".

L'FOP repère une "progression frontiste" dans ces "votes juifs" : "ces différents éléments : stabilité de la gauche dans une configuration nationale de progression de ce camp, reflux du candidat centriste et stabilité à un haut niveau du président sortant plaident pour une droitisation de l’électorat juif. Cette tendance est confirmée par la progression frontiste, qui sans être exceptionnelle, constitue une vraie rupture. Alors que son père n’avait obtenu qu’à peine 4% en 2007 dans cet électorat (et 6% avec Bruno Mégret en 2002 après le déclenchement de la seconde intifada) Marine Le Pen y a atteint 13.5% soit une progression de 9 points. Même si ce score est nettement inférieur à la moyenne nationale (18%), la stratégie de la dédiabolisation, l’absence de références douteuses dans les discours de Marine Le Pen, mais aussi l’inquiétude grandissante d’une partie de la communauté juive face à la montée de la menace islamiste (symbolisée par l’attaque de l’école juive de Toulouse par Mohamed Merah à quelques semaines du premier tour) a donc permis au FN de progresser significativement dans cet électorat". Autre raison : l'absence de confiance en la capacité ou en la volonté des gouvernements de droite et de gauche à lutter contre les causes de cette augmentation durable du nombre d'agressions antisémites.

"Parallèlement à cette absence de propos ou de références douteuses renvoyant à la Shoah, Marine Le Pen a par ailleurs essayé, depuis son accession à la tête du FN, de se rapprocher de cet électorat. Elle a notamment pris plusieurs fois position contre « l’antisémitisme islamique » et présenté le FN comme un rempart destiné à protéger cette population des agressions et des tensions communautaires à laquelle elle est exposée dans certains quartiers. Ce ton relativement nouveau pour le FN a visiblement rencontré un certain écho dans la frange la plus inquiète de l’ « électorat juif » ne s’estimant pas assez défendue par les pouvoirs publics et les organisations juives face à « la menace islamique ». Cette tentative de pénétration électorale n’a pas été mise en veilleuse depuis la présidentielle bien au contraire. Sur fond de tensions ravivées par le conflit à Gaza et les violences aux abords des synagogues de la rue de la Roquette à Paris (le dimanche 13 juillet) et de Sarcelles (le dimanche 20 juillet), les récents propos de Marine Le Pen estimant que si la Ligue de Défense Juive existait c’était « parce qu’un grand nombre de juifs se sentent en insécurité » s’inscrivent dans la même stratégie". 

L'IFOP extrapole à partir d'une seule déclaration isolée de Marine Le Pen. Or, la position tardive du Front national sur ces manifestations, cette opération Bordure protectrice et ce regain d'antisémitisme est plus complexe, plus nuancée et diverse. 

Le 29 juillet 2014, lors de l'émission matinale Les grandes gueules sur RMC, Florian Phillipot, vice-président du Front national, s'est opposé aux interdictions de manifestations anti-israéliennes, et a exhorté l'Etat d'Israël à arrêter ses « bombardements insupportables. Cela devient apocalyptique dans la bande de Gaza. On voit une population qui est en train d’être massacrée. Je me demande si ailleurs que dans les banlieues, on ne sent pas actuellement aussi proche de la souffrance que ressentent les habitants de Gaza, parce que c’est une souffrance humaine ». La souffrance des Israéliens ne serait pas humaine ? 

Le 31 juillet 2014, Marine Le Pen a déclaré sur BFM TV: "La responsabilité est partagée entre Israël et le Hamas. Responsabilité d’Israël parce qu’ils ont choisi les bombardements plutôt qu’une opération terrestre qui aurait mis en danger probablement plus de leurs soldats." Elle a refusé de prendre parti pour l'un des deux belligérants, tout en stigmatisant l'incapacité du Hamas  à « mettre en œuvre la protection des populations civiles ». Le 1er août 2014, sur RTL, elle a affirmé : "Il faut que l'Etat assume ses responsabilités et assure la sécurité de nos compatriotes Juifs... L'Etat a été incapable de maintenir l'ordre lorsqu'il y a la moindre manifestation. On a bien vu que les policiers ont reçu l'ordre de ne pas intervenir et de laisser casser, brûler, violenter des bandes... Le gouvernement est impuissant. Il a peur. C'est la raison pour laquelle il n'intervient pas. Il a peur d'aggraver ces conflits". Marine Le Pen a accusé les Présidents Sarkozy et Hollande d'avoir "laissé s'installer le communautarisme dans notre pays". 

Jean-Marie Le Pen a réitéré son soutien aux Gazaouis, et Bruno Gollnisch a condamné les violences lors des manifestations anti-israéliennes (appels aux boycotts, etc.), mais a défendu le droit de manifester et « trouve normal que les arabophones s'identifient aux Palestiniens ». 

Louis Aliot a estimé que « cet antisémitisme n'a rien de nouveau : N'oubliez pas que nous sommes dans la patrie de Mohammed Merah et du gang du barbares », Quant à Aymeric Chauprade, conseiller aux questions internationales du FN, il a publié un Manifeste pour une nouvelle politique internationale de la France, dans lequel il écrit : "La France n’a aujourd’hui qu’un véritable ennemi : le fondamentalisme islamique sunnite. Certes Israël est aujourd’hui encore très lié aux États-Unis mais ceux-ci commencent à s’en détourner et Israël adopte une posture multipolaire en construisant des relations fortes avec la Russie, l’Inde, la Chine. A moins donc qu’il ne soit gouverné par un antisémitisme obsessionnel, un patriote français ne peut chercher à former, contre Israël, et avec l’extrême gauche pro-palestinienne, la racaille de banlieue et les islamistes une alliance à la fois contre-nature et sans issue politique. Certains m’objecteront qu’Israël a tout fait pour créer cette situation qui a conduit au remplacement du nationalisme palestinien originel par le Hamas, tout ceci afin de renforcer la cohésion des Occidentaux autour de l’État juif. C’est possible (on se souvient que Cheikh Yacine fut en effet ramené en Palestine par les Israéliens pour faire contrepoids à Arafat), mais si c’est le cas, cette stratégie a réussi et, de fait, les Européens de l’Ouest se trouvent dans le même bain que les Israéliens. Par conséquent, je ne vais pas attendre que mon pays soit repeuplé par une majorité de musulmans radicalisés pour déclencher le grand soir contre un capitalisme dit apatride! Je n’ai qu’une priorité, impérieuse, c’est le peuple français, et mon combat politique ne s’articule pas autour de la lutte contre le sionisme !"

"Si une partie de l’électorat juif, inquiète et radicalisée, a voté pour le Front National au premier tour de la présidentielle, elle s’est ensuite vraisemblablement très majoritairement reportée sur Nicolas Sarkozy. La domination de ce dernier dans cette catégorie de la population est en effet encore plus nette au second tour puisqu’il atteint 63% des voix contre 48,5% en moyenne", considère l'IFOP.

Et l'IFOP souligne : "Si l’on compare avec les rapports de force issus du premier tour, on constate que la totalité des voix du centre et de la droite de la droite s’est reportée sur le président sortant dans cette partie de la population, ce qui n’a pas été le cas dans l’ensemble du corps électoral. La qualité de ces reports à droite constitue un signe supplémentaire de la droitisation de cette population, mais qui, encore une fois, n’est pas monolithique, 37% des électeurs se déclarant de confession juive ayant voté pour François Hollande".

Le "puissant tropisme sarkozyste révélé par ces données d’enquête au plan national se retrouve également localement mais avec une amplitude plus ou moins forte selon les lieux. Nous avons en effet travaillé sur plusieurs communes abritant une communauté juive importante : Sarcelles, Créteil, le 19ème arrondissement de Paris, certains quartiers de Marseille et Villeurbanne"

A Sarcelles, cinq bureaux de vote sont situés dans la « petite Jérusalem » c’est-à-dire dans le périmètre situé à l’ouest du boulevard Henri Poincaré. EtIls se distinguent très clairement du reste de la ville par un sur-vote massif - 51%-66,1% contre 26,8% dans l'ensemble de la commune de Sarcelles - en faveur de Nicolas Sarkozy et ce, dès le premier tour : ce vote en faveur de l’ancien président de la République qui se situe entre 25 et 40 points au-dessus de la moyenne municipale (et de la moyenne nationale) montre la très forte assise de ce candidat dans cet électorat. Le vote pour Marine Le Pen est très faible - 3,7%-8,1% - dans ces bureaux et s’y situe en dessous de la moyenne municipale déjà très basse (10%).

A "Marseille dans un quartier situé dans le 8ème arrondissement (entre l’avenue du Prado et l’avenue du Paradis) où réside une communauté juive significative, le vote en faveur de Nicolas Sarkozy est très supérieur (de l’ordre de 15 à 20 points) à la moyenne de l’arrondissement, pourtant déjà très élevée. Ce très puissant sur-vote UMP - 56%-62,9% contre 41,6% dans l'ensemble de l'arrondissement - s’accompagne d’une minoration du vote frontiste - 8,4%-8,7% - dans ce quartier par rapport à la moyenne de l’arrondissement de 16%".

Créteil "constitue, avec Sarcelles, une des communes abritant la plus importante communauté juive en France. Cette dernière réside principalement dans les quartiers situés à proximité du lac (quartiers du Port et de la Source). Mais contrairement à Sarcelles, la densité de la population de confession israélite, bien que réelle, semble moins forte dans ces quartiers et en dépit de faits divers récents, le climat d’insécurité et les tensions communautaires apparaissent moins prégnants que dans la sous-préfecture du Val d’Oise. Dans ce contexte, si les bureaux de vote correspondant aux quartiers où réside principalement la communauté juive cristolienne se distinguent assez nettement du reste de la ville par un vote Sarkozy supérieur à la moyenne, les niveaux atteints ne sont pas comparables avec ceux observés à Sarcelles". Au premier tour, Nicolas Sarkozy obtient de 33,5% à 3,1% parmi ces électeurs français Juifs, contre 24,6% sur l'ensemble de la commune de Créteil, et Marine Le Pen 7,2%-10,2%, voire 12,4% dans le bureau n°14, contre 10,5% sur l'ensemble de cette commune. "Au second tour, Nicolas Sarkozy ne « fait pas le plein » des voix du centre et du FN contrairement à ce qui s’est passé à Sarcelles. L’expression du tropisme droitier de cet électorat (entre +8 et +16 points pour N. Sarkozy à Créteil et entre +25 et +36 points à Sarcelles) varie donc selon le contexte local, selon la force du lien communautaire mais aussi selon la densité (ou la dilution c’est selon) de la population de confession juive dans la population locale et partant dans le corps électoral".

"Dans les bureaux de vote du 19ème arrondissement de Paris, que nous avons identifiés comme correspondant à des quartiers abritant une communauté juive significative, les tendances sont assez similaires à ce qui a été observé sur Créteil. Dans un arrondissement massivement orienté à gauche (François Hollande ayant obtenu 67,6% des voix au second tour), ces bureaux de vote se distinguent au premier comme au second tours par un vote en faveur de Nicolas Sarkozy assez nettement supérieur à la moyenne de l’arrondissement. Ces 4 bureaux sont même ceux qui ont le plus voté pour le candidat de l’UMP parmi les 67 bureaux que comptent l’arrondissement. Ainsi même dans ce quartier de la capitale, un phénomène assez identique à ce que l’on constate dans les communes de banlieues observées se répète. Même si nous sommes à Paris, un certain nombre d’éléments sont communs : la vie et le sentiment d’appartenance communautaires y sont développés, des tensions avec les populations issues de l’immigration maghrébine ou africaine génèrent un sentiment d’insécurité assez prégnant et il s’agit d’un électorat juif populaire ou de classe moyenne". Au premier tour, Nicolas Sarkozy y obtient 30,1%-37,8% des voix parmi ces électeurs français Juifs, contre 22,5% sur l'ensemble du XIXe arrondissement de Paris. L'IFOP n'y indique pas le pourcentage de suffrages allant vers Marine Le Pen.

"Dans les communes aisées où une communauté juive numériquement non négligeable est implantée dans un quartier. Dans ce cas, on n’assiste pas à une inversion des tendances politiques comme à Sarcelles ou Créteil, mais à un renforcement de la tendance droitière. Ainsi, à Saint-Maur-des-Fossés, dans le quartier de La Varenne-Saint-Hilaire, quartier qui abrite une communauté juive plus bourgeoise que celle résidant dans la ville voisine de Créteil (une partie ayant d’ailleurs quitté Créteil pour venir habiter à La Varenne-Saint-Hilaire), le vote Sarkozy au second tour atteint 65.7% (moyenne des 38 à 49 du canton n°45) contre 59.8% à l’ensemble de la ville, avec des pics à 75,2% et 75% dans les bureaux pavillonnaires n°38 et 41".

"C’est donc d’abord dans les communes de classes moyennes ou populaires que la singularité du vote de l’électorat juif apparaît le plus nettement". Ce qui est illustré à Villeurbanne dans l’agglomération lyonnaise. Une nouvelle fois, les bureaux de vote correspondant aux quartiers où résident de nombreuses familles de confession juive se sont distingués par un sur-vote en faveur de Nicolas Sarkozy assez net avec une « prime » de l’ordre de +10 à +14 points". Au premier tour, Nicolas Sarkozy y obtient 33,5%-37,6% des voix parmi ces électeurs français Juifs, contre 24,1% sur l'ensemble de la commune de Villeurbanne. L'IFOP n'y indique pas le pourcentage de suffrages allant vers Marine Le Pen.

L'IFOP n'y indique pas non plus le pourcentage de suffrages allant vers Marine Le Pen à Saint-Maur-des-Fossés et dans le quartier de La Varenne-Saint-Hilaire.


Quel avenir à ce "vote juif" pour le FN ?
Ce "vote juif" pour le FN signe-t-il le succès de la stratégie de dédiabolisation initiée par Marine Le Pen ? On peut en douter. Marine Le Pen a toujours refusé de "tuer le père" en politique. D'autant que c'est son père biologique et qu'il draine encore une partie importante de caciques et du public frontistes. La mue est loin d'être achevée.

Quelques exemples.

Interrogée en févier 2011 par Le Point sur la décision retirant l'écrivain Céline "de la liste des célébrations nationales de 2011", Marine Le Pen a répondu : "Elle est absurde ! J'attends maintenant qu'on interdise ses livres à la vente. Nul n'ignore les écrits antisémites de Céline, mais nul n'ignore non plus qu'il est un des plus grands écrivains français. En prenant cette décision, Frédéric Mitterrand, ministre de la République, se soumet à une exigence communautaire. Retirer Céline de cette liste est la négation même du patrimoine littéraire français. Nous aurions pu profiter de ces commémorations pour lancer, justement, un débat sur la distinction entre un auteur et son oeuvre. Plus jeune, j'étais au lycée Florent-Schmitt, qui a été débaptisé car on l'a suspecté d'avoir eu des accointances avec les nazis. Le lycée a été rebaptisé Alexandre-Dumas". De simples soupçons ? Florent Schmitt (1870-1958), compositeur de musique classique, "avait provoqué un scandale en criant « Vive Hitler ! » lors d'un récital de Kurt Weill, le 26 novembre 1933. Rappelons que l’auteur de L’Opéra de quat’sous était musicien d’avant-garde, sympathisant communiste, juif ; il s'était réfugié en France dès l’arrivée au pouvoir de Hitler. En 1935, Florent Schmitt a fait partie du Comité France-Allemagne, qui, sous prétexte de rapprocher les deux ennemis héréditaires, avait pour but réel d'endormir la vigilance de la France face au réarmement allemand. En 1938, le compositeur célèbre l'amitié franco-allemande dans le Völkischer Beobachter, le journal du parti nazi. Sous l'Occupation, ce compositeur de musique classique "a participé à un voyage de propagande dans l'Allemagne hitlérienne, puis présidé la section musicale du groupe Collaboration, un mouvement dont le nom résume le programme", liste la direction de cet établissement scolaire

Elle ajoutait : "En tant que républicaine, je ne me rendrai jamais, par exemple, au dîner du CRIF. Un gouvernement qui se rend à un dîner communautaire - pour recevoir au passage des leçons de politique étrangère -, cela me choque énormément. Les politiques cèdent à cette tendance par pur clientélisme". 

L'un des passages les plus révélateurs est situé en fin d'article. Le Point interroge : "Lorsque vous étiez conseillère régionale d'Ile-de-France, vous avez déposé un amendement au nom du groupe FN afin d'accompagner les groupes scolaires à Auschwitz. Surprenant...  "

"C'était un amendement de principe. Je trouvais inadmissible que mon groupe ne participe pas à ces déplacements. C'est un problème de démocratie. Ostraciser un parti politique avec le sous-entendu qu'il est antisémite ou nazi est pour moi insoutenable. Je ne me sens aucune filiation avec ce que fut l'armée allemande. Je n'ai aucune fascination, aucun sentiment vis-à-vis d'elle. Cette armée a assassiné nos pères et nos frères, je ne l'oublie pas. Et tous ceux qui font preuve d'ambiguïté sur le sujet m'agacent au plus haut point", répond Marine Le Pen.

"Comme ceux qui font preuve d'ambiguïté sur la Shoah ?", interroge Le Point.

"Oui, ils m'agacent de la même manière. C'est absurde", affirme Marine Le Pen.

"On vous sent prête à vous engager dans un travail mémoriel... ", relance Le Point.

"Je n'ai pas à faire de travail de mémoire. Tout le monde sait ce qui s'est passé dans les camps et dans quelles conditions. Ce qui s'y est passé est le summum de la barbarie. Et, croyez-moi, cette barbarie, je l'ai bien en mémoire", assène Marine Le Pen.

Cet échange est révélateur d'ignorances et d'amalgames chez Marine Le Pen non relevés par Le Point. Marine Le Pen répond sur les groupes scolaires se rendant au camp nazi d'Auschwitz puis enchaîne sur l'armée allemande. Or, ce camp était dirigé par les SS. En outre, Marine Le Pen, qui avait déclaré en mars 2009, à propos des chambres à gaz « Je ne pense pas que cela soit un détail de l'histoire », a qualifié de "summum de la barbarie" ce qui "s'est passé dans les camps", sans faire de différence entre les camps d'internements de criminels de droit commun et de prisonniers politiques (Buchenwald), et ceux d'extermination comme Auschwitz-Birkenau.

Fait récent. Dans une interview filmée et publiée en juin 2014 sur le site Internet du FN, et retirée après le tollé suscité, Jean-Marie Le Pen a répondu sur les artistes, tel Yannick Noah, voulant quitter la France si le FN arrivait en tête d'élection, et a dit en rigolant à propos du chanteur Patrick Bruel : « On fera une fournée la prochaine fois ». La réponse de Marine Le Pen : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d'une interprétation malveillante. Il n'en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qu'est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l'interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences », Bref, une "faute politique", mais pas morale. Et Marine Le Pen a précisé à Valeurs actuelles (18 juin 2014) avoir trouvé la réaction de Jean-Marie Le Pen "excessive, car lorsqu’on est un responsable politique, il faut savoir anticiper les réactions et s’attacher à ne pas donner d’armes à ses adversaires. Il existe — pourquoi le nier ? — une suspicion d’antisémitisme qui pèse sur le Front national et que je conteste avec la plus grande force. Cette suspicion n’est pas seulement infondée, elle est injuste et je dirais même insultante pour nos compatriotes juifs, tant aujourd’hui notre mouvement est fort dans le pays. Par conséquent, toute polémique qui nourrit cette suspicion est et doit être considérée comme une faute politique en ce sens qu’elle renforce une contre-vérité. J’ai affirmé, de la manière la plus claire, ma conviction que le propos qu’on lui reproche a fait l’objet d’une interprétation malveillante, mais il était, au mieux, sujet à polémique et donc de nature à nuire à notre formidable résultat des européennes et aux attentes de plus en plus grandes des Français à notre égard". Et d'indiquer : ",Je suis fondée, en tant que présidente du Front national, à faire appliquer la ligne politique du mouvement, telle qu’elle a été validée par les adhérents lors du congrès de janvier 2011, qui m’a élue à la tête du parti. Lors de la campagne interne qui m’a opposée à Bruno Gollnisch est né un débat portant sur la stratégie du FN : celui-ci progressait-il grâce à des polémiques, comme mon concurrent le défendait, ou malgré les polémiques, comme je le crois ? Le vote des adhérents a tranché : c’est malgré les polémiques et non grâce à elles que le FN progresse. J’ai toujours pensé, et dit, que ces polémiques portant sur des sujets si douloureux et si peu en phase avec les préoccupations des Français avaient entravé notre progression. Or, Jean-Marie Le Pen, à l’époque, a soutenu ma candidature. Mes décisions sont donc dans la droite ligne de mes engagements pris auprès des adhérents".

La position du FN sur le conflit au Proche-Orient ? Au printemps 2012, le FN a retiré son investiture à Michel Thooris, alors candidat du FN dans la 8e circonscription des Français de l'étranger qui inclut l'Etat d'Israël, après que ce candidat a déclaré : « La défense des populations des régions juives de Judée et Samarie est au cœur de mon projet politique, J’aurai à cœur de défendre dans l’hémicycle le Grand Israël et sa capitale éternelle, Jérusalem ». Le 10 mai 2012, Marine Le Pen a alors déclaré à l'AFP . « Les positions qu’il (Michel Thooris) développe sur le plan géopolitique ne sont pas dans la ligne de la vision internationale du Front national ». En juin 2012, Huguette Lévy, candidate du FN, avait recueilli 542 voix, soit 3,76% des voix.Le taux d'abstention s'élevait à 86,63%. En juin 2013, lors de l'élection législative partielle dans cette 8e circonscription, elle avait enregistré un score inférieur : 1,79% (203 voix) pour le Rassemblement Bleu Marine (RBM). Le taux de participation atteignait 10,37%.

Dans quel sens va évoluer ce "vote Juif" pour le FN ? La réponse à cette question surgira de la ligne politique et de la future direction du FN qui émergeront du XVe congrès du FN (28-29 novembre 2014) ainsi que la capacité ou/et volonté des autorités politiques françaises nationales à lutter contre les causes de la recrudescence d'agressions antisémites. 

Si Marine Le Pen a misé sur l'attentisme pour éviter de se prononcer sur l'opération Bordure protectrice (été 2014) suspendue par une trêve, elle sera amenée lors de ce congrès à révéler son programme sur des sujets intéressant particulièrement les Français Juifs, outre sa stratégie pour redresser une France en déclins : la reconnaissance de l'Etat d'Israël comme Etat Juif et le soutien à cet Etat, la condamnation de l'islamisme et des mouvements terroristes islamistes tels le Hezbollah au Liban et le Hamas dans la bande de Gaza, l'arrêt des attaques sur des pratiques du judaïsme, telle la chehita (abattage rituel juif) respectueuse de l'animal, le refus du programme nucléaire iranien, une condamnation de la Shoah et de l'antisémitisme, notamment islamique. "Le vrai clivage politique passe par l'islam. En France, un même désir de retour à la nation originelle fédère de nombreux citoyens, par-delà les partis. Mais c’est l’islam qui, en l’occurrence, sert de révélateur à la fracture politique. Celle-ci oppose ceux qui défendent la pérennité de l’unité nationale aux partisans de sa dissolution dans la "diversité", au prétexte d’une culpabilisation occidentale enfouie", observe l'éditorialiste Ivan Rioufol le 12 septembre 2014. 

Conseiller République-Laïcité de Marine Le Pen, Bertrand Dutheil de La Rochère a rédigé un communiqué le 2 octobre 2014 distinguant islamisme de l'islam, tout en critiquant une religion qui punit de la peine de mort les apostats : "Le Conseil français du culte musulman (CFCM) n’a que l’audience que chaque musulman en France veut bien lui accorder. En conséquence, s’il est nécessaire que ce Conseil et les autres autorités musulmanes condamnent le terrorisme pratiqué au nom de l’islam, chaque musulman doit aussi veiller à ne pas faciliter des amalgames en suivant des imams aux positions pour le moins ambiguës. Avec Marine Le Pen, le Rassemblement Bleu Marine condamne tous ceux qui veulent confondre l’islam, qui est une religion, avec l’islamisme, qui est un totalitarisme. Parallèlement, il dénonce toute complaisance et toute faiblesse envers ceux qui commettent des crimes en invoquant cette religion. En revanche, l’islam est une religion et non une race : critiquer l’islam, comme critiquer le christianisme, ne peut être considéré comme une forme de racisme. Enfin, chacun doit être libre de changer de religion ou de ne pas avoir de religion". Un communiqué critiqué sur Riposte Laïque.

A noter que David Rachline, élu en 2014 maire de Fréjus et sénateur du Var sous l'étiquette Front national, est né de père Juif non pratiquant et socialiste d'origine ukrainienne, "Je ne suis pas Juif selon les  codes... Il ne doit pas y avoir de filiation en religion", a-t-il déclaré à Rue 89 en 2011 en estimant le catholicisme plus "proche de [sa] conscience identitaire".



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Cet article a été publié le 29 avril 2012, puis le 7 septembre 2014. Il a été modifié le 8 octobre 2014.

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