dimanche 29 avril 2012

Quel « vote Juif » pour Marine Le Pen ?


Le quotidien israélien Haaretz a publié la tribune de Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) sur les effets de l’élection présidentielle en France sur les Juifs français et l’Etat d’Israël. Un article qui a suscité de vives critiques dans des médias de gauche.


J'ai évoqué certaines de mes analyses lors de mon interview sur Radio J le 27 avril 2012  le 27 avril 2012.



Haaretz vient de publier, le 25 avril 2012, la tribune de Richard Prasquier Jews to face new challenges in post-elections France, For French Jews, one of the key issues is how willing each candidate is to fight the new anti-Semitism that has developed under the mask of anti-Zionism (De nouveaux défis pour les Juifs dans la France après les elections. Pour les Juifs français, une des questions clés repose sur la volonté de chaque candidat de combattre le nouvel antisémitisme qui s’est développé sous le masque de l’antisionisme).

Richard Prasquier constate l’absence d’influence de l’extrême droite « sur les politiques à l’égard des Juifs en France ». Dénonce ce nouvel antisémitisme masqué en antisionisme. Anticipe des difficultés en matière d’abattage rituel juif (Che’hita). Observe les points communs entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, candidats respectivement de l’UMP et du Parti socialiste : amitié pour l’Etat d’Israël, vision partagée du « conflit israélo-palestinien ». S’interroge sur le rôle du premier cercle du futur Président, en particulier si François Hollande est élu le 6 mai 2012. S’inquiète de la présence, dans son camp, de socialistes, gauchistes et Verts hostiles à l’Etat d’Israël et « au premier plan des chaque manifestation, déclaration et pétition anti-israéliennes ». Relève le « taux décevant de 11% » obtenu par dont Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche incluant le Parti communiste, ce qui le prive de toute influence notable sur la politique étrangère française. Et anticipe une « recrudescence des manifestations antisionistes provenant de gauchistes et de communistes ».


Polémique
Une polémique a rapidement surgi dans des médias de gauche qui épinglent une prétendue cécité à l’égard du FN, s’attristent d’« accusations insupportables à l’égard d’une partie de la gauche » et un appel déguisé par le « messager personnel du gouvernement Netanyahu » à voter pour Nicolas Sarkozy.

« L’honneur perdu de Richard Prasquier », signé par Jack Dion, titre l’hebdomadaire Marianne le 26 avril 2012 à 15 h. Et de publier ce même jour, onze minutes plus tard, l’article de Claude Askolovitch La morale du Crif s’arrêteaux portes du ghetto.

Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, écrit : « Prasquier : le danger pour les juifs en France, c’est Jean-Luc Mélenchon, pas Marine Le Pen ».

Sans compter Pierre Haski, auteur sur Rue89 de l’article Prasquier (Crif) dénonce le « nouvel antisémitisme » à gauche publié le 26 avril 2012. Pierre Haski s’indigne que Richard Prasquier ait évoqué le risque de manifestations antisionistes liées au taux de 11% de Jean-Luc Mélenchon. Et de reprocher à Richard Prasquier son attention sur les « autres composantes de la gauche française » au détriment du Front national (FN) : « Il y a en tout cas, et c’est nouveau, un vote juif en faveur de Marine Le Pen : 7 à 8% de l’électorat d’origine juive en France, selon des évaluations internes à la communauté ».

Quelles sont ces « évaluations internes à la communauté » ? Elle serait particulièrement brillante, cette communauté : les politologues n’ont pas encore publié d’étude sur le « vote Juif » lors le scrutin du 22 avril 2012, et déjà cette communauté disposerait d’une évaluation !?

En fait, Pierre Haski renvoie au site du Centre communautaire laïc Juif (CCLJ) de Bruxelles (Belgique) qui reprend l’article de la journaliste Shirli Sitbon Amid elections, France's Jews debate support of rightist Le Pen publié par Haaretz, le 24 avril 2012. Dans cet article, Shirli Sitbon interroge deux Juifs qui vont voter pour Marine Le Pen : Michel Thooris, candidat du Front National aux prochaines élections législatives des Français de l’étranger, notamment en Israël, et Michel Ciardi, qui a fondé l’association Union des Juifs français. Shirli Sitbon se montre prudente sur l’attrait des électeurs Juifs pour le Front national. Selon Michel Zerbib, directeur de la rédaction de Radio J, cité dans cet article, « 7 à 8 % des Juifs ont voté pour Marine Le Pen ».


Le 26 avril 2012, Richard Prasquier a résumé sa position dans un communiqué.

Le 27 avril 2012, Michel Zerbib a revu son évaluation à la baisse pour la porter à 3-4%. Et Luc Rosenzweig épinglait dans Causeur Claude Askolovitch, ses imprécations et son « antifascisme de pacotille ». N'oublions pas les dames : la journaliste et écrivain Edith Ochs, dans le Huffington Post  intime Pas une voie juive pour le FN, M. Prasquier ! Comme si Richard Prasquier avait invité à voter pour Marine Le Pen !?

Comparaisons
Le 9 mars 2012, l'IFOP a publié une Analyse sur les orientations politiques de l'électorat Juif en France. Cette étude a montré des « votes Juifs ». Elle a évalué à 4,3% le pourcentage des électeurs Juifs ayant voté pour Jean-Marie Le Pen lors du premier tour de l'élection présidentielle en 2007. Au niveau national, ce candidat du Front national avait recueilli 10,6% selon diverses enquêtes. Lors du premier tour de l'élection présidentielle de 2002, selon diverses enquêtes IFOP,  Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen cumulaient 19,2%  auprès de l'ensemble des Français, contre 6,1% chez l'électorat Juif.

Le 23 avril 2012, Harris Interactive a publié un sondage pour La Vie. Ce sondage porte sur des électeurs catholiques lors du vote au premier tour de l'élection présidentielle de 2012. Une étude en ligne sur un échantillon de 2 935 individus représentatifs. « La comparaison des résultats de 2012 avec ceux de 2007 permet de distinguer une nette progression du Front National au sein de l'électorat catholique, à l'instar du reste de la population. Ainsi, là où Jean-Marie Le Pen recueillait 10% des voixcatholiques en 2007, Marine Le Pen en comptabilise aujourd'hui 20% ».

Faute d’étude, de sondage ou d’article sur les électeursJuifs du Front national, j’ai donc effectué un travail journalistique sur ce « vote Juif » pour Marine Le Pen qui a existé.

Quelles sont les motivations avouées des quelques électeurs Juifs dans mon réseau relationnel ? Vote protestataire. Déception et défiance à l'égard des partis traditionnels. Adhésion à certaines thématiques du Front national : refus de l’islamisation de la France, inquiétude à l’égard des déclins de la France et d’une immigration incontrôlée et non intégrée.

En 2002, environ 500 000-600 000 Juifs français vivaient dans l’hexagone. Selon l'étude d'Erik Cohen, un Juif sur trois habitait alors en Ile-de-France.

J'ai étudié les résultats du vote du 22 avril 2012 dans des arrondissements de Paris et dans des villes de la banlieue parisienne où résident des communautés Juives numériquement importantes, et je les ai comparés avec le taux national - 17,90 % - obtenu par Marine Le Pen, candidate du Front national. Sans viser à extrapoler à l'ensemble des Juifs français. Sans viser à l’exhaustivité.

A Paris, Marine Le Pen a recueilli 6,2% des suffrages exprimés, soit un tiers de la moyenne nationale : 4,20% dans le IIIe arrondissement, 5,76% dans le IVe arrondissement, 5,87% dans le bourgeois VIIIe arrondissement, 4,91% des suffrages exprimés dans le XIe arrondissement populaire, 6,96% dans le XIIe arrondissement, 5,58% dans le huppé XVIe arrondissement, 6,32% dans le XVIIe arrondissement où vit selon le journaliste et essayiste Michel Gurfinkiel « la plus grande communauté Juive française  », 6,57% dans le XVIIIe arrondissement,  6,72% et 6,94% respectivement dans les populaires XIXe et XXe arrondissement.

En banlieue parisienne, les taux obtenus par Marine Le Pen représentent environ un quart, un tiers, voire la moitié de son taux national (17,90%) : 10,53 % à Créteil et à 10,03 % à Sarcelles - deux villes regroupant les communautés Juives franciliennes les plus nombreuses -, 5% à Neuilly dont un tiers de la population est Juive, 6,49% à Boulogne-Billancourt, 7,70% à Levallois-Perret, 9,54% à Pantin, 10,87% à Bobigny, 12,89% au Raincy, 9,34% à Montreuil, 6,80% à Saint-Mandé, 6,91% à Vincennes, 10,66% à Garges-lès-Gonesse, 10,58% à Saint-Maur-des-Fossés...

Les électeurs Juifs ne paraissent donc pas avoir succombé de manière significative à l'opération de séduction de la candidate du Front national.

Une victoire si souhaitée…
On peut s’étonner de cette controverse médiatique surgie à partir d’une estimation non étayée par une étude sérieuse de politologue, et ce silence sur la recrudescence actuelle de l’antisémitisme en France.

Instrumentalisé par certains journalistes, ce « vote Juif pour le Front national » à « 7-8% » parait ressembler à un épouvantail brandi pour stigmatiser les Juifs, faire taire l’expression de leurs inquiétudes légitimes quant à un avenir proche déterminant la politique de la France pendant cinq ans, notamment à l'égard de certaines figures de la gauche française. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon a demandé à ses militants de venir avec des barres de fer au défilé du 1er mai 2012.

Curieusement, aucun cri d’orfraie n’émane de ces trois journalistes à l’égard d’appels aux musulmans à voter pour le Front national ou à un « vote halal ». Des consignes de vote suivies

Rarement un président du CRIF aura été tant critiqué, en interne comme en externe, et parfois avec raison : silence sur l’antisémitisme islamique, dialogue judéo-musulman perdant-gagnant. Ainsi, après les tueries en mars 2012 à Toulouse et dMontaubaun, dont quatre assassinats antisémites, par le djihadiste Mohamed Merah, une « marche pour la tolérance et la paix » de musulmans a eu lieu le dimanche 29 avril 2012 à Paris contre… « le terrorisme et l’islamophobie, et pour l’égalité des chances » ou « contre le racisme et la stigmatisation des musulmans », selon les affiches. Pourquoi ne pas qualifier ce terrorisme d’islamiste ? Pourquoi ne pas défiler contre l’antisémitisme islamique ? A l'appel d'une trentaine d'associations musulmanes, ils étaient une centaine selon l'AFP à s'être rassemblés près de l'Opéra-Bastille pour « dire non au radicalisme religieux », à avoir observé une minute de silence à la mémoire des enfants de Toulouse et de Montauban (sic), victimes de cet islamiste, puis à avoir entonné la Marseillaise, hymne national de la France. Une « mobilisation ratée des musulmans  » selon Ivan Rioufol.

Pour certains journalistes, le triple « crime de lèse-majesté » de Richard Pasquier est vraisemblablement de ne pas ancrer le CRIF à gauche et de ne pas embrigader les Juifs français dans la stratégie d’un parti, de désigner des gens de gauche anti-israéliens, et d’évoquer le lien entre antisionisme et antisémitisme. Et peut-être d’agir pour l’émergence de la vérité dans l’affaire al-Dura. Curieusement, ces trois journalistes – Pierre Haski, Jack Dion, Claude Askolovitch, Alain Gresh - soutiennent Charles Enderlin, auteur avec son cameraman palestinien du reportage controversé diffusé par France 2 le 30 septembre 2000, et sur lequel Richard Prasquier a demandé la formation d'une commission d'enquête  chargée d'établir les faits.


Pour de belles âmes silencieuses sur les appels aux votes de syndicats - CGT, FSU, SM, etc. -, l'image de la Gauche française ne doit pas être entachée par de fâcheux rappels, surtout à une dizaine de jours du second tour de l'élection présidentielle 2012... Alors, sois Juif et tais-toi ?

L’UMP (Union pour un mouvement populaire) a annoncé ne pas faire d’alliance avec le FN. A la différence des thèses de Marine Le Pen, les idées de la bien pensance de gauche sont partagées par une grande partie des médias – 100% des élèves Centre de formation des journalistes (CFJ) et 87% des étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille ont voté pour des candidats de gauche pour le premier tour de l’élection présidentielle 2012 - , des enseignants, des associations et des syndicats. Bref, par ces faiseurs d’opinion qui imposent un « politiquement correct ».

Oui, les Juifs français ont des raisons de s’interroger sur l’attitude des deux candidats sur deux thèmes majeurs liés à leur vie en France, au-delà de leur intérêt pour d’autres thèmes de programmes : l’antisémitisme et la diplomatie du candidat s’il est élu à l’égard de l’Etat d’Israël et des pays arabes.

De graves reproches peuvent être adressés au Président Nicolas Sarkozy sur ces deux thématiques : refus depuis 2011 de réunir leComité de lutte contre le racisme et l’antisémitisme malgré la demande du CRIF, rendez-vous manqué avec les Juifs français lors du diner du CRIF du 8 février 2012 au cours duquel il s’adresse à eux comme s’ils étaient israéliens, « politique arabe » assumée – vote pour l’adhésion de la « Palestine » à l’UNESCO –, etc.

Les soutiens de François Hollande ? Martine Aubry, présentée comme la future Première ministre, s’est prononcée pour la reconnaissance de la « Palestine ». Sans compter sur la perspective de futurs ministres communistes ou écologistes dans le futur gouvernement formé avec l’assentiment d’un Président socialiste.

Doit-on rappeler l’attitude des ministres socialistes sous la présidence Chirac, lors du déclenchement de l’Intifada II par l’Autorité palestinienne ? Indifférence, négation, minoration et parfois justification des actes antisémites, absence lors du défilé d’avril 2002 contre l’antisémitisme en France. Il a fallu attendre de longues années pour que François Hollande, alors Premier secrétaire du Parti socialiste, exprime son mea culpa.

Doit-on lister tous ceux qui ont manifesté avec la haineuse « rue arabe » contre l’opération israélienne Plomb durci menée par l’Etat d’Israël contre le mouvement terroriste Hamas dans la bande de Gaza ?

Doit-on citer le rapport sur la Géopolitique de l’eau dans lequel le député socialiste Jean Glavany a glissé un passage scandaleux évoquant une ségrégation, un apartheid dans l’accès à l’eau imputable à l’Etat Juif ?

C’est incroyable ! On se croirait au printemps 1981, quand la quasi-totalité des médias français occultaient les pans gênants du passé – francisque remise par le maréchal Pétain au printemps 1943, etc. - de François Mitterrand, alors candidat du Parti socialiste, tant ils militaient, sans l’avouer, pour l’alternance politique et l’arrivée au pouvoir de la gauche après 23 ans d’un pouvoir de droite.

Finalement, cette élection où chaque candidat peut gagner, où chaque voix compte, souligne l’importance du « vote Juif » que certains voulaient reléguer aux oubliettes de l’Histoire, voire remplacer parcelui d’autres communautés. Et révèle peut-être la peur chez certains que les électeurs Juifs de Marine Le Pen ne contribuent de manière décisive à la défaite du candidat de la gauche et à la victoire du candidat honni.

Chacun des deux candidats – François Hollande et Nicolas Sarkozy - aura besoin des voix des électeurs qui se sont prononcés pour Marine Le Pen le 22 avril 2012. Et les courtise.

Alors pourquoi stigmatiser ces précieuses voix, et parmi elles seulement les Juives ?
Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 29 avril 2012 et modifié le 6 mai 2012.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire