Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

vendredi 27 juin 2025

« Les Immortels » par Éric Toledano et Olivier Nakache

À l’occasion du 80e anniversaire de la libération des camps, le Mémorial de la Shoah présente l’exposition « Les Immortels ». Cinq rescapés européens de la Shoah - Larissa Cain, Judith Elkán, Ginette Kolinka, Yvette Lévy et Léon Placek – témoignent en étant filmés par les réalisateurs Éric Toledano et Olivier Nakache. Chacun s’adresse à un lycéen souvent issu de la diversité et chargé de transmettre sa mémoire. Entrée gratuite. 

« Julia Pirotte, photographe et résistante »
Régine Stépha Skurnik, ancienne combattante volontaire de la Résistance
Vichy
Archives de la vie littéraire sous l'Occupation 
Pierre Dac. Du côté d’ailleurs
Des enfants juifs cachés sous l'Occupation
Après la Shoah. Rescapés, réfugiés, survivants 1944-1947 
« La Babel des enfants perdus » par Théo Ivanez
Le Musée de la Libération de Paris - Musée du Général Leclerc - Musée Jean Moulin 

« À l’occasion du 80e anniversaire de la libération des camps, le Mémorial de la Shoah rend hommage aux derniers survivants à travers une série de cinq capsules vidéo inédites réalisées par Éric Toledano et Olivier Nakache. »

Il s'agit de recueillir les témoignages des derniers rescapés de la Shoah, et d'assurer la transmission de leur mémoire par des jeunes. Et ce, dans un but de contribuer à la lutte contre le négationnisme.

« Chaque film met en scène la rencontre entre un.e jeune et un.e rescapé.e. » Pourquoi un communiqué de presse en écriture inclusive ? Ces jeunes sont souvent issus de la diversité. Pourquoi le Mémorial de la Shoah recourt-il à l'écriture inclusive ?

« Dans ces échanges, Larissa Cain, Judith Elkán, Ginette Kolinka, Yvette Lévy et Léon Placek partagent leur expérience des persécutions antisémites et de la déportation. En conversant avec les jeunes, ils offrent une transmission intime et vivante de leur histoire. »

Tous ces rescapés sont des ashkénazes ayant vécu sur le continent européen. Et les deux réalisateurs de ces vidéos sont sépharades.

Le Mémorial de la Shoah n'a pas recueilli le témoignages de sépharades ayant vécu dans les départements et protectorats français d'Afrique du nord. Pourquoi ? C'est le Musée Mémorial de la Shoah à Washington qui a enregistré, en audio, ces souvenirs durant leur jeunesse en Tunisie de rescapés sépharades de la Shoah. 

En occultant ces rescapés de la Shoah ayant subi l'occupation nazie en Tunisie et parfois la déportation par avion dans un camp nazi en Europe, le Mémorial de la Shoah présente une vision partielle, européenne, de la Shoah, et qui ne gênera pas les "jeunes issus de la diversité" et l'Histoire officielle "islamiquement correcte".

« Parallèlement aux capsules, les visiteurs sont invités à découvrir les archives personnelles, riches et essentielles, des derniers témoins de la Shoah. »

Cette exposition « questionne ainsi les évolutions de la mémoire et de la transmission indispensable de cette tragédie aux jeunes générations. »

La coordination de l’exposition est assurée par Clara Lainé et le graphisme est signé par Estelle Martin.

Le « dossier pédagogique a été conçu comme un accompagnement à la diffusion en classe d’une ou plusieurs vidéos des Immortels d’Eric Toledano et Olivier Nakache. » Ce dossier comprend des biographies de chaque témoin, des chronologies ainsi que des éléments de contextualisation. À la fin du dossier, se trouvent plusieurs activités pédagogiques à destination des élèves. Elles peuvent être adaptées en fonction de leur niveau (une section pointe les liens possibles avec différents enseignements des programmes scolaires de la 3e à la terminale). Les films peuvent être visionnés ensemble, mais les enseignants ont aussi la possibilité d’aborder séparément les témoignages avec vos élèves. À cette fin, le présent dossier a été structuré de manière à ce qu’ils puissent facilement retrouver les éléments se rapportant à chacun des parcours ».

Dans la chronologie, la carte de la France le 10 juillet 1940 omet ses départements et protectorats (Tunisie, Maroc) d'outre-mer. Idem en page 16. Or, le statut des juifs s'est aussi appliqué au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

En page 29, le dossier pédagogique évoque le procès d'Eichmann à Jérusalem, sans localiser la ville en Israël.



Crédits: 
“EN THERAPIE’’
Interprété par Yuksek
Composé par Yuksek
Édité par Chativesle, Federation Music, Explosante Fixe, Les Films du Poisson avec la participation de Velvetica Music

INTERVIEW DES RÉALISATEURS

« -Qu’est-ce qui vous a motivés à vous engager dans ce projet de la série « Les Immortels » et à qui s’adresse-t-il ?
Notre motivation première, c’est un sentiment déjà ancien d’inquiétude qui envahit, chaque fois, quand on apprend la disparition peu à peu de derniers témoins de la Shoah. Chaque départ est un éloignement toujours plus grand, plus douloureux, de leurs récits, comme une extinction de leurs voix.

Comment aborde-t-on le tournage avec un témoin de la Shoah ? Quelles précautions prenez-vous, ou au contraire choisissez-vous parfois de ne pas prendre, pour capturer l’authenticité de leur récit tout en respectant leur histoire et leur vécu ? 
La première étape, c’est la rencontre. L’idée est d’éviter le neutre, le tiède. On cherche un cadre aussi intime que possible, le mieux étant au domicile de l’interviewé. Un environnement proche, personnel, humain. Établir une relation pour engendrer la confiance. Parce que l’une des clés c’est que les jeunes ne connaissent pas encore celles et ceux qu’ils vont interroger. Donc, lorsqu’on voit la porte qui s'ouvre, la rencontre se produit réellement pour la première fois. On a un besoin crucial de la vérité de cet échange. Sans cette spontanéité, le témoignage n’a pas la même force, la même profondeur. C’est comme un pari qu’on se lance, parce que, si la chimie réussit, on voit une sincérité dans la connexion et c’est là que notre démarche prend toute sa dimension. L’autre précaution, toujours pour s’assurer autant que possible de l’authenticité, tout en respectant l’histoire et le vécu du témoin, c’est un rendez-vous de préparation, cette fois uniquement avec nous deux. On définit le cadre, les attentes. Parallèlement, on rencontre aussi le jeune qui va réaliser l’interview pour le préparer, au thème à aborder, discuter librement sur tout ce qu’il peut se passer pendant un tel échange qui sera filmé. Et la discussion porte évidemment un éclairage sur la période. Avec tous les jeunes, on a eu l’honneur d’être reçus au Mémorial de la Shoah avec le directeur Jacques Fredj qui nous a présentés un exposé d’une grande valeur. Ce travail en amont a été très important pour aborder le travail et espérer une rencontre respectueuse et enrichissante. 

- En quoi la rencontre entre deux générations aussi éloignées, celles des rescapés de la Shoah et des jeunes d’aujourd’hui, a-t-elle influencé votre manière de filmer ? 
On n’a pas modifié fondamentalement notre approche. Un tournage reste un tournage. La mission reste la même : « capturer ». En revanche, on a insisté sur certains aspects, les non-dits, les silences, les regards, les ressentis. On s’est servi d’une phrase d’Emmanuel Lévinas souvent employée lorsqu’on fabriquait En thérapie : “Le visage parle”. Un silence, un regard exprime parfois bien plus que des mots. Le non-dit qu’on trouve parfois davantage dans un geste, une expression, même dans un silence. Pour être « au plus près » : la réaction, de chacun des deux côtés de l’interview, nous avons privilégié des plans serrés, rapprochés. Techniquement, on a aussi porté une attention particulière à la lumière. Naturelle. Sans artifices. Toujours pour refléter le spontané, l’authentique de la rencontre. On rend hommage au travail subtil d’Augustin Barbaroux, à la fois sur le cadre et l'éclairage. Grâce à ses choix, c’est l’image elle-même qui est devenue un témoin de ces échanges uniques. 

- Qu’est-ce que le cinéma peut apporter à la transmission de la mémoire et de l’histoire de la Shoah ? 
Le cinéma, le documentaire est multiple. Transmettre en est une de ses vertus. Maintenir. Revivre. Les voix, les visages. La magie c’est que les témoins ne vieillissent pas. Ils ne disparaitront jamais. Le passé ne passe pas, au contraire : il reste vif parce que, très rapidement, on comprend qu’il nous concerne. Évidemment, l'initiative de Spielberg, son projet de mémoire de la Shoah, a ouvert la voie. Grâce à sa vision, la parole continue de vivre. Aucun passé n'est plus enterré. Effacé. Ce serait la pire des situations. Le risque qu’on combat aussi, c’est de déformer. Le négationnisme est un poison violent, un crime abject. 80 ans après, on doit préserver le vécu. Les rescapés sont comme une bouée de secours, leurs témoignages, leurs expressions, une assurance contre tout le fake qui nous entoure et nous menace. La captation sert aussi à ça : rester incandescent. Malgré les années, demeurer immédiat. Un dialogue direct. Comme dans une même famille. Un relais sans filtre. Un flambeau, au-delà du temps, intense, touchant. Une main tendue. Une solidité. Une permanence. 

- Êtes-vous inquiet sur la perception et le devenir de cette histoire auprès des jeunes générations ? 
Bien sûr. Les jeunes s’éloignent. La Shoah c’est la faillite absolue. Comme d’ailleurs pour tous les génocides du 20e siècle. Ce qu’on a apprécié aussi dans le travail du Mémorial de la Shoah, c’est qu’il évoque aussi les autres génocides, en Arménie, des Tutsi au Rwanda. Chaque tragédie est, aussi, un peu la nôtre. Nous tenons absolument à les garder présents. L’ennemi c’est l’ignorance, ou pire l’indifférence. Pour avancer, pour éduquer, pour préparer l’avenir, on connaît l’impératif : étudier ces tragédies, leurs contextes, leurs mécanismes. Les pièges dans lesquels, sans vigilance, on peut tomber si facilement. Le danger, autour de nous, c’est ce malsain mélange entre vrai et faux, vérité et mensonge qui sont entrelacés. Les réseaux qui déforment tout. L’IA, les deepfake qui engendrent la confusion. En tant que créateurs, nous avons voulu affronter notre responsabilité : déjà rendre l’honneur que méritent ces femmes et ces hommes, et enfants, qui, quand ils n’ont pas disparu, ont, au mieux, traversé ces épreuves inimaginables. Qui ont connu dans leur chair, la véritable signification de ces mots aujourd’hui galvaudés : totalitarisme, fascisme. La cruauté de la barbarie. Mais aussi préserver. Relayer. Combattre l’oubli qui mène à reproduire. C’est aussi pour cela qu’on a été heureux de réaliser ces modules. Transmission et vigilance. »

BIOGRAPHIES

Ginette Kolinka
« Ginette Cherkasky est née à Paris le 4 février 1925. Son père, Léon Youda Cherkasky, fabricant d’imperméables, est né en 1883 à Paris. Sa mère, Berthe Fairstin, couturière, est née en 1889 à Pitesti en Roumanie. Benjamine d’une famille de sept enfants, composée de six filles et d’un garçon, Ginette grandit dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, au 8 rue d’Angoulême, après un passage par Aubervilliers. Elle fréquente l’école de la rue Amelot et obtient son certificat d’études. 
En juillet 1942, pour fuir les arrestations, la famille franchit clandestinement la ligne de démarcation et s’installe à Avignon, au 72 rue Joseph Vernet. Ginette travaille alors avec ses parents et ses sœurs sur les marchés. Le 16 janvier 1943, sa soeur Léa est arrêtée à Paris et déportée à Auschwitz-Birkenau par le convoi n°48, où elle périra. 
Le 13 mars 1944, Ginette est arrêtée à Avignon avec son père, son frère Gilbert, 12 ans, et son neveu Georges Marcou, 14 ans, par des agents de la Sipo-SD et de la Milice. Ils sont détenus à la prison des Baumettes à Marseille, puis transférés à Drancy avant d’être déportés à Auschwitz Birkenau par le convoi n°71, le 13 avril 1944. À leur arrivée, son père et son frère sont assassinés. Ginette est sélectionnée pour le travail forcé parmi 91 femmes, tandis que Georges est envoyé au camp des hommes. 
En octobre 1944, elle est transférée au camp de Bergen-Belsen, puis, en février 1945, dans une usine de matériel aéronautique à Raguhn, près de Leipzig. En avril 1945, elle est envoyée au camp-ghetto de Terezin, où elle contracte le typhus. Elle est libérée par l’Armée rouge le 9 mai 1945. 
Rapatriée à Lyon le 3 juin par avion sanitaire, Ginette rentre à Paris le 6 juin, en passant par l’hôtel Lutétia. Elle retrouve sa mère et quatre de ses sœurs. À son retour, elle ne pèse plus que 26 kilos. 
Elle reprend le travail sur les marchés et, en 1951, épouse Albert Kolinka, ancien prisonnier de guerre. Le couple aura un fils. À partir des années 2000, Ginette décide de témoigner auprès des jeunes et accompagne des voyages éducatifs à Auschwitz. »

Léon Placek 
« Léon Placek naît le 19 août 1933 à Hussigny Godbrange, en Meurthe-et-Moselle. Son père, Ajzyk Pinkus Placek, dit Paul, est cordonnier et militant communiste. Né en 1906 près de Varsovie, il a immigré en France où il rencontre Ida Szmul, née la même année à Turek, près de Lodz. Très pratiquante, Ida quitte la Pologne en 1926 pour rejoindre une soeur déjà installée en Meurthe-et-Moselle.
Le couple se marie et s’installe dans une maison avec jardin. Léon a un frère cadet, Max, né en 1935. Lorsque la guerre éclate, la famille, vivant près de la ligne Maginot, est évacuée à Civrac-en-Médoc, en Gironde. 
Ajzyk s’engage dans la Légion étrangère, mais est fait prisonnier en 1940 et envoyé au stalag 11B, en Allemagne. Ida et ses fils s’installent en 1942 chez sa sœur à Paris, dans un petit appartement rue Pajol, l’étoile jaune. 
Léon se souvient de son exclusion des lieux publics, comme le square Hébert. 
En 1943, la famille est brièvement arrêtée, mais relâchée grâce au statut d’Ida, reconnue comme femme de prisonnier de guerre. En février 1944, ils sont à nouveau arrêtés à leur domicile et internés au camp de Drancy. Le 2 mai 1944, Ida et ses fils sont déportés par le convoi 80A vers Bergen-Belsen. Léon a 11 ans, Max, 9 ans. Dans le camp, surnommé le "camp de l’étoile", ils survivent au froid, à la faim et aux privations, soutenus par leur mère. 
Peu avant la libération de Bergen-Belsen, la famille est transférée par train vers le camp de Terezin. Après deux semaines d’errance, ils sont libérés le 23 avril 1945 à Tröbitz, au nord de Dresde, par l’armée soviétique. Léon contracte le typhus et tombe dans le coma pendant quinze jours. À son réveil, il apprend la mort de sa mère, victime des mauvais traitements subis. 
Le 23 juin 1945, Max et Léon sont rapatriés à Paris et passent à l’hôtel Lutétia. Ils s’installent d’abord chez leur oncle, puis rue Polonceau avec leur père, qui reprend son métier de cordonnier. Léon poursuit ses études au lycée Jacques-Decour. En 1963, il se marie avec une ancienne enfant cachée. Le couple aura deux fils. Léon Placek rejoindra l'Amicale de Bergen-Belsen pour témoigner de son histoire. » 

Judith Elkan Hervé
« Judith Steinbach-Molnar naît le 15 mars 1926 à Oradea, en Roumanie. Son père, Rudolf Molnar, ancien officier de l’armée austro-hongroise durant la Première Guerre mondiale, est né en 1888 à Kirchvarda en Hongrie . Après la guerre, il devient directeur d’une aciérie et exploitant forestier. Sa mère, Edith Leimdorffer, née en 1905, transmet à Judith un attachement aux traditions juives, tout en vivant dans un cadre assimilé. Fille unique, Judith partage une relation privilégiée avec sa tante Régine, la soeur de son père. 
Judith grandit dans un environnement bilingue, maîtrisant le hongrois et le roumain. Scolarisée dans une école mixte, puis au lycée d’État, elle se lie à des amis juifs et non-juifs. Elle apprend également le français et l’anglais, témoignant d’une éducation ouverte et ambitieuse.
En 1944, les mesures antisémites bouleversent leur quotidien. Rudolf perd son emploi, et des gendarmes hongrois font irruption chez eux pour confisquer leurs biens, forçant ses parents à retirer leurs alliances. Judith obtient son baccalauréat le 1er mai 1944, mais, quelques jours plus tard, le 5 mai, la famille est arrêtée et enfermée dans le ghetto d’Oradea. Ils espèrent encore être envoyés dans des camps de travail en Hongrie. Pourtant, les brutalités commencent : sa tante Régine, emmenée hors du ghetto avec d’autres chefs de famille, est torturée avant de se donner la mort en ingérant du poison. 
Le 30 mai 1944, Judith, ses parents et sa grand-mère sont déportés à Auschwitz-Birkenau. Surplace, des détenus conseillent aux familles de se présenter comme aptes au travail et de laisser les enfants avec les plus âgés. Judith, ses parents et sa grand-mère subissent la sélection : Rudolf et Edith sont jugés aptes au travail, mais la grand-mère et une autre tante sont assassinées à leur arrivée. 
Au camp, Judith et sa mère survivent en s’appuyant sur une solidarité indéfectible. La première nuit dans leur baraque du camp C, Judith rêve de sa tante Régine, qui lui murmure : « Je suis morte pour que tu vives ». Avec le soutien constant de sa mère, elle échappe à plusieurs sélections et réussit à éviter un Kommando extérieur en se dissimulant. 
En novembre 1944, elles rejoignent clandestinement une sélection de 500 femmes pour le camp-usine de Zittau en Saxe. 
Début mai 1945, les gardiens allemands quittent les lieux. Judith et Edith partent à pied avec un groupe de 50 femmes. Elles sont libérées par les Soviétiques et arrivent à Budapest d’où elles rejoignent Oradea. 
Après la guerre, elles apprennent que Rudolf a été transféré à Mauthausen où il a été assassiné.
Edith travaille dans une épicerie et Judith poursuit des études de sociologie et de psychologie à l’université de Cluj. Elle gagne Paris en 1947, où sa mère la rejoint. En 1950, Judith épouse Lazlo Elkan, dit Lucien Hervé, photographe. Ils auront un fils. »

Larissa Cain
« Larissa Sztorchan naît le 8 octobre 1932 à Sosnowiec, en Pologne, au sein d’une famille ancrée dans des traditions juives et un engagement politique affirmé. Sa mère, Dorka Tenenbaum, née en 1903 à Czestochowa, et son père, Jakob Hersch Sztorchan, né en 1904 à Dombrowa, appartiennent à une génération portée par les idéaux sionistes. Dorkaimmigre en Palestine mandataire en 1921, où elle travaille dans un kibboutz, avant d’être expulsée en1929 par les autorités britanniques pour ses activités politiques. 
Jakob, ouvrier, suit un parcours similaire. Après avoir rejoint la Palestine en 1923, il rencontre Dorka dans le cadre du mouvement de jeunesse Hashomer Hatsaïr, avant d’être lui aussi expulsé en 1929.
De retour en Pologne, Dorka et Jakob se marient en1930 et s’installent à Varsovie en 1934, où ils tiennent une confiserie rue Mylna, dans le quartier juif.
Ils mènent une vie active et multilingue, parlant polonais, yiddish et hébreu. 
L’irruption de la Seconde Guerre mondiale transforme leur existence. Lors de l’invasion de la Pologne en septembre 1939, Jakob fuit temporairement en URSS, mais revient à Varsovie peu avant que les autorités allemandes ne mettent en place le ghetto en octobre 1940. La famille, désormais confinée dans un petit deux-pièces avec sept autres personnes, fait face à des conditions de vie drastiques : famine, maladies et répression omniprésente. 
Malgré tout, Larissa, alors âgée de neuf ans, parvient à fréquenter une école clandestine. 
En juillet 1942, les premières déportations vers Treblinka commencent. Les rafles se succèdent et, en septembre, Dorka est arrêtée sur son lieu de travail. Grâce à son oncle Mayer et son réseau de résistants, Larissa parvient à quitter le ghetto clandestinement en décembre 1942. Son père, de son côté, s'évade en janvier 1943, mais leurs chemins se séparent définitivement.
Larissa passe la fin de la guerre cachée dans plusieurs refuges, notamment une ferme en Galicie et chez des membres du réseau de son oncle. En janvier 1945, elle est libérée et placée dans un orphelinat juif. Sa tante Sophie et son oncle Zanwel, seuls survivants de sa famille avec leur fille Irène, la retrouvent en 1946 et l'accueillent à Nancy.
En France, Larissa reprend ses études et obtient un diplôme en chirurgie dentaire. Elle épouse en 1956 Hubert Cain, ingénieur, avec qui elle aura trois enfants. »

Yvette Lévy
« Yvette Dreyfuss naît le 21 juin 1926 à Paris au sein d’une famille originaire du Bas-Rhin. Son père, Lazare Dreyfuss, né en 1886 à Fegersheim, travaille aux Grands Moulins de Pantin. 
Sa mère, Mathilde Muller, née en 1892 à Struth, élève Yvette et ses deux frères, Simon, né en 1924, et Claude,né en 1928, dans le respect des traditions juives. En1937, la famille quitte Paris pour s’installer à Noisy-le-Sec, en banlieue parisienne.
Après l’exode de 1940, qui les conduit jusqu’à Tours, les Dreyfuss reviennent à Noisy-le-Sec, où ils subissent les premières mesures antisémites. Yvette, surnommée « Gypsie », est monitrice aux Éclaireurs Israélites de France et s’occupe de jeunes orphelins à Paris, jusqu’à leur dispersion dans la clandestinité. 
La nuit du 18 au 19 avril 1944, Noisy-le-Sec est bombardée par les Alliés. La famille, désormais sans toit, se sépare : les parents trouvent refuge chez une tante, tandis que Simon et Claude sont hébergés dans un foyer de l’Union des Israélites de France, rue de Montevideo, et Yvette, rue Vauquelin. 
Le 27 juillet 1944, la Gestapo arrête les 27 jeunes filles et les 8 adultes du foyer de la rue Vauquelin. Yvette est internée à Drancy pendant dix jours, puis déportée depuis la gare de Bobigny vers Auschwitz-Birkenau par le convoi n° 77 le 31 juillet 1944. A son arrivée le 3 août, elle est sélectionnée pour le travail. En octobre 1944, elle est transférée avec quatre amies au camp-usine de Weisskirchen-Kratzau en Tchécoslovaquie.
Le 6 mai 1945, le camp est abandonné par les SS. Yvette et ses camarades parviennent difficilement à organiser leur rapatriement en France. Contre toute attente, elle retrouve toute sa famille.
Après la guerre, la famille s’installe à nouveau à Noisy-le-Sec. Yvette travaille dans un magasin de linge de maison, puis épouse Robert Lévy en 1950. Ensemble, ils auront une fille. 
Dès 1946, elle adhère à l’amicale des anciens déportés d’Auschwitz. À partir des années 1960, elle témoigne régulièrement dans les lycées, à Drancy, au Mémorial de la Shoah et à Auschwitz, contribuant à transmettre la mémoire des événements qu’elle a vécus. »


Du 23 janvier au 30 juin 2025
Entresol
17, rue Geoffroy–l’Asnier. Paris 4e
Tél. : 01 42 77 44 72
Tous les jours, sauf le samedi, de 10h à 18h.
Nocturne jusqu’à 22h le jeudi.
Visuels :
Vue de l’exposition Les Immortels au Mémorial de la Shoah, basée sur les vidéos éponymes réalisés par Éric Toledano et Olivier Nakache.@ Mémorial de la Shoah - Photo Laurent Bagnis

Nadir Kherfi, Camille Marty, Anna Schneid-Corbier, Tara Joseph, quatre de cinq jeunes qui ont rencontré les rescapés Ginette Kolinka, Léon Placek, Larissa Cain, Yvette Levy et Judith Elkan-Hervé dans le film Les Immortels

Vue de l’exposition Les Immortels. @ Mémorial de la Shoah - Photo  Laurent Bagnis

mercredi 25 juin 2025

« La Collection Nahmad. De Monet à Picasso »

Le musée des impressionnismes Giverny présente l’exposition « La Collection Nahmad. De Monet à Picasso ». 
« Une sélection d’une des collections privées les plus prestigieuses au monde », celle de la famille juive monégasque Nahmad originaire d'Alep (Syrie). « De Monet à Picasso, de Degas à Renoir, une soixantaine d’œuvres des plus grands noms de l’histoire de l’art de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ». 

« L’atelier en plein air. Les Impressionnistes en Normandie
Le monde d'Albert Kahn. La fin d'une époque
Paul Rosenberg (1881-1959)
« Une élite parisienne. Les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939) » par Cyril Grange

Les Nahmad, une famille de collectionneurs 
La famille juive Nahmad est originaire d'Alep (Syrie). La patriarche, Hillel Nahmad, était un banquier sépharade. A la suite du pogrom en 1947, il se réfugie, avec sa famille à Beyrouth (Liban).

De nouveau, quand la situation des juifs devient délicate, Hillel Nahmad et ses trois fils, Joseph (Giuseppe), Ezra et David, s'installent au début des années 1960 à Milan (Italie). Ils s'intéressent à l'art et ouvrent la galerie Helly Nahmad, sur l'avenue Madison, près d'un palace pour attirer la clientèle huppée, amateure d'art. Curieusement, la judéité de ces collectionneurs est occultée dans le dossier de presse.

« Parfois présenté comme « l’homme aux milliers de tableaux », le marchand d’art David Nahmad est l’un des plus grands collectionneurs au monde. »

« En 1959, Joseph Nahmad, dit « Joe », l’un des frères de David Nahmad, achète un premier tableau de René Magritte, La Légende des siècles. Sa collection, qui a commencé à se constituer dans les années 1950, regroupe déjà des tableaux, des meubles anciens et des antiquités. Elle comptera aussi des œuvres d’artistes italiens comme Lucio Fontana et Giorgio de Chirico, mais aussi Paul Gauguin. »

« Dans les années 1960, David Nahmad commence à assister son frère au cours de ventes aux enchères à Paris et à Londres. Tous deux ouvrent avec leur frère Ezra une galerie d’art à Milan, la Galleria Internazionale. »

« Lors d’un voyage à Paris, en 1969, les frères Nahmad rencontrent le marchand Daniel-Henry Kahnweiler, qui se montre admiratif de leur enthousiasme et de leur audace. Une relation commerciale et amicale s’établit alors entre le marchand parisien et les frères Nahmad, qui proposeront désormais à la vente dans leur galerie des œuvres cubistes, en particulier de Picasso, Braque, Léger et Gris. À la même époque, ils font la connaissance du collectionneur et marchand Aimé Maeght, auprès de qui ils achèteront des œuvres de Giacometti, Chagall, Miró et Kandinsky. Leur collection se développera au fil des années grâce à des ventes et à des achats successifs. »

« David Nahmad est bien plus qu’un collectionneur : il est un passeur de beauté. Depuis les années 1960, il a constitué avec son frère Ezra un ensemble d’œuvres unique, porté par une passion sincère et un respect profond pour les artistes qu’il admire. Contrairement à bien des collectionneurs, souvent jaloux de leurs trésors, David Nahmad et sa famille ouvrent généreusement les portes de leur univers. Leurs chefs-d’œuvre voyagent à travers le monde, et les institutions françaises ont souvent eu le privilège de les accueillir. »

« Au cœur de cette collection foisonnante bat une passion indéfectible pour l’art moderne, avec Pablo Picasso comme figure tutélaire. Le maître espagnol, avec sa liberté d’esprit et son génie renouvelé, inspire David Nahmad dans sa quête des œuvres les plus rares et les plus puissantes. »

« Mais d’autres grands noms résonnent dans cet ensemble, tels que ceux d’Henri Matisse ou de Claude Monet. »

Parcours de l'exposition
« Pour cette exposition au musée des impressionnismes Giverny, un parcours inédit a été imaginé autour du mouvement impressionniste, mêlant chefs-d’œuvre connus et d’autres plus surprenants. »

« Après une introduction autour des précurseurs Eugène Delacroix et Jean-Baptiste-Camille Corot, c’est Alfred Sisley, figure trop souvent reléguée au second plan, qui occupe ici une place de choix. Ses paysages lumineux de la Seine et du Loing témoignent de l’importance de son rôle dans les débuts de l’impressionnisme. »

« Camille Pissarro, peintre des humbles, dévoile quant à lui des scènes empreintes de poésie où paysans et travailleurs prennent vie ».

« Edgar Degas, de son côté, invite à contempler danseuses et baigneuses dans des pastels vibrants, tandis que ses sculptures de chevaux révèlent une autre facette de son talent. »

« Pierre-Auguste Renoir, maître des tendres portraits féminins, séduit par la chaleur et l’humanité qui émanent de ses toiles. Une rare série de portraits de son neveu Edmond, exposée ici, témoigne de son goût pour les liens familiaux. »

« Claude Monet, figure centrale de l’exposition, incarne l’âme de l’impressionnisme et son évolution vers la modernité. Des paysages d’Argenteuil aux mythiques Nymphéas, en passant par ses voyages dans le .ord norvégien, ses toiles capturent une lumière et une émotion qui transcendent leur époque. »

« Les racines italiennes des Nahmad s’expriment dans des œuvres fascinantes du XIXe siècle italien, comme les portraits élégants de Giovanni Boldini, les scènes militaires peintes par le macchiaioli Giovanni Fattori ou encore la touche impressionniste de Federico Zandomeneghi. Mais la collection sait aussi surprendre, dévoilant un intérêt marqué pour le symbolisme, avec les œuvres oniriques de Gustave Moreau ou d’Odilon Redon. Ces toiles, entre rêve et mystère, annoncent à leur manière les révolutions esthétiques du siècle suivant. »

« L’exposition s’achève par les figures emblématiques d’Amedeo Modigliani, d’Henri Matisse et bien sûr de Pablo Picasso. »

« À travers cette sélection rare et précieuse, la collection Nahmad et le musée des impressionnismes Giverny nous invitent à une célébration de l’art, où chaque oeuvre est une fenêtre ouverte sur l’histoire et l’émotion. Un voyage qui promet d’émerveiller tous les amateurs de la beauté. »

Le commissariat est assuré par Cyrille Sciama, Directeur général du musée des impressionnismes Giverny, conservateur en chef du patrimoine.

Curieusement, le dossier de presse n’indique pas que la famille Nahmad est juive.

L’impressionnisme 
« La sélection de peintures impressionnistes de la collection Nahmad présentées à Giverny permet de donner un aperçu des enjeux de la représentation du paysage au sein du groupe impressionniste des années 1870 jusqu’à la fin de la décennie 1890, à travers des œuvres d’Alfred Sisley, de Camille Pissarro et de Claude Monet. »

« Ami de jeunesse de Monet, Sisley accompagne le mouvement impressionniste depuis ses débuts, et partage avec ses amis un goût pour la nature et pour le travail sur la lumière, qu’il développe à travers des vues du Loing et de la Seine. Cinq de ses paysages sont exposés à Giverny, aux côtés de deux œuvres de Camille Pissarro. S’il exalte le travail des champs et la vie rurale, ce dernier aime également voyager, notamment à Londres où il rend visite à son fils Lucien. Présentée à Giverny, l’une des œuvres qu’il exécute à Londres est représentative de sa technique dans les années 1890, qui oscille entre le pointillisme et les leçons de l’impressionnisme des années 1870. Il n’est par ailleurs guère étonnant d’admirer autant de peintures majeures de Monet dans la collection Nahmad. Le père de l’impressionnisme a tant inspiré le XXe siècle que le lien avec la modernité paraît naturel. L’ensemble exposé à Giverny permet d’appréhender les aspects essentiels de sa carrière, depuis les années 1870 avec des vues d’Argenteuil, jusqu’à la fin de la décennie 1890 à travers une toile spectaculaire consacrée aux célèbres Nymphéas, en passant par des paysages de neige et de la côte Normande. » 

« La collection Nahmad réunit également des chefs d’oeuvre impressionnistes consacrés aux figures et portraits, et permet de comparer les oeuvres d’Edgar Degas dans les années 1880-1890 et de Pierre-Auguste Renoir autour de 1890-1900, à un moment pour l’un comme pour l’autre où leur art est reconnu, tout en montrant comment un artiste de la génération suivante, Henri de Toulouse-Lautrec, prolonge et revisite les innovations impressionnistes. L’ensemble d’oeuvres de Degas présenté à Giverny rend compte de sa riche production consacrée aux femmes à leur toilette, tout en témoignant aussi de son goût pour les thèmes de la danse, des courses de chevaux et du portrait. On y retrouve aussi un ensemble exceptionnel de portraits de Renoir, illustrant la prédilection de l’artiste pour les figures féminines et les effigies enfantines, desquelles se dégage un profond sentiment d’humanité. » 

Le XIXe siècle italien
« En découvrant la collection Nahmad, peu d’amateurs auraient deviné une présence aussi importante d’œuvres d’artistes italiens du XIXe siècle. »

« La sélection proposée à Giverny permet d’avoir un petit aperçu de la créativité de la Péninsule autour des Macchiaioli (les « tachistes ») dans les années 1870, jusqu’au début du XXe siècle avec Giovanni Boldini, star de son vivant et peintre révéré de l’Europe mondaine. Dans les années 1860, à Florence, un groupe d’artistes adopte le surnom « Macchialioli » comme un emblème – le terme péjoratif devenant symbole de fierté et d’identité, comme le revendiqueront les impressionnistes dix ans plus tard. Leurs touches sont apparentes, conçues comme des taches de couleurs. Ils s’intéressent aux sujets de la vie paysanne, aux scènes de genre, mais aussi aux paysages de Toscane. Leur traitement de la lumière est particulier, lui donnant un éclat spécifique. Surtout, ils sont tous de fervents combattants pour l’unité italienne, inscrits dans le mouvement du Risorgimento qui voit l’affirmation d’une identité nationale. Giovanni Fattori est l’un des plus importants représentants du groupe. À la fin des années 1850, il expérimente ses premières œuvres de macchia, en peignant des soldats français mobilisés le long de l’Arno. Les trois peintures de l’artiste présentées à Giverny sont représentatives de ses recherches formelles, et de sa touche vibrante qui fait merveille pour rendre les éclats de lumière sur le sol ou le ciel. »

« Les liens des artistes italiens avec la France sont nombreux, et bien d’entre eux sont venus rencontrer des peintres français à Paris, devenant leurs amis. C’est le cas de Federico Zandomeneghi, très proche d’Edgar Degas. Son goût le porte vers des sujets féminins, des figures vues dans leur intimité, plongées dans un monde intérieur inaccessible. À cet égard, La Corbeille de géraniums est caractéristique de ses recherches artistiques. La sélection d’œuvres présente aussi un tableau de Giovanni Boldini, immense portraitiste de la fin du XIXe siècle, qui témoigne de son style vibrant et de sa touche virtuose. Ami de Degas, il se détache des Macchiaioli pour présenter un style plus libre, dissolvant le sujet dans des touches diluées. Son extraordinaire Portrait de Signora Diaz Albertini témoigne admirablement de son style tardif. »

Le symbolisme 
« À la fin du XIXe siècle, alors que les peintres impressionnistes imposent sur la scène artistique leur perception de la nature et du monde, émerge un nouveau mouvement pictural, plus attaché à la représentation des idées que de la réalité sensible, plus intéressé par l’imagination et le rêve que par le matérialisme de la société moderne. »

« Au sein de ces deux camps, on connaît le goût de la famille Nahmad pour la peinture impressionniste. »

« Mais il est plus étonnant de trouver, dans la collection, des trésors de la peinture symboliste, un corpus cohérent et choisi d’oeuvres de Gustave Moreau et d’Odilon Redon. Plusieurs oeuvres de Moreau sont réunies au sein de la collection Nahmad, dont neuf sont exposées à Giverny. Elles témoignent aussi bien de son intérêt pour les thèmes mythologiques que de son attrait pour les scènes religieuses. Ses compositions permettent au paysage de se déployer dans des jeux de couleurs et de lumières irréelles, qui confinent au domaine du rêve et de l’imaginaire. La Douleur d’Orphée pousse encore plus loin la liberté dans le traitement de la couleur, caractéristique des aquarelles de Moreau qui annoncent les voies de la peinture moderne, au tournant du XXe siècle. Professeur à l’école des Beaux-Arts dès 1892, il aura pour élèves les futurs fauves Henri Matisse ou Albert Marquet, à qui il transmettra le goût de la liberté et des expérimentations chromatiques. »

« La collection Nahmad possède plusieurs œuvres de Redon, autre artiste majeur du mouvement symboliste. L’ensemble présente des compositions lumineuses aux couleurs éclatantes, qui contrastent avec les Noirs de sa première période. Ses premières œuvres sont en effet des dessins ou des gravures teintées de noir, peuplées de créatures hybrides nées des cauchemars et de l’inconscient. À partir des années 1890, avec la naissance de son fils Arï en 1889 et la multiplication des expositions et des critiques favorables, le monde de Redon se pare de mille couleurs, quitte le cauchemar pour emprunter la voie du rêve. C’est à cette deuxième période qu’appartiennent les créations de l’artiste réunies dans la collection Nahmad et exposées à Giverny. Par sa palette délicate et son caractère méditatif, son art inspirera les périodes bleue et rose du jeune Pablo Picasso, avant d’être redécouvert par les surréalistes. » 

Vers la modernité 
« Entre octobre 2011 et janvier 2012, la Kunsthaus de Zurich présentait la première exposition entièrement consacrée à la collection Nahmad, une sélection d’environ 110 œuvres couvrant la période allant de 1870 à 1970. Au sein du parcours, le nombre important de toiles du XXe siècle soulignait l’orientation résolument moderne de la collection ».

« À Giverny, la sélection d’œuvres se concentre davantage sur l’art du XIXe siècle, autour du mouvement impressionniste et de ses suites. À la fin du parcours, un choix de trois œuvres phare du début du XXe siècle vient rappeler ce qui constitue le cœur de la collection Nahmad, en même temps qu’il apporte une conclusion, ou une ouverture, à cette histoire de la modernité qui va d’Eugène Delacroix à Pablo Picasso, en passant par l’impressionnisme. »

« La Jeune fille à la chemise rayée est un chef-d'œuvre d’Amedeo Modigliani, et incarne la quête inlassable de l’artiste pour la représentation d’une beauté universelle et atemporelle. Elle est représentative de son style unique, basé sur des formes allongées, sur des compositions planes, sur des visages mélancoliques et des regards empreints de silences. »

« La collection Nahmad compte de nombreux chefs-d'œuvre d’Henri Matisse, des nus, paysages, intérieurs et portraits qui témoignent de la diversité de sa production, et de la liberté dans ses recherches sur l’usage de la couleur. Sa Leçon de piano présentée à Giverny, aux harmonies chromatiques audacieuses, est placée sous l’influence de Pierre-Auguste Renoir, dont les différentes versions de Jeunes filles au piano constituent des icônes de l’art de la fin du XIXe siècle. Les recherches de Renoir, notamment ses études sur l’intégration entre les figures et le décor, eurent également un impact sur les réflexions de Picasso. »

« Son Petit Pierrot aux fleurs exposé à Giverny conclut le parcours de visite et évoque irrésistiblement les tendres portraits d’enfants de Renoir, si nombreux dans la collection Nahmad. »

« Un dialogue constant s’instaure ainsi entre les toiles de Delacroix, Sisley, Pissarro, Degas, Monet, Renoir, Boldini, Moreau, Redon, Matisse ou Picasso… réunies au sein de cette collection exceptionnelle, elles semblent toutes nous raconter une même histoire, celle de la libération de la couleur et des formes, celle des différentes voies empruntées par la modernité en peinture, à l’aube du XXe siècle. » 


Les œuvres emblématiques décryptées 

Claude MONET (1840-1926) Canotiers à Argenteuil, 1874 Huile sur toile, 61,9 x 80 cm © Collection Nahmad 
« Cette image des rives d’Argenteuil, dans la banlieue parisienne, renvoie aux plus heureuses de l’impressionnisme. Installé dans cette petite ville tranquille en 1872, Claude Monet y résidera jusqu’en 1878, avant de s’installer à Vétheuil. Alors qu’il souffre de nombreuses difficultés financières, et bien que soutenu par son marchand Paul-Durand Ruel, l’artiste choisit de développer un ensemble de vues de la Seine près de sa maison. Il espère séduire les amateurs avec ces œuvres colorées aux motifs pittoresques. Attiré par l’animation du quai, Monet s’intéresse aux variations lumineuses créées par les régates. Comme son ami Gustave Caillebotte, grand navigateur, le peintre représente ici un canot près d’un ponton, toutes voiles dehors. Fasciné par les mouvements du bateau qui donnent un aspect irisé à la Seine, Monet construit sa peinture selon de grands triangles (les voiles), des droites marquées (le ponton, les avirons), avec une ligne d’horizon assez haute. Tout ceci reflète son intérêt pour l’estampe japonaise qu’il collectionne avec passion ». 

Federico ZANDOMENEGHI (1841-1917) La Corbeille de géraniums, vers 1901, Huile sur toile, 91 x 60 cm © Collection Nahmad
 
« En 1862, Federico Zandomeneghi quitte sa ville natale de Venise pour s’installer à Florence. Il s’y lie d’amitié avec le groupe des Macchiaioli, et adopte leur approche picturale basée sur des « taches » de couleurs et sur un intérêt marqué pour la représentation de la lumière. En 1874, le peintre arrive à Paris, où il devient un membre actif du groupe impressionniste avec qui il exposera à partir de 1879. Il est particulièrement proche d’Edgar Degas, de Camille Pissarro et de Pierre-Auguste Renoir. Ses œuvres, parmi lesquelles cette Corbeille de géraniums, sont au croisement de ces influences multiples. L’artiste partage ainsi avec Degas un attrait pour la représentation de figures féminines plongées dans leur univers ; avec Pissarro l’intérêt pour le plein air et le travail par petites touches hachurées ; avec Renoir enfin, le goût pour les harmonies chromatiques lumineuses et chatoyantes. Zandomeneghi donne à cette oeuvre la fraîcheur d’un pastel, technique qu’il maîtrise particulièrement, au même titre que son ami Degas. Les petites touches de couleurs vives ne sont également pas sans rappeler les liens de l’artiste avec les recherches des Macchiaioli. Il représente ici une femme à l’ombrelle, thème récurrent dans la peinture impressionniste et néo-impressionniste – que l’on pense à celle de Claude Monet (1886, Paris, musée d’Orsay) ou à celle de Paul Signac (1893, Paris, musée d’Orsay). Comme chez Signac, l’ombrelle rouge est ici le point central de la composition. Zandomeneghi s’intéresse à l’accord entre la figure et son environnement, à travers des harmonies qui font dialoguer le massif de fleurs rouges et l’ombrelle ; des éléments végétaux qui encadrent la composition de part et d’autre ; et des jeux d’ombre et de lumière qui font contraster de petites touches de violet et de jaune ». 

Odilon REDON (1840-1916) Figure portant une tête ailée (La Chute d’Icare), vers 1876, Pastel sur papier marouflé sur panneau, 42,8 x 44,8 cm © Collection Nahmad
« Qu’elles soient identifiées – tête du géant Goliath présentée par David, du dieu ailé Mercure ou de Saint Jean-Baptiste – ou anonymes, les têtes coupées, posées sur une surface ou flottant dans les airs, constituent l’un des motifs obsessionnels qui parcourent l’oeuvre d’Odilon Redon. Dans les années 1870, elles sont exclusivement traitées en noir, au sein de dessins ou de gravures qui témoignent de leur dimension inquiétante. Cette oeuvre colorée a appartenu à Émile Bernard, et constitue un exemple très précoce des recherches de Redon dans le domaine du pastel. Car, traditionnellement, on considère que la couleur fait irruption dans son art à partir des années 1890, après la naissance de son fils Arï. Mais ce pastel aux couleurs éclatantes a été rapproché de plusieurs dessins noirs datés des années 1876-1878, et qui reprennent aussi bien le dessin de la tête que de la pose du personnage qui la retient. Les dimensions de l’oeuvre, ainsi que le cercle parfait de l’arrière-plan, peuvent par ailleurs être rapprochés d’une autre composition de l’artiste, Mélancolie (1876, The Art Institute of Chicago). Dotée de deux yeux bleus grand ouverts, cette tête coupée pourrait être un symbole d’intelligence supérieure et de clairvoyance. Pourtant, la juxtaposition des ailes et du cercle doré évoque également le motif de la chute d’Icare, symbole de démesure et d’arrogance, traité à plusieurs reprises par l’artiste au fil de sa carrière. » 

Henri MATISSE (1869-1954) La Leçon de piano, 1923 Huile sur toile, 65 x 81 cm © Collection Nahmad 
« Acquise auprès de l’artiste par le marchand Georges Bernheim en 1924, cette peinture d’Henri Matisse est représentative de ses « années niçoises ». Installé à Nice en 1921 dans un appartement et un atelier 1 place Charles-Félix, Matisse développe un ensemble d’œuvres très colorées prenant son entourage pour modèle. L’oeuvre dresse le portrait au piano d’Henriette Darricarrère et ses deux jeunes frères, Paul et Jean. Henriette, que Matisse rencontra en 1920 quand elle avait 19 ans, était danseuse, mais pratiquait aussi la peinture, jouait au piano et au violon, talents encouragés par le peintre. Alors que Matisse aimait à représenter la mer, souvent depuis le balcon et la fenêtre de son appartement, il se concentre ici sur l’intimité d’un intérieur. Les protagonistes sont perçus avec tendresse et proximité. Henriette, au profil régulier, bien droite, joue ; l’un de ses frères derrière elle l’écoute et l’autre lit. Les motifs décoratifs sont complémentaires : au rose rayé de blanc du fauteuil répond le rouge vif du paravent. La perspective est habilement rendue par le piano vu légèrement en plongée, alors que la porte fermée et le tapis complètent la composition. Henriette fut le modèle préféré de Matisse pendant sept ans, jusqu’en 1927, durant sa période niçoise. L’influence de Pierre-Auguste Renoir est perceptible dans le traitement de la figure et des couleurs, peintre que Matisse admirait et qu’il rencontra en 1917 à Cagnes, non loin de Nice. Une franche amitié naquit entre les deux artistes jusqu’au décès de Renoir en 1919. »


Du 28 mars au 29 juin
99, rue Claude Monet 27620 Giverny France 
Tél. : 33 (0)2 32 51 94 65
Tous les jours, de 10h à 18h (dernière admission 17h30).
Visuels : 
En couverture Claude MONET (1840-1926), Canotiers à Argenteuil (détail), 1874 Huile sur toile, 61,9 x 80 cm © Collection Nahmad

Eugène DELACROIX (1798-1863) Juive de Tanger en costume d’apparat, 1835 Huile sur toile, 35 x 26 cm Collection Nahmad © Collection Nahmad-

Pierre-Auguste RENOIR (1841-1919) Jeune fille se peignant, vers 1891-1892 Huile sur toile, 46,4 x 37,5 cm Collection Nahmad © Collection Nahmad