lundi 14 décembre 2015

« Nu parmi les loups » de Frank Beyer


Arte diffusera les 14 et 18 décembre 2015 « Nu parmi les loups » (Nackt Unter Wölfen), film de Frank Beyer (1963). L'adaptation du Nackt unter Wölfen, roman de Bruno Apitz qui s'était inspiré d'une histoire vraie : un enfant Juif polonais a été caché et protégé par l'Organisation communiste clandestine au camp de concentration de Buchenwald. Un fait éclairé par une historiographie évolutive.


Au camp de concentration nazi de Buchenwald, près de Weimar (Allemagne), les prisonniers du camp de concentration veulent encore croire à la fin de la guerre et à l’écroulement du national-socialisme. Certains préparent même la libération du camp au sein » du Comité International clandestin (CIC), aux membres communistes. Un « événement inattendu vient bouleverser le quotidien : dans une valise amené par un déporté polonais Juif appelé Jankowski, des détenus découvrent un petit enfant juif » âgé de trois ans venant du ghetto de Varsovie et dont les parents sont été tués à Auschwitz. « Que faire ? La décision de le cacher pour le soustraire aux SS redonne sens à la vie des prisonniers, parcelle d’espoir dans un univers de terreur ».

Produit par la Defa, société de production de la République démocratique allemande (RDA) en 1963, « Nu parmi les loups » a été primé au Festival international du film de Moscou (1963) – Frank Beyer distingué comme Meilleur réalisateur – et de la RDA.

La réalisation de Frank Beyer « respecte l’esprit de l’œuvre, une étude nuancée de la psychologie des bourreaux et des victimes ». Quant aux acteurs, Erwin Geschonneck « donne au personnage principal de Krämer, le chef du mouvement de résistance à l’intérieur du camp, une dimension et une aura hors du commun, et Armin Mueller-Stahl campe André Höfel, déporté courageux qui protège l’enfant.

Echanges de victimes
Diffusé aux Etats-Unis en 1967 et en France en 1971, ce film est adapté du roman Nackt unter Wölfen de Bruno Apitz (1900-1979), militant communiste interné au camp de Buchenwald pendant huit ans (1937-1945). Après 1945, Bruno Apitz a entamé une carrière de rédacteur et dramaturge au sein d’un organisme culturel public de RDA, puis de manière indépendante dès 1955.

Publié en RDA 1958 et en France par Les éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Louis Aragon en 1961, ce roman, traduit en 30 langues « relatait un fait authentique » - l’histoire du petit enfant Juif polonais, Stefan Zweig - et avait en exergue ce texte : « Je salue ici nos camarades de combat de toutes les nations que, sur la route du sacrifice, nous avons laissés mort au camp de Buchenwald. En souvenir d'eux j'ai donné à plusieurs personnages de ce livre leur nom ». Le quotidien communiste français L’Humanité l’a publié en feuilleton. Les éditions Denoël ont réédité ce roman sous le nouveau titre L’Enfant à la valise. En 2015, diffusé pour le 70e anniversaire de la libération des camps, téléfilm L’enfant de Buchenwald s’est inspiré de cette histoire.

Enfant juif polonais âgé de trois ans et demi, Stefan Zweig était le seul enfant déporté au camp de concentration de Buchenwald. Son père Zacharias Zweig était parvenu à le dissimuler dans un camp de travail polonais, puis à l’amener dans ce camp allemand où la résistance interne est dirigée par les communistes allemands… Ceux-ci avaient lutté contre les droits communs internés pour s’emparer des principaux postes de pouvoir dans l’administration du camp, « le « revier » (le dispensaire) comme les bureaux décidant des affectations et des convois où se jouaient la vie ou la mort du déporté ». « Si j’avais réussi à le protéger jusque-là, c’était un symbole de la résistance contre Hitler et à leurs yeux il méritait d’être sauvé», a expliqué le père, Zacharias Zweig, dans ses mémoires. L’organisation clandestine a substitué au nom de Stefan Zweig, inscrit sur la liste des déportés au camp d’Auschwitz un autre nom.

Depuis 1945, les sensibilités et l’historiographie ont évolué. « A l’âge des héros a succédé celui des victimes. Ce qui était un acte de résistance antifasciste est aujourd’hui vu en Allemagne comme une infamie, d’autant que celui qui partit pour la mort à la place de Stefan était un Tsigane de 16 ans, Willi Blum. Dans le nouveau mémorial du camp situé près de Weimar et édifié après la chute du Mur, son nom est flanqué du mot « Opfertausch » (« échange de victimes »), comme s’il en portait la responsabilité. Les médias se sont déchaînés ». En 2012, Stefan Zweig a poursuivi en justice à Berlin le responsable du mémorial pour que soit ôté le vocable infamant associé à son nom.

Une vie contre une autre. Echange de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald de Sonia Combe a pour trame cette « histoire emblématique ». Un livre qui « bouleverse nombre d’idées reçues et de postures manichéennes ». «Bien que le recours à l’échange ait traversé la littérature mémorielle et que nombre de témoignages y aient fait référence, ce moyen de survie correspond à une impasse de l’historiographie des camps», a rappelé l’historienne, auteur notamment d’un livre essentiel sur la Stasi (Une société sous surveillance, Albin Michel, 1999), service de police politique de RDA, et d’une étude sur l’exploitation des archives (D’est en ouest, retour à l’archive, Publications de la Sorbonne, 2013).

Le recours à la substitution ne surgit pas de l’oubli. Il a été évoqué par d’anciens déportés du camp de Buchenwald : Eugen Kogon dans L’Etat SS, David Rousset dans Les Jours de notre mort, le romancier et ministre de la Culture Jorge Semprun dans Le Mort qu’il faut, et Stéphane Hesselfaux Juif, faux survivant de la Shoah, faux co-rédacteur  de la Déclaration universelle des droits de l'homme, « faux grand homme  » - « modeste carrière de jeune résistant de bureau, qui a vécu à Londres de mai 1941 à la fin mars 1944 », « courte action dans la Résistance sur le sol français a duré trois mois et neuf jours, du début d’avril 1944 au 9 juillet 1944 » (Pierre-André Taguieff) -, dans ses souvenirs.

Mais « au fur et à mesure qu’Auschwitz, centre d’extermination où ce type de survie était impossible, remplaça dans l’imaginaire collectif le camp de concentration de Buchenwald comme archétype du camp nazi, cette thématique fut peu à peu oubliée. Et ce d’autant plus facilement qu’elle est profondément dérangeante car elle se focalise sur ce que Primo Levi appelait « la zone grise », celle de l’ambiguïté et du choix pour la survie dans des conditions extrêmes. « Elle brise la vision d’une société concentrationnaire homogène composée de victimes entourées de bourreaux », a observé Sonia Combe.

« L’organisation de résistance clandestine voulait maintenir les positions de pouvoir acquises et chaque groupe national visait à protéger les siens autant que faire se peut. Un choix assumé que défendit par exemple le communiste français Marcel Paul lors d’un procès dans l’immédiat après-guerre où il revendiquait « en patriote » s’être activé pour préserver le maximum de Français, y compris non communistes », dont l’avionneur français juif Marcel Dassault.

« Si nous abandonnions nos positions pour garder les mains propres, nous devenions indirectement les meurtriers de nos camarades », résumait un cadre de la résistance communiste allemande. En RDA, de retour de Moscou (Union soviétique), les dirigeants communistes se sont méfiés des anciens des camps de concentration.

A partir du milieu des années 1950, avec la déstalinisation, Berlin-Est a opté pour un autre discours. Le « symbole en fut le roman, d’abord bloqué, Nu parmi les loups, écrit par un ancien de Buchenwald, Bruno Apitz, qui racontait, en l’enjolivant beaucoup, l’histoire du petit Stefan Zweig que la résistance du camp décidait de sauver au risque de mettre l’organisation en péril. Ce fut un best-seller ». (Marc Semo, Libération, 22 janvier 2014)

Nouveau revirement dans les années 1990, avec l’ouverture des archives après la fin du mur de Berlin, la disparition du régime communiste.

« Le secret qui a frappé la zone grise dans l’univers des camps a eu pour effet pervers qu’une fois celle-ci dévoilée, c’est tout le comportement des communistes et des antifascistes qui a été mis en doute et condamné », a remarqué Sonia Combe. Les travaux historiques dans l’Allemagne réunifiée se sont concentrés « sur les horreurs commises dans les camps par les communistes, dont le plus emblématique fut l’Antifascisme épuré : les kapos rouges à Buchenwald, ouvrage collectif dirigé par Lutz Niethammer ». Dans son roman Anders inspiré de l’enfance de Stefan Zweig, Hans Joachim Schädlich stigmatise « l’immoralité de son sauvetage » : « Les communistes importants dans le camp étaient des Allemands, que signifiait pour eux un Tsigane ? »

Sonia Combe a déploré « cette adéquation entre le discours savant et le discours dominant postcommuniste » en Allemagne, soulignant que « l’histoire « épurée » est-allemande autour de la résistance à Buchenwald était moins contraire à la vérité historique que les mythes de l’Ouest sur l’armée et la diplomatie étrangères au génocide, qui furent dominants jusqu’aux années 90 pour la Wehrmacht et jusqu’en 2010 pour le ministère des Affaires étrangères ».

Sonia Combe "fait de Buchenwald un cas unique, oubliant que, dans d'autres camps, le Auschwitz pour Polonais notamment, comme le met en lumière le rapport Pilecki (cf. Déporté volontaire à Auschwitz, Champ Vallon, 2014), des organisations de Résistance, pas nécessairement communistes, furent confrontées aux mêmes dilemmes. Car si les résistants investissent les postes de la hiérarchie des détenus, affirmant qu'ils souhaitent organiser ces derniers pour une insurrection qui n'eut lieu nulle part, l'organisation de Résistance tend inévitablement à se préserver et à préserver d'abord les siens. La stratégie de survie des uns se solde nécessairement par la mort des autres". (L'Histoire, n°400, juin 2014)


« Nu parmi les loups » par Frank Beyer
RDA, 119 min
Sur Arte les 14 décembre à 22 h 25 et 18 décembre 2015 à 2 h 05
Auteur: Bruno Apitz
Image : Günter Marczinkowsky
Montage : Hildegard Conrad
Musique : Joachim Werzlau
Producteur/-trice : Hans Mahlich
Scénario : Bruno Apitz, Frank Beyer
Production : DEFA-Studio für Spielfilme, Gruppe "Roter Kreis"
Avec : Erwin Geschonneck, Armin Mueller-Stahl, Krystyn Wójcik, Fred Delmare, Boleslaw Plotnicki, Viktor Awdjuschko, Gerry Wolff, Peter Sturm, Bruno Apitz, Jürgen Strauch, Wolfram Handel

Visuels : © Progress/Waltraut Pathenheime


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