dimanche 28 septembre 2014

Regards sur les ghettos


Le Mémorial de la Shoah a présenté l’exposition Regards sur les ghettos, peu didactique, et « islamiquement correcte ». « Près de 500 photographies peu connues de ghettos » en Europe dont les auteurs sont des photographes juifs, soldats allemands, propagande nazie… : une exposition aux regards pluriels », mais occultant notamment les ghettos au Maroc.
Provenant de collections en Europe, en Amérique du Nord ou en Israël, l’exposition « présente près de 500 photographies peu connues des ghettos, prises dans différents ghettos (plus de 400 ghettos existèrent) », indique le dossier de presse de cette exposition.

Or, l’Encyclopedia of Camps and Ghettos, 1933-1945: Ghettos in German-Occupied Eastern Europe (The United States Holocaust Memorial Museum, Indiana University Press, Collection Encyclopedia of Camps and Ghettos, 2012) dirigée par Geoffrey P. Megargee et Martin Dean, a recensé plus de 1 100   ghettos sous férule nazie en Europe de l’Est dans lesquels les Nazis ont assassiné des centaines de milliers de Juifs.

Vernissage presse
Lors du vernissage presse du 12 novembre 2013, interrogée par un journaliste, la commissaire de l’exposition  ignorait pourquoi le Mémorial de la Shoah organisait cette exposition. Une historienne du Mémorial est venue en renfort pour expliquer que le thème du ghetto est un éventuel thème possible chaque année, puis que l’année 2013 rappelle le 70e anniversaire de la liquidation de ghettos.

J’ai regretté publiquement l’absence d’une carte localisant tous les ghettos en début d’exposition et la carence, dans l’espace réservé à chaque ghetto évoqué, d’une carte situant la ville dont ce ghetto est illustré par une série de photographies. Réaction du Mémorial de la Shoah : la carte à l’entrée de l’exposition suffit : elle situe les villes des seuls ghettos photographiés. Pourtant, une carte de tous les ghettos aurait révélé une politique délibérée de création de ghettos, conçus comme une étape cruciale dans l’élimination des Juifs. Mais cela aurait contredit la thèse de cette exposition. 

« Pourquoi ne pas mentionner les Juifs contraints d’aller dans les Mellah, ghettos dans des villes marocaines ? », ai-je demandé.

Commissaire scientifique de l’exposition et professeur au département d'histoire juive et de la communauté juive contemporaine à l'Université hébraïque de Jérusalem, Daniel Blatman a distingué le mellah du ghetto : le ghetto visait à séparer les Juifs des chrétiens. « Et le mellah a séparé les Juifs des chrétiens et des musulmans », ai-je répliqué en soulignant que si le terme était différent, ghettos comme mellahs séparaient les Juifs des non-Juifs.

Et cet universitaire d’alléguer : « Les Juifs sont arrivés au Maroc, en terre d’islam ». Je lui rappelle que les Juifs étaient généralement des autochtones au Maroc, présents bien avant la conquête arabe.

Je me suis étonnée aussi de cette légende d’une photographie sur le ghetto de Varsovie: « Transport des morts par la société juive de pompes funèbres, la Hevra Kadisha. Transport of a body by the Jewish burial society, the Hevrah Kadisha ». J’indique que cette légende risque de laisser penser aux visiteurs, parfois ignorant du judaïsme, que la Hevra Kadisha est une SARL ou une SA, alors que la Hevra Kadisha est une « expression araméenne qui signifie : la sainte assemblée. Elle désigne l’ensemble des personnes, hommes et femmes, qui officient dans la préparation et l’organisation de l’inhumation) »… Pour Rachi, « l’accompagnement au dernier moment de la vie d’un homme se nomme bonté de vérité, parce qu’on ne cherche nulle récompense (de leur part)  ». La Hevra Kadisha  est une mitzva.

Il est pour le moins surprenant que personne, ni le traducteur, ni les commissaires de l’exposition, ni le directeur cet établissement Juif, n’ait relevé ces faits.

Sophie Nagiscarde, l’une des deux commissaires générales, m’a proposé de lui indiquer d’éventuelles autres erreurs pour les faire rectifier. Comment ses recherches historiques d’archives photographiques ne l’ont-elle pas amenée aux mellahs marocains au Maroc !?

A l’évidence, mes remarques ont gêné le Mémorial de la Shoah, dont le directeur Jacques Fredj a exprimé l’étonnement. Une autre journaliste a pourtant abondé en mon sens sur l’absence de cartes localisant chaque ghetto en Europe orientale dans chaque espace dédié. Peine perdue. 

Quant à l’absence de toute mention sur les ghettos au Maroc, Jacques Fredj a semblé se dédouaner en évoquant une exposition sur les Juifs de Tunisie - en 2002 - et un colloque vers 2012-2013 sur les Juifs d’Afrique du Nord. Deux manifestations en une dizaine d’années, cela suffirait ?! « Evoquer les mellahs dans cette exposition, mais vous n’y pensez pas ! On nous aurait dit que c’est ridicule de comparer les deux situations. Enfin, les Juifs en Europe ont été astreints aux travaux forcés, envoyés en camps d’extermination », assène Jacques Fredj. Je réplique : « Des Juifs ont été contraints de quitter leurs domicile pour survivre dans des mellahs marocains qui étaient des ghettos. Les Juifs d’Afrique du Nord ont eux aussi été contraints à des travaux épuisants, des dizaines de Juifs de Tunisie ont été déportés. Et le Mémorial de la Shoah a organisé un colloque dressant un parallèle entre la Shoah et le génocide commis contre les Tutsis et les Hutus modérés ». « Mais 800 000 Juifs sont morts dans les ghettos ! », s’insurge Jacques Fredj. Je reconnais le nombre plus élevé de Juifs tués lors de la Shoah sur le continent européens, et je souligne la pertinence d’inclure l’histoire des mellahs marocains dans celle globale des ghettos lors de la Seconde Guerre mondiale, que les Nazis ont occupé la Tunisie, loin du continent européen, neuf mois et non cinq ans, etc.

Un dialogue de sourds.

Cette exposition révèle le faible intérêt, voire l’ignorance ou le mépris pour l’histoire des Juifs ayant vécu dans les protectorats ou départements français d’outre-mer. Il s’ensuit non pas une concurrence des mémoires – l’histoire de ces Juifs est généralement occultée -, mais une histoire tronquée, peu compréhensible car « islamiquement correcte ». Ainsi, le site Internet du musée et mémorial aux Etats-Unis sur l’Holocauste  (USHMM), indique dans une page non actualisée  sur les ghettos : « La plupart des ghettos (situés uniquement en Europe orientale sous occupation allemande)… » Mais l’USHMM relève aussi que des Juifs marocains ont été contraints de quitter les quartiers européens pour se rassembler dans des mellahs (« In Morocco, Jews who had moved into European urban neighborhoods were forced to move back to the traditional Jewish quarters, known as the mellah”).

Ces carences informatives marquent l’échec de ces musées de la Shoah à écrire une histoire générale, précise et exhaustive des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale, et la faiblesse des donateurs qui n’exigent pas que soit retracée cette histoire.

Le « temps des ghettos »
« L’invasion de la Pologne en septembre 1939, marque le début de la Seconde Guerre mondiale. Dans les territoires annexés à l’Est, l’armée allemande rassemble les habitants juifs dans des ghettos très vite surpeuplés et insalubres ».

Le « temps des ghettos » est « considéré comme la première étape du processus génocidaire de la population juive d’Europe centrale. Ils furent liquidés en 1942-1943 et leur population conduite vers les centres de mise à mort pour y être assassinée ».

Alors que les dirigeants nazis ne divulgaient pas leur processus d’assassinats des Juifs d’Europe, de nombreux documents témoignent des ghettos instaurés par les Nazis. Ces images ont pour auteurs des « photographes dépendant du département du ministère de la Propagande allemande » et sont « souvent mises en scène à dessein de propagande antisémite ». D’autres « ont été prises par des civils juif ou polonais, photographes amateurs ou professionnels ». 

S’est ainsi constitué un « ensemble photographique » divers par ses auteurs. Propriété de collectionnaires privés ou d’archives publiques, cet « apport documentaire exceptionnel pour l’Histoire » permet « de retracer les étapes de la vie dans les ghettos ». 

L’exposition invite à analyser cet ensemble « avec précision et nuance », et « à questionner l’ambiguïté qui parfois présida à leur réalisation… Que sont ces images ? Propagande ? Témoignage ? Dénonciation pour l’Histoire ? Les réponses sont en partie données par le contexte de leur réalisation, les personnalités de leurs auteurs et bien sûr dans la lecture précise des clichés ».

La « création de ghettos pour les Juifs d'Europe orientale n’est pas le résultat d'une politique planifiée à l’avance. Certes, dès la fin des années 1930, certains dirigeants nazis (Heydrich, Göring et Hess) se sont penchés sur la nécessité de séparer totalement les Juifs allemands du reste de la société, mais ces idées ont été immédiatement abandonnées. On pensait alors que l’opinion allemande n'accepterait pas l’idée de ghettos et que, de surcroît, cela serait techniquement irréalisable. Mais après l’invasion de la Pologne en 1939, des centaines de ghettos sont progressivement mis en place pour y concentrer les Juifs du pays et, à partir de 1941, les Juifs des territoires conquis en Union Soviétique ». Avec plus d'un millier de ghettos, majoritairement en Pologne, on peut doute de l'absence de volonté nazie dans l'institution de ces ghettos.

Les buts des Allemands édifiant des ghettos : « rompre tous liens sociaux entre les Juifs et les autres populations, limiter leurs lieux d'habitation, leur liberté de circulation et surtout, les isoler de leur environnement extérieur. Les ghettos constituent aussi un dispositif administratif qui permet de centraliser le recrutement des Juifs pour le travail forcé ».

Les « premières instructions transmises aux autorités d'occupation en Pologne visent à regrouper les Juifs dans des quartiers spéciaux ; il s’agit en règle générale des quartiers dans lesquels ils résident déjà. Les besoins spécifiques des autorités d'occupation et certaines nécessités locales entraînent par ailleurs la mise en place progressive de ghettos isolés dans différentes villes. De nombreux ghettos sont clos et entourés d’un mur d’enceinte. D'autres sont ouverts jusqu'à la proclamation du couvre-feu. Certains ghettos connaissent la famine, les maladies, et la mortalité élevée ; dans d'autres, la vie quotidienne se déroule de façon plus décente ». Où ?

Le « ghetto devient un cadre de vie forcé où les victimes sont innombrables du fait de la politique nazie, mais il est aussi un cadre de vie dynamique, au sein duquel les Juifs luttent pour leur existence et pour la conservation de leur culture, jusqu'à l'évacuation des ghettos vers les camps d’extermination, à partir du printemps 1942 ». Certes, artistes Juifs des ghettos se sont efforcés de poursuivre leurs créations, le pédagogue Janus Korczak a veillé sur les enfants dont il avait la charge... Mais un « cadre de vie dynamique » !? Une expression pour le moins maladroite. Le Mémorial de la Shoah a-t-il relu son dossier de presse ?

« Parmi les fonds présentés, les photographies couleur ou noir et blanc des allemands Max Kirnberger, Willy Georg ou Heinrich Jöst, des photographes juifs Henryk Ross, Mendel Grossman ou George Kaddish. À travers une approche analytique et historique des photographies, il s’agit de retracer l’histoire de ce que furent l’enfermement et la mort lente de plusieurs centaines de milliers de Juifs dans les ghettos de 1939 à 1944. L’exposition s’articule autour de cinq thématiques : les photographes juifs dans les ghettos, les photographes de propagande nazie, révéler le Juif, le ghetto dans l’objectif nazi, les soldats allemands : photographes amateurs et l’authenticité des images ».


Jusqu’au 2 novembre 2014
Au Mémorial de la Shoah
17, rue Geoffroy–l’Asnier 75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Tous les jours sauf le samedi, de 10 h à 18 h, et le jeudi jusqu’à 22 h

Visuels :
Affiche
Hans Bibow, chef de l'administration allemande du ghetto (à gauche) et un Juif interné dans le ghetto. Ghetto de Lodz ca. 1940-1944.
Photo : Walter Genewein.
© Musée Juif de Francfort.

Articles sur ce blog concernant :

Les textes du dossier de presse d'où sont extraits ces textes de l’exposition sont rédigés par Daniel Blatman, Johann Chapoutot, Judith Cohen, et Daniel Uziel.

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