lundi 24 novembre 2014

Abel Pann. Œuvres de guerre (1915-1917). 60 estampes de la collection du Mahj


Dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) présente l’exposition éponyme réunissant 60 estampes réalisées de 1915 à 1917 par Abel Pann (1883-1963), illustrateur, caricaturiste et peintre souvent de la Bible. Souvent patriotiques, « ces œuvres-manifestes, dont le Mahj conserve une importante collection, évoquent les exactions de l’armée allemande sur le front occidental, mais aussi la dramatique situation des Juifs sur le front oriental ».


Loué « dans le monde Juif pour ses peintures sur les thèmes bibliques, Abel Pann (Kreslawka, 1883-Jérusalem, 1963) est l’auteur d’une œuvre peu connue, aussi multiple par ses supports (peintures, dessins, estampes) que par ses sujets (héros et scènes bibliques, judaïsme d’Europe orientale, scènes de Palestine, société française) ou que par ses tonalités (romantique, lyrique, caricaturale) », et détenue dans des collections publiques et privées, en Europe, aux Etats-Unis et en Israël.

"Sioniste convaincu"
Abel Pann est né Abba Pfeffermann en 1883, à Kreslawka (actuelle Lettonie), dans une famille Juive orthodoxe. Son père rabbin, Nahum Pfeffermann, est le directeur d’une yeshiva (école talmudique). 

En 1892-1893, le peintre Yehuda Pen de Vitebsk enseigne à Abel Pann les fondamentaux du dessin. Il a eu parmi ses élèves : Marc Chagall et Ossip Zadkine.

Adolescent, Abel Pann quitte le foyer familial. Il est recruté dans une imprimerie où il apprend le métier de graveur.

Il étudie à l’Académie des beaux-arts d’Odessa, et choisit de se spécialiser « dans la peinture, le dessin d’humour et la caricature, dont le portrait-charge ».

En 1898, il entre à l’Académie des Beaux-Arts d’Odessa. Il devient membre du parti étudiant et ouvrier Radical Poalei Zion, « ancré dans la mouvance sioniste ».

En 1903, après le pogrom de Kichiniev en actuelle Bessarabie, il se déplace « sur les lieux pour y réaliser des esquisses et documenter le massacre » grâce aux témoignages qu’il recueille, et de sa lecture de reportages de presse.

Il se fixe à Paris en 1905, et s’installe à la Ruche, dans le XVe arrondissement, près de la gare Montparnasse. Il se lie d’amitié avec des artistes de cette cité d’artistes qui abrite des foyers-ateliers de peintres, de sculpteurs, etc. Il complète sa formation artistique auprès de William-Adolphe Bouguereau.

En 1908-1911, Abel Pann crée des dessins satiriques pour des revues populaires illustrées : Le Rire, Mon Dimanche, etc. Parallèlement, il réalise des huiles et gouaches de scènes de la vie parisienne (Le Concert, 1911)

De 1912 à 1913, après avoir traversé l’Europe méridionale et l’Egypte, il séjourne en Eretz Israël, et à l’invitation de Boris Schatz (1867-1932), sculpteur lituanien et directeur-fondateur en 1906 de l’École des Beaux-arts de Bezalel à Jérusalem, donne des cours de peinture dans cette Ecole qu’il dirige brièvement pendant que Boris Schatz effectue une tournée de collecte de fonds. Abel Pann peint Jérusalem, qui suscite en lui un choc spirituel, visuel et artistique.

« Sioniste convaincu », il rentre à Paris en 1914 pour préparer son aliyah. On comprend mal pourquoi le MAHJ désigne Eretz Israël par « Terre sainte ».

La déclaration de guerre interrompt la mise en œuvre du projet sioniste d’Abel Pann.

De 1914 à 1917, Abel Pann « réalise des affiches populaires, destinées à éveiller le sentiment patriotique et à renforcer le moral des Français. Il s’inquiète aussi de la situation de ses coreligionnaires sur le front oriental ».

Dès « juillet 1914, les juifs subissent des exactions de la part de l’armée tsariste et de la population polonaise. Abel Pann dénonce ces persécutions par une impressionnante suite de dessins La Cruche de larmes, exécutés entre décembre 1915 et la fin de 1916 ». Cette série de 50 pastels sur ces pogroms dans les empires allemand et russe ainsi que dans la Pologne actuelle « s’inscrivent dans une vaste entreprise de documentation artistique de l’histoire Juive. Mais l’ambassadeur russe à Paris intervient pour en empêcher la publication » de ces œuvres émouvantes, mettant en cause le tsar », alors allié de la France.

Le MAHJ présente des « œuvres-manifestes », réalisées par Abel Pann en 1915-1917 et issues de sa collection. Ces œuvres figuratives, souvent patriotiques, illustrent les horreurs de la guerre commises par l’armée allemande sur le front occidental, ainsi que la situation tragique des Juifs victimes de massacres et autres violences sur le front oriental.

Dans ces œuvres, Abel Pann révèle sa ligne épurée, son effacement du décor pour mieux mettre en valeur la situation, son art pour susciter l’émotion en peu de mots, par une expressivité remarquable (Terreur), son empathie avec les victimes, les Juifs, soupçonnés de collaboration avec l’ennemi allemand et contraints à l’exil (Homeless), sa pudeur et sa préférence pour la suggestion. Les couleurs sont assombries, réduites à des noirs ou gris d’où émerge le rouge sang des blessures.

 « Le juif accusé par les nations réunies » illustre l’éternel bouc-émissaire. L’humour, l’ironie, affleurent dans certains dessins (Réquisition).

En 1917, convaincu que « les Juifs de la diaspora seront toujours perdants, Abel Pann part pour les Etats-Unis ». Son œuvre y rencontre un important succès.

En 1919-1920, Abel Pann expose à l’Art Institute de Chicago.

Il s’établit en Eretz Israël dès 1920. Il enseigne à l’école Bezalel (1921-1924) et initie une œuvre inspirée par la Bible. Pour représenter Rachel, Rébecca et autres femmes de la Bible en épouses-adolescentes, il choisit comme modèles de jeunes Juives yéménites ou bédouines. Il les fait poser, parées de bijoux et arborant des vêtements traditionnels de mariages.

En 1924, Abel Pann met un terme à sa fonction dans cette école afin de dédier tout son temps à la lithographie. Ses lithographies suscitent un engouement mondial. Abel Pann met son art au service d’une Bible qui témoigne du droit du peuple Juif sur sa Terre, et considère que son rôle consiste aussi à créer l’iconographie au document biblique.

Familier de Rembrandt, marqué par l’illustrateur britannique Aubrey Beardsley (1872-1898), les Nabis, Gustave Moreau et Odilon Redon, Abel Pann emprunte à l’orientalisme  du XIXe siècle.


Il s’inscrit dans un mouvement d’artistes Juifs en Palestine mandataire, tels Ephraïm Moses Lilien et Ze’ev Raban, attachés à représenter l’histoire biblique et influencés par l’Art Nouveau  ainsi que par le mouvement Symboliste.

Il expose ses œuvres en 1925 à la Wiener Secession, ou Sezessionsstil, courant de l'Art nouveau né en 1892 dans l’empire allemand, et en 1897 dans l’empire austro-hongrois, notamment à Vienne.

A Vienne, il épouse Esther Nussbaum, et achète une presse pour lithographies qu’il ramène à Jérusalem.

Dans les années 1940, Abel Pann débute une série de pastels très colorés illustrant des scènes de la Bible en soulignant les passions humaines des personnages bibliques.

Abel Pann décède en 1963 à Jérusalem.

          
Extrait d’« Autobiographie » d’Abel Pann (Paris, Éditions du Cerf, 1996, pp. 117-120)

« Au mois d’août 1914, je suis rentré à Paris pour y liquider mes affaires et retourner immédiatement à Jérusalem.
Le soir même de mon arrivée, on venait d’assassiner Jaurès et le lendemain la mobilisation fut déclarée.
À chaque instant, les journaux faisaient paraître des éditions spéciales sur la marche des affaires sur le front. Le gouvernement quitta Paris pour Bordeaux ; la population, affolée, fuyait la capitale. Paris était menacé. Après trois jours de voyage dans des voitures de marchandises, je pus atteindre Marseille, d’où je croyais pouvoir prendre un bateau pour la Palestine.
Mais à Jérusalem on me conseilla de rester là où j’étais, car là-bas on fuyait aussi…
Les détails des atrocités que l’envahisseur avait commises en Belgique puis en France furent tellement révoltants que je n’ai pas pu rester sans réagir. J’ai fait là-dessus tout un cycle de dessins et un éditeur marseillais les fit reproduire. […]
Pharaon, le contemporain de Moïse, était le premier antisémite. C’est lui qui a, le premier, lancé machiavéliquement la rumeur qu’il fallait se méfier des Juifs ; ils devenaient trop puissants et, en cas de guerre, ils pouvaient encore se joindre à l’ennemi. La suspicion, créant une atmosphère de défiance, produit toujours l’effet voulu. Une impression suffit ; on n’a pas besoin de preuves ; les preuves pourraient même gâter l’effet qu’on veut obtenir, car c’est trop précis et cela pourrait infirmer l’interprétation. Mais si l’on s’exclame : « Méfiez-vous ! » alors on ne demande plus rien, ça ne se discute plus, on se méfie, voilà tout.
Et voilà, que ce même cri a été lancé par les autorités russes à l’égard des Juifs qui peuplaient les régions limitrophes. En quelques heures, parfois immédiatement, on les chassait de leurs domiciles avec une cruauté qui dépasse l’imagination. Les jeunes étaient sur le front, c’était tout le reste qu’on menait comme les pires criminels. On vidait les hôpitaux, les maisons de retraite, les asiles d‘aliénés, seulement parce que c’était des Juifs. On acheminait d’une ville à l’autre, d’une région à l’autre des foules dans des trains à bestiaux. Des semaines entières, ils restaient là à attendre ordres et contrordres sur la destination de ces trains ; les enfants perdaient de vue leurs parents, s’égaraient on ne savait où. Quand ces trains là arrivaient dans une station où la population juive voulait apporter à leurs malheureux coreligionnaires des vivres, un cordon de gendarmes les chassait. On mourait là comme des mouches ; de nombreux perdaient la raison. Ce sont les Juifs qui étaient la cause de la défaite de l’armée…
D’autre part, dans les régions reconquises par les troupes russes, les cosaques surtout, et aussi les autres, aidés par des individus de bonne volonté, de la population chrétienne, ont fêté le retour de ces villes à la Russie en massacrant tous les Juifs, les torturant d’abord, bien entendu ; car tuer, c’est trop ordinaire, on s’y est déjà habitué durant la guerre. […]
Ces nouvelles sont parvenues à Paris via New-York. Des meetings, des protestations, etc. Qu’est-ce que ça fait ?! Dans cet état d’esprit, être assis et chercher des problèmes esthétiques serait grotesque. J’ai proposé alors à mon éditeur de faire un cycle sur ces événements. 
Je l’ai terminé vers la fin de l’année 1916, cinquante dessins. J’en ai fait une exposition dans mon atelier.
Un jour, mon éditeur arrive tout bouleversé en m’annonçant que l’ambassadeur russe, Jzvolsky, a eu vent du projet de la publication d’un album de ce cycle et a demandé au gouvernement la publication d’un album de ce cycle et a demandé au gouvernement français de l’interdire.
J’irais à New-York avec cette collection ».


Jusqu’au 30 novembre 2014
Dans le foyer de l’auditorium
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : (33) 1 53 01 86 60
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h. Dimanche de 10 h à 18 h


Visuels :
Affiche
La Tête de l’armée, Paris, Éditions « La Guerre », 1915
lithographie coloriée © Mahj

Concert de charité donné au bénéfice des mutilés et des veuves des légionnaires juifs
Affiche, Paris, 1916 – Photo Christophe Fouin © Mahj

Expulsion
1915-1917
Gravure à l’eau-forte et pointe sèche, impression sur vélin d’Arches
Photo Christophe Fouin © Mahj

La classe 1935 se débrouille
1915-1920
Lithographie coloriée
Photo Christophe Fouin © Mahj

La soif
Marseille, 1915-1916
Lithographie – Photo Christophe Fouin © Mahj

Le juif accusé par les nations réunies
1915-1920 – photo Hervé Lewandowski © RMN

Les quatre Matriarches
(1926). Collection d'Itiel Pann © Estate of the artist

La Tête de l’armée
Paris, Éditions « La Guerre », 1915
Lithographie coloriée – Photo Christophe Fouin
© Mahj

« Wagons à bestiaux », planche n°16 (1916) tirée du portfolio In the name of Czar
New York, 1921 – Photo Christophe Fouin © Mahj

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Les citations proviennent du dossier de presse.

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