mardi 9 février 2016

« Vers un islam d’Europe ? »


Sur Arte, Vox Pop, « magazine d'investigation européen » dominical  s’est interrogé en 2015 : « Vers un islam d’Europe ? » (Auf dem Weg zu einem europäischen Islam?) Présentée par John Paul Lepers, elle se compose d’interviews sur un sujet crucial. Rendu public le 31 janvier 2016, un sondage d'IPSOS a révélé la part importante des musulmans de France ayant des sympathies pour l'Etat islamique et al Qaïda ou refusant de se prononcer sur ces mouvements terroristes islamistes.

Le foulard islamique en France et en Allemagne 
Deux appels de musulmans à voter pour le Front national
Un dîner-débat intercultuel organisé par des musulmans à Drancy
Vers un « vote halal » en France, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Israël ?
« Vers un islam d’Europe ? »
Latifa ibn Ziaten
Bariza Khiari, sénatrice socialiste

S’achemine-t-on vers un islam d’Europe ? Cet « euro-islam » se différenciera-t-il de celui du dar al-islam et de celui de chaque pays européen abritant une part de l’oumma, communauté des croyants soumis à Allah ? Existe-t-il un seul islam ou peut-on envisager des formes nationales d’islam ? L’islam peut-il s’accoutumer, s’intégrer en Europe ? L’oumma, communauté des soumis à Mahomet, peut-elle accepter une adaptation de l’islam au monde contemporain et son existence dans un Etat-nation ? Quelles relations nouer entre l’islam et le pouvoir politique national ainsi que les autres religions ou les athées, dans des sociétés multiculturelles ou des Etats-nations ? Quels rapports entre l’islam et l’Europe, cible de jihads depuis le Moyen-âge, d’invasions et d’occupations contre lesquelles elle a lutté victorieusement – la Reconquista menée par les rois catholiques espagnols s’est achevée en 1492, la bataille de Vienne du 12 septembre 1683 a mis fin au second siège de Vienne par les Turcs - ? Quelles formes de représentation des musulmans les autorités politiques nationales acceptent-elles ou tolèrent-elles ? Une fédération d'associations incluant des organisations proches des Frères musulmans ? Une fédération d'associations regroupant les musulmans selon leur pays d'origine ?

Tels sont certains des enjeux cruciaux en ce début de XXIe siècle caractérisé par une part importante et croissante des musulmans en Europe – l’arrivée des « migrants » augmente leur nombre -, par la séduction du jihad mondial auprès de milliers de musulmans qui, quittant ce continent et souvent leurs pays de naissance, rejoignent les rangs de l’Etat islamique, etc.

Dans une Union européenne qui a refusé toute référence à ses racines juives et chrétiennes dans ses textes fondateurs, ces questionnements revêtent une signification particulière.

En outre, universaliste, l’islam vise à appliquer la sharîa et à établir le califat, la gouvernance islamique mondiale à la fois politique, religieuse et législative. Sous domination islamique, les indigènes non-musulmans - juifs, chrétiens, hindous, bouddhistes, zoroastriens, etc. - vaincus à la suite du jihad se trouvent confrontés à cette douloureuse alternative : soit la conversion à l’islam, soit la reprise du jihad, soit la dhimmitude, un statut cruel et inégalitaire réservé aux non-musulmans.

De plus, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a affirmé, le 31 juillet 2001 et le 13 février 2003, que la charia (loi islamique), « reflétant fidèlement les dogmes et les règles divines édictées par la religion, présente un caractère stable et invariable. Lui sont étrangers des principes tels que le pluralisme dans la participation politique ou l’évolution incessante des libertés publiques... Il est difficile à la fois de se déclarer respectueux de la démocratie et des droits de l’homme et de soutenir un régime fondé sur la Charia ».

Par ailleurs, élu Premier ministre islamiste en 2002, Recep Tayyip Erdogan, ancien maire d’Istanbul, avait repris publiquement les propos de Zia Gokalp (1876-1924), théoricien du nationalisme turc : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Ce qui lui avait valu une condamnation en 1998, en Turquie, à une peine d’emprisonnement pour incitation à la haine.

Une étude de Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, chercheurs du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po, associé au CNRS depuis 1968), et intitulée « Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque » (2005) a porté sur 1 003 personnes de plus de 18 ans de l’échantillon représentatif. Elle a révélé une corrélation inquiétante entre le degré de pratique de l’islam et les préjugés, notamment antisémites« 46% des musulmans pratiquants de l'échantillon, 40% des musulmans pratiquants occasionnels et 30% des musulmans non pratiquants manifestent des sentiments antisémites ». « Pour l’antisionisme… plus les personnes interrogées sont jeunes, plus elles sont négatives à l’égard d’Israël », soit 62% des 18-24 ans, 52% des 25-31 ans, 53% des 32-41 ans et 39% des plus de 42 ans. (p. 104 et p.107).


L'étude "Fundamentalism and out-group hostility. Muslim immigrants and Christian natives in Western Europe" a été publiée en décembre 2013. Financée par WZB (WZB Berlin Social Science CenterWissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung), cette étude comparative analyse les réponses de 9 000 immigrants d'origine turque ou marocaine et natifs en Allemagne, France, aux Pays-Bas, en Belgique, en Autriche et en Suède interrogés en 2008. 

"Près de 60 % des musulmans interrogés rejettent les homosexuels comme amis, 45% pensent qu'on ne peut pas faire confiance aux Juifs, et un pourcentage identique croit que l'Occident veut détruire l'islam". Près de 60% des musulmans approuvent que les musulmans devraient retourner aux racines de l'islam, 75% pensent qu'il y a seulement une interprétation du Coran possible à laquelle chaque musulman devrait s'attacher, et 65% que les règles religieuses sont plus importantes pour eux que les lois du pays où ils vivent, et 44% des musulmans ayant répondu sont d'accord avec ces trois déclarations


Le 2 février 2016, sur Radio J, Michel Gurfinkiel, essayiste et président du think tank Institut Jean-Jacques Rousseau, a cité un sondage d'IPSOS rendu public le 31 janvier 2016. Il a souligné la part importante - environ un tiers - des musulmans de France ayant une assez bonne ou une très bonne image de l'Etat islamique (15%) et d'al Qaïda (18%) ou refusant de se prononcer sur ces mouvements terroristes islamistes (respectivement 16% et 15%). Et Michel Gurfinkiel d'observer : "Des chiffres cohérents avec ceux publiés à l'été 2014. un très fort courant de soutien à la forme la plus extrême de l'extrémisme djihadiste. Cette proportion est plus élevée chez les moins de 24 ans".


Un islam français ?
.Le JDD a publié le 18 septembre 2016 une synthèse du rapport Un islam de France est possible de l'Institut Montaigne. Normalien, agrégé de géographie et ancien membre du cabinet du Premier ministre en 2002, Hakim el Karoui est à l'origine de cette enquête. Avec la sénatrice socialiste Bariza Khiari, il a été un initiateur de "l'appel des 41". "Le travail avec l'institut Montaigne et l'appel des 41 sont deux initiatives parallèles. J'ai créé il y a douze ans le Club XXIe siècle qui réunit des Français d'origine étrangère qui ont réussi pour montrer que la République fonctionne", a déclaré .Hakim el Karoui au JDD le 18 septembre 2016.

D'après les "résultats de cette enquête expérimentale, pionnière", les "personnes qui se déclarent musulmanes représentent 5,6% de la population métropolitaine". Au 1er janvier 2012, la population de la France s'élève selon l'INSEE à 65 241 241 habitants hors Mayotte et celle de la seule France métropolitaine  à 63 375 971 habitants. Cinq virgule six pourcent de ces 63 millions d'habitants en France métropolitaine représentent 3 549 054 habitants musulmans en France métropolitaine. L'échantillon de l'enquête ? Mille vingt-neuf personnes "musulmanes ou de culture musulmane." La marge d'erreur : 3%.

Le 15 juin 2015, en clôture de la première réunion de l'Instance de dialogue avec le culte musulman, Bernard Cazeneuve, ministre socialiste de l'Intérieur et chargé des cultes, saluait "les valeurs de cinq millions de Français musulmans". Combien de musulmans en France métropolitaine : 3,5 millions selon cette enquête ou plus de cinq millions selon Bernard Cazeneuve ?

Selon cette enquête, 65% des musulmans interrogés se déclarent favorables au port du foulard islamique et 24% au port du voile intégral. Trente pourcent ne se rendent jamais à la mosquée. 30% ne font pas la bise à une personne du sexe opposé. 70% déclarent acheter toujours de la viande halal.

"Le travail rigoureux dirigé par El Karoui, qui s'appuie sur un complexe sondage IFOP, met en effet en lumière une histoire subtilement à l'œuvre. Très dérangeante pour la société française, ardue à maîtriser: la réislamisation des musulmans et l'islamisation des non-musulmans. Pour faire comprendre ce qu'est la réislamisation, il y faut une définition de l'islamisme. La plus exacte est celle que donne l'un de ses très fervents supporters, le conseiller d'État Thierry Tuot, l'un des trois magistrats choisis pour trancher cet été dans l'affaire du maillot intégral, ce que l'on s'est bien gardé de nous avouer. L'islamisme, écrit-il, est «la revendication publique de comportements sociaux présentés comme des exigences divines et faisant irruption dans le champ public et politique». À l'aune de cette définition, le rapport Al Karoui fait apparaître que l'islamisme s'étend inexorablement", a écrit la journaliste Elisabeth Schemla dans Le Figaro (24 septembre 2016).

Essor démographique
Le nombre de musulmans en Europe a crû de 29,6 millions in 1990 à 44,1 millions en 2010, dont 13 millions d’immigrants musulmans dans l’Union européenne (UE). La population musulmane en Europe excédera selon des projections du PEW Forum 58 millions en 2030. En 2010, les musulmans représentaient 6% (43 millions) de la population totale européenne, contre 4,1% en 1990. Selon les estimations, ils devraient en représenter 8% en 2030, et 10% (71 millions) en 2015. Des projections publiées avant l'accélération de l'afflux des migrants depuis 2015.

En 2010, dans 17 pays d’Europe occidentale, vivaient  18,267 millions de musulmans, soit 4,5% de la population totale de ces Etats : une moyenne recouvrant de larges écarts (7,5% en France, 0,6% au Portugal). Ce nombre devait atteindre 29,759 millions , soit 7,1% en 2030.

L’Allemagne et la France ont les populations musulmanes les plus importantes, respectivement 4,76 millions (5,8% de la population) et 4,71 millions (7,5%) selon PEW en 2010. La population musulmane immigrée en Allemagne est principalement composée de Turcs, d’individus nés au Kosovo, en Iraq, en Bosnie-Herzégovine et au Maroc. En France, les trois millions de musulmans né hors de l’hexagone proviennent d’Algérie (710 000 en 2008), du Maroc et de Tunisie (600 000 en 2011). En Russie vivent 14 millions de musulmans, soit 10% de la population totale.

En 2010, l’âge médian des musulmans en Europe était de 32 ans, contre 40 ans pour celui de tous les Européens.

« Islams nationaux » ?
Dès les années 1980, les gouvernements français ont souhaité instituer un interlocuteur représentant l’islam.

En 2003, espérant aussi en l’avènement d’un « islam de France », Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a créé le Conseil français du culte musulman (CFCM). Une association visant à assurer des fonctions cultuelles et politiques de représentation des musulmans de France.

Mode bizarre d’élection de ses membres, divisions internes, opacités financières, notamment sur l’argent provenant du label « halal » et le financement de mosquées, problème de la formation des imams, mosquées dirigées par des extrémistes aux prêches haineux… Le CFCM n’a pas donné entière satisfaction. Le 15 juin 2015, le Premier ministre socialiste Manuel Valls a ouvert  la première réunion d’une « instance de dialogue avec le culte musulman » dont on peine à voir comment elle s’articule avec le CFCM. « Mettre en mouvement l’islam de France pour lui donner tous les moyens de se réformer, de s’adapter aux grands défis qui s’adressent à lui, [faire émerger un] modèle français [de relations entre l’État et le culte musulman]. Cette instance n’est pas là pour forcer la décision, pour la contraindre, mais pour traiter avec pragmatisme et patience des défis redoutables et des problèmes compliqués. On demande à l’islam de faire en quelques dizaines d’années, voire quelques années, le chemin que d’autres religions ont accompli avant lui », a déclaré Manuel Valls. Celui-ci a souligné l’impératif pour l’État et les responsables musulmans d’affronter les « inquiétudes » observées par les instituts de sondage, et liées « aux affrontements entre sunnites et chiites, aux confrontations au sein de l’islam sunnite », et en France « à la place prise par certains mouvements inquiétants, qu’il s’agisse des Frères musulmans ou des salafistes ». Ce « forum d’échange » entre l’État et les musulmans de France doit fournir des réponses « concrètes », en particulier sur les « actes antimusulmans », la « construction et gestion des lieux de culte », la « formation et statut des aumôniers et ministres du culte » et les « pratiques rituelles ».

Or, la France affronte « le problème de la non-intégration de l’islam dans le schéma républicain », a précisé Shmuel Triganoprofesseur à l'université Paris X, en 2010. A la différence du christianisme et du judaïsme qui s’est réformé au début du XIXe siècle (SanhedrinConsistoire) sous la férule de l’empereur Napoléon 1er, l’islam a en France, car l'Etat n'a pas su exiger de lui sa réforme, de facto (nolens volens), un « statut de religion la plus favorisée sans s’intégrer dans l’Etat » et sans avoir renoncé à ses ambitions politiques. Et Shmuel Trigano de dénoncer le « discours sur la réalité qui fait écran à la réalité ».

Religion/Etat

De Berlin, John Paul Lepers annonce le sujet : « Le financement des religions, et plus particulièrement de l’islam ». « Partout en Europe, cette religion est financée par les pays étrangers d’où est originaire une grande partie de ces fidèles ».

En Allemagne, les habitants déclarent officiellement leur foi, et sont taxées par l’Etat qui verse aux organisations religieuses les sommes récoltées, soit huit pour cent des impôts. Même les catholiques baptisés, et non croyants ou non pratiquants, comme Thomas Bores, ingénieur expatrié français, qui a effectué "les démarches officielles pour ne plus être reconnu comme catholique, ce qui lui a coûté 30 euros". L'Eglise catholique est "le deuxième employeur en Allemagne. Beaucoup de métiers ne sont pas accessibles si on n'est pas baptisé et si on ne paie pas l'impôt sur le cultes", déclare Thomas Bores. En 2014, "218 000 Allemands  ont quitté l'Eglise catholique" qui bénéficie de "11 milliards d'euros" par cet impôt cultuel. "Le baptême, c'est l'entrée dans l'Eglise", rappelle Stefan Forner, porte-parole du diocèse de Berlin. Cet impôt cultuel ne concerne pas les musulmans, peut-être en raison des diversités de la communauté musulmane en Allemagne, avance Stefan Forner, dont l'institution n'est pas opposée à ce que l'islam bénéficie de cet impôt cultuel.

En France, prévaut la loi sur la laïcité. Le "grand recteur de la Mosquée de Paris est nommé par l'Algérie qui se charge de 120 imams. La Turquie paie le salaire mensuel de 150 imams. Le Maroc finance directement les mosquées comme celles de Saint-Etienne ou de Strasbourg. En mars 2015, le Premier ministre socialiste Manuel Valls s'est opposé à ces financements étrangers. Il a préféré relancer l'idée d'une fondation qui permettrait de trouver de l'argent. Le gouvernement s'est engagé à financer la formation des responsables religieux qui suivraient un enseignement de français et de valeurs laïques. Six universités françaises dispensent ces formations. Leur nombre devrait doubler d'ici fin 2015.

Au Royaume-Uni, l'anglicanisme est religion d'Etat, et l'Etat ne subventionne aucun culte. Avec "2,7 millions de pratiquants et 1700 mosquées gérées principalement par la communauté indo-pakistanaise sans aide du gouvernement, l'islam est la deuxième religion dans ce pays, avec la plus forte croissance". Les cultes reçoivent "des dons défiscalisés, des dons étrangers et de subventions publiques pour des projets d'intégration". L'utilisation des subventions est très "surveillée, car certains bénéficiaires pourraient avoir des liens avec le Hamas, les Frères musulmans ou des groupes syriens. L'argent qui sort d'Angleterre inquiète plus que celui qui y entre".

Loi autrichienne modifiée
Islam : Vorbild Österreich ? Islam : Le modèle autrichien ? Vox Pop  « enquête sur le financement de l’islam en Autriche ». Enquête ? Un grand mot inadéquat. Plutôt une série d’interviews.

En 1912, l’empire austro-hongrois avait octroyé – premier Etat à le faire en Europe - un statut officiel à l’islam.

L’Autriche évalue sa population musulmane à 475 000 musulmans en 2010 (5,7% des habitants ) et environ 600 000 en 2015, doit 7% de la population en Autriche. Les musulmans d’origine turque se divisent en une partie sous influence de l’AKP (Parti de la justice et du développement, islamiste) d’Erdogan, une kurde, une alévie. Ajoutons les musulmans bosniaques...

L’enseignement religieux est effectué dans les écoles autrichiennes, dans la foi souhaitée par les parents. Celui de l’islam existe depuis 1979.

En 2014, Sebastian Kurz, ministre des Affaires étrangères, avait initié un projet de loi prescrivant l’usage exclusif dans les écoles d’une traduction uniformisée, unique, en allemand, du Coran. Mais les divisions entre sunnites, shiites et alévis – une branche de l’islam persécutée en Turquie - ont incité les promoteurs de la nouvelle loi votée en 2015 à écarter cette version du Coran de leur actualisation de la loi de 1912.

L’Autriche veut interdire tout financement direct étranger, non dans un but de « stigmatisation », mais « favoriser un islam autrichien ». "Les musulmans appartiennent à l'Europe et à l'Autriche", déclare Stefan Steiner, chef de la Section Intégration au ministère autrichien des Affaires étrangères,

« Selon le ministre M. Kurz, dans ses déclarations à la BBC, il s’agit « de réduire l'influence et le contrôle politique de l'étranger et de donner à l'islam la chance de se développer librement dans notre société et en conformité avec nos valeurs européennes communes ». Il ajoute que « la charia n’a pas sa place en Autriche », explique le 27 février 2015 Gérard-François Dumont, géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne.

Dans la ligne de mire du gouvernement autrichien : l'ATIB (Union turco-islamique pour la collaboration en Autriche). "Son siège à Vienne est imposant : un restaurant, un médecin, des salles de prières de 200 places et de soutien scolaire, une pièce pour l'ambassade de Turquie, etc. L'ATIB fédère 90 000 fidèles et gère avec l'argent des fidèles leurs 65 mosquées, une mosquée autrichienne sur quatre, dont les imams, fonctionnaires de la Turquie, sont payés directement par Ankara et envoyés par le Diyanet, sorte de ministère des Affaires religieuses.

Avec deux milliards d'euros en 2015, le Diyanet, c'est le deuxième budget de la Turquie. Il "gère 85 000 mosquées en Turquie et emploie 1641 imams dans le monde, dont en Europe". "Cela crée un lien. Ces imams restent quatre à cinq ans, et sont intégrés socialement en Autriche", déclare Metin Akyürek, avocat et membre du conseil d'administration de l'ATIB. Depuis 2002, l'arrivée au pouvoir du parti islamiste AKP "a renforcé le pouvoir du Diyanet et son discours s'est radicalisé : fatwas contre l'avortement, les jeux de hasard, les tatouages, etc. Le Diyanet a un droit de regard sur le prêches dans les mosquées qu'il contrôle en Autriche".

"L'influence de la Turquie sur les affaires religieuses en Autriche se double parfois d'une ingérence politique". En avril 2015, l'ATIB a protesté auprès du Parlement autrichien qui venait de reconnaître le génocide commis contre les Arméniens.

"Nous savons de source sûre que des manifestations pro-Erdogan à Vienne ont été co-organisées et soutenues par l'ATIB. Et cela n'a pas lieu d'être. Il y a une volonté politique de la Turquie de ramener toujours la communauté à son pays d'origine", a déploré Efghani Dönmez, député (Parti des Verts) autrichien d'origine turque.

Le 19 juin 2014, lors de la campagne présidentielle, Recep Erdogan a rassemblé 13 000 partisans à Vienne : "Un seul peuple ! Un seul drapeau ! Une seule patrie ! Un seul Etat ! Mes frères, bien sûr que vous allez apprendre l'allemand, vous continuerez d'avoir de bonnes relations avec les Autrichiens, mais vous ne devez pas vous assimiler". Une provocation lors du débat sur la loi votée en 2015.

Le 25 février 2015, au Parlement autrichien, les députés de la coalition au pouvoir, les sociaux-démocrates du SPÖ (Sozialdemokratische Partei Österreichs) et leurs alliés chrétiens-démocrates de l’ÖVP (Österreichische Volkspartei), ont voté en faveur d’un projet de loi qui a suscité un intense débat. Les Verts ont regretté le « soupçon généralisé » induit par la loi à l’égard de tous les musulmans. Quant au parti d’extrême droite FPÖ, il a qualifié la loi de « placebo ». Des critiques ont fusé de la Turquie qui paie les salaires d’un imam sur cinq en Autriche, soit 60 sur 300, et voit ainsi réduire son influence en Autriche. L'ATIB a déposé un recours devant la cour constitutionnelle.


Cette modification de la loi de 1912 accroît les droits des musulmans au fort essor démographique :  droit aux jours fériés liés à l’islam, menus halal dans les cantines, cimetières musulmans, etc. « En échange », le gouvernement « souhaite contrôler l’enseignement religieux pour éviter des dérives radicales, l’argent venu de pays étrangers, et le fonctionnement de certaines mosquées ». Les « imams seront formés  en Autriche, grâce à un cursus théologique à l’université », devront maîtriser l’allemand, « et les frais de fonctionnement des institutions confessionnelles, y compris les salaires, ne pourront plus être financés depuis l’étranger ». Ils pourront intervenir comme aumôniers dans l’armée, les prisons et les hôpitaux. L’agrément des associations musulmanes autrichiennes est conditionné à leur « approche positive envers la société et l’Etat ». L'argent étranger devra passer via des fondations de droit autrichien. La date de mise en conformité  des institutions musulmanes avec la loi est fixée au 31 mars 2016.

« L’initiative autrichienne a eu un large écho médiatique, en particulier dans les pays européens confrontés au phénomène du « djihadisme ».

Influence c/intégration ?
Le 16 mai 1993, le roi du Maroc Hassan II était interviewé par la journaliste Anne Sinclair sur les Marocains ayant immigré en France.
-Anne Sinclair : Est-ce que vous aimeriez qu'ils soient intégrés en France ? Le principe même de l'intégration, est-ce que vous êtes pour ou contre ?
- Hassan II : Je n'appellerai pas cela intégration. Je n'aimerais pas du tout qu'ils soient l'objet d'une tentative [d'intégration], car ils ne seront jamais intégrés.
- AS :  Vous croyez que eux ne le veulent pas, ou que les Français les refusent ?
- Hassan II : L'exprimeraient-ils, qu'ils ne le pourront pas. C'est possible entre Européens, la trame est la même. Les mouvements européens dans l'histoire ont été est-ouest, et les mouvements humains - la religion -, mais là c'est entre continents. Et vous n'en avez que faire. Ce seront de mauvais Français.
- AS : Vous nous découragez de chercher à intégrer ?
- Hassan II : Je vous décourage en ce qui concerne les miens, les Marocains, d'essayer un détournement de nationalité, car ils ne seront jamais 100% français, ça je peux vous l'assurer.

« L'assimilation est un crime contre l'humanité », a martelé le 10 février 2008, devant 16 000 de ses concitoyens à Cologne (Allemagne), puis le 12 février 2008  devant le parlement turc à Ankara, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Tout en encourageant à l'intégration de ses compatriotes, il avait prôné la création en Allemagne "d'écoles et d'universités turques dotées de personnel enseignant mandaté par Ankara".

"En octobre 2015 au Zénith à Strasbourg, les partisans d'Erdogan vivant en Europe, hommes et femmes séparés, après une prière collective menée par un imam venu de Turquie, ont écouté et applaudi à tout rompre son discours guerrier contres ses opposants et ses propos méprisant sur l'Europe dénoncée et huée par la salle parce qu'elle prétendrait donner des leçons. L'Europe serait affectée par la xénophobie, l'islamophobie et le racisme, tandis que la Turquie serait le « défenseur de la vraie civilisation ». De tels propos tenus en France et sur le sol européen auraient provoqué l'indignation et la réprimande en d'autres temps. Comment ne pas se sentir humilié et continuer de croire à l'Europe quand la France et les autres pays européens ont largement fait silence face à de tels propos ?", a déclaré Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue (Le Figaro, 25 mars 2016).

"Quelque 700 000 personnes d'origine turque détiennent un passeport allemand et votent très majoritairement à gauche. Environ 1,7 million de Turcs résidant en Allemagne peuvent voter dans leur pays d'origine et constituent de ce fait un réservoir de voix intéressant pour Ankara". (Le Figaro, 13 février 2008)

L’influence d’Etats musulmans sur les communautés musulmanes établies en Europe empêche-t-elle leur intégration ? Sociologue allemande née en 1957 à Istanbul et arrivée en Allemagne à l’âge de huit ans - au bout de cinq ans, son père est rentré en Turquie, mais ses enfants sont restés en Allemagne -, Necla Kelek en est persuadée : "Nous avons deux sociétés parallèles en concurrence, deux mondes parallèles où on vit un islam traditionnel financé par les pays d'origine. Derrière chaque financement, on trouve aussi une ingérence théologique... Tout cela empêche de devenir des musulmans indépendants en Allemagne, alors qu'on pourrait développer un islam nouveau. L'islam a besoin d'une exégèse du Coran, cela n'a lieu dans aucun des pays d'origine. Ces financements visent à l'éviter... [La loi autrichienne] devrait devenir une loi européenne pour que nous musulmans puissions faire un travail sur cette théologie islamique qui contient une propension à la violence. Des associations et des mosquées portent une grave responsabilité : elles veulent vivre comme au VIIe siècle, selon les préceptes de Mahomet sur un modèle prophétique... Il faut savoir utiliser sa liberté positivement, pour soi-même. De nombreuses femmes échouent, surtout les musulmanes qui n'ont jamais appris ce qu'est la liberté... Des associations de mosquées se défendent contre la liberté des individus... On a créé de nouveaux pédagogues dans les mosquées. Je souhaite une Europe où les musulmans puissent vivre leur religion libres, d'une manière spirituelle, qu'ils s'allient contre la violence. Alors, on pourrait même devenir une société multiculturelle".

Necla Kelek a combattu les mariages forcés ou arrangés au sein de la communauté turque sur lesquels elle a écrit en 2005 Die fremde Braut. Ein Bericht aus dem Inneren des türkischen Lebens in Deutschland (La Fiancée importée) : « Il faut donc que nous soyons conscients que les mariages forcés ou arrangés constituent les symptômes d'une confrontation politique, culturelle et religieuse qui touche aux racines mêmes de notre démocratie. Si nous les acceptons comme une spécificité culturelle, comme privilège d'une civilisation étrangère, islamique ou autre, nous saperons notre société civile démocratique avec ses lois fondamentales et ses droits à la liberté individuelle ».

« Pourquoi en Allemagne tant de garçons turco-musulmans sont-ils en situation d'échec scolaire ? Pourquoi y a-t-il trois fois plus de délinquants parmi eux que parmi les Allemands ? Pour Necla Kelek auteur de Plaidoyer pour la libération de l'homme musulman (Die verlorenen Söhne. Plädoyer für eine Befreiung des türkisch-moslemischen Mannes), les causes de cet échec sont moins imputables à la discrimination sociale et aux carences éducatives, qu'à la façon dont le jeune musulman est élevé par le père. Les coups qu'il reçoit lui inculquent le « respect » qu'on doit à plus fort que soi. La « honte », c'est la faiblesse de ne pas pouvoir se venger. Cette violence qui régit les rapports sociaux s'appuie sur une vision archaïque du monde tirée du Coran et réaffirmée de génération en génération. Necla Kelek focalise son étude sur les hommes et leur conception clanique de la société qui les empêche de devenir des individus autonomes et responsables. Parce que les constats en sont souvent applicables à la communauté musulmane française, ce livre donne des clés pour comprendre de l'intérieur les pesanteurs traditionnelles et les mentalités qui déterminent le sort des jeunes garçons et gênent voire interdisent leur intégration ».

Auteur d’une thèse sur l’islam dans la vie quotidienne, Necla Kelek « milite pour un islam européen qui s'inspirerait des idées des Lumières » : « Derrière chaque financement, on trouve une ingérence théologique. Tout cela n’aide pas, et empêche même de devenir des musulmans indépendants en Allemagne, alors qu’on pourrait développer un islam nouveau ».

Necla Kelek a été distinguée en 2005 par le prix Hans-et-Sophie-Scholl de la ville de Munich et en 2010 par le Prix de la liberté de la Fondation Friedrich Naumann.

En septembre 2015, lors de transferts massifs de « migrants » d’Afrique et du Moyen-Orient au sein de l’Union européenne, elle a alerté : « La société allemande doit montrer les limites aux migrants, car ils amènent des conflits ethniques, religieux et culturels… [Les migrants] doivent changer s'ils veulent venir dans cette société. Leur socialisation et leur conditionnement culturels sont marqués par la violence, la soumission des femmes aux hommes, de l'individu à la communauté religieuse, à la famille, au clan ».

Croatie
Autre thème abordé : la Croatie est le premier pays à voter en mai 2015 une loi, dite du cœur ou du bien, reconnaissant le viol comme un « crime de guerre » et indemnisant les victimes pendant la guerre de Indépendance contre la Serbie. Une loi à l'initiative de Marija Sliskovic, présidente de l'association Femmes dans la guerre d'Indépendance. L'aide aux victimes qui doivent présenter un témoignage devant une commission d'experts ? Droit au soutien psychologique, la Sécurité sociale gratuite, l'aide au logement dans les centres pour vétérans de guerre, une indemnité jusqu'à 20 000 euros, une rente mensuelle de 300 euros, etc. Les trois députés représentant la minorité serbe s'indignent que les victimes serbes de viols soient exclues de la loi.

« Vers un islam d’Europe ? » réalisé par Matthieu Valluet
Arte, Magneto Presse, 29 min
Sur Arte les 25 octobre à 20 h 10 et 27 octobre 2015 à 6 h 40

Visuel : © magneto presse
Les extraits non sourcés viennent d'Arte et du reportage. Cet article a été publié le 23 octobre 2015, puis le 9 février 2016.

1 commentaire:

  1. Je suis sûr que les données statistiques proviennent des sources officièles, ça veut dire ils sous estiment le vrai nombre de musulmans, surtout en France. Et avec ce flot des immigrés j'ai l'impression que France est déjà perdue pour les français.

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