mercredi 9 août 2017

Fred Stein - Paris New York



La Maison Robert Doisneau présente l'exposition Fred Stein - Paris New York. Photographe allemand, Fred Stein (1909-1967) a fui l’Allemagne nazie pour la France, avant de gagner en 1941 les Etats-Unis. Des photographies, en noir et blanc et en couleurs, de scènes de rues parisiennes et new-yorkaises, ainsi que de portraits d’artistes, de politiciens, de philosophes contraints à un, voire deux exils, par le nazisme.



« Vous disposez d'un instant, d'un seul. Comme le chasseur à l'affut d'une proie, vous guettez ce signe qui sera plus caractéristique que tous les autres. L'objectif est de résumer l'essence d'un homme d'après ce que vous croyez savoir de lui. Le peintre a un net avantage ici, car il dispose de plusieurs séances prolongées pour arriver à ce but; le photographe lui n'en aura qu'une seule, et elle sera d'une fraction de seconde ». (Fred Stein The New York Times, 26 septembre 1954)

Fred Stein est né à Dresde, en 1909. A la mort de son père, rabbin, il a six ans.

Cet adolescent « hante » les musées, et est séduit par le socialisme.

Il suit des études brillantes en droit.

Mais, à l’avènement du nazisme en 1933, ce diplômé ne peut prêter serment d’avocat pour des « raisons raciales et politiques ».

Peu après l’arrestation d’amis proches, prétextant un voyage de noces, il se réfugie à Paris avec son épouse, Liselotte Salzbourg, fille d’un éminent physicien.

Pour son mariage en 1933, le couple s’était offert un Leica, un appareil maniable. Ce cadeau va déterminer son avenir.

Fred Stein ouvre à Paris un studio de photographie vite réputé, le Studio Stein.

Le Front Populaire, les congrès politiques à la Mutualité ou au Cirque d’Hiver, les manifestations de la Bastille au mur des Fédérés… Il saisit l’actualité lors de cette montée des périls en Europe, et alterne photoreportage et portraits. « Le Leica m’a enseigné la photographie », résumait-il.

Il se lie d’amitié avec Willy Brandt, Robert Capa, Gerta Taro, Chim et Philippe Halsman, et présente ses photos dans des expositions avec Brassaï, Man Ray, Halsma, Cartier-Bresson, Dora Maar et André Kertész notamment dans la galerie de la Pléiade en 1935-1937.

Dans une interview au magazine britannique Photography (mai 1934), il se définit comme un « portraitiste de caractères ».

« Une quête de vérité et de justice » (Willy Brandt)

Fred Stein demeure un militant socialiste, anti-communiste par attachement aux droits des individus. Plus tard, aux Etats-Unis, il quittera la Photo League en raison des « sympathies pro-communistes » de cette association.

Il est l’un des responsables de l’Association des journalistes anti-fascistes et membre de l’Association des correspondants de la presse étrangère en France.

Il écrit aussi des articles et tient des conférences sous le pseudonyme de Fritz Berger.

En 1939, à la déclaration de guerre, Fred Stein est interné dans un « camp pour les ennemis étrangers » près de Paris.

Neuf mois plus tard, profitant de la confusion née de l’approche des Nazis, les prisonniers s’évadent. Fred Stein se dirige vers le Sud de la France, se cachant dans des fermes isolées.

Quittant Paris occupé, sa femme et leur fille de un an parviennent à le rejoindre à Toulouse.

Se cachant dans des trains, ils arrivent à Marseille et obtiennent des visas via l’International Rescue Committee.

En mai 1941, grâce à Varian Fry, c’est sur l’un des derniers bateaux de réfugiés, le SS Winnipeg, que tout la famille rejoint New York avec... le Leica et quelques négatifs.

Par prudence, Fred Stein a confié à un dépôt néerlandais les photographies qu’il jugeait politiquement dangereuses, telles celles prises lors de manifestations. Ce dépôt est bombardé pendant la guerre et ces images sont détruites.

Fred Stein reprend son métier de photographe tandis que son épouse travaille dans des usines, puis enseigne.

La famille s’agrandit en 1943 avec la naissance d’un fils.

L’intérêt pour la politique s’atténue.

Fred Stein se consacre davantage à des recherches artistiques et intellectuelles. Ses photographies - scènes de rues, portraits de célébrités, tels Brecht, Hanna Arendt, Arthur Koestler, Chagall, Einstein, André Malraux, Frank Lloyd Wright, Eleanor Roosevelt ou Willy Brandt- paraissent dans des magazines et font l’objet d’expositions.

Fred Stein assure également des conférences sur la photographie et publie des livres. Dans une interview au New York Times (26 septembre 1954), il confie que l’un « des deux principaux buts du portraitiste est de révéler une personnalité. Le photographe est attentif à une attitude, un geste, une expression. Il agit au moment bref où ces signes les plus caractéristiques sont réunis pour décrire la personnalité intime. Il doit résumer ce qu’est un être humain selon ce qu’il comprend de lui ».

Depuis une quinzaine d’années, les hommages muséaux se multiplient : International Center of Photography et The Jewish Museum (New York), The National Museum of American Art (Smithsonian, Washington).

En Europe, l’œuvre de Fred Stein est largement inédite. Représentant cet artiste sur ce continent, la galerie Claude Samuel a présenté en 2003 une partie de son fonds permanent dans une exposition volontairement « généraliste », intitulée « Paris-New York (années 1930-années 1950) ». Une trentaine de tirages « vintage » (d’époque) et modernes, noir et blanc, montrant le regard humaniste et curieux d’un homme engagé et d’un artiste marqué par l’expressionnisme.

Fred Stein arpente les deux villes, découvrant des quartiers aisément différenciables par leurs habitants ou badauds, et leur urbanisme.

Paris ? La liesse des manifestations du Front populaire, l’entrain des jeux en pleine nature (« Joie ») et les pauvres.

New York ? Des images insolites en contre-plongées, des enfants de Harlem ou de Brooklyn, des élégantes de la 5e  Avenue, la géométrie des lignes des gratte-ciels de Manhattan, des scènes de rues de Park Avenue ou Little Italy, etc.

Avec son Leica 35 mm ou son Rolleiflex, Fred Stein saisit tout avec poésie, « tendresse et humour », telle cette inscription sur la vitrine d’une boucherie cacher : « Cacher is nice ». Le temps renforce l’aspect documentaire des clichés sur les « petits métiers » des grandes villes, la vie pendant la Seconde Guerre mondiale (bons d’alimentation, « Italy Surrenders ») ou le rythme trépident de la Big Apple. Là, le sens graphique de Fred Stein s’épanouit (« El at Water Street », 1946). L’influence de l’expressionnisme allemand est prégnante par les contrastes accentués ou les brumes trouées d’un halo de lumière (Street Corner, Paris, 1934).

Le fonds dont dispose la galerie Claude Samuel est si riche (1 200 portraits de Français ou Américains, célèbres et inconnus) et varié qu’il autorise des expositions thématiques aussi intéressantes...

A l’occasion de la parution en français des Ecrits juifs d’Hannah Arendt et de la réédition de la Biographie d’Hannah Arendt par E. Young Bruehl en novembre 2011, le Musée du Montparnasse a proposé, en partenariat avec les Editions Fayard et le Labex TransferS, une exposition des portraits de Fred Stein.

Soit une centaine de portraits de personnalités des arts, des sciences, des médias et de la politique : Albert Einstein, Bertolt Brecht, Herman Hesse, Marlene Dietrich, Willy Brandt, Alfred Döblin, Darius Milhaud, Arthur Koestler, Thomas Mann, Max Ernst, le peintre Marc Chagall, Jean Arp, Alexander Calder, Arthur Schoenberg, Léon Blum, Henri Barbusse, André Malraux, Richard Lindner...

« Son œuvre est un magnifique témoignage non seulement de la vie intellectuelle pendant les années sombres de l’avant-guerre à Paris, mais également de la migration des plus grands esprits vers l’Amérique, de la force de l’histoire et de la résistance humaine… Voici enfin l’occasion de découvrir la vie étonnante et ignorée d’un photographe aussi érudit qu’humaniste, et les secrets de son métier. Fred Stein portait un réel intérêt à ses modèles, aussi curieux d’engager de longues discussions avec eux que de les saisir, avec son appareil, à la seconde où ils se détendaient et, oubliant l’objectif, se révélaient. D’où ces clichés d’un grand naturel et d’une qualité remarquable », indique le dossier de presse du Musée du Montparnasse.

En 2013, le CLAJE a montré l'exposition Europe : Terre d'exil et d'immigration sur Fred Stein, soit 90 portraits du photographe Fred Stein pris durant les premières années de son exil à Paris puis à New York ont été présentés selon ces thématiques dans cinq lieux du XIIe arr. de Paris :
- Musique et philosophie, à Reuilly
Les portraits de Bloch, Kisch, Rivet, Koestler, Zweig, Noth, Döblin, Foss, Riess, Kolb, Arendt, Blücher, Beradt, Bettelheim, Buber, Schoenberg, Milhaud, Marcuse, Horkheimer, Fry. Sont diffusés des fragments musicaux de  Lukas Foss (18 au 23 mars), Darius Milhaud (25 au 30 mars) et Arnold Schoenberg (2 au 6 avril).
- Photographie, sciences et techniques, théâtre et littérature à Montgallet
Les portraits de Feuchtwanger, Brecht, Leonhard, Mehring, Capa, Taro, Tzara, Rolland, Mann T, Graf, Einstein, Maurois, Nabokov, Hesse, Böll, Born, Auden, Goll, Lind, Neruda.
- Cinéma d’Hollywood à Bercy
Les portraits de Brecht, Dietrich, Von Sternberg, Weiss, Fry, Toller, Mehring, Döblin, Bruckner, Huxley, Fuelop Miller, Sahl, Nabokov, Panofsky, Mann H, Mann T.
- Architecture, cirque, peinture, photographie et sculpture à Villiot
Les portraits de Malraux, Arp, Calder, Chagall, Ernst, Wolheim, Sert, Von Unruh, Panofsky, Raphael, Gropius, Le Corbusier, Lind, Lindner, Mann H, Capa, Taro, Kertész, Brecht, Tzara.
- Libertés à la Mairie du XIIe arr. de Paris
Les portraits de Seghers, Barbusse, Cot, Franck, Kantorowicz, Johannsen, Uhse, Mann K, Ehrenbourg, Pasternak, Regler, Blum, Arendt, Blücher, Maurois, Brandt, Fast, Neruda, Fry.


En 2014, le Jüdisches Museum Berlin (Musée Juif de Berlin) présente l'exposition éponyme Im Augenblick. Fotografien von Fred Stein  (In an Instant. Photographs by Fred Stein). Plus de 130 photographies de scènes de rues, en noir et blanc et en couleurs, de Paris et de New York.


La Maison Robert Doisneau présente l'exposition itinérante Fred Stein - Paris New York. 


« Lorsque Peter Stein est venu nous rencontrer en 2015, c’est avec une certaine stupéfaction que nous avons regardé les épreuves de Fred Stein, son père, qu’il avait emportées avec lui. Il s’agissait d’anciens tirages de presse recadrés pour la plupart comme cela était l’usage chez les photographes professionnels du XXe siècle. Qui était ce Fred Stein dont nous n’avions jamais entendu parler ? Qui était ce photographe américain d’origine allemande juif, socialiste et militant antifasciste, qui avait réussi à échapper au nazisme à deux reprises, une première fois, en 1933, pour se réfugier à Paris et une seconde fois, en 1941, pour rejoindre les États-Unis ? Les images que nous avons alors découvertes racontaient le parcours d’une vie ballottée par l’Histoire avec, pour toiles de fond, les deux villes – Paris et New York – où cet apatride et sa famille se sont successivement installés. Ces photographies documentaient bien entendu une époque et des lieux mais elles révélaient bien d’autres choses encore, sur la personnalité de leur auteur, sur sa profondeur, ses pensées et ses idées. C’est par la force des choses que Fred Stein est devenu photographe de métier. Bien que parlant parfaitement le français, il savait en arrivant à Paris qu’il ne pourrait en aucun cas exercer la profession d’avocat à laquelle il s’était destiné. Sans possibilités de retour, Fred et Lilo Stein devaient nécessairement s’adapter et gagner leur vie dans ce pays où ils n’étaient que des étrangers et où il était, par conséquent, difficile de se faire une situation. Et c’est simplement parce que Fred Stein pratiquait déjà en amateur, parce qu’il aimait cela, que l’idée d’ouvrir un atelier de photographie a rapidement émergé. Créer son propre studio de portraits est alors une entreprise envisageable pour le couple Stein : le peu de matériel à leur disposition suffisait pour aménager un espace de prises de vues et un laboratoire. Avec un peu de chance et beaucoup de travail, ils pouvaient trouver une clientèle de particuliers puis, plus tard, recevoir quelques commandes de la presse illustrée. Après tout, la photographie était un langage universel – Fred Stein en a eu très tôt conscience – et si le talent était là, peu importait la nationalité d’origine de celui ou de celle qui était à l’ouvrage. On ne comptait pas les photographes hongrois, roumains, russes, allemands, etc. – la plupart réfugiés confessionnaux, politiques ou économiques – qui exerçaient dans ce Paris de l’entre-deux-guerres. Si Fred Stein s’est lancé lui aussi, c’était en premier lieu pour survivre. Puis il s’est pris au jeu et très vite ses portraits photographiques ont commencé à montrer autre chose que des physionomies, à accuser des gestes et des attitudes, à suggérer des caractères. Cependant, c’est essentiellement dans la rue, face aux autres et face aux événements qu’il s’est inventé, seul, une manière de raconter et de composer et qu’il est devenu photographe au sens – artistique – que nous lui donnons aujourd’hui", a écrit Michaël Houlette Directeur de la Maison Robert Doisneau

Et de poursuivre : "Même si les images isolées ou les reportages restent difficiles à vendre, c’est pourtant vers cette vie du dehors, peu à peu familière, et vers cette foule d’anonymes, que Fred Stein pointe volontiers son objectif dès qu’il quitte son studio. Dans ses clichés parisiens se côtoient les vendeurs de rues, les ouvriers, les bourgeois et les mendiants, toute cette vie quotidienne des faubourgs, des quartiers juifs et des banlieues. Puis ce sont les meetings et les défilés des coalitions de gauche ; images qui trouveront un écho dans ses photographies américaines. Lorsqu’il s’établit aux États-Unis, c’est avec une solide expérience du métier. New York, son architecture hors norme et sa population qui condense toute une nation faite d’émigrants, de déplacés ou de réfugiés du monde entier, a véritablement fasciné le photographe. « Je peux enregistrer tellement en un temps si court » déclare-t-il au cours d’une de ses conférences. La photographie de Fred Stein enregistre mais elle parle aussi. Ses clichés traduisent le point de vue d’un observateur qui a su donner une forme et un sens à toutes ces histoires individuelles et toutes ces choses vues en passant. Surtout, ses images reflètent la bienveillance, la curiosité empreinte de respect et de discrétion d’un homme sensible à l’humanité de ses semblables. Fred Stein avait compris que le choix auquel il avait été contraint à Paris l’avait fait entrer dans un âge moderne, celui des médias, et que son avenir était là. Il n’a pas connu cette reconnaissance tardive qu’ont vécu de nombreux auteurs de sa génération parce qu’il est malheureusement mort trop tôt, en 1967. Ce n’est que quelques années après, au début des années 1970, que les photographes ont commencé à être considérés comme des auteurs et même comme des artistes. Sans doute Fred Stein a t-il eu toutefois conscience bien avant l’heure de la véritable portée de son travail, de son oeuvre peut-être. Homme de convictions, il a eu très tôt l’intuition que la photographie pouvait aussi être un engagement. Il a compris que, sans parole et sans mots, l’image n’en était pas moins un témoignage et qu’il pouvait, à travers elle, affirmer une vision humaine et pacifique du monde ».


Cilly Kugelmann, Gilles Mora, Rosemary Sullivan et Theresia Ziehe, Fred Stein. Paris New York. Kehrer, 2013. 24 x 31 cm. 200 pages. Allemand/anglais. 49,90 €. ISBN : 978-3-86828-429-4

Photographies de Fred Stein – Portraits de l’exil Paris-New-York- Dans le sillage d’Hannah Arendt. Musée du Montparnasse/Arcadia Editions, 2011. 192 pages. ISBN : 979-10-90167-05-6. 25 €.

« Photographs by Fred Stein ». Limited Edition Prints, 24 pages

Du 10 juin au 24 septembre 2017 
A la Maison Robert Doisneau 
1, rue de la Division du Général Leclerc. 94250 Gentilly
Tél : +33 (0) 1 55 01 04 86
Du mercredi au vendredi de 13 h 30 à 18 h 30, samedi et dimanche de 13 h 30 à 19 h. Fermée les jours fériés
La Maison de la Photographie Robert Doisneau sera fermée pour travaux du 31 juillet au 25 août 2017

Du 22 novembre 2013 au 4 mai 2014
Au Jüdisches Museum Berlin
Lindenstraße 9-14, 10969 Berlin
Tel: +49 (0)30 259 93 300
Le lundi de 10 h à 22 h. Du mardi au dimanche de 10 h à 20 h

Europe : Terre d'exil et d'immigration
Du 14 mars au 13 avril 2013
Dans quatre centre d'animation et à la Mairie du XIIe arrondissement de Paris

Photographies de Fred Stein : Portraits de l’exil Paris-New York - Dans le sillage d’Hannah Arendt
Jusqu’au 26 novembre 2011

21 avenue du Maine, 75015 Paris
Tél : +33 (0)1 42 22 91 96
Tous les jours, sauf le lundi, de 12 h 30 à 19 h

Visuels : © Fred Stein
Léon Blum, 1936
Hannah Arendt, 1944
Albert Einstein, 1946
Marlene Dietrich, 1957

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 Cet article a été publié en une version plus concise par Guysen en 2003, et sur ce blog le 21 novembre 2011, 12 avril 2013, 23 mars et 2 mai 2014.

1 commentaire:

  1. bonjour
    etes vous joignable sur une adresse mail?
    merci d'avance bien cordialement

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