jeudi 31 mars 2016

« L'huile d'argan, l'or blanc du Maroc » de Roberto Lugones


Arte rediffusera le 2 avril 2016, dans le cadre de 360°-Géo, « L'huile d’argan, l'or blanc du Maroc » (Arganöl - Marokkos weißes Gold) de Roberto Lugones (2008). Un documentaire daté sur l’argan, fruit de l’arganier dont on extrait une huile aux nombreux bienfaits, exportée dans de nombreux pays. D’un quasi-monopole et d’une activité traditionnelle liée aux Amazighs marocains à la concurrence israélienne.
Haut de huit à dix mètres, le tronc noueux, les branchages hérissés d’épines, le cime large et arrondie, résistant à la sécheresse, des racines pouvant chercher l’eau très profondément, embelli par des fleurs hermaphrodites apparaissant en mai-juin.

Tel apparaît l'arganier ou Argania spinosa

« Exception marocaine »
Cet arbre fruitier pousse traditionnellement dans l’Atlas marocain dans la plainte du Souss (sud-ouest du Maroc) – l’arganeraie couvre environ 800 000 hectares, soit environ un sixième de la forêt marocaine -, et dans la région de Tindouf, à l’ouest de l’Algérie. Sa durée de vie varie de 150 à 200 ans.

Longtemps, seuls les arganiers marocains donnaient des fruits, dénommés argans. Des fruits à coque dure, longs de trois centimètres, de couleur jaune-brun. 

Mûr, l’argan renferme une noix dure contenant deux ou trois « amandons ». Dromadaires et chèvres apprécient les feuilles vertes et le fruit de l’arganier, dont elles délaissent le noyau. Grimpant aux arbres, "les chèvres dévorent les jeunes pousses et épuisent les arganiers".

Dès le Xe siècle, des livres en arabe  mentionnent l’arganier, et des botanistes européens s’y intéressent. L’arganier relève d’un statut complexe : considéré comme un don de Dieu, il est aussi associé à la magie. A leurs invités, les Amazighs ou Berbères du Souss offrent thé, huile d’argan et miel.

« Depuis des siècles au Maroc, des femmes » amazighes vivant dans l’Atlas « extraient des fruits de l'arganier une huile très recherchée pour sa saveur et ses bienfaits sur la peau. Il y a peu, il aurait été impensable pour une villageoise marocaine d'avoir une activité hors de son foyer, de son douar, de son hameau. Elles sont désormais nombreuses à travailler dans des coopératives féminines », telle Marjana qui regroupe 37 membres soudées. Les nouvelles membres sont choisies en fin d'années. Les membres de Marjana touchent 1200 dirhams/mois, soit plusieurs centaines d'euros. A cette rémunération, s'ajoutent les bénéfices. Les coopératives permettent aux femmes élevant seules leurs enfants d'acquérir leur autonomie financière, et de financer des projets, tel l'agrandissement de leur maison. Les maris travaillent souvent loin du village et reviennent régulièrement au foyer familial. Marjana organise aussi l'accueil des touristes intéressés par le concassage du fruit, etc. Dans d'autres coopératives, des enfants et adolescentes travaillent pendant leurs vacances scolaires. Certaines Marocaines préfèrent travailler à domicile à concasser les fruits, afin de pouvoir s'occuper de leurs jeunes enfants. Dans cette région, les unions entre Berbères et Arabes sont fréquentes. Jeans et foulards islamiques constituent les vêtements féminins.

Ramassés en veillant à éviter les scorpions, les noix sont séchées au soleil pendant une semaine. La pulpe dégagée de la noix sert d'aliment pour le bétail. Reste le noyau cassé pour récupérer les amandons. Les coques servent de combustibles. Les amandons sont torréfiés : trop torréfiés, ils ont un goût de brûle, pas assez torréfiés, le goût devient amer. Les amandons sont alors broyés manuellement dans un moulin de pierre. Une purée fluide tombe dans la bassine. Elle est malaxée en pâtons servant à l'alimentation du le bétail. Il faut 40 kg de fruits pour produire un litre d'huile d'argan alimentaire. Cette coopérative produit quatre litres d'huile d'argan par jour. "Précieuse et recherchée", cette huile alimentaire "aux reflets d'ambre" sublime un mets. "La fabrique de tapis ne rapporte plus. Il n'y a plus que la coopérative", précise une jeune Marocaine.

Pressé, l’argan produit une huile aux vertus appréciées dans la gastronomie, en cosmétologie – soins capillaires, du corps, prévention du vieillissement de la peau -, par la médecine – risques cardiovasculaires prévenus - et la pharmacologie : riche en vitamines E, antioxydants et en acides gras, cette huile favorise la cicatrisation, contribue à la lutte contre les vergetures. L'huile d'argan est aussi utilisée pour des massages corporel.

A noter que l’huile d’argan cosmétique est produite par pression à froid, est est très chère - il faut malaxer trois à quatre heures pour extraire manuellement un litre. Par contre, les amandons sont torréfiés pour produire une huile alimentaire odorante, à la couleur plus foncée, au goût proche de celui de la noisette et moins onéreuse. La production d’un litre d’huile d’argan requiert les fruits d’une demi-douzaine d’arganiers.

Cet « or vert » joue un rôle important dans l’économie marocaine - le Maroc produit de 2 500 à 4 000 tonnes d’argan par an -, ainsi que dans les sociétés rurales. Deux millions de Marocaines vivent de l’huile d’argan, en travaillant pour des coopératives ou des industries. Essaouira se développe aussi grâce à la vente des amandons - le prix du kg a quadruplé en quelques années - et de l'huile d'argan (le prix de l'huile d'argan pure vaut 130 dirhams, soit 13 euros). Les industries privilégient des machines modernes produisant en grandes quantités : jusqu'à 50 litres par heure. Des industries exportent trois à quatre tonnes d'huiles d'argan à qualité constante.


Depuis 1998, une zone de 830 000 hectares d’arganeraies entre Agadir et Essaouira, ancienne Mogador - "un port où arrivaient les navires chargés d'épices et d'esclaves", des boutiques proposent des dérivés de l'huile d'argan -, bénéficie de l’appellation « réserve de biosphère de l’arganeraie » de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture). Les réserves de biosphère « sont des zones comprenant des écosystèmes terrestres, marins et côtiers. Chaque réserve favorise des solutions conciliant la conservation de la biodiversité et son utilisation durable. Au nombre de 651 réserves de biosphère dans 120 pays, les réserves de biosphère sont « des sites de soutien pour la science au service de la durabilité » – des lieux spéciaux où tester des approches interdisciplinaires afin de comprendre et de gérer les changements et les interactions entre systèmes sociaux et écologiques, y compris la prévention des conflits et la gestion de la biodiversité ». Le « but de la Réserve de biosphère Arganeraie est d’aider à assurer la protection et l'utilisation durable des arganiers en leur permettant de servir en tant qu’énergies renouvelables bénéficiant les communautés locales vivant dans les réserves biosphère, ainsi que pour la région en général ». 

En 2010, l'Union européenne a attribué à l’huile d’argan l’indication géographique protégée (IGP). Un avantage en termes d’image, de commercialisation.


L’argan a été inscrit en 2014 (9.COM) sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco  : « L’arganier est une espèce sylvestre endémique… Différentes tâches, dont la réalisation se transmet par voie d’imitation et par l’apprentissage non formel, sont nécessaires pour obtenir l’huile, qui trouve de nombreux usages dans l’alimentation, la médecine et la cosmétique. Ces tâches sont la cueillette des fruits, leur séchage, le dépulpage, le concassage, le tri, la mouture et le malaxage ».

Le « moulin à bras spécifique est fabriqué par des artisans locaux, et le malaxage suppose l’ajout progressif d’eau tiède selon des quantités précises. Tous les aspects culturels relatifs à l’arganier, dont la culture de l’arbre, l’extraction de l’huile, la préparation des recettes et des produits dérivés, et la confection des outils artisanaux nécessaires aux différentes tâches contribuent à la cohésion sociale, à l’entente entre les individus et au respect mutuel entre les communautés. L’huile d’argan s’offre en cadeau de mariage et s’utilise fréquemment pour la préparation de plats de cérémonie. Les savoir-faire traditionnels portant spécifiquement sur l’extraction de l’huile et ses multiples usages sont transmis par les « arganières », qui apprennent à leurs filles, dès leur plus jeune âge, à les mettre en pratique ».

Parfois trop diluée pour produire ses effets bénéfiques, souvent contrefaite, souffrant d’une commercialisation déficiente, l’huile d’argan marocaine s’avère peu satisfaisante à certains égards. 

D’autant que le Maroc  ne semble pas avoir développé les recherches horticoles et partenariats entre universitaires et les responsables de la gestion des forêts, a détruit des arganeraies pour édifier l’aéroport d’Agadir et sous l’effet de l’agriculture intensive ainsi que de la croissance démographique. 

Par ailleurs, l’arganier est menacé par sa disparition progressive – densité moindre des forêts d’argans, replantation insuffisante -, et son bois dur est utilisé par des Marocains pour leur chauffage.

Afin d’assurer « le développement durable de cette réserve de biosphère » et d’aider à satisfaire les besoins énergétiques de la communauté locale », l'UNESCO et l'Agence nationale marocaine pour le développement des énergies renouvelables et l'efficacité énergétique (ADEREE) ont organisé un séminaire, à Marrakech (Maroc) en mars 2015, pour débattre sur ces questions.

« L'accès aux sources d'énergie renouvelables est très important pour les réserves de biosphère de l'UNESCO. Grâce à l'Initiative RENFORUS - Futures d'énergie renouvelable pour les sites de l'UNESCO - l'organisation promeut l'utilisation des réserves de biosphère comme observatoires sur le terrain concernant l'utilisation durable des sources d'énergie renouvelables. Il combine l’objectif de conservation de la nature avec celui du développement durable, fondé sur la participation de la communauté locale et du secteur privé ».

Le « séminaire, qui a réuni les principales institutions nationales et parties prenantes, ainsi que des scientifiques et experts internationaux, a souligné les défis socio-économiques de gestion auxquels la forêt et ses habitants doivent faire face ». En outre, il « a démontré comment l'énergie renouvelable pourrait être une solution viable sur le long terme. Sur la base de ces discussions, ADEREE et l’Agence nationale pour le Développement des zones oasiennes et de l'arganier (ANDZOA), le Comité national MAB (Programme sur l’Homme et la biosphère) du Maroc, la Réserve de biosphère Arganeraie, et avec le soutien du bureau de l’UNESCO à Rabat et le Siège de l’UNESCO, vont développer un plan d'action pour les énergies renouvelable dans cette réserve de biosphère, formant partie du cadre général de la stratégie de l'énergie renouvelable au Maroc ».

Monopoles contestés
"Dans les années 1980, Pierre Fabre, fondateur des laboratoires du même nom, découvre cette huile pressée et récoltée par les femmes marocaines qui l'utilisent alors pour la cuisine, a confié Bernard Fabre, responsable recherche et développement des produits végétaux de l'entreprise, à M le magazine du Monde (14 février 2014). Il la rapporte en France, l'analyse et démontre son pouvoir antioxydant, puis la fait entrer dans une gamme de soins anti-âge chez Galénic."

En 1983, la société Pierre Fabre  Dermo Cosmétique avait déposé la marque « ARGANE », et vendu une crème à base d’huile d’argan. Dans un procès en contrefaçon de cette marque et opposant Pierre Fabre à la société Clairjoie, la Cour de cassation a condamné le 6 mai 2014 Pierre Fabre : elle a annulé sa marque « ARGANE » « pour dépôt frauduleux et défaut de caractère distinctif… Ce terme était exclusivement descriptif de la composition des produits désignés par la marque ».

Ce monopole du Maroc est contesté depuis 2012 par l’entreprise israélienne Sivan qui fabriquera prochainement de l’huile d’argan en Israël. 

Au terme de 25 ans de recherches agronomiques et de sélections puis clonage d’arbustes poussant à partir de graines marocaines, Sivan a découvert une souche de l’arganier appelée Argan 100, qui fournit des arbres plus productifs – jusqu’à cent kilos de noix par an, soit dix fois plus qu’un arganier marocain -, adaptés au climat méditerranéen, résistants aux maladies, et produisant des noix dix fois plus grandes que celles des arganiers marocains. 

Des forêts d’environ 2 500 arganiers ont été plantées dans la région d’Ashkelon, d’Arava et du Néguev. Il faut patienter quinze ans pour voir apparaître les noix sur l’arganier. Cinquante kilos de noix d’argans sont nécessaires pour produire un litre d’huile d’argan pure. 

A suivre…

   
Arte, 2008, 53 min
Sur Arte le 24 septembre 2015 à 12 h 25, le 2 avril 2016

Visuels :
Ces jeunes femmes montrent le changement de la mode dans la société marocaine.

© Medienkontor FFP

© Direction du patrimoine culturel de l'UNESCO

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites d'Arte et de l'Unesco. Cet article a été publié le 24 septembre 2015.

Futuremag. Les routes de demain / Des pansements intelligents


Arte consacrera le numéro de Futuremag des 2 et 8 avril 2016 aux routes de demain et aux pansements intelligents. La firme israélienne Core Scientific Creations fabrique WoundClot (blessure coagulante, en anglais) Gauze, une bande coagulante en cellulose qui stoppe les saignements graves très rapidement.


« Plus sûre, plus écologique, moins bruyante et même productrice d'énergie : la route de demain pourrait différer du revêtement inerte d'aujourd'hui. En Corrèze, un groupe industriel et un institut de recherche en inventent une version photovoltaïque, capable de produire de l'électricité. Dans les montagnes, on teste une route qui se réchauffe, et permettrait de supprimer neige et verglas. En Suède, des chercheurs expérimentent eux, grâce à un revêtement révolutionnaire, une voie silencieuse et plus écologique ».

Des « pansements intelligents »
Selon l’étude de l’US Army Institute of Surgical Research intitulée Death on the battlefield (2001-2011): implications for the future of combat casualty care, un quart des victimes sur les champs de batailles souffraient de blessures « à survie potentielle », et 90% de ces victimes décédées de blessures « à survie potentielle » étaient liées aux hémorragies. En état d’urgence, il importe donc d’arrêter au plus tôt les hémorragies.

Des « chercheurs révolutionnent le pansement pour le rendre intelligent et actif, capable de diagnostiquer, voire même de traiter les infections. En le truffant de capteurs électroniques qui surveillent la cicatrisation ou en le dotant de fibres qui nettoient les plaies, des chercheurs révolutionnent le pansement pour le rendre intelligent et actif, capable de diagnostiquer, voire même de traiter les infections ».

En Israël, la firme Core Scientific Creations fabrique WoundClot (blessure coagulante, en anglais) Gauze, un bandage coagulant en cellulose qui stoppe les saignements graves de veines ou d'artères, en quelques minutes, sans se disloquer, sans pression exercée sur la plaie - ce qui laisse libre les mains des médecins -, sans garrot préalable, et ce, grâce à une « structure moléculaire particulière ». Dans certains cas, des pressions sur des blessures à la tête ou au cou peuvent s'avérer inefficaces.

Une innovation scientifique susceptible de sauver bien des vies en temps de guerre, notamment pour les soldats et lors des attentats terroristes islamistes, car nombre de blessés décèdent d’hémorragies non contrôlées. Un produit dont la stabilité dure 24 heures avant de se dissoudre sans effet nocif pour l'organisme en sept jours.

« Quand il est mis au contact de liquides, ce produit commence à absorber d'énormes quantités de sang, puis il change d’état pour devenir un gel », a déclaré Dr Shani Eliyahu Gross, vice-président de Core Scientific Creations. Il a assuré que la bande peut absorber environ 2 500 fois son propre poids .

Selon Yuval Yaskil, PDG de l’entreprise israélienne, « ces produits nous permettent de traiter des saignements très sévères, avec une formation minimum et en interférant au minimum avec les traitements médicaux réguliers ou les procédures qui sont utilisées aujourd'hui. Notre produit est unique car il est le seul produit sur le marché dont les caractéristiques excluent l'application d’une compression lors d’une hémorragie sévère tout en étant en même temps bio-absorbable ».

La police et les hôpitaux israéliens utilisent ces bandes au coût unitaire de dix dollars, et jusqu’à cent dollars pour des articles chirurgicaux plus grands. Un prix plus élevé que des produits non similaires.


Future mag. Les routes de demain / Des pansements intelligents
Réalisation : Thierry Scharf, Quentin Domart
2015, 30 min
Sur Arte les 2 avril à 13 h 25 et 8 avril 2016 à 7 h 05


Articles sur ce blog concernant :
Articles in English 
Les citations sont d'Arte.

mercredi 30 mars 2016

Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945


Les musées d’Orsay et de l’Orangerie ont montré cette exposition divisée en deux parties chronologiques. Un hommage aux femmes photographes, dont de nombreuses européennes ou américaines Juives, qui ont joué un rôle majeur dans l’essor de ce nouveau média. Le MAHJ (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme) présente l'exposition Lore Krüger, une photographe en exil, 1934-1944 (30 mars - 17 juillet 2016). 


Cette exposition est organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie, avec la participation exceptionnelle de la Library of Congress, Washington D.C.

Présentée simultanément dans ces deux musées parisiens, l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? est « la première du « genre » en France. Elle vise à « rompre avec l’idée encore largement partagée selon laquelle la photographie, outil physico-chimique de reproduction, aurait été une simple affaire de technique et donc « d’hommes » : qu’elles aient été amateures des classes privilégiées ou, comme de plus en plus souvent à partir du tournant des XIXe et XXe siècle, véritables professionnelles de l’objectif, les femmes ont de fait joué, en tant qu’auteures, un rôle plus important dans l’histoire de ce moyen d’expression que dans celle de chacun des beaux-arts traditionnels ». 

A la lumière des histoires de la photographie qui, depuis près d’un demi-siècle, ont réévalué l’exceptionnel apport des femmes à l’essor de ce nouveau médium apparu au XIXe siècle, cette exposition s’articule en deux parties séparées par la Première Guerre mondiale.

Il est établi « que certaines femmes ont, très tôt et dans tous les domaines d’application de la photographie, atteint un degré de maîtrise et d’accomplissement égal à celui des hommes ».

Cette double exposition « se doit de n’être ni une histoire de la photographie retracée à travers une production exclusivement féminine, ni une histoire en images des femmes par les femmes, encore moins une mise en scène d’une « vision photographique féminine ». 

Les commissaires de l’exposition duale se proposent de montrer « la relation singulière et évolutive des femmes à la photographie, c’est-à-dire de donner à voir cette production dans ce qu’elle a pu avoir, selon les contextes historiques et socioculturels considérés, de caractéristique et/ou d’exceptionnel ».

Ce parti pris a induit une extension du champ spatio-temporel : de « l’invention officielle du médium en 1839 jusqu’en 1945, le phénomène est appréhendé à travers ses manifestations aussi bien en Europe – essentiellement en France, Grande-Bretagne, Allemagne et Hongrie – qu’aux Etats-Unis » et en Eretz Israël.

Première partie : 1839-1919
Se fondant sur des recherches récentes, cette exposition s’avère « la première en France, non seulement à étudier la situation hexagonale au XIXe siècle, mais aussi à rassembler chefs-d’œuvre connus et inconnus », inédits ou présentés pour la première fois en France, pour « illustrer l’extraordinaire accomplissement atteint par les praticiennes dans la sphère anglo-saxonne ».

Le parcours débute par les œuvres de Constance Talbot, « épouse de l'inventeur anglais de la photographie W. H. Fox Talbot et première praticienne de la nouvelle technique. D’Anna Atkins, auteure du premier ouvrage illustré de photographies (1843-1853), à Frances Benjamin Johnston et Christina Broom, pionnières du photojournalisme américain et anglais, non moins de 75 photographes seront réunies autour de figures d’artistes majeures telles Julia Margaret Cameron et Gertrude Käsebier ».

« Que ces femmes aient œuvré isolément ou pour certaines, déjà, dans une démarche collective, il s’agira d’apprécier comment une tradition photographique longtemps marquée au sceau des normes du « féminin » s’est révélée, pour certaines auteures d’exception, comme une possible voie d’émancipation et de subversion ».

Cette affirmation féminine dans le champ du huitième art est traitée « en termes de périmètres et de stratégies (de reconnaissance, de conquête de nouveaux terrains d’expression et d’action, etc.) ».

Dès le milieu du XIXe siècle, la photographie « a contribué à élever le niveau de sociabilité des femmes en favorisant leur insertion dans les espaces d’échanges que constituent les premiers réseaux professionnels et amateurs de la photographie ».

« Parce que l’apprentissage technique puis la pratique elle-même du médium n’étaient réglementés par aucune structure comparable à celles qui, dans les domaines de la peinture ou de la sculpture, restreignaient considérablement l’accessibilité des femmes, nombre de celles-ci ont été ou se sont senties encouragées à embrasser le nouvel « art industriel » ».

« Source inédite de débouchés commerciaux ou moyen d’assouvir un désir de créativité personnelle », les femmes photographes ont pensé la photographie comme une opportunité « d’exister indépendamment des obligations domestiques et familiales et de se penser, puis s’affirmer, en tant que sujets regardants ».

Abordant ensuite « l’interpénétration entre théâtre du genre et théâtre photographique », l’exposition souligne « la prédilection des photographes pour l’exploration des territoires du « féminin », particulièrement notable à partir des années 1860 dans les registres du portrait et de la fiction ». Les « représentations féminines, celles du sentiment maternel ou du monde de l’enfance ont pu se nourrir à la fois de cette expérience sensible et propre à leurs auteures, et des potentialités photographiques de l’intimité vécue avec les modèles ».

« En miroir, les enjeux de représentation auxquels les femmes se sont confrontées en abordant le terrain de la différence sexuelle sont naturellement soulevés : poser un regard sur l’époux, le père ou le grand homme, proposer une vision du couple, questionner les identités sexuelles ou la représentation du corps nu masculin et féminin… autant de démarches photographiques qui impliquent plus que jamais un positionnement vis-à-vis du regard masculin, qu’il s’agisse de celui du modèle photographié, celui véhiculé par des siècles d’iconographie ou celui des spectateurs et critiques contemporains ».

L’exposition se termine sur « une forme inédite de positionnement, celle qui se répand au tournant du siècle à travers un phénomène croissant d’intrusion et d’implication, en tant que photographes, des femmes dans la sphère publique ».

« Soutenu par l’idéologie progressiste de la New Woman anglo-saxonne », ce mouvement « signe, dès avant la fin de la Grande Guerre, l’abolition complète des frontières entre les territoires masculins et féminins du photographiable : praticiennes d’atelier mais aussi pionnières du documentaire et du photojournalisme partent à l’assaut de la rue, de l’ailleurs, des chantiers industriels et du front de guerre, deviennent à travers leurs images des actrices de la vie publique et politique ».

Deuxième partie : 1918-1945
La seconde partie de l’exposition s’articule autour de trois sections thématiques : Le détournement des codes (Imogen Cunningham, Madame Yevonde, Aenne Biermann, Lee Miller, Dora Maar, Helen Levitt), ; L’autoportrait et la mise en scène de soi (Claude Cahun, Marta Astfalck-Vietz, Marianne Brandt, Gertrud Arndt, Elisabeth Hase, Ilse Bing) ; La conquête des nouveaux marchés de l’image (Germaine Krull, Margaret Bourke-White, Tina Modotti, Barbara Morgan, Gerda Taro, Dorothea Lange, Lola Alvarez-Bravo, etc.)

Après la Première Guerre mondiale, de nombreuses photographes femmes participent à l’émergence de la photographie moderne et à « l'effervescence créative qui caractérise la période de l'entre-deux-guerres ».

Elles participent « à l'institutionnalisation du champ et accèdent ainsi à une forme de légitimité : organisation d'expositions, création d'écoles, constitution de réseaux d'apprentissage et d'entraide, direction de studios commerciaux, mise sur pied d'agences, prise en charge de l'histoire du médium par l'écriture d'articles et d'ouvrages pratiques et théoriques ».

« Être photographe devient pour elles un métier aux multiples facettes et applications. L'interpénétration de ces pratiques, ainsi que la mobilité géographique à l'échelle internationale rendent désormais en grande partie caduques les formes académiques ».

Si « les femmes s'inscrivent dans une forme de continuité avec celles qui les ont précédées en pratiquant encore les genres qui leur ont été traditionnellement dévolus (portrait, botanique, théâtre de l'intime), elles subvertissent et transgressent de plus en plus les codes artistiques et sociaux, introduisant volontiers un regard critique et distancié sur leur statut inférieur et sur les relations de domination entre les sexes ».

La « mise à nu de son propre corps, le questionnement de soi, les jeux de masques et le brouillage des identités deviennent des sujets de prédilection ».

« Expérimentation esthétique, exploration des signes de la féminité et expression d'une appartenance professionnelle », l’autoportrait « manifeste l’émergence de la femme nouvelle. Par leur métier, les femmes photographes en sont l’incarnation type ».

La « première moitié du XXe siècle les voit aussi conquérir en masse les territoires de l'universel (masculin) : elles investissent désormais les genres réservés aux hommes (le nu et plus largement l'érotisme et la représentation des corps sexués), s'emparent de certains motifs de l'iconographie de la modernité (la machine, la vitesse, l'architecture industrielle), rivalisent avec les hommes en s'engouffrant dans les marchés émergents de l'image (reportage et journalisme, presse et illustration, mode et publicité) ».

Avec leur appareil, elles entrent dans la sphère politique, se rendent sur le théâtre de la guerre, « s'aventurent seules dans des contrées exotiques : leur statut de photographe leur permet ainsi d'investir des espaces jusque là peu fréquentés par les femmes, voire interdits à elles ».

« Expérimentant, souvent en pionnières, macrophotographies (Laure Albin Guillot, Aenne Biermann), solarisations (Lee Miller, Lotte Jacobi, Getrud Fehr), photogrammes (Lucia Moholy), dessins lumineux (Barbara Morgan, Carlotta Corpron), surimpressions, photomontages et photocollages (Olga Wlassics, Dora Maar, Marta Astfalck-Vietz), rayons infrarouges et ultraviolets (Ellen Auerbach), procédés en couleur (Madame Yevonde, Gisele Freund, Elisabeth Hase, Marion Post Wolcott), ces photographes forgent le répertoire stylistique et théorique de la modernité ».

Leurs « travaux participent pleinement aux mouvements avant-gardistes : Surréalisme, Nouvelle Objectivité, Straight Photography (photographie pure) ou encore Nouvelle Vision ».

Dans les années 1920-1930, « l’apparition de formats sub-standards de pellicule et le développement de caméras portatives favorisent l’expérimentation technique et esthétique (Germaine Dulac, Germaine Krull, Maya Deren), comme la mobilité géographique et culturelle (Thérèse Rivière, Margaret Mead, Ella Maillart, Ria Hackin) ».

La « faible structuration du champ - le cinéma est né dans les années 1890 - et l’absence de structures d’apprentissage obligatoires facilitent la pratique de ce médium par des amateur(e)s ».

« Destiné à être projeté, tout film s’adresse potentiellement à un auditoire. Alors que le monde occidental bouillonne de tensions et d’inquiétudes, des femmes s’engagent dans le débat public. Avec leur caméra, elles s’efforcent de changer la société : les unes au service du totalitarisme nazi (Léni Riefenstahl) ou soviétique (Margaret Bourke-White), les autres en accompagnant le projet sioniste (Ellen Auerbach), d’autres encore en promouvant des idéaux de paix entre les peuples (Madeline Brandeis) ou de solidarité avec les plus démunis (Ella Bergmann-Michel). L’utilisation du cinéma signe sans conteste l’entrée des femmes dans la sphère politique ».

Du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016
1ère partie : 1839-1919 au Musée de l’Orangerie
Jardin des Tuileries (côté Seine). 75001 Paris
Tél. : 01 44 50 43 00
Tous les jours sauf le mardi de 9 h à 18 h

2e partie : 1918-1945 au Musée d’Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur. 75007 Paris
Tél. : 01 40 49 48 14
Tous les jours, sauf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h 45


Visuels
Lady Frances Jocelyn (1820-1880)
Intérieur, 1865
Epreuve sur papier albuminé, 13,02 x 17,3 cm
Washington National Gallery of Art, R.K. Mellon Family Foundation
© Courtesy of Washington National Gallery of Art

Christina Broom (1862-1939)
Jeunes suffragettes faisant la promotion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909
Epreuve photomécanique (carte postale)
Londres, Museum of London
© Christina Broom/Museum of London

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 24 janvier 2016. 

« Tsahal, au cœur de l’action » de Gilles Rivet


Pilote, spécialisé dans le photoreportage, Gilles Rivet a "couvert de nombreux évènements et conflits internationaux". Il signe les textes et magnifiques photos en couleurs de ce livre dédié à l’armée israélienne : Israéliens effectuant leur service militaire, infirmières, avions F-15, fusils M16, missiles Arrow, chars Merkava IV aux technologies sophistiquées protégeant son équipage, etc. Des clichés pris par des soldats complètent ce panorama des unités des Forces de défense israéliennes (IDF).  Le 24 mars 2016, à Hébron, un soldat israélien, âgé de 19 ans et infirmier de la brigade Kfir, a tué d'une balle dans la tête un terroriste palestinien qui venait d'essayer de poignarder un soldat israélien. Il a expliqué qu'il craignait que ce dernier ne déclenche son éventuelle ceinture explosive. Il ignorait que des vérifications avaient été effectuées avant son arrivée. Ce qui a suscité une polémique nourrie par une vidéo de B'Tselem.


Auteur de Colombie, unités spéciales dans la série Au cœur de l’action chez le même éditeur ETAI, Gilles Rivet évoque la place des femmes, de la religion, et des unités d’élite – brigades Kfir et Golani, parachutistes - et de lutte NBC (nucléaire biologique et chimique). Son objectif capte la camaraderie de ces jeunes soldats, leur détermination, leur entraînement exigeant pour les aguerrir, leur technique de protection « réciproque », ainsi que leur moment de détente et l’évacuation des blessés et morts.

Il souligne le rôle de Tsahal (abréviation de Tsva Haganah Le’Israel, IDF) dans l’intégration des juifs originaires d’Ethiopie au sein de la société israélienne.

Admirateur de l’intégration des Juifs de diaspora et des bâtisseurs sionistes, l’auteur montre une empathie, une sensibilité et une compréhension rares pour ces 250 000 soldats, dont les réservistes, défendant leur pays, une démocratie isolée dans une région souvent hostile et confrontée à une menace existentielle protéiforme. L’auteur n’omet pas les difficultés d’intégrations des juifs originaires d’Ethiopie et le rôle de Tsahal dans l’intégration de leurs jeunes au sein de la société israélienne

On aurait aimé que soient mentionnés l’éthique de Tsahal et le terrorisme islamiste.

On regrette quelques approximations - l’aide fournie par la Tchécoslovaquie au jeune Etat d’Israël naissant était en fait constituée de matériel soviétique - et oublis, tels la déclaration Balfour et le rôle du grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini dans les massacres antijuifs dans la Palestine mandataire.

Du même auteur, on peut lire aussi son reportage sur la brigade d’infanterie israélienne Kfir (Raids, n° 263, avril 2008) et ses articles, dont celui sur les Magav cosigné avec Maxime Perez, dans le dossier spécial Israël de la revue Assaut (n° 38, mars 2009).


Gilles Rivet, Au cœur de l’action Tsahal. ETAI, 2008. 144 pages. 29,95 euros. ISBN : 978 2 7268 8828 5

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Cet article a été publié en une version plus concise dans le n° 614-615, juillet-août 2009, de L’Arche, et sur ce  blog les 18 octobre 2009 et :
- 15 avril 2013, lors de Yom HaZikaron, journée à la mémoire des soldats morts lors des guerres de l'Etat d'Israël - au nombre de 22 993 en avril 2012, 23 085 en avril 2013 - et des victimes du terrorisme (2 493 civils en avril 2013) ;
- 4 mai 2014. Débute Yom HaZikaronjournée à la mémoire des soldats morts lors des guerres de l'Etat d'Israël - au nombre de 23 169 en mai 2014 - et des victimes du terrorisme depuis 1860. Le nombre de membres de familles endeuillées s'élève à 17 038, dont 9 931 parents, 4 966 veuves et veufs, et 2 141 orphelins. Le ministre israélien de la Défense estime qu'un million et demi de personnes vont assister aux cérémonies commémoratives dans un des 57 cimetières militaires israéliens ;
- 22 avril 2016. Yom HaZikaron est la journée à la mémoire des soldats morts lors des guerres de l'Etat d'Israël et des victimes du terrorisme depuis 1860, soit 23 320 en avril 2015, dont 67 lors de l'opération Bordure protectrice

mardi 29 mars 2016

Interview de Shmuel (Sammy) Ravel, ministre plénipotentiaire de l’ambassade d’Israël à Paris, sur les boycotts d'Israël (2/5)


Le 15 octobre 2010 au matin, Shmuel (Sammy) Ravel, ministre plénipotentiaire - 2e poste le plus important après l'ambassadeur - de l’ambassade d’Israël à Paris, m’a accordé cette interview dont la première réponse est diffusée sur Youtube. Exclusif. Le 28 mars 2016, Yedioth Ahronoth et Ynet ont organisé en Israël une conférence contre le BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions). Parmi les orateurs : Reuven Rivlin, Président  d'Israël, Ron Lauder, président du World Jewish Congress, Lars Faaborg-Andersen,  ambassadeur de l'Union européenne (UE) en Israël -  avec "30 milliards d'euros/an, l'Etat juif est le premier partenaire commercial de l'UE et un de ses plus importants partenaires en sciences et technologie" -, et Roseanne Barr, actrice américaine.

1ère partie : Pourquoi un mathématicien appelle au boycott d’Israël ?
3e partie : L’« idyllique » Vanessa Paradis et les autres boycotteurs d'Israël
4e partie : Vives réactions aux motions universitaires françaises prônant le boycott d’Israël
5e partie : Après le refus de l’Université Paris VII de boycotter Israël, le combat continue 

De nombreuses associations appellent aux boycotts d’Israël : boycott d’entreprises, d’universitaires, de réalisateurs israéliens… Quelle est la position du gouvernement d’Israël à l’égard de ces appels aux boycotts ?

Ces appels sont illégaux, immoraux et contre-productifs.

Premièrement, ils sont illégaux car la loi française appelle clairement contre la discrimination visant un peuple, une nation ou une religion. Et ces appels aux boycotts sont un appel à la discrimination contre l’Etat d’Israël, contre le peuple juif.

C’est immoral. S’il y a une leçon à tirer de l’Histoire, de l’Histoire de notre peuple, c’est qu’on ne peut pas prendre à la légère ces appels à la discrimination. Il faut les prendre plus au sérieux. On l’a vu avec le discours du président iranien Ahmadinejad au Liban. Dans ses discours, il appelle, de manière répétée ces dernières années, à rayer Israël de la carte. C’est quelque chose qu’il faut prendre très au sérieux. Le président Ahmadinejad n’est pas le seul à faire cette revendication. Il y a le Hezbollah, le Hamas, et d’autres extrémistes dans la région.

Quand on entend en France des gens délégitimer le droit d’Israël à exister, à se défendre et à développer ses relations économiques et culturelles avec le peuple français et avec la France, c’est un signe extrêmement dangereux qu’il faut combattre avec tous les outils, légaux et moraux.

Finalement, c’est contre-productif. Nous essayons de créer un environnement de paix, un climat de confiance entre les Israéliens et les Palestiniens.

Sur le terrain, il y a des immenses efforts à faire pour créer des coopérations, par exemple dans le domaine économique. Le parc industriel à Bethléem avec la France, avec les sociétés israéliennes qui veulent y investir, avec les Palestiniens, nous voulons le développer. C’est un pas important. Il faut encourager, les représentants israéliens encouragent, les hommes d’affaires israéliens et français à investir à Bethléem, à Ramallah. Le sort économique du peuple palestinien sera amélioré. C’est seulement à ces conditions-là que nous aurons la paix avec nos voisins.

C’est l’intérêt de tous les pays arabes, des Palestiniens, d’aider à développer Israël, son économie, sa sécurité. C’est seulement en construisant cette confiance, cette coopération qu’on pourrait arriver à la paix.

Il faut regarder ce qui s’est passé depuis 62 ans, depuis la création de l’Etat d’Israël. Au début, il y a eu la guerre contre l’Etat d’Israël pour essayer de l’éliminer. On se rappelle toujours, ces jours-ci, des protocoles de la guerre de 1973, ce drame où on a été attaqué le jour le plus sacré du peuple juif (Nda : le jour de Kippour, « jour du grand Pardon »).

Puis il y a eu des attentats terroristes en Israël, contre Israël, pour essayer de le menacer.

Maintenant, il y a cette campagne de délégitimation.

La seule chose qui n’a pas encore essayée sérieusement par les pays Arabes, par la Ligue Arabe, par le peuple palestinien, c’est la main tendue vers les Israéliens.

Ce dont on a le plus besoin maintenant, c’est de la main tendue et de la paix.

Une loi a été adoptée par la Knesset pour sanctionner en Israël le boycott…

Elle n’est pas encore adoptée. Il y a eu une proposition de loi.

Israël est une démocratie. Mais il faut mettre aussi certaines limites dans une démocratie.

La liberté, c’est par exemple la liberté d’expression.

Mais la discrimination, le racisme, ce n’est pas la liberté, et il faut mettre un terme aux actions visant à discriminer toute une population.

En France, il y a une loi claire contre le boycott. Et cette loi est appliquée.

En France, Sammy Ghozlan (1), qui dirige le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), a déposé des dizaines de plaintes contre X pour faire sanctionner ceux qui appellent au boycott d’Israël. Hier, le 14 octobre 2010, le Tribunal correctionnel de Pontoise a prononcé la relaxe (2) de deux prévenus, Alima Boumediene-Thiery, sénatrice (Verts) et Omar Slaouti (Nouveau parti anticapitaliste, NPA), pour des raisons de procédure et de forme. Il n’a donc pas statué sur le fond…


Il faut regarder le fond.

Le fait que des hommes politiques français appellent au non respect de la loi française, c’est étonnant et doit être dénoncé par tout le milieu politique français.

Nous faisons confiance au système juridique français pour dénoncer ces appels.

De plus, il est vraiment difficile de comprendre que ces gens appelant aux boycotts prétendent faire avancer le processus de paix. Pensent-ils que le boycott, la discrimination contre les Israéliens, ou la délégitimation d’Israël vont convaincre les Israéliens de faire plus de compromis ? C’est contre-productif.

Si ces hommes politiques de la gauche et de l’extrême-gauche françaises souhaitent la paix, s’ils veulent aider les Israéliens et les Palestiniens à avancer vers la paix, il faut essayer de trouver des coopérations, et non pas appeler aux boycotts d’Israël.

Sans les plaintes du BNVCA, il n’y aurait pas eu de procès. Ni le Parquet, qui est placé sous l’autorité du ministre de la Justice, ni aucune autorité israélienne n’avait initié ces procédures judiciaires…

Depuis que ces appels ont commencé, il y a eu plusieurs niveaux de réactions.

Au niveau du gouvernement français, nous étions en contact avec les autorités françaises. Le gouvernement français a pris des décisions importantes.

Premièrement, la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, a pris ces appels aux boycotts au sérieux et a donné des instructions claires aux procureurs afin de faire le nécessaire contre le boycott.

De même, le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, a agi pour assurer la sécurité dans les supermarchés ou dans les lieux de présence israélienne.

La communauté juive s’est mobilisée. Je remercie les nombreux intellectuels français et associations juives actifs contre le boycott d’Israël : ils sont intervenus dans les médias, dans les procédures judiciaires, sur Internet.

En France, une immense majorité des hommes politiques (3), des organisations, juives et non juives, des intellectuels œuvrent contre ce boycott. Et l’ambassade d’Israël à Paris aussi.

Est-ce légalement possible que les autorités politiques ou diplomatiques israéliennes portent plainte contre les hommes politiques et organisations qui appellent aux boycotts d’Israël ?

Notre responsabilité comme représentants de l’Etat d’Israël, c’est de coopérer avec les autorités françaises, avec la communauté juive française, avec les organisations luttant contre le racisme et contre la discrimination, avec les intellectuels français pour expliquer l’absurdité de ces appels aux boycotts qui sont un encouragement à la violence et à la haine entre les peuples. C’est notre rôle et c’est ce que fait l’ambassade d’Israël en France.

Nous investissons beaucoup d’efforts dans ce domaine, y compris en des rendez-vous avec des responsables français, avec des intellectuels, avec des journalistes, avec des représentants de la communauté juive en France.

Je suis convaincu que la plus grande majorité des Français comprennent qu’il est absurde, dans des efforts pour avancer vers la paix, d’appeler aux boycotts d’Israël et à la violence.

A-t-on une évaluation financière du coût pour l’économie israélienne de ces appels aux boycotts ?

Je crois que le plus grand problème aujourd’hui c’est l’effort pour délégitimer le droit d’Israël à exister, le droit d’Israël à se défendre, et l’image d’Israël. C’est cela notre défi aujourd’hui. Là, nous concentrons tous nos efforts.

Souvent ces dernières années, dans les événements pas seulement économiques, mais aussi sportifs ou culturels – festivals de cinémas -, il y a eu ces actes violents avec des gens qui ont appelé au boycott d’Israël. Or, Israël, c’est une démocratie, c’est un pays ami de la France.

Nous investissons beaucoup dans le développement des relations bilatérales avec la France, et ces relations s’approfondissent dans de nombreux secteurs.

En matière commerciale, nous enregistrons de bons résultats, y compris une plus grande participation israélienne dans des expositions commerciales à Paris, tel le SIAL (Salon international de l'agroalimentaire) où se rendront une vingtaine de compagnies israéliennes. Y sont prévus de nombreux rendez-vous entre sociétés israéliennes et chaînes françaises pour développer leurs liens.

Donc, si l’on regarde les chiffres, on enregistre un effort positif dans les relations économiques.

Cela ne veut pas dire qu’on doit être naïf ou complaisant envers ces appels aux boycotts, ou envers ces actes violents à l’égard de l’Etat d’Israël.

Au contraire, ce sont des menaces réelles contre la paix et contre l’existence de l’Etat d’Israël.

Comment expliquez-vous que des dirigeants de l'Autorité palestinienne appellent au boycott d’Israël ?

C’est quelque chose d’impossible à comprendre. Si on appelle à la coexistence, à la paix, comment peut-on en même temps appeler aux boycotts et à la discrimination contre l’Etat d’Israël ? C’est incompréhensible.

L’Etat d’Israël et le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou appellent de manière très répétée Mahmoud Abbas à retourner à la table des négociations, à négocier sérieusement pour arriver à un accord complet sur tous les dossiers.

Ensuite, il faut travailler sur le terrain pour créer le climat de confiance nécessaire entre les peuples.

Pour vivre en paix, c’est la seule chose à faire aujourd’hui.


(1) En raison des plaintes qu’il a déposées, Sammy Ghozlan est visé par des menaces et une « fatouah de députés algériens » (Me Gilles-William Goldnadel).

La pétition de soutien à Sammy Ghozlan intitulée Non à l'appel à la « haine » d'EuroPalestine a été lancée sur Internet.

Le 4 octobre 2010, les responsables de Raison Garder, dont Raphael Drai, ont exprimé leur solidarité à l’égard de Sammy Ghozlan. Ils ont rappelé « que ces actions judiciaires sont menées, tant sur le fond qu'au regard de la procédure suivie, dans le cadre strict de la législation de notre pays », ont souligné « que la condition de parlementaire ou de responsable d'association exige d'autant plus le respect de ces dispositions, au lieu de leur transgression systématique et délibérée », et « que les procédures en cours font toute leur place aux droits de la défense ». Ils ont exprimé leur inquiétude « à propos de l'ingérence dans la vie judiciaire française de députés et sénateurs algériens qui croient devoir prendre à partie nommément le président du BNVCA dans des termes particulièrement insultants ».

Le 14 octobre 2010, le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) a exprimé sa « solidarité avec Sammy Ghozlan, qui est le constant objet d’insultes et de menaces physiques graves ».

(2) Le Tribunal a estimé que les raisons de la convocation des prévenus ne leur avaient pas été signifiées et qu’il manquait un acte de procédure susceptible d'interrompre la prescription.

(3) Question orale du député Eric Raoult (UMP) en mai 2009
Réponse de Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, en mai 2009

A lire sur ce blog :

Article publié le 21 octobre 2010 et modifié le 19 décembre 2011.