mardi 5 janvier 2016

« La caricature, tout un art ! » par Laurence Thiriat


Arte diffusera les 5 et 7 janvier 2016 « La caricature, tout un art ! » (Die karikatur: kunst und provokation!) par Laurence Thiriat. « À la fois symbole de liberté et instrument d'idéologies mortifères, la caricature affiche une histoire contrastée. Rétrospective, de ses balbutiements à la création de Charlie Hebdo ». Une histoire européenne de la caricature politique et sociale.

« Quel est le point commun entre la Renaissance, la Glorieuse Révolution anglaise, la révolution de Juillet, le Printemps des peuples allemand, l'affaire Dreyfus, Mai-68 et… le nazisme ? Chacune de ces périodes a été faste pour la caricature ». 

« Longtemps considéré comme mineur, cet art a profité des grandes secousses de l'histoire pour se développer, pour le meilleur, mais aussi pour le pire ». 

Un art européen

Quentin Metsys, Jérôme Bosch, Giuseppe Arcimboldo et Kunstler sont considérés comme des précurseurs des caricaturistes.

Avec l’avènement de la philosophie des Lumières et la révolution industrielle, c’est au XVIIIe siècle qu’apparaissent « les premiers grands caricaturistes, dans une Angleterre qui connaît un élan de liberté sans égal : William Hogarth, James Gillray, George Cruikshank… » Hogarth peint des tableaux réalistes (série sur la prostituée). "Prince de la caricature", Gillray produit des images de grande qualité artistique, parfois violentes et scatologiques, dans cet "art de la subversion". Il influe sur David, peintre néo-classique. George Cruikshank vise la vie culturelle britannique, en se moquant des nouvelles danses. Dans les boutiques de caricatures qui les placent dans leurs vitrines, les clients peuvent les acheter et les commenter.

En France, les « grands ciseaux de la censure » surnommée Anastasie, « parviennent à étouffer la caricature jusqu'en juillet 1830 et l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe ». Le « roi poire » légalise la liberté d'expression, avant de rétropédaler dès 1831. Trop tard. Des génies comme Charles Philipon et Honoré Daumier ont su s'engouffrer dans la brèche et, bravant la prison, irriguent la France et même l'Europe de leurs dessins révolutionnaires ». Le journal La Caricature devient un "organe de combat républicain". Devant ses juges, Philipon dessine le roi en poire. Les murs de Paris et de province sont couverts de poires, fruits symboles de cette lutte politique. Philipon créé aussi Le Charivari, quotidien satirique qui inspire des journaux à l'étranger. Daumier excelle dans les portraits et la critique de mœurs. Il représente le bourgeois en Robert Macaire, personnage théâtral. Il sculpte des personnages en terre, esquisses de travail modelés et expressifs.

En Allemagne, quelques dizaines de journaux satiriques, dont le Kladderadatsch, ont du succès vers le milieu du XIXe siècle. Wilhelm Scholz (1824-1893) crée une invention graphique qui se généralise en Europe : les rares cheveux de Bismarck expriment son humeur.

À la fin du XIXe siècle, la « caricature est enfin reconnue comme un genre à part entière ». La censure - Anastasie est un nom emprunté à Eugène Sue - perdure. La loi de 1881 encadre la liberté de la presse. L'affaire Dreyfus divise les caricaturistes. Antridreyfusanr, Psst... ! de Forain et Caran d'Ache s'oppose au dreyfusard Le Sifflet

C'est « aussi à partir de cette période qu'elle révèle sa face sombre, devenant un instrument privilégié de l'antisémitisme, du nationalisme et de la presse d'extrême droite ».

Hebdomadaire satirique allemand, Simplicissimus est fondé à Munich par Albert Langen et Thomas Theodor Heine en avril 1896.

En 1901, naît L'Assiette au beurre. Près de 10 000 en onze ans d'existence. Un journal ironique, sombre qui tranche dans la presse illustrée et évoque des problèmes graves français, espagnols et russes. Parmi ses collaborateurs : François/Frantisek Kupka, Félix Vallotton qui développe un style, une ligne particulière, Steilen, Jossot dont le dessin de défilé de paroissiens et d'oies sera décliné par Riss en 2011 et Cardon en 1989 dans Le Canard enchaîné fondé lors de la Première Guerre mondiale.

Le Crapouillot dénonce les violences de ce conflit. Louis Raemaekers devient le dessinateur des Alliés. Ses dessins sensibilisent les Américains à cette guerre. Les caricatures de Georges Grosz, artiste du courant expressionniste, lui valent des condamnations.

« Décriée après la Seconde Guerre mondiale », la caricature « chute brutalement avant de se relever, en France, grâce à Mai-68, comme en témoigne la création de Charlie Hebdo, né deux ans plus tard pour prendre le relais de Hara-Kiri, interdit par la censure ». Dans des médias, la photo supplante parfois le dessin satirique. L'Enragé publie en 1958 un dessin de Willem représentant le général de Gaulle s'appuyant sur des béquilles en formes du sigle "SS" !?

« Dessins – souvent animés – à l'appui, ce documentaire instructif part à la recherche des ancêtres du journal satirique. Où l'on (re)découvre les grandes dates de l'histoire européenne à travers les images inspirées de ceux qui ont forgé de leurs plumes un art majeur ». La dessinatrice Camille Besse ponctue ce documentaire.

On peut déplorer que ce documentaire occulte la condamnation de Siné, fondateur de Siné mensuel, pour antisémitisme, la caricature dans le monde musulman ou/et Arabe, ses spécificités - haine des Juifs, des chrétiens et des Noirs, prédilection pour le conspirationnisme, etc. -, ses liens avec la propagande nazie (style, thématiques).

En outre, des rédacteurs et dessinateurs de Charlie hebdo ont stigmatisé Israël. Ce qui dénote leur ignorance du conflit né du refus islamique d’un Etat Juif, et leur incapacité ou refus de saisir que c’est le même terrorisme islamiste qui tue à Jérusalem et à Paris.

Ce documentaire est précédé de Attentats de Paris - Entretien avec Pierre Kroll  (Attentate von Paris - Gespräch mit Pierre Kroll). "On parle de crises. C'est une mutation du monde qui crée une peur entretenue par ce terrorisme", a observé Pierre Kroll, caricaturiste belge qui se produit aussi sur scène. Et d'ajouter : "A Bruxelles, on a fermé les écoles, les magasins pendant plusieurs jours. Bruxelles a été une ville morte, à l'approche des fêtes. Du jamais vu. Molenbeek est une commune à forte proportion immigrée, critiquée pour son laxisme, pour d'autres c'était un modèle du vivre-ensemble. Et on a découvert la radicalisation... Le plus gros attentat en Belgique a eu lieu contre le musée Juif et a été commis par un Français. Dans des pays comme le Maroc et la Tunisie, on vit avec des salafistes depuis longtemps. On vit comme eux. L'humour fait partie de la résilience. Je ne comprends pas comment des jeunes nés en Belgique aient envie de couper la tête. Il  y a une espèce de frustration. Un besoin de revanche pour exister... On doit pouvoir parler du sacré. Le métier de dessinateur, on l'a pratiqué pour déconner. Maintenant, c'est un métier d'intellectuel". 


« La caricature, tout un art ! » par Laurence Thiriat
2015, 54 min
Sur Arte les 5 janvier à 23 h 30 et 7 janvier 2016 à 9 h 50

Visuels : © Anaprod

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Les citations sur le concert viennent d'Arte.

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