mardi 31 janvier 2017

La Collaboration 1940-1945


Dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la libération de la France et de la victoire contre le nazisme, les Archives nationales ont présenté  dans leur site parisien l’exposition  éponyme  didactique, chronologico-thématique, mais partielle, assortie d’un catalogue intéressant, mais lacunaire. Collaborations politique, administrative, économique, policière, militaire, idéologique ou culturelle… Près de « 600 documents souvent inédits - affiches, rapports, lettres, journaux intimes, insignes, tracts, procès-verbaux, objets, photographies -, rassemblés chronologiquement suivant les principaux événements de la collaboration entre juin 1940 et avril 1945 », montrent « toutes les nuances de la Collaboration, de l’engagement total jusqu'à l’accommodement des circonstances ». Avec des omissions : le rôle de la SNCF (Société nationale des chemins de fer français) et de son président Pierre-Eugène Fournier, d’Eugène Schueller, fondateur de L'Oréal, de la brigade Mohammed, la collaboration dans l’empire français, etc. Le 31 janvier 2017, RMC diffusera, dans le cadre de la France des mystères, Sous l'Occupation nazie : "En 1940, les troupes allemandes viennent d´envahir la France et s´installent sur notre territoire. Ils mettent en oeuvre des chantiers gigantesque, s´approprient des lieux de prestige et construisent des sites qui vont être mis au service de l´idéologie nazie et de leurs sombres desseins. Avec ce nouvel épisode, nous allons sillonner notre pays à la découverte de ces lieux où l´armée allemande a œuvré, dans le plus grand secret et pour le pire. Des lieux qui soulèvent de nombreuses interrogations. Que cherchaient les nazis à Montségur, au fin fond de l´Ariège ? Que s´est il passé dans le gigantesque complexe en béton de la discrète commune de Margival ? Que sont venus faire en Bretagne les archéologues nazis ? Quels furent les enjeux de l´incroyable complot qui s´est déroulé entre les murs du château de la Roche Guyon ? Des histoires de légendes, un château qui a abrité une conspiration, une base secrète qui a bien failli changer le cours de la guerre...Mais aussi des sites qui témoignage de la barbarie nazie. Tous ces lieux, disséminés sur le territoire français racontent encore la terrible soif de conquête et de domination du troisième Reich". 

« Signes de la collaboration et de la résistance » par Michel Wlassikoff et Philippe Delangle
La Collaboration 1940-1945
Spoliés ! L’« aryanisation » économique en France 1940-1944
La spoliation des Juifs : une politique d'État (1940-1944)
Des galeries d’art sous l’Occupation, une histoire de l’histoire de l’art
« Les Bastilles de Vichy. Répression politique et internement administratif 1940-1944 » par Vincent Giraudier

Une première pour les Archives nationales.

Elles ont conçu et accueillent l’exposition La Collaboration (1940-1945) qui « propose une relecture de ce complexe héritage à travers de nombreux documents, pour la plupart inédits, provenant d'institutions patrimoniales françaises et étrangères prestigieuses ainsi que de collections privées ». Et ce, dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la Libération de la France et de la victoire contre le nazisme.

Près de 600 documents – affiches, rapports, lettres, journaux intimes, insignes, tracts, procès-verbaux, mains courantes, pièces à conviction, registres d’écrou, albums photographiques, objets, cartes, etc. –, dont environ la moitié inédits, sont réunis selon une trame chronologique, de juin 1940 à avril 1945. Fonds exceptionnels des Archives nationales, séries du contre-espionnage encore inexploitées du Service historique de la Défense, dossiers des Brigades spéciales des Renseignements généraux à la préfecture de police, pièces d’un des collectionneurs les plus importants de la place de Paris : avec ces archives, pour beaucoup inédites, c’est la collaboration sous toutes ses formes qui est présentée. Une somme qui fera date ».

Parmi ces documents, citons les procès-verbaux de surveillance de membres du groupe Manouchian, et une version du Statut des Juifs annotée et signée par Pétain qui en renforce la dureté. Comment être sûr de l’authenticité du document ? Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS et président du conseil scientifique du Mémorial de Caen, m’a répondu en deux temps : une vérification graphologique et la confrontation avec d’autres versions émanant de proches de Pétain.

Collaborations
22 octobre 1940. Montoire-sur-Loir  (Loir-et-Cher). Vice-président du Conseil et secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Pierre Laval, rencontre Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne en France, puis le Führer Adolf Hitler et von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères.

24 octobre 1940. Quai de la gare de Montoire. Président de l’Etat français et du Conseil [des ministres] depuis le 11 juillet 1940, le maréchal Pétain serre la main de Hitler qui s’était entretenu le 23 octobre 1940 avec le général Franco à Hendaye. 

La France « a fait le choix de la collaboration. Mais qui a intérêt à collaborer ? Les Français ou les Allemands ? Qui en sont les acteurs ? Quel rôle jouent les ultras ? Qui s’est enrichi ? Quelle est l’ampleur de la collaboration militaire ? Quel rôle a joué Vichy dans la déportation des Juifs de France et dans la répression de la Résistance ? À quel point, intellectuels et artistes se sont-ils compromis ? »
« Prenant en compte le poids de l’occupation allemande dans une France défaite militairement, cette exposition cherche ainsi à mieux faire comprendre, au rythme de ces quatre « années noires et de l’influence du cours de la guerre, toutes les évolutions dans le temps des choix politiques des trois acteurs en présence : les autorités allemandes, dans toute leur pluralité, dont le joug systématique et prégnant ne cessera de peser sur la vie des Français et de déterminer les adhésions et les renoncements des collaborateurs ; le Gouvernement de Vichy qui fait le choix d'entrer à l’automne 1940 dans la voie de la collaboration et de mettre en œuvre la Révolution nationale ; les partis collaborationnistes enfin dont l'engagement idéologique aux côtés de l'occupant dans une vision assumée de la France et de l'Europe constituera, pour le régime de Vichy, parfois un appui, plus souvent un aiguillon pressant et contraignant ».

En une approche chronologico-thématique, cette exposition explore les diverses formes de la Collaboration - politique, administratif, économique, militaire, idéologique, culturel – ainsi que toutes « ses nuances, avec en filigrane cette question obsédante : quelle a été l'attitude des Français et leur degré d'implication, depuis l'engagement absolu aux côtés de l’occupant jusqu'à l'accommodation plus ou moins franche aux circonstances ? » Diverse selon les domaines, les mobiles et les degrés d’engagement, la Collaboration requiert un traitement historique qui respecte la singularité et la complexité du sujet.

Débutant par une chronologie et la présentation de vingt documents – dont le fichier des Juifs -, l’exposition s’articule autour de sept thèmes : acteurs et objectifs de la Collaboration - les acteurs allemands, le régime de Vichy et la Révolution nationale, les Collaborationnistes parisiens et les jeux d’acteurs selon la chronologie de l’Occupation : 1940-1944 -, des ennemis communs - l’anticommunisme, l’antisémitisme et la persécution des Juifs, la lutte contre les Francs-maçons -, la collaboration des polices contre les résistants et les Juifs - des décisions politiques (1941-1944), la collaboration dans le déportation des Juifs de France et la répression de la Résistance (exemple des groupes armés communistes) -, la culture et les médias aux ordres - le monde des lettres, les médias et la culture au service de la Collaboration, médias sous contrôle -, produire avec le Reich - « La Collaboration constructive » (1940-1942), le temps des contraintes allemandes (1942-1944), les « profiteurs » et opportunistes : le cas Joinovici -, Aux armes ! Avec l’Allemagne - En France, la Milice, « Avec la Wehrmacht », agents des services allemands (la Sipo-SD, l’Abwehr) et membres des Gestapo françaises -, la fin des collaborations.

L’exposition « entend, par une mise en perspective historique, revenir sur les « années noires » qui les ont précédées et dont la Collaboration constitue, dans la conscience individuelle et collective, un lourd et complexe héritage ».

« Confrontant de nombreux documents originaux variés tant dans leurs formes que leurs typologies et pour beaucoup inédits », l’exposition « cherche à rendre compréhensible les événements et césures historiques comme les réalités du quotidien de chacun des acteurs, du plus célèbre à l’inconnu et vise à restituer l’atmosphère idéologique de la période à travers notamment la reconstitution de lieux tels que le bureau du chef de l’État français, celui d’un dirigeant collaborationniste ou la création d’ambiances sonores.

« De la lettre de dénonciation adressée aux autorités allemandes jusqu’au statut des Juifs annoté par le maréchal Pétain, ces documents montrent un appareil étatique, des partis politiques, une vie publique, le monde des arts et des entreprises œuvrant au bénéfice de l’occupant allemand et d’une politique de Collaboration au service d’une certaine vision de la France ».

« De par la richesse de leurs fonds, les Archives nationales présentent de nombreux documents dans le cadre de cette exposition tirés tant de fonds d’origine publique (archives du ministère de la Justice, de la Haute Cour de justice, de la cour de justice du département de la Seine et de ses chambres civiques, de la Cour de sûreté de l’État, de la section spéciale de la cour d’appel de Paris, du ministère de l’Intérieur, du Commissariat général aux questions juives, de la Délégation générale aux relations économiques franco-allemandes, de la Propaganda-Abteilung Frankreich, du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale), que d’origine privée (collection particulière de photographies relatives à Philippe Pétain, fonds Fernand de Brinon, fonds Le Petit Parisien). Parmi ceux-ci figurent un certain nombre de documents inédits encore non librement communicables dont le ministère de la Justice a accordé spécifiquement, dans le cadre de cette exposition et de la publication qui l’accompagne, l’ouverture par anticipation. Des prêts de nombreuses institutions patrimoniales françaises et étrangères viennent par ailleurs enrichir cette première sélection. Enfin sont aussi présentés des archives et objets provenant de collections privées exposés pour la première fois ».

Les « sources originales allient la variété des supports (documents d’archives, journaux, brochures, affiches, images fixes et animées, archives sonores et objets) aux reproductions, dans une préoccupation à la fois didactique et pédagogique ».

Après cette exposition, Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS et président du conseil scientifique du Mémorial de Caen, et un des deux commissaires de cet événement, a envisagé une exposition sur l’Epuration.

A observer cette incitation à la haine des Juifs distillée sous l’Occupation par de nombreux vecteurs, et le zèle antisémite dans la spoliation institutionnelle des Juifs, on ne peut s’empêcher de songer à des faits graves actuels : spoliation de familles françaises Juives (Dr Lionel Krief), désinformation sur les Juifs, excusez-moi, les Yaoud, euh… les Sionistes, autrement dits les Israéliens, diabolisation et délégitimation de l’Etat d’Israël. Et ce, sans sanction et par des organes publics : « politique arabe » de la diplomatie, médias (affaire al-Dura), institution judiciaire, etc.

Le séquestre des biens de Philippe Pétain
« Constitution et premiers projets (1944-1949). Le 20 août 1944, peu après le départ de Philippe Pétain pour Sigmaringen et alors qu’il n’est pas encore condamné à la confiscation de ses biens (15 août 1945), les premières mesures confiscatoires sont prises sur ordre du secrétariat général du Gouvernement provisoire de la République. Provenant de l’hôtel du Parc et du château de Charmeil, sa résidence d’été, les objets sont répartis en deux inventaires : les biens personnels et les cadeaux officiels. Deux cent cinquante caisses sont déposées par l’administration des domaines au Mobilier Natio¬nal en janvier 1945. L’appartement personnel de l’ancien chef de l’Etat français est l’objet d’un autre inventaire notarié. Le 10 décembre 1946, 20 des 30 lots du séquestre constitués à partir des biens de l’appartement sont vendus anonymement en salle des ventes. En 1947, les lots qui n’ont pas été vendus compte tenu de leur caractère symbolique et ceux provisoi¬rement stockés au Mobilier National sont rassemblés au Palmarium du jardin d’acclimata¬tion du bois de Boulogne. Le 12 février 1947, un nouvel inventaire du séquestre répartit les objets en trois catégories : les biens patrimoniaux (235 lots), ceux qui peuvent être aliénés (293 lots) et ceux qui, pour des raisons politiques, doivent être gardés par l’État. En 1949, les biens patrimoniaux sont déposés dans des institutions selon la répartition suivante : 97 à la BDIC, 66 au musée de l’Armée, 36 au musée du conservatoire national des Arts et Métiers et 36 à la manufacture de Sèvres. Le second groupe devait être vendu anonymement le 19 mai 1949 mais l’État renonce finalement à cette solution et ce sont désormais 1293 lots qui doivent être conservés alors que la vétusté du Palmarium oblige l’administration à trouver un nouveau lieu d’accueil ».

« Entre errance et traitement (1949-2014). En juillet 1949, le séquestre Pétain est transféré dans un bâtiment lui-même sous séquestre puis, en 1950, dans la cave du siège de la direction des domaines au 2 rue de la Banque. Il y reste douze ans mais son encombrement est tel qu’il faut trouver un autre lieu. En 1962, il se retrouve dans un autre immeuble de la même rue mais n’y reste que trois ans. En 1965, pour la quatrième fois en moins de quinze ans, l’encombrant séquestre rejoint le deuxième sous-sol du 15 rue Scribe, siège du service central des ventes mobilières. Le bâtiment devant être aliéné, la question du séquestre Pétain resurgit en 2003. Le 1er juillet 2004, sous couvert de la Direction de la mémoire du patrimoine et des archives, le Service historique de la défense collecte 52 caisses de livres et d’archives dont une partie est ensuite rétrocédée en 2007 aux Archives nationales. Le musée de l’Armée en reçoit 52 autres qui ne lui sont toutefois ni affectées ni même déposées à proprement parler.

À la fin de l’année 2012, la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) du ministère de la Défense entreprend une étude des archives du séquestre conservées au Service historique de la défense. Ce travail permet de mieux comprendre sa constitution et ses pérégrinations mais aussi de documenter un certain nombre de pièces. Entre janvier et mars 2013, un inventaire est enfin dressé. Enfin en janvier 2014, la manufacture nationale de Sèvres reprend les pièces provenant de ses ateliers ; au mois de juin, après douze mois d’étude afin d’effectuer une sélection pertinente, le musée de l’Armée présente à la commission scientifique compétente pour les acquisitions des musées de la défense un choix des objets qui pourront être inscrits à l’inventaire de ses collections. Quant aux autres biens du séquestre, ils ont été proposés à diverses institutions patrimoniales ou sont destinés à rejoindre les collections du ministère de la Défense.

C’est la première fois que plusieurs objets issus de ce séquestre sont présentés dans une exposition à caractère historique. Ils sont aujourd’hui conservés par le musée de l’Armée, la Cité de la Céramique – Sèvres et Limoges, et le ministère de la Défense (DMPA) ».

Films
Une programmation parallèle évoque le « regard porté, après-guerre, par le cinéma français sur la Collaboration à travers un florilège d’extraits de films présentés dans la salle de projection de l’hôtel de Soubise. Au programme : La traversée de Paris, de Claude Autant-Lara (1956), Lacombe Lucien, de Louis Malle, (1974), Section spéciale, de Costa Gavras (1975), Monsieur Klein, de Joseph Losey (1976), Papy fait de la Résistance, de Jean-Marie Poiré (1983), Monsieur Batignole, de Gérard Jugnot (2002) et 93, Rue Lauriston, de Denys Granier-Deferre (2004).

« Politiquement et islamiquement correcte »
Les commissaires scientifiques ? Réputés : Denis Peschanski et Thomas Fontaine, a soutenu en 2013 une thèse majeure sur la déportation de répression, chercheur associé au Centre d’histoire sociale du XXe siècle et docteur en histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Commissariat associé : Violaine Challéat-Fonck conservateur du patrimoine, Archives nationales, département de la Justice et de l’Intérieur, Pascal Raimbaut, secrétaire de documentation, Archives nationales, département de la Justice et de l’Intérieur Marion Veyssière conservateur en chef, Archives nationales, responsable du département de la Justice et de l’Intérieur.

Bref, tout semblait réuni pour faire de cette exposition une « somme ».

Las ! Apparaissent surtout des soustractions, tant les omissions s’avèrent nombreuses, et graves.

Denis Peschanski, que j’interrogeais sur l’absence de toute mention sur la SNCF  dans l’exposition, m’a répondu que le catalogue de cette manifestation évoquerait le rôle de cette entreprise nationale de chemin de fer. Combien d’occurrences de la SNCF dans ce catalogue ? Six, dont deux titres de livres sur l’entreprise : le « rapport documentaire » de Christian Bachelier La SNCF sous l’Occupation allemande. 1940-1944  (1996) et Une entreprise publique dans la guerre : la SNCF. 1939-1945, sous la direction de Marie-Noëlle Polino (PUF, 2001). Le catalogue occulte le rôle du président de la SNCF, Pierre-Eugène Fournier, dans l’aryanisation des biens détenus par les Juifs, en résumé dans leur spoliation, le paiement par la SNCF pour ses trains de la déportation des Juifs, etc. Citons : « Ce choix politique de la collaboration devient alors une obligation pour toutes les structures de l’État, pour la fonction publique — la police, la gendarmerie, la Justice, etc. — et pour les entreprises nationales — comme la SNCF dans le cas des déportations — chargées de le mettre en œuvre; un piège pour des agents confrontés au devoir d’obéissance, qu’ils ferment les yeux ou qu’ils fassent du zèle » (p. 7), « Les 4, 7 et 13 juillet, des réunions de police au plus haut niveau avec, côté allemand, Knochen et Dannecker, les représentants de la Sipo-SD, côté français, Bousquet ou son représentant en zone Nord, Jean Leguay, le nouveau CGQJ Darquier de Pellepoix (choisi par les Allemands), mais aussi des responsables de la SNCF, organisent la rafle à Paris et en banlieue qui débute grâce au plein concours de plusieurs branches de l’administration française le 16 juillet à 4 heures du matin pour se terminer le 17 juillet en fin de journée » (p. 174), « [les préfets régionaux de zone Sud] disposaient également de la composition exacte du train fourni par la SNCF : des wagons de marchandises (l’expression «wagons à bestiaux » est utilisée), munis de « seaux hygiéniques », et une voiture de voyageurs. On devait privilégier un horaire matinal pour l’embarquement. En cours de route, l’escorte avait autorité pour empêcher les évasions. On le constate, nombre d’administrations et la SNCF étaient impliquées dans la logistique des transferts des Juifs de France » (p.186).

L’exposition omet toute mention de l’empire colonial et des territoires d’outre-mer de la France. Quid des camps d’internement en Afrique du Nord ? Quid de l’application du Statut des Juifs en Afrique du Nord ? Quid de Indochine ? 

Le catalogue intègre une brève allusion aux notaires et administrateurs judiciaires. 

Quid du silence sur la RATP, les ministères de l’Education, l’institution juridictionnelle, les ordres professionnels, notamment de médecins ou d’avocats, etc. ? 

Ce qui est gênant dans l’exposition est le focus en plusieurs panneaux sur Joseph Joinovici (1905-1965) et son équipe sans indiquer ses liens avec la résistance au moins dès juillet 1941. Le catalogue consacre quatre pages à « Février 1941. L’empire Joinovici, le règne des bureaux d’achat allemands », « la petite entreprise de chiffonnier-ferrailleur d’avant-guerre » de Joseph Joinovici « s’est transformée en une véritable firme spécialisée dans le trafic avec l’occupant grâce à l’aide de ses employés dont Lucie Bernard — dite « Lucie-Fer », également la maîtresse de Joinovici —, de ses hommes de main pour toutes les basses-œuvres, des indispensables prête-noms des multiples sociétés-écrans, de la famille enfin… qui entoure le « Parrain » - Mordhar, son frère, est l’homme de confiance de Joseph. C’est en particulier avec le plus gros des bureaux d’achat, le fameux « bureau Otto » géré par l’industriel-espion Hermann Brandl, qui avait près de 400 employés au printemps 1941 et fit sans doute plus de 50 milliards de chiffre d’affaires, que Joinovici gagna le plus d’argent ». Le catalogue précise qu’en 1942, une « lettre est adressée au chef du Service des affaires juives de la Sipo-SD, Heinz Röthke, et elle concerne les frères Joinovici. Si, aux yeux des services policiers, la famille est bien juive et devrait donc être arrêtée — on est le 28 juillet 1942 et les déportations massives débutent —, pour le MBF et les services allemands qui utilisent les talents du chiffonnier-ferrailleur, l’analyse est tout autre : « Les frères Joinovici travaillent depuis des années pour l’armée allemande et procurent mensuellement en moyenne 500 tonnes de métaux importants pour l’armée allemande.» Joseph Joinovici leur est trop utile ».

C’est dans le catalogue que l’on trouve une seule mention incomplète sur la collaboration des musulmans dans la page « 5 juillet 1943 Er-Rachid, le «messager» d’une indépendance sous protection allemande » : « Er-Rachid, « le Messager », fondé en janvier 1943, journal du Comité musulman de l’Afrique du Nord, doit tout à l’activité de Mohamed El Maadi. Cet Algérien, né en 1902, fut très tôt un opposant à la colonisation française. Avant-guerre, il est lié à la Cagoule. Décoré de la Légion d’honneur pour son engagement en 1939-1940, il adhère au MSR puis au RNP, avant de créer son propre comité pour mieux servir la cause indépendantiste, dont il espère la réussite grâce à la victoire allemande. Mais, début juillet 1943, si la couverture du n° 8 rappelle que le « cadenas » d’une Europe nazie semble encore bien fermé, l’Afrique du Nord est aux mains des Alliés. Une raison supplémentaire pour que la propagande d’Er-Rachid imprègne peu la communauté nord-africaine de métropole. Ce n’est que grâce au soutien financier et au réseau d’Henri Lafont, le patron de la Gestapo française de la rue Lauriston, qu’El Maadi réussit à sauver son journal pro-allemand et antisémite. Il le remerciera en l’aidant en 1944 à recruter des hommes pour sa Brigade nord-africaine ». Bref, la collaboration de musulman est réduite au journal Er-Rachid, « le Messager », et à Mohamed El Maadi. Sans expliquer ce que fut cette Brigade nord-africaine.

La Légion nord-africaine (LNA), dénommée aussi Brigade nord-africaine (BNA) et Phalange nord-africaine a été fondée janvier 1944 par Henri Chamberlin dit Henri Lafont (1902-1944), un chef de la Gestapo française de la rue Lauriston (75016), et par Mohamed el-Maadi (1902-1954 ou 1957), dont le père était le Caïd Mahfuz al-Ma'adi, Bachagha, commandeur de la Légion d'honneur, et la mère française : en janvier 1943, cet ex-officier français et militant pour l'indépendance algérienne fonde le bimensuel « Er Rachid » grâce à l'argent de l'Abwehr et au tirage, remarquable en période de pénurie, de 80 000 exemplaires. Cette Légion nord-africaine a pour supérieur hiérarchique le colonel SS Helmut Knochen. Elle sert l’armée allemande occupante. Elle compte dans ses rangs des musulmans originaires d'Afrique du Nord et habitant en Ile-de-France. Non seulement elle lutte contre la résistance intérieure française, dans les maquis de Corrèze, en Dordogne et en Franche-Comté, mais en plus elle commet des massacres à Brantôme (26 mars 1944), Sainte-Marie-de-Chignac (27 mars 1944), Saint-Martin-de-Fressengeas, Mussidan (52 fusillés), Saint-Germain-du-Salembre et des Piles à Cornille. Après sa dissolution en août 1944, une partie de ses membres accompagnent en Allemagne Mohamed el-Maadi. Celui-ci y est accueilli par le Grand Mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, puis s'installe au Caire (Egypte). 

Citons un autre musulman allié des Nazis : Saïd Mohammedi, dont le nom de guerre était Si Nacer (1912- 1994), kabyle aspirant de l'armée française, s'engage dans la Waffen-SS et la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme), lutte sur le front russe, séjourne à Berlin, est décoré par la croix de fer, en mission de renseignement et sabotage en Algérie à la demande de l'Abwehr, fin 1944, avec 5 compagnons d'armes, arrêté, condamné aux travaux forcés et à l'emprisonnement à perpétuité, libéré après des remises de peine en 1952, il lutte pour l'indépendance de l'Algérie en portant son Stahlhelm casque allemand et sa mitraillette de cette période de collaboration, colonel de l'Armée de libération nationale (ALN) en Wilaya III, député (1962), ministre des Anciens combattants et victimes de la guerre (moudjahidines), et finit sympathisant du FIS, etc. 

Ces expositions et documentaires « arabiquement ou islamiquement corrects » révèlent les tabous de la société française, y compris parmi ses historiens, archivistes, réalisateurs, etc. 

Et ils ternissent l’image d’Israël, peuple et Etat, en le présentant en particulier comme amoral, cynique, ingrat. Ainsi, le 5 mars 2015, France 2 a diffusé dans son JT (journal télévisé) de 20 h un reportage d'Isabelle Baechler sur Abdelkader Mesli, imam sous l’Occupation à la grande mosquée de Paris, et présenté comme ayant sauvé des Juifs. Un reportage émaillé de fautes historiques, et alléguant à tort que la mosquée de Paris aurait été "un refuge pour certains Juifs sépharades". Il occultait le rôle ambigu de Benghabrit, recteur de la mosquée de Paris, sous l'Occupation. Jean Laloum,  chercheur au CNRS, a révélé qu’interrogée par le Commissariat général aux questions juives sur l'éventuelle judéité de personnes, la Mosquée de Paris a répondu négativement pour certaines, mais pas pour toutes . Avec des conséquences tragiques pour les présumés Juifs n’ayant pas eu l’heur de bénéficier de cette attestation islamique : direction le camp d'internement et de transit de Drancy, puis Auschwitz pour ces personnes non protégées par la Mosquée de Paris.

En outre, Yad Vashem, World Holocaust Center, à Jérusalem (Israël) a distingué comme Justes parmi les Nations une soixantaine de musulmans, principalement de Bosnie et d’Albanie, ou Arabe, tel le Dr Mohamed Helmy (1901-1982), praticien né à Khartoum (Soudan) de parents égyptiens, et travaillant alors à Berlin. Mais en octobre 2013, les ayants-droit égyptiens de ce médecin ont refusé  ce titre éminent car il était décerné par l'Etat d’Israël…

ADDENDUM
Le 18 janvier 2015, à 19 h, le Mémorial de la Shoah A accueillI les rencontres 1940-1945 : La collaboration et le camp de DrancyAnimé par Eduardo Castillo, journaliste, cet événement réunira Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS, Thomas Fontaine, historien, François Broche, auteur du "Dictionnaire de la Collaboration", et Renée Poznanski, professeur, département de Politics and Governement, université Ben Gourion du Neguev (Israël). "Concept mouvant, la collaboration suppose une adaptation permanente et se caractérise par la diversité des comportements et des degrés d’implication. Trois parutions récentes reviennent sur la collaboration et l’histoire du camp de Drancy, dans lequel furent internés ses victimes, et après la libération, ceux suspectés d’y avoir participé".

Le 3 décembre 2015, à 23 h 40, France 3 diffusa Henri Lafont, le parrain de la Gestapo, documentaire de Jean-Pierre Devillers et Grégory Auda (55 min) : "En juin 1940, alors que la France s'effondre et s'apprête à vivre à l'heure allemande, la pègre choisit son camp. Ainsi, Henri Chamberlin, dit «Henri Lafont», est l'un des premiers Français à proposer ses services aux Allemands. Rapidement promu chef d'un service de police situé au 93, rue Lauriston, Lafont réunit autour de lui une équipe de malfaiteurs professionnels. Bientôt rejoints par des policiers corrompus, ces truands vont profiter de leur situation pour harceler les Juifs, piller le pays et torturer les Résistants. Retour sur les exactions de ces opportunistes, ainsi que sur leur implication dans la machine répressive allemande".

Le 16 mai 2016, à 20 h 55, France 3 diffusa Vichy, la mémoire empoisonnée, documentaire de Michaël Prazan avec l'historien américain Robert Paxton. Ce film "revient sur l’un des épisodes les plus sensibles et traumatisants de l’histoire de France. Mais, au-delà du régime de Vichy en lui-même, ce film de Michaël Prazan s’intéresse à l’héritage embarrassant laissé par la France occupée, et plus précisément celle qui a collaboré. Entre procès, législation vichyste et chasse à l’homme, la page de ce passé ô combien dérangeant n’a jamais été entièrement tournée".
Le "régime de Vichy, sa politique de collaboration avec l'Allemagne nazie et ses nombreux crimes ont longtemps été passés sous silence par un pouvoir soucieux d'oublier le passé afin d'organiser la réconciliation de tous les Français. Il faut attendre 1995 et le discours historique de Jacques Chirac pour entendre une reconnaissance officielle des crimes de Vichy. Si des livres, des films ou le travail des historiens ont aidé à faire évoluer les consciences, c'est surtout la société civile qui a mené le combat contre la falsification et le déni, au nom de la vérité et de la justice. Un combat long d'un demi-siècle".
"Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle signe une ordonnance qui déclare le régime de Vichy nul et non avenu. Pour autant, rien ni personne ne parviendra à occulter cet épisode dramatique de la mémoire collective. Le documentaire Vichy, la mémoire empoisonnée recense les multiples conséquences que la collaboration française a eues sur les plans sociaux, politiques et historiques. Les tumultes liés à cette ultime compromission surgissent dès la fin du conflit, avec les procès de Pétain et de Laval. Alors que le premier condamné à mort est gracié par de Gaulle, le second n’échappe pas à son sort et sera fusillé au terme de son procès. « En accordant la grâce à Pétain, de Gaulle veut montrer aux Français qui se sont compromis, c’est-à-dire l’immense majorité d’entre eux, que la page est tournée », estime l’historien Tal Bruttmann. « La force du Général a été de faire croire aux Français qu’ils étaient dans le camp des vainqueurs alors qu’ils ne l’étaient pas », explique pour sa part l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter. En marge de la justice officielle, une autre, tout aussi implacable, se met à régner : on dénombre ainsi près de 10 000 personnes accusées de collaboration tuées par pendaison, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement lynchées. Sans compter les nombreuses femmes tondues en place publique, livrées à la vindicte pour avoir censément couché avec des nazis".
"Même après l’émotion de la fin de la guerre, la collaboration continuera à tenir, d’une façon ou d’une autre, une place incontournable dans la société française. Lois, décrets, mesures civiles…, nombreuses sont les dispositions adoptées sous ce régime qui ont perduré par la suite. Au même titre que certaines institutions comme la police nationale".
"Mais c’est surtout grâce à l’activisme de certaines personnalités que la France sera contrainte de regarder en face la question de Vichy. Ainsi, Serge et Beate Klarseld mèneront un combat médiatique et surtout judiciaire pour faire comparaître devant les tribunaux d’anciens collaborateurs, comme Paul Touvier. D’abord gracié de sa double condamnation à mort par Pompidou en 1972, une plainte pour complicité de crime contre l’humanité le visant est déposée par des associations de résistants en 1973. S’ensuit une cavale de l’ancien chef de la milice de Lyon qui alimentera régulièrement les pages des journaux, jusqu’à une arrestation tardive en 1989. Le soutien apporté aux anciens collaborateurs pose aussi question, et cela, jusque dans les plus hautes sphères de l’État, concernant notamment les liens entre Mitterrand et René Bousquet. Ou encore en considérant la lenteur de nombreuses procédures judiciaires intentées à leur encontre. La condamnation tardive de Maurice Papon, nommé préfet au lendemain de la guerre, et suspecté d’avoir autorisé la déportation de 6 690 Juifs, alors qu’il était haut fonctionnaire sous Vichy, en est l’un des meilleurs exemples" (Yannick Sado)

Comment peut-on justifier la comparaison entre les rafles contre les Juifs sous l'Occupation et les arrestations d'Algériens à Paris à la fin de la guerre d'Algérie, qui revêt un aspect djihadiste ?
L'indemnisation des victimes de la Shoah est présentée sans évoquer les questions : faible indemnisation des survivants, opacité de l'action de certaines organisations, etc.
Choquant aussi. Michel Charasse allègue que Mitterrand a reçu la Francisque "comme on reçoit une barre de chocolat" !?
La gerbe sur la tombe de Pétain ? Me Kiejman, ministre délégué à la Justice (1990-1991) la justifie en citant celles déposées sur les ordres des présidents ayant précédé François Mitterrand.
L'un des effets contemporains de Vichy réside dans l'action hostile à l'Etat juif du Président François Mitterrand, actif à la Légion française des combattants et des volontaires de la révolution nationale du gouvernement de Vichy puis, au Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre, décoré de la Francisque, et d'enfants de collaborateurs : Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères (1997-2002), nommé en 2005, par le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, membre du Haut Conseil pour l'Alliance des Civilisations, et fils du vichyssois décoré de la Francisque Jean Védrine, Catherine Tasca, fille d'Angelo Tasca, socialiste rallié à la Révolution nationale, et sénatrice des Yvelines depuis 2004, etc.
La spoliation actuelle de Français juifs, tels le Dr Lionel Krief, Eva Krief et Monica Waitzfelder, par des magistrats s'avère d'autant plus cruelle par l'évocation du régime spoliateur de Vichy.


Vidéos sur l’exposition :

Thomas Fontaine et Denis Peschanski, La Collaboration. Vichy, Paris, Berlin (1940-1945). Coédition Tallandier, Ministère de la Défense, Archives nationales, 2014. 313 pages. 537 illustrations. 39,90 euros
                          
Jusqu’au 5 avril 2015
Hôtel de soubise 
60, rue des Francs-Bourgeois. 75003 paris
Du lundi au vendredi de 10 h à 17 h 30. Samedi et dimanche de 14 h à 17 h 30. Fermée le mardi et les jours fériés

Visuels :
Affiche
Portrait d'Adolf Hitler et portrait du maréchal Philippe Pétain, affiche de Draeger
Archives nationales/Atelier photo des Archives nationales.
© Design Saluces.com

Lettre du 18 juin 1942 de René Bousquet, secrétaire général à la police, à Karl Oberg, chef de la Gestapo à Paris, concernant la collaboration des polices française et allemande
Archives nationales, F/7/14886

Brassard de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme
Archives nationales, Z/6/35 dossier 604
© Archives nationales / Alain Berry

Le maréchal Pétain, Pierre Laval et Otto Abetz, ambassadeur d'Allemagne, se retrouvent à la préfecture de Tours quelques heures avant l'entrevue de Montoire, 24 octobre 1940
Archives nationales, 411AP/5
© Archives nationales / Rémi Champseit

Le retour des écrivains ayant participé au voyage en Allemagne, en gare de l’Est, novembre 1941
Archives nationales, Z/6/731 dossier 5467
© Archives nationales / Alain Berry

Lettre de félicitations de Louis-Ferdinand Céline à Lucien Rebatet à l'occasion de la publication
de son livre Les Décombres, sans date
Archives nationales, Z/6/1050 scellés du dossier 2999
© Archives nationales / Alain Berry

Journal de Marcel Déat
Archives nationales, F/7/15342
© Archives nationales / Alain Berry

Papillons proférant des menaces à l'encontre de Georges Koiranski,
Archives nationales, Z/5/36 dossier 1447
© Archives nationales / Pierre Grand

Registre du camp allemand du fort de Romainville listant les détenues françaises déportées en
Allemagne, mai 1944
Archives nationales, F/9/5578
© Archives nationales / Alain Berry

Télégramme de René Bousquet aux préfets régionaux précisant les consignes de mise en oeuvre
de la déportation des Juifs étrangers de zone sud, 22 août 1942
Archives nationales, 3W/91 dossier de René Bousquet devant la Haute cour de justice
© Archives nationales / Alain Berry

Affiche du parti Le Feu
Coll. BL.
© Archives nationales / Alain Berry

Lettre de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde, au directeur du Service
du contrôle des administrateurs provisoires l’informant du placement sous administration
provisoire de l’affaire Lutetia, 3 juillet 1942
Archives nationales, AJ/38/4129 dossier 5515
© Archives nationales / Alain Berry

Voyage du maréchal Pétain et de l'amiral Darlan à Villefranche-sur-Saône et Lyon en septembre
1941 : les enfants sur le perron de la mairie
Archives nationales, F/7/16961
© Archives nationales / Carole Bauer

Photographie anthropométrique de Joseph Joinovici
Archives nationales, Z/6/845 dossier 5751
© Archives nationales / Alain Berry

Maurice Papon, ministre du budget, et Raymond Barre premier ministre quittant le palais de l'Elysee apres le conseil des ministres le 25 mars 1981.
© Rue des Archives/AGIP

Serge Klarsfeld à la manifestation de l'Union des Etudiants Juifs de France devant le site de l'ancien Vel d'Hiv le 12 novembre 1992 a Paris, France.
© William STEVENS/GAMMA

Articles sur ce blog concernant :
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Cet article a été publié les 2 avril, 18 juin et 3 décembre 2015, 16 mai 2016. Les citations proviennent du dossier de presse.

« Miss Univers 1929. Lisl Goldarbeiter, les chemins de la beauté» de Peter Forgács


Arte a diffusé « Miss Univers 1929. Lisl Goldarbeiter, les chemins de la beauté » (Miss Universe 1929 - Lisl Goldarbeiter. A Queen in Wien), documentaire de Péter Forgács. « De la Vienne des années 1920 à l’Anschluss, le destin romanesque », doux-amer, de Lisl Goldarbeiter (1909-1997), jeune Viennoise issue d’une famille Juive et élue à l’âge de 20 ans « plus belle femme au monde ». Le 30 janvier 2017, Iris Mittenaere, Miss France 2016, a été couronnée Miss Univers 2017, à Pasay (Philippines). "Lors d'une séance de questions-réponses réservée aux trois dernières candidates, elle a ainsi indiqué que "les frontières ouvertes permettent de voyager davantage et de découvrir ce qu'il se passe ailleurs dans le monde", après avoir estimé que les pays ont le droit de fermer ou ouvrir leurs frontières mais que la France avait fait le choix d'accueillir les réfugiés".


« Lisl avait des mouvements gracieux, une élégance naturelle. Elle est devenue La Beauté », se souvient son cousin, Marci Tenczer.

Ce dont attestent les photos et films réalisés, amoureusement, par Marci Tenczer.

Première Miss Univers non américaine

Lisl Goldarbeiter nait en 1909 à Vienne, alors capitale de l’empire austro-hongrois. La famille Goldarbeiter fait partie de la branche viennoise d’une famille Juive dont la branche hongroise réside à Szeged.

Lisl Goldarbeiter grandit dans la capitale de la « petite république autrichienne » apparue après la dislocation de cet Empire, à la suite de la Première Guerre mondiale. Son père Juif dirige un magasin de maroquinerie à Vienne. Son domicile au 5 Freilagergasse est modeste.

En 1929, après ses études dans une école de commerce, pianiste amateur, Lisl Goldarbeiter travaille dans la boutique familiale.

Écarté de l’université hongroise par le numerus clausus visant les Juifs, son cousin hongrois, Marci Tenczer, quitte Szeged, emménage chez les Goldarbeiter et étudie à l’université pour devenir ingénieur. Le jeune homme s’éprend de sa belle et joyeuse cousine dont il envoie une photo à un journal viennois dans le cadre d’un concours de beauté visant à élire Miss Autriche.

Élue parmi 1 500 candidates, Lisl Goldarbeiter est invitée dans des réceptions, des spectacles, et noue une amitié avec le compositeur Franz Lehár.

Lors d’une réunion familiale, son oncle Hermann prédit que les deux cousins se marieront. Une prophétie qui n’enchante guère la jeune beauté nationale.

Lisl Goldarbeiter est élue dauphine de Miss Europe – titre remporté par Miss Hongrie Böske Simon -, puis, en l'absence de celle-ci,  Miss Univers 1929 lors du concours disputé à Galveston (Texas) et doté d’un prix de 2 000 dollars (14 000 shillings). Une coquette somme que Lisl Goldarbeiter donne à sa famille.

Première Miss Univers non américaine, Lisl Goldarbeiter refuse des propositions intéressantes, notamment celle du réalisateur King Vidor.

La jeune Lisl séduit les foules européennes qui se pressent lors de ses visites, et épouse le 5 août 1930 l’un de ses prétendants, Fritz Spielmann, fils d’un riche industriel de la cravate en soie.

Elle entame une vie oisive avec son mari, joueur familier des casinos. Lasse des dettes accumulés par cet insouciant rejeton, la famille Spielmann finit par proposer à Fritz Spielmann une rente s’il quitte définitivement Vienne. Représentant de commerce pour l’Europe, Fritz Spielmann garde son mode de vie.

Son diplôme d’ingénieur en poche, Marci Tenczer retourne en 1937 à Szeged (Hongrie) où son père dirige une entreprise de plomberie. Après avoir effectué son service militaire, il se voit interdire d’exercer son métier en raison d’une loi antisémite adoptée en 1938. Il travaille chez son père, puis est employé comme tourneur dans une usine où il cache sa formation et son identité juive.

1938. Après l’Anschluss – annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie -, la famille Spielmann quitte Vienne pour la Hongrie, en emportant une partie de ses bijoux. Avec l’aide de Marci, Fritz Spielmann parvient à récupérer les autres bijoux et valeurs que ses proches n’avaient pu emporter.

Il se rend en Belgique avec son épouse. A Bruxelles, Lisl le quitte pour rejoindre ses parents âgés à Vienne. Après des pérégrinations – Londres, Afrique du Sud, Shanghai -, Fritz Spielmann arrive en Amérique.

Comme de nombreux Juifs, le père Juif de Lisl est sauvagement battu à Vienne. Sa mère chrétienne l’envoie à Szeged où elle le rejoint après avoir vendu leur magasin et leur appartement.

Contraint aux travaux forcés en Hongrie en 1942, Marci Tenczer est fait prisonnier en janvier 1943 par l’Armée russe et détenu en Union soviétique.

Le 18 mars 1944, l’Allemagne occupe la Hongrie. Les Juifs hongrois spoliés sont déportés vers Auschwitz.

En juin 1944, Lisl et sa mère sont arrêtées à l’entrée du ghetto – la synagogue - de Szeged, où elles tentent d’apporter du ravitaillement aux Juifs. Par chance, un garde SS les chasse hors du ghetto.

Interné dans un camp de concentration, le père de Lisl est ramené à Vienne où il meurt dans une prison de la Gestapo.

Cinq ans après sa captivité en URSS, Marci Tenczer retourne à Szeged. Seules ont survécu à la Shoah, ses trois sœurs. Marci Tenczer est recruté comme ingénieur à l’usine Ganz et épouse Lisl en 1949. Tous deux ont 40 ans et n’auront pas d’enfant. Bien qu’ils aient songé à émigrer, ils demeurent en Hongrie.

Lisl revient à Vienne en 1963. Les années n'ont pas entamé la finesse et l'harmonie de ses traits.

Lisl décède en 1997, à l’âge de 88 ans. Marci Tenczer meurt en 2003, toujours éperdument épris de « la plus belle femme qui ait existé ».



Ombres et lumières

« Comme dans Le chien noir, documentaire sur la guerre d’Espagne diffusé par Arte en 2006, le réalisateur Péter Forgács croise des archives privées et publiques, des films professionnels et amateurs tournés dans la Vienne de l’époque ». Et comme dans les films muets, il insère des intertitres dans ce documentaire intéressant, émouvant et primé.

« Ces 20 dernières années, j'ai découvert que les vieux films d'amateurs constituaient de manière involontaire de véritables chroniques historiques. Ces journaux intimes en images nous disent quelque chose du passé, de ce que l'on ne peut plus ni toucher ni ressentir, tout en nous donnant à voir l'histoire officielle sous un autre angle », a déclaré Péter Forgács.


« Miss Univers 1929. Lisl Goldarbeiter, les chemins de la beauté »
de Péter Forgács

Pays-Bas, 2006, 1 h 10 mn
Coproduction : ARTE, ZDF
Diffusion le 28 décembre 2011 à 23 h 55 


Photos : © Mischief Films

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Cet article a été publié le 28 décembre 2011

Pierre sur pierre. Fragments de la culture rurale des Juifs de Hongrie


L’Institut hongrois a présenté l’exposition itinérante Pierre sur pierre. Fragments de la culture rurale des Juifs de Hongrie (Kő kövön. Töredékek a magyar vidéki zsidóság kultúrájából) conçue par le Musée d’ethnographie de Budapest (Néprajzi Múzeum) en Hongrie. Pour évoquer la Shoah, ce musée fait revivre « l’univers rural des Juifs hongrois » avant la destruction des Juifs d’Europe « à partir des objets conservés dans les collections du musée ». Un intérêt indéniable, inconciliable avec les tentatives de réécrire l’Histoire de la Hongrie lors de la Deuxième Guerre mondiale : Mémorial, projets de statues réhabilitant des antisémites, etc. Le 31 janvier 2017, à 12 h 30, le Lieu d'Europe à Strasbourg présentera la mini-conférence sur «  La mémoire hongroise de la Shoah depuis 1945 et les mémoriaux » : "A partir de photos de mémoriaux de la Shoah à Budapest, Fabienne Regard aborde l’histoire de la Shoah en Hongrie, la personnalité de quelques figures emblématiques comme celle de Carl Lutz et Raoul Wallenberg ainsi que l’évolution de cette mémoire depuis 1945". La conférence sera suivie d’une visite guidée de l’exposition sur les lieux de mémoire de la Shoah. Fabienne Regard est historienne, docteur en sciences politiques et enseigne à l’Université Elie Wiesel à Paris. Experte au Conseil de l’Europe entre 2005 et 2012, elle a assuré la coordination scientifique du programme « Transmission de la mémoire de l’Holocauste et prévention des crimes contre l’Humanité : une approche transversale ».


Le Musée d’Ethnographie de Budapest (Hongrie) « invite le visiteur à se plonger dans l’univers rural des Juifs hongrois avant l’Holocauste, qu’elle tente de faire revivre à partir des objets conservés dans les collections du musée. Les « études de cas » qui constituent la trame de l’exposition présentent la vie quotidienne des juifs, leurs relations avec le reste de la société hongroise, les caractéristiques distinctives de cette culture unique et les différentes voies (directes et détournées) que leur communauté a pu emprunter, entre tradition et modernité ; mais elles évoquent aussi certaines manifestations de la survie et même de la renaissance de la culture juive en Hongrie ».

Les « commissaires de l’exposition sont pleinement conscients du caractère fragmentaire tant de la forme que du contenu de leur approche. Notre connaissance de l’époque considérée est fragmentaire, et notre collection est également fragmentaire. Et de fait, c’est en observant ces fragments, en identifiant ceux qui ont disparu et ceux qui nous ont été légués que nous pourrons le mieux comprendre cet univers. Dès lors, notre intention n’est pas de donner une image exhaustive de cette culture mais plutôt de montrer qu’il est difficile de la reconstituer aujourd’hui, qu’il n’est plus possible de la représenter dans son intégralité mais qu’elle ne peut qu’être évoquée au travers de quelques-uns des éléments qui la composent ».

Hàndler et négociants
"Au cours de la seconde moitié du 19ème siècle en Hongrie, les juifs ont comblé un vide dans le domaine du commerce : ils négociaient les produits agricoles, servaient d’intermédiaire pour les échanges entre la Hongrie et les autres États de la Monarchie austro-hongroise et ils fournissaient également les populations rurales en produits alimentaires et industriels. Ils vendaient leurs marchandises à crédit, ils prêtaient de l’argent et, grâce à leurs relations à l’étranger, ils effectuaient même des transactions financières internationales. L’essor du commerce a favorisé l’immigration massive vers la Hongrie des juifs originaires des pays d’Europe orientale. Ce processus s’est accompagné d’une assimilation progressive, et donc d’une acculturation rapide d’une fraction importante de la population juive. Nombreux étaient ceux qui délaissaient leur village pour aller habiter en ville ; la différenciation sociale à l’intérieur de la population juive s’est peu à peu accentuée. On y rencontrait tant des colporteurs, des marchands faisant du porte-à-porte ou des tenanciers de tavernes au train de vie modeste que de riches négociants, pionniers du commerce capitaliste".

"Les hàndler, les boutiquiers et les commerçants juifs du village étaient des figures emblématiques de la vie rurale en Hongrie. Le brocanteur, le fripier (hàndler) faisait du porte-à-porte pour acheter des objets qui ne servaient plus à rien : fripes et restes de matériaux bruts (peaux, duvet, chiffons, os, etc.). Les gros commerçants juifs étaient principalement implantés dans les grandes villes, en particulier à Budapest".

"Au début du 20ème siècle, il y avait au moins une famille juive dans presque tous les villages de Hongrie. Ils tenaient la boutique et, dans la plupart des cas, la taverne du village. Ils jouaient un rôle très important, notamment dans les communes qui se trouvaient au carrefour de plusieurs grandes routes, dans celles qui pratiquaient la monoculture ou dans certains villages qui se distinguaient par des activités culturelles particulières".

"Étroitement lié au commerce, l’octroi de crédit était un bon moyen pour maintenir le contact entre les commerçants juifs et leurs clients. Néanmoins, malgré le grand nombre d’exemples positifs, force est de constater qu’un lien de dépendance inégalitaire s’établissait souvent entre le créancier et son « client », ce qui est peut-être à l’origine des relations quelque peu antagonistes qu’entretenaient les villageois et les marchands juifs".

"Ainsi par exemple dans la petite ville de Mezőkövesd, pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, c’étaient essentiellement les Juifs qui s’occupaient de la négociation d’objets brodés. À partir du 19ème siècle, un nombre croissant d’entre eux s’y sont installés et ont constitué en peu de temps une classe sociale très mobile qui a rapidement adopté le mode de vie de la bourgeoisie. À cette époque, près de vingt pour cent de la population active juive travaillait dans le commerce d’objets brodés. Ils vendaient les matières premières, achetaient les différents produits de broderie artisanale, devenus symbole national, confectionnés par la communauté matyó et les revendaient dans d’autres régions du pays et même à l’étranger. C’est ainsi que cet art populaire est devenu l’un des éléments essentiels de décoration des intérieurs bourgeois. Et, c’est ainsi que les Juifs ont en quelque sorte contribué à façonner les éléments décoratifs et chromatiques de la broderie des Matyó".

Le schulklopfer et la synagogue
« Qu'elles sont belles, tes tentes, ô Jacob ! Tes demeures, ô Israël ! » (Exode 24:5)

"Partout, Les Juifs vivant en diaspora cherchaient à s’installer à proximité les uns des autres ; avant tout, ils espéraient ainsi pouvoir bénéficier de la solidarité de la communauté et observer plus facilement les préceptes religieux".

"Les communautés juives qui ont commencé à se développer à partir du 18ème siècle ont progressivement construit leurs édifices de culte et les bâtiments indispensables à leur vie commune un peu partout sur le territoire de la Hongrie historique. Des centaines de synagogues somptueuses, des bains rituels, des écoles confessionnelles, des abattoirs kasher et des sièges de sociétés ont été édifiés d’après les plans des architectes les plus renommés de l’époque. Les maisons d’habitation, les magasins et les centres locaux de vie communautaire étaient installés les uns à côté des autres, dans la même rue ou le même quartier. Si, contrairement à d’autres régions d’Europe de l’Est, le shtetl n’a jamais été une forme communautaire typique des Juifs de Hongrie, dans de nombreuses villes, ils vivaient pourtant à l’écart du reste de la population locale. Le judenhof qui abritait plusieurs familles et disposait d’une synagogue construite au fond d’une cour spacieuse, fermée et entourée de plusieurs bâtiments, était une forme d’habitation très répandue, en particulier en Ukraine subcarpatique. Elle était caractérisée par l’emplacement souvent central de la synagogue autour de laquelle s’organisait l’espace. Le rabbin et le bedeau habitaient près de la synagogue qui accueillait aussi l’école primaire (le heder) et le centre d’études religieuses supérieures (la yechiva). Le plus souvent les bâtiments des services sociaux de la communauté, le bain rituel, ainsi que les magasins et les ateliers nécessaires pour satisfaire aux prescriptions alimentaires particulières étaient installés près de la synagogue".

Les "familles juives qui vivaient dans des villages plus petits ne pouvaient bénéficier du soutien d’une vaste communauté solidaire, ni des services de ses infrastructures confessionnelles. Le plus souvent plusieurs villages se regroupaient pour entretenir une même synagogue ou un mikve. Dans les villages les enfants juifs fréquentaient les mêmes écoles que les élèves chrétiens, et le mashguiah se déplaçait pour assurer sur place l’abattage rituel avant les fêtes. Les épiceries et les tavernes entretenues par des Juifs se trouvaient le plus souvent à un endroit central, dans des bâtiments dans lesquels vivaient également des familles".

Aliments kasher et tréfli
« Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère » (Deutéronome 14:21)

Le "terme kasher veut dire « apte », « convenable » à la consommation. En yiddish, le mot tréfli désigne tout ce qui n’est pas kasher, ce qui est impropre à la consommation humaine. La kascherout est un régime très complexe de règles alimentaires, socle de l’identité religieuse et du style de vie traditionnel juifs. Les prescriptions alimentaires édictent minutieusement les règles à suivre pour la préparation et la consommation des aliments et des plats. Une stricte séparation est établie entre les animaux consommables et les animaux impropres à la consommation. Parmi les quadrupèdes sont kasher les ruminants à sabots fendus, les volailles domestiques et les poissons à écailles et nageoires. La consommation du porc, du cheval, du lapin (lièvre), de la plupart des oiseaux sauvages et, parmi les poissons, celle du poisson-chat par exemple, sont interdites. Aucun des animaux à consommer ne peut souffrir d’infirmités externes ou internes, toute cassure ou blessure les rend « tréfli ». Tous les détails de l’abattage sont régis par des règles minutieuses. Dans les communautés juives traditionnelles, c’est le mashguia, représentant de la communauté, qui est chargé d’accomplir ce travail demandant beaucoup de rigueur et de précision".

"Afin d’éviter la consommation d’insectes illicites, on évite tous les légumes difficiles à nettoyer, les fruits qui risquent de contenir des vers, et pour ces derniers, on s’efforce même de les tenir à l’écart des enfants. Les prescriptions rituelles concernent également le traitement et la consommation du lait.
Seul le lait des espèces licites, considérées comme kasher, et les produits lactés sans additif d’origine animale sont propres à la consommation. Les produits carnés ne peuvent pas être consommés en même temps que des produits lactés. Une séparation totale des deux types de produits doit être observée : une batterie de cuisine et des ustensiles différents doivent être utilisés. Cette règle s’applique tant au stockage et à la préparation, qu’à la consommation et au lavage de la vaisselle. Dans les foyers kasher de Hongrie, cette séparation passe également par l’utilisation de deux jeux distincts de vaisselle et de torchons. Si jamais par inadvertance des ustensiles des deux jeux sont intervertis, ils doivent être jetés à la poubelle ou purifiés, « rekashérisés ».

"Aux deux familles de produits lactés et carnés s’ajoute celle des produits neutres (parve) qui peuvent être associés au lait et à la viande. Celle-ci comprend par exemple les fruits et les légumes, le sel, le sucre, les épices, le pain et les céréales, le poisson, l’œuf et le miel".

"Avant la Shoah dans la Hongrie rurale, la cuisine kasher de la maîtresse de maison obéissait non seulement aux prescriptions religieuses, mais elle dépendait également de l’abondance ou de l’absence de matières premières autour de la maison et des ressources financières de la famille. Tandis que les abattoirs des villes offraient de la viande de bœuf et de mouton, les femmes dans les villages devaient le plus souvent se contenter de volailles. Les soupes et les sauces préparées à partir de fruits et de légumes occupaient une place primordiale dans l’alimentation quotidienne".

Les "plats les plus connus de la cuisine juive traditionnelle sont préparés pour le shabbat et les fêtes. Tel est par exemple le cas de la hallah, un pain brioché tressé parsemé de graines de pavot. Mais il existe d’autres plats de fête traditionnels comme les boulettes de matzot pour Pessah ou les carottes à la cannelle et aux pruneaux du Nouvel An".

Dès le XIXe siècle, la "maîtresse de maison a pu disposer de livres de cuisine et d’économie domestique consacrés à la cuisine kasher, et les magazines se sont mis à proposer des rubriques spécialisées sur ces thèmes. Dans les grandes villes de province s’ouvraient un peu partout des restaurants kasher ainsi que des épiceries et des boucheries offrant des spécialités juives à leur clientèle".
Főszöveg

Plaques ornementales de mizrah et bénédiction
« Tu ne te feras point d'image taillée » (Exode 20 : 4)

"Dans la culture juive, l’interdiction de représenter les images trouve son origine dans le deuxième des dix commandements. Il s’agit pourtant d’une question relativement complexe dans la tradition hébraïque : l’application de cette prescription a évolué au fil du temps, elle dépend également de la situation géographique et varie toujours aujourd’hui d’une communauté à l’autre. On trouve par exemple des représentations d’animaux et de figures humaines dans certaines synagogues antiques et dans certains livres hébreux illustrés. La plaque murale pour marquer l’est ou mizrah est l’un des éléments décoratifs les plus répandus dans les communautés juives. Mizrah en hébreu signifie l’Orient. Dans la tradition du judaïsme européen, ce point cardinal revêt une importance particulière, puisqu’il symbolise traditionnellement la direction de Jérusalem. Les synagogues sont orientées vers l’Orient (vers Jérusalem), l’Arche d’alliance est placée dans le mur oriental de la synagogue, et on prie en se tournant vers l’Est. C’est pourquoi, la coutume veut que sur le mur oriental des maisons juives et des synagogues, devant le pupitre de prières, soient disposées des plaques ornementales pointant vers le mizrah. Au centre de ces plaques est inscrit le mot « mizrah », souvent entouré de très belles illustrations micrographiques figurant des symboles juifs (une menorah, les Tables de la Loi, deux lions soutenant une couronne), mais il est aussi fréquent que l’écriture soit utilisée pour dessiner des motifs floraux. L’art de la micrographie, dans lequel des textes sacrés écrits en lettres presque microscopiques forment divers motifs, permet de se conformer parfaitement à l’interdiction de représentation. Des motifs créés sur la base de cette technique apparaissent dès le 18ème siècle dans les synagogues et les foyers juifs".

"L’idée d’un Dieu omniprésent qui protège et subvient aux besoins des habitants du foyer est un concept courant dans les religions monothéistes. Les bénédictions qui y sont associées sont populaires et répandues dans les familles protestantes, catholiques et juives. La plus courante de ces bénédictions est celle qui commence par « Là où est la foi, est aussi l’affection... », traduction fidèle du haussegen traditionnel allemand. Dans des milieux non-juifs, le texte de la bénédiction était au début peint directement sur le mur ou gravé dans la poutre. Ensuite, aux 18ème et 19ème siècles, les vitraux qui, à côté des représentations figuratives, contenaient aussi le texte de la bénédiction ont connu leur âge d’or. Avec le développement de l’imprimerie, la technique du pochoir devient populaire, les textes des bénédictions imprimés avec ce procédé sont très souvent offerts en cadeaux de noces et entrent ainsi dans les foyers de toutes les strates sociales. La tradition de la bénédiction du foyer se répandit dès la fin du 19ème siècle, sous l’influence allemande, pour devenir courante dans les maisons des familles hongroises. Grâce au pochoir, les éditeurs reproduisaient en grande quantité les mêmes textes de bénédiction dans différentes langues. La présence de textes de bénédiction identiques écrits en yiddish ou en hébreu dans les maisons des familles juives témoigne, d’une part, des racines communes des traditions du judaïsme et de la chrétienté et, d’autre part, de la coexistence des deux communautés".

"Pour les mêmes raisons, dans les milieux hassidiques, des tableaux apotropaïques sur lesquels étaient écrites ces paroles protectrices étaient provisoirement accrochés aux murs dans la chambre de la femme en couches dans le but d’écarter les démons loin de la mère et de l’enfant".

"À partir de la fin du 19ème siècle en Hongrie, des images de rabbins et essentiellement des clichés photographiques de rabbins hassidiques (rebbe) commencent à faire leur apparition dans les maisons des juifs pratiquants. C’est à cette même époque que les Juifs assimilés commencent à accrocher aux murs de leurs maisons des reproductions de tableaux de Moritz Oppenheimer et d’Izidor Kaufmann qui évoquent un monde traditionnel juif déjà en voie de disparition".

Cette exposition d’anthropologue dispose de panneaux éclairant sur le judaïsme, ses fêtes, ses rites, le rôle économique des Juifs dans ces sociétés rurales. Elle aurait gagné à être dotée d’une carte et d’une chronologie.

Demeurent des questions : qui étaient ces Juifs vivant en Hongrie rurale ? Des paysans, des bourgeois, des commerçants, des colporteurs ? Ont-ils habité dans des zones spécifiques de Hongrie ? A quand remonte leur implantation dans ces régions rurales ? Est-ce typique d’Europe orientale ? Hormis des rites et fêtes spécifiques, cette culture rurale Juive se différenciait-elle de celle des non-Juifs ? Quels étaient ses rapports avec les Juifs vivant dans les grandes villes hongroises ? Quand et sous quelles modalités ces Juifs ruraux ont-ils été déportés ?

C’est bouleversant de visiter cette exposition sur une civilisation riche, à la spiritualité profonde, aux productions textiles sophistiquées, aux êtres attachants, et exterminée rapidement par les Nazis et leurs collaborateurs hongrois.

Judit Niran Frigyesi
Le 16 février 2016, l’Institut hongrois a proposé la projection du court-métrage Terek, álmok (12 minutes) en présence de sa réalisatrice, Judit Niran Frigyesi, musicologue, ethnomusicologue et écrivain juive hongroise. Une projection suivie d’une table ronde avec la participation de l’écrivain András Forgách et de l’ethnomusicologue Simha Arom, ethno-musicologue ayant retracé dans La fanfare de Bangui sa découverte et son analyse des chants traditionnels d’ethnies pygmées en République centrafricaine.

Auteur d’Écrire sur l'eau, Judit Niran Frigyesi a évoqué sa découverte dans les années 1970 des prières juives dans une ancienne synagogue de Budapest, dans une Hongrie communiste marquée par ses « non-dits » sur la Shoah et les Juifs. Un fait ayant bouleversé la vie de cette hongroise alors laïque.

Il était tentant d’inviter deux musicologues, juifs et originaires d’Europe centrale. Mais pourquoi avoir dressé un parallèle entre les prières juives psalmodiés et les chants polyphoniques des Pygmées ? Cela révèle une incompréhension de la spécificité du judaïsme, des Juifs et de la Shoah.

Il est réconfortant que la Hongrie présente dans un de ses Instituts à l’étranger une telle exposition affirmant la présence Juive dans cet ETat et son lien avec les Juifs et le judaïsme.

Occultations
Mais pourquoi la Hongrie tente-t-elle de réécrire son Histoire lors de la Deuxième Guerre mondiale : en 2014, Mémorial de la Deuxième Guerre mondiale montrant, sur fond de colonnes au style antique, un aigle fondant sur l'archange Gabriel, symbole de la Hongrie. Un monument controversé car il occulte l’alliance de cet Etat avec le IIIe Reich dès 1940. "Pour le gouvernement, il s’agit d’un hommage à l’ensemble des morts de la Seconde Guerre mondiale. Pour ses opposants, l’édifice illustre le discours de la droite et de l’extrême droite magyares, selon lequel les Allemands, arrivés en Hongrie en 1944, sont les seuls responsables du génocide de plus de 500 000 Juifs, et de la mort de nombreux Hongrois non juifs. Rien de plus faux pour l’historien Krisztián Ungváry : « 99 % des victimes étaient des Juifs, déportés par des autorités hongroises enthousiastes, et ce sont des Hongrois qui ont profité de ces déportations. » Pour Gergely Karácsony, politicien d’opposition, « Orbán mène deux politiques : d’une part il affirme son pouvoir autoritaire, d’autre part il crée des symboles porteurs d’un nationalisme mensonger. Cet édifice est un lien parfait entre les deux. » Dénonçant ce monument qui « met sur le même plan les souffrances des Hongrois causées par l’occupation et l’Holocauste », l’éminent historien américain Randoph L. Braham a renvoyé une distinction à Budapest. Comme l’avait fait le Prix Nobel de la paix et survivant de l’Holocauste, Elie Wiesel, en 2012, pour protester contre le retour du culte de l’amiral Horthy et la réhabilitation d’intellectuels fascistes". (Libération, 15 avril 2014)

En signes d’opposition à ces occultations historiques du rôle de la Hongrie dans la déportation d’environ 600 000 Juifs hongrois vers les camps nazis d’extermination, des Hongrois indignés se relaient et des touristes se rendent devant ce Mémorial à Budapest, en déposant des valises, des photos… Un "contre-Mémorial".

Ont ensuite été annoncés des projets de statues réhabilitant des antisémites.

Le projet visant à ériger à Székesfehérvár une statue de Bálint Hóman, historien, initiateur de mesures discriminatoires antisémites et de la déportation des Juifs hongrois, ministre du régime pro-nazi de Ferenc Szálasi (1944-1945), a échoué en décembre 2015 face à l’indignation d’organisations juives.

En février 2016, des Hongrois ont souhaité honorer Gyorgy Donath, avocat ayant soutenu les mesures antisémites lors de la Deuxième Guerre mondiale et opposant au communisme.

Le 29 février 2016, Le Fils de Saul (Son of Saul), film hongrois de László Nemes a reçu l'Oscar du Meilleur Film étranger. Arte et le CNC (Centre national de la cinématographie) avaient refusé de subventionner la production de ce film. Le réalisateur s'est alors tourné vers la Hongrie qui a financé partiellement ce film.


Du 15 janvier au 27 février 2016
A l’Institut hongrois
92, rue Bonaparte. 75006 Paris
Tél. : +33 1 43 26 06 44
Du mardi au vendredi de 9h à 19 h 30 et samedi de 13 h 30 à 19 h 30. Entrée libre

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Les citations proviennent du communiqué de presse.
Cet article a été publié le 25 février 2016.