jeudi 6 février 2014

Thomas Gleb (1912-1991), peintre et sculpteur



Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris (MAM) présente l'exposition Decorum avec des œuvres notamment de Thomas Gleb. Pour le centenaire de sa naissance, trois hommages ont été rendus au peintre et sculpteur Juif Yehouda Chaïm Kalman, dit Thomas Gleb (1912-1991) par le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme - Autour des douze tribus d’Israël –, par le Musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine à Angers Sacré blanc ! et par le musée du Hiéron En signe de vie : Georges Jeanclos, Thomas Gleb et Max Wechsler. Peintre, sculpteur, il s’intéresse à la tapisserie vers 1960, innove par l’usage du blanc dans une œuvre marquée par la spiritualité, le sacré.
 

« J'appris la Torah- J'appris les Dix Commandements qui devinrent, après cinquante ans de gestation, une source d'inspiration : Tu y trouveras des traces de mes sentiers qui mènent à la source, à un commencement », se souvenait Thomas Gleb. 

Œuvre tissée
Yehouda Chaïm Kalman est né en 1912 à Lodz, en Pologne, dans une famille de tisserands.

Dès 1917, il fréquente le heder (חדר, « chambre »), école élémentaire où il apprend l’hébreu et le judaïsme.

Après avoir été graveur de tampons, vendeur d’eau et de pains, il exerce dès 1927 le métier de tisserand. Il se passionne pour la peinture, et devient l’élève du peintre Jozef Mitler.

En 1929, à l’atelier Start à Łódź, il dessine des modèles d’après nature, se familiarise avec la peinture à l’huile.

En 1932, il s’installe à Paris, gagne sa vie en retouchant des portraits photographiques, décorant des soldats de plomb, etc. Il adopte comme nom d’artiste, Thomas Gleb.

En 1935, il organise sa première exposition, avec le photographe Wladyslaw Sławny, dans son atelier parisien. Il part à Amsterdam voir une exposition sur Rembrandt, réalise des décors et costumes de théâtre après sa rencontre avec le metteur en scène Fernand Piette à Bruxelles.

A Paris, il réalise 17 décors pour le théâtre, et participe au Salon d’Automne en 1938.

En 1939, il épouse à Paris Malka Tetelbaum, dite Maria, rencontrée en 1935. lors de la Seconde Guerre mondiale, et s’engage dans l’armée française parmi les volontaires étrangers. Son atelier est pillé par les Allemands.

Démobilisé en 1940, Thomas Gleb poursuit son combat dans le groupe de résistance Juive « Solidarité » et illustre des tracts.

En 1943, il se réfugie à Grenoble avec son épouse et leur fille Yolanda née en 1941. Il expose à la galerie Répellin sous son nom de résistant, Raymond Thomas. Il fait la connaissance de Farcy, conservateur de musée, et d’Emile Gilioli, sculptuer.

En 1944, arrêté par la Gestapo, il est déporté en Allemagne. Il s’échappe du train le menant en Allemagne et se cache dans les Vosges jusqu’à la Libération. Son atelier à Grenoble est pillé. Restée en Pologne, sa famille meurt dans le ghetto de Łódź.

En 1945, nait Jean, fils de Thomas Gleb. Primé, celui-ci rencontre Fernand Léger en 1949, le poète François Dodat, Jean Cassou.

En 1950, Thomas Gleb se fixe à Varsovie. Là, il se distingue comme une figure majeure de la scène artistique polonaise. Sa fille Yolanda décède accidentellement. Thomas Gleb crée en une veine artistique réaliste : Cycle du Coq (1950-1955), Cycle du cirque jusqu’en 1957.

En 1957, fuyant le raidissement du régime communiste, Thomas Gleb retourne en France, et participe à l’exposition Dessins des artistes juifs contemporains au Musée d’Art juif de Paris. Il rencontre Chagall, et se lie d’amitié avec Waldemar Georges et Kahnweiler. Il expose à la Biennale de Paris.

Il s’intéresse alors aux douze tribus d’Israël, réunit la documentation sur ce thème et débute, de 1958 à 1959, des peintures sur ce sujet biblique.

Fondateur du Musée national d’art moderne, Jean Cassou remarque ces œuvres picturales exposées en 1959, et y « voit des cartons pour des tapisseries. Avant d’exécuter une tapisserie, l’artiste crée un carton, qui est l'ébauche en dimensions réelles de la future tapisserie. Ce support donne des indications précises aux liciers qui réalisent la tapisserie ».

Jean Cassou s’active pour que Thomas Gleb obtienne une bourse et un séjour au centre culturel de l’abbaye de Royaumont. Ainsi débute l’œuvre tissée de cet artiste.

L’État lui « commande alors un carton de tapisserie sur le thème des douze tribus d’Israël ». Thomas Gleb « réalisera plusieurs cartons par tribu mais seuls quatre seront tissés : Joseph ou la résistance du roc, Lévi, Tribu Benjamin et une autre version de Benjamin (tissée par l’atelier d’Yvette Cauquil Prince, atelier du Marais à Paris en 1967) ».

En 1963, il expose à Tel Aviv (Israël), aux Pays-Bas, en Suède, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, en Yougoslavie…

En 1965 Pierre Carton, qui dirige l’atelier de tapisseries de l’école des Beaux-Arts, propose à ses élèves de tisser d’après des maquettes de Gleb.

Thomas Gleb « fréquente les ateliers de tissage des manufactures nationales où il rencontre le lissier Pierre Daquin avec lequel il engage une collaboration et une réflexion sur un nouveau langage pour la tapisserie (ce qui deviendra le mouvement international de la « Nouvelle tapisserie ») ». Il collabore avec l’atelier de Saint-Cyr : Pierre Daquin et Thomas Gleb crée les tapisseries Blanc sur Blanc. Ils collaborent aussi pour le cycle sur Les Tables de la Loi, qui associe papiers déchirés, toiles et dessins. Pierre Daquin « va consacrer son talent de licier interprète au service de l’œuvre de Gleb et mettre au point un véritable langage technique et plastique. On peut admirer le magnifique rythme des points simples, doubles ou triples qui traduisent l’épaisseur de la matière peinte, mais aussi augmentent l’impression de « révélation » des grandes fentes noires verticales ».

L’artiste continue son travail sur les douze tribus d’Israël pendant les années 1960 et réalise plusieurs œuvres sur papier dont le MAHJ montre une sélection.

Dès 1966, Thomas Gleb « entame un travail d’interprétation tissée de son œuvre avec l’atelier de l’école des Beaux-arts d’Angers, puis avec l’Atelier de Tapisseries d’Angers (ATA). Les liens se renouent avec cette ville, lorsqu’en 1987 une grande exposition monographique lui est consacrée au musée Jean Lurçat ».

En 1970, l’architecte Jean Willerval lui commande La Joie, tapisserie pour le siège social de la société Pernod Ricard (Créteil).

« Autour des années 70 Thomas Gleb développe le tissage de ses tapisseries blanches, la première connue est Shabatt (1969) et présente déjà toute la dynamique de ses futurs tissages avec une matière et une technique assurée qui le place au premier rang des artistes qui produisent des tapisseries sans les tisser… Jusqu’à aujourd’hui, dans la tapisserie, il est l’un des très rares artistes où ses tissages, en chaîne apparente ou en double contexture, sont d’une justesse incontestable, ce n’est pas qu’un procédé c’est une nécessité, la fonction vitale du plasticien qui unie le sens et la forme », écrit Yves Sabourin, commissaire de l’exposition au musée d’Anger, inspecteur de la création artistique au ministère de la Culture.

Thomas Gleb participe aux expositions organisées par le ministère des Affaires étrangères en Afrique, au Moyen-Orient – Arabie saoudite, Surie, Jordanie, Koweit, Emirats arabes unis, Turquie – et au Pakistan. Il est distingué par le Grand Prix national de tapisserie.

En 1989, Thomas Gleb s’installe avec sa femme Maria à Angers, invités par la municipalité à laquelle il donne en 1990 une trentaine de ses œuvres tissées et sculptées. Il y meurt en 1991.

Le Musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine consacre plusieurs salles d’expositions permanentes à une rétrospective de cet artiste, à la suite des dons de Jean Kalman, fils de l’artiste, d’archives, de dessins, peintures, sculptures, carton de tapisserie, céramique, etc. de son père.

En 2012, ce musée lui rend hommage en exposant ses œuvres et celle d’une cinquantaine d’artistes sur le thème du blanc et du sacré. Une partie de ce dialogue entre œuvres passées et contemporaines a aussi été présenté au Passage de Retz (21 mars-29 avril 2012).

Le « blanc comme moyen d’expression dans le textile, est la « matière colorée » qui permet de donner à l’œuvre tissée de Thomas Gleb cette forme d’intemporalité qui s’unit dans la tradition mais aussi dans la modernité avec beaucoup d’aisance. Le sacré et l’Homme s’unissent au blanc pour exprimer non pas la neutralité ou le vide, mais au contraire, l’autonomie et la liberté. Le questionnement des plasticiens invités s’inscrit dans le même espace de création, celui d’une forme de pureté où le blanc n’est pas monochrome. Certaines pièces de l’exposition nous rappellent cependant que le blanc se tâche parfois du rouge de la violence humaine…  Modernité par la couleur mais aussi par la variété des supports utilisés : la broderie, la céramique, la dentelle, le dessin, l’installation, l’ornement, la photo, la peinture, la sculpture, la tapisserie, le tissage et le vêtement ».

Le musée du Hiéron montre, « dans la salle Sous le signe de la croix, Le Signe de Thomas Gleb. Cette œuvre monumentale – une grande croix incisée dans le mur en forme de Y –, fut réalisée en 1979 pour l’ancien Carmel de Niort… Dans ce lieu de prière datant du XIXe siècle, Gleb propose d’intervenir sur l’autel, de placer entre la sacristie et la chapelle une porte transparente destinée à recevoir le tabernacle dans laquelle il insère des éléments sculptés formant les lettres du nom de Yahvé. Il pose, à proximité, une croix d'une hauteur de 3,70 mètres en forme de Y – de l’initiale du nom de Dieu, Yahvé, et du nom du Christ, Yeshoua, Jésus – incisée dans le mur et badigeonnée de couleur rouge sang comme une blessure. Cette œuvre fut perçue par l’une des moniales comme une “œuvre de réconciliation“ ouvrant un espace de dialogue entre judaïsme et christianisme ». En 2010, à l’initiative de sa conservatrice Dominique Dendraël, le musée du Hiéron et la Ville de Paray-le-Monial ont sauvegardé cette œuvre menacée par un programme immobilier, et l’ont présentée au public dans les collections permanentes du musée. éSont également présentés, donnés au musée par la famille de l’artiste : un diptyque daté de 1968 qui présente déjà à gauche une incision, sorte de cicatrice, et à droite, le yod, au nom de Dieu, les deux parties de l’œuvre formant une fraction de pain, ainsi qu’un livre d'artiste, Le Mystérieux, comprenant des signes hébraïques qui présentent les différents noms de Dieu ».

En 2012, la famille de Yehouda Chaïm Kalman, dit Thomas Gleb, ses amis, le musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine d’Angers et le centre de recherche Thomas Gleb, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) présentent un choix d’œuvres graphiques autour du cycle des douze tribus d’Israël.
 

Decorum
Du 11 octobre 2013 au 9 février 2014
Au Musée d'art moderne de la Ville de Paris
Tél. : 01 53 67 40 00
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Le jeudi jusqu'à 22


Jusqu’au 7 octobre 2012
Hôtel de Saint-Aignan
Chambre du Duc, dans le parcours des collections permanentes
71, rue du Temple. 75003 Paris
Téléphone : (33) 1 53 01 86 60

 
Jusqu’au 18 novembre 2012
4, boulevard Arago. 49100 Angers
Tél. : 00 33 (0)2 41 24 18 48
Du mardi au dimanche de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h
 

Jusqu’au 30 décembre 2012
13, rue de la Paix. 71600 Paray-le-Monial
Tél. : 03 85 81 79 72
Tous les jours (sauf lundi) de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h
 

Visuels :

Thomas Gleb

Années 1970,

cliché Jean Dieuzaide,
Fonds archives Gleb, Angers  

 
Thomas Gleb
Issakar, 1964
© DR 
 
Thomas Gleb
Trace orange
167 x 200 1968 Acrylique et enduit sur toile
Coll.musées d’Angers
© Musées d’Angers, photo. Pierre David
 
Thomas Gleb
Aménagement dans la chapelle des Carmélites de Niort (dont Le Signe), milieu des années 1980


Les extraits proviennent des dossiers de presse.
 
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Cet article a été publié le 7 octobre 2012.

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