RELIER ET COHABITER
« Comment les lieux sacrés s’inscrivent-ils dans l’espace urbain et s’articulent-ils avec l’espace public ? Comment le lien entre le sacré et le profane s’opère-t-il ? »
« Une première logique, celle de la séparation, peut s’appliquer de manière radicale, avec un édifice de culte en fond de parcelle, invisible depuis la rue. Une deuxième logique, celle de l’alignement, fait que tous les bâtiments, quels qu’ils soient, sont disposés sur une même ligne dans une rue, ou de façon rectiligne. Il en va ainsi de l’esplanade des Religions et des Cultures, en construction à Bussy-Saint-Georges. » Un projet relevant plus de l'incantation que fondée sur une réalité. Dans certaines grandes villes, des synagogues désacralisées sont vendues en raison du nombre devenu très faible de fidèles ayant quitté des quartiers peu sûrs. Elles sont parfois transformées en mosquées.
Longtemps, les synagogues étaient édifiées en France sans grande visibilité depuis la rue. L
e 29 octobre 2019, le Centre Européen du Judaïsme (CEJ) à Paris a été inauguré en présence du Président de la République Emmanuel Macron, de le Dr. Joël Mergui, alors Président des Consistoires et initiateur du projet, du Grand rabbin de France Haïm Korsia, et de quelques centaines de personnalités juives, chrétiennes et musulmanes. Par son style, la synagogue rappelle celles édifiées dans les années 1950 aux Etats-Unis. Excentrée à Paris, elle vise à accueillir dans cette partie du XVIIe arrondissement de Paris les juifs français ayant du quitter des quartiers ou départements franciliens devenus dangereux depuis le déclenchement de l'Intifada II par Yasser Arafat en 2000. Un "exil interne".
« D’autres modalités d’inscription dans l’espace urbain facilitent la monumentalisation de l’édifice de culte : sa situation au sein d’un carrefour et, surtout, la présence, au-devant, d’une place ou d’un parvis. Cet espace antérieur peut être monofonctionnel, dédié uniquement à l’édifice religieux, ou alors être partagé entre plusieurs fonctions. »
« Il peut s’agir d’un espace structuré par le temps long ou imaginé comme tel par un aménageur. L’accessibilité, le stationnement, les circulations autour de l’édifice de culte sont aussi des questions fondamentales, différemment abordées suivant qu’il s’agit d’une ancienne construction ou d’une nouvelle. Le réaménagement des environs immédiats des édifices monumentaux est un enjeu majeur, comme le prouve le projet destiné aux abords de Notre-Dame de Paris, la cathédrale étant à la fois en connexion avec une place, inscrite dans un jardin et située le long de la Seine. »
PROTÉGER ET RESTAURER
« Les architectures sacrées s’inscrivent dans un certain paradoxe temporel. Vouées à « vivre » dans le présent, elles sont des héritages du passé à transmettre aux générations futures. Afin de garantir leur dimension patrimoniale et leur continuité fonctionnelle, il convient de les restaurer, de les entretenir et de les valoriser. »
« Les édifices sacrés représentent un véritable défi pour leurs propriétaires : qu’il s’agisse de l’État – pour les églises qui étaient cathédrales lors de la loi de séparation des Églises et de l’État de décembre 1905 –, des municipalités – pour les églises paroissiales et certains temples protestants et synagogues antérieurs à 1905 –, ou encore d’associations cultuelles – pour les édifices postérieurs à 1905. »
"Ouverte au culte en 1875, la Grande Synagogue de Paris
fait partie des édifices cultuels dont la Ville de Paris est propriétaire. Pour ses 150 ans, une exposition y retrace son histoire".
Le 21 octobre 2021, le conseil d’administration de l’ULIF-Copernic (association propriétaire) et le cabinet d’architectes Valode et Pistre, chargé de « restructurer » l’édifice centenaire avaient déposé une demande de permis de destruction totale : façade, intérieurs de style Art Déco... Une
association a été créée pour la
protection du patrimoine de la synagogue rue Copernic (75016). "L’autorisation de démolition totale de la synagogue de la rue Copernic (Paris, 16e) avec sa salle de culte Art déco a été accordée" en 2024. La ministre de la Culture a refusé le classement de l'édifice.
Une
pétition pour sauver l'édifice de la démolition a revêtu 12 769 signatures au 1er juin 2025: "Sans égard pour le patrimoine mémoriel et Art Déco de la salle de culte historique (un des deux seuls patrimoines Art déco synagogaux en France), il s’agît pour eux de construire à sa place un nouveau centre communautaire à l'architecture ostentatoire en rupture totale avec l’harmonie haussmannienne de la rue Copernic... D’autres communautés parisiennes (La Victoire, N.D.-de-Nazareth), qui ont souhaité rénover et aménager leurs espaces, ont eu le plus grand soin de ne pas détériorer leur patrimoine architectural. Pourquoi pas Copernic !
L’enjeu est aussi tout symbolique. Comment supporter que cette synagogue, qui a survécu à deux attentats, en 1941 et en 1980, soit aujourd’hui démolie ? Pire, ce projet est mené au nom des générations futures, comme si le judaïsme devait se dépouiller de son histoire pour mieux accueillir ses nouveaux venus sur un terreau vierge. C’est selon nous un contresens. Car si le judaïsme libéral se doit d’être tourné vers l’avenir, il cessera d’être juif s’il piétine l’héritage dont il est dépositaire. Ce tribut, empreint de souvenirs de joie comme de douleur, imprègne l’atmosphère à la fois solennelle et chaleureuse de la synagogue Copernic. L’épaisseur historique dont elle est porteuse est irremplaçable. Nous n’avons pas le droit d’en priver les générations futures."
L'association SOS Paris s'est indignée sur X, ex-Twitter, par la présentation du projet dans cette exposition : "Le nouveau Copernic. Projet de réhabilitation", alors qu'il s'agit de destruction totale. "La salle de culte Art déco n'est jamais montrée, ni dans cette expo qui aurait pourtant été l’occasion, ni pendant les journées du patrimoine. Elle est soigneusement
dissimulée pour qu’on ne prenne pas conscience de sa valeur et qu'on puisse la détruire tranquillement."
Le 17 juin 2025, Laurent Strichard, administrateur de la synagogue Copernic, maitre d'oeuvre du projet, co-fondateur et directeur d'
Open Partners, a répondu à mes questions. Il a déclaré que ce projet immobilier répondait à l'obligation de mettre la synagogue en conformité avec toutes les normes, notamment de sécurité et d'accessibilité aux personnes handicapées, de respecter les directives de la Mairie de Paris (une architecture correspondant à l'identité du lieu) ainsi que le souci d'accueillir un plus grand nombre de fidèles et un public non-juif curieux du judaïsme. La nouvelle synagogue conservera les décors Art Déco et bénéficiera de la lumière naturelle. Dans un but d'écoresponsabilité (empreinte carbone), la pierre de Jérusalem devant couvrir la façade pourrait être remplacée par une pierre en calcaire d'une carrière à Gennevilliers. En raison de la hausse des coûts des matériaux, le budget initial de 25 millions d'euros est en train d'être réévalué et sera communiqué fin 2025. Les responsables du projet sont ouverts au dialogue, et intéressés par des propositions.
"Le bâtiment de la synagogue est un ancien hôtel particulier. Aujourd'hui, il est trop petit pour accueillir toutes les activités : culte, enseignements, conférences, accueil d'échanges avec des représentants d'autres religions. Et il n'est pas aux normes de sécurité : en cas d'incendie, il y a aurait une catastrophe. Il faut construire un escalier, envisager une issue de secours sur les rues en évitant de perdre de la surface... Sur le modèle de synagogues italiennes du XVIIe siècle, la synagogue sera au premier étage, et une salle pour le kiddouch au rez-de-chaussée. Les décors Art Déco sont constitués de blocs de staff assemblés avec des raccords en plâtre, puis peints. Il est possible de les ôter et de les replacer... Les lignes verticales lumineuses évoquent la
ménorah... Les travaux devraient commencer prochainement et durer environ deux ans et demi", m'a déclaré Jean Pistre, architecte co-fondateur et directeur de l'agence internationale
Valode & Pistre, le 4 juillet 2025. C'est la première synagogue qu'il a conçue.
« Ces chantiers de rénovation, mobilisant d’innombrables corps de métier (architectes, archéologues, tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, couvreurs, verriers, facteurs d’orgues, artisans d’art, sculpteurs, restaurateurs, etc.), ponctuent la cité. Parmi les chantiers récents menés par la Ville de Paris, on peut mentionner la restauration en cuivre de la couverture des coupoles de l’église du Saint-Esprit, livrée en 2022. Aujourd’hui, deux programmes de reconstruction emblématiques montrent la capacité de l’architecture sacrée à retenir l’attention du grand public : la flèche en bois de la cathédrale Notre-Dame de Paris, réinstallée en décembre 2023, et la flèche en pierre de la basilique de Saint-Denis, dont le chantier a été lancé en début d’année 2025. »
RÉINVESTIR
« Certaines architectures bâties pour le religieux sont aujourd’hui entrées dans le domaine du profane. On observe qu’un édifice de culte affecté à d’autres usages reste souvent identifié comme sacré, s’avérant capable de conférer une aura de sacralité aux nouvelles fonctions qu’il abrite. »
« Au sein de la métropole, et par vagues successives, maintes constructions ont connu ce sort. Soulignons ici un paradoxe propre à l’agglomération parisienne : il s’agit en France d’un des territoires où les édifices cultuels sont assez peu nombreux à être inutilisés. Les réaffectations cultuelles y sont également plus fréquentes. En effet, depuis les années 1980, on tend à attribuer aux architectures sacrées des fonctions nobles et sacralisatrices, en particulier ceux qui entretiennent un lien avec les arts et la culture. À Paris, on peut mentionner l’exemple de l’église Saint-Eustache, laquelle accueille des œuvres d’artistes contemporains, comme, en 1994, La Semaine sainte, une installation de Christian Boltanski constituée de vêtements entassés sur le sol, ou encore l’ancienne église du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, affectée au musée du Conservatoire national des arts et métiers, dont la nef a été reconvertie en spectaculaire « salle des machines ».
« Cette logique s’accompagne d’une réflexion sur les usages culturels des lieux de culte, à condition qu’ils soient compatibles avec la fonction religieuse. Concerts, expositions, conférences peuvent être donnés dans les édifices et bénéficier de leur architecture sacralisée pour renforcer le pouvoir expressif de ces événements. »
COMMÉMORER
« La ville médiévale et moderne sacralise Dieu et le roi, tandis que celle du XIXe siècle glorifie la nation et l’histoire à travers la dimension monumentale de ses architectures. »
« Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la ville est devenue un espace mémoriel. Les drames et les héroïsmes de ce siècle ont conduit à donner un caractère sacré aux mémoires, et non plus seulement à l’histoire. Comment les architectes inscrivent-ils cette fonction dans la cité ? En sacralisant et en rendant intouchable l’espace lié aux événements vécus. »
« Le site revêt ici la plus haute importance, ainsi la colline sacrée du Mont-Valérien abrite depuis 1960 le Mémorial de la France combattante. À Paris, sur la pointe orientale de l’île de la Cité, le Mémorial des martyrs de la Déportation inauguré en 1962 s’ouvre sur la Seine, à proximité de laquelle il a été établi. »
« Ces monuments s’inscrivent parfois sur les lieux mêmes des drames, comme à Drancy ou à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, centres névralgiques de déportation vers les camps d’extermination nazis, dotés respectivement d’un Mémorial de la Shoah et du Mémorial de l’ancienne gare de déportation. »
« Au siège de l’Unesco, à Paris, dans un espace de méditation interreligieux sont rappelées les atteintes à l’humanité constituées par les bombardements atomiques de 1945. »
« Sur la place Saint-Gervais, le jardin du Souvenir commémore les attentats du 13 novembre 2015 en rendant hommage aux victimes. »
« La ville devient ainsi un lieu ponctué de respirations mémorielles. »
HONORER LES MORTS
« La place des morts dans la cité interroge la relation au sacré. Le cimetière constitue un espace intouchable au sein de l’agglomération. »
« Dans la cité antique, les nécropoles sont en dehors de la ville ; au Moyen Âge, pour reposer près des saints et de leurs reliques, clercs et fidèles se font enterrer dans ou à proximité des églises. »
« Au XIXe siècle, les cimetières sont à nouveau bâtis aux marges de la ville puis dans les communes voisines, à l’instar des cimetières parisiens extra-muros du Père-Lachaise ou encore du Montparnasse. En raison de la croissance urbaine, ils sont rapidement cernés par la ville et offrent, dès lors, de vastes respirations vertes et silencieuses, constituant des lieux de projection du rapport romantique à la mort au travers d’architectures funéraires, religieuses et mémorielles. »
« À partir du XXe siècle, les cimetières sont marqués par l’identité religieuse de communautés issues de l’immigration, comme à Thiais ou à Bobigny. »
« Aujourd’hui, le développement du rite de la crémation conduit à imaginer de nouvelles architectures : crématorium, columbarium ou encore « jardin du souvenir », où sont versées les cendres après incinération, lequel jardin fait de la nature le lieu d’une mémoire plus abstraite pour le défunt. »
« Au Père-Lachaise, on observe depuis plusieurs années l’apparition d’une véritable oasis de biodiversité dans l’espace urbain. »
Le refus d'utiliser des désherbants chimiques dans les cimetières parisiens a induit la croissance de plantes que des visiteurs avaient du mal à enlever.
SACRALISERLA NATURE
« Le poète Charles Baudelaire, qui parlait de la nature comme d’un temple, rappelle le parallèle existant entre le Créateur et la création. »
« Le siècle des Lumières a vu naître l’épanchement romantique sanctuarisant la nature, qu’illustrent les parcs et jardins à fabriques – constructions ornementales aux formes diverses, parfois extravagantes –, à l’exemple du Désert de Retz, dont le parcours évoque différentes cultures et courants de pensée. La sacralisation de la nature renvoie ici aux sacralités immanentes liées aux forces de la nature dans le Paris antique, au rôle fondamental des jardins intérieurs des cloîtres au sein des abbayes rurales et urbaines au Moyen Âge, ou encore à l’époque contemporaine comme l’incarne le jardin-forêt de la Bibliothèque nationale de France conçu comme le jardin d’un cloître. »
« Depuis quelques décennies, cette nature est toujours partie prenante du paysage de la métropole parisienne, où elle revêt des formes de sacralités nouvelles. »
« Dans nos sociétés modernes, le sport, la musique ou les arts visuels ont acquis un caractère sacré. »
« Malgré tout, les espaces naturels sont sans doute ceux qui s’apparentent le plus au sanctuaire inviolable (temenos), en grec ancien, à l’exemple de l’île d’Herblay sur la Seine, qu’aucun pont ni passerelle ne relie aux rives du fleuve. L’être humain y trouve une expérience qui naît à la fois de son appartenance à la nature, mais aussi à sa radicale séparation d’avec le cours de son existence. »
DES LIEUX ET DES LIENS
« Les lieux sacrés constituent des jalons au sein du Grand Paris. »
« Leur géographie forme un maillage très dense, que ce soit dans son centre ou dans sa périphérie. Unissant l’espace et établissant un lien temporel entre les héritages et la création architecturale contemporaine, les lieux sacrés permettent de lire la ville tel un espace continu, malgré les ruptures et les apports culturels successifs. »
« Patrimoniales ou récentes, ces architectures apparaissent toutes comme des éléments qualitatifs au sein de la ville actuelle. La dignité particulière associée à l’espace sacré contribue à l’enracinement des habitants dans leur ville, quelles que soient leur croyance, ou non-croyance, et la nature de la religion qu’ils pratiquent. »
« L’affirmation de la laïcité comme principe de vie commune, la sécularisation des sociétés, l’expression de la ferveur de certaines communautés dans l’ensemble des familles religieuses ne paraissent pas contradictoires dans ce contexte. »
« Même si la dimension religieuse d’un édifice sacré n’emporte pas l’adhésion de tous, l’esthétique du monument, les prouesses architecturales qu’il implique, les émotions qu’il suscite sont des éléments qualitatifs unanimement reconnus. »
« Ce creuset urbain des sacralités a conduit à l’affirmation d’architectures mémorielles et funéraires, à l’émergence de sanctuaires dédiés à la sacralisation des arts, de la culture, mais aussi de la nature. »
« De nouveaux espaces communs qui repoussent les limites du sacré, tout comme le sacré épouse les limites de la ville. »