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lundi 11 juin 2018

« Patrie et profit - Le business de la défense » par Jutta Pinzler


Arte diffusera le 12 juin 2018 « Patrie et profit - Le business de la défense » (Armeen im Griff der Konzerne - Verteidigung als Geschäft) par Jutta Pinzler. « De la maintenance des drones aux services de blanchisserie, les armées nationales en viennent à sous-traiter de plus en plus de tâches à des sociétés privées – une solution rapide et économique, qui permet en outre d’implanter des entreprises nationales sur le théâtre des opérations. En France et en Allemagne, une enquête fouillée sur ces liaisons dangereuses. »


La défense française souffre de problèmes graves qui perdurent.

La « grande muette » - surnom de l’Armée hexagonale - est trop souvent considérée, depuis une quarantaine d’années, comme une « variable d’ajustement » budgétaire.
                
Le budget de la défense s’élève, en 2017, à 32,7 milliards d’euros. « Avec 30 000 militaires déployés, les armées françaises combattent le djihadisme, au Sahel, au Levant, mais aussi sur territoire national, avec « Sentinelle », un dispositif de 10 000 hommes mis en place en quelques jours, fin janvier 2015. Une actualisation de la LPM (Loi de programmation militaire), en 2015, et les mesures décidées lors d'un conseil de défense, en avril 2016, mettent fin à la déflation des effectifs et des budgets de la Défense qui prévalait depuis plusieurs décennies. Le général de Villiers ne cessera néanmoins d'alerter sur la fragilité de cette « remontée en puissance » à peine amorcée et sur la nécessité d'en poursuivre l'effort dans la durée. « L'accélération du tempo des engagements et la multiplication des crises mettent notre modèle complet d'armée sous tension et l'usent », avertit le général de Villiers, dans le quotidien Les Échos, en décembre dernier. « Tout le monde l'a compris: on ne gagne pas une guerre sans effort de guerre », ajoutait-il ».

Pour avoir protesté lors d’une audition devant la Commission de la Défense à l’Assemblée nationale en 2017 contre les économies de 850 millions d’euros imposées à l’Armée, le général Pierre de Villiers, chef d’état-major des Armées (CEMA), s’est fait rabrouer de manière humiliante par le Président de la République Emmanuel Macron, Chef des Armées.

Notons aussi l’accélération du vieillissement du matériel dans certaines zones d’opération extérieures. « L’usure du matériel, qui était quatre fois supérieure en Afghanistan par rapport à une utilisation équivalente en Europe, est dix fois supérieure en bande sahélo-saharienne ».

En outre, l’Armée est incomprise par des politiciens et hauts fonctionnaires sans « culture militaire », un Président de la République sans conseiller militaire en 2017, et fragilisée par des ministres de la Défense incompétentes : Sylvie Goulard, Florence Parly.

Quand à Jean-Yves Le Drian, s’il avait été ce remarquable ministre (2012-2017) loué par tant de médias, essentiellement pour le volume des exportations de matériel militaire français, pourquoi le malaise dans l’Armée a-t-il empiré devant l’écart entre les moyens et les missions, pourquoi ce délabrement du patrimoine immobilier, et pourquoi ordre a-t-il été donné – et par qui ? – d’interdire aux soldats de l’Opération Sentinelle d’intervenir lors de l’attentat islamiste au Bataclan, le 13 novembre 2015 ?

Environ « 50% du matériel militaire est hors d'usage, en attente de réparation ».
        
L’Armée de l’Air procède à la « cannibalisation » d’une partie de son matériel, souvent vétuste, pour obtenir des pièces détachées au détriment de l’entrainement et de la force de frappe.

L’Armée subit aussi les carences politiques à désigner les ennemis à vaincre par la France et par l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique nord), et les missions à définir.

Dans ce contexte marqué principalement par la menace terroriste islamiste, comme en matière de Renseignements, le rôle de l’homme retrouve sa place essentielle. Il est déplorable que des soldats en opérations Sentinelle soient logés parfois dans des habitations indignes.

« Quand on patrouille, on est souvent insulté et agressé. C'est récurrent. Il n'y a plus d'adéquation entre le discours de l'Etat et les moyens qui sont engagés pour nous aider à accomplir nos missions. Emmanuel Macron s'habille en militaire et en même temps il rabote notre budget. Pourtant, on ne peut pas dire qu'on ait beaucoup de matériel », a résumé un capitaine à la retraite au Parisien en 2017. « Lui était trop « usé. Physiquement, moralement. On enchaînait les missions Sentinelle puis à l'étranger sans avoir le temps de prendre nos permissions. Et quand on est pris pour cible, les politiques viennent nous voir à l'hôpital, ils font des déplacements et, quarante-huit heures après, on n'en parle plus. C'est totalement déprimant. Et si on n'a plus confiance, on ne peut pas accepter de faire le sacrifice ultime pour eux ».

Ajoutons la suppression en 1997 par Jacques Chirac, alors Président de la République, du service militaire obligatoire, la tardive et insuffisante préparation de la France à la menace terroriste islamiste, dans et hors de son territoire – elle n’a pas compris qu’elle est menacée par le même terrorisme islamiste que l’Etat d’Israël -, le flou concernant le service national universel souhaité par le Président Emmanuel Macron…

« Si les investissements dans la préparation de l’avenir devaient encore être victimes d’arbitrages budgétaires, ce sont les capacités de notre filière industrielle de continuer à fournir les matériels les plus performants qui pourraient être hypothéquées à terme. De grandes ruptures technologiques sont devant nous (intelligence artificielle, numérique, connectivité, furtivité…). Si nous les ratons, le décrochage technologique et industriel sera inévitable, et notre liberté de décision et d’action, sans laquelle il n’y a pas de souveraineté, sera remise en cause. Comme seront également remises en cause nos capacités de nous adresser au marché export face à une concurrence qui aura, elle, relevé ces défis technologiques », a prévenu Éric Trappier, le Pdg de Dassault Aviation en 2017. Pour rappel, au cours de ces deux dernières années, l’industrie la base industrielle et technologique de défense (BITD) française, qui compte 4.000 PME et une dizaine de grands groupes, a reçu plus de 30 milliards d’euros commandes à l’exportation. En France, elle représente 4% de l’emploi industriel, soit 165.000 emplois directs non délocalisables et de haute technicité. Ses bonnes performances à l’exportation laissent présager la création de 30.000 à 40.000 emplois supplémentaires dans les années à venir ».

« Dans les années 1960, le budget de la défense représentait 4% du PIB, rappelle Serge Grouard, ancien député Les Républicains. Il est tombé à 3% dans les années 1980, et aujourd'hui on est à moins de 1,5%. On a perdu notre place de première puissance militaire d'Europe. Si on continue, on sera une armée de seconde division »

Il n’est qu’à voir les visages surpris et admiratifs d’officiers français devant le stand israélien à Eurosatory, premier salon international de Défense et de Sécurité terrestres et aéroterrestres - il se déroule du 11 au 15 juin 2018 -, pour mesurer l’attrait d’un matériel et de solutions hypersophistiquées, à haute technologie et valeur ajoutée, ainsi que « battlefield proved » pour des professionnels français de la Défense.

Dans ces conditions, comment la France peut-elle se vanter d’être une grande puissance, se passer de l’allié américain et affronter les menaces à sa sécurité ?  
Cœur de métier
« En Allemagne comme en France, les forces armées sont sous pression : alors même que leurs domaines d'intervention se sont étendus – de la lutte contre le terrorisme à domicile aux opérations à l'étranger –, elles subissent de plein fouet les conséquences des réductions budgétaires, entre matériel obsolète et pénurie de personnel ».

La France "consacre 1,8% du PIB à ses forces armées", et veut porter ce pourcentage à 2%, alors que l'Allemagne dédie 1,2% de son PIB à son armée et espère augmenter ce chiffre. Si la France organise un défilé militaire le 14 juillet, l'Allemagne a sa Jour de la Bundeswehr (Force de défense fédérale. Le nombre de soldats allemands a beaucoup diminué au cours des dernières années. Du fait des missions à accomplir, l'armée allemande se trouve en sous-effectif. Les vidéos destinées à inciter des jeunes à s'engager ne comblent pas ce manque d'effectif. Les "critères de sélection sont revus à la baisse". L'Armée allemande n'impose plus aux soldats des taches de nettoyage par exemple.

« De la maintenance des drones aux services de blanchisserie, les institutions militaires en viennent à sous-traiter de plus en plus de tâches à des sociétés privées – une solution rapide et économique, qui permet en outre d’implanter des entreprises nationales sur le théâtre des opérations ». Est-ce si économique ? Critiquée, l'armée allemande a indiqué que la sous-traitance à des entreprises privées concernent uniquement "le soutien logistique et technique".  En Afghanistan, les prestataires privés sont autorisés à "faire décoller et atterrir le drone", en l’occurrence israélien, mais "n'assurent pas l'opération". La "Bundeswehr perd des compétences au profit de l’industrie de l'armement".

« Dans le même temps, la France et l'Allemagne, championnes européennes avec la Grande-Bretagne des ventes d'armes, continuent de miser sur une industrie qui entretient l'insécurité mondiale et favorise la multiplication des crises ». Exemples ? Le Yémen ? "Malgré la catastrophe humanitaire, les ventes d'armes françaises à l'Arabie saoudite se poursuivent". Quid de laSyrie ? Ne sont-ce pas plutôt l'Iran et des diplomaties occidentales qui ont entretenu ces conflits ? Dans l'attribution d'un marché, c'est l'entreprise la plus compétitive, la moins cher, qui gagne souvent. La France met en avant des partenariats publics-privés (PPP), comme dans l'immeuble réunissant à Balard les employés du ministère de la Défense. Il paie des loyers à des entreprises du secteur de l'armement. Florence Parly, ministre de la Défense, et ses services occupent toujours l'Hôtel de Brienne, siège parisien du ministère des Armées. "Je suis partout", rétorque la ministre.

En 2016, la France a engrangé 16 milliards d'euros de ventes d'armes à l'exportation. L’Allemagne interdit l'exportation d’armes à des pays bafouant les droits de l'homme ou en conflits, sauf si cela sert ses intérêts. Elle fournit du matériel militaire à l'Arabie saoudite. Parfois, les armes transitent par des pays tiers. L'Arabie saoudite demeure un partenaire important en raison de son rôle au Moyen-Orient et du pétrole dans les économies occidentales.

« Quelle proportion de sous-traitance peut-on accepter en matière de défense nationale ? Jusqu’où vont les collusions et éventuels conflits d’intérêts entre le pouvoir politique, l’armée et l'industrie ? Quelles conséquences pour la démocratie et la sécurité des citoyens ? » Certains personnels sont des contractuels autorisés à faire grève, ce qui est interdit aux militaires. En Allemagne, la Bundeswehr ne peut pas travailler sans le secteur privé.

« La réalisatrice de cette enquête fouillée a pu interroger des membres des forces allemandes et françaises, des états-majors aux troupes déployées en Afghanistan, ainsi que des représentants hauts placés du, ou plutôt des business de la défense, pour révéler l’ampleur et les enjeux d’une privatisation déjà bien engagée ».

Arte omet des mots importants : patrie, nation, éducation.
  

Allemagne, 2018
Sur Arte 12 juin à 20 h 50
Visuels :
© Michaela Kirst
© Martin Gronemeyer

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