dimanche 26 mai 2013

Interview de Roger Cukierman

  
Roger Cukierman a publié en 2008 son autobiographie Ni fiers ni dominateurs (Editions du Moment). L’occasion d’évoquer son parcours et de dresser le bilan de son double mandat (2001-2007) à la présidence du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). Le 29 mai 2016 prendra fin le 3e mandat de président du CRIF de Roger Cukierman.


Parlez-nous de votre enfance dans une famille Juive originaire de Pologne, sioniste, unie, adhérant aux valeurs républicaines française, exigeante quant à vos résultats scolaires et bouleversée par la Shoah…

Je n’ai jamais connu mes grands-parents, décimés avec mes oncles et cousins par la Shoah.

J’ai gardé en mémoire quelques évènements : l’arrivée des Allemands à Nice où nous vivions cachés, le bruit des bottes des soldats allemands.

Je me souviens de ma mère me disant : « Si la police arrive, tu me dis : « Au revoir, Madame » et tu pars en courant ». Je me souviens de la seule gifle que m’ait donnée mon père quand, après une demi-heure où il me fait la leçon, s’efforçant de m’apprendre mon nouveau nom, Roger Fabre. Il m’avait interrogé : « Comment t’appelles-tu ? », et je lui avais répondu : « Roger Cukierman ».

Mon père faisait partie de la génération de ceux qui ont quitté une vie moyenâgeuse pour entrer dans le monde moderne.

Il organisait des colonies de vacances en Israël. Il s’occupait d’Unser Wort, quotidien de langue yiddish, de la Fédération des sociétés juives et de l’Organisation sioniste.

Diplômé de l’Ecole supérieure de commerce de Paris, et docteur en sciences économiques vous entrez au sein du groupe Edmond de Rothschild

J’avais envoyé 40-50 lettres de candidatures à des institutions bancaires. J’avais rencontré le directeur général du Crédit lyonnais, Maurice Schloegel. Un de ses assistants m’a informé de sa part que ma judéité risquait d’être un handicap dans une carrière dans cette banque publique.

Je suis alors entré au groupe Edmond de Rothschild où ma judéité ne posait pas de problème. Je m’y suis épanoui professionnellement. Au-delà de ma carrière bancaire, j’ai été associé aux activités philanthropiques d’Edmond de Rothschild au sein de l’OPEJ (Œuvre de protection des enfants juifs), de la Fondation ophtalmologique, etc.

Edmond de Rothschild a été la première personnalité internationale à investir en Israël. J’ai suivi les affaires israéliennes.

Quand survient la grave vague d’actes antisémites en 2000, une partie du CRIF et les autorités politiques françaises peinent à admettre que leurs auteurs sont issus de milieux défavorisés victimes du racisme…

Pour moi, la révélation a eu lieu lors d’une réunion organisée par Moïse Cohen, alors président du Consistoire de Paris Ile-de-France. Les responsables des communautés franciliennes présentes décrivaient une réalité quotidienne alarmante.

Beaucoup de gens, y compris au CRIF, refusaient de voir dans ces actes autre chose qu’une violence banale. Nous avons déployé des efforts multiples pour convaincre du sérieux de la situation où des Juifs étaient persécutés parce que Juifs.

Il a fallu réagir, convaincre et agir sur tous les milieux : politiques - gouvernement, Présidence de la République, ministres -, ensemble des partis politiques, y compris ceux de l’opposition, syndicats, monde religieux…

Nous avons des relations quasi-idylliques avec les catholiques, et des relations amicales avec les syndicats, les organisations afro-antillaises et arméniennes.

Nous avons aussi essayé de toucher l’opinion publique.

Les dîners du CRIF sont un élément majeur de l’action, de la communication du CRIF…

Oui, c’est une soirée qui réunit 700-800 convives, tous les décideurs politiques ou médiatiques du pays, des ambassadeurs. Elle est déclinée au niveau régional.

Comment analysez-vous l’antisémitisme contemporain ?

Tout d’abord, 20% des électeurs sont capables de voter pour l’extrême-droite.

Ensuite, depuis 2000, les actes de violence antisémite émanent de jeunes issus de l’immigration et qui expriment leur solidarité avec les Palestiniens. Ils ne sont pas les seuls à pratiquer cet amalgame. Un président d’une assemblée parlementaire m’a dit, en parlant de l’ambassadeur d’Israël en France : « Votre ambassadeur ». J’ai immédiatement rectifié.

En outre, l’antisionisme, qui n’est pas directement l’antisémitisme, est un comportement fréquent à l’extrême-gauche. Il fournit une excuse à ceux tentés de commettre des actes antisémites.

Vous brossez une galerie de portraits des dirigeants politiques français…

Le Président Jacques Chirac est exemplaire dans ses relations avec les Juifs. Son discours du 16 juillet 1995 est un évènement historique. Jusqu’en mai 2002, il n’a pas reconnu la gravité de la vague d’antisémitisme. Après les élections présidentielles, dès le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, avec Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, la lutte contre l’antisémitisme a été menée avec le plus grand sérieux.

Comme ses prédécesseurs sous la Ve république, Jacques Chirac a été réservé à l’égard d’Israël. Son attitude a été plus équilibrée à partir de 2005, après la mort d’Arafat, l’assassinat de son ami Rafic Hariri imputé à la Syrie et le plan de désengagement d’Ariel Sharon.

L’UDF (Union pour la démocratie française) a toujours été très proche d’Israël. Cela remonte à Lecanuet, Poher…

Le CRIF a de très bonnes relations avec François Hollande, Bertrand Delanoë et bien d’autres au PS (Parti socialiste).

Quant au Parti communiste, il n’est pas toujours maître de ses militants. Certains maires communistes ont tendance à organiser des expositions biaisées, des jumelages avec des camps palestiniens, etc. Le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) demeure entre nous un point de désaccord.

Quels sont les deux évènements dont vous êtes le plus fier ?

Il y a la manifestation du 7 avril 2002, de la place de la République à la place de la Bastille, en réaction à l’antisémitisme en France et au terrorisme en Israël. Elle a rassemblé 200 000 personnes, quasiment toutes juives, à Paris et en province. C’était très émouvant.

Je citerai aussi mon dernier dîner du CRIF comme président. L’invité d’honneur était le Premier ministre Dominique de Villepin. La présence des deux principaux candidats à la présidence de la République, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, a induit une quasi-émeute de photographes.

Quels sont vos regrets ?

Je ne me suis pas assez battu dans l’affaire al-Dura. J’avais écrit une lettre au président de France Télévisions pour voir l’intégralité des rushes de Charles Enderlin. Je n’ai pas eu de réponse. Je ne croyais pas imaginable une mise en scène. Aujourd’hui, il est essentiel que la vérité soit établie. S’il s’agit d’un montage, c’est une quasi-affaire Dreyfus.

C’était une mauvaise idée d’avoir participé à l’émission de Thierry Ardisson, où j’avais contre mois le présentateur, Olivier Besancenot, et deux comiques. Préenregistrée, elle faisait l’objet de coupes.

Et les deux rencontres du CRIF avec l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) ?

Je ne les regrette pas. Ses dirigeants se sont efforcés à paraître modérés - ils voulaient gagner en respectabilité - et ont condamné, au nom de l’islam, l’antisémitisme.

Les associations juives américaines n’ont-elles pas joué un rôle dans la décision des dirigeants politiques français de réagir face à cette vague d’antisémitisme ?

Ces dirigeants sont très sensibles à l’opinion des Juifs américains. Ils croient en la puissance du « lobby juif américain ».

Ancien vice-président du Congrès juif européen (CJE), comment définiriez-vous la situation des Juifs en France ?

Elle est comparable à celle des autres Juifs européens. Vous connaissez la définition de l’antisémite : c’est « celui qui déteste les Juifs plus que nécessaire ».

Cet article a été republié après l'élection de Roger Cukierman, âgé de 76 ans, ce 26 mai 2013 à la présidence du CRIF pour trois ans. Au second tour de scrutin, il a obtenu 61% des voix, contre 39% à Arié Bensemhoun.


Roger Cukierman, Ni fiers ni dominateurs. Editions du Moment, 2008. 275 pages. 271 pages. ISBN 978-2-35417
Ce article a été publié par L'Arche dans son numéro de décembre 2008-janvier 2009, et sur ce blog le 13 mars 2010 et le 26 mai 2013.

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