Citations

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« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)
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dimanche 28 juin 2026

« Le testament de Napoléon Ier »

A Paris, le musée des Archives nationales présentent l’exposition-dossier « Le testament de Napoléon Ier ». « Une poignée de mots passés à la postérité, pour un document emblématique de l’histoire de France, composé de 58 pages par un homme gravement malade, et où toute l’histoire de sa vie réapparait ». Ce testament olographe rédigé par Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène entre le 15 et le 27 avril 1821 est conservé dans l’Armoire de fer des Archives nationales depuis 1860. Entrée gratuite.

Jacques-Louis David (1748-1825)  
« Le Dernier sacre »

« Plébiscité par le public dans le cadre du cycle d’expositions « Les Remarquables », le testament de Napoléon Ier fait partie des documents les plus emblématiques de l’histoire de France. Conservé dans l’Armoire de fer des Archives nationales depuis 1860, il est exceptionnellement exposé. »

« L’exposition propose un focus inédit sur ce manuscrit comme objet d’archives : ses conditions d’écriture, les enjeux juridiques et politiques de son exécution, et les circonstances de sa transmission jusqu’aux Archives nationales. »

Composé de 58 pages, ce « manuscrit unique fixe ses dernières volontés, ses legs et l’organisation de sa succession. Rédigé dans l’exil, alors que sa santé décline, il constitue une source majeure pour comprendre la fin du Premier Empire et la construction de la mémoire napoléonienne au XIXe siècle. »

« Sainte Hélène, le 5 mai 1821... À quelques heures de sa mort, Napoléon prononce cette ultime parole : « À la tête de l’armée ». À moins que ce ne soit : « France… mon fils… armée… » ? Sur ce dernier souffle, les témoignages divergent. »

« Ce qui est avéré, c’est que, quelques jours auparavant, il coucha sur le papier cette dernière volonté inscrite dans son testament : « Je désire que mes cendres reposent sur le bord de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ».

« Une poignée de mots, passés à la postérité, pour un document composé de 58 pages par un homme gravement malade ; un document où toute l’histoire de sa vie réapparait. »

La gloire pour principe de vie et de mort
« De blessures au combat en attentats manqués, de pensées suicidaires en deuils éprouvés, durant plus de vingt ans, Napoléon est constamment et très directement confronté à la mort. Dans ses écrits, il tisse fréquemment un lien étroit entre la mort, la gloire, et la postérité, comme dans cet extrait de correspondance rédigé quelques jours après son sacre : « La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours ».

« Durant les premières années de son exil à Sainte-Hélène, il n’œuvre pas uniquement à la rédaction de mémoires destinés à assurer la postérité de sa gloire. En effet, plusieurs textes, passés clandestinement en Angleterre et publiés anonymement, témoignent d’un Napoléon toujours combatif sur le terrain politique. En 1818, avec le Manuscrit de l’île d’Elbe, il traite notamment du caractère imprescriptible de la dignité impériale. »

« Mais, en mars 1819, lorsque lui parviennent les nouvelles du congrès d’Aix-La-Chapelle, il envisage de plus en plus sérieusement l’éventualité d’une mort en captivité. En août, peu avant son cinquantième anniversaire, il adresse à son grand maréchal du palais, le général Bertrand, ses premières dispositions testamentaires. Puis, pendant plus d’un an, il cultive littéralement son jardin de Longwood, délaissant l’encrier pour la bêche. Apprenant la mort de sa sœur Élisa, en décembre 1820 et son état de santé s’aggravant, il réclame à Bertrand le testament écrit l’année précédente. »

Une succession longue et complexe
« Très affaibli par la maladie, ce n’est finalement que quelques jours avant sa mort qu’il rédige, du 15 au 27 avril 1821, un nouveau testament olographe, recopié après l’avoir préalablement dicté à Montholon, son chambellan. »

« Près de quarante années séparent la rédaction de ce testament en 1821, de son entrée dans l’Armoire de fer des Archives nationales en 1860. Prendre connaissance des différentes phases de l’exécution testamentaire, c’est voir se succéder en toile de fond quatre régimes politiques. »

« Ce manuscrit porte littéralement les marques d’une succession longue et complexe, des différents acteurs y ayant pris part, et témoigne des relations diplomatiques entretenues avec l’Angleterre au milieu du XIXe siècle. »

L'intégralité des pages du testament à consulter dans la salle de lecture virtuelle.

Le commissariat scientifique est assuré par Benoit Morant, chargé d’études documentaires au Minutier central des notaires de Paris aux Archives nationales, et le commissariat technique par Christophe Barret, chargé d’expositions aux Archives nationales, et Régis Lapasin, responsable du service des expositions, département de l’action culturelle et éducative aux Archives nationales.


QUESTIONS À BENOÎT MORANT
Chargé d’études documentaires au Minutier central de Paris – Archives nationales et Commissaire de l’exposition

« Pourquoi le testament de Napoléon est-il exceptionnel ?
Il est exceptionnel parce que son auteur est Napoléon ! Plus sérieusement, ce testament est extraordinaire parce qu’il est celui d’un ex-souverain. Le caractère politique de ce testament recouvre et dépasse très largement celui d’un simple particulier, aussi illustre puisse-t-il être.
En cela, la seule comparaison qui puisse avoir relativement un sens consiste à s’intéresser aux autres testaments de souverains conservés dans l’Armoire de fer des Archives nationales. Mais là encore on s’aperçoit assez vite que les dernières volontés de Napoléon se distinguent.
Matériellement tout d’abord. Il compte 58 pages, contre 20 pages pour le testament de Louis XIV, et 4 pages pour le testament de Louis XVI. La composition de son ensemble testamentaire, un testament et plusieurs codicilles, semble ouvrir la voie à une comparaison avec le testament de Louis XIV. Les conditions de rédaction de ces dernières volontés, écrites en captivité, rappellent plutôt la situation de Louis XVI, enfermé dans la tour du Temple. Au-delà de la forme et du contexte de rédaction, quelques minces rapprochements semblent possibles.
On trouve au sein de ces trois documents une profession de foi catholique, et le souci d’influer sur le sort de leur héritier respectif après leur mort.
Cependant Napoléon n’a pas été un monarque de l’ancien régime. La mise en exergue de cette devise : « Tout pour le peuple français », l’abondance des legs d’objets et d’argent qu’il rédige, ainsi que les intentions qui les accompagnent, sont là pour rappeler qu’il est l’homme d’une nouvelle ère, qui en instituant le code Civil a achevé la Révolution.

À l’occasion des différents bicentenaires commémorant le Consulat et l’Empire, le testament de Napoléon a été plusieurs fois présenté au public. Que reste-t-il donc d’inédit à découvrir concernant ce document ?
Le document original a été présenté pour la première fois au public en 1867, lors de l’ouverture du Musée de l’Histoire de France.
Son contenu est connu, et largement diffusé, depuis la Monarchie de Juillet. Initialement publié en 1823, Le Mémorial de Sainte-Hélène inclut depuis les rééditions opérées durant les années 1830 la transcription quasi-intégrale du testament. Aujourd’hui il peut à tout moment être consulté en intégralité sur internet, depuis la Salle de Lecture Virtuelle des Archives nationales.
Néanmoins, si son contenu est largement diffusé et s’il constitue depuis deux siècles une source incontournable pour les biographes de l’Empereur et les historiens de l’Empire, le testament de Napoléon demeure rarement étudié pour lui-même. Les auteurs passent peut-être trop rapidement du 5 mai 1821 au 15 décembre 1840. Autrement dit, du lit de mort sur l’île de Sainte-Hélène au dôme des Invalides, et s’intéressent assez peu aux péripéties d’une succession demeurant ouverte durant près de 40 ans.
Il est vrai que l’on connait avant tout ce vœu de reposer « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai [qu’il] a tant aimé ». On cite parfois la profession de foi qu’il contient pour évoquer le rapport que Napoléon entretenait à Dieu et avec l’Église. On se réfère aussi au testament lorsqu’on évoque l’affaire de l’enlèvement et de l’exécution du Duc d’Enghien, souvent d’ailleurs sans préciser qu’il s’agit d’un ajout après relecture, qui ne constitue pas un nouvel article mais un complément à une critique que Napoléon émet concernant des publications qui, selon lui, ne traduisent pas quelles étaient ses véritables intentions politiques.
Et c’est ainsi que certains passages, qui ne manquent pas de soulever quelques interrogations pour qui prend le temps de lire intégralement le testament, demeurent ainsi peu ou mal connus.
Y compris après que deux monographies lui ont été consacrées en 1951 et 1975. En s’attardant sur chaque article de l’ensemble testamentaire, leurs auteurs tentent de restituer plus généralement quelles étaient les intentions de Napoléon au moment de sa mort. Mais ces études n’élucident pas tout et mériteraient d’être enfin dépassées.
Heureusement ce travail a été entreprit depuis quelques années par Chantal Prévot, qui est membre de la fondation Napoléon, partenaire de cette exposition.

Justement, quels sont les aspects moins connus que vous avez choisi de mettre en avant pour cette exposition ?
Le format d’exposition « Les Remarquables » étant relativement modeste, nous avons choisi de montrer comment Napoléon, bien que captif et gravement malade, se montre toujours opiniâtre lorsqu’il rédige son testament. Tout en livrant quelques éléments de contexte entourant la rédaction du testament, nous présentons dans une première vitrine les deux premiers codicilles, qui matérialisent le dernier tour joué par Napoléon au gouverneur Hudson Lowe, son geôlier sur l’île de Sainte-Hélène.
Dans une seconde vitrine nous attirons l’attention des visiteurs sur l’importance considérable occupée par le fils de Napoléon sans ses dernières volontés. Nous montrons combien le principe dynastique et la pérennité de ce qu’il a entreprit continuent d’accaparer pleinement son esprit, quelques jours seulement avant sa mort. Pour faire écho à cette espérance, nous présentons une lettre du fils de Napoléon, écrite en français lorsqu’il a seize ans, où il exprime qu’il a bel et bien eu connaissance des dernières volontés de son père.
Enfin dans une troisième partie intitulée « La gloire », nous exposons l’attention particulière portée par Napoléon à un certain entourage militaire. Ce que ne manquera pas d’exploiter Napoléon III le moment venu, et que nous illustrons notamment par la présentation d’un exemplaire de la « médaille de Sainte-Hélène » et du décret instaurant sa création durant le Second Empire. »

L’ENSEMBLE TESTAMENTAIRE CONSERVÉ AUX ARCHIVES NATIONALES

« L’ensemble testamentaire conservé dans l’Armoire de fer des Archives nationales se compose de 11 pièces (fig. 1 à 11), pour un total de 58 pages, rédigées à la plume et à l’encre.
Chaque pièce est signée par l’empereur déchu de son nom de souverain « Napoléon », et scellée de ses armes à l’aide d’un ruban rouge pour le testament et les deux premiers codicilles, puis d’un ruban vert pour les pièces suivantes. L’aigle impériale demeure partiellement visible uniquement sur un sceau du cinquième codicille. »

TRANSCRIPTION DE LA PREMIÈRE PAGE

« Napoléon
Ce aujourd’hui 15 avril 1821, à Longwood, île de St Hélène.
Ceci est mon testament ou acte de ma dernière volonté.
1° Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans.
2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé.
3° J’ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise ; je lui conserve jusqu’au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent encore son enfance.
4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu’il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l’Europe. Il ne doit jamais combattre ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français.
5° Je meurs prématurément, assassiné par l’oligarchie anglaise et son sicaire. Le peuple anglais ne tardera pas à me venger.
6° Les 2 issues si malheureuses des invasions de la France, lorsqu’elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de Marmont, Augereau, Talleyrand et de Lafayette : je leur pardonne. Puisse la postérité française leur pardonner comme moi.
7° Je remercie ma bonne et très excellente mère, le cardinal, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme, Pauline, Caroline, Julie, Hortense, Catherine, Eugène, de l’intérêt qu’ils m’ont conservé. Je pardonne à Louis le libelle qu’il a publié en 1820 ; il est plein d’assertions fausses… »

UNE EXPOSITION EN 3 TEMPS

DERNIER ACTE

« Ceci est mon testament »

« 5 mai 1821, Napoléon meurt sur l'île de Sainte-Hélène. Quelques jours auparavant, en l'absence de notaire, il rédige un testament olographe (entièrement écrit de sa main), souhaitant se conformer aux dispositions prévues par le Code civil.

Lors de cette rédaction, il met au point un stratagème destiné à berner le gouverneur chargé de sa détention, Hudson Lowe. Un codicille (acte soumis aux mêmes formes que le testament) est remis à ce dernier : un leurre contenant pour seule vérité son vœu de reposer en France : « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé », et permettant aux trois exécuteurs testamentaires, Charles-Tristan de Montholon, Henri-Gatien Bertrand et Louis-Joseph Marchand, de conserver par-devers eux l’entièreté des dispositions testamentaires. Compte tenu du contexte politique de la France d’alors, ils devront pourtant se résoudre à déposer le testament, en Angleterre, en décembre 1821.

Respectueuses des formes en vigueur, ces dernières volontés comptant plus d’une cinquantaine de pages ne renferment pas uniquement une succession de legs d'argent et d'objets habituellement attendus. Elles s'ouvrent sur plusieurs proclamations donnant au texte un caractère spirituel : « Je meurs dans la religion apostolique et romaine… » ; politique : « J’ai fait arrêter et juger le duc d’Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l’intérêt et à l’honneur du peuple français » ; et historique : « Puisse la postérité française leur pardonner comme moi ! ».

Si la dépouille de Napoléon est rendue à la France en 1840, ce n’est qu’en 1853 que le testament est remis par les autorités anglai ses à l’ambassadeur Alexandre Walewski , fils illégitime de Napoléon. En 1860, la succession déclarée close, c ’est par décret de Napoléon III que le testament est déposé dans l’Armoire de fer des Archives nationales. Les cendres de Napoléon gagnent le sarcophage placé sous le dôme des Invalides quelques mois plus tard, en avril 1861. »

L’ESPÉRANCE

« À mon fils lorsqu’il aura seize ans »

« En partance pour Sainte-Hélène, en août 1815, Napoléon aurait déclaré à Emmanuel de Las Cases : « il est pénible et difficile de quitter l’espérance et la gloire ». En 1819, les nouvelles du congrès d’Aix-la-Chapelle lui parviennent ; véritable tournant de la captivité, cet événement le conduit à rédiger un premier testament.

« Renonçant tardivement à son destin politique, ce n’est qu’en avril 1821 qu’il se décide à changer et étendre très largement le contenu de son testament. Il s’y montre toujours opiniâtre, signant chaque pièce de son nom de souverain et, songeant une dernière fois à son combat contre l’Angleterre, il déclare : « Le peuple anglais ne tardera pas à me venger ».

« Se sachant condamné, il place son espérance en l’avenir de son unique fils légitime. Né le 20 mars 1811, Napoléon François Joseph Charles Bonaparte, éphémère Napoléon II en juin 1815, est le fruit du mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche. Sur les 58 pages de l’ensemble testamentaire conservé dans l’Armoire de fer des Archives nationales, 11 pages intéressent celui que les cours d’Europe reconnaissent sous le titre de duc de Reichstadt. Napoléon l’exhorte à adopter sa devise : « tout pour le peuple français » et lui lègue, en plus d’effets intimes, l’essentiel des objets rappelant la gloire de l’Empire dont l’épée d’Austerlitz. »

« Plusieurs points expriment explicitement le voeu de Napoléon que son héritier retrouve un jour sa place sur le trône de France : « Quand mes exécuteurs testamentaires pourront voir mon fils, ils redresseront ses idées, avec force, sur les faits et les choses, et le remettront en droit chemin » ; « Engager mon fils à reprendre son nom de Napoléon… » ; « S’il y avait un retour de fortune et que mon fils remontât sur le trône… ».

« Mais, le 22 juillet 1832, le duc de Reichstadt meurt à Vienne sans avoir hérité des biens qui lui étaient dévolus. »

LA GLOIRE

« Aux officiers et soldats qui ont combattu depuis 1792 à 1815 pour la gloire et l’indépendance de la nation »

« Napoléon réserve ses legs d’argent, qu’ils soient attribués à titre individuel ou collectif, aux territoires qui ont souffert des invasions de 1814 et 1815, et à ceux qu’il désigne comme étant demeurés de « fidèles serviteurs ». Sous sa plume, la fidélité paraît être une vertu militaire tant les généraux sont surreprésentés. Parmi eux le nom de Marbot se distingue.

Napoléon vient de lire et d’apprécier ses Considérations sur l'art de la guerre. Avec son legs il l’engage, dans la continuité de cet ouvrage, « à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises… ».

Au cours de sa captivité, il aurait pourtant déclaré à Montholon : « Ma gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles […] ce qui vivra éternellement, c'est mon Code civil ; ce sont les procès-verbaux de mon Conseil d'État ; ce sont les recueils de ma correspondance avec mes ministres… ». Cependant il ne mentionne que trois grands commis de l’État : Antoine Marie Chamans de Lavalette, directeur des Postes ; Pierre-François Réal, rapporteur au Conseil d’État lors de la rédaction du Code civil ; Édouard Bignon, diplomate, qui se voit confier la mission d’écrire une « histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815 ».

Les autres civils ou religieux récompensés sont des personnes qui l’ont accompagné durant sa jeunesse, qui ont joué un rôle dans son ascension ou qui l’ont suivi sur les îles d’Elbe et de Sainte-Hélène.

Légataires particuliers ou collectifs, civils ou militaires, tous, à l’exception d'un seul, Cantillon, devront attendre l’avènement de Napoléon III, et l’affectation d’un crédit extraordinaire en 1854, pour que soient versés ou complétés ces legs. Les travaux de la commission chargée de l’exécution testamentaire s’accompagnent d’un décret portant création de la médaille de Sainte-Hélène, attribuée aux « anciens compagnons de gloire » de Napoléon. »

LES ARCHIVES NATIONALES

UNE INSTITUTION CITOYENNE AU SERVICE DE L’HISTOIRE COLLECTIVE
« Les Archives nationales, établissement du ministère de la Culture, sont le plus grand centre d’archives d’Europe. Mémoire de la France, elles conservent et communiquent aux publics les archives de l’État depuis le Moyen Âge, celles des notaires parisiens et des archives privées d’intérêt national. Elles contribuent à la connaissance de l’histoire et au partage des valeurs citoyennes auprès du grand public, en particulier des plus jeunes, par leurs expositions, publications et autres activités de médiation.
Installées sur deux sites, l’un à Paris conservant les archives d’avant 1789 et l’un à Saint-Denis – Pierrefitte-sur-Seine conservant les archives datées après 1789, les Archives nationales préservent plus de 400 km linéaires d’archives de toute nature, parchemins ou papiers, mais aussi enregistrements sonores, fichiers numériques.
Parmi ces documents, certains symbolisent des étapes majeures de l’histoire de France : les papyri mérovingiens, le procès des Templiers, le journal de Louis XVI, le serment du Jeu de paume, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le testament de Napoléon, les Constitutions successives de la France…
Collecter, conserver, communiquer, faire comprendre et mettre en valeur leurs fonds, telles sont les missions fondamentales des Archives nationales. »

À propos du musée des Archives nationales
« Ouvert en 1867 dans l’hôtel de Soubise à Paris, le musée des Archives nationales possède une double vocation : présenter au grand public les monuments écrits de l’histoire de France et donner accès au joyau décoratif que constituent les salons qui l’abritent. Étendu en 1938 à l’hôtel de Rohan (actuellement en restauration) et à Pierrefitte-sur-Seine en 2013, il poursuit aujourd’hui sa mission de transmission.
Invitation au voyage dans le temps, ses décors princiers, ses deux parcours d’exposition permanente et ses expositions temporaires vous accueillent gratuitement tout au long de l’année. »

À propos du cycle Les Remarquables
« Les Archives nationales inscrivent leur programmation dans une démarche résolument participative. À l’automne 2023, le public a voté pour les documents qu’il souhaite voir exposer dans le cadre du cycle Les Remarquables : des documents exceptionnels par leur forme, leur contenu, les acteurs et les objets auxquels ils font référence. Ont déjà été présentés : « Le procès des Templiers- 1307, le rouleau d’interrogatoire » ; « 1429- Jeanne d’Arc, le premier portrait » ; « 1887-La Tour Eiffel, la convention de construction » ; « 1974-La loi sur l’IVG, le discours de Simone Veil » et « Victor Hugo-Le testament ».

LA FONDATION NAPOLÉON

« La Fondation Napoléon est une institution reconnue d’utilité publique de recherche et de diffusion de la connaissance historique, d’aide à la préservation du patrimoine et de services au public. Ses champs d’intervention couvrent les deux Empires français et, plus largement, le XIXe siècle, qui fut amplement celui des Bonaparte.
La France et l’Europe contemporaines se sont fondées au plan juridique, économique, social, géopolitique, etc., pendant ce siècle des Bonaparte et des deux Empires, autour de principes d’une grande actualité : méritocratie, réconciliation, modernité, mondialisation.
La Fondation Napoléon éclaire, par l’histoire et la culture, ceux de ces principes qui dessinent la société française et européenne de demain. Elle a comme règle la rigueur scientifique et comme moteur la passion de transmettre.
Elle met au service de tous sa maîtrise des moyens de diffusion traditionnels comme novateurs, de la connaissance et des partages. Elle est appuyée dans sa démarche par des réseaux d’experts, de prestigieux partenaires, institutionnels et privés, sur sa propre expérience et sur des communautés enthousiastes qui partagent ses valeurs.
Savoir, débattre, transmettre et échanger, chercher le sens de l’histoire, ensemble, telle est leur raison d’être.
Dans l’exposition, la Fondation Napoléon présente son documentaire, réalisé par Chantal Prévot, historienne, et Rebecca Young, vidéaste (2022) : Le Testament de Napoléon Ier, une histoire mouvementée. »


Du 04 mars au 29 juin 2026
Hôtel de Soubise
60, rue des Francs-Bourgeois - 75003 Paris
Du lundi au vendredi de 10 h à 17 h 30 Samedi et dimanche de 14 h à 19 h. Fermé le mardi 
Entrée gratuite
Visuels :
Affiche
Testament de Napoléon Ier, page 5 [détail]. 15 avril 1821 © Archives nationales, AE/I/13/21/a

NAPOLÉON APRES SA MORT.
Gravure, sans date.
© Archives nationales, AE/II/4272

BATAILLE D’IÉNA, 14 OCTOBRE 1806. Gravure de Friley, d’après F. Gérard. [Recueil factice] Galeries historiques du palais de Versailles. [Planches IV]. Série VII, Empire ; Section II, Campagne de Prusse du 1er octobre 1806 au 31 octobre 1808. Paris : Ch. Gavard éditeur, rue du Marché-St-Honoré ; Imprimerie d’Eugène Duverger, M. DCCC XXXVIII [1838] 
Archives nationales, bibliothèque historique, F° M II 20 (IV) 

TESTAMENT DE NAPOLÉON IER,
PAGE 5. 15 AVRIL 1821.
© Archives nationales, AE/I/13/21

Repères chronologiques
© Archives nationales

vendredi 29 mai 2026

« Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli

« Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli, interprété par Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl et Olivier Chantreau relate trois itinéraires dans les années 1930, durant le régime de Vichy et à la Libération : le journaliste et directeur du journal Notre Temps Jean Luchaire, pacifiste ayant choisi la collaboration avec l'occupant nazi, jugé, condamné à mort et exécuté dans l'après-guerre, sa fille jeune actrice montante Corinne Luchaire et d'Otto Abetz, professeur de dessin devenu ambassadeur du IIIe Reich dans un Paris occupé. Succès populaire, ce bon film, certes long, a suscité une polémique entre historiens spécialistes de cette époque qui a inspiré deux autres films qui sortiront à l'automne 2026. 

« Julia Pirotte, photographe et résistante »
Régine Stépha Skurnik, ancienne combattante volontaire de la Résistance
Vichy
Archives de la vie littéraire sous l'Occupation 
Pierre Dac. Du côté d’ailleurs
Des enfants juifs cachés sous l'Occupation
Après la Shoah. Rescapés, réfugiés, survivants 1944-1947 
« La Babel des enfants perdus » par Théo Ivanez
Le Musée de la Libération de Paris - Musée du Général Leclerc - Musée Jean Moulin 

Le film Les Rayons et les Ombres s'ouvre sur un Congrès organisé au début des années 1930 par le journaliste français Jean Luchaire et l'Allemand Otto Abetz, professeur de dessin et dirigeant de mouvements de jeunesse en Allemagne, afin de rapprocher leurs concitoyens dans un objectif de paix. Parmi les organisations présentes : la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA) fondée par Bernard Lecache. Le réalisateur Xavier Giannoli montre ainsi la marque profonde, durable, de la Grande guerre très présente alors dans la société française - les Gueules cassées, les cérémonies aux Monuments aux morts, les récits des anciens combattants dans les tranchées, les traumatismes, etc. -, et l'aspiration à la paix. Quelle paix ? Quel qu’en soit le prix ? 

Ce pacifisme trouve un écho dans la France de 2026 : "La guerre des Etats-Unis et d'Israël contre le régime des mollahs iraniens ne nous concerne pas. Ce n'est pas notre guerre", ânonnent des "experts-de-plateaux", politiciens, journalistes, tous convaincus par contre que la guerre russo-ukrainienne concerne, urgemment, existentiellement, la France et les Français. Et ce, alors que le régime chiite iranien a perfectionné la portée de ses missiles pour atteindre l'Europe, développé son programme militaire nucléaire dans une vision eschatologique espérant l'avènement du Mahdi et mène un djihad mondial. 

Autre écho dans la France actuelle : l'antisémitisme officiel auquel contribuent des journalistes.

Après la défaite et la signature de l'armistice en juin 1940, la France s'engage dans la collaboration avec l'occupant allemand nazi. Devenu amis, Jean Luchaire, interprété par Jean Dujardin, et Otto Abetz, interprété par  « ont un rôle majeur dans cette nouvelle France. Jean trouve la stature d'un grand patron de presse, ardent promoteur de la Collaboration avec l'occupant, Otto devient l'ambassadeur du Reich à Paris. »

« Le film de Xavier Giannoli aborde l’histoire de l’Occupation sous l’angle de la collaboration à travers les destins de Jean Luchaire et sa fille Corinne Luchaire, qui démarre une brillante carrière d'actrice de cinéma. Le film met en scène l’effondrement que représente la défaite de juin 1940 » et l'adhésion de pacifistes, souvent proche de mouvements de gauche, à la collaboration avec l'Occupant allemand nazi. 

« Jean Luchaire apparait comme le produit d’une crise politique et morale des années 1930 : pacifiste, il œuvre au rapprochement franco-allemand aux côtés d’Otto Abetz. Mais dans la défaite il choisit la fidélité aux opposants à la République Française, le maréchal Pétain et l’occupant. Le soutien de Jean Luchaire au maréchalisme puis au nazisme le conduit à valider au plus haut niveau de l’Etat un discours de haine raciste et antisémite au nom de l’ordre et de la morale. Le procès Luchaire qui se déroule à la Libération permet de se confronter aux séquelles de la guerre, à l’épuration qui marquent le retour à l’ordre républicain à partir de 1946. En même temps, à travers le point de vue de Corinne Luchaire, actrice météorique de la fin des années 1930, Xavier Giannoli installe un contrepoint sur une France divisée avant, pendant, et après la guerre. Sans dédouaner le père de ses crimes, le portrait de cette jeune fille ≪ jetée dans la fosse aux lions de l’Occupation ≫ (note d’intention de Xavier Giannoli) évite les jugements en surplomb et laisse une place à la honte de ceux qui se sont tus ou qui ont été dans le mauvais camp. »

Succès public
Dès sa sortie en France le 18 mars 2026, « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli a rencontré son public : plus de 300 000 spectateurs en première semaine, plus de 800 000 spectateurs à la mi-mai 2026. Lors de la séance parisienne à laquelle j'ai assisté, le public était majoritairement sexagénaire.  

Bien joué - Philippe Torreton, méconnaissable en procureur Raymond Lindon, grand-père de Vincent Lindon, aux réquisitions sévères lors du procès de Jean Luchaire -, doté d'un budget de 31 millions d’euros, le film long (3h16) aurait gagné à être écourté en coupant des scènes sur les orgies, cocktails et malades atteints de tuberculose jadis appelés "tubards". 

Le film se concentre sur les relations entre Jean Luchaire et sa fille Corinne, en gommant ses deux autres enfants dont l'une choisira aussi la carrière d'actrice et l'autre le métier de décorateur de cinéma. Il élude le procès de Corinne Luchaire.

Si le film montre de nombreuses réceptions mondaines et des réunions de rédaction au siège du journal Notre Temps, il cite peu les écrits de Jean Luchaire, occupé à trouver de l'argent pour son journal et son train de vie dispendieux. Il occulte aussi le cynisme et l'antisémitisme d'Otto Abetz qui semble avoir, dès l'entre-deux-guerres, instrumentalisé le mouvement pacifique français dans l'intérêt de l'Allemagne et au détriment de la France qu'il pillera durant l'Occupation, ainsi que son adhésion sincère au nazisme.

En outre, les liens personnels de Jean Luchaire avec des juifs : il était filleul d'Horace Finaly, banquier français juif. Ont collaboré à son journal dans les années 1930 Bernard Lecache et Pierre Mendès France, radical. « Il était veule, faible, corrompu, beau, généreux. » C'est ainsi que la comédienne Simone Signoret décrit Jean Luchaire dans son autobiographie La nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Condisciple et maie de Corinne Luchaire au lycée à Neuilly, elle avait été recrutée pendant une brève période, en 1940, comme secrétaire de Jean Luchaire qui savait que son père, André Kaminker, était juif et avait rejoint la France Libre. Remarquable traducteur, André Kaminker a témoigné en faveur de Jean Luchaire à son procès.

Ce film a aussi le mérite de rappeler la mémoire de Leonide Moguy (1898-1976), réalisateur juif né dans l'empire russe et auteur de films sociaux en France. 

Polémique entre historiens
Certains historiens ont relevé des erreurs historiques dans le film. Or, l'histoire est relatée par Corinne Luchaire, qui reconnait en début du long métrage n'avoir pas une mémoire précise de certaines dates. Ce qui semble avoir choqué certains historiens est que les collaborateurs tel Jean Luchaire venaient de la gauche, étaient proches des radicaux-socialistes. Au  travers de cette polémique, il semble important pour certains de montrer que l'estrêême-droaaate et le Rassemblement nationale (RN) en 2026 ont une origine commune : l'extrême-droite antisémite ralliée au régime de Vichy. Une manière de nier la réalité, d'instrumentaliser l'Histoire. Et peut-être aussi une blessure d'ego pour n'avoir pas été consultant historique d'un film à succès et pour voir son "récit historique" du régime de Vichy altéré par d'autres historiens. Or, le débat sur ces faits relatés par le film est inhérent à l'Histoire dans une démocratie.

Le 1er avril 2026, Le Monde a publié la tribune de Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne, intitulée « Les Rayons et les ombres » : « La banalité consistant à dire qu’un personnage n’est jamais tout blanc ou tout noir ne justifie pas la main forcée à la compassion » : "Les arrangements avec la vérité du film de Xavier Giannoli finissent par faire de son héros, Jean Luchaire, un pacifiste fourvoyé alors qu’il fut un collaborateur jusqu’au-boutiste..." "Ce serait de la pure cuistrerie de relever toutes les distorsions que subissent le temps et les événements. Ainsi, au début du film – nous sommes censés être en 1948 –, un personnage raconte un détail du procès de l’ancien ambassadeur d’Allemagne en France pendant la guerre. Au générique final, un carton nous indique que le procès en question se tint en 1952… Il y a pire puisque les « aménagements » subis par la chronologie produisent aussi des effets mensongers... « Heureusement, il reste le cinéma » est une des dernières répliques du film. C’est très vrai, et la création est libre. Mais heureusement il y a aussi l’histoire, qui, elle, est très têtue."

Cette tribune a été soutenue sur les réseaux sociaux par Henry Rousso et Laurent Joly, historiens spécialistes du régime de Vichy.

Le 4 avril 2026, Le Nouvel Observateur a publié la tribune « Les Rayons et les Ombres » : un formidable cadeau pour penser les années noires de l’Occupation" d'Yves Pourcher, de Barbara Lambauer et Cédric Méletta, historiens
"Alors que le film consacré par Xavier Giannoli à Jean Luchaire et sa fille Corinne rencontre un large succès public, certains historiens lui reprochent des approximations. Trois spécialistes de la collaboration, qui ont accompagné le cinéaste dans son travail, répondent aux critiques.
Depuis quelques jours maintenant, nous assistons médusés à la création d’une officieuse « Commission de validation idéologique » sur une œuvre de fiction cinématographique. Pour l’instant, elle n’est encore qu’informelle, faisons donc en sorte qu’elle ne puisse prendre davantage d’ampleur, voire s’institutionnaliser. Cette œuvre de fiction, c’est « les Rayons et les ombres », fresque coup-de-poing de Xavier Giannoli sur la collaboration française, sortie sur nos écrans le 18 mars dernier.
Nous sommes trois historiens à avoir suivi et accompagné le réalisateur du film dans sa collecte d’informations puis dans l’écriture de son scénario. Son travail passionné l’a poussé à lire tout ou presque sur ce qui touchait à son sujet : thèses publiées, biographies, enquêtes. Rien ne lui a échappé. La presse et les images de l’époque ont été aussi dépouillées.
Constamment, Xavier Giannoli nous faisait part de ses avancées. Il nous interrogeait, puis revenait ensuite avec d’autres idées et d’autres questions. Car le doute – celui qui honore les vrais chercheurs et réalisateurs – fait partie de ses exigences et de son travail de cinéaste. Pourquoi s’attachait-il autant à nos avis ? Pourquoi ne construisait-il pas en solitaire et sans garde-fou son œuvre ? Tout simplement parce qu’il considérait que nos travaux universitaires étaient absolument nécessaires à sa création."

Le 15 juillet 2026, Le Monde a publié la tribune « Les films actuels sur l’histoire de l’Occupation émettent avec plus ou moins de finesse des signaux d’alarme » de Henry Rousso, historien. "Les nombreux films sur la seconde guerre mondiale permettent de comprendre comment les mécanismes de renoncement progressif aux valeurs démocratiques et républicaines ont mené au désastre".
"Une demi-douzaine de films mettant en scène la France durant la seconde guerre mondiale sont récemment sortis ou en passe de l’être : Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, La Bataille de Gaulle, en deux volets (L’Age de fer et J’écris ton nom), d’Antonin Baudry, déjà en salle, ainsi que Notre salut, d’Emmanuel Marre, Moulin, de Laszlo Nemes, et La Troisième Nuit, de Daniel Auteuil qui doivent sortir à la rentrée. Et, déjà, on parle d’un phénomène de société ou d’un tournant majeur dans la mémoire collective. C’est peut-être un peu tôt pour le dire.
Si le seul critère est le cadre historique commun, cette série n’est pas comparable à la vague de fictions de l’après-guerre (une quinzaine de films pour la seule année 1946) ou des années 1970 (une cinquantaine de films sur une petite décennie). Il est vrai que pris dans leur ensemble, ces films couvrent, chacun à leur manière, un aspect essentiel de l’histoire de l’Occupation : le collaborationnisme, la frange fanatisée des pronazis, avec la figure de Jean Luchaire ; l’épopée de la France libre avec de Gaulle ; l’évocation de la Résistance intérieure avec Jean Moulin ; la révolution nationale pétainiste au quotidien ; ou encore la persécution et le sauvetage d’enfants juifs. C’est sans conteste un hasard, mais cela montre qu’il n’y a plus de sujets occultés, c’est en soi une information.
Il semble cependant préférable d’envisager ces films d’abord comme des œuvres singulières, des créations artistiques, et non comme des chapitres d’un manuel d’histoire en images. Si leur point commun est une même époque, ils sont tous différents par le style, les intentions, les moyens : l’épopée échevelée de La Bataille de Gaulle, au souffle inédit dans le cinéma français, ne ressemble pas à la description minutieuse du fonctionnaire du gouvernement de Vichy dans Notre salut, exalté par les possibilités qu’ouvre la défaite de juin 1940 et sombrant à petits pas dans la compromission. Il est par ailleurs peu probable que leur sortie presque simultanée soit la conséquence du contexte politique, alors que certains ont été conçus il y a parfois plusieurs années."

L'Occupation et la Résistance
Deux autres films, présentés au 79e festival de Cannes (12-23 mai 2026), abordent l'Occupation nazie, le régime de Vichy et la résistance : "Notre salut" réalisé par Emmanuel Marre et "Moulin" de László Nemes. De nouveau, la politique a imprégné le discours sur ces films : La France Insoumise serait-elle « le meilleur rempart à l’extrême droite » en vue de l'élection présidentielle 2027, un parti dont le programme serait « inspiré du Conseil national de la Résistance » (question en conférence de presse du journaliste de Parole d'honneur à Gilles Lellouche, qui incarne le résistant Jean Moulin). 

Et, le 23 mai 2026, recevant le Prix du scénario, Emmanuel Marre, dont le grand-père était collaborateur, a déclaré : "Nous avons essayé de comprendre comment la violence, le besoin de dominer, le besoin de se rassurer en excluant l'autre, comment ces espèces de petits chefs qui ne savent pas aimer, qui ne savent pas partager, qui ne savent pas regarder une autre personne comme un être humain, excluent, bombardent et génocident, lorsqu’ils sont à la tête d’un État." Une allusion à l'Etat d'Israël ? Une diffamation infondée d'Israël pour réduire la responsabilité de son arrière-grand-père fonctionnaire maréchaliste durant le régime de Vichy ?  


EXTRAITS DU DOSSIER DE PRESSE

ENTRETIEN AVEC XAVIER GIANNOLI

I. JEAN LUCHAIRE, UNE TRAJECTOIRE DANS LA GUERRE
LA « DÉRIVE FASCISTE » DE JEAN LUCHAIRE
LUCHAIRE, UNE PLUME AU SERVICE DE LA COLLABORATION
CORINNE LUCHAIRE, COLLABO ?
DOCUMENT. SUR LES ACCORDS DE MUNICH 
FOCUS. OTTO ABETZ A-T-IL MANIPULÉ JEAN LUCHAIRE ?
LA FRANCE, TERRE D’ACCUEIL DES CINÉASTES ?
DOCUMENT. CE QUE PENSE JEAN LUCHAIRE

II. COLLABORATION ET COLLABORATIONNISME
LA FRANCE SOUMISE À L’ALLEMAGNE : LA COLLABORATION
LA FRANCE, PARTENAIRE DE L’ALLEMAGNE : LE COLLABORATIONNISME
LUCHAIRE COLLABORATEUR : LA CORPORATION DE LA PRESSE
DOCUMENT. LE COLLABORATIONNISME SELON PIERRE LAVAL

III. LA COLLABORATION DANS LA CULTURE
LE CINÉMA DANS LA FRANCE OCCUPÉE
LA PRESSE SOUS L’OCCUPATION
LA FRANCE OCCUPÉE À L’ÉCRAN. RÉCONCILIER LES FRANÇAIS
UN PASSÉ RECOMPOSÉ
LE RETOUR DU REFOULÉ
L’ÉPREUVE DE L’AMBIGUÏTÉ

IV. L’ÉPURATION EN FRANCE
L’EFFONDREMENT DE LA COLLABORATION
LE PROCÈS DE JEAN LUCHAIRE
LES FORMES DE L’ÉPURATION
DOCUMENT. LE PROCÈS LUCHAIRE (EXTRAIT DE LA CROIX, 23 JANVIER 1946)

ENTRETIEN AVEC XAVIER GIANNOLI
RÉALISATEUR DU FILM

« Quelles raisons vous ont poussé à réaliser un film sur Jean et Corinne Luchaire aujourd’hui ?
Pour moi, filmer le cinéma, c’est aussi filmer ce qui n’a pas encore été montré. J’ai toujours pensé que le cinéma devait être une aventure : accepter de prendre des risques et proposer au spectateur une expérience singulière sur un sujet brulant. La période de la Collaboration reste finalement assez peu racontée dans le cinéma français. En travaillant sur ce film, je me suis beaucoup documenté, car je savais que l’on ne me pardonnerait pas d’éventuelles erreurs historiques. Un jour, en discutant avec l’historien Pascal Ory, il m’a répondu : ≪ On ne vous pardonnera pas non plus si vous dites la vérité ≫. Cette phrase m’a marqué.
Au fond, ce film parle aussi de ce qui me fascine le plus : la complexité humaine.

En travaillant à l’écriture du film, quel a été votre regard sur ces deux personnes aux destins tragiques ?
Il s’agit d’essayer de comprendre comment ces deux personnes ont été prises dans des circonstances qui les ont dépassées et d’observer ce que l’on appelle souvent ≪ la force des choses ≫.
Dans un poème du recueil Les Rayons et les Ombres – qui a donne son titre au film - Victor Hugo écrivait : ≪ Blâmer tout, c’est ne rien comprendre ≫. Cela m’a beaucoup accompagné pendant l’écriture. Mais il faut être clair : comprendre une situation aussi complexe ne signifie en aucun cas l’excuser.

Quel « message » aimeriez-vous délivrer à travers ce film aux jeunes spectateurs ?
Il me semblait important de voir ce dont la France a été capable.
Ce film j’y travaille depuis des années et quand j’ai commencé à travailler dessus, je ne pouvais imaginer à quel point il rentrerait étrangement en résonance avec tout ce que nous sommes en train de vivre. Je pense notamment aux débats politiques qui s’articulent autour de l’antisémitisme, du nazisme et du fascisme.
Dans Illusions perdues, un de mes personnages disait : ≪ La compromission est de toutes les époques. ≫ Et au fond, la question que pose ce film est peut-être la plus simple et la plus inconfortable : qu’aurions-nous fait à leur place ? »


I. JEAN LUCHAIRE, UNE TRAJECTOIRE DANS LA GUERRE

LA « DÉRIVE FASCISTE » DE JEAN LUCHAIRE
« Si le film se concentre et tente de comprendre l’attitude de Jean Luchaire pendant la Seconde Guerre mondiale, on ne peut pas approcher le personnage si on ne remonte pas vingt ans en arrière, à la fin de la Première Guerre mondiale. En 1919, Jean Luchaire écrit : « La guerre a fait faillite. Elle nous avait promis un monde nouveau, guidé par des hommes meilleurs ; elle nous a rendu le monde ancien empiré, désordonné, croulant de toutes parts : elle nous a rendu des hommes anciens, impuissants, fatigués, découragés par l’épreuve inutile […] aussi croyons nous devoir nous associer aux efforts tentés pour la formation d’une internationale des jeunes. Nous croyons qu’il faut, dans cette internationale des jeunes, une fédération française ardente, résolue à crier bien haut son dégoût de la guerre, à lutter contre le militarisme et les manifestations qui en découlent. » 
« Journaliste à L’Ère nouvelle et à l’Homme libre à partir de 1922, il se met dans la roue d’Herriot et de Blum pendant le cartel des gauches en 1924, adhère aux Jeunesses républicaines et laïques, à la Ligue des droits de l’homme, participe au journal La Volonté et devient célèbre. »
« Enfin, Luchaire fonde en 1927 l’hebdomadaire Notre Temps, revendiquant un pacifisme qui lui attire des signatures comme Pierre Mendès-France et H. G. Wells. Il vient de publier un essai-manifeste, Une génération réaliste, lorsqu’il rencontre Otto Abetz. Ce dernier dirige l’Association de jeunesse de Karlsruhe en Bade (qui devient le Bade-Wurtemberg en 1952) et souhaite organiser un rapprochement franco-allemand. Ils organisent ensemble un Congrès en août 1930. La même année, Luchaire rencontre et devient proche d’Aristide Briand, un des pères du pacifisme français. »
« L’arrivée au pouvoir du national-socialisme en Allemagne ralentit le rapprochement sans toutefois y mettre un terme. Pour Luchaire, il s’agit avant tout de sauvegarder les chances de maintenir la paix, avec le succès que l’on sait. Séduit par le charisme et l’idéalisme de l’Allemand, par sa vision d’une ≪ Europe nouvelle ≫, Luchaire s’éloigne de la gauche qu’il juge ≪ inefficace ≫ et ≪ désunie ≫. Il est alors proche du radicalisme et invoque le ≪ réalisme ≫ pour développer une grande formation centrale entre marxistes et conservateurs. Luchaire et ses acolytes constatent l’immobilisme de la vieille garde du Parti radical. Le parti est à leur yeux incapable de moderniser les institutions politiques du pays, indifférent aux opinions de la génération d’après-guerre, cette relève des années 1930 qui s’exprime dans des cercles non-conformistes ou technocratiques. »
« Luchaire finit par se rapprocher du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, ancien socialiste hostile au communisme qui prône un rapprochement avec l’Allemagne nazie. Il fait partie de ceux qui commencent à voir en l’Allemagne nazie un ≪ remède ≫ à la ≪ décadence ≫ française tout en trouvant dans ce rapprochement une voie vers la paix. L’entente franco-allemande est également son gagne-pain : l’ambassade d’Allemagne achète alors 4 000 exemplaires de Notre Temps chaque semaine en échange de quelques articles favorables au régime nazi. Alors que l’Allemagne envahit la Tchécoslovaquie, Luchaire continue de défendre l’idée d’une amitié franco-allemande prospère. »
« Luchaire peut être rapproché de ce que Philippe Burrin a appelé la ≪ dérive fasciste ≫ qu’il définit ainsi : « des hommes qui occupaient au début des années 30 des places en vue au sein des partis de gauche se retrouvèrent à peine dix ans plus tard parmi les partisans les plus actifs de l’ordre nouveau hitlérien ; et des militants de toutes les familles de la gauche, communistes, socialistes, syndicalistes, radicaux, sans oublier les chapelles de l’extrême gauche, appartinrent aux groupements de la Collaboration ».

DOCUMENT SUR LES ACCORDS DE MUNICH
Faisons la paix avant la guerre. Nous ignorons encore le sort qui attend l’Europe toute entière. A la suite du discours prononcé avant-hier par le Chancelier Hitler, les trois jours qui nous séparent de l’échéance fatidique doivent permettre de réaliser l’ultimatum qui nous sauvera de la guerre.
De toutes nos forces, de tous nos efforts, nous l’espérons, de toute notre foi socialiste, nous le voulons, et nombreux sont les Français qui le désirent d’un même cœur.
Plutôt un arrangement, même médiocre, que la guerre, tel est le mot d’ordre de ceux qui ont horreur de voir à nouveau notre pays servir de théâtre sanglant à une nouvelle conflagration générale.
Notre Temps, 28 septembre 1938

LUCHAIRE, UNE PLUME AU SERVICE DE LA COLLABORATION
« Quand Abetz devient ambassadeur du Reich à Paris (1940–1944) et dans le cadre de la préparation de l’entrevue Montoire, il organise le rapprochement avec les Français. Apres la défaite de 1940, Luchaire décide de ≪ servir la France ≫ en collaborant avec Vichy et l’Allemagne. Dès le 15 juillet, il est à Vichy en contact avec Laval qu’il connait bien depuis le milieu des années 1930 ; c’est par lui qu’il renoue avec Otto Abetz. En octobre 1940, il fonde Les Nouveaux Temps, un journal de propagande pro-allemand, financé par l’ambassade d’Allemagne à Paris, rue de Lille. Luchaire veut faire des Nouveaux Temps un journal intellectuel sérieux à gauche, et il obtient des contributions d’Henri Troyat et Marcel Aymé, alors que Drieu la Rochelle ou Jean Giraudoux refusent d’y écrire. Mais le journal devient surtout un outil de propagande pour Abetz. Comme l’ont souligné les accusateurs de Luchaire lors de son procès, Les Nouveaux Temps s’était donné pour mission de persuader ses lecteurs qu’il était dans l’intérêt de la France de parvenir à un accord avec les Allemands, car ceux-ci ne pouvaient pas perdre la guerre. C’était l’opinion de beaucoup, jusqu’aux premiers revers militaires de 1942. Le journal dérive alors au gré de la guerre vers un point de vue de plus en plus à l’extrême droite, de plus en plus collaborationniste sous la plume de Guy Crouzet, un employé du journal. »
« Luchaire, qui écrit alors de moins en moins, occupe ensuite la présidence de l’Association de la presse parisienne en 1941. Il est devenu le ≪ Führer ≫ de la presse parisienne. Les Allemands ont nommé Luchaire à la tète d’une association de quotidiens parisiens et d’une société nationale de presse. Un représentant du commandement militaire assiste aux réunions afin d’assurer un contrôle efficace de la presse et de la soustraire à l’emprise de Vichy. Lorsque les journalistes se plaignent des restrictions, notamment du papier, Luchaire leur répond que l’époque de la liberté est révolue, que les journaux doivent guider l’opinion publique plutôt que refléter les opinions des lecteurs, que la presse est une arme au service du bien-être national, et que la seule politique valable est celle du gouvernement français. Il n’y a plus qu’un pas à faire dans la compromission : Luchaire participe à l’élimination des éditeurs et distributeurs juifs. Avec la défaite, il devient ministre de l’Information au sein de la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, gouvernement de Vichy en exil à Sigmaringen (1944-1945). Cette fuite en avant se conclue après son retour en France par sa condamnation à mort en janvier 1946. Il est exécuté le 22 février 1946. »

FOCUS
OTTO ABETZ A-T-IL MANIPULÉ JEAN LUCHAIRE ?
« Les Rayons et les Ombres retrace l’évolution de la relation entre Jean Luchaire et Otto Abetz.
Chez les deux hommes on perçoit une forme d’ambivalence à l’égard du nazisme. Abetz se trouve ainsi en difficulté en 1933 lorsque les autorités nazies le démettent de la présidence de son organisation de jeunesse au profit du développement des Jeunesses hitlériennes qu’il rejoint en 1934. S’il reste proche des cercles pacifistes français au long des années 1930, Abetz évolue cependant de défenseur d’une amitié franco-allemande à défenseur du gouvernement allemand en France. Rompant progressivement avec Luchaire, il organise en France une propagande pro-allemande via les réseaux des cercles Sohlberg qu’il organise. Au sein du mouvement nazi auquel il est de plus en plus intégré, Abetz fait figure de pro-français, mais ce qui le rendait suspect le transforme en atout : il devient l’expert de la France auprès des dirigeants nazis, notamment Rudolph Hess et Joachim Von Ribbentrop dont Abetz est l’homme à Paris, ce qui finit par conduire à son expulsion à l’été 1939. Cette compétence devient primordiale après la défaite française : les Allemands veulent contrôler le pouvoir et les ressources en France tout en maintenant l’apparence d’un gouvernement français.
Luchaire est resté fidèle à Abetz dans toute cette période, même s’ils se sont éloignés l’un de l’autre, et Abetz lui en marque sa reconnaissance jusque pendant le procès de Luchaire au cours duquel il témoigne en sa faveur. Mais cela n’empêche que pendant la guerre Abetz encourage et soutient l’activité de Luchaire car il a intérêt dans sa fonction à faire prévaloir les intérêts de l’Allemagne en France. Abetz défend une occupation ≪ douce ≫. Luchaire n’est pas en reste. Il entre un temps au Matin en 1940, journal notoirement pro-allemand, tout en faisant la navette entre Paris et Vichy. La rencontre débouche sur la création d’un journal à destination de l’intelligentsia française modérée, un lectorat composé de la gauche, des professions libérales de la classe moyenne et du monde des affaires.
De chaque côté il y a des arrières pensées, politiques pour Abetz et professionnelles pour Luchaire, et parler de manipulation n’affranchit pas de voir dans cette relation un exemple fort de ce que peut être le mécanisme de collaboration et de compromission. »

DOCUMENT
CE QUE PENSE JEAN LUCHAIRE...
*Sur la guerre : ≪ L’ennemi c’est celui qui nous assassine, qui nous affame, qui nous détruit implacablement, heure par heure ; c’est celui qui incendie nos villes, qui ravage nos campagnes, qui tue maintenant des milliers de Français par vingt-quatre heures ; c’est celui qui, avec un égoïsme épouvantable, nous sacrifie délibérément à son hypothétique victoire ; c’est celui dont la victoire ferait de la France un cimetière et des Français des esclaves… […] la guerre, c’est l’Angleterre qui l’a voulue, qui l’a déclarée la première, qui a systématiquement écarté toutes les possibilités de paix. Si la guerre a éclaté, c’est, essentiellement parce que Londres en avait ainsi décidé… ≫
*Sur De Gaulle et Londres : ≪ De même qu’il était capital pour la France que le General de Gaulle et ses collaborateurs prissent une hypothèque sur l’Angleterre dans l’hypothèse d’une victoire de cette dernière, de même il était non moins capital que d’autres Français prissent une hypothèque sur l’Allemagne en cas de victoire de cette dernière. Un des deux groupes devait fatalement miser sur le mauvais cheval, et je souhaitais que ce fut le mien, mais la France, elle, ne pouvait qu’y gagner. ≫
*Sur la Révolution nationale : ≪ Nous demandons à la jeunesse d’aborder l’examen des événements et des possibilités en réalistes. Alors qu’au lendemain de la guerre de 1919 nous aurions pu céder à l’enivrement de la victoire, nous avons immédiatement et résolument opté pour la collaboration franco-allemande. Les jeunes de 1941 ont la dure leçon de la défaite pour les éclairer. Ils ont aussi surtout les mots d’ordre du Grand soldat de Verdun. Ils ne peuvent pas, sans se perdre et sans perdre la patrie avec eux, choisir une autre voie que la sienne. Et ils ont pour parcourir cette voie la chance d’avoir en France comme représentants politiques de la puissance victorieuse précisément les mêmes hommes qui, pendant douze ans, ont marché la main dans la main avec la jeunesse française dans l’entre-deux-guerres.
Qu’il sache apprécier cette chance, extraordinaire, inespérée: qu’il la saisisse. Nous autres ex-jeunes sommes là pour les y aider. ≫
*Sur les Juifs, en réponse à Louis-Ferdinand Céline qui lui reproche de n’être pas assez antisémite le 21 février 1942 : ≪ Je n’oublie nullement les Juifs dans ma pensée et petit à petit je suis devenu extrêmement antisémite, ce qui n’était pas du tout mon cas il y a quelques mois. ≫
Source. Les extraits sont tirés des minutes du procès de Jean Luchaire qui se tient en 1945.

CORINNE LUCHAIRE, COLLABO ?
« A peine âgée de 17 ans et après deux figurations sans être créditée dans Les beaux Jours (1935) et Le chanteur de minuit (1937), Corinne Luchaire est repérée par le réalisateur en exil Leonide Moguy. L’air ≪ juvénile et dur ≫ de la jeune actrice et ses cheveux courts correspondent à l’adolescente frondeuse qu’il mettra en scène coup sur coup dans Prison sans barreaux (l’un des douze plus gros succès de l’année 1938) et Conflit (1938). Elle fait à plusieurs reprise la couverture ou la 4e de Ciné-Mondial et devient une des stars en devenir du cinéma français. »
« Corinne joue ainsi dans six films entre 1938 et 1940, dont Le dernier tournant de Pierre Chenal aux côtés de Michel Simon, première adaptation du Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain, avant que Luchino Visconti puis Tay Garnett ne s’y intéressent. Elle est également connue pour le film Le déserteur de Leonide Moguy, sorti en 1939 sous le titre Je t’attendrai – contexte de ≪ drôle de guerre ≫ oblige. La tuberculose interrompt sa carrière au cinéma en 1941.  »
« Sous l’Occupation, Corinne profite des relations de son père Jean Luchaire et mène à Paris une vie mondaine. Elle se marie brièvement fin 1941 puis entretient une relation avec le capitaine de la Luftwaffe Wolrad Gerlach, avec lequel elle a une fille, Brigitte, née le 10 mai 1944 sous le nom de Luchaire. Apres une tentative de suicide, elle devient secrétaire de son père qu’elle suit à Sigmaringen à la Libération de Paris puis vers l’Italie ou ils sont arrêtés. Transférée à Fresnes, elle est libérée avant d’être condamnée en 1946 à dix ans d’indignité nationale. La maladie finit par l’emporter en 1950, à l’âge de 28 ans. »

MA DRÔLE DE VIE
≪ Abetz affectait, au cours de cette soirée, d’ignorer la politique, de ne point se rappeler que son pays était encore en guerre et d’avoir les sujets les plus frivoles comme objet essentiel de ses préoccupations. Brinon [Ferdinand de Brinon est le représentant du gouvernement de Vichy auprès du Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation] aurait sans doute aimé faire avec lui des apartés, lui donner les derniers ≪ tuyaux ≫ de Vichy, mais l’ambassadeur lui répondait en parlant théâtre, mode, littérature. C’était la première fête officielle donnée à Paris. L’ambassade de la rue de Lille brillait de mille feux, ce qui contrastait avec le black-out total qui faisait peser sur Paris sa chape d’obscurité et d’inquiétude. Le buffet était abondamment garni. Le temps des restrictions n’était point encore venu, mais quoi qu’il en soit, même avant la guerre, on n’aurait pu que trouver difficilement, dans les plus grands magasins de comestibles, autant de variétés de produits gastronomiques. Les ≪ Delikatessen ≫ d’outre-Rhin voisinaient avec les toasts britanniques et avec les petits fours français. Le champagne coulait à flot. Les officiers allemands, surtout des aviateurs, dans leurs costumes de gala, faisaient les honneurs, papillonnaient et tournoyaient et aucun d’entre eux n’utilisait la langue allemande. Une véritable ≪ soirée française ≫, comme l’avait voulu l’ambassadrice. La langue allemande était prohibée. ≫
Extrait de Corinne Luchaire, Ma drôle de vie. Paris. Réédition 2018.

DOCUMENT
« Leonide Moguy (1898-1976) est arrivé en France à la fin des années 1920, lorsque Staline reprend en main la création cinématographique en URSS dans un sens qui sert la propagande de son régime. Moguy a fait des études de droit et d’économie politique à Odessa, avant d’occuper des fonctions techniques dans le cinéma soviétique des années 1920. Bien que promu directeur des laboratoires du cinéma scientifique à Moscou en 1928, il émigre en France en 1929 où il se fait apprécier comme monteur. »
« Il passe à la réalisation en 1935 mais se révèle au public avec Prison sans barreaux, sorti trois ans plus tard. Il se réfugie aux Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale où il signe trois films de série B, puis en Italie pour réaliser Demain il sera trop tard (1950), pour lequel il prévoyait d’embaucher Corinne Luchaire. Il restera toute sa carrière un réalisateur de films sociaux et engagés en faveur de l’enfance maltraitée, des prisons pour femmes, la prostitution, la peur atomique… Il met un terme à sa carrière en 1961 pour se consacrer à la direction du département cinématographique de la Croix-Rouge. »

LA FRANCE, TERRE D’ACCUEIL DES CINÉASTES ?
« La production cinématographique dans les années 1930 a connu des hauts et des bas. Florissante jusqu’en 1932 et dominée par les géants Gaumont et Pathé, elle se recompose dans la crise : Gaumont et Pathé s’effondrent en 1934 et 1935. Les investisseurs deviennent plus frileux, les producteurs plus modestes. Ils sont quant à eux en difficulté face à la concurrence américaine sur le sol français et face à la production allemande outre-Atlantique. » Quid du rôle bénéfique de Bernard Natan à la direction de Pathé ?
« Un groupe de cinéastes fuyant l’Allemagne nazie gagne la France au début des années 1930, notamment deux maitres du cinéma allemand, Fritz Lang et Max Ophuls. Erich Pommer, producteur influent des studios de la UFA qui les a précédés, facilite leur insertion dans le cadre de la filiale européenne de la 20th Century Fox, pour qui Fritz Lang réalise notamment Liliom (1934). Fritz Lang ne reste pas et part pour les Etats-Unis en 1935, et le scénariste autrichien Samuel (≪ Billy ≫) Wilder fait également un séjour éclair à Paris pour quelques coréalisations. Robert Siodmak dispose de la nationalité américaine (il est né à Memphis) lorsqu’il arrive à Paris et réalise des versions françaises de deux de ses films tournés en Allemagne, les films policiers Autour d’une enquête (1931) et Tumultes (1931), avant de s’essayer à la comédie de Boulevard avec le Sexe faible (1933) et la satire de mœurs avec La crise est finie (1934) et surtout Mollenard (1937), film aussi réussi que critiqué par l’extrême droite pour sa vision de la province. Ophuls obtient sa naturalisation en 1938 et reste en France jusqu’à la défaite. »
« A côté de ces grands noms, des techniciens, décorateurs et opérateurs (Curt Courant, Eugene Schufftan) apportent leur savoir-faire de l’éclairage et du plateau qui donnent le ton particulier des films de Marcel Carné du Quai des brumes (1939) au Jour se lève. Au-delà de leur diversité, ces films travaillent l’angoisse diffuse qui gagne alors l’Europe, et l’ironie comme seule réponse dans l’exil. Ces grands films prolongent les thèmes du cinéma de la Mitteleuropa et sont critiqués par l’extrême droite alors que le nationalisme s’affirme. Paul Morand s’en prend aux ≪ métèques ≫ du cinéma. »


II. COLLABORATION ET COLLABORATIONNISME

LA FRANCE SOUMISE À L’ALLEMAGNE : LA COLLABORATION
 « La politique de collaboration, ou ≪ collaboration d’Etat ≫ (terme inventé par l’historien Stanley Hoffmann en 1960) est suivie par toutes les équipes gouvernementales qui ont cherché à aménager les clauses très dures de l’armistice, à alléger le régime d’occupation, à trouver une place à la France dans l’Europe qu’on imaginait durablement dominée par l’Allemagne. »
« Cette politique doit aussi permettre de mettre en œuvre la Révolution nationale voulue par le maréchal Pétain, et en constitue donc une condition. Obtenir une certaine autonomie et des résultats tangibles reviendrait à conforter le régime et à l’inscrire dans une dimension européenne et idéologique (l’anticommunisme) supposée porteuse d’avenir. »

LA POLITIQUE DE COLLABORATION CONNAÎT PLUSIEURS PÉRIODES :
• La rencontre de Pétain et Hitler à Montoire (24 octobre 1940), pose la proposition par la France d’une politique de ≪ collaboration ≫.
• Laval évincé à partir de février 1941, Darlan présenté comme le ≪ dauphin ≫ de Pétain – alors âgé de 85 ans – poursuit cette collaboration jusqu’à une quasi-cobelligérance, sans obtenir de contrepartie 
(Protocoles de Paris, mai 1941).
• Le retour de Laval qui déclare souhaiter la victoire allemande marque un renforcement idéologique de la collaboration (avril 1942) : mise en place du STO, la persécution accrue des Juifs.
• La collaboration devient une vassalisation de la France en 1944 : l’Allemagne exige que des fascistes parisiens (Marcel Déat, Philippe Henriot) entrent au gouvernement pour aider à la répression de la Résistance.

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LA COLLABORATION. AFFICHE DE 1942

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ALLOCUTION RADIODIFFUSÉE DU MARÉCHAL PÉTAIN, 30 OCTOBRE 1940

≪ J’ai rencontré, jeudi dernier, le Chancelier du Reich. […] C’est librement que je me suis rendu à l’invitation du Führer. Je n’ai subi, de sa part, aucun ≪ diktat ≫, aucune pression. Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J’en ai accepté le principe. […] Celui qui a pris en mains les destinées de la France a le devoir de créer l’atmosphère la plus favorable à la sauvegarde des intérêts du pays. C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française, une unité de dix siècles, dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. Ainsi, dans un avenir prochain, pourrait être allégé le poids des souffrances de notre pays, amélioré le sort de nos prisonniers, atténuée la charge des frais d’occupation. Ainsi pourrait être assouplie la ligne de démarcation et facilités l’administration et le ravitaillement du territoire. Cette collaboration doit être sincère. Elle doit être exclusive de toute pensée d’agression, elle doit comporter un effort patient et confiant. L’armistice, au demeurant, n’est pas la Paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis du vainqueur. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d’éteindre les divergences de l’opinion, de réduire les dissidences de ses colonies.
Cette politique est la mienne. Les ministres ne sont responsables que devant moi. C’est moi seul que l’Histoire jugera. Je vous ai tenu jusqu’ici le langage d’un père : je vous tiens aujourd’hui le langage du chef. Suivez-moi ! Gardez votre confiance en la France éternelle ! ≫

LUCHAIRE COLLABORATEUR : LA CORPORATION DE LA PRESSE
« Le ≪ grand œuvre ≫ de Luchaire (ou ≪ Louche Herr ≫, comme on s’amuse à le moquer désormais) dans la collaboration consiste selon lui à avoir organisé la corporation de la presse. Le régime de Vichy a tenté de créer des ≪ chambres de presse ≫ pour regrouper les journalistes et les patrons de presse selon leurs domaines d’activité (presse quotidienne, presse régionale, presse technique, etc.). L’objectif est de remplacer les syndicats de journalistes et les associations patronales par des structures contrôlées par l’Etat. Les journalistes doivent obtenir une autorisation préalable pour tout article ou reportage. La Commission de la Presse et de la Propagande, dirigée par le ministre de la propagande, contrôle le contenu, et peut interdire ou modifier les publications jugées inappropriées. »
« Le régime rejette le syndicalisme, accusé de faire le jeu de la lutte des classes et d’alimenter aussi bien le communisme que le défaitisme. Le corporatisme se nourrit du rejet de la CGT ainsi que des réflexions de l’entre-deux-guerres sur le paritarisme – l’Organisation Internationale du Travail est ainsi parvenue à imposer une organisation tripartite associant aux Etats les représentants des employeurs et des employés. Les régimes autoritaires et totalitaires qui s’imposent dans les années trente ont le souci de se débarrasser de la démocratie sociale et de la liberté syndicales qui s’était progressivement imposée dans les années 1920. »
« La solution, c’est le corporatisme. S’appuyant sur la volonté d’aller au-delà de l’opposition entre capital et travail, rejetant le communisme et le Front populaire et ouvrir une 3e voie, Vichy n’est pas homogène sur sa mise en œuvre. Entre la promotion d’un paternalisme autoritaire que l’arbitrage assortit d’une forme de cogérance avec réactivation des ≪ communautés naturelles ≫, et formule pour entrer dans la modernité industrielle, Vichy balance. La Charte du travail, longuement discutée et remaniée puis finalement promulguée en mai 1941, reflète ces contradictions. Elle s’inspire des expériences italienne et allemande très débattues dans l’entre-deux-guerres. Bien qu’il ait la faveur des collaborationnistes, le corporatisme n’est pas réalisé par souci de plaire à l’occupant, qui se soucie davantage de faire tourner la machine économique française à son profit et de se procurer de la main-d’œuvre en abondance. »
« En dépit de son discours sur ≪ la profession aux professionnels ≫, Vichy se montre particulièrement dirigiste et interventionniste dans l’économie et les rapports sociaux, au nom de la gestion des pénuries et de l’efficacité technocratique. La défense du projet par Jean Luchaire à la Libération tient à ce que le système corporatif permette également d’augmenter les salaires des ouvriers de l’imprimerie, traditionnellement bas. Mais les objectifs de contrôle de la presse sont bien plus affirmés que ceux de valorisation des professions du livre. »

LA FRANCE, PARTENAIRE DE L’ALLEMAGNE : LE COLLABORATIONNISME
« Le collaborationnisme relève d’une adhésion à l’idéologie nazie, prône un alignement sur l’Allemagne dans le cadre d’une Europe régénérée. Phénomène surtout parisien, il est utilisé par l’Allemagne comme un moyen de chantage sur Vichy. Les collaborateurs sont surtout des hommes politiques, des journalistes comme Jean Luchaire, des arrivistes, des trafiquants qui flairent une bonne affaire… Tous partagent la même idéologie antisémite, antidémocratique, anticommuniste. Leurs motivations sont diverses, allant de l’intérêt personnel aux affinités idéologiques avec le nazisme en passant par le désir parfois sincère de réconciliation franco-allemande. »
« Les organisations et les supports du collaborationnisme sont multiples : la radio (Radio-Paris), des journaux (Le Petit Parisien, Paris-Soir, Gringoire, Je suis partout, Les Nouveaux Temps dirigé par Jean Luchaire, L’Œuvre de Marcel Déat). Des partis sont subventionnés par les Allemands pour soutenir la politique de collaboration et les projets allemands (le Rassemblement national populaire de Déat, le Parti populaire français de Jacques Doriot, le Mouvement social révolutionnaire, le Francisme). Des Français croient en la victoire allemande au point de s’engager dans la Milice du Régime de Vichy ou la LVF (Légion des Volontaires Français) qui part combattre les Soviétiques à l’Est, voire dans les Waffen-SS. »
« Otto Abetz s’appuie sur Laval et sur ces groupes collaborationnistes divers et rivaux. L’Allemagne voit dans le collaborationnisme un moyen utile de contrôler le gouvernement français – souvent très critiques vis-à-vis de Vichy à qui ils reprochent tantôt sa mollesse, tantôt son caractère réactionnaire –, mais ne soutient pas ouvertement ces initiatives, qui n’ont pas davantage le soutien de l’opinion dont les collaborationnistes se réclament pourtant. Le collaborationnisme reste en effet très minoritaire et suscite une ≪ impression nettement défavorable ≫ des Français, selon les mots très choisis des services d’interception postale. 1 % au maximum de la population adhère aux partis collaborationnistes, soit moins de 50 000 personnes actives. »

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LE COLLABORATIONNISME SELON PIERRE LAVAL
≪ Je veux vous parler, aujourd’hui, avec simplicité et avec une grande franchise. Nous vivons des moments difficiles, nous aurons encore à subir des privations. Ce moment durera autant que durera la guerre […]. De cette guerre surgira inévitablement une nouvelle Europe […].
Pour construire cette Europe, l’Allemagne est en train de livrer des combats gigantesques.
Elle doit, avec d’autres, consentir d’immenses sacrifices et elle ne ménage pas le sang de sa jeunesse : pour la jeter dans la bataille, elle va la chercher à l’usine et aux champs.
Je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s’installerait partout. […]
Ouvriers de France ! C’est pour la libération des prisonniers que vous allez travailler en Allemagne !
C’est pour notre pays que vous irez en grand nombre ! C’est pour permettre à la France de trouver sa place dans la nouvelle Europe que vous répondrez à mon appel.
Cette guerre, je l’ai déjà dit, n’est pas une guerre comme les autres. C’est une révolution d’où doit surgir un monde nouveau. Vous n’avez rien à redouter, mais tout à espérer du régime qui s’instituera chez nous. Une République plus jeune, plus humaine, plus forte, doit naitre ; le socialisme s’instaurera partout en Europe, et la forme qu’il trouvera en France sera dessinée par notre caractère national.
Français, un grand soldat, dont toute la vie est un exemple de sacrifices et de discipline, préside aux destinées de notre patrie. Je vous parle ce soir en son nom. Le Maréchal vous dirait que la France n’a jamais laissé l’Histoire se faire sans elle et qu’on ne remonte des abimes du malheur que par les sentiers du courage. ≫
Discours radiodiffusé de Pierre Laval, 22 juin 1942 (Cité dans Les Nouveaux Temps, 24 juin 1942).
Source. Cliotexte [https://clio-texte.clionautes.org/Laval-et-la-releve.html]


III. LA COLLABORATION DANS LA CULTURE
« La période de l’Occupation en France (1940-1944) est celle d’une crise du cinéma français. La pénurie de matériel, de pellicule, et les restrictions sur les tournages ont limité la production cinématographique. Il faut ajouter à cela les destructions de studios et de salles de projection, la censure, l’absence de techniciens faits prisonniers ou déportés, la mort et l’exil d’artistes, de producteurs et de réalisateurs, l’interdiction des professions du cinéma aux Juifs. Les studios ont du s’adapter au contexte de guerre et d’Occupation. »
« En août 1940, deux mois après la cessation des combats, la production cinématographique reprend timidement en zone sud, et l’année suivante en zone occupée. Dans un premier temps les productions ne sont que la continuation du cinéma des années 1930. Mais assez rapidement soumises au contrôle et aux directives, la production et la diffusion des films deviennent un outil de propagande au service de l’Allemagne et de Vichy. La profession est réorganisée par le Comité d’organisation de l’industrie cinématographique (COIC) qui pour le compte de Vichy sélectionne les projets de films de fiction et de documentaires. Est interdite toute référence aux dures réalités de la vie quotidienne, comme les rationnements et les humiliations. Est interdite toute évocation de la situation de la France défaite et occupée ; pas un plan des myriades de soldats allemands qui se promenaient dans les rues de Paris dans les films de l’époque. Il faut faire ≪ comme si de rien n’était ≫ et seuls 10 films font référence au contexte. C’est ainsi que le film L’An 40 de Fernand Rivers est interdit à sa sortie en 1941. Le réalisateur a le tort de proposer une comédie dans laquelle un couple bourgeois se réfugie dans son château du Périgord pour échapper à l’avancée des troupes allemandes, retournant à une vie ≪ primitive ≫ : ils couchent par terre et font tirer leur Rolls Royce par des chevaux, se découvrant plus heureux que jamais. Disparaissent des écrans les comédies militaires courantes dans les années 1930, ainsi que le réalisme poétique de René Clair ou de Jacques Feyder. Les Enfants du Paradis de Marcel Carné ne sort qu’en 1945. »
« Les longs-métrages cinématographiques très contrôlés voisinent avec 178 courts-métrages allemands ≪ instructifs ≫, notamment antibritanniques et antisémites (le célèbre Juif Süss, la version française de 1942 du Péril juif, film fabriqué en Allemagne en 1939 ; ou encore Les Corrupteurs, en 1942) ; les actualités et les films les plus ouvertement pro-allemands sont sifflés : les autorités obligent les exploitants à laisser les lumières allumées pendant les projections.
« En même temps le cinéma conserve la mission de divertir la population. Les cinéastes ont produit des films légers, souvent des comédies ou des films historiques, pour divertir certes mais également éviter la censure. Le public est au rendez-vous : avec 310 millions d’entrées en 1942 et en 1943, les entrées dépassent les 250 millions d’entrées de 1938. Il ne faut pas négliger dans ces chiffres flatteurs un effet de la pénurie de charbon, car les salles de cinéma sont chauffées. » 
« Pendant quatre années de guerre, sont réalisés en France environ 220 films, contre 122 en 1938 et 309 longs-métrages pour la seule année 2024 ! La production accuse alors une certaine baisse de qualité mais produit également quelques grands classiques avec Marcel Pagnol ou Marcel Carné et voit s’affirmer de grands réalisateurs : Claude Autant-Lara, Jacques Becker, Henri-Georges Clouzot, Robert Bresson. Carne parvient a dissimuler des messages critiques sous une façade apparemment innocente, véhiculer des messages de résistance, comme des allusions à la liberté, à l’unité nationale, ou à la critique de l’occupant. Les Visiteurs du soir (1942) a ainsi été perçu comme un symbole de la résilience culturelle française. Toutefois, il en est de ce film comme du Ciel est à vous de Jean Grémillon (sorti en 1944) ou du Corbeau d’Henri-Georges Clouzot (sorti en 1943) qui sont revendiqués par les soutiens comme les opposants au régime de Vichy tant ils cultivent une forme d’ambigüité des personnages et des situations. Grémillon présente le portrait d’une aviatrice dans une France qu’on dirait du Front populaire, et le film est produit alors que Grémillon se trouve sans engagement en 1943. Le Corbeau est tour à tour encensé et vilipendé par la critique, mais son interdiction entre 1944 et 1947 tient à la personnalité sulfureuse de son réalisateur ainsi qu’au portrait d’une ≪ France profonde ≫ qui cadre mal avec le mythe résistancialiste de réconciliation nationale. »
« Le régime de Vichy encourage la production de films qui glorifient la France traditionnelle, la famille bourgeoise, la mère au foyer… ou qui s’alignent avec les valeurs du régime. La Continental Films, société de production cinématographique française financée par des capitaux allemands, est créée par Joseph Goebbels pour contrôler le cinéma français. Dirigée par Alfred Greven, un francophile qui cherche à produire des films de qualité sans toujours suivre les directives de Goebbels, la Continental produit une trentaine de films, dont des classiques comme L’Assassin habite au 21, La Main du diable ou Le Corbeau. Ce dernier film est très critiqué à la Libération tant il met en scène une vision négative des Français. Malgré les contraintes, la société attire réalisateurs et acteurs de talent (Raimu, Danielle Darrieux) échappant parfois à la censure nazie. La Continental a donc joué un rôle complexe : outil de propagande, mais aussi lieu de production de films de qualité malgré les circonstances. »
« Après la Libération, la Continental est nationalisée et devient l’Union Générale Cinématographique (UGC). Le Comite d’épuration du cinéma français inscrit des œuvres, des auteurs et acteurs sur une liste noire. C’est le cas du Corbeau réalisé par Henri Georges Clouzot, film sombre et pessimiste (le réalisateur écope d’une suspension professionnelle à vie à la Libération), ainsi que les acteurs Pierre Fresnay (alors président du syndicat ≪ La Famille des professionnels du spectacle ≫) et Ginette Leclerc qui font un séjour en prison. Deux condamnations à mort sont prononcées contre le cinéaste Jean Mamy (il est exécuté) et le scénariste Jean Marques-Rivière (exilé, il échappe à l’exécution) pour la réalisation du film antimaçonnique et antiparlementaire Forces occultes (1943). »
« André Malraux, devient ministre de l’Information en charge du cinéma à la fin de 1945 et le Centre national de la cinématographie (CNC) est créé en octobre 1946 pour encadrer le cinéma sous l’autorité d’un ministre, contrôlant les finances, la production et la diffusion des films. »

LA FRANCE OCCUPÉE À L’ÉCRAN
RÉCONCILIER LES FRANÇAIS
« A la Libération, une image flatteuse de la France qui a su résister est promue tant par le Service cinématographique des Armées (SCA) que par le Comite de libération du cinéma français (CLCF), proche du Parti communiste. Mais ce n’est pas tout à fait la même France. Les Forces françaises libres incarnent ainsi la continuité de la patrie, a nouveau unie autour du général de Gaulle. Le CLCF insiste sur les combats de la Resistance intérieure et ≪ l’armée des ombres ≫, sans que la présence des FFL soit déterminante. La geste résistante s’impose dans La Libération de Paris réalisée en 1944 puis La Bataille du rail de René Clément en 1946. Cependant, les résistances fusionnent dans un même mythe résistancialiste qui balaye la collaboration ≪ ordinaire ≫ sous le tapis pour mieux dénoncer quelques responsables. Ce nouvel imaginaire déboule avec des ≪ fictions résistantes ≫ qui installent durablement les grands thèmes de la narration de la résistance : doute, courage, sacrifice. »
« Ce temps ne dure pas, ou plutôt se double d’une autre vision plus sombre de la Libération. Le cinéma reflète la société dans laquelle il se déploie. Que ce soit avec légèreté dans Le Père tranquille de René Clément et Noël-Noël (1946) ou sur un registre plus tragique avec Les Portes de la nuit de Marcel Carné et Jacques Prévert où triomphe Yves Montand, les lendemains déchantent : le rationnement rappelle que certains continuent à prospérer sur le dos de ceux qui n’ont rien, que tous les collaborateurs et les délinquants n’ont pas été punis. »

UN PASSÉ RECOMPOSÉ
« Avec le basculement politique qui voit le parti communiste et les gaullistes passer dans l’opposition, l’occupation n’est plus la préoccupation. Dans Le Silence de la mer mis en scène par Jean-Pierre Melville en 1949 d’après Vercors, Tu ne tueras point de Claude Autant-Lara en 1961 ou le Repas des fauves de Christian-Jaque en 1964, les enjeux moraux de la Resistance prennent le pas sur la mise en scène de l’Occupation. Avec le magnifique L’Armée des ombres réalise en 1969 d’après le livre de [Joseph] Kessel publié en 1943, Jean-Pierre Melville clôt ce cycle de la mélancolie et du doute moral. »
« Le cinéma montre souvent le passé pour parler du présent, c’est de la France gaulliste que s’empare le cinéma : Paris brûle-t-il ? nous raconte cette génération gaullienne (Alain Delon en Jacques Chaban-Delmas et Michel Piccoli en Edgar Pisani) qui a ensuite accédé au pouvoir. A l’inverse Georges Bidault, ancien président du Conseil National de la Resistance (CNR) désormais rallié a l’Algérie française, n’apparait pas dans le film. De même le triomphe de La Grande vadrouille de Gérard Oury en 1966 nous raconte cette ≪ puissance moyenne ≫ qu’est devenue la France, fragile mais finalement infaillible face aux circonstances.

LE RETOUR DU REFOULÉ
« Depuis la fin des années 1960, alors que la France pompidolienne tente de ≪ jeter le voile, d’oublier ces temps ou les Français ne s’aimaient pas et même s’entretuaient ≫ (1972), Marcel Ophuls jette un pave dans la mare de mai 68 avec Le Chagrin et la Pitié (1969-71) rejetant aussi bien le mythe résistancialiste que la mauvaise mémoire. La collaboration d’Etat, le régime de Vichy, l’antisémitisme, tout y est présenté avec le regard cru porté par la parole à la ≪ France profonde ≫ de Clermont-Ferrand. La résistance est de tout temps et de tout lieu, elle s’oppose à l’ordre établi, y compris celle du gaullisme et du ≪ changement dans la continuité ≫ promis par Georges Pompidou. Accessoirement, elle conduit à l’interdiction du film sur les écrans de télévision jusqu’en 1981. » Membre du Conseil d'administration de l'ORTF, qui gérait les télévisions publiques, Simon Veil avait désapprouvé la faible part accordée aux Français Justes parmi les Nations.
« Cette France qui se regarde du fond de l’abime est également celle de Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), vision contestée mais qui a la force d’inscrire la France de la collaboration dans la réelle modernité formelle. Les ≪ salauds ≫, les oubliés deviennent les nouvelles figures d’un cinéma qui sort de l’alternative entre héroïsme et monstruosité pour remettre les individus et leurs choix en scène : la Brigade (René Gilson, 1975) ou L’Affiche rouge (Frank Cassenti, 1976) racontent les immigrés des FTP-MOI dans une France de plus en plus explicitement marquée par le racisme et l’extrême droite. »

L’ÉPREUVE DE L’AMBIGUÏTÉ
« Si c’est dans un éclat de rire (jaune) que les années 1980 parlent de l’Occupation avec Papy fait de la Résistance (Jean-Marie Poiré, 1983), c’est pour mieux évoquer des sujets qui fâchent encore sur fond de montée de l’extrême droite. C’est aussi un changement radical de génération avec des réalisateurs qui n’ont pas connu la guerre et déboulonnent le ≪ grand mensonge ≫ de la France résistante et son héritage. Jacques Audiard nous brosse le portrait d’un imposteur dans Un héros très discret (Jacques Audiard, 1995), Lucie Aubrac (Claude Berri, 1997) et Laissez-passer (Bertrand Tavernier, 2002) tracent des parcours personnels plus que des grandes histoires. Ces biopics auxquels on peut rattacher le film de Xavier Giannoli s’attachent aux choix et aux doutes sans insister sur la dimension d’une morale universelle. Au-delà du caractère édifiant d’une morale, les contingences conduisent les personnages à basculer dans la résistance ou dans la collaboration ; c’est une fuite en avant. La précision historique et les enjeux romanesques servent alors la transmission patrimoniale au risque de la critique quand Robert Guédiguian prend quelques libertés avec la chronologie dans L’Armée du crime (2009). » Non, Lucie Aubrac tentait de sauver son mari juif et résistant.

LA PRESSE SOUS L’OCCUPATION
« Les journaux de la collaboration ou collaborationnistes ont en commun de paraitre sous régime de censure et avec l’autorisation et le financement des autorités d’occupation. Dès leur entrée dans Paris, le 14 juin 1940, les Allemands créent une agence de presse (AFIP) qui traduit leurs dépêches et diffuse leurs notes d’orientation. Elle est complétée par Inter-France, qui alimente en informations et en articles 180 périodiques, dont une grande part de la presse régionale. »
« Surtout, les Allemands inventent et animent à leur convenance toute une presse quotidienne, hebdomadaire et magazine en zone occupée, à la faveur de la disparition ou du départ de la majorité des principaux titres d’avant-guerre. Une dizaine de grands journaux demeurent ou reviennent à Paris entre l’été 1940 et le printemps 1941, et épousent résolument la ligne allemande sous couvert de continuité : Le Matin, Paris-Soir, Paris-Midi, L’Œuvre, Le Petit Parisien, L’Auto, L’Illustration, Je suis partout… L’extrémisme politique d’avant-guerre s’y transforme en surenchère au service de l’occupant. Les Allemands jugent toutefois cette offre spontanée trop restreinte et font surgir divers titres de substitution, susceptibles de récupérer tel ou tel segment des lecteurs : La France au travail pour le lectorat communiste ou socialiste, La Vie industrielle pour les milieux d’affaires, Les Nouveaux Temps à destination des lecteurs sérieux. Aujourd’hui remplace le Canard enchaîné. »
« De nouveaux hebdomadaires s’emparent de la place laissée vacante par ceux d’avant-guerre, déjà très orientés a droite : La Gerbe, Au pilori, L’Atelier… En tout, une cinquantaine de titres nationaux. La presse régionale se convertit à son tour : Ouest-Éclair, Le Journal de Rouen, La Dépêche du Centre… A cette presse généraliste s’ajoutent les journaux des nouveaux partis collaborationnistes, auxquels l’accès à un quotidien ou à un hebdomadaire est accordé par l’occupant comme une récompense et un moyen de pression : Le Cri du peuple du PPF, Révolution nationale du MSR, Le National populaire du RNP… Ces journaux de partis ne trouvent de lectorat que celui de leurs adhérents. Au début de 1943, l’ensemble de la presse parisienne tire à 2,3 millions d’exemplaires, mais avec un pourcentage considérable d’invendus (de 15 a 75 % selon les titres). C’est le problème que rencontre également Jean Luchaire, évoque à plusieurs reprises dans Les Rayons et les Ombres. Luchaire bénéficie alors – mais il n’est pas le seul – du soutien direct de l’ambassade d’Allemagne qui s’abonne et achète assez massivement le titre pour éviter la banqueroute tout au long de la guerre… »


IV. L’ÉPURATION EN FRANCE

L’EFFONDREMENT DE LA COLLABORATION
« Sigmaringen est une petite ville du sud-ouest de l’Allemagne dont le château servit de siège a la commission gouvernementale française de septembre 1944 à avril 1945. »
« A la fin du mois d’aout 1944, les autorités allemandes exigent le ≪ repli vers l’Est ≫ des principaux responsables du gouvernement de Vichy, à commencer par Pétain et Laval, sous prétexte de les mettre à l’abri des armées alliées et des forces de la Resistance. Ils sont rejoints à Belfort ou à Nancy par des dirigeants et des membres des partis et organes de presse collaborationnistes dont Jean Luchaire qui a fini par quitter Paris sur la recommandation d’Otto Abetz. Quelques-uns rencontrent Hitler et Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères, dans l’espoir de les convaincre qu’ils peuvent prendre la tète d’un nouveau gouvernement français forme de collaborationnistes convaincus. La Milice et les affiliés aux services allemands fuient l’épuration et espèrent poursuivre le combat aux cotes du Reich. Ils représentent quelques dizaines de milliers de personnes (familles comprises). Les troupes de la collaboration sont versées bon gré mal gré dans des unités militaires (notamment la division Charlemagne forte de 8 000 hommes) ou enrôlés au service de l’économie de guerre allemande dans des conditions difficiles. »
« Hitler choisit la formation d’une ≪ Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français en Allemagne ≫ censée émaner du gouvernement de Vichy dirigée par Brinon, ancien représentant du gouvernement français dans les territoires occupés, et comprend des collaborationnistes. Jean Luchaire en fait partie aux côtés de Marcel Déat et Joseph Darnand. En septembre 1944, les refugiés français passent en Allemagne et la commission gouvernementale est logée dans le château de Sigmaringen, jouissant en principe de l’exterritorialité. Ils dirigent les deux millions de Français qui se trouvent encore retenus en Allemagne et animent un poste de radio (Ici La France) et un journal (La France). »
« Sigmaringen devient le théâtre du déchirement de la collaboration sur la succession du Marechal et pour se concilier un soutien allemand de plus en plus vainement. Dès la fin de l’hiver 1945, chacun commence à chercher une issue et la majorité des figures de Sigmaringen prennent la fuite vers la Suisse et l’Italie du Nord, à l’image de Jean Luchaire qui obtient une carte d’identité au nom de Giovanni Luchaere – il est né à Sienne de parents français –, et tente d’éviter d’être remis aux autorités françaises. La plupart ne trouvent pas d’asile et sont finalement arrêtés ou remis à l’armée française, arrivée à Sigmaringen le 22 avril 1945. Ils sont transférés en France pour y être jugés, quand d’autres sont arrêtés en rentrant avec le flot des rapatriés français. »

LES FORMES DE L’ÉPURATION
« Dans tous les pays occupés se produisent à la Libération des vagues de châtiment à l’encontre de ceux qui ont collaboré avec l’occupant, qu’elles soient ≪ sauvages ≫ dans un premier temps sous la forme de purges sanglantes et d’exécutions sommaires, ou ≪ légales ≫ lorsque le gouvernement prend en charge le retour à la légalité. En France, l’Epuration est d’abord spontanée, tout au long de 1944 et au printemps 1945. »
« Avant le débarquement du 6 juin 1944 et pendant les combats de la Libération, elle ne se différencie pas des opérations militaires par l’élimination de dénonciateurs ou de combattants adverses. Même la tonte des femmes accusées de relations avec l’occupant est perçue comme une mesure de précaution. Cette épuration traduit aussi bien la peur que la volonté de vengeance. Au printemps 1945, elle coïncide avec le rapatriement des déportés et prisonniers en même temps que de tous ceux qui s’étaient réfugiés en Allemagne, exprimant la colère et le désarroi de l’opinion face à une épuration judiciaire jugée décevante. Cette épuration spontanée a fait environ 10 000 victimes. »
« L’épuration judiciaire s’effectue dans diverses juridictions : cours martiales légalisées, tribunaux militaires et, surtout, instances judiciaires nouvelles spécialisées (chambres civiques, cours de justice, Haute Cour de justice devant laquelle les plus hauts dignitaires sont traduits, dont Jean Luchaire).
Les ordonnances du CFLN puis du gouvernement provisoire définissent les crimes et délits : avoir participé au gouvernement de Vichy et à des organismes de collaboration, avoir commis des crimes d’intelligence avec l’ennemi ou d’atteinte à la sureté extérieure ou intérieure de l’Etat (Code pénal de 1939), avoir commis des crimes de droit commun tels qu’assassinats, tortures, pillages, avoir commis de dénonciations… Plus de 160 000 dossiers sont instruits, dont 45 000 classés avant jugement. La peine la plus courante est la dégradation nationale qui frappe Corinne Luchaire, privative de droits politiques, professionnels, éventuellement accompagnée d’interdictions de séjour. 7 000 condamnations à mort ont été prononcées, dont 62 % par contumace ; 791 ont été exécutées. »
« De nombreuses professions pratiquent également l’épuration dans leurs rangs, au caractère plus administratif que judiciaire : 25 000 fonctionnaires sont sanctionnés, des entreprises, les professions libérales et les instances professionnelles de toute nature. Elle se traduit par des blâmes, des renvois, des interdictions temporaires ou définitives d’exercice professionnel. L’épuration économique conduit à des amendes, des redressements fiscaux et des confiscations (prés de 200 000 dossiers pour la sanction des profits illicites), voire des réquisitions d’entreprises (notamment les journaux). Une épuration politique touche les élus au niveau national (321 parlementaires frappés d’inéligibilité) et local (révocations de conseillers municipaux ou généraux), ainsi que les partis (à titre privé) et les syndicats. »
L'épuration des notaires, huissiers de justice agents de change, qui avaient dégagé de substantiels bénéfices durant l'Occupation nazie, s'avère lacunaire.
« Au terme de longues procédures d’épuration professionnelle et judiciaire, la très grande majorité des rédacteurs de la presse collaborationniste a encouru des sanctions, à commencer par l’interdiction au moins temporaire d’exercice. De nombreux propriétaires de journaux n’ont pas été aussi lourdement punis et plus d’un créent de nouveaux périodiques, en particulier en province, à condition de respecter l’interdiction d’utiliser certains titres. La presse de la collaboration en a été l’emblème pendant quatre ans, auquel aucun Français ne pouvait échapper ne serait-ce qu’en passant dans la rue ou en utilisant les journaux pour se renseigner sur les conditions pratiques de la vie quotidienne (restrictions, interdictions, suppressions, obligations diverses). Nulle part la manipulation politique et le contrôle absolu par les autorités allemandes n’ont été plus évidents. Les journalistes ne s’y sont pas trompés, qui ont été nombreux à fuir avec l’occupant à l’été 1944. Les journaux ≪ issus de la Resistance ≫ ont aussitôt pris possession des installations pour paraitre au grand jour. Deux ordonnances de septembre 1944 et février 1945 ont interdit les journaux nés sous l’Occupation ou ceux qui avaient continué à paraitre après l’invasion, ainsi que l’utilisation du nom des journaux collaborationnistes (environ 900 titres concernes). »

LE PROCÈS DE JEAN LUCHAIRE
« A la Libération, Jean Luchaire est accusé de collaboration avec l’ennemi, d’espionnage et de trahison. Ses actes de collaboration incluent la propagande en faveur de l’occupant, la diffusion de messages favorable au régime de Vichy et à l’occupant, et l’usage de son influence pour faciliter les politiques de l’occupant. Le procès est marqué par des débats intenses sur la nature de la collaboration, le rôle de la propagande, et les limites de la liberté d’expression. Pour sa défense, Jean Luchaire reprend la théorie du ≪ double jeu ≫, mais d’une manière qui ne convainc personne, au point que l’historien américain Peter Novick écrit : ≪ le cas de Luchaire fut une exception ; en général il y avait au moins une part de vérité dans la prétention de double jeu ≫. 
Lors du procès, Otto Abetz, alors emprisonné a la prison du Cherche-Midi, est appelé comme témoin à décharge. Il s’en acquitte en soulignant le manque de sympathie de Luchaire pour Hitler pendant les années 1930, ainsi que les efforts qu’il déploie pour ≪ faire libérer des prisonniers de guerre, des internés politiques ou des requis du travail ≫ sans ≪ intérêt personnel ≫ mais par ≪ amitié ≫. De même, ≪ il était en conflit permanent avec la Propagandastaeffel en ce qui concerne la censure, car il se révoltait toujours contre l’application de la censure sur la presse française ≫. 
Les accusations de trahison et d’espionnage ont prévalu, le réquisitoire insistant sur le caractère vénal de sa démarche. En effet, Jean Luchaire fait partie de ceux qui se sont enrichis pendant la guerre, situation toujours suspecte car ≪ il ne manque de rien ≫ quand tout le monde semble manquer de tout. Même l’extrême droite lui en veut, comme Jean Galtier-Boissière qui l’a surnommé ≪ le louche Herr ≫ et lui reproche d’être ≪ un fondsecretier. Il a palpé des subventions de tous les gouvernements successifs. Il touche aujourd’hui des Allemands, comme il toucherait demain des Mongols, si les Mongols campaient à Paris ≫. Condamné à mort par la Cour de Justice de la Seine le 22 janvier 1946, Jean Luchaire est exécuté un mois plus tard, le 22 février 1946, au fort de Chatillon. »

LES PRINCIPAUX PROCÈS POUR FAITS DE COLLABORATION EN FRANCE :
« 1. Le procès de Philippe Pétain (1945)
Le Maréchal Philippe Pétain, chef du régime de Vichy, est accusé de trahison, de collaboration avec l’ennemi, d’être responsable de la déportation et de la mort de milliers de Juifs, militaires et résistants.
Condamné à mort, sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité par le général de Gaulle. Le procès est symbolique car il marque le début de l’épuration en France.
2. Le procès de Pierre Laval (1945)
Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, est accusé de trahison, de collaboration, et d’être responsable de crimes contre l’humanité en raison de sa participation à la politique de déportation des Juifs). Il est condamné à mort et exécuté en 1945.
3. Le procès de René Bousquet (1949)
Proche de politiciens radicaux et radicaux-socialistes, René Bousquet, Secrétaire général de la Police de Vichy, est responsable des rafles de Juifs et de déportations, notamment la rafle du Vel’ d’Hiv de juillet 1942. Acquitté en 1949, il est jugé à nouveau dans les années 1990 à la suite de nouvelles preuves dans le cadre de crimes imprescriptibles. Il décède cependant avant la fin de son procès. » En 1989, l'association des Fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF) de Serge Klarsfeld, la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) et la Ligue des droits de l'homme (LDH) avaient déposé plainte contre René Bousquet pour crimes contre l'humanité dans le cadre du dossier de la déportation de 194 enfants de six départements du Sud de la France. Inculpé en 1991,ami proche du Président socialiste François Mitterrand, René Bousquet est assassiné par Christian Didier le 8 juin 1993 à la porte de son appartement du 34, avenue Raphaël à Paris. La cour d'assises de Paris condamne en novembre 1995 le meurtrier à dix ans de prison. Le 24 février 2000, Christian Didier est libéré du centre de détention de Toul.

DOCUMENT
LE PROCÈS LUCHAIRE (EXTRAIT DE LA CROIX, 23 JANVIER 1946)


BIBLIOGRAPHIE
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« Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli
France, 3 h 15
Productions déléguées : Curiosa Films, Waiting for Cinéma, Gaumont
Coproduction : France 3 Cinéma
Production étrangère : Umedia
Producteurs délégués : Olivier Delbosc, Patrick Godeau, Sidonie Dumas
Producteur associé : Émilien Bignon
Productrice exécutive : Christine De Jekel
Scénaristes : Xavier Giannoli, Jacques Fieschi
Directeur de la photo : Christophe Beaucarne
Auteur de la musique : Guillaume Roussel
Monteurs : Cyril Nakache, Mike Fromentin
Ingénieur du son : Cyril Moisson
Costumes : Pascaline Chavanne
Monteurs son : Nikolas Javelle, François Fayard
Décors : Riton Dupire-Clément
Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl, Olivier Chantreau, Vincent Colombe, André Marcon, Maria Cavalier-Bazan, Anna Próchniak, Jean Pierre Horcholle, Philippe Torreton
Sortie en France : le 18 mars 2026