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dimanche 19 juillet 2026

Venise et son ghetto

Institué en 
1516, situé dans le quartier (sestiere) de Cannaregio, le ghetto de Venise (Italie) interdisait aux Juifs toute sortie la nuit. Il abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la  Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575). Il a pris fin en 1797 quand Bonaparte conquiert la cité. Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition d'origine ukrainienne, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.

« Les synagogues : prestigieux témoins du judaïsme » par Emilie Langlade et Adrian Pflug
Trésors du ghetto de Venise
« Italie, une simple histoire d’amour. Témoignages d’un ambassadeur d’Israël » de Mordechaï Drory 

« Venise et son ghetto »
« Venise et son ghetto » (Venedig und das Ghetto) est un documentaire réalisé par Klaus T. Steindl. « Le destin, marqué par les drames et la répression, mais aussi le brassage culturel, de la communauté juive de Venise, qui fut reléguée dans le premier ghetto de l’histoire ». En Europe, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.

« Destination prisée des touristes et des amoureux du monde entier, Venise recèle un passé méconnu, moins romantique mais d’autant plus fascinant : l’histoire de sa communauté juive ». 

Au Moyen-âge, Venise s'affirme progressivement, et de manière décisive aux XIe et XIIe siècles, comme une voie d'entrée pour le commerce avec l'Orient. Pour éviter la concurrence des Juifs, le Sénat interdit au Xe siècle aux nefs vénitiennes de transporter des Juifs ou leurs marchandises. Des petits commerçants juifs "allemands" semblent cependant s'être installés près de Venise.

Venise n'accorda pas aux Juifs le droit de résidence stable dans la cité lacustre.

Avec le développement de banques de prêt sur gages, prohibé aux chrétiens, les Juifs, qui pouvaient exercer cette activité, ont afflué du nord ("Allemands"), du centre et du sud de la péninsule italienne ("Italiens) et se sont établis à Padoue, Trévise, Bassano, Conegliano Vénéto, dans la banlieue de Mestre... 

Après la guerre de Chioggia (1378-1381) entre les Républiques de Gênes et de Venise, ils  purent vivre dans le centre de Venise à la situation financière délicate. Ainsi, durant quinze ans (1382-1397), les Juifs "allemands" sont autorisés à résider en ville, afin notamment de pouvoir éventuellement prêter de l'argent aux Vénitiens pauvres. Leurs banques de prêts sur gages furent soumis au contrôle de magistrats dénommés "Sopraconsoli" qui fixaient les taux. En 1386, les Juifs obtinrent un terrain à San Nicolo del Lido afin de le transformer en cimetière. Mais, en 1397, le Maggio Consiglio (Grand conseil) a mis un terme à la "condotta" (contrat de louage) et interdit aux Juifs de rester à Venise.

Les Juifs durent porter un cercle jaune ou un chapeau en tissu rouge pour être repérable par les chrétiens, et interdiction leur fut faite de devenir propriétaires de biens immobiliers. Quant au décret d'expulsion, il devint une autorisation de séjour pour une période maximale de quinze jours consécutifs. 

A la fin du XVe siècle, à l'initiative de cardinal Bessarion, le Grand conseil adopta une attitude moins hostile envers les Juifs conformément aux conditions précitées.

Alors que les Juifs des trois provinces de Vénétie subissaient des agressions en raison notamment de la campagne antisémite des Frères mineurs et l'essor des Monts-de-Piété, les Juifs de Venise vivent une période de relatif calme, mais en étant soumis à des tribus élevés.

La guerre de la Ligue de Cambrai (1508 -1516) ou guerre de la Sainte Ligue et quatrième des onze Guerres d'Italie, est un conflit important des Guerres d'Italie. Portant sur le titulaire des droits sur le royaume de Naples puis sur le duché de Milan, elle vise aussi à freiner la domination vénitienne dans le nord de l'Italie. Le pape Jules II fonde la Ligue de Cambrai qui réunit contre Venise le roi de France, Louis XII, l'Empereur du Saint Empire Maximilien Ier, et le roi d'Espagne Ferdinand II. Après des victoires, des divergences surgissent entre le pape et le roi de France, ce qui met un terme à leur alliance en 1510 ; le pape Jules II s'allie ensuite avec Venise contre la France. Se mêlent à ces conflits, l'Espagne, le Saint-Empire romain germanique, le Royaume d'Angleterre, le Royaume d'Écosse, le Duché de Milan, Florence, le Duché de Ferrare, et les Suisses... Devenue la Sainte Ligue, cette alliance entre Venise et la papauté chasse les Français hors d'Italie en 1512. Nouveau changement d'alliance : Venise s'allie avec les Français. En 1515, à Marignan, sous la direction de François Ier, qui a succédé à Louis XII, les troupes franco-vénitiennes s'emparent des territoires perdus. En 1516, les traités de Noyon et de Bruxelles ramènent à un quasi statu quo frontalier qui prévalait en 1508. 

Une guerre coûteuse financièrement. Et qui amène en Italie septentrionale des lansquenets, mercenaires, venant généralement des Etats de langue allemande. A la recherche de sécurité, les Juifs quittent Trevise, Vérone, Bassano pour Venise. Là, ils affrontent la haine populaire exacerbée par des prédicateurs.

Le 29 « mars 1516, la République de Venise décide de tolérer en ses murs les juifs, qui ont longtemps été exclus de la ville ». Mais où ? Les îles de la Giudecca et de Murano ne sont pas retenues. Et une zone, servant de dépôt de matériel, de fabrique d'armes de "get", près de San Gerolamo est choisie.

Ils « sont alors relégués dans un quartier où ils vivent à l’écart du reste de la population ». Et dont ils ne doivent pas sortir ou y entrer la nuit. Le moindre retard pouvait être sanctionné par une amende ou l'emprisonnement. Un pont-levis permet l'accès au ghetto. 

« C’est au bord de la lagune, dans l’actuel quartier de Cannaregio, que se développe le premier ghetto de l’histoire, que les habitants ont interdiction de quitter la nuit venue ». Non, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.

« Puisant ses racines dans une fonderie (getto en vénitien) qui occupait les lieux autrefois, le mot « ghetto » va dès lors s'imposer comme un synonyme de résidence forcée, mais également d’exclusion et de persécution ».

Environ sept cents Juifs, "allemands" et "italiens", s'installent dans des immeubles que fuient les rares habitants initiaux.

Une partie des Juifs travaillent dans des banques de prêt sur gages, sollicitées par des Vénitiens pauvres. Contrôlés par des magistrats du "Cattaver", "chargés de la gestion et de la défense des biens publics", ces Juifs sont soumis au paiement de contributions et prêts obligatoires au montant de plus en plus élevé. Ils ont pour chef Anselmo del Banco. 

La communauté juive forme une "Université", groupe autonome s'administrant, doté de son rabbin et de sa synagogue.

Cinq siècles d'échanges
« Pour autant, l’histoire du ghetto de Venise ne se résume pas à la relégation des juifs ». 

Trois ghettos ont existé : celui agrandi par l'ajout de la petite île appelée « terreno del ghetto » (terrain du ghetto) puis le Ghetto Nuova (1516, ou Ghetto Nuovo), le Ghetto Vecchio en 1541 (les Juifs levantins sont obligés de demeurer dans le ghetto), et en 1633 le Ghetto Nuovissimo. Divisée en trois « nations » (allemande, levantine et ponantine), la communauté juive réunissait plus de 5 000 personnes au XVIIe, et 1 600 personnes lors de l'occupation de la ville par les troupes de Napoléon le 12 mai 1797.

Le ghetto, d'où les Juifs ne devaient pas sortir la nuit, abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la  Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575).

Les marchands "levantins" sont contrôlés par les "Cinq Sages au commerce". Ils doivent vivre dans le secteur "allemand" et ouvrent la Schola Levantina (1538). En 1541, ils sont autorisés à s'établir dans le Ghetto Vecchio.

En 1589, commerçants habiles, les "Espagnols", généralement des Marranes dénommés "ponentini" (venus du Ponent), sont acceptés dans le ghetto et vivent dans le même quartier que les "Levantins". Ne pouvant accroître le périmètre du ghetto, les Juifs construisent des maisons à plusieurs niveaux.

Au XVIe siècle, sont imprimés des livres en hébreu, notamment grâce à Daniel Bomberg, imprimeur d'environ 200 livres, Giustinian, Aivise Bragadin, Vendramin...

Au début du XVIIe siècle, l'aristocratie vénitienne, divisée, en conflit avec l'Eglise, privilégie l'acquisition foncière, et délaisse le commerce risqué avec l'Orient au profit des Juifs qui bénéficient de réseaux sûrs et d'interlocuteurs fiables dans différents pays.

Draperies, soieries raffinées, objets précieux... Juifs "levantins" et "allemands" diversifient leur offre dans leurs boutiques. 

La vie spirituelle s'avère brillante avec Léon de Modène (1571-1648), enseignant, rabbin, officiant (hazzan), musicien, dramaturge et écrivain, Simone Luzzato (1580-1663), rabbin. Tous deux ont co-écrit un livre sur les Karaïtes.

Sara Coplo Sullam (entre 1588 et 1592-1641) tient un salon littéraire. Les oeuvres littéraires de Deboreh Ascarelli et Angelo Alatrini sont publiés à Venise.

En 1630, la peste sévit en Italie. Des Juifs vénitiens quittent la ville. L'année suivante, l'économie reprend à un rythme élevé. Vers 1650, environ cinq mille Juifs vivent dans le ghetto. Mais le déclin de la République de Venise affecte aussi les Juifs du "chazèr" (ghetto en judéo-vénitien).

"Au XVe siècle, la production de métaux précieux dans les Balkans atteint son plein essor. Ils sont exportés essentiellement via Raguse en direction de la Monnaie de Venise. La documentation disponible permet de chiffrer le transit par Raguse entre 11 060 kg pour 1425 et vingt-cinq tonnes annuelles au plus pour la première moitié du siècle. Au milieu du XVe siècle, avant la conquête ottomane, la majeure partie de cette production était exportée à Venise. L’occupation ottomane de la Serbie et de la Bosnie au milieu du siècle marque la fin de cette exportation de matière première indispensable à l’économie monétaire européenne, en manque de numéraire". Face au djihad, les sept guerres vénéto‑ottomanes - 1463‑1479, 1499‑1503, 1537‑1540, 1570‑1573 (guerre de Chypre), 1645‑1669 (« guerre de Crète » ou guerre de Candie), 1684‑1699 (guerre de Morée), 1714‑1718 - ont pour enjeu la domination des Balkans et de la Méditerranée orientale. Elles marquent le début du déclin de la Sérénissime République de Venise. Pour les financer, Venise accroit ses pressions financières sur les Juifs contraints aussi de prêter à la République. En plus de ce facteur, l'insécurité en Orient incite des "Levantins" et "Ponentini" à se réfugier dans des territoires plus sûrs. 

De nombreux Vénitiens sont appauvris par la crise. Ce qui affecte les trois banques de prêt du ghetto - la "verte", la "rouge" et la "noire" (couleurs de leurs reçus) - sollicitent des aides financières auprès des "nations" juives de Venise et d'autres villes. En 1737, des banques se déclarent insolvables. Pour survivre, des Juifs deviennent chiffonniers, vendeurs ambulants... Quelques familles juives s'enrichissent cependant comme armateurs et propriétaires de filatures. Parallèlement, le port d'un signe distinctif se raréfie, les médecins juifs gardent leur clientèle non-juive, la culture hébraïque est mieux considérée. Progressivement, les banques de prêt remboursent leurs dettes.

Mais en 1777, la "condotta" impose de nouvelles limitations aux Juifs dont le nombre décroît progressivement pour atteindre, à la fin du XVIIIe siècle, 1 600 âmes. 

En 1797, Bonaparte conquiert la ville et met fin à son ghetto dont les grilles sont supprimées. Le ghetto est dénommé "quartier de l'Union". « Si les Juifs vénitiens se sont installés aux quatre coins de la ville depuis le démantèlement du ghetto par Napoléon, qui leur octroya le statut de citoyens à part entière, le Cannaregio demeure au cœur de l’identité religieuse de toute une communauté ». 

Après la vente de Venise à l'empire autrichien, celui-ci contraint les Juifs à payer de lourds impôts. Leurs rangs s'étoffent par l'arrivée de leurs coreligionnaires romains.

Les Juifs vénitiens contribuent financièrement et humainement au Risorgimento. Issu d'une famille juive convertie au catholicisme au milieu du XVIIIe siècle, Daniele Manin (1804-1857) dirige la République de Saint-Marc dans laquelle figure Isaac Pesaro, ministre des Finances, et Leone Pincherle.

En 1866, Venise est annexée à l'Italie dont le roi Victor-Emmanuel reconnait la parité des droits. Les riches familles s'installent dans les palais en ville, et demeurent dans le ghetto les plus pauvres maintenant le parler judéo-vénitien. 

La Première Guerre mondiale, et surtout la Deuxième Guerre mondiale - environ un cinquième des Juifs vénitiens déportés lors de la Shoah -, ont réduit la population juive vénitienne. A la Libération, de nouvelles organisations communautaires sont créées.

« Devenu aujourd’hui un quartier résidentiel apprécié pour sa qualité de vie, il reflète cinq siècles d’échanges entre ses habitants marchands et le monde extérieur ». 

Le ghetto « témoigne aussi d'une immigration importante qui en a fait un lieu cosmopolite et vivant ». 

Environ cinq cents Juifs vivent à Venise.

"Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise"
Le 20 septembre 2017 à 7 h 37, Toute l'Histoire diffusa Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise, d'Emanuela Giordano. "À l'occasion du 500ème anniversaire du premier ghetto juif au monde, celui de Venise, un adolescent américain retourne sur les traces de ses origines et de la communauté hébraïque de la Cité de Doges. Au travers de ses rencontres et de ses pérégrinations, il nous fait traverser le temps et revivre tous les us et coutumes d'une communauté qui a façonné la ville et son art de vivre".

"Italie - Les synagogues du ghetto de Venise"
Les 27 octobre 2019 à 18 h et 2 novembre 2019 à 11 h, Histoire diffusa, dans la série "Des monuments et des hommes", "Italie - Les synagogues du ghetto de Venise", documentaire réalisé par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier. "Venise est considérée comme l'une des villes les plus belles et romantiques au monde. Mais pour les Juifs, Venise est avant tout le premier ghetto du monde. Le long des canaux, Saul Bassi, professeur de littérature, nous raconte l'histoire mouvementé de ses ancêtres fuyant les pogroms d'Allemagne pour venir fonder une communauté, construire des synagogues, et apprendre à vivre ensemble, en respectant des règles strictes. Nous assistons à une cérémonie de Bar Mitzvah à l'intérieur de l'une des cinq synagogues du ghetto, dirigée par le Rabbi Scialom Bahbout, chef rabbin de Venise. Il vit et travaille aujourd'hui dans ce ghetto et se promet de maintenir cette vivacité de la culture juive et de l'apporter aux générations futures."

"Venise. Derrière les palais, le ghetto juif"
Le 21 novembre 2020, Arte diffusa, dans le cadre d'"Invitation au voyage" (Stadt Land Kunst), "Venise. Derrière les palais, le ghetto juif" (VenedigDas jüdische Ghetto). "La cité des Doges à travers trois reportages : La vie à Venise de Thomas Mann - Derrière les palais, le ghetto juif - À Murano, attention les yeux !" de de Fabrice Michelin 

"Entre splendeurs et mélancolie, la cité des Doges n’a cessé de fasciner les artistes, à l’instar de l’écrivain allemand Thomas Mann. Sa nouvelle La mort à Venise, portée à l’écran par Visconti, lui a été inspirée par son séjour dans la ville au printemps 1911."

"Des hommes et des femmes arrivés de toute la Méditerranée et du nord de l’Europe furent assignés dans des maisons inhabituellement hautes pour la ville." 

"Les touristes de passage à Venise se pressent à Murano pour admirer les maisons bariolées et découvrir l’une des spécialités de l’île, le verre. Sans ce matériau, un accessoire de mode lumineux n’aurait jamais vu le jour..."

"Nabatele" à Venise
Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.

Pour Anna Kamyshan, "le fait que sa synagogue flotte, faute de terre ferme, est l'aspect le plus important de son installation, un rappel des siècles où les Juifs n'avaient pas de nation où construire leurs synagogues. « Bien sûr, les artistes veulent que leur travail soit visible. Mais mon intention principale était qu’il ne soit pas enraciné, car en tant que Juifs, nous sommes toujours en mouvement, étant partout et nulle part à la fois », dit-elle.

"Nabatele" est une "synagogue de style shtetl inspirée des centaines de synagogues en bois qui se dressaient autrefois dans toute l'Europe rurale de l'Est, rappelle aussi à sa créatrice une longue quête de son identité".

"Ayant grandi en Ukraine, où elle parlait russe, et travaillé à Moscou, Graz et Kiev, elle est arrivée à Londres au début de la guerre, mais vit également en partie à New York. Et ce n'est là que la géographie de sa vie ; l'élément le plus marquant de son identité a été la découverte, à l'âge de 11 ans, de ses origines juives. « C’était un événement majeur pour moi à l’époque, mais je me suis vraiment intéressée au judaïsme lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet d’un centre commémoratif de l’Holocauste pour le ravin de Babyn Yar », explique l’artiste londonienne, dont la propre famille juive a été assassinée par les nazis dans un autre ravin similaire, Drobitsky Yar, près de Kharkiv."

« L’événement a été tellement traumatisant pour mon grand-père, qui a réussi à s’échapper, qu’il n’en a jamais parlé jusqu’au retour de mon père d’un voyage en Israël, où il n’a cessé de vanter les mérites du pays », raconte Anna Kamyshan, qui tient son nom de son grand-père Dmitri Zilberberg, qui l’avait changé pour un nom vague, à consonance non juive, afin de sauver sa vie."

"Mais l’enthousiasme de son père pour Israël, pays qu’il n’avait visité que par hasard pour le travail – « Il l’aimait tellement qu’il voulait que toute notre famille s’y installe », raconte Kamyshan – a brisé des décennies de silence de Dmitri sur son passé. « C’est seulement à ce moment-là que mon grand-père a partagé les récits de son passé et nous a révélé nos origines juives. » Bien qu'elle ait accueilli cette nouvelle avec enthousiasme – « elle est devenue une part essentielle de mon identité » –, après l'échec de son alyah tant espérée, qui causa une immense déception à son père, Anna la mit de côté pendant quelques années pour se consacrer à ses études d'architecture : « Ma profession m'a complètement absorbée ». Mais son attachement à son identité juive resurgit lorsqu'elle commença à travailler sur le mémorial de Babyn Yar, où elle occupa le poste de directrice du développement conceptuel et de la recherche pour ce mémorial dédié aux 33 000 Juifs assassinés en 1941."

Installation gonflable de 12 mètres, "Nabatele" – dont le nom est une diminution du mot yiddish signifiant « appel à l'action » – a vu le jour en 2025 sous forme de vidéo pour le Pavillon Yiddishland, qui a créé un espace d'expression pour l'art juif international à la Biennale de Venise. Le Château de Yiddishland de Kamyshan met en scène une synagogue en bois disparue, survolant un canal vénitien et traversant les horizons de Chicago, Londres, Varsovie, New York, Berlin, Jérusalem, Odessa, Anvers, Vilnius et Los Angeles – toutes ces villes, à l'exception de Jérusalem, abritant leurs propres « Yiddishlands », souvent précaires – avant de revenir au cœur de Venise, sur la place Saint-Marc."

'Pour concrétiser ce concept en un objet physique – « c'était un projet préliminaire ; à l'époque, je n'avais ni la solution technique ni les fonds » –, Anna a dû mobiliser toutes ses compétences multidisciplinaires. « Je suis capable de tout faire, de la conception d'un projet à sa réalisation détaillée. Je communique avec les ingénieurs dans leur langage et je gère moi-même la production. Je lève les fonds et travaille avec des entreprises indépendantes au lieu de constituer ma propre équipe. »

Nabatele "
suspend une synagogue shtetl flottante sur un rocher massif surplombant Venise, imaginant un abri sans sol et une appartenance sans frontières. S'inspirant du nabat – un appel à l'attention en cas de danger – et adouci par le suffixe yiddish -ele , l'œuvre devient un signal discret, presque silencieux : présent, immuable et persistant. Ses fenêtres constamment éclairées font écho au ner tamid, la flamme éternelle, offrant une lumière intérieure en réponse aux turbulences et à l'incertitude de notre époque. Rappelant comment, à Venise, les synagogues étaient autrefois interdites au rez-de-chaussée et construites aux étages supérieurs, Nabatele se dresse en hauteur. Suspendue dans les airs, elle reflète une vie rythmée par l'errance, où l'abri se transporte et où l'appartenance ne dépend pas d'un point d'ancrage. 

"Construite comme une structure à double membrane remplie d'hélium, Nabatele s'élève jusqu'à vingt-cinq mètres au-dessus de la lagune. Son mouvement épouse le rythme de l'atmosphère : ascension, descente, dérive. Par temps calme, elle plane ; par temps venteux, elle s'abaisse vers l'eau, jouant avec la gravité et la flottabilité dans un dialogue constant avec le ciel, devenant un sanctuaire qui existe partout et nulle part à la fois".

L'oeuvre est inspirée notamment par "Le château des Pyrénées", tableau du peintre belge René Magritte (1959). "Cette huile sur toile surréaliste représente un bloc rocheux qui flotte dans les airs au-dessus de la mer agitée et que couronne un château manifestement sculpté dans la même pierre". Une commande d'Harry Torczyner donnée au musée d'Israël à Jérusalem. "Nabatele répond à un monde marqué par les conflits et les divisions, où l'errance peut devenir une forme de protection." Abîmée dans ce musée vers mai 2026 par un garçon de cinq ans qui avait lancé sur elle une pomme de pin, l'oeuvre est en réparation. 

"Nabatele" "fait écho à sa vision d’une préservation en suspension. Ici, le Château est une synagogue en bois disparue – cœur spirituel et communautaire des shtetls d’Europe de l’Est – flottant au-dessus des villes du Yiddishland dispersé d’aujourd’hui. L’architecture de chaque synagogue s’adapte à son environnement, fusionnant les formes locales avec le souvenir des espaces juifs disparus. L’œuvre reconquiert l’espace aérien comme territoire, rappelant comment les Juifs de Venise se voyaient interdire de construire des synagogues au rez-de-chaussée, les élevant au-dessus de la ville. En perpétuel mouvement, ces synagogues évoquent une patrie sans terre – résiliente, adaptable et sans frontières."

L'architecte-artiste a puisé aussi son inspiration dans des illustrations du livre de 1957 « Wooden Synagogues » et de l'édition de 1996 « Heaven's Gates: Wooden Synagogues ».

Les commissaires de cette installation sont Maria Veits et Yevgeniy Fiks. Des "techniciens sont présents sur place pendant toute la durée de l'installation – « nous devons veiller sur cet objet 24 h/24 et 7 j/7 » – après que l'artiste eut passé plusieurs jours à Venise à le mettre à flot. Une présence de sécurité à un endroit très visible – à la jonction de l'Arsenal, l'un des deux principaux sites de la Biennale, et de la lagune". Une présence "indispensable pour dissuader les vandales et garantir la flottaison de l'objet gonflé à l'hélium."

"Les plans initiaux prévoyaient l'emplacement le plus prestigieux de Venise, face à la place Saint-Marc : « mais l'une des autorités municipales chargées de donner son accord craignait la réaction du public ». Ce changement d'emplacement a retardé l'ouverture de deux mois et a fait exploser le coût du projet, impliquant le déplacement de deux grues et le paiement d'un loyer pour le terrain au-dessus duquel la maquette sera désormais installée."

"Bien que sa date d'expiration officielle à Venise, où se tiendra un événement célébrant le renouveau de la vie juive, soit mi-septembre, Anna espère que l'installation restera visible au moins un mois de plus. Elle est en discussion non seulement avec le Musée juif de Montréal, organisateur de l'événement vénitien, mais aussi avec d'autres institutions à l'étranger désireuses de donner une nouvelle vie à l'œuvre dans leur propre communauté de la diaspora. « Pour cette synagogue, tout ce dont ils ont besoin, c'est d'espace, pas de terrain. »


Du 16 juillet au 16 septembre 2026
Collateral Arsenale Nord, 
Castello District of Venice

Visuel :

France, 2019, 38 min
Sur Arte le 21 novembre 2020 à 16 h 25
Disponible du 14/11/2020 au 19/01/2021


"Italie - Les synagogues du ghetto de Venise" par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier 
ZED, France, 2018
Auteurs : Véronique Legendre, Célia Lowenstein, Bruno Victor Pujebet, Bruno Ulmer, Delphine Cohen, Alexis Barbier-Bouvet, Serge Turquier, Frédéric Lossignol, Lysianne Lemercier, Cécile Husson, Aurélie Saillard et Marie Baget.

« Venise et son ghetto » par Klaus T. Steindl
2016, 90 min
Sur Arte le 27 mai 2017 à 20 h 50
Visuels :
La poète vénitienne juive Sara Copia Sullam avec un philosophe juif (reconstitution)
© Helmut Wimmer

Synagogue dans le ghetto de Venise
La vie quotidienne dans le ghetto
La place centrale du Ghetto de Venise
© Klaus Steindl

A lire sur ce blog :
Articles in English
Cet article a été publié le 26 mai 2017, puis les 19 septembre 2017, 28 octobre 2019, 20 novembre 2020.

lundi 13 juillet 2026

« L’affaire Dreyfus à Rennes »

Pour les 120 ans de la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus, le musée de Bretagne-Les Champs libres propose l’exposition permanente « L’affaire Dreyfus à Rennes » consacrée à un procès important dans une affaire politique, médiatisée, teintée d'antisémitisme. Le 22 décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) est condamné à l'unanimité pour trahison, « à la destitution de son grade, à la dégradation militaire, et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée », c'est-à-dire au bagne en Guyane. Le 3 juin 1899, la Cour de cassation casse le jugement de 1894, et renvoie Alfred Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre à Rennes. Celui-ci condamne de nouveau l'officier français juif, en assortissant son jugement de circonstances atténuantes. Peu après, le Président de la République Émile Loubet gracie Alfred Dreyfus. En 1904 débute la révision du procès de Rennes, et le 12 juillet 1906 la Cour de cassation reconnait l'innocence d'Alfred Dreyfus qui est réintégré dans l’armée avec le grade de commandant et nommé chevalier de la Légion d’honneur. Entrée libre.


« En 2006, dès l’ouverture des Champs Libres, une première exposition permanente, basée sur les collections du Musée de Bretagne, revenait sur l’affaire Dreyfus et sur le procès en appel de Rennes. »

« En 2026, à l’occasion des 120 ans de la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus, le Musée de Bretagne réaffirme son engagement à défendre cette mémoire et produit une nouvelle exposition permanente en phase avec les enjeux contemporains, l’éducation aux médias et à l’information et la lutte contre l’antisémitisme. »

« L’exposition est produite par Rennes Métropole et soutenue par la Fondation du Judaïsme français. »

Le site Internet des Archives de Rennes a réuni des documents, dont un dossier pédagogique, une frise chronologique et une cartographie, sur l'affaire Dreyfus

Le conseil scientifique est composé de :
Marie Aynié, historienne, secrétaire générale du comité d’histoire de la ville de Paris
Claire Decomps, conservatrice en chef du patrimoine, responsable de la conservation au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Charles Dreyfus, petit-fils d’Alfred et Lucie Dreyfus
Michel Dreyfus, arrière petit-fils d’Alfred et Lucie Dreyfus
Vincent Duclert, historien, inspecteur général de l’éducation nationale
André Hélard, historien, professeur de lettres classiques
Pierre Karila-Cohen, historien, professeur d’histoire contemporaine
Philippe Oriol, historien, directeur de la Maison Zola / Musée Dreyfus
Pascal Ory, historien, membre de l’Académie française
Jean-Marc Perl, arrière petit-fils d’Alfred et Lucie Dreyfus
Paul Salmona, directeur du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Une exposition labellisée « Exposition d’intérêt national » 
« Cette nouvelle exposition est labellisée « Exposition d’intérêt national ». Ce label est attribué par le ministère de la Culture depuis 1999 aux musées de France présentant des expositions dites remarquables. Les structures recevant le label doivent présenter des expositions ayant une approche thématique inédite d’intérêt national, une qualité scientifique et muséographique exemplaire, ainsi qu’une scénographie et un dispositif de médiation ayant pour objectif de toucher les publics les plus variés. Cette appellation valorise les initiatives en région et reflète la richesse et la diversité des collections des musées de France. » 
 
Retour sur l’affaire « du siècle »

« L’affaire Dreyfus est une machination militaro-judiciaire, mais aussi une grave crise politique qui marque la France au tournant du 20e siècle : durant 12 ans (1894-1906), elle emporte un homme, le capitaine Alfred Dreyfus. »

Chronologie de l’Affaire
« Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) est arrêté au ministère de la Guerre. Il est accusé sur la base d’un document trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ce document, dénommé le bordereau, contient des informations militaires prétendument secrètes. Dreyfus est reconnu coupable de haute trahison au terme d’un procès militaire qui bafoue les droits de la défense. 

Il est condamné à la dégradation et à la déportation sur l’île du Diable, en Guyane. Le coupable, le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy, est identifié en 1896. Il faudra toute l’énergie de Lucie et Mathieu Dreyfus pour obtenir la révision du procès. 

Au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy, Émile Zola publie dans le journal L’Aurore daté du 13 janvier 1898 son célèbre « J’Accuse…! », qui fait basculer la situation : l’écrivain accuse nommément plusieurs hauts-gradés d’avoir monté une machination contre Dreyfus. 

Le 3 juin 1899, la Cour de cassation casse le jugement de 1894, et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre à Rennes. À l’issue de ce second procès, Dreyfus est de nouveau condamné, mais avec d’absurdes circonstances atténuantes. Quelques jours plus tard, il est gracié par le Président de la République Émile Loubet.

En 1904 commence la révision du procès de Rennes, et le 12 juillet 1906 la Cour de cassation affirme la pleine innocence du capitaine. Il est réintégré dans l’armée avec le grade de commandant et nommé chevalier de la Légion d’honneur. »

Les répercussions de l’Affaire
« L’Affaire a des répercussions mondiales, bien au-delà de la situation individuelle d’Alfred Dreyfus et des déchirements français. L’affrontement entre dreyfusards et antidreyfusards engendre des clivages idéologiques qui perdurent tout au long du 20e siècle. »

« Ce sont les valeurs de justice, de vérité, de citoyenneté et d’équité qui ont été mises à l’épreuve, et qui résonnent encore aujourd’hui lorsque l’on évoque l’affaire Dreyfus. Cette mémoire est particulièrement forte à Rennes, qui accueillit le procès en révision en 1899. »
 
« C’est à Rennes qu’eut lieu l’un des plus sombres épisodes de l’Affaire et c’est au sein des Champs Libres, au Musée de Bretagne, que dans une exposition permanente exceptionnelle, Rennes célèbre la pleine réhabilitation de mon grand-père Alfred Dreyfus. J’en suis ému et reconnaissant ». 
Charles Dreyfus
Petit-fils d’Alfred Dreyfus 

« Rien ne prédisposait la ville de Rennes à occuper pendant un mois de l’été 1899 l’attention internationale. Il en fut pourtant ainsi. Mais le plus remarquable de toute cette histoire se mesure au travers du long cheminement qui a conduit le Musée de Bretagne à devenir le grand lieu de mémoire de l’« Affaire ». Et, là aussi, la surprise est grande de découvrir dans les collections de ce musée non seulement les articles et dessins de presse ou la correspondance privée qu’on est en droit d’y trouver mais encore l’émouvant trésor des messages de sympathie envoyés, du monde entier, au capitaine et à son épouse ». 
Pascal Ory
Historien, Membre de l’Académie Française 


Un portrait signé Jef Aérosol
« Les Champs Libres ont proposé à l’artiste Jef Aérosol de signer le visuel de l’exposition et de réaliser une oeuvre monumentale à l’entrée de la salle. Visible dès le hall des Champs Libres, elle propose un regard intemporel sur la figure presque iconique de Dreyfus. Par sa présence, l’oeuvre marque l’implantation centrale de l’exposition au coeur des Champs Libres. » 

UNE SCÉNOGRAPHIE ORIGINALE
« La scénographie a été réalisée par l’agence In Site, accompagnée par la graphiste Mesh. Elle se propose de faire ressentir l’ambiance rennaise de cette fin du 19e siècle, à travers l’évocation de la ville, de ses lieux emblématiques, pour la plupart toujours reconnaissables. Les images de Rennes en 1890 issues des fonds photographiques du musée côtoient les collections de journaux d’époque, qui relatent chaque jour les audiences du procès rennais. Des espaces plus intimistes permettent de découvrir l’importante correspondance de soutien reçue par Lucie et Alfred Dreyfus, ou de mieux connaitre certains protagonistes présents à Rennes lors du procès. »
DISPOSITIFS DE MÉDIATION
« Au fil du parcours, plusieurs dispositifs permettent de montrer le rôle central de la presse durant l’Affaire, de développer l’esprit critique des visiteurs, tout en questionnant plus largement leur rapport à l’information. 
Chacun de ces dispositifs, s’appuyant sur les grandes thématiques de l’Éducation aux Médias et à I’Information, prend comme point de départ une collection ou un évènement afin de questionner le poids des images et des mots, le traitement d’une information ou encore la polarisation des opinions.
Par exemple, dans la manipulation « L’île du diable, entre invention et réalité », les visiteurs découvrent que l’exil d’Alfred Dreyfus a souvent été représenté dans les médias comme des vacances sur une île paradisiaque, mais la réalité est tout autre.
Dans la manipulation « Unes en pagaille », les visiteurs doivent retrouver les bonnes unes en associant le titre du journal à son illustration et sa légende, selon les orientations de chaque journal. »
ZOOM SUR LE PARCOURS ENQUÊTE LUDIQUE
« Conçu par les Francs Limiers et adapté pour un public à partir de 12 ans, il est jouable en groupe de 2 à 6 personnes, de façon autonome, 3 groupes peuvent jouer simultanément dans leur résolution de leur enquête. Ce parcours enquête est pleinement intégré à l’exposition avec des énigmes à résoudre grâce à de nombreux dispositifs à manipuler et indices dissimulés tout au long du parcours. Il invite, par l’exploration des collections, à découvrir d’une autre manière les contenus et le propos de l’exposition. 
Synopsis : l’influenceur controversé Histobuzz, coutumier de la réalisation de vidéos fake news, annonce qu’il va sortir d’ici 1h, une vidéo remettant en cause l’innocence de Dreyfus. À l’aide d’un carnet d’enquête, les joueurs doivent retrouver les preuves pour démonter un à un les arguments d’Histobuzz. » 


Le parcours de l’exposition

L’exposition « présente un parcours en 6 séquences, avec une attention particulière portée aux adolescents et jeunes adultes. » 

1. QUI EST ALFRED DREYFUS ? L’HOMME DERRIÈRE L’AFFAIRE
« Cette partie permet de comprendre qui était Alfred Dreyfus : ses origines, sa formation, sa profession, son mariage, ses enfants, son lien à l’armée, son rapport à la religion… L’exposition présente notamment un arbre généalogique, des photographies familiales et un fac-similé de sa veste d’officier d’artillerie. »

Alfred Dreyfus artilleur à Bourges, photographie, Franck (photographe), Bourges, 1889, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public
« 9 artilleurs sont répartis autour d’une pièce d’artillerie dans des poses peu conventionnelles (pipe à la bouche, vestes ouvertes). Des inscriptions figurent sur celles-ci : «Vive la Flotte», «Vive L’Arti» (sur la veste d’Alfred Dreyfus). Chaque personne a signé sur la marge inférieure du support. Alfred Dreyfus est le deuxième en partant de la gauche. »

2. LES GRANDES ÉTAPES DE L’AFFAIRE
« L’affaire Dreyfus est un évènement complexe qui a connu de nombreux rebondissements. Pour appréhender pleinement ses enjeux, une frise chronologique illustrée de collections (une de journaux, estampes, photographies…) pose les grands jalons de l’Affaire. Un épisode de 10 minutes de l’émission Karambolage (Arte) vient compléter cette présentation. À travers la profusion de caricatures, que l’on trouvait dans des journaux, cartes postales ou même objets du quotidien, l’exposition montre le climat antisémite de l’époque qui irrigue la sphère politique et plus largement toute la société.  »

Canne de marche au pommeau sculpté d’une effigie caricaturale antisémite, vers 1880, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public
Dès le 18e siècle ont été réalisés des objets usuels à caractère antisémite : pipes, cannes, figurines qui transmettent déjà des stéréotypes qui persistent tout au long des siècles suivants. On voit ici un personnage au nez très long, surmonté de petites lunettes supposées évoquer l’usurier. Cheveux frisés et, papillotes évoquent l’appartenance religieuse. L’autre face figure une tête de mort coiffée de la kippa. Ce type d’objets luxueux, destinés à une clientèle aisée, témoigne de la très large diffusion de la caricature antisémite. » 

3. RENNES 1899 – LE PROCÈS DU SIÈCLE
« Le 3 juin 1899, la Cour de cassation casse le jugement de 1894 et renvoie Alfred Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes. Émile Zola désigne le procès de Rennes comme « La suprême bataille ». Le procès se déroule du 7 août au 9 septembre 1899 au lycée de garçons de Rennes – actuel lycée Zola. »

« Les visiteurs découvrent l’ambiance de Rennes en cette fin de 19e siècle à travers une projection d’images de l’époque et des grandes reproductions de photographies. Pierre-François Lebrun a réalisé un film mêlant photographies, dessins d’animations et vues contemporaines pour retracer de manière vivante le procès jour après jour (production JPL Films). »

« Enfin les lieux et les acteurs du procès de Rennes sont mis en avant à travers une grande carte et des documents d’époque. »

Audience du conseil de guerre de Rennes
, photographie, Valerian Gribayedoff (photographe), 7 août 1899, Rennes, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public
« Rare photographie de l’intérieur de la salle des fêtes du lycée Zola, prise le premier jour du procès. » 

4. LE PROCÈS FAIT LA UNE !
« Le procès de Rennes est le premier procès médiatique international de l’histoire contemporaine. Rennes reçoit des journalistes du monde entier : presse nationale et locale font le récit au jour le jour des audiences du procès grâce à l’essor de nouveaux outils facilitant la communication. Pour la première fois, la photographie produit un grand nombre d’images qui illustrent les revues. L’évocation d’un étal de marchand de journaux permet de montrer le rôle central de la presse et la polarisation de l’opinion selon l’orientation dreyfusarde ou antidreyfusarde des journaux. » 

Les journalistes français et étrangers, album de photographie, Valérian Gribayedoff (photographe) ou Léon Bouët (photographe), été 1899, Rennes, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public


5. LES AMIS INCONNUS DE DREYFUS
« Dès 1898, des milliers de personnes témoignent leur soutien au capitaine Dreyfus et à son épouse Lucie. Après l’injustice criante du verdict de Rennes, ils reçoivent une immense correspondance. Mots de réconfort, d’amitié, de consolation et d’encouragement : des milliers de lettres parviennent à Lucie et Alfred Dreyfus de toute la France et de toute l’Europe. Ces témoignages d’indignation et de solidarité révèlent l’ampleur du mouvement d’opinion qui se développe autour de l’Affaire. Une grande carte du monde présente quelques exemples de cette riche correspondance. Il est également possible de lire et d’écouter des lettres qui prennent vie grâce aux lectures des élèves de l’école du Théâtre National de Bretagne (TNB).» 

Portrait d'Alfred Dreyfus, épinglette, années 1890
« Le soutien à une cause, hier comme aujourd’hui, s’accompagne parfois de petits objets, ostensiblement portés par ceux qui adhérent à la cause évoquée. Ces petites épinglettes n’étaient pas destinées à être conservées, de fait elles sont aujourd’hui rares. »

6. VERS LA RÉHABILITATION
« La dernière partie de l’exposition présente sous forme de frise chronologique les évènements qui se sont déroulés entre le jugement de 1899 et la mort d’Alfred Dreyfus en 1935.

« Elle revient sur l’héritage de l’Affaire, qui a continué à s’écrire, que ce soit avec des travaux d’historiens ou à travers des œuvres artistiques (littérature, cinéma, arts plastiques...). Des extraits de films de fiction viennent conclure l’exposition. »

Alfred Dreyfus dans la cour de l’École militaire après la cérémonie de réhabilitation
, carte postale, 12 juillet 1906, Éditions Ernest Le Deley, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public 

Un espace d’ouverture : Dreyfus et nous
« À la sortie de l’exposition, un espace donne la parole à celles et ceux pour qui l’affaire Dreyfus a compté dans leur trajectoire personnelle, professionnelle - des hommes politiques, des historiens, les descendants d’Alfred Dreyfus - mais aussi des jeunes qui la découvrent dans le cadre des projets d’éducation artistique et culturelle menés durant la phase de conception du projet d’exposition.

En 2027, il sera réaménagé comme un laboratoire de la pensée critique qui invitera le public à questionner la polarisation de la société et à explorer des pistes de dialogues pour dépasser les divisions. »

JEF AÉROSOL

« Né à Nantes en 1957, Jef Aérosol (pseudonyme de Jean-François Perroy) vit et travaille à Lille depuis 1984. Artiste français issu de la première vague d’art urbain, il a posé son premier pochoir sur les murs de Tours en 1982. 
Depuis, il a sillonné les rues de nombreux pays pour y peindre ou coller ses personnages, souvent représentés à l’échelle 1. Également muraliste, Jef Aérosol a réalisé de nombreuses fresques, tant en France qu’à l’étranger.
Son travail est désormais caractérisé par l’usage important du noir et blanc à l’exception de cette fameuse flèche rouge, marque de fabrique et « élément perturbateur » ! Ses œuvres sont visibles dans de nombreuses expositions en galeries et musées, festivals, art fairs, ventes publiques et événements internationaux.
Plus poétique que politique, le message délivré par Jef Aérosol est avant tout humaniste, ce qui rend son travail universel et intemporel. Dans les yeux de ses personnages passent toutes les émotions. Inconnus ou reconnus, ils reflètent le regard juste et attentif que l’artiste pose sur le monde et sur l’époque. »

« Transmettre le flambeau de l’Histoire pour éviter qu’elle ne se répète »
Par Nathalie Appéré,
Maire de Rennes, Présidente de Rennes Métropole

« À Rennes, « l’affaire du siècle » tient une place particulière. C’est dans notre ville qu’a eu lieu le procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus, victime de l’une des plus grandes injustices du 19e siècle, parce qu’il était juif.
C’est dans notre ville que le jugement du conseil de guerre fut rendu dans ce qui était autrefois le lycée de Rennes, et qui porte depuis plus d’un demi-siècle le nom d’Émile Zola.
Dès leur ouverture en 2006, Les Champs Libres ont accueilli une première exposition permanente, pour commémorer, comprendre, enseigner cet événement historique majeur. 
Aujourd’hui, voilà 120 ans qu’Alfred Dreyfus a été réhabilité.
À cette occasion, le Musée de Bretagne franchit une nouvelle étape pour défendre notre mémoire commune, à travers une exposition permanente 2.0, autour des enjeux contemporains liés à l’éducation aux médias et à la lutte contre l’antisémitisme.
Au-delà de cet indispensable devoir, célébrer la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, c’est surtout transmettre le flambeau de l’Histoire pour éviter qu’elle ne se répète, à l’heure où les relents de haine qui conduisirent à cette affaire ont une résonnance singulière. Si les époques se succèdent, certaines passions mortifères demeurent et l’antisémitisme gangrène encore notre société
À rebours des logiques de repli sur soi et de rejet de l’autre, cette exposition a été pensée pour nous éclairer sur le chemin de l’apaisement de notre société. Nous souhaitons qu’elle puisse constituer le point de départ d’une réflexion plus globale sur la fabrique de l’opinion ou encore la place de la justice face à la haine. 
Je tiens à remercier l’ensemble des actrices et des acteurs qui ont participé à la construction de cette exposition d’une grande richesse, ainsi qu’à la volonté de celles et de ceux qui viendront apporter leur éclairage sur l’affaire Dreyfus en elle-même, comme sur les questions de société qui lui font écho aujourd’hui. »

L’affaire Dreyfus, « une leçon vivante de citoyenneté »
Par Céline Chanas,
Directrice du Musée de Bretagne

« En 2026, 20 ans après l’ouverture des Champs Libres à Rennes et la première exposition consacrée à l’affaire Dreyfus en France, le Musée de Bretagne ouvre une nouvelle exposition, symboliquement placée au coeur des Champs Libres. Son ambition est claire : faire dialoguer l’histoire avec le présent et la rendre accessible aux jeunes. Car l’affaire Dreyfus n’est pas qu’un épisode lointain de la IIIe République, elle est une leçon vivante de citoyenneté. En suivant l’injustice subie par le capitaine Alfred Dreyfus, condamné à tort dans un climat d’antisémitisme et de raison d’État, le public est invité à se questionner sur ce que représentent la justice, la vérité ou l’engagement. Partie prenante du réseau des musées engagés, le Musée de Bretagne assume une ligne : parler d’histoire, asseoir son récit au plus près des parcours de ceux qui les ont vécus et portés ; parler du temps présent inspiré des écrits de Marc Bloch, « Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé ».
Au-delà de l’histoire, ce sont bien les enjeux contemporains qui affleurent. Désinformation, justice médiatique, discriminations : les parallèles avec notre époque sont troublants. L’exposition ne les impose pas, mais les suggère subtilement. À l’heure où l’opinion publique se forge parfois en quelques clics, revisiter l’affaire Dreyfus devient un acte presque nécessaire. Les Champs Libres proposent ainsi bien plus qu’une exposition : un espace de transmission et de réflexion. En plaçant la jeunesse au centre du dispositif, ils rappellent que la citoyenneté s’apprend tôt, et que comprendre le passé est une clé pour agir avec lucidité dans le présent. »

L’exposition, « Une démarche scientifique »
Laurence Prodhomme
Commissaire d’exposition

« Pour concevoir cette nouvelle exposition, le Musée de Bretagne s’est appuyé sur sa collection exceptionnelle de plus de 8 000 documents, constituée dès 1899 puis enrichie notamment grâce à des dons de la famille Dreyfus et des achats sur le marché de l’art. 
Un conseil scientifique réunissant des historiennes et des historiens, ainsi que des descendants d’Alfred Dreyfus a été constitué pour accompagner le musée dans chaque étape du projet : scénario, textes, choix des collections. Laurence Prod’homme, commissaire d’exposition, revient sur la démarche scientifique. Cette nouvelle exposition permanente consacrée à l'affaire Dreyfus est l'héritière au sein du Musée de Bretagne, de nombreuses autres expositions sur le sujet. Expositions temporaires dans les années 1970 et 1990, première exposition permanente en 2006, toutes ont tracé le chemin.
Durant ce laps de temps qui s'étire sur plus de 50 ans, le travail des historiens a développé de nouveaux axes de recherches et interrogé d'autres sources archivistiques. Nourris par leurs travaux et conscients des manques que pouvait présenter l'exposition précédente, nous avons souhaité mettre en avant quelques thèmes et en priorité la personne d'Alfred Dreyfus. »
Mieux connaître l’homme derrière l’Affaire
« Longtemps présenté comme une simple victime, fade et peu investi dans la défense de sa propre cause, Alfred Dreyfus s’est en réalité battu durant 12 ans pour faire reconnaitre son innocence. 
« À travers des cartels spécifiques, les témoignages et les prises de position du capitaine trouvent une place essentielle dans l’exposition. Les liens indéfectibles avec sa famille sont évoqués par le biais de l’immense correspondance conservée au musée, dont des extraits peuvent être lus et écoutés. Un fac-similé de son uniforme permet d’incarner l’homme et sa fidélité à l’armée.
Rennes durant le procès
La seconde thématique s’articule autour de la place de la ville de Rennes au moment du procès. Nous voulions permettre au public de se plonger dans l’atmosphère rennaise à l’été 1899, mettre en avant quelques moments forts, évoquer le quotidien des Rennais, leur indifférence ou leur engagement. Nous avons pour cela confié la création d’un film au réalisateur Pierre-François Lebrun (production JPL films). Ce court-métrage permet également de suivre le procès au jour le jour.
Le rôle de la presse
Enfin, une place essentielle est consacrée à la presse. En effet, elle s’empare de l’Affaire d’une manière inédite : titres nationaux et journaux régionaux y consacrent leur une de manière régulière. 
Au-delà des nombreuses collections iconographiques conservées par le musée, des objets acquis au fil du temps retiendront plus concrètement l’oeil du visiteur et souligneront l’impact de l’Affaire. »


A partir du 20 juin 2026
10, cours des Alliés. 35000 Rennes
Tél. 02 23 40 66 00
Entrée gratuite.
Ouverture du mardi au dimanche
Visuels :
Portrait d'Alfred Dreyfus, photographie, Aaron Gerschel (photographe), vers 1890, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public 

Dreyfus se promenant entre deux gardes dans la cour de sa prison, album de photographies, Léon Bouët (photographe), été 1899, Rennes, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public. 
Les numéros présents sur la photographie indiquent : 1 : Alfred Dreyfus, 2 : la cellule de l’accusé, 3 : la Manutention, 4 : le poste de police


Le traître, dégradation d’Alfred Dreyfus, Le Petit Journal illustré (Supplément du 13 janvier 1895), Henri Mayer (dessinateur), coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public

Vendeur de journaux, plâtre d'après l’œuvre du sculpteur José Emmenez de Charmoy, F. Gilles (sculpteur), 1931, coll. Musée de Bretagne, CC-BY

L’affaire Dreyfus, affiche de cinéma, film de José Ferrer, Metro Goldwin Mayer, 1958, tous droits réservés

Lettre enluminée adressée à Lucie Dreyfus par les lecteurs du journal anglais le Morning Herald. Elle était accompagnée d’un coffret en argent offert à l’épouse du capitaine. 1899.coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public 

La case de Dreyfus, carte postale, Jean Hess (illustrateur), 29 septembre 1898, Éditions Meulenhoff, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public
"Le journaliste Jean Hess est chargé par le journal Le Matin de réaliser un reportage sur les conditions de détention réelles d’Alfred Dreyfus. Il publiera même un livre A l'Ile du Diable ; enquête d'un reporter aux Iles du Salut et à Cayenne, 1898"

Sortie de Dreyfus, album de photographies, été 1899, Rennes, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public

Laissez-passer pour le journal New York Herald, été 1899, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public 

Alfred Dreyfus à bord du Sfax le ramenant en métropole, photographie, anonyme, 24 juin 1899, coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public

Alfred Dreyfus avec les enfants de son fils Pierre, photographie, 1934, coll. de la famille Dreyfus