Citations

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« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

samedi 28 juin 2014

Orna Ben-Ami : « La douceur du fer »


La Galerie Claude Samuel a présenté en 2006 une trentaine de sculptures en fer soudé de Orna Ben-Ami. Cette artiste israélienne sculpte des objets de la vie quotidienne, suggérant des êtres humains et leurs traits de caractères dans une réflexion sur les paradoxes. Légèreté, souplesse, expressivité, ludisme, ironie et mystère se conjuguent dans ces objets si familiers et métalliques. Une œuvre qui laisse la place à l’imaginaire du spectateur…


Dans son atelier à Rishpon, Orna Ben-Ami découpe les plaques métalliques, les plie, les perfore, les assemble, les soude, les polit, les patine. Mieux, elle anime d’expressivité ce matériau rigide, dur, parfois froid, à l’aspect souvent granuleux. 

Ironiquement, elle a nommé une œuvre « I can’t paint » (Je ne sais pas peindre). Elle ne dessine pas. Puisant dans son imagination ou dans ses observations, elle crée directement en travaillant le fer : elle lutte contre le fer, ou coopère avec lui. 

Quel parcours mène à la sculpture en fer soudé ? Pour Orna Ben-Ami, c’est un peu le hasard.

Dans sa famille nomade, seule une de ses grands-mères créait des sculptures figuratives – des êtres humains - en terre cuite. De sa prime jeunesse, Orna Ben-Ami se souvient avoir écrit des poèmes et composé la musique les accompagnant. Elle sentait que l’art lui permettrait d’exprimer ses sentiments.

Cependant, elle s’oriente vers des études en histoire et science politique à l’université hébraïque de Jérusalem. Elle débute comme journaliste sur une radio israélienne. Un métier où elle a du aiguiser son sens de l’observation.

Voici près de vingt ans, elle suit à Jérusalem des cours de design en bijouterie et se forme au département artistique de l’université de Tel-Aviv, puis de sculpture à la Corcoran School of Art de Washington (Etats-Unis). En créant ces bijoux fantaisie, elle découvre son « attrait pour les métaux. C’est un grand défi de créer des sculptures douces, féminines, à partir du fer. Mettre des émotions dans ce matériau incroyablement dur est un défi qui me séduit », reconnaît Orna Ben-Ami.

Les artistes qu’elle admire ? « Le sculpteur espagnol Julio Gonzales qui, le premier, a créé des œuvres en fer soudé. Son contact du fer était empreint d’une grande sensibilité. Il savait comment sculpter des œuvres petites et délicates à partir d’un métal lourd », m'a indiqué Orna Ben-Ami.

La force de l’évocation suggérée
Elle expose ses œuvres aux Etats-Unis, en Italie, en France et en Israël. Pour Jérusalem, elle a conçu « le mur immense de sculptures de la gare centrale des bus. J’ai choisi de montrer la diversité des gens dans cette ville unique en sculptant 11 énormes chapeaux de personnes différentes, notamment par leur religion. Par un objet usuel, je montre une personne et j’apprends sur sa personnalité, plus qu’en créant son visage », précisait Orna Ben-Ami. 

Nul buste, nul corps n’est représenté dans son œuvre. Mais une profusion d’objets anodins qui renvoient à nos souvenirs intimes. « Je raconte une histoire et j’exprime des sentiments en sculptant des objets simples. Une valise avec des racines peut évoquer toute l’histoire de ma famille, de mon peuple et d’autrui, sans besoin d’explication. La simplicité peut tout exprimer, bien mieux que de nombreux détails. La relation est plus aisée avec des objets de la vie quotidienne. Ceux-ci nous rappellent des situations et des gens qui nous manquent. Certains trouveront un sens de l’humour dans mes sculptures, d’autres beaucoup de douleur », m'a expliqué Orna Ben-Ami.

Ces objets faits par et pour l’homme symbolisent un monde, notre vie. Autant de témoignages de notre société ou de vestiges d’une société représentée dans un loisir ou dans un instant de la sphère privée. 

Cette exposition s’apparente à une promenade allusive dans notre enfance et évocatrice de souvenirs personnels ou familiaux, mais partagés par un grand nombre. La « Poupée de chiffon » porte une robe à l’ourlet festonné et ajouré. Assise, comme fatiguée, presque démantibulée, sans main, elle révèle l’attachement de la petite fille à ce jouet qu’elle s’est appropriée, puis son abandon par l’enfant qui a grandi. 

Soulignant une allure, une pose, une ondulation, Orna Ben-Ami table sur la force de la suggestion et l’imaginaire du visiteur. Elle lui laisse la liberté d’investir ses œuvres de son vécu. 

Par la subtilité de la suggestion, la finesse du regard, la puissance de l’évocation, elle offre une réflexion sur le temps qui passe. Carnet et feuilles sont empilés et empalés par une pique pointe vers le haut (« Souvenirs »). Comme si l’intégrité était impossible, le temps les altérant, l’homme les déchirant.

Une incongruité dérange l’ordre apparent. Un élément bizarre vient dénaturer ou connoter différemment l’objet initial, et à s’interroger. Ainsi, la « Broderie » inachevée aux larges points réguliers, mais lâches, surprend par ce fil sans aiguille sur la toile tendue par le tambour à broder. On cherche du regard l’aiguille, le dé, les échevettes colorées, la paire de ciseaux. On subodore la méticulosité et l’attention de la brodeuse. 

Orna Ben-Ami nous invite à une méditation sur les contraires : absence/présence (« L’album photos »), enfermement/libération (« Liberté de l’individu »), découvert/caché (« L’Orange » partiellement pelée qui orne le Jardin de la résidence du président d’Israël).
Cette valise fermée du fond duquel sortent de multiples racines symbolise le voyage et l’enracinement, deux besoins ou deux contraintes contradictoires. Ce bagage est-il posé avant un départ ou après l’arrivée ? C’est peut-être aussi la vie qui continue dans sa complexité.

Du sac à dos d’un élève (« Seize heures quinze »), Orna Ben-Ami donne l’’impression qu’il vient d’être suspendu et que le temps passe. « Ce sac suspendu seul comme si quelqu’un avait oublié de venir le chercher au jardin d’enfant conte l’histoire de la solitude et mon enfance. Je suis ravie qu’on se souvienne de sa propre histoire en regardant cet objet simple », m'a confié l’artiste.

Un joli catalogue accompagne cette exposition intrigante.

Orna Ben-Ami, « Sculptures en fer ». Galerie Claude Samuel, 2006. 38 pages

Visuels :
« Deux tables, deux verres », « Poupée de chiffon » et « Broderie »
© Orna Ben-Ami

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Cet article a été publié par Guysen.

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