mardi 29 mai 2012

« Une discipline du chaos » d’Abraham Palatnik



La galerie Denise René rive gauche présente l’exposition éponyme de ce peintre brésilien. Né en 1928 dans une famille Juive d’origine russe, Abraham Palatnik est un peintre et sculpteur pionnier dans les arts technologiques, l’art (optico)cinétique et l’art cinéchromatique (kinechromatic art). Cet industriel et inventeur a développé une esthétique moderne de la lumière et du mouvement, une « peinture géométrique », et s’est intéressé au design de meubles.


« L’artiste sert à discipliner le chaos perceptif. Je continue à croire au lien entre la perception et l’intuition. Sans elle, la nature ne serait rien d’autre qu’un chaos », a déclaré Abraham Palatnik.

 
Précurseur de l’art technologique
Abraham Polotnik est né en 1928 dans une famille juive ayant fui la Russie pour le Brésil en 1912.

A Natal, la parentèle Polotnik s’active dans le commerce et l’industrie, produisant des meubles, du sucre, etc.

Les Polotnik font leur aliyah alors qu’Abraham a quatre ans.

Le jeune Abraham Polotnik étudie la mécanique et la physique tout en se spécialisant dans les moteurs à explosion, ainsi que le dessin, la peinture et l’esthétique. Son art est alors figuratif : (auto)portraits, paysages, etc. « Ses dessins au graphite ont une ligne souple, fluide presque lyrique. Sur ses dessins au fusain où figurent ses camarades de l'atelier, le trait noir est ferme, solide, réaliste, parfois à tendance expressionniste. Sa peinture est dépouillée de tout élément superflu ou rhétorique », écrit .

Fin 1947, Abraham Polotnik s’installe à Rio de Janeiro.

Deux faits déterminantes bouleversent sa vie : il se lie d’amitié avec Mário Pedrosa et rend visite à son ami Mavignier, animateur dans un atelier de peinture, au service de thérapie de rééducation de l’hôpital psychiatrique Dom Pedro II créé en 1945 par Nise da Silveira.

Intellectuel célèbre et engagé, Pedrosa s’intéresse à l’art des schizophrènes. Chez lui, c’est le rendez-vous des artistes et hommes politiques. « Nous arrivions à faire fuir les politiciens avec nos conversations sur l'art. Pedrosa parlait beaucoup de la psychologie de la forme dans la Gestalt. Mais il ne faisait pas que parler, il écoutait beaucoup aussi. Notre but était de comprendre la nature des processus de création ainsi que la fonction de l'artiste. J'en suis arrivé à la conclusion que l'artiste sert à discipliner le chaos perceptif. Je continue à croire au lien entre la perception et l'intuition. Sans cela, la nature ne serait rien d'autre qu'un chaos », a déclaré Palatnik à Wilson Coutinho (Jornal do Brasil, 5 décembre 1981).

A l’hôpital psychiatrique Dom Pedro II, c’est le choc artistique – découverte de l’art de malades mentaux - ébranlant profondément ses convictions et l’enseignement esthétique qui lui avait été prodigué ! « En découvrant la production de certains des internés, mon bel édifice de certitudes s'est effondré. Je savais parfaitement manier les pinceaux et les couleurs, je croyais maîtriser mes connaissances, et tout à coup, je m'apercevais que ces personnes, qui n'avaient jamais étudié ni suivi la moindre formation, étaient capables de produire des œuvres possédant un langage complexe et profond », se souvient-il. Et d’ajouter : « La cohérence était présente chez Diniz, Carlos et Emygdio ; la poésie chez Raphaël et Isaac. Les images et le langage fusionnaient. Les principaux éléments figuratifs et de couleur n'obéissaient dans leur composition à aucun critère académique ; en vérité, ils étaient régis par d'autres codes reliés à de puissantes forces provenant de l'inconscient ».

« Lumino-cinétisme » (ciné-chromatisme)
Pendant deux ans (1949-1950), Palatnik cesse de peindre et se consacre à la fabrication de d’appareils cinéchromatiques. Son but : « Donner à l’art pictural le pouvoir de la lumière et du mouvement dans le temps et dans l’espace ». « Sur un écran en plastique dressé devant ses appareils, il projette des couleurs et des formes animées par des moteurs électriques, qui produisent un ensemble chromatique lumineux et rythmique ».

A la 1ère Biennale de São Paulo (1951), son appareil cinéchromatique Azul e roxo em primeiro movimento (Bleu et violet en premier mouvement) déconcerte, mais est distinguée par un jury international. La critique est plutôt enthousiaste par cet appareil inspiré du kaléidoscope et qui déploie une gamme subtile de nuances chromatiques.

Le terme cinéchromatique est forgé par Pedrosa. Dans un article publié par Tribuna da Imprensa (1951), Pedrosa évoque le « dynamisme plastique chromatique » de Palatnik qui a substitué la lumière artificielle à la gouache et a conçu « l’authentique art du futur ».

En 1959, avec une vingtaine d’appareils cinéchromatiques fabriqués, dont l’un présenté au Musée d’art moderne de Rio de Janeiro en 1960, Palatnik s’est imposé dans cette nouvelle voie artistique.

Remarqué à la Biennale de Venise (1964) pour sa « machine à peindre », Abraham Palatnik est invité à exposer en Europe, aux Etats-Unis et en Israël ; il est l’un des artistes de l’exposition collective sur l’art cinétique Mouvement 2 à la Galerie Denise René dans une présentation de Jean Cassou. Une exposition itinérante présentée aussi au Musée d’art moderne de Tel-Aviv.

En 1966, la Kunst-Licht-Kunst, exposition d’art cinétique au Musée d'Art de la ville d'Eindhoven (Allemagne), sélectionne des œuvres d’Abraham Palatnik. Dans le catalogue de l’exposition, Frank Popper évoque les « mobiles lumineux » de Palatnik en soulignant le caractère poétique de ses recherches.

Parallèlement à ses « appareils », cet artiste brésilien primé effectue des « recherches sur de nouveaux supports et matériaux, tant dans le domaine de ce qu'on pourrait appeler la peinture de caractère abstrait et géométrique, que dans celui du design de meubles ». Des œuvres exposées notamment dans les expositions du Groupe Frente au Musée d’art moderne de Rio de Janeiro (1955).

De plus, après six mois de recherches, Abraham Palatnik invente en 1952 une machine coupant la dure coque de la noix du palmier babassou sans altérer la saveur de l’amande qu’elle contient. Ce qui permet d’éviter une huile rendue amère par la violence des coups portés sur cette coque d’une noix essentielle à l’activité agricole du Nord-est brésilien. Cet inventeur conçoit dans la firme de son père une solution « économique et moins polluante pour l'emballage d'une poudre destinée aux plombages dentaires ».

Cet artiste s’intéresse aussi aux « possibilités esthétiques des champs magnétiques » invitant le spectateur à participer de manière ludique.

En 1964, il « crée les premiers " objets cinétiques ", qui sont constitués de tiges ou de fils métalliques comportant à leurs extrémités des plaques et des disques de bois de couleurs variées, actionnés lentement et silencieusement par des moteurs ou des électroaimants ». Un art dont les précurseurs se nomment Gabo et Calder.

Ondes de couleurs
Abraham Palatnik évolue en créant aussi des « séries de progressions ou reliefs progressifs, qui sont chacune identifiées par un matériau spécifique » : le bois dans les années 1950, le carton, le polyester dans les années 1970, les cordes sur toiles dans les années 1980, et le mélange de plâtre et de colle dans les années 1990. La galerie Denise René présente ses Jacaranda, « réalisés à partir de chutes de marqueterie de bois, ses « reliefs progressifs » en carton, ou la série des W, peintures les plus récentes de lʼartiste. Son œuvre interpelle sans cesse les sens à travers des couleurs ondulatoires, des lamelles de matériaux superposés et des axes verticaux dynamiques qui créent des effets cinétiques ».

« Pour inventer quelque chose, il faut posséder un comportement anticonformiste. Je pense que les industries devraient inviter des plasticiens, parce qu'ils possèdent un potentiel perceptif capable de résoudre d'innombrables problèmes… Je continue à parier sur l'intuition, bien que mon travail exige toujours des calculs mathématiques », a déclaré Abraham Palatnik à Wilson Coutinho (Jornal do Brasil, 5 décembre 1981).


Marjolaine Beuzard, « Abraham Palatnik. Une discipline du chaos ». Galerie Denise René, 2012.

Jusqu’au 2 juin 2012
Tél. : 01 42 22 77 57
Du mardi au samedi de 10 h à 13 h et de 14 h à 19 h

 
Visuels : © Galerie Denise René
Affiche
W-310
2009
25,5 x 49,4

Carton
1970
66 x 47,5 cm rose gris

Jocaranda
1972
31,7 x 27,3 cm

W-29 bleu
2004
82,5 x 96 cm


Les citations sans mention sont de Frederico Morais, traduites du portugais par Catherine Tresgots. Texte publié en portugais dans Abraham Palatnik : Retrospectiva, exposition organisé en 1999 au ITAU Cultural, Sao Paulo, Brésil. pp. 9-19.

 

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