Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t'égarer ! » (Nahman de Bratslav)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

lundi 7 mars 2022

David Lean (1908-1991)

David Lean (1908-1991) est un réalisateur, producteur, scénariste et monteur britannique, auteur de chefs d'œuvre dans des genres différents :  Oliver Twist, Brève Rencontre, Le Pont de la rivière Kwaï, Lawrence d'Arabie, Le Docteur Jivago, La Fille de Ryan, La Route des Indes. Arte diffusera le 7 mars 2022 à 13 h 35 « Les amants passionnés » (Die große Leidenschaft) de David Lean. 


David Lean (1908-1991) est né dans une famille de bourgeois quakers.

En 1927, ce cinéphile débute aux Studios Gaumont comme préparateur bénévole du thé. Il devient clapman, troisième assistant-réalisateur, contribue en 1930 au montage des films d'actualités alors diffusés au cinéma pour Gaumont et Movietone. De 1935 à 1942, il est monteur pour Escape Me Never de Paul Czinner, Pygmalion (1938) d'Anthony Asquith et Leslie Howard et 49e Parallèle (1941) de Michael Powell. Cette fonction lui permet d'acquérir et de développer le sens du rythme précieux pour un futur réalisateur. 

En 1942, David Lean co-réalise avec son scénariste Noël Coward Ceux qui servent en mer.  Du dramaturge, il adapte trois pièces : Heureux Mortels en 1944, L'Esprit s'amuse et Brève Rencontre en 1945. Brève Rencontre marque un renouveau du cinéma britannique d'après-guerre et connaît un succès mondial. Lean adapte des œuvres de Charles Dickens en signant Les Grandes Espérances (1946) et Oliver Twist (1948). Suivent Le Mur du son (The Sound Barrier, 1952), drame dans l'univers aéronautique, et Chaussure à son pied (Hobson's Choice, 1954) que David Lean produit, adaptation drolatique du Roi Lear dans le Manchester victorien.

Dès 1955, il réalise des films spectaculaires, sur un fond historique, avec une distribution prestigieuse, au succès mondial et souvent oscarisés : Le Pont de la rivière Kwaï (The Bridge on the River Kwai, 1957), Lawrence d'Arabie, Le Docteur Jivago (Doctor Zhivago, 1965). La musique des deux derniers films est écrite par Maurice Jarre.

En 1970, La Fille de Ryan (Ryan's Daughter) est mal reçu par la critique, désorientée par la sentimentalité et le romantisme du film. David Lean est profondément blessé par la critique cinématographique. A une journaliste critique particulièrement méchante, David Lean dit avec ironie : "Vous me laisserez quand même tourner en 16 mm". Mais cette journaliste réplique vivement : "Non".

Il travaille sur des projets cinématographiques... qui seront confiés à d'autres réalisateurs : Gandhi (Richard Attenborough, 1982), Le Bounty (Roger Donaldson, 1984), Out of Africa (Sydney Pollack, 1985).  Comme il l'expliquait qu'il était difficile quand on a pris goût aux tournages dans des natures grandioses de tourner dans la petite cuisine d'un appartement d'une HLM d'une banlieue triste. 

En 1984, La Route des Indes (A Passage to India), adapté d'E. M. Forster, marque son grand retour au cinéma. David Lean est anobli par la reine Elisabeth II avec le titre de Knight Bachelor.

Il décède en 1991 alors qu'il adaptait Nostromo de Joseph Conrad.

« Les grandes espérances »
En 1945, David Lean réalise « Les grandes espérances » (Geheimnisvolle Erbschaft ; Great Expectations).

« L’ascension sociale d’un jeune orphelin pauvre et sa conquête de l’amour.. Par David Lean, l’une des plus belles adaptations portées à l’écran du roman de Charles Dickens. »

« Orphelin, Phillip "Pip" Pirrip, a été recueilli par sa sœur aînée et son beau-frère qui l’élèvent à la dure. Alors qu’il se rend au cimetière sur la tombe de leurs parents, il rencontre Abel Magwitch, un prisonnier évadé pour lequel il accepte de voler de la nourriture. Plus tard, il est invité dans son étrange demeure par l’excentrique et fortunée Miss Havisham. Pip tombe éperdument amoureux d’Estella, la jeune protégée de la vieille dame… »

« L’une des plus belles adaptations de Dickens sur grand écran ! Très fidèle à l’esprit de la littérature romantique anglaise, "Les grandes espérances" est une totale réussite que l’on n’oublie pas de sitôt, notamment pour son atmosphère poétique. Réalisé par David Lean ("Lawrence d’Arabie", "La fille de Ryan"…), un classique magnifique du cinéma britannique dont on sort ému et heureux. »

Meilleures image (Guy Green) et direction artistique (John Bryan et Wilfred Shingleton), Oscars 1948


« Oliver Twist »
« Oliver Twist » est un film britannique réalisé par David Lean (1948). 

« Une adaptation magistrale, fidèle à la noirceur et à la verve du roman de Dickens (1838), avec Robert Newton et Alec Guinness en vedettes d’une galerie de trognes inoubliables », dont le personnage controversé du Juif Fagin affublé de stéréotypes antisémites, dont le nez crochu.

« Dans l’Angleterre victorienne, il ne fait pas bon être orphelin et pauvre. À 9 ans, Oliver Twist, élevé dans un hospice pour enfants, est mis en apprentissage chez un fabricant de cercueils qui le maltraite. Il s’enfuit à Londres, où il rencontre des petits voleurs exploités par deux truands, Bill Sikes et le vieux Fagin. Enrôlé dans leur bande, le jeune garçon est arrêté pour un larcin qu’il n’a pas commis. Sa victime supposée, le bienveillant Mr. Brownlow, veut prendre Oliver sous sa protection. Mais Fagin et Bill en profitent pour le cambrioler… »

Oliver Twist « constitue la seconde adaptation de Dickens réalisée par David Lean après Les grandes espérances (Great Expectations), œuvre tout aussi émouvante ». Dans les deux films, le réalisateur David Lean recourt à quasiment la même équipe.

« Le cinéaste britannique restitue avec un constant souci du détail l’univers du romancier : noyés dans la brume, les sordides bas-fonds londoniens revêtent un aspect fantastique ». 

« Comme chez Dickens, la dénonciation de l'innocence maltraitée, ancrée dans la noirceur et le mélodrame, est tempérée par la finesse et la diversité de personnages aux trognes inoubliables et à la verve féroce ». 

« Si le petit interprète d’Oliver est irréprochable, la réussite du film repose d’abord sur les prestations subtiles de Robert Newton et surtout d’Alec Guinness ».

Même si l’adaptation du roman de Charles Dickens est fidèle, le film a éludé plusieurs faits : Fagin condamné à mort, recevant en prison la visite d’Oliver Twist… Le mot "juif" n'est pas prononcé dans le film.

Le film figure sur la liste du BFI des 50 films à voir avant d’avoir 14 ans constituée par le British Film Institute en 2005.


Moses Fagin est un Juif âgé, chef d'une bande d'enfants à qui il apprend à devenir pickpockets à Londres.

Dickens "décrit ainsi Fagin lors de sa première apparition dans les pages d'Oliver Twist, qu'il écrivit en 1838 : "Un très vieux juif ratatiné, dont le visage répugnant à l'aspect dépravé était couvert par quantité de touffes de poils roux." En 1864, le romancier devait faire amende honorable en prenant à rebours les stéréotypes antisémites pour élaborer le personnage de Riah dans l'ultime roman qu'il devait terminer, L'Ami commun".

Dans le film, Alec Guinness incarnait Fagin en s'affublant d'un faux nez mince, effilé, crochu. L'acteur et le réalisateur souhaitaient que le personnage filmé ressemblât au Fagin dessiné par George Cruikshank (1792-1878), illustrateur de livres et caricaturiste britannique, dans la première édition d'Oliver Twist (1838).

En 1949, des manifestants allemands ont protesté devant la salle de cinéma berlinoise qui projetait le film. Ils arguaient du caractère problématique de ce Fagin peu après la Shoah.

Aux Etats-Unis, l'Anti-Defamation League de l'organisation juive américaine B'nai B'rith et le New York Board of Rabbis ont souligné les attributs antisémites attachés à Fagin.

En 1951, United Artists a distribué Oliver Twist aux États-Unis, dans une version réduite de douze minutes, et ce, pour réduire l'image antisémite du personnage Fagin. Le film est bien accueilli par la critique.

Le film est interdit en Israël pour antisémitisme, et en Egypte pour avoir donné une image trop... sympathique de Fagin.

En 1970, durant un hommage à David Lean au Museum of Modern Art de New York, c'est la version originale, sans coupure, qui a été projetée. Et est distribuée en DVD.

"Dans Oliver Twist, le héros qui donne son titre au livre le plus connu de Charles Dickens, est recueilli par un certain Fagin, juif de son état. Ce dernier, présenté par Dickens comme le stéréotype du Juif exploiteur et avare, ne fait que passer dans le roman".

Dans Fagin le Juif, le dessinateur juif américain, un des créateurs du roman graphique, Will Eisner (1917-2005) "imagine et décrit son histoire, faite de misère, de racisme et de désillusion". Gêné par l'antisémitisme véhiculé par l'oeuvre romanesque, il souhaite ainsi contrecarrer le stéréotype antisémite véhiculé par ce roman de la littérature victorienne.

« Les amants passionnés »
Arte diffusera le 7 mars 2022 à 13 h 35 « Les amants passionnés » (Die große Leidenschaft ; The Passionate Friends) de David Lean.

« Épouse d'un riche banquier, Mary recroise par hasard son amour de jeunesse, neuf ans après leur dernière rencontre... Avec Ann Todd, Claude Rains et Trevor Howard, un mélodrame sublime en noir et blanc, une traversée du temps et des sentiments signée David Lean. »

"Qu’aurais-je fait si j’avais su qu’il se trouvait à quelques pas ?" En vacances au bord d’un lac suisse où doit la rejoindre son mari, Howard, Mary pense à Steven, son amour de jeunesse. Près d’une décennie plus tôt, à la veille du jour de l’an 1939, tous deux s’étaient déjà croisés fortuitement et étaient retombés dans les bras l’un de l’autre. Mais alors qu’elle s’apprêtait à s’enfuir avec son amant, Howard avait convaincu sa femme de ne pas briser leur mariage. Au matin, sur la terrasse ensoleillée de l’hôtel, Mary observe les clients et croise le regard de Steven… »

« Quatre ans après le magnifique Brève rencontre (1945), David Lean ciselait un nouveau mélodrame en noir et blanc autour d’un amour impossible. Mais alors que le premier convoquait une éphémère et indélébile liaison, le second, adapté d’un roman de H. G. Wells, s’étire dans le temps, le présent se superposant, dans une succession de flash-back ouatés d’un raffinement infini, au souvenir de retrouvailles avortées et à celui, plus lointain, de l’aurore d’une passion condamnée. Car Mary, déterminée à n’"appartenir qu’à [elle]-même" – en réalité apeurée –, a fait le choix d’épouser un influent banquier qui lui apporte affection et sécurité ». 

« D’un lyrisme éblouissant, ce récit porté par un émouvant trio (Ann Todd, Claude Rains et Trevor Howard, déjà remarquable dans Brève rencontre), et relevé de touches de suspense, illustre une fois encore la sensibilité de son réalisateur, maître dans l’art de capter les nuances des sentiments, entre douleur du renoncement, amour blessé et regrets apaisés. »
 

« Lawrence d’Arabie  »
Arte diffusa le 16 février 2020 « Lawrence d’Arabie » (Lawrence von Arabien) de David Lean (1962) avec une pléiade d'excellents comédiens très bien doublés et "dans sa version longue supervisée par le cinéaste lui-même en 1989". Un film distingué par sept Oscar, dont celui du Meilleur film (Sam Spiegel) et meilleur réalisateur. En 1991, "Lawrence of Arabia" a été choisi pour être préservé par le  US Library of Congress National Film Registry pour être  "significatif culturellement, historiquement, ou esthétiquement". Dans les années 1930, le producteur Alexandre Korda avait envisagé un film biographique sur Thomas Edward Lawrence. C'est finalement Sam Spiegel qui produit avec Columbia Pictures le film de David Lean.

« Durant la Première Guerre mondiale, l'officier britannique Lawrence conseille aux Arabes du prince Fayçal de se révolter contre les Turcs de l'Empire ottoman et de fonder une nation arabe indépendante moderne... Peter O’Toole, Omar Sharif, Alec Guinness et Anthony Quinn : une distribution prestigieuse a rendez-vous dans le désert pour le chef-d’oeuvre épique de David Lean » sur une musique de Maurice Jarre (Oscar de la meilleure musique).  

« De 1916 à 1918, durant la Première Guerre mondiale, le Moyen-Orient voit s’opposer Anglais et Turcs, alliés des Allemands. Dans le même temps, les chefs des tribus arabes préparent un soulèvement contre l’occupant ottoman et rêvent de créer un royaume indépendant. L’officier britannique Lawrence est envoyé par son état-major chez les Bédouins d’Arabie pour juger de la situation. Mais il outrepasse sa mission : il entreprend d’unir les différentes tribus et prend leur tête pour attaquer l’armée turque...  »

Durant la Première Guerre mondiale, à l'été 1915, Sharif Hussein ibn Ali de la famille des Hachémites, sharif, un potentat de La Mecque, propose à la Grande-Bretagne de soulever les Arabes de l'Empire ottoman contre cet allié de l'empire allemand. Déclenchée en juin 1916, soutenue par les Britanniques et dans une moindre mesure la France, la "grande révolte arabe" ne parvient guère à entamer la loyauté des sujets Arabes à l'égard de l'empire ottoman. Même si des dirigeants Arabes souhaitaient substituer un califat Arabe à celui ottoman. La situation des dhimmis serait restée identique.

Le film montre parfaitement les divisions et inimitiés profondes entre Arabes, leurs razzias, leur vision tribale de la société.

« L’action de Lawrence d’Arabie s’inspire du récit autobiographique de Thomas Edward Lawrence, Les sept piliers de la sagesse, épopée poétique du soulèvement du peuple arabe ». 

« Historien et archéologue diplômé d’Oxford, Lawrence était un fin connaisseur du monde arabe, qu’il avait visité et dont il avait appris la langue avant la guerre ».

 « Ses exploits guerriers aux côtés des Bédouins l’élevèrent au rang de mythe ». 

« Lawrence est tiraillé entre des aspirations contradictoires : sa mégalomanie et son désir d’être un homme ordinaire, son attirance pour le monde des nomades et sa vie d’officier britannique. Lawrence d’Arabie est aussi une méditation sur l’identité, un périple métaphysique dans le cadre grandiose du désert ». 

« Yeux bleus hallucinés, Peter O’Toole, dans son premier grand rôle, incarne magistralement cet homme que le désert, dans sa démesure, sa beauté et sa cruauté, rend ivre et presque fou ». 

« Il est entouré d’une pléiade de stars, parmi lesquelles Anthony Quinn, Alec Guinness, et Omar Sharif dans sa première superproduction internationale ».

"A partir du Pont de la rivière Kwaï en 1957 le cinéaste anglais David Lean dont l’œuvre alternait adaptations littéraires et chroniques de la société et des mœurs britanniques se tourne vers le monumentalisme cinématographique. Ses films deviennent des superproductions ambitieuses, voire hypertrophiées, mettant en scène des sujets historiques avec une pléiade de vedettes internationales, caractérisées par un perfectionnisme et une maîtrise maniaque du moindre détail assez exceptionnels. C’est l’heure de la consécration pour David Lean, mais aussi de l’enfermement dans des productions de plus en plus lourdes et coûteuses, et du risque de l’académisme illustratif. Cependant, Lean conserve le goût du risque et il n’a pas peur des sujets à polémique, en rapport direct avec l’histoire du XXème siècle », a analysé Olivier Père.

Et de poursuivre : « Lean, loin d’être un cinéaste révolutionnaire, critique pourtant la tradition militaire et l’empire colonial anglais dans ses deux films les plus célèbres, deux grandes réussites qui sont aussi le portrait de deux grands obsessionnels, à la limite de la pathologie, Le Pont de la rivière Kwaï et surtout Lawrence d’Arabie. Ce dernier film s’inspire librement des Sept Piliers de la sagesse, vaste récit autobiographique publié en 1926 dans lequel T. E. Lawrence raconte ses aventures. Le film de Lean en retrace les épisodes majeurs, en prenant une certaine distance avec Lawrence. En 1916, le jeune officier britannique T. E. Lawrence est chargé d’enquêter sur les révoltes des Bédouins contre l’occupant turc. Celui qu’on appellera plus tard « Lawrence d’Arabie » se range alors du côté des insurgés et, dans les dunes éternelles du désert, organise une guérilla. Il mène la libération de Damas et devient l’un des principaux artisans de l’unité arabe. Personnage brillant mais controversé, il va mener des batailles aux côtés de ses alliés et changer la face d’un empire. Ce chef-d’œuvre dresse le portrait d’un personnage ambigu à tous points de vue – militaire, politique, sexuel – loin des héros de films d’aventures classiques. Lawrence est un libérateur mais c’est aussi un corrupteur qui va semer la mort et la discorde autour de lui, achevant sa carrière militaire dans un bain de sang inutile qui le montre définitivement souillé par l’ivresse et l’obscénité de la guerre. Consacrer une superproduction à un personnage trouble et peu sympathique sans rien dissimuler de ses faiblesses, de son masochisme et de son exhibitionnisme n’est pas la moindre des audaces de Lawrence d’Arabie, épopée de l’échec, histoire d’un Anglais phobique obsédé par la pureté qui aimait le désert « parce que c’est propre  ».

Et de conclure : « Lawrence d’Arabie ouvre littéralement une brèche moderniste dans la filmographie de Lean, avec des audaces qui le distingue des films précédents du réalisateur mais aussi des fresques épiques à gros budget des années 50 et 60. La longueur inhabituelle de certaines scènes, le sublime raccord entre un gros plan d’allumette qu’on éteint et un lever de soleil dans le désert, des éclairs sidérants de violence et de folie annoncent les visions de Stanley Kubrick (2001: l’odyssée de l’espace) et Sergio Leone (Il était une fois dans l’ouest), autres maîtres en spectacles démesurés où la grande Histoire croise des espaces purement mentaux et des psychés déréglées  ».

« David Lean nous offre un film d’aventure et une fresque historique à grand spectacle, sans pour autant négliger l’analyse de la psychologie complexe de son héros ». Un film au succès critique et commercial.

T. E. Lawrence a grandi dans une famille chrétienne pieuse ; il n'a jamais remis en question les liens historiques et bibliques des Juifs avec Eretz Israël (Terre d'Israël). Le 28 novembre 1918, un an après la Déclaration Balfour, Lawrence a écrit au journal britannique "The Jewish Guardian," cité par Martin Gilbert dans "Churchill and the Jews" que “parlant complètement comme un non-Juif, je regarde les Juifs comme les importateurs naturels du levain occidental si nécessaire pour les pays du Proche-Orient”. "Sa relation au mouvement sioniste a été très positive, bien qu'il ait été fortement pro-Arabe et il a été par erreur représenté comme antisioniste", a écrit le dirigeant sioniste et premier Président d'Israël Chaïm Weizmann dans son autobiographie "Trial and Error." Lawrence avait interprété un meeting entre Weizmann et le Prince Faisal, au cours duquel Weizmann a dit à l'émir Arabe qu'un futur Etat juif n’empiéterait pas sur les "droits de propriété de la paysannerie Arabe.” Divers auteurs, dont Martin Gilbert dans "Lawrence of Judea" décrivent Lawrence comme arabophile et sioniste.


A noter qu'à cette époque, Gertrude Bell (1868-1926), l'une des exploratrices les plus influentes du début du XXe siècle. Alpiniste, analyste politique, archéologue, photographe, fonctionnaire, femme de lettres, aventurière, espionne britannique, elle a contribué à façonner, avec des répercussions parfois funestes, le Moyen-Orient d'aujourd'hui » en soutenant la Révolte arabe durant la Première Guerre mondiale et la dynastie Hachémite dans les actuels Iraq et Jordanie. Elle était opposée à la déclaration Balfour mais louait les Juifs irakiens.

« Le docteur Jivago »
En 1965, David Lean réalise « Le docteur Jivago » (Doktor Schiwago). « Une passion tumultueuse unit Youri et Lara dans le fracas de la révolution russe... Adaptée du roman de Boris Pasternak, cette magnifique épopée sentimentale a longtemps été interdite en URSS car jugée comme trop "romantique". Un chef-d'œuvre de David Lean, avec Omar Sharif, Julie Christie, Geraldine Chaplin, Alec Guinness et Rod Steiger. »

« Après des années de recherches infructueuses, le général Yevgraf croit avoir enfin retrouvé la fille de son demi-frère, disparue alors qu'elle n'était encore qu'une enfant. Il la convoque dans son bureau pour l’interroger sur ses souvenirs. Comme elle semble avoir tout oublié, il lui raconte l’histoire de ses parents… Au début du XXe siècle, la colère gronde dans les grandes villes de l'Empire russe et le drapeau rouge fait irruption dans les rues de Moscou. Brillant étudiant en médecine et féru de poésie, Youri Jivago est plutôt de ceux qui dansent dans les soirées mondaines. Un peu moins argentée, la blonde Lara vit sous la coupe de Komarovsky, l’amant de sa mère, couturière. Avant que la population n'ose braver le pouvoir tsariste, Youri et Lara se croisent furtivement à la faveur d'un événement tragique. Mais leurs destins semblent tout tracés. La brune Tonya, auprès de qui Youri, jeune orphelin, a été élevé, lui est promise. Lara, quant à elle, fréquente Pacha Strelnikov, un jeune révolutionnaire. Bientôt, la Première Guerre mondiale éclate… »

« Adaptée du roman du Russe Boris Pasternak, Prix Nobel de littérature en 1958, cette magnifique épopée sentimentale, qui conjugue amour et révolution, a été interdite de diffusion en URSS jusqu’en 1994. Le pouvoir soviétique jugeait sans doute que, à contre-courant des slogans communistes, ses personnages exaltaient des valeurs romantiques à une époque où, selon les mots du redoutable Strelnikov, "la vie personnelle est morte". Récompensé par cinq Oscars, dont celui de la musique, décerné au compositeur Maurice Jarre, le film de David Lean emporte ses personnages dans les tourbillons de la grande histoire, de Moscou aux étendues glacées du lointain Oural. L'ardente passion qui unit Youri et Lara resplendit sous les coups de boutoir du destin. Comme si l’amour, a fortiori lorsqu'il est contrarié, était, aussi, une façon de résister au pire. »

Meilleurs adaptation, image, musique, costumes et décors, Oscars 1966 – Meilleurs film dramatique, réalisateur, acteur (Omar Sharif), scénario et musique, Golden Globes 1966

« Le dossier "Docteur Jivago » – « Je vous invite à mon exécution » est un documentaire de Nino Kirtadze. « De la clandestinité au Nobel de littérature en 1958, la folle histoire du Docteur Jivago, le roman avec lequel Boris Pasternak défia les autorités soviétiques et mit sa vie en danger. »

« J'ai commis le plus grand crime qu'un écrivain russe puisse commettre. Publier un ouvrage à l'étranger avant qu'il ne le soit en URSS est un délit. Je ne sais encore quelles mesures seront prises contre moi, mais il est certain qu'ils me le feront payer cher". Lorsqu'en 1956 il finit de rédiger Le docteur Jivago, l'histoire d'un intellectuel en quête de vérité, "une réincarnation de moi-même", selon lui, Boris Pasternak sait qu'il ne reculera pas. Il n'a pas "écrit ce roman pour le tenir caché". Quelques mois plus tard, il donne le manuscrit, en mains propres, à un agent littéraire italien qui le fait sortir clandestinement, pour un éditeur milanais. Débute alors une invraisemblable odyssée pour ce livre écrit, selon le Kremlin, par une "brebis galeuse, qui crache au visage du peuple ».

« Le futur éditeur doit déjouer les pressions exercées par les partis communistes italien et russe, et reçoit même des faux télex de Pasternak annonçant son renoncement. Voyant l'occasion d'user de la littérature comme d'une arme idéologique, la CIA entre en jeu et fabrique des éditions de poche destinées à circuler sous le manteau en Russie. De son côté, Pasternak assure ses arrières et fait "sortir" cinq autres exemplaires, à destination entre autres de Gallimard. Le livre sera publié en 1957, vaudra le Nobel de littérature en 1958 à son auteur, qui décédera subitement en 1960 dans son lit, de "mort non naturelle", selon sa famille. Une histoire symptomatique du XXe siècle, racontée avec élégance (et l'aide d'acteurs de l'époque et de la famille de Pasternak) par la Géorgienne Nino Kirtadze, dont le grand-père cachait un exemplaire du Docteur Jivago… derrière son frigo. »



« Les grandes espérances » de David Lean
Royaume-Uni, 1946, 114 min
Auteur : Charles Dickens
Scénario : David Lean, Ronald Neame, Anthony Havelock-Allan, Kay Walsh, Cecil McGivern
Production : Cineguild, The Rank Organisation
Producteur : Ronald Neame
Image : Guy Green
Montage : Jack Harris
Musique : Walter Goehr
Avec Anthony Wager (Pip jeune), Valerie Hobson (Estella), John Mills (Pip Pirrip), Jean Simmons (Estella jeune), Bernard Miles (Joe Gargery), Finlay Currie (Abel Magwitch), Martita Hunt (Miss Havisham), Alec Guinness (Herbert Pocket), Francis L. Sullivan (M. Jaggers), Freda Jackson (Mme Joe Gargery)
Sur Arte le 22 décembre 2022 à 14 h 55
Du 22/12/2021 au 20/01/2022

« Oliver Twist » par David Lean
Royaume-Uni, 1948, 116 minutes
Scénario : David Lean
Stanley Haynes
Production : Cineguild, Independent Producers
Producteur/-trice : Ronald Neame, Anthony Havelock-Allan
Image : Guy Green
Montage : Jack Harris
Musique : Arnold Bax
Avec Robert Newton (Bill Sikes), Alec Guinness (Fagin), Kay Walsh (Nancy), Francis L. Sullivan (Mr. Bumble), John Howard Davies (Oliver Twist), Henry Stephenson (Mr. Brownlow), Mary Clare (Mrs. Corney), Anthony Newley (Artful Dodger), Josephine Stuart (Mère d'Oliver), Ralph Truman (Monks), Kathleen Harrison (Mme Sowerberry), Gibb McLaughlin (Mr. Sowerberry), Amy Veness (Mme Bedwin), Diana Dors (Charlotte), Frederick Lloyd (Dr. Grimwig), Maurice Denham (Commissaire), W.G. Fay (Libraire), Michael Dear (Noah Claypole), Henry Edwards (Policier), Hattie Jacques (Chanteuse), Michael Ripper (Barney)
Auteur : Charles Dickens
Sur Arte les 27 décembre 2018 à 13 h 35 et 30 décembre 2018 à 10 h 05
Version française
Visuels :
Mr Bumble (Francis L.Sullivan) Leads Oliver (John Howard Davies) Through The Workhouse
Bill Sikes (Robert Newton) Has A Drink With Nancy (Kay Walsh) As Fagin (Alec Guinness) Talks With Him.
Oliver Twist (John Howard Davies) Asks The Workhouse Master (Kenneth Downey ) For More.
Credit : Guy Green
Oliver Twist (John Howard Davies) Tries Out His Pickpocketing Techniques On Fagin (Alec Guinness).

« Les amants passionnés » de David Lean
Royaume-Uni, 1949, 1 h 27
Auteur : H.G. Wells
Scénario : Eric Ambler, Stanley Haynes, David Lean
Production : Cineguild
Producteur : Ronald Neame
Image : Guy Green
Montage : Geoffrey Foot
Musique : Richard Addinsell
Avec Betty Ann Davies (Miss Joan Layton), Ann Todd (Mary Justin), Trevor Howard (Steven Stratton), Claude Rains (Howard Justin), Isabel Dean (Pat Stratton)
Sur Arte les 7 mars 2022 à 13 h 35 et 25 mars 2022 à 13 h 35
Sur arte.tv du 07/03/2022 au 05/04/2022

« Lawrence d’Arabie  » de David Lean
Royaume-Uni, 1962
Scénario : Robert Bolt, Michael Wilson
Production : Horizon Pictures
Producteur/-trice : Sam Spiegel, David Lean, Robert A. Harris
Image : Freddie Young
Montage : Anne V. Coates
Musique : Maurice Jarre
Avec Peter O'Toole, Alec Guinness, Anthony Quinn, Jack Hawkins, Omar Sharif, José Ferrer, Anthony Quayle, Claude Rains, Arthur Kennedy, Donald Wolfit, I.S. Johar, Gamil Ratib, Michel Ray, John Dimech, Zia Mohyeddin, Howard Marion-Crawford, Jack Gwillim, Hugh Miller
Auteur : T.E. Lawrence
Son : Richard L. Anderson (1989 Rekonstruktion und Restauration)
Sur Arte le 16 février 2020 à 20 h 55
Visuels :
Peter O' Toole (T.E. Lawrence)
Anthony Quinn (Auda abu Tayi) et Peter O' Toole (T.E. Lawrence)
Peter O' Toole (T.E. Lawrence)
Peter O' Toole (T.E. Lawrence) et José Ferrer (Turkish Bey)
Peter O' Toole (T.E. Lawrence)
© 1988 Columbia Pictures

« Le docteur Jivago » de David Lean
Etats-Unis, 1965, 3 h 05 mn
Auteur : Boris Pasternak
Scénario : Robert Bolt
Production : MGM, Carlo Ponti Production
Producteur : Carlo Ponti
Image : Freddie Young
Montage : Norman Savage
Musique : Maurice Jarre
Costumes : Phyllis Dalton
Directeur artistique : John Box, Terence Marsh, Dario Simoni
Avec Omar Sharif (Dr. Youri Jivago), Geraldine Chaplin (Tonya Gromeko), Julie Christie (Lara), Tom Courtenay (Pavel), Alec Guinness (Yevgraf), Siobhan McKenna (Anna Gromeko), Ralph Richardson (Alexandre Gromeko), Klaus Kinski (Kostoyed), Rod Steiger (Komarovsky)
Sur Arte le 26 décembre 2021 à 13 h 55

France, 2019, 57mn
Dans la collection "Les grands romans du scandale"
Avec la voix de Frédéric Pierrot
Coproduction : ARTE France, Zadig Productions, Pumpernickel Films

Les citations sur le film sont d'Arte. Cet article a été publié le 26 décembre 2018.

vendredi 4 mars 2022

« Diamant noir » d’Arthur Harari

Né en 1981 à Paris, Arthur Harari est un réalisateur - 
Onoda, 10 000 nuits dans la jungle -, scénariste césarisé en 2022 - Anatomie d'une chute de Justine Triet - et acteur français. Arte diffusera le 9 mars 2022 à 20 h 55 « Diamant noir » (Schwarzer Diamant) d’Arthur Harari avec Niels Schneider, August Diehl, Hans-Peter Cloos, Abdel Hafed Benotman.

Arthur Harari est né en 1981 à Paris, dans une famille d'artistes : son grand-père, l'acteur Clément Harari (1918-2009), était né au Caire (Egypte).

Il débute comme réalisateur par trois courts métrages - Main sur la gueule, Peine perdue - et un moyen métrage, puis aborde les longs métrages : Diamant noir (2014), puis Onoda, 10 000 nuits dans la jungle (2021), présenté au Festival de Cannes 2021 dans le cadre d'Un certain regard. 

E
n février 2022, Arthur Harari est distingué par le César du Meilleur scénario original avec Vincent Poymiro pour son deuxième film. Il a déclaré : « Ce qu'il manque au milieu ici représenté ce soir, c'est peut-être le courage. Ce courage qui fait faire des choses un peu convenues, autre que du consommable ou du contenu ». Aux décideurs, il a demandé « de prendre leur responsabilité et de soutenir le cinéma dans « un combat déloyal » contre les plateformes. « Je crois que c'est une illusion de croire que le cinéma pourra exister sur les plateformes ou quoi que ce soit de réellement noble. C'est ma conviction. On ne va pas au supermarché pour avoir une émotion... Essayez de vous différencier des plateformes, faites des choix qu'elles ne font pas, faites exister ce qu'elles font disparaitre. »

« Diamant noir »
Arte diffusera le 9 mars 2022 à 20 h 55 « Diamant noir » (Schwarzer Diamant) d’Arthur Harari. 

« Un jeune Parisien assoiffé de vengeance intègre la joaillerie de sa famille juive à Anvers dans le seul but d’y commettre un casse... Dans le mystérieux et ultrasécurisé quartier des diamantaires, un thriller finement ciselé par Arthur Harari ("Onoda − 10 000 nuits dans la jungle"). Avec Niels Schneider, César du meilleur espoir masculin en 2017.

« À Paris, Pier, la vingtaine, survit, entre petits boulots et cambriolages. Lorsqu'il apprend la mort de son père, qu’il n’avait pas revu depuis ses 15 ans, il n'a qu'une idée en tête : se venger de sa riche famille paternelle, des diamantaires juifs anversois qui ont déshérité le défunt. Au lendemain des obsèques, sur l'invitation de son cousin Gabi, Pier intègre la joaillerie et fait mine de s’intéresser à la taille des pierres précieuses. Car de mèche avec son père de substitution, Rachid, le jeune homme planifie un vol de diamants. Mais le jour J, rien ne se déroule comme prévu… »

« Pour son premier long métrage, Arthur Harari cisèle un thriller familial, entre désir de vengeance et parcours initiatique avec, en toile de fond, l’univers fascinant du négoce de diamants à Anvers ». 

« Dans cet étrange microcosme, le quartier secret et ultrasécurisé − ici brillamment documenté −, de Diamond Square Mile, que se partagent communautés juive et indienne, Pier, mû par sa haine du clan Ulmann qui a rejeté son père, campe un héros de tragédie antique ». 

« César du meilleur espoir masculin en 2017 pour le rôle, Niels Schneider excelle à incarner le mal-être et la duplicité de ce jeune homme fiévreux en quête de ses origines, dont le regard fuyant trahit le trouble ». 

« Autour de lui, le cinéaste décline une galerie de portraits parfaitement dessinés : l’oncle glacial Joseph (Hans Peter Cloos), dont Pier s’emploie à gagner la confiance malgré la rancune rageuse qu’il lui voue, Gabi, le cousin épileptique et bourreau de travail (August Diehl) et sa fiancée Luisa (radieuse Raphaële Godin), tous cernés par d'inquiétants jeux d’ombre et de lumière ». 

De la scène d’ouverture horrifique jusqu’au très réussi et sanglant dénouement, un film noir sous très haute tension. » 

Arte présente « Trois bonnes raisons de voir "Diamant noir ". « Un jeune Parisien assoiffé de vengeance intègre la joaillerie de sa famille juive à Anvers dans le seul but d’y commettre un casse... Dans le mystérieux et ultrasécurisé quartier des diamantaires, un thriller finement ciselé par Arthur Harari ("Onoda − 10 000 nuits dans la jungle"). Avec Niels Schneider, César du meilleur espoir masculin en 2017. »



« Comment vous est venue l’idée de faire un film dans le milieu des diamantaires ?
L’origine du projet précède le choix du milieu. Elle vient d’un producteur, Grégoire Debailly, qui avait lu un article dans Libération sur la recrudescence des braquages en Europe. Avec l’aide d’Olivier Séror, réalisateur, puis des scénaristes Vincent Poymiro et Agnès Feuvre, j’ai fait dériver la proposition en partant sur l’idée d’une variation autour du thème d’Hamlet, l’histoire d’un jeune homme qui veut venger son père en détruisant sa famille et qui, pour cela, entre dans un milieu qu’il ne connaît pas.
Nous avions pensé d’abord à la ville de La Chaux-de-Fonds en Suisse, où se fabriquent les montres de luxe, et qui offrait un décor cinématographique et social assez étonnant. Et puis, finalement, le film se passe à Anvers… et c’est avec un autre producteur, David Thion des Films Pelléas, que je l’ai fait.

Comment passe-t-on de la Suisse à la Belgique ?
En partant sur cette variation autour d’Hamlet, j’étais aussi très influencé par mon intérêt pour Pierre Goldman, militant d’extrême gauche, aventurier-guérillero puis braqueur de pharmacies dans les années 60. Mon Pier Ulmann en est un lointain cousin, ils ont en commun d’être écrasés par le mythe du père, de frayer avec des bandits en commettant des vols, et d’être juifs. Sur la base du premier synopsis, l’idée du quartier diamantaire d’Anvers, majoritairement juif, est arrivée. On s’est rendus compte que ce quartier n’avait jamais été le cadre d’un film de fiction, et j’ai eu la chance de rencontrer très tôt les bonnes personnes par le biais de deux amis, notamment la famille du plus grand tailleur de diamants vivant, Gabi Tolkowsky, sur laquelle celle des Ulmann est à moitié calquée.
L’autre moitié vient d’un jeune négociant du milieu dont le père était un ouvrier du diamant communiste, connu comme le loup blanc dans ce quartier où ça ne courait pas vraiment les rues. Le milieu et la ville ont fait le reste, c’est un cadre romanesque et cinématographique génial.

C’est donc le choix d’Anvers qui a dicté l’idée de la main coupée ?
Non, c’est un hasard complètement dingue. Mon coscénariste Vincent Poymiro se souvenait que dans sa belle-famille, un type avait perdu son bras dans la briqueterie familiale et que, suite à cet accident, il s’était mis à détester sa famille et que son fils avait hérité de sa haine. Nous cherchions quelle pouvait être la souffrance originelle du père, transmise à son fils, et nous avons eu l’idée de la mutilation de la main. Ce n’est que sur place que nous avons découvert la légende de la fondation d’Anvers. Sur les bords de l’Escaut, le géant Druoon Antigoon exigeait un droit de passage et tranchait la main des mauvais payeurs. Le soldat romain Silvius Brabo tua le géant, trancha sa main et la jeta dans le fleuve. Cette main devint l’île sur laquelle fut construit le premier château d’Antwerpen, nom qui signifierait « jeter la main » (hand werpen). Le mythe fondateur d’Anvers est donc une histoire de réparation, d’injustice réparée… Et quand on regarde la statue de Silvius Brabo sur la Grande Place d’Anvers, le visage du héros ressemble de manière troublante à celui de Niels Schneider !

Il y a un aspect documentaire dans le film…
J’y tenais beaucoup. Grâce aux « bonnes personnes » dont je vous ai parlé, j’ai pu avoir accès à l’un des ateliers de taille les plus prestigieux du monde, prendre des notes, enregistrer des témoignages.
Tout ça a nourri l’histoire de façon très naturelle. Le casse lui-même devait avoir une dimension réaliste, en prenant le parti d’une forme d’artisanat et non de la prouesse technologique. L’un des rares films de casse où j’ai trouvé cette dimension est Le solitaire de Michael Mann, qui transpire un magnifique réalisme sale. Le mélange de stylisation formelle et de réalisme brut est par ailleurs une des spécificités historiques du film noir, et pas qu’américain : c’est magistral dans La bête humaine de Renoir, qui est à mes yeux le plus grand film noir français. Je rêvais de suivre ces exemples excitants, et j’ai eu la chance de pouvoir tourner dans un des derniers (sinon le dernier) ateliers du quartier diamantaire situé en dehors du périmètre sécurisé. Nous avions un rapport direct avec les patrons du lieu, sans avoir à passer par les autorités du quartier, évidemment très tièdes vis-à-vis d’un tel tournage. Cette immersion a été précieuse pour obtenir ce réalisme concret dans lequel je souhaitais tremper le romanesque formel du film.

L’atmosphère visuelle du film est singulière, en terme de couleurs notamment. Aviez-vous des références ?
Oui. Avec le chef opérateur, mon frère Tom Harari, nous voulions que l’image du film ait quelque chose de tranché, à la fois lyrique et incarné. Nous avons vu beaucoup de films classiques américains, notamment de Vincente Minnelli (Celui par qui le scandale arrive) et d’Elia Kazan (La fièvre dans le sang). Et nous nous sommes aperçus que même chez quelqu’un que l’on adore comme John Cassavetes, dans Opening night, Love streams ou Meurtre d’un bookmaker chinois par exemple, il y a un héritage fort de ce courant formel du mélodrame américain, où les contrastes sont très marqués, les directions de lumière très affirmées et les couleurs éclatantes. A mes yeux, il n’y a aucune opposition entre une certaine inspiration réaliste et la stylisation la plus osée. Le lyrisme que l’on cherchait s’est aussi nourri d’influences plus baroques voire maniéristes, de De Palma à Sergio Leone en passant par Verhoeven et Fassbinder…
Cette recherche d’un lyrisme qui fasse pénétrer le spectateur dans un monde romanesque, elle est bien sûr aussi passée par la musique. Je voulais un thème obsédant, mais en essayant de ne pas verser dans une orchestration opératique boursouflée. J’avais une amorce de thème en tête depuis l’écriture du scénario, et je l’ai transmise (en la sifflant !) au compositeur Olivier Marguerit. Il l’a développée et a amené deux autres thèmes, et l’instrumentation qu’il a choisie, avec des choses qu’on n’entend plus si souvent comme la flûte, le violon ou la trompette, mais utilisés de manière presque dissonante, m’a enthousiasmé. Ça participe énormément à la dimension à la fois émotionnelle et mentale du film, mais aussi à son identité formelle.
Plusieurs scènes du film, où il est justement question de forme à travers la taille du diamant, semblent dessiner une métaphore sur le cinéma. La valeur de la pierre est arbitraire, c’est avec la lumière qu’elle prend vie, il faut donc « tracer un chemin à la lumière dans la pierre ». Et vous enfoncez le clou : la technique s’apprend vite, « n’importe qui peut la maîtriser. Ce qui fait la différence, c’est l’oeil. » Autrement dit le regard du metteur en scène.
Je n’en étais pas conscient au début, mais la métaphore est devenue évidente au fur à mesure de l’écriture. De même que le discours sur la beauté et l’éloge de l’asymétrie : ce n’est pas le critère standard qui fait la beauté, c’est l’endroit où il y a une déviance qui fait qu’elle est singulière, sans égale : il y a aussi une dimension liée à l’origine brute des choses, et il faut que cette origine soit perceptible, aussi élaborée que soit la forme finale. C’est presque une morale esthétique. Ça vaut pour les décors, la lumière, le son, le casting.

Puisque vous parlez du casting, il est assez étonnant pour un film français…
Je pense que c’est dû au grand melting-pot dont il résulte, non seulement en termes de nationalités,mais surtout de parcours. Pour le rôle principal, il y avait très peu d’acteurs français connus (c’est-àdire : rassurants pour les partenaires financiers !) de 25/30 ans qui me semblaient convaincants, et potentiellement crédibles dans les différents milieux sociaux du film. Niels Schneider est une idée de ma collaboratrice au casting et à la direction d’acteurs, Cynthia Arra. Il était a priori à l’opposé de ce que je cherchais, mais une amie réalisatrice, Shanti Masud, m’a montré une séquence tournée avec lui où son intensité inquiétante m’a beaucoup surpris. Et aux essais sa présence nous a littéralement tapé dans l’oeil, notamment pour une chose qui est la clef du personnage de Pier : l’enfance. Il a beaucoup travaillé là-dessus pour construire le personnage et il a vraiment opéré une mue. Il y a une violence troublante en lui, qui n’avait quasiment jamais été exploitée dans ses rôles jusqu’à présent.
Comme dit August Diehl, Niels fait partie des rares acteurs qui ont « une histoire à raconter ». August Diehl justement, l’acteur allemand qui interprète le cousin épileptique, je l’avais vu dans Inglorious Basterds de Tarantino où il a une scène jubilatoire. C’est un virtuose absolu, venu du théâtre, avec cette grande générosité de prendre autant de plaisir à jouer avec des professionnels qu’avec des amateurs instinctifs. C’est un vrai tragédien, qui va sans peur jusqu’au pathétique et au grotesque.
Jos Verbist (le tailleur de pierres) et Hilde Van Mieghem (la tante) sont quant à eux deux magnifiques acteurs flamands de théâtre et de cinéma. Hans Peter Cloos (l’oncle) est un metteur en scène allemand travaillant en France depuis 30 ans, proche de la bande de Fassbinder dans les années 70.
C’est la première fois qu’il joue un rôle de cette importance dans un film (même s’il a des apparitions récurrentes chez Otar Iosseliani). Malgré sa composition autoritaire ici, c’est l’homme le plus doux du monde et il a fourni un travail impressionnant.
Et puis, il y a Raphaële Godin. C’est Brisseau qui l’a fait connaître dans Les savates du Bon Dieu, où sa présence singulière, tranchante, était déjà marquante. Elle ne tourne presque plus, elle est agent de photographes et éditrice. Elle est « rare » dans les deux sens du terme : on la voit peu, mais quand elle est là on ne voit qu’elle. Raghunath Manet (le diamantaire indien) est un chanteur, danseur et musicien renommé de Pondichéry. Pour lui, c’était une première fois dans une fiction de cinéma, et ce qu’il apporte est précieux, une sorte de magnétisme bancal que j’adore. Guillaume Verdier (le jeune complice) est un acteur très émouvant qu’on a vu grandir au cinéma depuis l’adolescent qu’il était dans Ni d’Eve ni d’Adam de Jean-Paul Civeyrac.
Enfin, Abdel-Hafed Benotman est arrivé sur le film grâce à Abdellatif Kechiche, auquel j’avais initialement proposé le rôle et qui me l’a conseillé quand je lui ai défini le personnage de Rachid comme « doux et inquiétant ». Hafed était un homme fascinant, un écrivain dont la vie tenait du roman, avec lequel je suis devenu ami dès notre première rencontre. Je ne vous apprends rien : vous étiez et êtes toujours son éditeur. Je pense qu’il avait un potentiel énorme comme acteur de cinéma.

C’est une des rencontres les plus fortes de ma vie.
Le premier plan du film est un oeil, que vient brouiller une larme ou une goutte de sueur. Cela indique-t-il que la séquence qui suit est elle-même brouillée ?
Le premier plan est bien un oeil, mais pas celui dont vous vous souvenez ! C’est un oeil fermé, agité comme quand on rêve. Le plan de l’oeil avec la goutte est le cinquième plan du film… Mais ça ne fait que confirmer votre interprétation : la séquence est tellement brouillée que même le souvenir qu’on en a le devient ! Donc oui, absolument. Commencer par deux plans d’yeux, un fermé puis un parasité, suggère dès le début qu’il s’agit d’une histoire d’aveuglement, celle d’un homme qui ne voit pas les choses comme elles sont, mais de façon déformée. Il voit tout depuis un oeil fermé. Cette séquence pré-générique n’est ni un flash-back ni un rêve, mais comme le souvenir d’un récit qu’on lui a transmis. Et pour le spectateur, la séquence a, du moins c’était mon intention en la plaçant en ouverture, exactement le même statut que pour le personnage : un souvenir dérangeant et irréel qu’on prend ensuite pour la vérité. C’est comme quand on a vu un film il y a longtemps : on a en mémoire des choses qui n’ont pourtant jamais été là, et on est sûr d’avoir vu ces choses. On invente de nouvelles images, un autre film. L’impact du moment où on nous raconte une histoire peut être tel qu’il modifie notre perception profonde. Cette dimension de leurre constitutive du récit me passionne complètement. Dans mon film, ça concerne une famille, mais on peut voir ce mécanisme mythologique trompeur œuvrer à l’échelle d’une culture, d’une guerre, d’une patrie… C’est d’ailleurs le sujet de mon prochain film !

Que racontera-t-il ?
C’est l’histoire du dernier soldat japonais de la guerre de 39-45, Hiroo Onoda. Il a été formé à la guérilla et envoyé sur une petite île des Philippines en 1944, à 22 ans, avec pour ordre de résister au débarquement américain puis de tenir l’île jusqu’au retour en force des troupes japonaises, que ses supérieurs lui ont présenté comme certain. Il avait interdiction absolue de se rendre, de renoncer ou de se suicider. Il n’a jamais voulu croire à la reddition du Japon et a mené sa guérilla sur l’île pendant 30 ans, d’abord avec quelques hommes, trois puis deux, et enfin seul. Il n’a déposé les armes qu’en 1974.

Avez-vous voulu faire un film noir ?
Oui. Ma cinéphilie est née d’une rétrospective Warner Bros à Beaubourg, en 1990. Je crois que le premier film qu’on y a vu avec mon frère aîné est Le faucon Maltais de Huston, avec Bogart (dont j’ai appris depuis qu’il était considéré comme le premier opus du genre stricto sensu) et j’ai développé une telle passion pour le film noir que j’ai eu pendant des années une liste dans mon portefeuille de tous les films du genre que je devais voir. Je les entourais quand c’était fait ! C’est un courant qui a continué de nourrir ma cinéphilie, même si elle s’est ensuite ouverte plus largement. C’est une passion d’enfance, et le cinéma concerne d’abord et finalement l’enfance, je crois. Ce que j’aime dans le film noir, c’est l’ambiguïté. Elle touche tout : l’intrigue, l’image, le jeu, les sentiments, le sens, la morale. C’est une autre métaphore qu’offre le diamant : comment la multiplicité des facettes compose une réalité à laquelle on ne peut pas assigner une définition simple. Quand on regarde un diamant taillé de près, c’est frappant : on ne sait pas comment le regarder ! Pour une pierre censée incarner la pureté et la clarté, c’est un paradoxe étrange… Concernant le film noir, si je poussais un peu plus, je dirais que l’ambiguïté va jusqu’au genre lui-même : dans son ADN, il y a une impureté qui le rend particulièrement susceptible de mutations et de fusions. Il y a des passerelles permanentes avec le mélodrame, le film d’amour, ou encore avec le western, le film politique ou social, et même la comédie…

On peut voir dans votre film la marque de certains de ces croisements, en premier lieu avec la tragédie familiale.
Oui, c’est une tragédie familiale qui emprunte les chemins du film noir. Ce qui n’est pas particulièrement moderne en soi, vu qu’OEdipe Roi de Sophocle est un parfait film noir ! La question existentielle pour Pier c’est celle du père : il l’a peu et mal connu, mais il hérite de quelque chose de trop pesant, de trop « symbolique » pour ses seules épaules, et qui ne le laisse pas libre. Il est presque téléguidé, au premier niveau par Rachid – qui a concrètement pris la place paternelle – et à un niveau plus mental et symbolique, par son père. Veut-il ou doit-il obtenir réparation ? Il ne pourrait répondre à la question. Tout l’enjeu du film était de lui dessiner un chemin tragique mais libératoire : en croyant réparer l’offense faite à son père, il répare, dans le sang, son propre rapport maladif à la figure du père. Et cela coûte la vie à ses amis, qui ont eux-mêmes joué avec le feu. C’est une  tragédie, mais impure, dans la mesure où Pier n’est pas le jouet du destin jusqu’à la mort ou la damnation. On peut voir le destin agir dans le film, ou ne pas le voir. D’autres forces sont en jeu :  l’héritage culturel et symbolique, l’immaturité affective, l’humiliation sociale, l’envie, le désir… la libido au sens large… plein de choses potentiellement explosives !

La fin est surprenante, avec le personnage qui formule : « Je voudrais partir. »
Ce qui m’importait, c’est non seulement que le bout du parcours ne soit ni l’enfermement, ni l’affliction, mais que Pier décide enfin de quelque chose pour lui-même et par lui-même. La fin du film est dure, mais à mes yeux pas fermée ni noire. Pier portera sûrement toujours une blessure, mais il échappe au nouveau piège mensonger tendu par son oncle (et toute famille ne tend elle pas tôt ou tard un piège à ses enfants ?). Il devra affronter seul la suite de sa vie : sans pères d’aucune sorte, sans obligation de les servir. Et au passage, il a découvert le goût et la possibilité de créer de la beauté, c’est ce qu’il emporte avec lui dans ce train. Cette délivrance amère, c’est le sentiment que je voulais amener le spectateur à ressentir, avec Pier. »


« Diamant noir » d’Arthur Harari
France, 2014, 1 h 50
Scénario : Arthur Harari, Vincent Poymiro, Agnès Feuvre
Production : Les Films Pelléas, Savage Film, Frakas Productions, France 2 Cinéma, Jouror Productions, Proximus
Producteurs : David Thion, Philippe Martin
Image : Tom Harari
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Olivier Marguerit
Avec Niels Schneider (Pier Ulmann), August Diehl (Gabi Ulmann), Hans-Peter Cloos (Joseph Ulmann), Abdel Hafed Benotman (Rachid), Raphaële Godin (Luisa), Raghunath Manet (Vijay Sha Gopal), Jos Verbist (Rick De Vries), Guillaume Verdier (Kevin), Hilde Van Mieghem (Olga Ulmann), Vassili Schneider (Victor Ulmann, jeune), Jacques Gabbanella (Victor Ulmann)
Sur Arte le 9 mars 2022 à 20 h 55