Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 14 mars 2017

Controverses – Photographies à histoire


La Bibliothèque nationale de France a présenté en 2009, sur son site Richelieu, l’exposition itinérante éponyme au catalogue intéressant (Controverses - Une histoire juridique et éthique de la photographie). Une réflexion sur des clichés ayant suscité des procédures judiciaires et des polémiques. Accusée de sexisme, la campagne publicitaire photographique de la marque Yves Saint-Laurent a été retirée.



Après le musée de l’Elysée (Lausanne), la Bibliothèque nationale de France a présenté plus de 70 clichés « ayant fait l’objet de procédures judiciaires ou de polémiques ».

Rassemblées par Daniel Girardin et Christian Pirker, ces photographies révèlent « les limites de ce qui est représentable » et diffusable « selon les pays, les cultures et les époques », les interprétations et l’instrumentalisation politique des images, les débats sur le droit d’auteur et le droit à l’image ainsi que la personnalité des photographes.

Longtemps conçues par Oliviero Toscani, auteur aussi de l’affiche du film Amen de Costa-Gavras, les campagnes publicitaires de la firme Benetton jouent souvent sur le registre de la provocation.

Le 2 mai 1945, Evgueni Khaldei (1917-1997), Juif ukrainien dont la famille a été décimée par la Shoah, photographie le drapeau de l’URSS flottant sur Berlin. Une photo inspirée par celle de Joseph Rosenthal (1911-2006) sur des soldats américains hissant le drapeau américain sur l’île japonaise d’Iwo Jima (23 février 1945). Palgounov, rédacteur de l’agence Tass, remarque qu’un officier soviétique sur ce cliché porte deux montres. Pour éviter de conforter la rumeur d’exactions de l’Armée rouge, l’agence demande à Khaldei de retoucher l’image pour effacer la montre du bras droit. Ce que Khaldei fera.

A cette exposition et à son catalogue, il manque l’analyse des « faux-tos » produites par le Hezbollah et ses supplétifs lors de la guerre d’Israël contre ce mouvement terroriste au Liban (été 2006). Un cas d’école sur la diffamation d’Israël.

Depuis, d’autres photographies ont suscité des controverses : conformément à la loi de 1991 (dite loi Evin) qui prohibe toute propagande en faveur du tabac, des photographies ont été retouchées pour censurer la cigarette d’Albert Camus, de Jean-Paul Sartre, d’Alain Delon et d’Audrey Tautou incarnant Coco Chanel – censure par la régie publicitaires de la RATP - ou la pipe de Jacques Tati.

Le 30 mars 2015, la RATP (Régie autonome des transports parisiens) et sa régie publicitaire Metrobus, ont diffusé 250 affiches promouvant le concert des Prêtres à l'Olympia le 14 juin 2015, en omettant d'indiquer qu'il sera "au bénéfice des chrétiens d'Orient". Elles avaient allégué le "principe de neutralité du service public", "le contexte d'un conflit armé à l'étranger", et la volonté d'éviter la division. Ce qui revenait à mettre sur le même plan les chrétiens d'Orient persécutés et leurs persécuteurs, et à ignorer le consensus en faveur des victimes chrétiennes. Après l'attentat terroriste du 2 avril 2015, par le groupe islamiste somalien Al-Shabbaab à l'université de Garissa (Kenya) - 147 morts, essentiellement chrétiennes -, devant l'indignation, toutes tendances politiques et religieuses confondues, et après la réaction indignée du Premier ministre Manuel Valls le 6 avril 2015, la RATP a finalement autorisé la mention qu'elle avait auparavant censurée.

Accusée de sexisme, objet d'une intense polémique sur les réseaux sociaux, la campagne publicitaire photographique de la marque Yves Saint-Laurent a été retirée. Ces deux photographies ont été considérées comme "dégradantes", incitant au viol.


Visuel de l'affiche :
Oliviero Toscani, Kissing-nun, 1992
© Copyright 1991 Benetton Group S.p.A
Photo : Oliviero Toscani


Articles sur ce blog concernant :Affaire al-Dura/Israël
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Judaïsme/Juifs
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)
Cet article a été publié en 2009 par L'Arche en une version plus concise. Il a été publié  sur ce blog le 17 novembre 2011, puis le 12 avril 2015.

lundi 13 mars 2017

Œuvres spoliées : quelles histoires ?


Le musée de Valence, Art et archéologie présente sept œuvres d’art volées par l’occupant Nazi à des propriétaires juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale, récupérées par les Alliés, siglées « MNR », pour « Musées Nationaux Récupération » et déposées dans ses collections. Il organise des conférences sur les spoliations sous l’Occupation nazie.

Au Musée de Valence, un accrochage temporaire et exceptionnel de sept œuvres « MNR » sorties des réserves, dans une salle du rez-de-chaussée des collections permanentes, rappelle la spoliation d’œuvres d’art volées par les Nazis à des propriétaires juifs sous l’Occupation.

Lors « de la Seconde Guerre mondiale, une vaste opération orchestrée par les autorités nazies a consisté à priver de nombreux propriétaires juifs de leurs biens, et notamment de leurs œuvres d'art ».

« MNR »
« Colossales, les saisies effectuées ont d'abord frappé des collectionneurs et marchands de premier plan, avant de toucher les familles les plus modestes ».

« À la fin de la guerre, plus de 60 000 œuvres provenant de France sont retrouvées sur le territoire du « Grand Reich » et renvoyées dans leur pays d'origine. Environ 45000 ont pu être rendues à leurs propriétaires ou leurs ayants droit ».

« Parmi les œuvres restantes, une sélection de 2000 œuvres a été retenue par des Commissions de choix puis attribuées aux musées nationaux français, qui en ont la garde sans pour autant en être propriétaires, dans l'attente d'une future restitution ».

« L’ensemble de ces œuvres est désigné » par le sigle « MNR », pour « Musées Nationaux Récupération ».

Certaines d'entre elles ont été déposées dans les musées territoriaux, comme celui de Valence, qui en conserve sept. Ces tableaux sont présentés au public.

Cet « événement entre en résonance avec la Semaine d'éducation contre le racisme et l'antisémitisme, organisée par le Ministère de l'Education Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, du 18 au 26 mars 2017 ».

Dans le cadre de cette exposition, le musée organise en partenariat avec la LICRA, les Amis du Musée de Valence, Lux Scène nationale et le Centre du Patrimoine Arménien des conférences sur l'histoire hors du commun des œuvres siglées « MNR ». 

Du 14 au 17 mars 2017
Au musée de Valence, Art et archéologie
4, place des Ormeaux. 26000 Valence
Tél. : 04 75 79 20 80
Le mardi de 14 h à 18 h et du mercredi au dimanche de 10 h à 18 h. Nocturne le 3e jeudi de chaque mois jusqu'à 21 h.

LUX Scène nationale
36 bd du Général de Gaulle
26000 Valence
Tél. : 04 75 82 44 15


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Les citations proviennent du communiqué de presse.

jeudi 9 mars 2017

« Les raisins de la guerre » par Emmanuel Amara


Deux livres - "Le clos du maréchal Pétain" de Jean Vigreux et "Les raisins du Reich. Quand les vignobles français collaboraient avec les nazis" d'Antoine Dreyfus - ainsi qu'un documentaire -  « Les raisins de la guerre » par Emmanuel Amara - ont évoqué un pan méconnu de l'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale : le sort du vignoble français, un secteur célèbre, florissant et convoité par des dirigeants nazis.

« Les coulisses de l'Histoire - Hitler, l'art de la défaite » par Christiane Ratiney
« La blonde province de Himmler Une expérimentation en Pologne » par Klaus Salge et Jacek Kubiak 
1940 : Les Parisiens dans l’exode 
Archives de la vie littéraire sous l'Occupation 
Le Musée de la Libération de Paris - Musée du Général Leclerc - Musée Jean Moulin 
Pierre Mendès France (1907-1982)


Le vignoble français a lui aussi été l'objet des convoitises de dirigeants nazis. Il a eu ses collaborateurs, attentistes et résistants. 

"Le clos du maréchal Pétain"
En 2005, a été publié "Le clos du maréchal Pétain" de Jean Vigreux, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, spécialiste de la politisation du monde rural au XXe siècle et notamment l’auteur du « Que sais-je ? » sur Le Front populaire. Le livre a été réédité en 2012 par les PUF.

"En retraçant l’histoire du « Clos du maréchal Pétain », à Beaune en Côte-d’Or, ce sont les heures sombres du régime de Vichy qui apparaissent en filigrane. Ce cadeau méconnu du terroir viticole, long-temps refoulé, montre à quel point le culte maréchaliste fut présent sur tout le territoire national et mobilisa l’idéologie agrarienne et ruraliste de la Révolution nationale. Il souligne l’attachement de notables locaux aux valeurs de l’État français, mais également les usages ou les représentations de la vigne et du vin au sein de la société française."

"Une telle histoire n’est pas simplement politique et culturelle, elle est aussi économique et sociale. Sont abordées ici les imbrications multiples entre le local et le national, mais aussi entre la vigne et la politique. Le vin n’est plus seulement l’affaire des viticulteurs ; il est le produit d’une mise en scène, autant que d’une mise en bouteille."

« Les raisins de la guerre »
France 5 diffusa le 10 mars 2017  « Les raisins de la guerre », documentaire par Emmanuel Amara. L’histoire d’un pan méconnu du vignoble français, fleuron de la gastronomie, emblème d’un art de vivre et secteur rentable de l’économie, et de la spoliation des Juifs sous l’Occupation nazie.

Sous l'Occupation, le « vignoble français a été consciencieusement pillé par les Allemands, au même titre que les musées et les galeries d'art ».

« Dix millions et demi de bouteilles des meilleurs crus » de vin et de champagne - Laurent-Perrier, Romanée-Conti, vin français d'appellation d'origine contrôlée (AOC) produit en Côte d’Or, Mouton Rothschild, prestigieux vin de Bordeaux (Médoc), Château-Latour, Moët-et-Chandon - « sont ainsi volées entre 1940 et 1944 ». 

Parmi les prédateurs nazis : Göring, dont on connaissait les goûts pour les arts plastiques, et dont on découvre la prédilection pour les grands Bordeaux.

« Dans chaque région viticole, le négoce est pris en main par un «Wein Führer» qui achète, souvent à vil prix, des grands vins qu'il revend ensuite avec un profit conséquent ». 

L'arrêté du 7 avril 1942 de l'État français décide de l'expropriation du domaine « pour cause d'utilité publique » afin que les propriétés échappent aux convoitises allemandes. Les administrateurs provisoires en font des écoles d’agriculture jusqu'à ce que les barons de Rothschild en reprennent possession à la fin de 1945.

« Cependant, dès l'armistice de juin 1940, la résistance s'organise ». 

« Dans toute la France, des vignerons et des négociants tentent de sauver ce trésor national en sabotant des vignes ou en cachant de précieuses bouteilles ». 

« A l'inverse, d'autres font fortune en collaborant avec l'occupant ».


"Les raisins du Reich"
En 2021, les éditions Flammarion ont publié "Les raisins du Reich. Quand les vignobles français collaboraient avec les nazis" d'Antoine Dreyfus. "Dans les vignobles français, on raconte une jolie fable : les grands terroirs (Bordeaux, Bourgogne, Champagne, Cognac) auraient été pillés par l’Allemagne nazie. La réalité est tout autre. Tout au long de l’Occupation, le cynisme commercial et la cupidité ont souvent côtoyé l’opportunisme politique le plus obscène."

"Après une enquête de près de deux ans dans les régions viticoles, Antoine Dreyfus raconte l’affairisme débridé, l’adhésion idéologique au maréchal Pétain, ainsi que la collaboration active de certains, fascinés par le nazisme."

"Grâce à des documents inédits, des travaux d’historiens et de nombreux témoignages, l’auteur bouscule l’omerta et tente de faire réagir maisons de négoce, dirigeants et organisations professionnelles. Mais face aux souvenirs de ces heures sombres, le sens du commerce semble encore et toujours plus fort que le devoir de mémoire."


Jean Vigreux, « Clos du maréchal Pétain ». Puf, 2012. 168 pages. Code ISBN : 978-2-13-060774-8

Antoine Dreyfus, "Les raisins du Reich. Quand les vignobles français collaboraient avec les nazis". Flammarion, 2021. 380 pages. EAN : 9782081517301. ISBN : 9782081517301

« Les raisins de la guerre » par Emmanuel Amara
Sunset Presse, 2015, 55 min
Sur France 5 le 10 mars 2017 à 0 h 15
Visuels : © DR

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Les citations proviennent du communiqué de presse. Cet article a été publié le 9 mars 2017.

mardi 7 mars 2017

Des galeries d’art sous l’Occupation, une histoire de l’histoire de l’art


La galerie Frank Elbaz présente l’exposition Des galeries d’art sous l’Occupation, une histoire de l’histoire de l’art, sous le commissariat de l’historienne Emmanuelle Polack. L’histoire du marché de l’art à Paris sous l’Occupation : persécution des marchands d’art juifs, pillage de leurs collections, ventes aux enchères à l’Hôtel Drouot… Une histoire longtemps taboue, puis analysée après la publication dans les années 1970 de livres majeurs et la survenue en 2012 de l'affaire Gurlitt.

La Collaboration 1940-1945
Depuis les années 1990, nombre d’historiens ont étudié la spoliation des « biens Juifs » dans l’Europe nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une étude tardive de l’« aryanisation économique »
En 1995, dans la première édition de son livre-enquête Le musée disparu, enquête sur le pillage des œuvres (éd. Austral), Hector Feliciano évoquait un sujet tabou : le pillage des œuvres d’art.

Plusieurs pays, dont la France, ont été interpellés sur la destinée des biens et avoirs ayant été volés aux Juifs pendant ce conflit.

« Bien que connue de longue date et considérée, dès les années 1950, par Léon Poliakov, Joseph Billig et Raul Hilberg comme l’une des étapes clés dans le processus de destruction des Juifs d’Europe, l’« aryanisation économique » est longtemps restée un aspect marginal des études portant sur les persécutions antisémites ».

Depuis une vingtaine d’années, des études ont été consacrées à ce sujet. Ont été mis en relief les buts et effets de l’« aryanisation » (exclusion sociale, spoliation, etc.), en particulier lors de la mise en œuvre de la politique génocidaire nazie.

Lors de son discours en 1995, le Président de la République Jacques Chirac a reconnu la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs lors de la Shoah. (Holocaust)

Au cours des années 1990, des ouvrages fondateurs ont décrit le pillage des œuvres d’art détenues par des marchands d’art et collectionneurs juifs ainsi que par des musées européens.

En 1993, sortait L'Art de la défaite (1940-1944) de Laurence Bertrand Dorléac. « De 1940 à 1944, personne n’échappe au chaos, et surtout pas les artistes convoqués au chevet de la nation malade. Qu’il s’agisse de l’occupant, de l’État français, de la critique, du public et des artistes eux-mêmes, tous sont assurés que l’art doit conjurer la crise en édifiant les foules et en soignant les âmes. La vie artistique continue, les expositions attirent du monde, le marché de la peinture est florissant, la décentralisation populaire bat son plein. Il n’empêche, des ruptures de taille assombrissent radicalement le paysage de l’avant-guerre. L’exil des modernes, l’exclusion des artistes juifs et maçons, la mise au ban de Picasso, la corporation des peintres et des sculpteurs, Vlaminck, Derain, Van Dongen et d’autres invités par le Reich à visiter l’Allemagne, les titans de Brecker à l’Orangerie des Tuileries, la complicité d’une partie des élites : pour la première fois, ce livre retrace avec précision ce que fut la France artistique des années noires et une situation d’exception où l’art joua gros – sa liberté. En s’attachant à cet aspect méconnu de la vie culturelle, l’auteur éclaire de façon inédite le « cœur du système » – le régime de Vichy et la politique de l’occupant –, mais aussi l’imaginaire des Français : leurs nostalgies, leurs peurs et leurs espoirs ».

En 1994, a été publié The Rape of Europe. The Fate of Europe's Treasures in the Third Reich and the Second World War (Le Pillage de l'Europe - Les œuvres d'art volées par les Nazis), de Lynn Nicholas. Cet ouvrage analysait ce pillage et les efforts déployés pour récupérer les œuvres volées à leurs propriétaires : collectionneurs et marchands d’art juifs, musées nationaux, etc.

En 1995, le livre-enquête d’Hector Feliciano Le musée disparu, enquête sur le pillage des œuvres (éd. Austral) évoquait ce sujet longtemps tabou : le pillage des œuvres d’art – tableaux, manuscrits, meubles, etc. – appartenant à des marchands d’art - Paul Rosenberg et Bernheim-Jeune - ou collectionneurs Juifs - banquiers David-Weill, dynastie Rothschild, famille Schloss, Alphonse Kann, financier Fritz Gutmann, Jacques Stern, Alfred Lindon - par les Nazis, aidés par des commissaires-priseurs ou des marchands, et suivant un plan établi avant la Seconde Guerre mondiale. Le journaliste Hector Feliciano décrivait les difficultés des familles Juives spoliées sous l’Occupation pour récupérer leurs œuvres, les oppositions de musées français à ses recherches, l’absence de diligence de certaines institutions culturelles pour rechercher après-guerre les ayants-droit à qui restituer les œuvres, etc. Un livre passionnant réédité dans une version augmentée en 2009.

A la suite du débat ouvert par les révélations de ce livre, la France instituait en 1997 une Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, dite « Mission Mattéoli », et restituait des œuvres d’art.

La « Commission Matteoli » (1997-2000)
La Mission d’étude sur la spoliation des Juifs en France - ou « Commission Matteoli » - a été établie en mars 1997 par Alain Juppé, alors Premier ministre, et présidée par Jean Mattéoli, ancien déporté résistant et ancien ministre.

En étaient membres : Ady Steg, Jean Favier, Jean Kahn, Serge Klarsfeld, Alain Pierret, François Furet et Annette Wieviorka, rejoints en 1998 par Claire Andrieu et Antoine Prost.

Le but : « déterminer, à partir de l’examen des différents fonds d’archives, et en particulier ceux du Commissariat général aux Questions Juives et du service de restitution des biens des victimes des lois et mesures de spoliation, les conditions dans lesquelles les spoliations organisées dans le cadre de la législation de Vichy ont eu lieu et ce qui a pu être restitué ».

Remis le 17 avril 2000, le rapport soulignait « l'ampleur de la spoliation qui a frappé la population juive en France, environ 330 000 personnes en 1940, une spoliation lancée par les Allemands nazis « en zone Nord dès le début de l'Occupation, assumée par Vichy et étendue par lui à l'ensemble du territoire national à partir de juillet 1941 ».

Ce rapport révélait « la multiplicité et la complexité des mécanismes de la spoliation qui a touché tous les secteurs de l'économie à l'exception du secteur primaire, toutes les branches de la fonction publique, de l'industrie, du commerce et des services, secteur public et secteur privé confondus :
- 80 000 comptes bancaires et environ 6 000 coffres bloqués ;
- 50 000 procédures « d'aryanisation » engagées ;
- plus de 100 000 objets d'art ainsi que plusieurs millions de livres pillés ;
- 38 000 appartements vidés ».

Ce rapport prouvait que la « restitution effectuée après la Seconde Guerre mondiale a été importante, mais incomplète, que l'administration des Domaines a procédé de façon un peu trop hâtive à la vente d'objets divers appartenant à des Juifs, et que les musées de France n'ont pas mené avec suffisamment de détermination la recherche en propriété concernant les œuvres et objets d'art qui leur ont été confiés ».

Il a recommandé la création de deux organisations :
- la Commission d’indemnisation des Victimes de Spoliations, pour compléter le dispositif d’indemnisation mis en place après la Seconde Guerre Mondiale.

- la Fondation pour la Mémoire de la Shoah , présidée dès 2000 par Simone Veil, puis depuis 2007 par David de Rothschild, et dont le vice-président est Serge Klarsfeld. Lui ont été versés les fonds des Juifs spoliés sans ayant droit et gardés indûment par les administrations de l’Etat et les établissements financiers français.

Expositions
En 2008, le MAHJ accueillait l’exposition À qui appartenaient ces tableaux ? Spoliations, restitutions et recherche de provenance : le sort des œuvres d'art revenues d’Allemagne après la guerre conçue à l’initiative de la Direction des musées de France. Y étaient présentées « 53 œuvres (Pieter Claesz, Petrus Christus, Pieter de Hooch, Vouet, Courbet, Delacroix, Ingres, Monet, Manet, Cézanne, Degas, Matisse, Ernst...) en grande majorité issues des œuvres d’art dites « MNR » (d’après l’abréviation des inventaires intitulés « Musées nationaux récupération »), œuvres rendues à la France par l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et confiées, au début des années 1950, à la garde des Musées de France, faute d’avoir retrouvé leurs légitimes propriétaires ». Cette exposition relatait « le processus des spoliations nazies durant la Seconde Guerre mondiale, leur condamnation par les Alliés dès 1943, les opérations de restitution massives engagées à l’issue du conflit, et les nouvelles mesures individuelles de restitution rendues possibles ces dix dernières années ».

En 2009, l’exposition Le Louvre pendant la guerre Regards photographiques 1938-1947 au Louvre montrait 56 photographies de la vie quotidienne en puisant dans le fonds du photographe Pierre Jahan acheté par le musée en 2005 et des documents provenant des archives allemandes. Le célèbre musée réquisitionné avait alors été transformé alors en zone de tri des biens confisqués aux juifs.

Au domaine de Chambord, l’exposition 1939-1945 Otages de guerre à Chambord a rappelé le rôle de Chambord dans la protection de 1938 à 1949 des chefs d’œuvre des musées français dont La Joconde.

En 2010, l’exposition intéressante La dame du jeu de Paume, Rose Valland sur le front de d'art au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD), deux bandes dessinées remarquables pour la jeunesse et L'espionne aux tableaux Rose Valland face au pillage nazi, documentaire de Brigitte Chevet rendent hommage Rose Valland (1898-1980). Attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, Rose Valland a contribué à préserver des œuvres du patrimoine national convoitées par les nazis, a recueilli des informations sur celles pillées dans les collections de Juifs français. A la Libération, elle a été chargée de retrouver et a permis le rapatriement en France et la restitution aux ayants-droit d’une partie de ces œuvres. La plaque apposée sur une façade du Jeu de Paume en hommage à Rose Valland commence à se dégrader : certaines lettres s'estompent.

En 2012-2013, le Musée d’art moderne de Paris a présenté L’Art en guerre France 1938-1947 - De Picasso à Dubuffet. « Près de 400 œuvres de plus de 100 artistes étaient présentées, complétées par de nombreux points documentaires et filmiques inédits. Rassemblées et commentées en 10 séquences fortes, elles expliquaient comment, dans un contexte menaçant d’oppression et de pénurie (entre 1938 et 1947), les artistes ont modifié en profondeur les contenus et les formes de l’art en France ».


En 2012, ont été découverts chez Cornelius Gurlitt”, fils d’Hildebrandt Gurlitt (1895-1956), “marchand d’art qui fut complice des nazis, de 1406 tableaux dont la provenance n'est toujours pas élucidée”, et dont une grande partie provient vraisemblablement de collections de Juifs spoliés. Cornelius Gurlitt est mort à 81 ans, le 5 mai 2014, dans son appartement de Schwabing près de Munich, après une opération cardiaqueLe 24 novembre 2014, le Musée des Beaux-arts de Berne a déclaré qu'il acceptait l'héritage de Cornelius Gurlitt, un « trésor » de "1620 gravures, dessins, aquarelles et une dizaine d'huiles découverts, dont 630 à la provenance régulièreet d'autres volées à des Juifs par les Nazis. La valeur de ce trésor ? Plusieurs millions d'euros

Du 4 février au 11 mars 2017, l’exposition Des galeries d’art sous l’Occupation, une histoire de l’histoire de l’art, sous le commissariat de l’historienne Emmanuelle Polack, présente « un grand nombre d’archives privées et publiques, des extraits de films, illustrant les vicissitudes de l’existence de certaines galeries d'art sous l'Occupation ».

« Partant du questionnement de Frank Elbaz sur la poursuite de l’activité des marchands de tableaux dans cette période noire de l’Histoire, l’exposition tente de livrer une part de réponse tout en contextualisant le marché de l'art à Paris sous l'Occupation. Le marché de l’art est l’un des moteurs des échanges culturels internationaux. Ce sont principalement les marchands, les intermédiaires, les amateurs et les collectionneurs qui garantissent la mutation et le transfert de propriété des œuvres d’art. C’est par ces acteurs que l’œuvre d’art est mise au service des intérêts d’une collection privée, d’un pouvoir et de sa représentation, et qu’elle devient, in fine, un objet de convoitise sur le marché de l’art », a expliqué Emmanuelle Polack, commissaire de l’exposition dont la scénographie est signée Enora Prioul avec la participation de Charles de Meaux.

Et d’ajouter : « Le fait est indéniable, le marché de l'art à Paris pendant la période de l’Occupation allemande est florissant. L'euphorie touche tous les circuits traditionnels de la vente des œuvres d'art, galeries et maisons de vente aux enchères publiques. Ces ventes, trafics et échanges d’objets d’art réalisés à des prix très élevés ne sont pas sans conséquences sur le destin des œuvres appartenant à des Juifs. Il convient de rappeler ici que certains acteurs du marché parce qu’ils furent stigmatisés comme étant de « race juive » par la législation antisémite des années 1940, qu’elle soit d’origine allemande ou qu’elle émane du gouvernement de Vichy, furent touchés de plein fouet par les lois infâmes. La mise en évidence des parcours de certains marchands d’art permet d’en rendre compte. L’étude de ce marché de l’art, et plus particulièrement, de ses paradigmes permet de révéler des aspects méconnus de l’Histoire de l’art de cette période ».

L'exposition retrace le parcours tragiques de certains galeristes, dont René Gimpel, déporté au camp nazi de Neuengamme où il sera assassiné, et Jadwiga Zak, qui avait présenté en 1929 la première exposition à Paris de Kandinsky, et a été déportée au camp nazi d'Auschwitz où elle est tuée en 1943.

Pourquoi cette exposition n'a-t-elle pas été accueillie dans un musée français ? Pourquoi est-elle présentée seulement par un galeriste français juif ?


Du 4 février au 11 mars, 2017
A la galerie Frank Elbaz, Paris
66, rue de Turenne, 75003 Paris – France
Tél. : +1 48 87 50 04
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h

Visuels : © Raphaël Fanelli

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Les citations sur cette exposition proviennent du communiqué de presse.

vendredi 3 mars 2017

A table ! La Normandie des gastronomes XVIIe-XXe siècles


Le Musée de Normandie  présente l’exposition A table ! La Normandie des gastronomes XVIIe-XXe siècles. L’évolution de la gastronomie et de l’ordonnancement des tables à l’époque moderne et contemporaine en France, avec un Focus sur l’influence de la Normandie.
« Beurre d'Isigny, huîtres de Courseulles, andouille de Vire, tripes à la mode de Caen, canard de Rouen... Le musée de Normandie propose une exposition qui met l'eau à la bouche ! » Il est dommage que l’exposition omette la présence juive en Normandie, ancienne comme en témoigne la Maison Sublime  à Rouen, et plus récente à Deauville.

« Terre agricole et maritime par excellence, la région normande, située près de Paris, a pleinement contribué à l’épanouissement de la gastronomie française. »

« A Paris comme en région, les productions normandes sont présentes sur la table du gourmet où des recettes éprouvées, un couvert raffiné, un service soigné contribuent activement à la réussite d’un bon repas ».

« À mesure que l’art du gourmet se précise et que le tourisme se développe au début du XXe siècle, la diversité des provinces est soulignée. Chaque région est invitée à participer à cet élément majeur de la culture nationale, le « repas gastronomique des Français », inscrit au patrimoine culturel immatériel en 2010 par l’Unesco ».

Cette exposition rappelle « ce que la Normandie a su offrir aux gourmands !… À consommer sans modération ! »

Elle s’articule autour de six thèmes : l’invention de la cuisine moderne, la salle à manger, théâtre de l’art culinaire, le gastronome et le cuisinier, homme de goût et artiste culinaire, la Normandie, un garde-manger de rêve, la gastronomie française a-t-elle modelé le paysage normand ? et « À la normande ! » 

L'invention de la cuisine moderne 
« En 1651, la parution du Cuisinier François du Sieur de la Varenne est un événement dans l’histoire de l’alimentation. C'est le premier livre de cuisine à afficher une rupture avec la cuisine médiévale et à donner les notes gustatives qui sont encore les nôtres aujourd'hui. Il annonce la grande cuisine française, qui va marquer de son empreinte les repas des élites européennes pendant des siècles ».

La « consommation d'épices diminue fortement, au profit d'herbes aromatiques cultivées localement (persil, ciboulette thym et laurier) et le mélange sucré-salé disparaît ; le sucre se consomme désormais uniquement à la fin du repas, au dessert. Cela n'est pas sans incidence sur les manières d'accommoder et cuire les aliments. La nouvelle cuisine française est une cuisine d'imprégnation – et non une cuisine de mélanges – destinée à retrouver et exhausser le goût des aliments. Dans le souci de respecter le goût de l’aliment, simplicité et naturel deviennent les maîtres mots. Attaché aux productions locales, le XVIIe siècle est aussi le grand siècle des légumes ; l'homme de goût se délecte de nourritures végétales et peu nourrissantes comme la laitue, les petits pois primeurs, le melon, les asperges et les artichauts, et laisse les nourritures roboratives aux classes populaires ».

La « saveur et la texture de l’assaisonnement évoluent également : moins acide (le verjus perd progressivement de son intérêt) et plus gras, grâce à l’introduction du beurre. Le beurre est la grande nouveauté de la cette nouvelle cuisine française ! Considéré comme une graisse barbare depuis l'Antiquité, il n'était pas utilisé dans la cuisine aristocratique médiévale. Au XVIIe siècle, on assiste à une véritable reconversion d’une denrée paysanne ; le beurre devient la base incontournable de la cuisine française, et ce jusqu'à aujourd'hui ».

La salle à manger, théâtre de l’art culinaire 
« Jusqu’au XVIIIe siècle, des tables à tréteaux étaient dressées le temps du repas dans des pièces polyfonctionnelles. Au XIXe siècle, la table est fixe ; le buffet remplace le dressoir médiéval ; un petit meuble appelé « servant muet » accueille les couverts de rechange... »

Le « service « à la française » (plats variés disposés sur la table au même moment, sans circuler entre les convives) est remplacé par le service « à la russe » qui consiste à servir chaque plat l’un après l’autre ».

Les « verres sont désormais disposés sur la table devant chaque convive, et non sous la garde des valets. Et comme pour le reste des arts de la table au XIXe siècle, leur essor est immodéré. Viennent parfaire la mise en scène : assiettes montées garnies de fruits et pâtisseries disposées sur la table dès le début du repas, vases de fleurs, flambeaux, porte-menus... »

Au « restaurant comme dans les demeures privées, les préparations variées sont servies par une vaisselle spécialisée. Au XIXe siècle, la table accueille de nouveaux ustensiles : les pelles à petits fours ou à glace ; la pince à sucre ; le tire-moelle ; le couteau à poisson, à beurre ; la fourchette à huîtres… La bourgeoisie projette dans les domaines de la table, sa démesure, son triomphe ». 

Le gastronome et le cuisinier, homme de goût et artiste culinaire 
La « pratique sophistiquée de la table est dans un premier temps réservée à une élite. Cependant la Révolution française ouvre de plus larges perspectives à ce qu’on appelle désormais la gastronomie. Les cuisiniers des maisons aristocratiques ouvrent des restaurants où l’on assouvit sa gourmandise et non plus seulement sa faim ».

La « dégustation de mets recherchés semble désormais accessible à tous ceux qui souhaitent s’initier à l’art de manger. Pour les guider, Alexandre-Balthazar Grimod de la Reynière invente la critique gastronomique. Les gourmets se réunissent à la manière de la Société épicurienne de Rouen ou du Gigot de Caen où poésies et chansons animent de joyeux repas. La culpabilité morale y est remplacée par le prestige social d’un savoir-vivre qui valorise le goût et la connaissance des bons mets ».

Les « premiers grands noms de la cuisine officient à la fois dans les maisons princières et comme chefs de restaurant. Ces cuisiniers français, sous les feux de la rampe, codifient leurs pratiques. Cuisinier de Talleyrand et des têtes couronnées européennes, Antonin Carême (1783-1833) publie six ouvrages à partir de 1815. Ses pièces montées et ses buffets monumentaux manifestent son désir de compter parmi les artistes de son temps, notamment des architectes. Le créateur de la toque a influencé tous les praticiens de son siècle ».

Son « disciple, Urbain Dubois (1818-1910) a été chef de cuisine du roi de Prusse et de grands restaurants. Il transmet son expérience notamment à travers La Cuisine classique en 1856. Elève de Carême et, comme lui pâtissier et chef cuisinier, Jules Gouffé (1807-1877) édite plusieurs ouvrages dont Le livre de cuisine en 1867 ».

Ces « chefs créent une cuisine ornementale reconnue par les élites étrangères. La suprématie de la cuisine française, qui jouissait d’une excellente réputation dès le XVIIe siècle, est confirmée au XIXe siècle ». 

La Normandie, un « garde-manger de rêve » 
La « géographie de la région est généreuse : plaines fertiles, prairies, littoral et rivières poissonneux, etc. Proche de Paris, la Normandie participe plus que d’autres à l’approvisionnement de la capitale où s’élabore une haute cuisine nationale ».

« L’élevage du porc a permis la naissance de spécialités charcutières : le jambon fumé du Cotentin, l’andouillette de Rouen ou de Saint-Saëns, le sang cuit d’Alençon, la courraye de Valognes et autres boudins, les terrines de lapin et bien sûr l’andouille de Vire qui a tôt été invitée à paraître parmi les hors d’oeuvre des meilleures tables ».

Dans « Le Ménagier de Paris édité au XIVe siècle, l’andouille est citée parmi les produits que les bonnes épouses doivent savoir préparer. La particularité de l’andouille de Vire est d’être uniquement composée de boyaux de porc : panse, menu et chaudin (petit et gros intestin). Appréciée des ruraux comme des citadins, elle jouit tôt d’une belle réputation. À la fin du XVIIIe siècle, à Paris, son prix est supérieur à l’andouille de Troyes. Sa notoriété s’accentue au début du XXe siècle et participe toujours aujourd’hui de l’identité culturelle de Vire ».

« Pour les poissons et fruits de mer, Paris dépend des ports de la Manche. Les barbues, turbots, bars, soles et huîtres ont orné les meilleures tables pendant des siècles. Ils ont éclipsé les poissons d’eau douce pourtant également prisés : truites, brochets, anguilles… »

Au début du XXe siècle, les « guides invitent les voyageurs à découvrir sur place les matelotes normande, dieppoise et fécampoise, les maquereaux au vin blanc, les harengs de Dieppe, l’alose (poisson de rivière) farcie, rôtie ou à la crème, les truites grillées à la crème de Pont-Audemer ou façon fritures de la Vire.... »

Les « richesses du littoral fournissent aussi bouquets, homards, langoustines, moules, coques, crabes, tourteaux…. Et la coquille Saint-Jacques ? Absente des grands livres de cuisine jusqu'au XIXe siècle, elle n'est devenue un mets de choix qu'à partir du XXe siècle et de la conquête des cuisines régionales ». 

La « gastronomie française a-t-elle modelé le paysage normand ? »
« Derrière l'image stéréotypée de vaches normandes paissant sous les pommiers, se cache un phénomène étonnant. Sous la pression de la demande en produits laitiers et en viande, les Normands ont converti les labours en herbages, valorisant une même surface de plusieurs manières, à la fois pour le beurre, la viande et le cidre ! »

En 1930, Curnonsky « rappelle un phénomène qui débute au XVIIe siècle : « La cuisine méridionale emploie l’huile d’olive, la cuisine languedocienne, la graisse animale. Dans les autres régions de France, le beurre est roi. En dehors des cuisines régionales proprement dites, il est la base de notre cuisine bourgeoise qui n’a point d’égale au monde. Pour les gastronomes, pour tous ceux qui gardent le culte de la bonne chère, la préexcellence du beurre, du bon, du vrai beurre de France, n’en continue pas moins de s’imposer comme un dogme ! »

À partir du XVe siècle, le « commerce des beurres normands gagne en importance, à tel point qu’au XVIIIe siècle, il alimente Paris à la hauteur de 55% pour le beurre frais et de près de 90% pour le beurre salé. Les beurres dits de Gournay (Pays de Bray) et d’Isigny (Bessin) atteignent les plus hauts prix ».

La Normandie « est un pays d’élevage et d’embouche. Dans les herbages du Pays d’Auge surtout, les bœufs engraissent avant d’être dirigés vers les abattoirs de Paris où, en 1804, Grimod acclame l’arrivée des « énormes bœufs du Cotentin et d’Auvergne chargés d’une graisse succulente. Heureux Parisiens ! S’il faut en croire les voyageurs les plus gourmands, vous mangez le bœuf le plus délectable de l’univers ».

Le » succès des tripes à la mode de Caen tient à ces échanges commerciaux et à l'installation dans le quartier des Halles d'une triperie normande par Alexandre Pharamond. Fort de son succès, Pharamond installe en 1832 un restaurant rue de la Grande Truanderie à Paris. Ce plat populaire n'a jamais fait partie des plats gastronomiques. Mais au début du XXe siècle, l'avènement du régionalisme en cuisine hisse certaines recettes au rang de monuments culinaires ».

« Parmi elles comptent plusieurs fromages normands. À partir des années 1870, l’expansion du transport ferroviaire soutient l’engouement pour les fromages dits « frais ». Aux côtés des traditionnels livarot, pont-l'évêque et neufchâtel, la région propose aussi le petit-suisse créé par Charles Gervais dans une ferme du Pays de Bray. Mais c’est le camembert qui se hisse au début du XXe siècle à la première place. Le brie, sacré « roi des fromages », est détrôné par le camembert, à la fois produit régional et gloire nationale ». 

« À la normande » ! 
La « scène gastronomique est d’abord celle des restaurants où s’élabore une cuisine combinant plusieurs registres : cuisine savante et luxueuse, cuisine bourgeoise traditionnelle et économique, cuisine régionale utilisant les produits locaux… Le célèbre critique Curnonsky dit avec humour en 1921 que c'est à Paris que l'on déguste la meilleure cuisine normande : « Depuis les huîtres de Courseulles jusqu'aux sablés de Bayeux, rien ne reste sur place. Et même les honnêtes demoiselles de Cherbourg ont des velléités de s'expatrier et d'aller se montrer dans les grands restaurants parisiens. Si vous voulez goûter la vraie cuisine normande, il vous faut aller manger des tripes chez Jouanne ou chez Pharamond, des soles à la Tour d'Argent ».

La « valorisation des cuisines régionales commence en effet au début du XXe siècle sous l’effet de l’essor du tourisme et de la prise de conscience des notables de l’originalité de la cuisine locale. À partir de 1914, le Guide Michelin intègre des recommandations gourmandes : poulet vallée d'Auge, canard au sang, sole fécampoise. Certaines recettes ont été "codifiées" par les restaurants dès la fin du XIXe siècle ».

Les « cuisiniers se sentent libres de puiser leur inspiration en province, à l’étranger, de pasticher des recettes, d’en inventer de nouvelles. Carême est peut-être le premier à transcrire des recettes estampillées « normandes ». Turbot, barbue, cabillaud, maquereau …. sont proposés « à la normande », dont la réalisation tourne autour d’une préparation à base de moules, d’huîtres et de crevettes ».

« Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui, les premiers chefs n'utilisent pas de crème dans leurs recettes à la normande. La sauce est réalisée à base de sauce dite allemande (bouillon de volaille réduit et lié avec des jaunes d’œufs). La crème reste d'ailleurs peu utilisée dans les préparations culinaires au XIXe siècle ».

« C’est au siècle suivant, en pleine apogée du régionalisme en cuisine, que les recettes dites « à la normande » se transforment. En 1928, Austin de Croze mouille son roux avec du cidre (jamais utilisé jusque-là en cuisine) et ajoute de la crème ». 


Du 11 novembre 2016 au 5 mars 2017
Château - 14000 Caen
Tel : 02 31 30 47 60 
Du mercredi au dimanche 
En semaine de 9 h 30 à 12 h 30, et de 14 h à 18 h. Le week-end de 11 h à 18 h 
Gratuit pour tous, le premier dimanche de chaque mois 

Visuels
Affiche
Denis Pierre Bergeret (Villeparisis, 1846 – Paris, 1910),
Le cuisinier embarrassé, huile sur toile,
80x57 cm, musée des Beaux-arts de Bernay

Couvert individuel composé d’une fourchette à deux dents et d’un couteau, manche en ivoire, lame en acier et virole en argent, XVIIe siècle, 23 cm, Musée de Vire Normandie

Pellerin et Cie (Epinal), Grand théâtre nouveau : salle à manger, gravure sur bois colorée au pochoir, fin XIXe siècle, 40 x 55 cm, Marseille, musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

Maison italienne en nougat sur rocher, planche chromolithographique d’après la peinture à l’huile d’E. Ronjat in Jules Gouffé, Le Livre de pâtisserie, éditions Hachette, 1873, Bibliothèques-Mediathèques de Metz

Guillaume Fouace (Réville, 1837 - Paris, 1895), Nature morte au homard et à la soupière, huile sur toile, 59 x 81,3 cm, musée Thomas Henry, Cherbourg-en-Cotentin

Spécialité de Beurres Supérieurs d’Isigny, vers 1870, affiche, 56 x 38 cm, J. Lepelletier à Carentan près d’Isigny, musée de Normandie, Caen

Biscuiterie-Caennaise, Desserts-Normands, R. Aubert, affiche, 22,8 x 22,4 cm, archives départementales du Calvados

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Les citations sont extraites du dossier de presse.