Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 25 juillet 2023

« Premier de corvée » de Camille Millerand, Emile Costard et Julia Pascual

Arte diffusera le 26 juillet 2023 à 22 h 40 « Premier de corvée », documentaire partial de Camille Millerand, Emile Costard et Julia Pascual. « Malgré deux emplois dans la restauration et la livraison, la vie hors des radars d'un travailleur clandestin malien. Un documentaire qui raconte par l'exemple les luttes des sans-papiers en France, estimés à près de 700 000, pour de meilleures conditions d'existence. »


En 2018, Grasset publiait "La ruée vers l'Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent" de Stephen Smith. Spécialiste des questions africaines à Libération puis au Monde, où il fut également rédacteur en chef adjoint du Service étranger, Stephen Smith est depuis 2005 journaliste indépendant et enseigne à l’Université de Duke aux Etats-Unis. Il est notamment l’auteur de Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt (Calmann-Lévy, 2003/Hachette Pluriel 2004), qui a obtenu le prix France Télévision et suscité une vive polémique." L'auteur prédit une "africanisation" de l'Europe.

"L’Europe vieillit et se dépeuple. L’Afrique déborde de jeunes et de vie. Une migration de masse va se produire. Son ampleur et ses conditions constituent l’un des plus grands défis du XXIe  siècle. L’Union européenne compte aujourd’hui 510 millions d’habitants vieillissants  ; l’Afrique 1,25 milliard, dont quarante pour cent ont moins de quinze ans. En 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. D’ici à 2100, trois personnes sur quatre venant au monde naîtront au sud du Sahara. L’Afrique «  émerge  ». En sortant de la pauvreté absolue, elle se met en marche. Dans un premier temps, le développement déracine  : il donne à un plus grand nombre les moyens de partir. Si les Africains suivent l’exemple d’autres parties du monde en développement, l’Europe comptera dans trente ans entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure actuelle. Une pression migratoire de cette ampleur va soumettre l’Europe à une épreuve sans précédent, au risque de consommer la déchirure entre ses élites cosmopolites et ses populistes nativistes. L’État-providence sans frontières est une illusion ruineuse. Vouloir faire de la Méditerranée la douve d’une « forteresse Europe » en érigeant autour du continent de l’opulence et de la sécurité sociale des remparts – des grillages, un mur d’argent, une rançon versée aux États policiers en première ligne pour endiguer le flot – corrompt les valeurs européennes. L’égoïsme nationaliste et l’angélisme humaniste sont uniment dangereux. Guidé par la rationalité des faits, cet essai de géographie humaine assume la nécessité d’arbitrer entre intérêts et idéaux."

Stephen Smith a déclaré à Jeune Afrique (6 mars 2018) :
"Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent. Ne pars pas qui veut. D’ailleurs, sinon, la pression migratoire aurait été la plus forte dans les années 1990, quand le continent était géopolitiquement à l’abandon et dévasté par de multiples guerres civiles.
En fait, outre une certaine connaissance du monde, il faut pouvoir réunir un pactole de départ pour entreprendre un si long voyage. Ce sont donc ceux qui sortent la tête de l’eau qui se mettent en route – « l’Afrique émergente » de la subsistance. Or, le « co-développement », qui vise à fixer les Africains chez eux, contribue à faire passer ce premier cap de prospérité.
C’est un effet aussi involontaire qu’inévitable : dans un premier temps, un léger mieux économique incite au départ parce qu’il est insuffisant pour combler les inégalités entre l’Afrique et l’Europe, tout en donnant les moyens de partir. C’est seulement quand des pays en développement atteignent une prospérité plus conséquente, comme aujourd’hui la Turquie, le Mexique, l’Inde ou le Brésil, que leurs ressortissants restent – sinon retournent – au pays pour saisir les opportunités chez eux.
Les jeunes sont d’abord massivement partis du village pour aller en ville, pas seulement dans l’espoir de vivre mieux mais, aussi, pour échapper à la tutelle des anciens et « attraper leur bout de chance ». Puis, ils se sont installés dans des mégapoles régionales comme Lagos, Abidjan, Nairobi ou Johannesburg.
Demain, ceux qui auront les moyens et le courage feront le grand saut pour quitter le continent. Ce mouvement sera aussi irréversible que l’exode rural et l’urbanisation africaine, dont l’ampleur est sans précédent historique. Ce n’est pas parce qu’ils s’entassent dans des bidonvilles que les jeunes retourneraient au village. Toutes les tentatives de les y reconduire ont échoué. Il en ira de même, demain, de la volonté de les retenir sur leur continent.
L’argent qui est renvoyé au pays, et dont les montants sont désormais souvent supérieurs à l’aide au développement, bénéficie aux parents. Il permet de payer des soins, régler des frais de scolarité, boucler des fins de mois ou construire une maison.
Mais il introduit aussi une nouvelle inégalité dans les villages et les quartiers de ville, entre ceux qui ont un membre de leur famille « dehors » et les autres. C’est une incitation à envoyer son Argonaute chercher la Toison d’or à l’extérieur… Or, l’argent difficilement gagné par le migrant constitue une rente pour les parents aux pays. Ce n’est pas la monnaie d’échange d’une méritocratie ou un investissement productif. Cet argent n’induit pas le développement...
Une fois qu’ils y sont, les médias sociaux leur permettent de vivre une double vie, à la fois en Europe et, virtuellement, toujours en Afrique. Les Européens qui partaient en Amérique au début du XXe siècles coupaient les ponts. Ce n’est pas le cas des migrants d’aujourd’hui, qui s’installent dans un entre-deux, un déchirement durable qui complique leur situation. Ils ne sont pleinement ni ici ni là-bas. C’est surtout un problème pour la deuxième génération, qui n’a pas choisi de quitter un pays d’origine qu’elle ne connaît pas".
« Du 21 juin au 16 août, ARTE ausculte les mutations de nos sociétés à travers une collection documentaire, diffusée chaque mercredi en deuxième et troisième parties de soirée. Un tour du réel en dix-huit films ».

« Comme chaque été, la collection “La vie en face” éclaire les grands enjeux de société en prenant le temps du documentaire. Cette année, pas moins de dix-huit films posent des regards singuliers sur : les mécanismes de l'emprise sectaire (Adeptes, de l'emprise à la déprise) ; une championne de natation accusée de trafic de migrants (Sara Mardini – Nager pour l'humanité) ; la vie de forçat d'un travailleur sans papiers (Premier de corvée) ; une communauté de bénédictines (Sœurs) ; le blues de jeunes chercheurs (Profs de fac, la vocation à l’épreuve) ; le revirement d’un partisan de l’extrême droite (Une jeunesse polonaise) ; l’édifiante enquête d’une veuve du Doubs sur une célèbre firme (Sophie Rollet contre Goodyear) ; les morts suspectes en prison (Mitard, l’angle mort) ; l’euthanasie (Les mots de la fin) ; l’abstinence (No Sex) ; la congélation des ovocytes (35 ans, les choix d’une femme) ; de jeunes cow-girls qui ruent dans les brancards (Rodeo Girls) ; l’esclavage moderne (Fatima – Mourir à 14 ans) ; ou le parcours d’un homme sorti du coma (44 heures entre la vie et la mort). »

« Sur les terres du Rodéo américain, à travers le quotidien d'un travailleur clandestin malien ou derrière les barreaux d'une prison en France, les documentaires de « La vie en face » sont de retour pour faire vibrer votre été.  Une ode à l'intime où les existences les plus ordinaires dévoilent un visage hors du commun. Une collection de documentaires disponible jusqu'au 16 août 2023 » en partenariat avec Brut et Libération.

« Premier de corvée », titre du documentaire de Camille Millerand, Emile Costard et Julia Pascual, est un double clin d'œil à une expression énoncée par deux personnalités aux idées politiques souvent opposées. 

Le 16 octobre 2017, durant sa première interview télévisuelle, le Président de la République Emmanuel Macron avait recouru à une métaphore pour expliquer sa politique : « Si l'on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute la cordée qui dégringole ». Le 17 juillet 2018, à l'Elysée, il a explicité son propos  : « Ce n’est pas le premier de cordée qui tire les autres sur la corde. Chacun doit aller, aspérité après aspérité, prendre sa propre prise. Mais quelqu’un a ouvert la voie. Par contre, généralement, il y en a toujours un qui assure dans une cordée. Et ce n’est pas le premier qui assure. Je le dis parce qu’une société qui n’a pas ses premiers de cordée, qui n’a pas des gens qui arrivent à ouvrir la voie dans un secteur économique, social, dans l’innovation, ne monte pas la paroi. Mais quand il n’y a personne qui assure, le jour où ça tombe, ça tombe complètement. »

Interviewé sur France Info durant le premier confinement lié à la pandémie de coronavirus, Olivier Besancenot, candidat de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) aux élections présidentielles de 2002 et 2007, ancien porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), déclarait le 1er mai 2020 : « En réalité, nos vies aujourd’hui elles dépendent de qui ? Elles ne dépendent pas des premiers de cordée. Elles dépendent des premiers de corvée. Des éboueurs, de ceux qui nous mettent l’électricité, de ceux évidemment qui sont dans les hôpitaux, dans les Ehpad, c’est à dire en fait à des prolétaires qui s’ignorent et j’espère qu’on s’en souviendra. »

« Depuis son arrivée en France en 2018, Makan cumule deux boulots : plongeur dans une brasserie chic près des Champs-Élysées et livreur à vélo ». Comment est-il arrivé à Paris ? 

« Solitaire et sacrifiée, la vie de ce Malien de 35 ans est tout entière dédiée au travail, qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille restée au pays, une femme et des enfants qu'il n'a pas vus depuis bientôt quatre ans. » Et ce, alors que des soldats français ont combattu au Mali le terrorisme islamiste, et certains y ont été tués.

« On n'est pas venu ici pour prendre des photos de la tour Eiffel. On est venu ici pour bosser. Ta famille est dans la merde, toi aussi t'es dans la merde", confie-t-il. » Comme beaucoup de Français.

« Comme des centaines de milliers d'autres personnes en France, cantonnées aux marges de la société alors qu'ils font tourner des pans entiers de l'économie, Makan est sans-papiers ». Et aspire à la régularisation de sa situation. Et le pourcentage d'exécution d'une OQTF est très faible. Ce documentaire ne répond pas à la question : comment peut-on souhaiter la régularisation juridique d'un Etat dont on a bafoué les lois ?

Présenté comme instituteur dans son pays d'origine, « il espère sortir de la clandestinité et, en attendant, "reste dans [son] coin", effectuant avec courage ces métiers ingrats que seule une main-d’œuvre précaire accepte désormais ». Cette allégation est-elle vraie ? Si oui, comment expliquer le surchômage des immigrés ? "Le taux de chômage pour l’ensemble de la population active s’élève à 8%, il s’élève à 12,9% pour l’ensemble des immigrés, mais se répartit différemment en fonction de l’origine : immigrés UE (6 %), immigré hors UE (15,1%), étrangers hors UE (18,4%) (Insee, Enquêtes emploi 2020)." "En 2021, 6 % des immigrés venus d'Europe du Sud étaient au chômage, contre 11 % des immigrés en provenance d'Asie et 16 % des immigrés en provenance du Maghreb. De même, le taux de chômage des descendants d'immigrés d'origine européenne est deux fois plus faible que celui des descendants d'immigrés d'origine africaine (8 % contre 16 %)."

"Si les immigrés ne se présentaient pas, je ne sais pas qui prendrait leur place", reconnaît sans ciller sa cheffe de cuisine. » Quid d'une baisse des charges sociales pour proposer des salaires décents ? Recourir à l'immigration, c'est refuser toutes les autres politiques favorables à la natalité, à la hausse du pouvoir d'achat, etc. Et maintenir durablement un chômage de masse, les salaires à la baisse. Ne nous leurrons pas : si Makan obtenait sa régularisation, et sollicitait le droit au regroupement familial, il demanderait à son employeur une revalorisation de son salaire afin de pouvoir subvenir à ses nouveaux besoins. Ce que son employeur refusera, car il sait pouvoir le remplacer par un nouveau sans-papier.

« En attendant, Makan se demande pourquoi sa vie reste si difficile en France, "le pays des droits"... Il a enfreint le droit français en entrant et vivant illégalement en France, et il fustige son pays d'accueil !? Quid de ses devoirs ? La France a le droit de choisir qui elle accepte à l'intérieur de ses frontières, quand et selon quelles procédures.

« Entre spleen et courage, le documentaire suit le quotidien d'un travailleur sans-papiers dans sa quête de régularisation, précieux sésame qui lui permettrait de se rendre dans son pays natal pour revoir ses proches qui subsistent grâce à son sacrifice. » C'est le registre émotionnel. On pourrait attendre plus de réflexions et d'analyses d'un documentaire.

« Aidé notamment par des militants syndicaux de la CGT, Makan, qui tente de sortir de l'ornière administrative où il s'est enlisé, a rejoint la lutte de ceux qui se mettent en grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. » Pourquoi la CGT a-t-elle adopté ce combat ? Pour maintenir sa part de représentativité syndicale ?


« Mettant en lumière ces "premiers de corvées" condamnés à mener des existences invisibles (ils seraient près de 700 000 en France), ce film révèle sans misérabilisme le vécu intime de l'exil, de la clandestinité et de l'abnégation. » Combien coûterait l'intégration ou l'assimilation de ces 700 000 personnes, et de leurs familles venues dans le cadre du regroupement familial ? La France très endettée en a-t-elle les moyens financiers ?

Quid du business des ONG (Organisations non-gouvernementales), mais en fait des mafias de passeurs et des associations à qui l'Etat a délégué la prise en charge sur son territoire de ces immigrés illégaux et qui, en échange, leur alloue des aides financières très élevées ?


« Premier de corvée » de Camille Millerand, Emile Costard et Julia Pascual
France, 2023, 52 min
Coproduction : ARTE France, 416 Prod
Sur Arte le 26 juillet 2023 à 22 h 40
Disponible du 07/06/2023 au 05/12/2023
Visuels :
Le documentaire Premier de corvée (2023) réalisé par Camille Millerand, Emile Costard et Julia Pascual.
© Camille Millerand

dimanche 23 juillet 2023

Robert Kennedy (1925-1968)


Robert Francis Kennedy, Sr, (1925-1968), frère cadet du Président John F. Kennedy, a été procureur général des États-Unis (1961-1964), puis sénateur de l'État de New York de 1964 à son assassinat. Robert Kennedy Jr, fils de Robert Kennedy, est un avocat et militant écologiste âgé de 65 ans. En  2018, il a rencontré Sirhan Sirhan en prison. En octobre 2019, il a réclamé une enquête sur la mort de son père et déclaré que l'assassin a pu fuir le lieu du crime et est identifiable. Il s'agirait selon lui de Thane Eugene Cesar, un agent de la sécurité de l'hôtel où se trouvait Robert Kennedy. ARTE rediffusera le 30 juillet 2023 à 01 h 25 "Les Kennedy - Une fratrie américaine" d'André Schäfer et d'Anna Steuber.

 « Lyndon B. Johnson. Un président méconnu » par Claire Walding

Robert F. Kennedy, surnommé Bobby, fils puîné de Joseph Patrick Kennedy, est né dans une famille catholique nombreuse – fratrie de neuf enfants -, d’origine irlandaise.

Ayant édifié une fortune dans les affaires, les Kennedy poursuivent leur ascension dans la sphère politique : soutien du Président démocrate Franklin D. Roosevelt, Joseph Patrick Kennedy a été nommé ambassadeur au Royaume-Uni (1938-1940), John F. Kennedy (1917-1963) a été le 35e président des Etats-Unis (1961-1963), et trois sénateurs démocrates, John F. Kennedy, Robert F. Kennedy et Edward Moore Kennedy.

Adolescent âgé de 17 ans, Robert Kennedy s’engage dans l’United States Navy.

De 1946 à 1948, il étudie au Bates College et les sciences politiques à Harvard.

Reporter en Israël
En avril 1948, Robert Kennedy, âgé de 22 ans, se rend au Proche-Orient pour couvrir le conflit entre Juifs et Arabes en Eretz Israël, alors Palestine mandataire, qu’il quitte avant la Déclaration d’Indépendance d’Israël le 14 mai 1948 et la déclaration par Ben Gourion du nom de l’Etat Juif refondé.

The Boston Post publie ses quatre articles en juin 1948.

Robert Kennedy n’y exprime pas l’antipathie pour les Juifs qu’éprouvait son père.
   
Politique
Puis, de 1948 à 1951, il étudie le droit à l'université de Virginie et devient avocat.

En 1950, il épouse Ethel Skakel, née en 1928. Le couple a onze enfants.

Au début des années 1950, Robert Kennedy est conseiller juridique pour des commissions d'enquête du Sénat de Washington, en particulier pour le sénateur républicain Joseph McCarthy et pour la commission anti-mafia dirigée par le sénateur démocrate John Little McClellan. Il combat Jimmy Hoffa, président du syndicat des camionneurs.

Il aide son frère John F. Kennedy lors de sa campagne électorale au poste de sénateur. A la différence de John Fitzgerald, Bob Kennedy semble plus idéaliste, prônant ce qu’avait formulé George Bernard Shaw « Vous voyez le monde tel qu'il est et vous vous dites : « Pourquoi ? », moi je rêve d'un autre monde et je me dis : « Pourquoi pas ? ».

En 1961, le président élu John F. Kennedy entre à la Maison Blanche. Nommé Attorney General (ministre de la Justice), Bob Kennedy initie une lutte contre la mafia, en particulier contre Jimmy Hoffa, Sam Giancana, Santo Trafficante Junior et Carlos Marcello.

Conseiller de son frère Président, ce trentenaire joue un rôle essentiel lors des tensions avec l’Union soviétique pour résoudre pacifiquement la crise des missiles de Cuba. Grâce à un contact officieux avec Anatoli Dobrynine, ambassadeur de l’URSS (Union des républiques socialistes soviétiques), via un journaliste et le « correspondant » du KGB, il conçoit avec l'ambassadeur une formule pour que l’URSS procède au retrait de ses missiles de Cuba sans être humilié publiquement.

A l’été 1963, il encourage le Président à s’engager en faveur des droits civiques.

Après l’assassinat de John F. Kennedy, le 22 novembre 1963, Bob donne sa démission au président Lyndon B. Johnson.

Profondément bouleversé par la mort de son frère aîné, il s’engage du côté des pauvres et contre la peine de mort. Son sillonne les États-Unis, et les pays du tiers monde.

En 1964, il est élu sénateur de l’État de New York.

En 1965, Robert Kennedy est le premier à atteindre le sommet du mont Kennedy, au Canada.

En juin 1966, avec son épouse Ethel, Robert Kennedy se rend en Afrique du Sud alors sous le régime de l'apartheid. « Chaque fois qu’un homme se dresse pour défendre un idéal, améliorer le sort de ses semblables, redresser une injustice, naît une minuscule vaguelette d’espoir »… Ce passage de son discours à l'université du Cap est reproduit sur son mémorial au cimetière national d'Arlington.

« Certains hommes voient les choses telles qu'elles sont et disent, pourquoi ; je rêve de choses qui n'ont jamais été et dis, pourquoi pas », déclare Robert Kennedy lors d’un hommage à son frère décédé, le 8 juin 1968.

Assassinat
Affaibli par la guerre du Viêt Nam, le président Lyndon B. Johnson décide de ne pas se porter candidat à l’élection présidentielle. Robert F. Kennedy se présente aux primaires du Parti démocrate pour obtenir l’investiture à cette élection.

Ses concurrents ? Le vice-président Hubert Humphrey, Eugene McCarthy et George McGovern.

Robert Kennedy fustige la guerre au Viêt Nam, et s’engage dans la lutte pour les droits civiques, la justice sociale et l’égalité. Le 4 avril 1968, Martin Luther King est assassiné ; Robert Kennedy prononce un discours dans un ghetto noir pour calmer la colère de son auditoire.

Sa victoire aux élections primaires de Californie le place en position de grand favori dans cette primaire.

Le 5 juin 1968, alors que ce quarantenaire fête cette victoire avec ses soutiens enthousiastes, il prononce un discours puis s’éloigne de la salle de réception par les cuisines de l'hôtel Ambassador avec son épouse Ethel enceinte de leur onzième enfant.

Il est alors blessé mortellement par un tireur jordanien anti-israélien, Sirhan Sirhan. Il décède le lendemain à l’hôpital. Quatre autres personnes, dont Paul Schrade, sont blessées.

Un million d'Américains suit le passage en train de la dépouille de Robert Kennedy de New York à Washington D.C.

« Mon frère n'a pas besoin d'être idéalisé, ou grandi dans la mort au-delà de ce qu'il était dans la vie, il doit être reconnu simplement comme un homme aussi bon et honnête, qui a vu le mal et essayait de l'enrayer, a vu la souffrance et a essayé de la guérir, a vu la guerre et a essayé de l'arrêter ». C’est par ces mots que son frère Ted Kennedy lui rend hommage dans son éloge funèbre.

La date de l’assassinat coïncide avec le premier anniversaire du déclenchement de la guerre des Six-jours ayant opposé l’Etat d’Israël et trois Etats Arabes : l'Égypte, la Jordanie et la Syrie. Né en 1944 dans une famille chrétienne à Jérusalem, alors en Palestine mandataire, arrivé aux Etats-Unis en 1956, l’assassin a changé de religion à plusieurs reprises et a déclaré que sa haine à l’égard de Robert Kennedy était née quand il avait appris son soutien à l’Etat juif. Lors de son procès, il a revendiqué le crime, en ajoutant n’avoir aucun souvenir de l’avoir commis. Le 17 avril 1969, Sirhan Sirhan Sirhan est reconnu coupable et condamné à mort. En 1972, la peine est commuée en prison à perpétuité.

En 1968, Ethel Kennedy, veuve, a créé à Washington le Robert F. Kennedy Center for Justice and Human Rights ou RFK Center, devenu le Robert F. Kennedy Human Rights. Une organisation visant à promouvoir le rêve d'un monde pacifié et juste de Robert F. Kennedy en soutenant les droits de l'homme. Elle remet le RFK Human Rights Award, soutient les journalistes et écrivains d'investigations par les RFK Book and Journalism Awards, et contribue à l'éducation du public et encourage les étudiants à impulser un changement dans leurs classes.

En 1991, le RFK Human Rights Award a été décerné à Raji Sourani, "Palestine" et Avigdor Feldman, Israël. "Raji Sourani founded the Palestinian Centre for Human Rights (PCHR), which lobbies for legislation that incorporates international human rights standards and basic democratic principles. Since its establishment in 1995, PCHR has become the foremost human rights organization in the Gaza Strip, serving as an independent legal body in Gaza that documents and investigates abuses, counsels victims, and provides legal aid. Despite the suspicions of fellow Palestinians, Sourani has reached out to Israeli human rights organizations, a difficult move that proved effective in advancing the pursuit of human rights law. The center seeks to hold both the Palestinian Authority and the Israeli government to international human rights standards. When Yasser Arafat announced that people suspected of security offenses would be tried through a new military tribunal, Sourani publicly decried the move as a breach of judicial independence. Sourani was consequently taken from his home at night and detained. In addition, Sourani has been held in Israeli detention four times, beaten and subjected to mental and physical abuse. "

"A noted Israeli human and civil rights attorney, Avigdor Feldman  has litigated countless human rights cases and spoken out against his country’s violations of its own laws and values. During its occupation of the Palestinian territories, the Israeli government has at times resorted to torture, arbitrary detentions, and extrajudicial assassinations against Palestinian leaders and suspected terrorists. Feldman has been unwavering in his commitment to fighting these abuses in Israeli and international courts, exhorting Israel to fulfill the promises of its democracy. For decades, Feldman has fought for human rights and social justice in Israel, including the rights of prisoners and compensation for Arab Israelis who have been forcibly and wrongfully removed from their villages. He continues to work with Israeli and Palestinian human rights organizations alike in order to work towards a democracy that honors Israel’s commitment to human rights."

En janvier 2017, Kathleen Kennedy Townsend, fille ainée du sénateur défunt, lieutenant-gouverneur du Maryland (1995-2003), a visité Israël. Née en 1951, cette politicienne démocrate y a exprimé son enthousiasme pour l’Etat juif : « Partout dans le monde, on pourrait regarder vers Israël, comme un exemple de peuple qui est déterminé à faire que quelque chose fonctionne. C’est fabuleux ! » Elle a souligné le « lien spécial » avec Israël qu’elle a hérité de son père. Elle a rappelé ses articles en 1948 « sur le courage des Israéliens, et combien ils étaient déterminés à construire un nouveau pays. Après avoir vu tant d’horreur en Europe, ils allaient construire un pays de courage, démocratique et empreint de valeurs. Et [Robert Kennedy] s’est rendu compte, quand il a vu les Israéliens, que les Etats-Unis avaient une relation spéciales avec ce pays, et avait besoin de s’assurer que cette relation demeurerait ferme ». Kathleen Kennedy Townsend a ajouté : « En 1968, mon père se battait pour que 50 jets soient donnés à l’armée israélienne, et il a été tué en raison de son soutien » à Israël.
 
Hypothèses sur l'assassinat
Cet assassinat suscite des controverses. L’une d’elles évoque l’hypothèse d’un deuxième tireur : le rapport d'autopsie communiqué par le procureur aux avocats du prévenu indiquait que Bob Kennedy a été tué à bout portant par des tirs provenant de derrière lui, dont un tir fatal derrière son oreille, mais Sirhan Sirhan se trouvait face à lui. Ce qui évoque « The Manchurian Candidate » de John Frankenheimer avec Frank Sinatra et Laurence Harvey. 

En mai 2018, Robert F. Kennedy Jr., avocat et un des enfants du sénateur décédé, a déclaré au Wahington Post qu’il ne croyait pas que Sirhan Sirhan avait tué son père.

Avant Noël 2017, il s’est rendu avec son épouse Cheryl Hines à la prison californienne où est détenu Sirhan Sirhan. Il a rencontré ce dernier pendant trois heures. Il a étudié les rapports du médecin légiste et des policiers. Il a interviewé des témoins. Agé de 14 ans en 1968, ce sexagénaire souhaite une nouvelle enquête sur l’assassinat.

Robert Kennedy Jr, fils de Robert Kennedy, est un avocat et militant écologiste âgé de 65 ans. En  2018, il a rencontré Sirhan Sirhan en prison. En octobre 2019, il a réclamé une enquête sur la mort de son père et déclaré que l'assassin a pu fuir le lieu du crime et est identifiable. Il s'agirait selon lui de Thane Eugene Cesar, un agent de la sécurité de l'hôtel où se trouvait Robert Kennedy.

Raciste, Cesar aurait comploté avec Sirhan et aurait tiré les balles mortelles quand Sirhan ne pouvait pas infliger de blessures léthales après ses deux tirs. Cesar aurait tiré les quatre balles mortelles alors qu'il se trouvait juste derrière Robert Kennedy, alors que Sirhan Sirhan, selon des témoins, n'a jamais pu approcher de près le candidat démocrate américain. Ancien assistant de Robert Kennedy, âgé maintenant de 94 ans, Paul Schrade a été blessé par une balle lors de l'attaque. Il partage l'opinion de Robert Kennedy Jr : “Bobby Kennedy a reçu trois balles mortelles par un second tireur. Sirhan n'a jamais été en position pour tirer sur Kennedy dans le dos".
Le 30 août 2019, Sirhan Sirhan, l’assassin de Robert F. Kennedy, a été poignardé "par un codétenu dans une prison de San Diego. L'administration pénitentiaire a indiqué, par communiqué, que les agents sont intervenus rapidement et ont trouvé un détenu blessé à l'arme blanche. Il a été transporté à l’hôpital et est actuellement dans un état stable. La déclaration ne nommait pas Sirhan, mais une source du gouvernement américain a confirmé qu'il s’agissait de Sirhan Sirhan. L'agresseur présumé a été identifié et isolé dans l'attente d'une enquête. On ne connaît pas les motivations derrière son geste. Sirhan, 75 ans, a été reconnu coupable d'avoir tiré sur Kennedy peu après minuit, le 5 juin 1968. Sirhan a été condamné à mort, mais les autorités californiennes ont ensuite commué sa peine en prison à vie. Il s'est vu refuser plusieurs fois la libération conditionnelle. Palestinien de nationalité jordanienne, il a prétendu au cours des ans qu'il ne se souvenait pas d'avoir tiré sur Kennedy. Dans une interview télévisée, il avait déclaré qu'il s'était senti trahi par le soutien de Kennedy à Israël lors de la guerre des Six Jours de 1967. À l'instar du meurtre de son frère John F. Kennedy en 1963, plusieurs questions sont restées sans réponse dans l'enquête sur la mort de Robert F. Kennedy. En tant que prisonnier très en vue, Sirhan était détenu dans la prison d'État de Corcoran, dans le nord du pays. Après avoir dit aux autorités, il y a plusieurs années, qu'il préférerait être logé dans une prison régulière, il a été transféré à l'établissement Richard J. Donovan."

Paul Schrade est persuadé que Sirhan a tiré sur lui et les autres blessés mais qu’il n’a pas tué Robert Kennedy. Depuis 1974, il mène un combat pour persuader les autorités idoines de relancer des investigations sur ce dossier et identifier le deuxième tireur. 
En 2012, Sirhan Sirhan avait évoqué un second tireur ayant tiré les balles mortelles.

« Bobby Kennedy - L'homme qui voulait changer l'Amérique »
Histoire diffusa les 7, 10, 22 et 28 juin 2018 « Bobby Kennedy - L'homme qui voulait changer l'Amérique » de Patrick Jeudy (Point du Jour, 2003) : « Robert F. Kennedy, né le 20 novembre 1925, est tombé sous les balles de son assassin le 6 juin 1968. La mort de « Bobby » - quelques années seulement après celle de John - marquera la fin d'une certaine Amérique, d'une certaine innocence et d'un grand espoir pour beaucoup. Quelques mois plus tard, Nixon sera élu président et c'est une autre histoire. Bobby faisait d'une citation de George Bernard Shaw son leitmotiv « Vous voyez des choses et vous dites, Pourquoi ? Mais je rêve les choses qui n'étaient jamais et je dis, Pourquoi pas ? ». Un portrait émouvant d'une époque, un film sur le très probable candidat démocrate pour la Maison Blanche... »

« Bobby Kennedy, un Président perdu pour l'Amérique »
Histoire diffusa les 6, 7, 10, 13, 22 et 28 juin 2018 « Bobby Kennedy, un Président perdu pour l'Amérique » réalisé par Edward Cotterill (Grande-Bretagne, 3DD, 2018). « C'est le grand « et si » du XXème siècle. Et si Robert F. Kennedy, frère de John Fitzgerald Kennedy, n'avait pas également été assassiné alors qu'il faisait campagne pour la présidence des Etats-Unis en 1968 ? 50 ans après sa disparition, ce documentaire inédit nous révèle comment Bobby Kennedy, féroce défenseur de la Guerre Froide est petit à petit devenu un ardent avocat pour la paix, comment cet enfant privilégié est devenu le champion des opprimés et, enfin, comment de timide adolescent il a pu devenir candidat présidentiel. »

"Les Kennedy - Une fratrie américaine"
ARTE rediffusera le 30 juillet 2023 à 01 h 25 "Les Kennedy - Une fratrie américaine", documentaire passionnant, parfois émouvant, d'André Schäfer et d'Anna Steuber.

"JFK", le 35e président américain assassiné en 1963, avait trois frères et cinq soeurs", dont une souffrait d'un handicap mental. 

"Gros plan sur le destin de cette fratrie hors norme, issue d'un clan d'origine irlandaise devenu un emblème de l'establishment démocrate."

"Les Américains ont fait d'eux leur famille "royale" : depuis près d'un siècle, les membres du clan Kennedy, aux origines irlandaises, suscitent une fascination inépuisable."

"Si les journaux du monde entier, mais aussi la littérature, James Ellroy en tête, ont révélé une part de leurs secrets, drames et scandales, la fratrie la plus célèbre de la famille, celle du président démocrate John Fitzgerald Kennedy (1960-1963), n'a pas fini de lever le voile sur ses mystères, d'autant que ses descendants en entretiennent les zones d'ombre avec soin."

"Sur les neuf enfants de Joseph Kennedy et Rose Fitzgerald, couple fondateur de la "dynastie", six ont fait carrière en politique. Si le rôle décisif d'un père à l'ambition débordante a déjà fait couler beaucoup d'encre, quelle place la mère a-t-elle occupée au sein de la famille ? Après l'assassinat de John en 1963, puis de Robert Kennedy cinq ans plus tard, quels ont été les destins des autres membres de la fratrie éclipsés par cette double tragédie, et en particulier celui des filles ?"

"Alors que l'un des onze enfants de ce dernier, le controversé Robert Kennedy Junior, vient d'annoncer sa candidature à la présidentielle américaine de 2024, ce documentaire dévoile un pan méconnu de l'histoire du clan, à travers les parcours de ses tantes et oncles, eux aussi marqués par l'injonction familiale de servir leur patrie et de réussir."

"Plaçant les neuf membres de la fratrie au même degré d'importance, André Schäfer et Anna Steuber apportent notamment un éclairage inédit sur les femmes. Les historiens Barbara Perry et David Nasaw, le journaliste Ronald Kessler, les biographes Larry Tye et Alan Posener, ainsi qu'un membre de la famille apportent leur concours à cette fresque familiale".



"Les Kennedy - Une fratrie américaine" d'André Schäfer et d'Anna Steuber
Allemagne, 2023, 90 min
Sur ARTE le 30 juillet 2023 à 01 h 25
Disponible du 02/07/2023 au 12/12/2023
Visuels : © Public Domain

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Les citations sur les documentaires proviennent d'Histoire. Cet article a été publié le 5 juin 2018, puis le 26 octobre 2019.

jeudi 20 juillet 2023

Vladimir Baranoff-Rossiné (1888-1944)

Vladimir Baranoff-Rossiné (1888-1944) était un musicien, peintre, sculpteur d’avant-garde juif né à Kherson (Ukraine). Exilé à Paris, brièvement engagé dans la Révolution russe, intéressé par le cubisme et le futurisme, il a inventé un « piano optophoniste » ou "l'optophonique" breveté, associant le son et les couleurs. Déporté, il est tué au camp nazi d’Auschwitz (Pologne) en janvier 19444. En collaboration avec Jean-Claude Marcadé, spécialiste de l’avant-garde russe, la Galerie Le Minotaure propose une rétrospective, assortie d’un catalogue, de cet artiste.


Vladimir Baranoff-Rossiné, est né en 1888 à Kherson (Ukraine), dans une famille juive.

« Léonid Davydovitch Baranov naît en 1988 dans la petite ville ukrainienne Bolchaya Lépétikha (en ukrainien Vélyka Lépétykha dans l’oblast de Kherson), dans une famille juive bourgeoise. En 1912, il prend pour nom d’artiste Daniel Rossiné, et, dès 1917, il recourt au nom de Vladimir Baranoff-Rossiné.

Son père incite ses trois enfants à étudier : le frère de Vladimir deviendra médecin, sa sœur pharmacienne. Quant à Vladimir Baranov, il étudie de 1903 à 1908 à l’École d’Art d’Odessa, seul établissement dans la région ouvert à l’art moderne européen, l’impressionnisme et au postimpressionnisme. Nombre de ses enseignants appartiennent « au groupe des Ambulants (Péredvijniki) qui pratiquent la peinture de plein air en développant une conception spécifiquement russe du paysage, mais à la différence des impressionnistes français, ils attribuent à leurs œuvres un véritable rôle pédagogique auprès du spectateur et critique vis-à-vis de la société russe de l’époque. Cette première formation est complétée par les lectures des revues artistiques, notamment du Monde de l’Art (Mir Iskousstva) qui propose des articles sur l’actualité artistique russe et européenne et véhicule l’idée d’un nécessaire renouveau pictural de l’art russe, inspirée notamment de l’Art Nouveau et du symbolisme », précise Maria Tyl)

« Les premières œuvres du jeune artiste (portraits de famille, paysages locaux) prouvent déjà sa passion pour la couleur. Déjà à cette époque, elles s’inscrivent davantage dans le courant de la peinture occidentale que dans celle – lyrique et réaliste – des Ambulants, ce qui résulte sans doute de ses premiers contacts avec l’avant-garde locale », analyse Maria Tyl.

Cet artiste « participe aux premières expositions des avant-gardes russes et ukrainiennes à coté de Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova, les frères Bourliuk… Les œuvres de cette époque reflètent leurs fascinations communes pour les premières avant-gardes européennes, l’impressionnisme et le post-impressionnisme ».

En 1907, à l’invitation des frères Vladimir et David Bourliouk et de Mikhaïl Larionov, il participe à l’exposition « Stéphanos » - « du grec, couronne de fleurs ou guirlande, titre d’un recueil de vers (1906) du poète symboliste Valéri Brioussov -, appelée aussi « première exposition anti-passéiste ») à Moscou (alors dans l’Empire russe), à côté des autres figures montantes de l’avant-garde, telles que Natalia Gontcharova, Aristarkh Lentoulov, Gueorgui Yakoulov, Léopold Stürzwage (futur Survage) ou Nikolaï Sapounov dont l’ambition commune est le renouvellement pictural de l’art russe. L’œuvre de ces artistes, de Larionov notamment, devient désormais modèle pour le jeune Baranov, l’invitant à s’engager dans la voie de l’impressionnisme, du postimpressionnisme et du fauvisme dont il assimile les principes pour mieux développer son propre style », explique Maria Tyl.

« Il ne cherche pas à rendre précisément les formes mais suggère leur relief en recourant souvent aux couleurs complémentaires qu’il ne mélange ni sur la toile ni sur la palette, mais qu’il juxtapose afin de produire les effets d’ombre et de lumière, prouvant ainsi sa maitrise du principe du mélange optique extrait de la théorie développée par Chevreul et pratiquée par les pointillistes. De l’autre côté, nous retrouvons dans ses premières toiles l’intérêt de Baranov son attachement au folklore et à la tradition picturale ukrainienne, ainsi que sa bonne connaissance de la peinture des maîtres russes du paysage », observe Maria Tyl.

« Après avoir obtenu le diplôme de l’école d’Odessa en mai 1908, l’artiste poursuit ses études à l’Académie de Saint-Pétersbourg (dirigée à l’époque par Ilia Répine, chef de file des Ambulants) dont il est pourtant rapidement renvoyé pour cause d’absentéisme dû certainement à son rapprochement avec les cercles d’avant-garde qu’il rejoint à l’occasion de plusieurs manifestations. En 1908, il se joint à la « XV Exposition de Peinture de l’Association des Artistes de Moscou » et à l’exposition « Zvéno (Le Maillon) » dite aussi l’« Exposition des jeunes artistes en colère », organisée par David Bourliouk (qui publie à cette occasion son manifeste La voix de l’impressionnisme), réunissant non seulement des peintres, mais aussi des sculpteurs et des poètes montrant leurs œuvres dans la rue, dans une sorte de performance avant l’heure. L’année suivante, il participe – à côté de Bourliouk, Alexandra Exter, Lentoulov – à l’exposition « Viénok-Stéphanos » à Saint-Pétersbourg, puis à celles des « Impressionnistes » à Kherson, Saint-Pétersbourg et Vilnius. Lors de cette dernière, ses deux toiles intitulées Soleil, sont remarquées par un critique dans un journal local :

« Dans deux de ses toiles appelées Soleil, Baranov a donné un excellent exemple de la peinture impressionniste- pointilliste la plus récente. Il emploie une technique spéciale pour transmettre l’éther, le mouvement éternel de l’air : en peignant des points et des marques. Le coucher de soleil de Baranov est un exemple d’un ce genre de peinture et son travail est très intéressant pour la scène artistique. » 

Paris
« En 1910, comme beaucoup de ses compatriotes, Baranoff arrive à Paris pour un premier séjour qui dure quatre ans. Il commence tout de suite à exposer aux Salons d’Automne et des Indépendants sous le nom de Daniel Rossiné les oeuvres qui révèlent sa maîtrise du langage cubo-cézannien et son sens atavique de la couleur », note Maria Tyl. 

Et Maria Tyl de poursuivre : « A cette époque, la scène artistique locale est marquée par la récente émergence du cubisme comme nouvelle avant-garde influence aussitôt la création de Baranov. Dans un premier temps, il puise surtout dans le cubisme cézanien, sa géométrisation des volumes, sa construction architecturale de l’espace et l’absence de perspective. Sa palette de couleurs rappelle toutefois davantage le folklore ukrainien, l’œuvre de Van Gogh et les expériences des fauves. »

« A La Ruche, où il habite un an (1912-1913), ou encore chez la Baronne d’Oettingen il côtoie les avant-gardes de l’époque, les cubistes et les futuristes notamment, dont témoignent, entre autres, les autoportraits de l’artiste : celui de 1910 – cubo-futuriste – que la Galerie Le Minotaure a vendu en 2020 au Centre Pompidou, ou celui de 1913 – cubiste – faisant partie de l’exposition actuelle ». (Maria Tyl)

« Dès 1910, il devient proche de Sonia et Robert Delaunay qui deviennent ses amis et protecteurs en l’introduisant dans la communauté russe et ukrainienne de Paris et dans les cercles de l’avant-garde locale, se réunissant souvent dans le salon de la baronne Hélène d’Œttingen. Il rencontre alors des compatriotes : Léopold Survage et Serge Férat, Alexander Archipenko, Marc Chagall, mais aussi Georges Braque et Pablo Picasso ou encore les cubistes de la future Section d’Or (Gleizes, Metzinger, Le Fauconnier). Grâce à ces fréquentations, il expose au Salon des Indépendants de 1911 dans la Salle cubiste – première manifestation publique et collective des cubistes – à côté de Delaunay, Gleizes, Léger, Le Fauconnier et Metzinger. La Forge, toile montrée à cette occasion, appartient à la période cubo-futuriste dans l’œuvre de Baranov. Elle témoigne de sa fascination pour le rythme, la combinaison de l’élément statique avec l’élément dynamique et l’éclatement de la gamme colorée qu’il partage avec les futuristes italiens, aussi présents sur la scène parisienne de l’époque », souligne Maria Tyl.

« En 1912, il réalise deux autres séries de toiles sur des sujets bibliques : Adam et Eve et Apocalypse qui résultent directement de ses contacts avec le couple Delaunay, eux-mêmes engagés à cette époque dans le simultanisme et l’orphisme dans l’idée de dépasser les limites du cubisme de Braque et de Picasso et, par l’examen approfondi de la lumière, arriver à créer un langage autonome de la couleur. Dans les années qui suivent la réalisation de ces deux cycles – portant encore les réminiscences à la fois de Michel-Ange, des Baigneurs de Cézanne que des styles de Larionov, Gontcharova et Bourliouk –, Rossiné commence à réaliser des sculptures non objectives, polychromées, composées de divers matériaux bruts qu’il expose au Salon des Indépendants de 1913 et 1914 (Symphonie) et qui évoquent à la fois les premiers objets de Braque et de Picasso, les sculpto-peintures d’Alexander Archipenko et les Contre-Reliefs de Tatline. Si elles dérangent la majorité de la critique, elles attirent aussi l’attention de Guillaume Apollinaire dans L’Intransigeant (28 février et 5 mars 1914) qui évoque à son tour les Contre-Reliefs de Tatline. » (Maria Tyl)

De cette deuxième veine, la Galerie Le Minotaure expose « le chef-d’œuvre monumental de l’artiste Apocalypse Verte, 1912 (130 x 162 cm) qui semble annoncer la Guerre mondiale et la Révolution russe qui approchent à grands pas… Nous y retrouvons les réminiscences à la fois des Baigneurs de Cézanne ainsi que des styles de Larionov, Gontcharova et Bourliuk. » (Maria Tyl)

« A partir de 1913, Baranoff commence à franchir le seuil de l’abstraction mais aussi à expérimenter dans le domaine de la sculpture (quasiment en même temps que Braque et Picasso qui réalisent leurs premiers objets entour de 1912-13) dans l’idée d’arriver à une oeuvre d’art totale, dépassant les frontières entre la peinture, la sculpture, l’architecture et la musique », écrit Maria Tyl.

Le Piano optophonique
A la déclaration de guerre, Rossiné retourne à Saint-Pétersbourg, puis à Kherson.

« A l’automne 1915, il se rend en Scandinavie et vit à Kristiana (aujourd’hui Oslo). Malgré des difficultés financières importantes, il continue ses expérimentations dans le champ pictural en travaillant toujours sur le phénomène de la synesthésie. En novembre 1916, il présente à la galerie Blomqvist de Kristiana sa première (et la seule de son vivant) exposition personnelle pendant laquelle il expose une palette « polychrome » (sa première invention) qui déconcerte la critique, à côté des tableaux inspirés par le ruban de Möbius – caractéristiques pour leurs arabesques traitées en volumes colorés qui s’enroulent sur eux-mêmes dans espace – avec lesquelles il fait ses premiers pas vers l’abstraction. Leur qualité spatio-temporelle et leur rythme préfigurent l’intérêt de l’artiste pour les analogies entre peinture et musique, explorées parallèlement par Wassily Kandinsky et Arnold Schönberg, František Kupka (dans ses fugues colorées), mais aussi par les futuristes russes qui visent à mettre en interaction tous les arts et à matérialiser le concept de l’œuvre d’art totale, ne serait-ce que dans la Victoire sur le Soleil (1913), opéra futuriste de Kazimir Malévitch, Mikhaïl Matiouchine et Vélimir Khlebnikov. Il met aussi au point un appareil de « projection visualo-colorée » qui lui permet de donner ses premiers « concerts lumineux » à Kristiana et à Stockholm ». (Maria Tyl)

« Dans la même optique, et en rapport avec les recherches communes de Wassily Kandinsky et Arnold Schönberg sur la synesthésie, les associations entre sons et couleurs, Baranoff met aussi au point un appareil de « projection visualo-colorée » qui lui permet de donner ses premiers « concerts lumineux » en Norvège (1916). Cette invention annonce la création du Piano optophonique en 1920-1923 (Centre Pompidou) « projetant dans l’espace ou sur un écran des couleurs et des formes mouvantes et variées à l’infini, dépendant absolument, comme dans le piano sonore, du fonctionnement des touches » (Baranoff-Rossiné, L’Institut d’art opto-phonique, 1925). Sous une apparence traditionnelle de piano droit à clavier, l’instrument de Baranoff dissimule un dispositif mécanique constitué de disques peints par l’artiste (dont un est exposé), complété par un ensemble de prismes, de lentilles, de miroirs, d’une source lumineuse et d’un écran de projection. Les images mouvantes sont projetées sur l’écran au rythme de la musique émise par les disques. » (Maria Tyl)

« Avec l’éclatement de la Révolution en 1917, il retourne encore une fois en Russie pour s’investir dans le mouvement révolutionnaire. C’est alors qu’il adopte le nom de Vladimir Baranoff-Rossiné. Il enseigne aux Svomas (Ateliers libres) et Vkhoutémas (Ateliers supérieurs d’art et de technique) et réalise des commandes de l’État ». (Maria Tyl)

« Il poursuit ses recherches chromatiques et synesthésiques qui aboutissent à la réalisation du Piano optophonique en 1920-1923 « projetant dans l’espace ou sur un écran des couleurs et des formes mouvantes et variées à l’infini, dépendant absolument, comme dans le piano sonore, du fonctionnement des touches ». Le piano de Baranoff reprend l’idée du clavecin oculaire du père Louis Bertrand Castel (1735) et du clavier à lumières d’Alexandre Scriabine (1915) tout en répondant au rêve romantique de la synthèse des arts (Gesamtkunstwerk ). Sous une apparence de piano droit à clavier, l’instrument dissimule un mécanisme constitué de disques colorés, peints par l’artiste, complété par un ensemble de prismes, de lentilles, de miroirs, d’une source lumineuse et d’un écran de projection, qui fonctionne grâce à l’action combinée des disques et de celle déclenchée par les touches. Les images mouvantes sont projetées sur l’écran au rythme de la musique émise par les disques. Dans une lettre du 19 décembre 1924, Baranoff-Rossiné explique à Sonia et Robert Delaunay le fonctionnement de son invention :
« Mon instrument […] permet de donner libre cours et d’une manière encore jamais vue à la dynamique de la lumière en couleur, chose à laquelle nous ne faisions que rêver. Maintenant le peintre n’est plus l’esclave de la surface plane […] mais le maître de son désir, de sa volonté. Voilà où se trouve la réalité. Un immense champ d’action pour la création picturale. En une seconde, des milliards de tableaux, un kaléidoscope universel de la volonté. La musique certainement est un compromis avec le public. Le vrai but – la fin en soi – est une peinture vivante dans le temps et non pas sourde-muette. » 
« Après avoir déposé un brevet d’invention pour son piano en Russie en 1923, l’artiste donne trois concerts « opto-visuels » à Moscou en 1924 (théâtre Meyerhold et théâtre Bolchoï), où les lumières colorées animent un répertoire romantique et symboliste – Schubert, Wagner, Grieg, Debussy et Scriabine. » (Maria Tyl)

« Le durcissement du régime politique et la mort de Lénine le 21 janvier 1924 provoquent toutefois son exil de Russie. Il s’installe définitivement en France en 1925. » (Maria Tyl)

La galerie Le Minotaure montre aussi « plusieurs œuvres, réalisées par l’artiste après son retour définitif à Paris en 1925, marquées par la montée en force du surréalisme et les recherches biomorphes des avant-gardes de l’époque. Tant dans ses oeuvres figuratives qu’abstraites nous retrouvons alors des formes organiques proches de celles utilisées par Salvador Dali, Juan Miro, Yves Tanguy mais aussi Fernand Léger. »

« A Paris, Vladimir Baranoff-Rossiné fonde l’Académie opto-phonique, vouée à l’union du son et de l’image, dépose un brevet pour son piano (le 25 mars 1926), et donne plusieurs concerts en 1928 et 1929 (studio des Ursulines et Studio 28). Son invention ouvre la voie au musicalisme d’Henry Valensi et de Charles Blanc-Gatti dans les années 1930 ; il est d’ailleurs présent à leurs côtés au Salon de la Peinture Musicaliste organisée à Limoges en 1939. » (Maria Tyl)

« De 1925 à 1940, il participe à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris (1925), à l’exposition des Réalités nouvelles (1939), et expose régulièrement aux Salons des Indépendants. Dans cette deuxième et dernière période parisienne, son œuvre s’avère assez hétéroclite. D’un côté, il continue ses différentes inventions techniques (procédé Caméléon, Mensurateur, Multiperco), de l’autre il réalise des paysages et des portraits figuratifs, des compositions influencées par le cubisme, de nombreuses abstractions, mais aussi des toiles à tendance surréaliste et biomorphe – tant abstraites que figuratives – dans lesquelles nous retrouvons des formes organiques proches de celles utilisées à la même époque par Salvador Dali, Juan Miro, Yves Tanguy mais aussi Hans Arp et Fernand Léger. Baranoff y reste fidèle à sa passion de la couleur et de la ligne ondulante. » (Maria Tyl)

Le 9 décembre 1943, Vladimir Baranoff-Rossiné est arrêté par la Gestapo, puis déporté au camp nazi d’Auschwitz (Pologne) le 20 janvier 1944. Il y décède cinq jours plus tard.

En 1972, à Paris, le musée national d'Art moderne lui consacre une rétrospective.

Cette rétrospective – « rassemblant les œuvres en provenance de la famille ainsi que d’importantes collections européennes et américaines – retrace toutes les périodes de la vie de l’artiste ».

Elle est accompagnée d’un catalogue intéressant, bilingue français et anglais, sur cet artiste à (re)découvrir. 



Jean-Claude Marcadé et Maria Tyl, Vladimir Baranoff-Rossiné. Galerie Le Minotaure, 2023. 124 pages. 30 €



Du 13 mai au 29 juillet 2023
2, rue des Beaux-arts, 75006 Paris - Tél. : 01 43 54 62 93
23, rue de Seine, 75006 Paris - Tél. : 01 42 03 00 08
Du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h à 19 h
Visuels :
Autoportrait cubiste, 1913, huile sur carton, 49 x 35 cm