Roger Corbeau (1908-1995) était un photographe de plateau (cinéma, télévision) français juif. En cinquante ans de carrière, il a travaillé sur plus de 160 films de réalisateurs français et américains - Marcel Pagnol, Sacha Guitry, Abel Gance, Jean Delannoy, Julien Duvivier, Max Ophüls, Jean Cocteau, Henri Verneuil, Alex Joffé, Jules Dassin, Orson Welles, René Clément -, auprès des plus grandes stars : Brigitte Bardot, Sophia Loren, Jean Gabin... Ses portraits montrent son style expressionniste, sa maîtrise de la lumière et des ombres dans des photographies souvent en noir et blanc. La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé propose l’exposition « L’œil de Roger Corbeau : photographies de cinéma ».
Brigitte Bardot
« L’ami Fritz » par Jacques de Baroncelli
Léon Barsacq (1906-1969) : « Maquettes de décors de films »
« Un ami viendra ce soir » de Raymond Bernard
« L’ami Fritz » par Jacques de Baroncelli
Léon Barsacq (1906-1969) : « Maquettes de décors de films »
« Un ami viendra ce soir » de Raymond Bernard
Marcel Carné (1906-1996)
Les Enfants du Paradis, l’exposition
Eddie Constantine (1917-1993)
Lemmy Constantine
Les Enfants du Paradis, l’exposition
Eddie Constantine (1917-1993)
Lemmy Constantine
Sami Frey
« 1940 - Main basse sur le cinéma français » de Pierre-Henri Gibert
Serge Gainsbourg (1928-1991)
« 1940 - Main basse sur le cinéma français » de Pierre-Henri Gibert
Serge Gainsbourg (1928-1991)
Jeanne Moreau (1928-2017)
Bernard Natan (1886-1942)
« Charles Pathé et Léon Gaumont. Premiers géants du cinéma » par Emmanuelle Nobecourt
Bernard Natan (1886-1942)
« Charles Pathé et Léon Gaumont. Premiers géants du cinéma » par Emmanuelle Nobecourt
Des studios Pathé-Albatros à l’Espace Albatros
Les Studios Éclair de 1907 à 2007
Tournages Paris-Berlin-Hollywood 1910-1939
Les Studios Éclair de 1907 à 2007
Tournages Paris-Berlin-Hollywood 1910-1939
Avec Raymond Voinquel (1912-1994) qui avait collaboré au Studio Harcourt (1940-1944), Roger Corbeau (1908-1995) est le plus célèbre photographe de plateau français.
Roger Corbeau (1908-1995) est né à Haguenau dans une famille bourgeoise juive alsacienne : son père bibliophile est industriel, et sa mère est passionnée pour le cinéma
Après des études à Nancy, il est recruté en 1931 par une entreprise d'importation de thé et de café à Amsterdam (Pays-Bas).
L'année suivante, il s'installe à Paris, et débute dans le monde cinématographique comme habilleur, puis accessoiriste pour Marcel Pagnol. Quand ce réalisateur découvre fortuitement des clichés saisis par Roger Corbeau avec le Kodak folding de son père durant le tournage du Gendre de M. Poirier, il l'emploie comme photographe de plateau de son film, Jofroi (1933). Débute une collaboration de six ans.
Roger Corbeau débute ainsi sa carrière d'une oeuvre prolifique de photographies de plateau : ces photos étaient placées dans la devanture des salles de cinéma, et, comme l'affiche, visaient à attirer le public. Des années 1930 aux années 1970, il photographie dans un style expressionniste, accentuant les contrastes noir et blanc, usant de lumière et d'ombres pour sculpter les visages, des acteurs qui contribuent par leur expressivité à ces photographiques. Il met son art au service de Marcel Pagnol (La Femme du boulanger) à Claude Chabrol (Violette Nozière) en passant par Jean Cocteau (Orphée), Robert Bresson (Journal d'un curé de campagne) ou Orson Welles (Le Procès), pour des films aux genres différents, souvent des drames. Il photographie aussi en couleurs, même s'il préfère le noir et blanc.
« Fasciné par le visage, ce grand portraitiste développe un art où se mêlent un sens dramatique très aigu et la recherche d'un idéal de beauté. La plupart du temps réalisées au format carré 6x6 cm avec un Rolleiflex, les images sont ensuite recadrées par le photographe. Il accorde beaucoup d'importance au tirage : celui-ci est souvent très dense, Roger Corbeau aimant aussi flouter la scène, en plaçant notamment un bas de soie sous l'objectif de l'agrandisseur. Ces caractéristiques participent pleinement d'un univers et d'une grammaire visuelles uniques et aisément reconnaissables. De tels partis pris justifient aussi le fait que ce soient les tirages, et non les négatifs du corpus présenté ici, qui ont été numérisés. Il a photographié 160 films de 1933 à 1980, dont des longs métrages » célèbres.
Après 1984, il cesse de photographier : "Aujourd'hui les actrices ne sont pas des beautés ou des 'natures' comme avant et, en général, les acteurs n'ont plus la même disponibilité".
Nommé en 1985 chevalier de la Légion d'honneur au titre des Arts et des Lettres, Roger Corbeau choisit le comédien Daniel Gélin pour la remise de sa décoration à la Cinémathèque française.
En 1994, Roger Corbeau a fait don de l'ensemble de son œuvre photographique à l'État français.
Décédé à 86 ans, il est enterré au cimetière israélite de Haguenau (Bas-Rhin).
« L’œil de Roger Corbeau : photographies de cinéma »
La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé propose l’exposition « L’œil de Roger Corbeau : photographies de cinéma ».
« Après son exposition consacrée aux affiches de films (« Faire impression, quand l’affiche de cinéma s’invente »), la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé dédie ses espaces aux photographies de Roger Corbeau (1908-1995). »
« Considéré comme l’un des plus importants photographes de cinéma des années 1930 à 1980, Roger Corbeau a débuté sa carrière avec Marcel Pagnol et a contribué à l’univers esthétique de films tels que Toni de Jean Renoir, De Mayerling à Sarajevo de Max Ophuls, Macadam de Marcel Blistène et Jacques Feyder, Le Journal d'un curé de campagne de Robert Bresson, Pattes blanches de Jean Grémillon, La Fête à Henriette de Julien Duvivier, Les Parents terribles et Orphée de Jean Cocteau, Gervaise de René Clément, Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau, Les Misérables de Jean-Paul Le Chanois, mais aussi Le Procès d'Orson Welles et Violette Nozière de Claude Chabrol. Plus de 160 films en 50 ans de carrière ! »
« Reconnu dès ses débuts en 1933 comme un photographe qui révèle le film auquel il participe, Roger Corbeau s’affirme comme un portraitiste hors-pair. Nombre de ses épreuves passeront à la postérité. »
« Par son regard, il fait accéder les images de promotion des films au rang d’un nouvel art. »
« Précis, exigeant parfois jusqu’à l’obsession, Roger Corbeau ne choisit pas un instant mais élabore son propre film en le racontant comme une histoire. »
« Célébré de son vivant, Roger Corbeau n’a plus été exposé depuis son décès, il y a trente ans. La Fondation Pathé présente un choix de plus de 120 photographies : des tirages originaux choisis dans le fonds d’archives du photographe. Cette matière merveilleuse est pour la première fois dévoilée. Elle s’accompagne de documents personnels, de matériel photographique, d’affiches, et de nombreux extraits de films. »
« Réalisée à partir du fonds Roger Corbeau et de ses collections, l’exposition de la Fondation Pathé rend hommage à un illustre photographe dont l’œuvre est à redécouvrir. »
Autour de l’exposition : un catalogue de 150 pages, des visites guidées sur rendez-vous et la visite de l’exposition pendant les journées découverte, la journée d’étude Photographies de cinéma et de télévision (janvier 2026) et une programmation de films muets et parlants (décembre 2025-janvier 2026).
PARCOURS DE L'EXPOSITION
Un cinéphile devenu photographe
« Fasciné depuis son adolescence par le cinéma et les acteurs, Roger Corbeau collectionne les photographies, les livres et les revues. Le cinéma muet ne cessera de l’inspirer. »
« L’exposition débute avec des épreuves de sa collection : des portraits de stars américaines et européennes des années 1920, d’une exceptionnelle qualité de tirage. »
« En 1931, Roger Corbeau quitte son Alsace natale pour Paris. Engagé comme accessoiriste sur les plateaux de tournage, il est repéré par Marcel Pagnol, qui l’engage comme photographe pour ses réalisations et ses productions. Corbeau va aussi travailler avec Jean Renoir, Sacha Guitry, Pierre Chenal, Max Ophuls, Jacques de Baroncelli ou encore Marcel L’Herbier. Appartenant à une génération montante de photographes de plateau comme Sam Lévin et Raymond Voinquel, il s’impose comme un grand portraitiste. Ses photographies d’Arletty deviennent iconiques. Sur les tournages, il saisit la dramaturgie des films à travers le visage des acteurs. »
« La fin du rêve pendant cinq ans »
« La guerre marque, selon son expression, « la fin du rêve pendant cinq ans ».
« Persécuté en tant que juif, il n’exerce pas sa profession et se cache avec sa famille, puis s’engage dans le maquis. L’exposition présente des aspects méconnus de cette période de sa vie. »
« Cette étape l’entraîne sur le film de Raymond Bernard, Un ami viendra ce soir, consacré à la Résistance. Puis, après une rencontre avortée, il travaille pour le deuxième grand réalisateur de sa carrière, Jean Cocteau. »
Grammaire des formes
« Après la guerre, Roger Corbeau donne la pleine mesure de son art. Son implication dans l’élaboration des films se mesure au degré de perfection de ses tirages photographiques. Auteur de photographies posées, il apporte sa touche personnelle, modifie la lumière des chefs-opérateurs, et recrée l’univers du film mais sans le trahir. Il travaille alors avec Robert Bresson, Jean Grémillon, Julien Duvivier, Orson Welles ou pour des noms plus inattendus comme Jean Faurez et Raymond Rouleau. »
Maître des portraits
« Pour chaque film, il faut former une série de portraits des principaux personnages de l’histoire comme s’il s’agissait d’un album de famille. (..) Un portrait réussi est le triomphe de la nuance, du détail. » (R. Corbeau, 1947).
« Les photographies de Corbeau sont le résultat d’un échange avec l’acteur, où la perfection du visage cède la place à l’expression, pour mettre en avant l’incarnation du personnage. »
« Maitre du noir et blanc, roi des ombres et des nuances de lumière, Roger Corbeau réalise aussi de nombreux portraits en couleurs à l’aide du procédé Ektachrome. Son goût pour les contrastes, les teintes acidulées et les tirages diffusés font merveille, en particulier pour ses portraits d'actrices. Il l’utilise aussi bien pour des fresques comme Les Misérables de Jean- Paul Le Chanois, des aventures populaires comme Fantomas d’André Hunebelle, ou des films plus intimistes comme La Prisonnière de Henri-Georges Clouzot. Il sublime et immortalise Brigitte Bardot, Danielle Darrieux, Louis de Funès, Jean Gabin, Jean Marais, Sophia Loren, mais aussi de jeunes actrices comme Isabelle Huppert et Jodie Foster. »
Interview donnée au journal L'Alsace en 1983 par Roger Corbeau, à l'occasion d'une exposition de ses clichés à Haguenau et à Strasbourg
« Comment vous est venue cette vocation de photographe ?
Je n'ai pas eu la vocation de photographe, jamais. En fait, ce devait être en 23 ou en 24, mon père m'avait offert un petit Kodak. Je l'utilisais pour photographier la famille le dimanche, tous ces dimanches où l'on allait en voiture du côté de Lembach et où, je m'en souviens, on mangeait tout le temps la même chose. Non. Ce que je voulais, c'était faire du cinéma. Une idée qui m'était venue tout jeune. Il faut vous dire que j'allais très souvent au ciné, la semaine à Haguenau - il y avait deux salles - et, les jours de vacances, à Strasbourg.
Et que pensaient vos parents d'une telle carrière ?
Mon père voulait me transformer en homme d'affaires. C'est d'autant plus curieux que lui-même était un intellectuel, bibliophile avisé, collectionneur d'objets d'art. Mais il ne voulait pas, mais alors pas du tout, que je devienne artiste. Par contre, je dois dire que je bénéficiais du soutien inconditionnel de ma mère qui, elle, trouvait cela très bien. Il faut vous dire qu'elle était une vraie fan de cinéma. Elle y allait beaucoup et voyait surtout des films allemands. C'était l'époque de la gloire d'Henny Porten. C'était au temps du cinéma muet...
Une enfance heureuse en somme ?
Une enfance très très heureuse. J'avais la chance d'avoir pour père un homme généreux. Je me souviens que tous les samedis, nous recevions, ma sœur et moi, notre argent de poche. Le mien - et le sien, parce que je le lui empruntais à fonds perdus - passait dans les magazines de cinéma et ces merveilleuses cartes postales d'acteurs que je faisais venir d'Angleterre. En secret de mon père, bien entendu, qui ne mit quand même pas longtemps à découvrir le pot aux roses...
Mais le cinéma, le vrai, c'est Paris. Donc, vous partez.
Oui. En 32. J'avais 24 ans et me voilà décidé à "monter", si l'on peut dire, vu la position géographique de Haguenau, à Paris. J'avais obtenu l'accord passif de mon père et ma sœur m'avait donné ses économies. Et je partais pour faire du cinéma. Mais attention : pas comme acteur. Cela, je n'y ai jamais pensé. Ce que je voulais, c'était entrer dans le rêve, y participer, le faire. Parce que c'était cela, le cinéma autrefois. Aujourd'hui, tout est dit. Il y a trop de sang, de sexe, de violence... Mais à l'époque, quelle merveille.
Mais comment avez-vous fait pour pénétrer ce monde du cinéma? Vous aviez un piston ?
Ah ! mais non, pas du tout. J'ai tout bonnement acheté la Cinématographie française : il y avait toutes les adresses pour les films qui étaient en train de se tourner. Et j'y suis allé, tout bonnement. J'avais repéré un remake de Violettes impériales. Oh ! J'adorais... Je me suis présenté rue Anatole-de-la-Forge, près de la Grande-Armée, où ce film était annoncé.
Et là, vous trouvez du travail ?
Eh là ! Doucement ! Je suis tombé sur une jeune fille, une secrétaire. Elle était absolument charmante, moi aussi je présume. Nous sommes devenus copains. Comme elle était amie avec le costumier, qui était un homme très gentil, je me suis retrouvé aide-costumier. Et voilà ! J'avais fait mon entrée, ma toute petite entrée, dans le cinéma : je passais mon temps à ranger.
Un temps qui n'a pas été très long...
Non. Grâce à ma rencontre avec Marcel Pagnol. Il était aux studios de Billancourt pour terminer Fanny, qui était mis en scène par Marc Allégret. C'était juste avant qu'il ne décide de tourner ses films lui-même pour ne pas être trahi. Un beau jour, voilà qu'il me remarque. J'ai toujours eu le goût d'être soigné, je m'habillais le mieux possible. Cela l'a frappé. Et hop ! me voilà bombardé accessoiriste. Je n'en revenais pas moi-même. Je rentrais dans le rêve... Vous savez, au fond, à Haguenau, je me demandais quand même si les acteurs existaient vraiment ou non...
Et ce fut le rêve d'une vie ?
Il a duré en tout cas, longtemps, et il dure encore. Mais, depuis un an environ, il s'est fendillé. Tout est vraiment devenu trop brutal. Et puis, cette manie du nu. Vous savez, les actrices étaient bien plus désirables quand elles étaient habillées. Maintenant, il n'y a même plus de distance. Les acteurs ressemblent aux gens de la rue, à tout le monde. Oh ! Je ne suis pas contre : c'est l'évolution.
Comment fut votre rencontre avec Pagnol ?
Extraordinaire. C'était au moment du tournage du Gendre de M. Poirier. Pour mon plaisir, en souvenir de mes dimanches à Haguenau, j'avais fait des photos. Je m'en souviens très exactement : cent onze négatifs 6x9... Je les donne à un photographe et le jour où je reçois le paquet en retour, pour une raison ou pour une autre, le frère de Marcel Pagnol, René, était près de moi. Il avise les photos, les prend, les regarde et explose : "Formidable, tu viens de sauver la publicité du film". Deux ou trois jours plus tard, je rencontre Marcel Pagnol qui n'y va pas par quatre chemins : Vas acheter un appareil, me dit-il, tu es le photographe de mon prochain film." J'étais sidéré: je n'avais jamais suivi un seul cours de photo. Mais Marcel Pagnol parlait si souvent de "don de Dieu". Allez savoir, je l'avais peut-être...
Quel accueil vous ont réservé les acteurs ?
Il vous faut essayer d'imaginer ce qu'était le climat de Pagnol. Lui, c'était le soleil. Il ne faut pas oublier le mot d'Orson Welles : "La femme du boulanger, a-t-il dit, c'est le chef-d'oeuvre." Pagnol, c'était Pagnol. Tenez. Il aimait les travelling, eh bien, il aidait à poser les rails. Il adorait ça même. Les scènes d'Angèle, il les écrivait au coup par coup et les comédiens apprenaient leurs rôles en mangeant. Et puis on tournait. Parfois jusqu'à quatre, cinq heures du matin. Les jeunes à qui j'ai raconté cela m'ont dit : "Comment ! Mais ce n'est pas syndical." Pas syndical ! Mais on n'avait rien ! Pas de contrat, pas de syndicat. On était payé à la semaine. Mais c'était merveilleux, fantastique. Et puis, il y avait Pagnol, ce conteur extraordinaire. Tout ce qu'il racontait ! C'était tellement plus beau que la réalité.
Vous avez travaillé longtemps avec lui ?
Oui, mais pas exclusivement. A l'époque, je travaillais en même temps pour Sacha Guitry et Abel Gance. Pagnol n'était pas content, mais moi j'avais aussi mon idée : aller à Paris. C'était cela qui me plaisait et j'ai toujours eu pour habitude de faire ce qui me plaisait.
En somme, vous faisiez la promotion des films.
C'est simple : les photos étaient la vente du film. Parce que ces photos exaltaient la prise de vue. Il fallait toute l'interprétation du thème du film dans la photo. C'était un sacré travail et croyez-moi, on n'y faisait pas fortune ! Mais aussi, que de bonheur !
Combien de films avez-vous fait ?
Je ne le sais même plus... Disons, cent soixante, et certainement plus. J'ai fait aussi des téléfilms. Vous savez, on peut en faire des choses en cinquante ans.
Comment se passe le contact photographe-acteur sur un plateau ?
Les actrices, surtout, sont des personnes fascinantes. Oui, c'est un monde fascinant. Mais quand les acteurs arrivent sur le plateau, il faut tout oublier, on oublie tout, on ne sait plus rien de leur vie privée et c'est là qu'opère la magie, brusquement, on se retrouve tous bien ensemble.
C'est toujours facile ?
Pas forcément, non. Tenez, je me souviens d'une séance avec Raimu. Il s'approche de moi et me demande : "Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?" Aussitôt je lui réponds : "Tout à l'heure, quand vous avez dit telle chose, vous avez fait un certain geste." Le voilà qui explose : "Espèce de petit imbécile, si tu crois que je sais toujours ce que je fais." La colère est montée... J'ai posé mon appareil à chambre 18x24 et je suis parti. Ont suivi diverses ambassades et l'orage s'est dissipé. Après, pour se montrer gentil, Raimu m'a redemandé la photo douze fois.
Vous avez travaillé avec Cocteau.
Oui. J'avais fait sa connaissance après la Libération, au métro des Invalides. Je venais juste de donner mon accord à Louis Daquin pour travailler avec lui quand je rencontre Cocteau. Il fonce aussitôt : "Ah ! Cela fait huit jours que je vous cherche. Je vous veux pour La Belle et la Bête." J'étais ennuyé comme tout, j'avais pris un engagement, je devais tenir ma parole. J'ai donc dit non. Mais Cocteau est revenu pour Les parents terribles et ensuite Orphée.
Vous y êtes allé, cette fois ?
Ah ! Evidemment. Mais tout de même, les premiers jours, j'étais pris de panique. A tel point qu'au moment de la photo, il y a eu une espèce de flottement. Cocteau s'est alors tourné vers moi et m'a dit : "Tu as toute ma confiance". Là, je suis immédiatement remonté à la hauteur de la tour Eiffel. Et puis, il y avait tant de beauté quand on était avec Cocteau. Il nous donnait toujours raison.
On venait vous chercher, vous faisiez des colères... Est-ce que vous ne vous conduisiez pas un peu en enfant gâté ?
En enfant gâté ? Ma foi, je ne sais pas. Je ne pourrais pas vous le dire. Ce que je sais, c'est que lorsqu'on cherchait à me bousculer, à coup sûr, je mettais encore plus de temps... Ce que je sais aussi, c'est que je ne suis jamais satisfait, que je vis dans la recherche permanente de l'absolu tout en me disant que cela doit être horrible d'y arriver. Là, on doit être un monstre... A tout prendre mieux vaut ne pas être satisfait, non ?
Quelle est votre définition de l'image ?
En fait, je vois tout. Il me faudrait un filtre...
Vous avez dû faire des milliers de photos.
J'ai surtout été obsédé par les photos avec les acteurs dessus. Je crois que je suis terriblement possessif avec les acteurs. Ce sont au reste les seuls personnages que j'ai photographiés. C'est vrai. Les vedettes de la politique ? Pas intéressant : il n'y a aucune beauté à sublimer. Mais les acteurs... Et ce que je dis vaut aussi pour mes proches, ceux que j'aime. Tenez, je n'ai jamais photographié les enfants de ma soeur par exemple et c'est pourtant ma seule famille. J'en ai honte.
Faisiez-vous beaucoup de photos pour obtenir la bonne ?
Pour les portraits, cinq ou six négatifs, pas plus. Mais j'étais là toute la journée, je regardais tout, je repérais tout. J'étais passionné. J'aurais voulu dévorer ce que j'avais devant moi... C'était moi qui choisissais les accessoires et le moment de la photo. Quand j'ai tourné Gervaise de René Clément, le travail des acteurs se terminait à 19 h 30, le mien commençait à 20 h 30 . J'avais eu tout le temps d'observer. Il ne me restait plus qu'à rendre tout ce que j'avais vu, ressenti, absolument clair dans la photo.
Est-ce que vous avez beaucoup évolué ?
Mon style en fait est là depuis le début. Mon coeur en tout cas y est, même s'il ne sort pas toujours très bien, au début. Bien sûr, au fil des années, j'ai appris. Mais quand je regarde les premiers portraits que j'ai faits - c'était pour Angèle, mon tout premier film - je les trouve conformes à ceux que j'ai faits vingt ans plus tard. Je crois que j'ai eu la très grande chance de ne jamais perdre ma spontanéité. C'est la passion, encore et toujours la passion, qui ressort. Mais vous savez, il faut aussi faire la part des choses : les comédiens aident beaucoup par leur métier qui leur permet d'accéder à une sorte de passivité apparente. Et puis, ils savent qu'il y a un résultat. Enfin, certains.
Certains ?
Oui. Prenez les Américains par exemple. Avant tout, ce sont des professionnels. Quand j'ai tourné avec Jody Foster, une fille charmante, joyeuse, éclatante de santé, je lui ai expliqué ce que je voulais, comment il fallait travailler. Elle a compris tout de suite. Elle m'a regardé et m'a dit tout simplement : "OK ! Tu dis, je fais". Quand j'ai tourné Lady L avec Paul Newman, à plusieurs reprises, parce que je suis poli, il m'est arrivé de lui demander pardon, en manière d'excuse pour le dérangement que je lui imposais. Il a été tout simple, très direct : "Pourquoi me demander pardon, nous sommes là pour travailler, n'est-ce pas ?
Les Français sont plus capricieux ?
Non, je ne dirai pas. Mais il y a eu parfois des orages. Ainsi, lors de ma première rencontre avec Suzy Delair. Elle était dans sa chambre d'hôtel, je vais me présenter. Accueil glacé. "Mon photographe préféré est untel", me lance-t-elle. Sans me départir de mon calme, j'ai rétorqué aussitôt : "Mon actrice préférée est Yvonne de Bray". Après, tout s'est passé le mieux du monde.
Avec qui avez-vous préféré tourner ?
Je crois que c'est avec Faye Dunaway. Oui, c'est avec elle. Une actrice, une femme merveilleuse. Mais c'était formidable aussi avec Sophia Loren, une vraie, une très grande actrice. Et puis avec Michèle Morgan, Danielle Darieux. Elle, quand elle ne tournait pas, elle s'installait dans un coin du studio avec un livre. C'est drôle : elle se mettait de dos, mais elle savait quand même tout ce qui se passait... Et puis, Gina Lollobrigida. Gina... Elle n'a pas changé. J'ai eu aussi la chance de photographier Simone Signoret toute jeune. Ce qu'elle pouvait être belle ! Chez les hommes, il y a eu Raimu bien sûr, Michel Simon, Eric von Stroheim. Jean Marais aussi et son immense talent d'avoir su faire passer sa grande beauté, et bien sûr Jean-Claude Brialy.
N'est-ce pas à la longue un peu angoissant de passer sa vie parmi des gens qui jouent, de chercher à vouloir en capter le reflet ?
Oh ! Je suis un perpétuel angoissé. C'est ainsi, je vis dans l'angoisse constante. C'est à un point tel qu'il m'arrive de me réveiller brutalement en me demandant : "Mais quel est le problème ?" Il n'y en a pas... Alors là, c'est l'angoisse. Cela doit venir de mon signe. Je suis Scorpion. Il paraît que c'est très égoïste et angoissé.
Qu'avez-vous préféré ? Le noir et blanc ou la couleur ?
Mes références sont bien sûr en noir et blanc, mais j'ai tourné en couleur à partir de 1953. Cela étant, je crois que les spectateurs interprètent mieux en noir et blanc. »
SOUVENIRS D'ACTEURS
Extrait de Roger Corbeau, portraits de cinéma, Editions du Regard, Paris, 1982.
« Il sait qu'il m'a mis à nu, qu'il a saisi mon âme ; il sait aussi que la vérité dérange, personne ne se voit tel qu'il est, dans mon métier pas davantage que dans un autre. Je me suis souvent senti rougir de moi même vu par Roger Corbeau, de confusion et parfois, je l'avoue sans gêne, de plaisir, stupéfait de découvrir des aspects insoupçonnés de ma personnalité. »
Jean Marais
« Je dois à Roger Corbeau certains de mes plus beaux portraits. Si je suis parvenue dans la Symphonie Pastorale à ce que mes yeux paraissent vides de tout regard, son objectif, lui, a su ravir l'âme de Gertrude, l'héroïne aveugle d'André Gide.
En cet instant comme en d'autres, je garde de Roger Corbeau, le souvenir d'un homme drôle et subtil dont l'œuvre demeurera l'important témoignage d'un cinéma français auquel avec quelques amis, nous avons eu, Roger et moi même, la chance de participer. »
Michèle Morgan
« Ce sont ses acteurs qui se soumettent à sa dictature, qui acceptent sa lenteur, heureux de partager avec lui son souci de perfection.
Ils savent le poids de la seule présence de Corbeau sur un tournage. Il rehausse en quelque sorte la qualité de tout le film; son ascendant s'exerce à tous les niveaux, pousse chacun à se surpasser.
Tant de rigueur inquiète porte ses fruits. Ses photos ont contribué au succès d'un très grand nombre de films ; parce qu'elles sont fortes, avec tout ce que cela comporte de non-dit, - de non montré, - de profondeur en somme. »
Claude Chabrol
« Roger Corbeau » par Isabelle Champion, co-commissaire de l’exposition « L’œil de Roger Corbeau »
« Roger Corbeau (1908-1995) est devenu photographe grâce à sa passion pour le cinéma. Fasciné par les actrices, les acteurs, mais aussi par cet ensemble qui les met en scène et les magnifie - lumières, décors, accessoires, costumes, maquillages, coiffures - l'œil du jeune Corbeau photographie et enregistre ce qu'il voit pour n’avoir de cesse, par la suite, de reproduire cette perfection.
Grâce à ce cycle - florilège de l'art du muet et miroir de l’exposition - la Fondation Pathé nous invite à découvrir ou à redécouvrir aujourd’hui les films que Roger Corbeau voyait enfant avec sa mère à Haguenau puis adolescent à Strasbourg. Nous revisiterons ainsi les images inaugurales des visages bouleversants et des paysages inoubliables ; autant de fulgurances et d’éblouissements qui ont créé l’imaginaire d’un grand photographe. C’est un privilège rare.
Alors comment choisir entre le serial en deux parties de Fritz Lang (Les Araignées) ou son film-fleuve fondateur (Les Nibelungen), entre les vicissitudes du couple Janet Gaynor/Charles Farrell chez Borzage (L’Heure suprême) ou l'errance de Lillian Gish chez Griffith (A travers l’orage), entre le vent, le ciel et les tempêtes d’Epstein (Finis Terrae) ou les chefs-d’œuvre de Dreyer (Vampyr, La Passion de Jeanne d’Arc) ?
Deux magnifiques raretés avec Conrad Veidt redécouvertes ici il y a peu, seront programmées : Les Maudits avec Jenny Hasselquist, dont la seconde partie est hélas, à ce jour, considérée comme perdue, et Le Violoniste de Florence, tourné en décors naturels avec les incomparables Elisabeth Bergner et Nora Gregor.
Les deux idoles du photographe seront aussi mises à l’honneur : l’Américaine Pearl White - française de cœur enterrée au cimetière de Passy où Corbeau s’était recueilli - dans son serial mythique Les Mystères de New-York, dont nous ne verrons que quelques épisodes (compte tenu de sa durée et de la disponibilité des copies), et l’Allemande Henny Porten – avec qui Corbeau a entretenu une correspondance au début des années 1950 jusqu’à sa mort en 1960 - que l’on retrouve comme actrice et productrice du remarquable classique Escalier de service.
On peut encore citer Casanova le rôle-clé d’Ivan Mosjoukine – que Corbeau aura le bonheur de photographier dans Nitchevo – ou les deux versions muettes et parlantes de Violettes Impériales avec Raquel Meller ; pour la première Corbeau est un jeune spectateur admirateur dans une salle de cinéma, pour la deuxième huit ans plus tard, il est un aide-costumier débutant passé de l’autre côté de l’écran, qui a fait de son rêve une réalité.
Il y a aussi trois merveilleuses comédies américaines de mise en abyme entre cinéma, théâtre et cirque : Mirages (Show People), Ella Cinders, Bessie à Broadway (The Matinee Idol),avec trois grandes comédiennes (Marion Davies, Colleen Moore, Bessie Love) signées par King Vidor, Alfred E. Green et Frank Capra. Côté comédies on citera encore Je ne voudrais pas être un homme de Lubitsch dont Ossi Oswalda – la Mary Pickford allemande – est l’interprète idéale, ainsi que la somptueuse « viennoiserie » ou satire aristocratique de Stroheim avec Mae Murray et John Gilbert (La Veuve joyeuse). Ne sont pas oubliées les Allemandes Kate de Nagy (Rails de l’Italien Camerini), Lil Dagover (Tartuffe de Murnau avec Emil Jannings dans le rôle-titre) et Brigitte Helm (L’Argent du Français L’Herbier). Les dive italiennes Pina Meniccheli (Le Feu) et Francesca Bertini (Sang bleu) sont aussi représentées, comme les Françaises Musidora, interprète et réalisatrice de Pour Don Carlos, Catherine Hessling, mise en scène par son mari Jean Renoir dans La Petite marchande d’allumettes et la si émouvante Sandra Milowanoff chez René Clair (La Proie du vent).
La Rue sans joie enfin, qui cristallise encore les fantasmes des cinéphiles en réunissant les stars Greta Garbo et Asta Nielsen (Hamlet), les géniaux seconds rôles Valeska Gert (Telle est la vie) et Werner Krauss et la figurante Marlene Dietrich, dont l’apparition dans le chef-d’œuvre de Pabst est toujours sujet à controverse.
Dans les années 1960, Corbeau avait obtenu l’accord de Garbo puis de Dietrich pour les photographier mais, contre toute attente, il ne donnera jamais suite, ni dans un cas ni dans l’autre. Avait-il peur d’être confronté au réel, au mythe, au passage du temps ? Sans doute tout cela à la fois. Restent les films, les images en mouvements des projections et celles, fixes, recréées et inventées par Roger Corbeau. Toutes appartiennent désormais à l’éternité. »
73, avenue des Gobelins. 75013 Paris
Tél. : +33 1 83 79 18 96
Mercredi et jeudi 14h - 19h Mardi et vendredi 14h - 20h30
Samedi 11h30 - 19h
Visuels :
[Corbeau sur le taxi} : Roger Corbeau, c. 1930-1935. Photographe non identifié © tous droits réservés
Mylène Demongeot, Les Sorcières de Salem (Raymond Rouleau) © 1957 – PATHE FILMS – DEFA © Photo Roger Corbeau
Romy Schneider, Le Procès (Orson Welles) © 1962 - Paris-Europa Productions - Hisa Films – FICIT © Photo Roger Corbeau
Max Haufler, Le Procès (Orson Welles) © 1962 - Paris-Europa Productions - Hisa Films – FICIT © Photo Roger Corbeau
De Mayerling à Sarajevo de Max Ophüls 1940. © Photo Roger Corbeau
Arletty, portrait pour Fric-Frac (Maurice Lehmann) © 1939 M. Lehmann - 1958 Les Films de la Pléiade distribution Les Films du Jeudi © Photo Roger Corbeau
Jean Marais, tournage d'Orphée © Photo Roger Corbeau
Orane Demazis, Angèle (Marcel Pagnol) © 1934 CMF-MPC © Photo Roger Corbeau
Jean Carmet, Violette Nozière (Claude Chabrol) © 1977 Filmel Production / Editions René Chateau Vidéo © Photo Roger Corbeau
Claude Laydu, Yvette Etiévant, Journal d’un curé de campagne (Robert Bresson) © 1951 Studiocanal © Photo Roger Corbeau
Brigitte Bardot, La Femme et le Pantin (Julien Duvivier) © 1958 - Pathé Films – Studiocanal © Photo Roger Corbeau
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Les citations proviennent du dossier de presse.





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