Citations

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« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

dimanche 18 janvier 2026

« Jean-Baptiste Greuze. L'enfance en lumière »

À l’occasion du 300e anniversaire de sa naissance, le Petit Palais propose l’exposition « Jean-Baptiste Greuze. L'enfance en lumière ». Une « centaine de peintures, dessins et estampes, provenant des plus grandes collections françaises et internationales », montre des enfants, de la petite enfance jusqu’aux abords de l’âge adulte, exprimant des sentiments divers. Le peintre illustre l’intérêt particulier pour l’enfance doté d’un « statut particulier » sous l’effet des penseurs des Lumières et des progrès de la médecine. Et ce, sans tomber dans une vision idyllique, ou édulcorée, des rapports parent/enfant.

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« Le Petit Palais rend hommage à Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) à l’occasion du 300e anniversaire de sa naissance. Peintre de l’âme, célèbre pour ses portraits et ses scènes de genre, Greuze est l’une des figures les plus importantes et les plus audacieuses du XVIIIe siècle. Aujourd’hui méconnu, il fut en son temps acclamé par le public, courtisé par les collectionneurs et adulé par la critique, Diderot en particulier. Cependant, le peintre est aussi l’un des artistes les plus singuliers de Paris. Esprit frondeur, il ne cesse de réaffirmer sa liberté de création et la possibilité de repenser la peinture en dehors des conventions. »

« L’exposition propose de redécouvrir son œuvre au prisme du thème de l’enfance, à partir d’une centaine de peintures, dessins et estampes, provenant des plus grandes collections françaises et internationales, avec des prêts exceptionnels du musée du Louvre (Paris), du musée Fabre (Montpellier), du Metropolitan Museum of Art (New York), du Rijksmuseum (Amsterdam), des Galeries Nationales d’Ecosse (Édimbourg), des collections royales d’Angleterre, ainsi que de nombreuses collections particulières. »

« Rarement peintre n’a autant représenté les enfants que Greuze, sous forme de portraits, de têtes d’expression ou dans ses scènes de genre : candides ou méchants, espiègles ou boudeurs, amoureux ou cruels, concentrés ou songeurs, ballotés dans le monde des adultes, aimés, ignorés, punis, embrassés ou abandonnés. Tel un fil rouge, ils sont partout présents, tantôt endormis dans les bras d’une mère, tantôt envahis par une rêverie mélancolique, tantôt saisis par la frayeur d’un événement qui les dépasse. Le parcours les met en lumière autour de sept sections, de la petite enfance jusqu’aux prémices de l’âge adulte. »

« La centralité du thème de l’enfance dans la peinture de Greuze se fait le miroir des grands enjeux du XVIIIe siècle. Le nouveau statut de l’enfance – désormais considérée comme un âge à part entière –, les débats sur le lait maternel et le recours aux nourrices, la place de l’enfant au sein de la famille ou encore l’importance de l’éducation pour la construction de sa personnalité́ et la responsabilité́ des parents dans son développement sont les préoccupations des pédagogues et des philosophes, tels que Rousseau, Condorcet ou Diderot. Ces questions hantent alors tous les esprits. Nourri des idéaux des Lumières, Greuze s’en fait, par le pinceau et le crayon, le témoin, l’interprète, voire l’ardent défenseur. »

« Tout au long de sa carrière, l’artiste interroge l’intimité de la famille, avec empathie, parfois avec humour, souvent avec esprit critique. Il se plaît à mettre en image les temps symboliques ou les rituels qui scandent la vie familiale – ainsi La Remise de la dot au fiancé (Petit Palais), La Galette des rois (musée Fabre, Montpellier) ou La Lecture de la Bible (musée du Louvre, Paris). Mais l’espace domestique n’est pas seulement un havre de paix. Il est aussi et souvent chez Greuze le théâtre du désordre des familles, le lieu de la violence physique et psychologique. À l’image de la vie – à commencer par celle du peintre, qui fut une succession de malheurs domestiques –, tout est complexe dans les familles de Greuze : père avare et fils maudit, père aimant et fils ingrat, mère sévère et enfant chéri, frère protecteur et sœur jalouse… »

« Greuze, en radical, ose montrer la tragédie de la mort, que les enfants eux aussi peuvent éprouver. Il interroge le basculement dans l’âge adulte, la perte de l’innocence, l’éveil à l’amour, sans rien maquiller des appétits que peut susciter la beauté de la chair auprès de vieillards lubriques ou de jeunes prédateurs. Face à ce monde des adultes, souvent cruel, petit et mesquin, il y a chez Greuze comme la volonté de retourner dans le giron de l’enfance, temps de la pureté et de la candeur : fragile, mystérieux et éphémère, telle cette fleur de pissenlit sur laquelle le Jeune berger du Petit Palais s’apprête à souffler pour savoir s’il est aimé. »

« Pour accompagner les visiteurs dans la lecture des œuvres du maître, des cartels « œil aiguisé » permettent de s’attarder sur les détails, décrypter les sens cachés et les allégories. »

Jean-Baptiste Greuze, Jeune berger tenant un pissenlit, dit Jeune berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère, 1761.
Huile sur toile, 72,5 × 59,5 cm 
Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
CCØ Paris Musées / Petit Palais
« Un jeune garçon tient un pissenlit, prêt à faire un voeu, en soufflant dessus. Ses pensées innocentes vont à sa bergère, dont il espère être aimé en retour. Cette ode poétique à la beauté fragile du jeune amour ornait autrefois l'appartement versaillais de Madame de Pompadour, aux côtés de son pendant, La Simplicité. Restaurée à l’occasion de l’exposition, le Berger du Petit Palais a retrouvé sa fraîcheur et son éclat. En pleine maîtrise de son art, Greuze brille ici par sa touche d’une liberté saisissante, alliée à un travail de la couleur, d’un rare raffinement. »
Œil aiguisé : « Reconnaissez-vous la fleur que tient ce jeune berger ? Il s’agit d’un pissenlit. Le garçon semble hésiter, doit-il souffler dessus ? Il est pensif car les risques sont grands. Si toutes les graines s’envolent, alors la jeune fille qu’il aime l’aimera en retour. En effet, souffler sur un pissenlit décide de la réalisation d’un voeu. Ici, le pissenlit, lié au monde de l’innocence et des jeux d’enfant, fait écho au sujet du tableau. »


« En tirant le fil de l’enfance, mais à la lumière des grands débats qui animent le Paris du XVIIIe siècle, avec ses aspirations politiques et ses rêves de transformation, l’exposition révèle un oeuvre d’une originalité et d’une audace insoupçonnées. »

L’exposition « est réalisée grâce au généreux soutien de Mireille et Hubert Goldschmidt, Lionel Sauvage, la Fondation Etrillard et la Fondation Tavolozza, et avec le soutien exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France » . Le Petit Palais « remercie Farrow and Ball pour la mise en couleur de l’exposition. »

Le commissariat scientifique est assuré par Annick Lemoine, conservatrice générale du patrimoine, directrice du Petit Palais, Yuriko Jackall, directrice du département de l’art Européen & Conservatrice “Allan et Elizabeth Shelden” en charge des peintures européennes, Detroit Institute of Arts, et Mickaël Szanto, maître de conférences, Sorbonne Université.


PARCOURS DE L’EXPOSITION

SECTION 1 : INTRODUCTION
« Le Petit Palais rend hommage à Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) à l’occasion du 300e anniversaire de sa naissance. Le peintre, s’il est aujourd’hui méconnu et mal compris, compte parmi les artistes les plus importants et les plus audacieux du XVIIIe siècle. De son vivant, il est acclamé par le public, adulé par la critique et recherché des plus grands collectionneurs. »

« À chaque Salon, Greuze triomphe : on admire ses portraits et ses scènes de genre, dont il s’est fait une spécialité, mais aussi et surtout ses figures d’enfants qui peuplent son oeuvre. Les enfants, tel un fil rouge, sont partout présents chez lui : endormis dans les bras d’une mère, envahis par une rêverie mélancolique, ou saisis par la frayeur d’un évènement qui les dépasse. Nous souhaitons aujourd’hui mettre en lumière cette centralité de l’enfance dans l’oeuvre de Greuze pour mieux comprendre la portée de sa peinture. »

« Plus que tout autre, le peintre sait traduire la profondeur psychologique des enfants comme leur valeur universelle. Il dit par son oeuvre le caractère crucial de l’éducation et le rôle fondamental de la famille dans le développement de l’enfant. Selon Greuze, en homme des Lumières sensible à la pensée des philosophes contemporains, de Rousseau à Diderot, c’est avec l’enfant que se joue l’avènement d’une société nouvelle fondée sur la connaissance, le savoir et la culture. Mais sous le pinceau du peintre, toujours attentif au réel, la famille n’est pas seulement un lieu d’amour et d’apprentissage au monde ; elle peut aussi être le théâtre du désordre, où l’intime se mêle au tragique. En tirant le fil de l’enfance, mais à la lumière des grands débats qui animent le Paris du XVIIIe siècle, l’exposition révèle un oeuvre d’une originalité et d’une modernité insoupçonnées. »

PARCOURS « OEIL AIGUISÉ »
« Jean-Baptiste Greuze est connu pour agrémenter ses tableaux de détails signifiants, qui éclairent bien souvent le sens de ses œuvres. Pour en savoir plus et stimuler votre sens de l’observation, retrouvez les cartels « Œil aiguisé » tout au long du parcours. »

Greuze intime, Acte I. La famille Greuze. Théâtre heureux.
« De manière singulière, Greuze n’a de cesse d’entrelacer son oeuvre et sa propre vie. Aux Salons de l’Académie royale de peinture et de sculpture, temps fort de l’art contemporain à Paris, le peintre n’hésite pas à présenter le portrait de ses intimes : celui d’Anne-Gabrielle Babuty qu’il épouse en 1759, celui de son beau-père, François-Joachim Babuty, un riche libraire de la rue Saint-Jacques, ou encore ceux de ses filles Anne-Geneviève (dite Caroline) et Louise-Gabrielle. Il n’oublie pas non plus de représenter dans les bras de sa fille l’animal chéri de la famille, un petit épagneul, l’un des chiens les plus à la mode au XVIIIe siècle. »

« Sur son contrat de mariage, le 31 janvier 1759, le peintre appose à côté de celle de son épouse sa belle et fière signature toute en déliée. Madame Greuze, célèbre pour sa beauté, est à la fois sa muse et son modèle. Les visages de ses filles, restitués par une touche délicate et à l’expression attachante, disent toute la tendresse du père pour ses enfants. Greuze est alors un artiste accompli aussi bien dans sa vie publique que privée, mais le peintre est une forte tête, récalcitrant à toute forme de compromis, et son épouse a une personnalité - disent ses contemporains - au moins aussi affirmée que lui… »

SECTION 2 : L'ENFANCE D'APRÈS NATURE
« Dès ses débuts à Paris, Greuze est salué pour son talent à traduire l’âme humaine, notamment dans les figures d’enfants dont il s’est fait une spécialité. Il peint ses propres enfants, ceux d’amis intimes, ceux de ses mécènes, mais aussi nombre d’inconnus. En observateur attentif, l’artiste sait restituer la diversité des émotions : de la douce rêverie à l’espièglerie, de la mélancolie à l’infinie tristesse. »  

« Le peintre saisit, toujours avec acuité, un trait de personnalité de son modèle : ainsi de l’air sérieux et grave de Charles Étienne de Bourgevin Vialart de Saint-Morys. Dans le sillage des philosophes, Rousseau en particulier, Greuze porte ici un regard nouveau sur le temps de l’enfance. Il n’est plus une étape de la vie sans intérêt, mais un âge à part entière. » 

SECTION 3 : AIMER, ALLAITER, ÉDUQUER
« Nombreuses sont les figures de mère, de père, ou de nourrice dans l’oeuvre de Greuze. L’une allaite son enfant, l’autre vient remettre à ses parents celui qu’elle a gardé en nourrice, une autre encore gronde gentiment son petit garçon. Ces différents sujets ne sont pas de simples scènes de genre. Ils traduisent une réflexion personnelle de l’artiste sur la place des enfants dans la société et l’enjeu crucial de leur éducation. »

« Greuze se fait ici l’écho des préoccupations qui occupent alors pédagogues et philosophes (Diderot, Rousseau, Condorcet). L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772) – véritable laboratoire des idées des Lumières – défend l'idéal de l'amour des parents et leur rôle éducatif. Hostile à la mise en nourrice, dont la pratique domine très largement au XVIIIe siècle, Greuze, avec les philosophes, prône l’allaitement maternel, premier temps de l’éducation. S’y refuser serait briser le lien d’amour « qui forme l’union naturel des enfants et des pères et mères ».Paradoxalement, Greuze se résigne à mettre ses filles en nourrice, mais non loin de Paris, alors qu’il révèle par son oeuvre les blessures intérieures de la séparation. » 

SECTION 4 : HISTOIRES DE FAMILLE, THÉÂTRES INTIMES
« En peintre de l’enfance, Greuze interroge l’intimité de la famille, avec empathie, parfois avec humour, souvent avec esprit critique. Les histoires qu’il nous raconte, sous la forme de comédie ou de drame domestiques, sont autant de théâtres des émotions. »

« C’est au sein de la famille que se joue le destin des hommes, leur bonheur comme leur malheur. C’est là également que s’écrit, selon les penseurs des Lumières, et Greuze avec eux, le renouveau de la société aussi bien que sa décomposition. Pour eux, la famille est l’unité constitutive de la nation et le lieu d’apprentissage des valeurs collectives. Elle contribue à la formation du citoyen moderne, émancipé des préjugés et éclairé par le savoir. »

« Le peintre se plait à mettre en image les temps symboliques ou les rituels qui scandent la vie familiale – ainsi la remise de la dot au fiancé, la galette des rois ou la lecture de la bible. Mais l’espace privé n’est pas seulement un havre de paix. Il est aussi et souvent chez Greuze le théâtre du désordre des familles, le lieu de la violence physique et de la cruauté psychologique. Et les victimes en sont bien plus les enfants que les adultes ». 

Greuze intime, Acte II. Peintre insoumis et couple haut en couleurs. 
« Auréolé par le succès, Greuze est l’homme de toutes les audaces et de toutes les libertés. Il ose ainsi faire patienter l’Académie royale de peinture et de sculpture treize longues années avant d’envoyer son morceau de réception. Il s’agit d’un retard unique dans l’histoire de l’institution. En 1761, dans un autre registre, Greuze refuse de peindre le portrait de la Dauphine, la belle-fille du roi, sous prétexte, lui dit-il, qu’il n’a pas pour habitude de peindre des « visages plâtrés ». Sa réponse, considérée comme une insulte, fait scandale à la cour. Les mots du Dauphin, adressés à un collectionneur qui soutient le peintre, sont restés célèbres : « vous m’aviez donné ce peintre comme un homme particulier, mais vous ne m’aviez pas dit qu’il était fou ». 

« Greuze, fort de sa notoriété publique et sûr de son talent, n’entend se soumettre à aucun ordre. Son épouse, Anne-Gabrielle Babuty, semble avoir eu un caractère au moins aussi fort que lui et selon Diderot le couple se dispute souvent : « j’aime à l’entendre causer avec sa femme. C’est une parade où Polichinelle rabat les coups avec un art qui rend le compère plus méchant ».

SECTION 5 : GREUZE GRAVÉ, L’ENFANCE EN MAJESTÉ
« Rarement peintre autant que Greuze n’a été reproduit en gravure dès son vivant. L’importante diffusion de son oeuvre, où la figure de l’enfant est presque partout présente, procède d’une stratégie éditoriale engagée par le peintre et son épouse Anne-Gabrielle Babuty dès les années 1760, peut-être sur les conseils de leur ami commun, le peintre et graveur Jean Georges Wille. Fille de libraire habituée au commerce, Madame Greuze a joué de toute évidence un rôle essentiel dans cette activité. Les meilleurs graveurs de Paris furent sollicités, mais aussi de jeunes graveuses au talent prometteur. » 

« Greuze fournit le dessin au graveur tandis que celui-ci prend à sa charge le coût de la réalisation de la planche. L’un et l’autre, et leurs épouses respectives, se partagent pour moitié le fruit de la vente des gravures. Ce commerce semble avoir été particulièrement lucratif : il aurait rapporté aux dires de Greuze quelque 300 000 livres. » 

SECTION 6 : LA LEÇON DE L’HISTOIRE. LE FILS FACE AU PÈRE
« La figure du père, comme contre-point de celle de l’enfant, est centrale dans l’oeuvre de Greuze. C’est précisément autour de l’image paternelle que le peintre réalise ses compositions les plus ambitieuses, les plus théâtrales, les plus tragiques aussi. Le père, fût-il la figure de l’autorité au XVIIIe siècle, est souvent chez Greuze affaibli, malade, alité, voire mort. Ce temps du déclin intéresse l’artiste parce qu’il permet d’utiliser tous les ressorts du pathos pour traduire le sublime en peinture, autrement dit la forme d’expression la plus élevée dans l’ordre du Beau. Mais par ces scènes émouvantes, où l’horreur se conjugue à l’effroi, le peintre invite à méditer le rôle du père dans l’harmonie de la famille, mais aussi sa responsabilité dans ses déséquilibres, voire dans son anéantissement. Si le père, entouré de ses enfants et ses petits-enfants, est vertueux dans La Piété filiale (Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage), il est dans le Septime Sévère et Caracalla la figure opposée : le mauvais père qui, par ses déficiences éducatives, a produit un fils monstrueux. Dans le pendant du Fils ingrat et du Fils puni (Paris, musée du Louvre), le père semble être la victime de l’impiété du fils, mais la folle fureur qu’il exprime sur son visage lors de l’inacceptable départ du fils, invite à se demander si lui aussi n’a pas sa part de responsabilité dans l’égarement du fils. » 

Greuze intime, Acte III. Le scandale du Septime Sévère et Caracalla.
« La présentation du morceau de réception de Jean-Baptiste Greuze à l’Académie royale de peinture et de sculpture le 23 août 1769, avec treize ans de retard, représente l’un des épisodes les plus douloureux de la vie du peintre. Contre toute attente, le sujet présenté n’est pas l’une de ses scènes domestiques qui ont contribué à sa renommée, mais une histoire de l’antiquité romaine : l’empereur Septime Sévère reprochant à son fils Caracalla d’avoir tenté de l’assassiner durant les campagnes d’Angleterre. Le peintre représente l’instant où l’empereur convoque son fils pour le confronter à l’atrocité de son acte : « si tu désires de me tuer, tue-moi ici », lui aurait-il dit en pointant l’épée posée sur la table. Loin de mettre en image le courage du père indifférent à la mort, Greuze représente la faute de l’empereur. Car ce dernier, en refusant de condamner son fils criminel, se rend responsable de la décadence de l’Empire romain. »

« Le coup d’éclat recherché par Greuze en présentant cette toile pour se faire reconnaître comme peintre d’histoire est un échec. L’Académie accepte de recevoir le peintre, mais seulement dans sa spécialité, comme peintre de genre, estimant son tableau « de la plus grande médiocrité ». Sans doute, l’institution se refuse d’admettre l’esthétique révolutionnaire de la toile, soigneusement composée et austère, qui annonce l’art néo-classique de Jacques-Louis David, mais aussi la portée morale du sujet, qui pouvait être compris comme une critique des princes privilégiant leurs intérêts privés au détriment de ceux de la nation. Humilié, Greuze quitte définitivement l’Académie et expose dès lors ses tableaux dans son propre atelier. »

SECTION 7 : INNOCENCE PERDUE ET DESTINS BRISÉS
« Parmi les œuvres de Greuze, les représentations de jeunes filles constituent sans doute ses créations les plus virtuoses. Qu’il suffise d’observer le jeu raffiné des textures — satin, gaze, peau de porcelaine — et des couleurs — blanc, crème, rose pâle — dans la Jeune fille à la colombe ou La Cruche cassée. Mais si la jeune fille radieuse à la blanche colombe, allégorie de l’innocence et de la pureté, semble sereine, La Cruche cassée cache quant à elle une réalité dramatique. »

« Tout au long de sa carrière, le peintre interroge le basculement dans l'âge adulte, le temps de l’innocence, l’éveil à l’amour, mais aussi le danger des prédateurs, jeunes séducteurs et vieillards concupiscents. La jeune fille à la cruche cassée, qui vient d’être abusée, n’est plus qu’un corps figé, les mains crispées, tentant de retenir des fleurs qu’elle a déjà métaphoriquement perdues. Sa beauté est à l’image de la pureté de son âme, mais son regard, dans sa troublante fixité, est définitivement ailleurs, telle cette cruche cassée à jamais vidée de son eau pure. Dans le Paris du XVIIIe siècle, celui du moins de la richesse, des amateurs d’art et des grands seigneurs, Greuze invitait à voir ce qu’il était plus commode d’ignorer. » 

Greuze intime, Acte IV. Les infortunes du peintre.
« Au tournant des années 1780, alors que le peintre a plus de 50 ans et que sa renommée s’émousse, ses relations avec son épouse, Anne-Gabrielle Babuty, se tendent. Le peintre lui reproche d’avoir détourné des sommes considérables provenant des recettes du commerce des gravures. Il ne peut vérifier les comptes, les registres comptables ayant été détruits : « Mais Madame, pourquoi avez-vous déchiré les registres ? », lui aurait-il demandé. « Parce que cela m’a plu et que je n’ai point de compte à vous rendre », lui aurait-elle répondu. »

« Mais surtout, il l’accuse de l’avoir trompé avec de nombreux amants et d’avoir négligé l’éducation de leurs filles. On ne connait malheureusement pas les reproches que son épouse pouvait également lui avoir fait. Le couple se sépare en 1785 et divorce en 1793, presque aussitôt que la loi les y autorise. Les deux filles de l’artiste, l’une et l’autre formées à l’art de peinture, restent auprès de leur père. »

« Ruiné financièrement à la fin de sa vie, Greuze n’intéresse plus et les commandes se font rares. « J’ai tout perdu, or le talent et le courage » écrit-il en 1801. Greuze meurt pauvre, délaissé, mais entouré de ses deux filles, dans son atelier, le 21 mars 1805. »


Du 16 septembre 2025 au 25 janvier 2026
Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.
Avenue Winston-Churchill, 75008 Paris.
Tel : 01 53 43 40 00 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Nocturnes les vendredis et samedis jusqu'à 20h.
Visuels :
Affiche
Jean-Baptiste Greuze, Jeune berger tenant un pissenlit, dit Jeune berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère, 1761.
Huile sur toile, 72,5 × 59,5 cm 
Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
CCØ Paris Musées / Petit Palais

Jean-Baptiste Greuze, Autoportrait, vers 1760. 
Huile sur bois, 65 × 51,5 cm. 
Paris, musée du Louvre.
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Photo Thierry Le Mage
« Greuze brosse son propre portrait avec un pinceau rapide et vigoureux, qui témoigne d’une grande maitrise technique. Alors qu’il réalise cet autoportrait, Greuze a toutes les raisons d’être confiant. Depuis son retour de Rome en 1757, sa carrière prend un essor spectaculaire. Ses scènes de famille, aux nombreux enfants, sont recherchées par les collectionneurs et appréciées par les critiques, tels que le philosophe Denis Diderot. » 

Jean-Baptiste Greuze, Portrait d'Anne-Geneviève (dite Caroline) Greuze, 1766.
Huile sur toile, 41 x 33 cm.
Collection particulière.
© Collection particulière

Jean-Baptiste Greuze, Madame Greuze sur une chaise longue avec son chien, vers 1759-1760.
Crayon graphite, pierre noire, plume, encre grise et noire, 34,3 x 46,8 cm.
Amsterdam, Rijksmuseum.
© Rijksmuseum, Amsterdam
OEil aiguisé : « Appréciez la tranquillité de cette scène. Mme Greuze se repose sur une chaise brisée avec le petit chien du foyer, installé confortablement sur elle. Le peintre nous invite dans l’intimité de sa vie familiale. Remarquez le coussin sur lequel elle est nonchalamment adossée et la main posée tendrement sur son compagnon. De petite taille, ces chiens étaient appelés chiens d’agrément, par opposition aux chiens de chasse. Il s’agit d’un type d’épagneul dénommé pyrame. Gardez-le en mémoire, vous le retrouverez dans cette salle. »

Jean-Baptiste Greuze, Le Gâteau des rois, 1774.
Huile sur toile, 73 × 92 cm. 
Montpellier, musée Fabre.
© Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / Photo Frédéric Jaulmes
« Dans un simple décor, une famille de paysans célèbre l'Épiphanie qui commémore, le 6 janvier de chaque année, la visite des Rois Mages à l'enfant Jésus, avec un gâteau des rois. La galette contenant une fève cachée est partagée et celui qui la trouve devient roi pour la journée. Le plus jeune enfant tire sa part d’un linge blanc tenu par son père. Greuze met ici en scène les plaisirs de la vie familiale. Il prend soin de décrire, une à une, la réaction de tous ses membres, petits et grands. »

Jean-Baptiste Greuze, Septime Sévère reprochant à son fils Caracalla d’avoir voulu l’assassiner, 1767-1769.
Huile sur toile, 124 × 160 cm. 
Paris, musée du Louvre.
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Photo Michel Urtado
« L’épisode représenté par le peintre est tiré d’un passage de l’histoire romaine. On retrouve dans la toile tous les éléments rapportés par les historiens : la chambre du palais, le fils, « misérable jeune homme » qui a tenté d’assassiner son père, l’empereur « au lit, cassé de vieillesse », Castor et Papinien, les fidèles de l’empereur, l’épée posée sur la table et enfin le geste de la main de Septime Sévère, pointé vers celle-ci pour traduire ses paroles : « si tu désires de me tuer, tue-moi ici ». La scène est d’une étonnante austérité, digne des compositions de Nicolas Poussin. »
Œil aiguisé : « Remarquez, à gauche de la composition, une petite statuette dorée. Il s’agit de la déesse romaine Fortuna, déesse de la Fortune, reconnaissable à la corne d’abondance qu’elle tient dans une main. Pourquoi Jean-Baptiste Greuze a-t-il pris la peine de représenter ce détail ? Personnification de la chance, il était de bon augure pour les empereurs d’en avoir une représentation en or dans leur chambre à coucher. Par cette référence érudite, le peintre démontre son souci d’exactitude historique. »

Jean-Baptiste Greuze, La Cruche cassée, 1771-1772.
Huile sur toile, 109 × 87 cm.
Paris, musée du Louvre.
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Photo Angèle Dequier
« La cruche cassée, que tient la jeune fille, donne son nom à ce tableau célèbre. Comme l’oeuf cassé, elle évoque ici la perte de virginité. La composition fournit d'autres indices signifiants : à gauche de la jeune fille, la fontaine où elle s’était rendue pour puiser de l'eau, a la forme d’un lion aux traits masculins, tandis que la fontaine elle-même évoque, par sa forme, un symbole phallique. La jeune fille, quant à elle, s'agrippe à ses vêtements, au niveau du bas ventre, avec incertitude, son expression semble hésitante, presque stupéfaite. Comme aucun autre peintre avant lui, Greuze associe ici la perte de virginité à l’idée de trauma. »


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