Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

jeudi 8 janvier 2026

« John Singer Sargent. Éblouir Paris »

Le musée d'Orsay propose l’exposition « John Singer Sargent. Éblouir Paris ». Pour le centenaire de la mort du peintre américain John Singer Sargent (1856-1925), cette exposition se concentre sur les dix ans exceptionnels (1874-1884) au cours desquels « Sargent forge à la fois son style et sa personnalité dans le creuset de l’étourdissant monde de l’art parisien de la Troisième République, marqué par la multiplication des expositions, le développement du naturalisme et de l’impressionnisme, et par la montée en puissance de Paris comme capitale mondiale de l’art ».


« Organisée cent ans après la mort de Sargent (1856-1925), cette exposition vise à le faire (re)découvrir en France, où il a été largement oublié, alors qu’il est célébré en Angleterre et aux États-Unis comme un des plus grands artistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. »

« Conçue en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New York, l’exposition John Singer Sargent. Éblouir Paris explore pour la première fois la période la plus décisive de la carrière du peintre américain. Réunissant exceptionnellement plus de 90 de ses œuvres qui pour beaucoup reviennent en France pour la première fois depuis leur création, elle retrace l’ascension météorique du jeune artiste dans la capitale. Arrivé à Paris en 1874 pour étudier avec Carolus-Duran, à l’âge de dix-huit ans, il y séjourne jusqu’au milieu des années 1880, lorsqu’à trente ans il s’installe à Londres, après le scandale qu’a provoqué son chef-d’œuvre au Salon, le célèbre portrait de Virginie Gautreau (Madame X). Pendant cette décennie, il réalise parmi ses plus grands chefs-d’œuvre et se distingue par son inventivité et son audace. »

« Pendant ces dix ans exceptionnels (1874-1884), Sargent forge à la fois son style et sa personnalité dans le creuset de l’étourdissant monde de l’art parisien de la Troisième République, marqué par la multiplication des expositions, le développement du naturalisme et de l’impressionnisme, et par la montée en puissance de Paris comme capitale mondiale de l’art. Le jeune peintre américain y trouve des soutiens auprès d’autres expatriés mais s’intègre aussi avec brio à la société française en forgeant des liens avec un cercle d’artistes, d’écrivains, et de collectionneurs éclairés. Les femmes – mécènes, amies, modèles ou critiques d’art – jouent un rôle particulier dans cette ascension, comme le souligne l’exposition. Les nombreuses effigies que Sargent a laissées de ces personnalités brossent le portrait captivant d’une société en pleine mutation, cosmopolite, ou l’ancienne aristocratie européenne côtoie les jeunes fortunes du Nouveau Monde. »

« Constamment en quête de nouvelles inspirations, Sargent dépeint peu la « vie parisienne », mais profite de son ancrage dans la capitale pour effectuer de nombreux voyages en Europe et en Afrique du Nord, dont il ramène des paysages et scènes de genre, qui allient « exotisme » à la mode mais aussi un sens du mystère et de la sensualité propre à l’artiste. C’est dans le domaine du portrait néanmoins que Sargent s’impose bientôt comme l’artiste le plus talentueux de son temps, surpassant ses maitres et égalant les grands artistes du passé. Sa formidable habileté technique et l’assurance provocante de ses modèles fascinent le public et les critiques, certain voyant en lui le digne héritier de Velázquez.

« [L’artiste] offre le spectacle étrangement inquiétant d’un talent qui au seuil de sa carrière n’a déjà plus rien à apprendre. »
Commentaire de l’écrivain américain Henry James en 1883, au sujet d’un de ses tableaux les plus originaux, le portrait des Filles d’Edward Darley Boit 

« En 1884, le portrait en « femme fatale » de l’américaine Virginie Gautreau, figure importante de la vie mondaine parisienne et « professional beauty » suscite, des réactions majoritairement hostiles au Salon. Celles-ci visent notamment la moralité du modèle, révélant les enjeux mondains, sociaux et esthétiques complexes derrière l’art du portrait « public » en France à la fin du XIXe siècle. Une sous-section de l’exposition est dédiée à ce moment crucial de la carrière de Sargent et à ce véritable « chef-d’œuvre » que l’artiste considérera à la fin de sa vie comme « la meilleure chose qu’il ait faite ».

L’exposition « prend aussi la mesure des liens durables que l’artiste conserve avec sa ville de formation, et ce même après son déménagement à Londres au milieu des années 1880. Cela se manifeste, par exemple, par son engagement en faveur de l’entrée d’Olympia de Manet, artiste qu’il admire, dans les collections nationales en 1890. C’est encore en France que Sargent connait une première forme de reconnaissance institutionnelle lorsque l’Etat fait l’achat en 1892 de son grand portrait de la danseuse Carmencita pour le musée du Luxembourg, honneur encore rarement réservé aux artistes américains (et aux portraitistes) en France. »

Organisée par le musée d’Orsay, Paris, et The Metropolitan Museum of Art, New York, l’exposition avait été présentée au The Metropolitan Museum of Art à New York du 21 avril au 3 août 2025, sous le titre « Sargent & Paris ».

Le commissariat est assuré par Caroline Corbeau-Parsons, conservatrice arts graphiques et peintures, musée d’Orsay, et Paul Perrin, conservateur en chef, directeur de la conservation et des collections, musée d’Orsay, en collaboration avec Stephanie L. Herdrich, Alice Pratt Brown Curator of American Painting and Drawing, assistee de Caroline Elenowitz-Hess, Research Associate, toutes les deux au Metropolitan Museum of Art, New York.

En 2023-2024, le musée des Beaux-Arts de Boston (MFA) avait proposé l'exposition « Fashioned By Sargent », organisée en collaboration avec le musée Tate Modern, au Royaume-Uni, où elle a été ensuite présentée à partir de février 2024. "Au tournant du 20e siècle, John Singer Sargent avait réalisé un portrait éblouissant de Lady Sassoon, Aline Caroline de Rothschild, drapée dans un manteau d’opéra en taffetas noir avec un col blanc en dentelle minutieusement travaillé et un chapeau à plume noir".

"En plus de Lady Sassoon, « Fashioned by Sargent » présentait les portraits de huit autres modèles juifs notables – parmi eux, Ena et Betty Wertheimer, Sir Philip Sassoon, Sybil Sassoon et madame Carl Meyer — ce qui reflète le lien étroit et personnel tissé entre Sargent et ses clients juifs. La plus importante commande faite à l’artiste, qui consiste en 13 portraits de membres d’une même famille, avait été passée par Asher Wertheimer, marchand d’art britannique influent et riche. Un grand nombre de ces tableaux figurent dans la collection du Tate. « Ses meilleures œuvres ont tendance à être celles où il a peint les gens qu’il admirait, les gens avec lesquels il était parvenu à développer un lien », commente Erica Hirshler, conservatrice au MFA, chargée de la peinture américaine, auprès du Times of Israel. « Ce qui était le cas avec la famille Sassoon et avec la famille Wertheimer ».

"L’exposition révélait également les récits moins familiers des critiques antisémites qui avaient suivi l’exposition d’un grand nombre de ces œuvres. Le portrait de madame Carl Meyer et de ses enfants avait entraîné un tel phénomène. « 10 000 dollars n’est pas une somme si importante pour un Israélite multimillionnaire qui paie pour s’assurer de la reconnaissance sociale de sa famille », avait écrit un journal de Boston, selon un texte d’information à destination du public qui est accroché au mur. « L’antisémitisme qui s’exprimait à l’égard des portraits provenait de personnes qui disaient :’Nous ne voulons pas que vous [Sargent] peigniez des modèles juifs de la façon dont pouvaient le faire les anciens maîtres », explique Finch au Times of Israel lors d’une conversation qui a eu lieu lors de l’inauguration de l’exposition pour les journalistes. « C’est intéressant de réaliser que les vêtements ne sont pas nécessairement fidèlement représentés. Il met de l’asymétrie là où cela s’adapte en particulier à sa composition. Il épingle, il drape », dit Hirshler, évoquant le soin qu’il prenait pour arranger les vêtements de manière à ce qu’il puisse aller au bout de son intention artistique."

"L’élite juive britannique avait adopté Sargent – et ce sentiment était réciproque, note Hirshler qui a fait une conférence, l’été dernier, sur Sargent au musée juif de New York. Les amitiés du peintre avec des Juifs remontaient à ses années passées à Paris, lorsqu’il avait partagé un studio avec un artiste juif nommé August Hirsh. En 1896, Sargent avait peint le tableau intitulé « Mrs. Carl Meyer and Her Children. » Un spectacle d’opulence, un hommage explicite au style de décoration Rococo français, explique Finch aux journalistes. Meyer, assise sur un divan richement agrémenté, à la structure dorée, porte une robe rose avec un long collier de perles. Les visiteurs apprennent du texte qui est accroché au mur que Meyer, qui était l’une des femmes les plus riches d’Angleterre, était également l’une des voix les plus progressistes de son époque. Elle avait notamment coécrit un rapport sur la situation déplorable des ouvriers immigrants de l’industrie du textile."

"Un portrait d’Ena Wertheimer, appelé « A Vele Gonfie », peint en 1904, est l’une des toiles les plus audacieuses et les plus inhabituelles de l’artiste. Il parvient à capturer le dynamisme d’Ena, drapée dans un manteau noir, présentée en train d’épouser un rôle de cavalier masculin, avec un manche en bois, sorte d’armement, qui sort de son manteau. « C’est un portrait joyeux », estime Finch, qui montre le caractère informel de la relation entretenue avec son modèle, et une certaine improvisation. Il reflète également la volonté d’Ena de poser en habit militaire d’homme, mettant en lumière une ambiguïté sexuelle et vestimentaire ludique, estime-t-il."


Parcours de l’exposition

« L’exposition comprend 90 œuvres dont 66 peintures, 19 arts graphiques et 5 documents, elle se déploie à travers un parcours thématique organisé comme suit :

Introduction : John Singer Sargent. Éblouir Paris

L’élève prodige de Carolus-Duran

Sargent, Paris et le monde
Peintures ≪ de voyage ≫

Sargent portraitiste
Un succès de scandale : le portrait de Madame X
Portraits d’amis et d’artistes

Après Paris, Sargent et la France

• Épilogue : « Une revanche éclatante »


INTRODUCTION

JOHN SINGER SARGENT. ÉBLOUIR PARIS
« Brillant portraitiste de la « Belle époque », paysagiste et aquarelliste virtuose, John Singer Sargent (1856-1925) est considéré comme l’un des artistes américains les plus importants de sa génération. Il reste toutefois encore méconnu en France, ou aucun musée ne lui avait consacré d’exposition monographique. »

« Né en Italie, américain de nationalité et par éducation, Sargent a passé l’essentiel de sa carrière à Londres et le plus clair de sa vie à voyager. Il n’en a pas moins fait de Paris et de la France l’un des centres de son existence. Organisée en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New York à l’occasion du centenaire de la mort de l’artiste, cette exposition s’intéresse plus particulièrement à ses années de jeunesse et à ses liens avec Paris et le monde de l’art français. »

« Elle retrace l’histoire d’une ambition : éblouir la prestigieuse capitale du monde de l’art, ou se concentrent les tendances esthétiques les plus modernes. Elle fait aussi le récit d’une ascension, de l’entrée de Sargent, à dix-huit ans, en 1874, parmi les élèves de l’atelier de Carolus-Duran, jusqu’au scandale suscité dix ans plus tard au Salon par son chef-d’œuvre, le portrait de Madame X (Virginie Gautreau), qui contribuera à son départ pour Londres. »

« Pendant cette dizaine d’années, l’artiste réalise certains des tableaux les plus audacieux et les plus provocants de sa carrière. Ils sont exceptionnellement réunis dans cette exposition. »

L’ÉLÈVE PRODIGE DE CAROLUS-DURAN
SALLE 1
« En 1853, Mary Newbold Singer persuade son mari, Fitzwilliam Sargent, de suspendre sa carrière prometteuse de chirurgien à Philadelphie pour voyager sur le vieux continent. Leur départ se révélera définitif, et ils adopteront avec leurs enfants une existence itinérante en Europe. John nait en 1856 à Florence. Enfant, il parle quatre langues, excelle au piano et, dès ses douze ans, développe une passion précoce pour le dessin et l’aquarelle, notamment lors des nombreux voyages avec ses parents et ses deux sœurs. Il copie aussi des aquarelles dans l’atelier du paysagiste Karl Welsch à Rome. Déçus par le premier enseignement artistique que John reçoit à Dresde puis à Florence, les Sargent choisissent finalement de s’installer à Paris, en mai 1874, car la capitale est réputée pour ses ateliers privés et sa prestigieuse Ecole des Beaux-arts. Accompagné de son père, John, frappe à dix-huit ans à la porte de Carolus-Duran, peintre « réaliste » devenu portraitiste à succès. Stupéfait par la qualité de ses dessins et esquisses, le maitre invite Sargent à rejoindre son atelier, fréquenté surtout par des élèves anglais et américains. En parallèle, le jeune homme réussit le concours d’entrée à l’Ecole des Beaux-arts. »

« Je revois ce jeune homme svelte serrant dans ses bras un énorme rouleau d’études, lesquelles, une fois présentées au maître, le font s’exclamer : « Vous avez beaucoup étudié. » Après quoi son parcours au sein de l’atelier de Carolus-Duran fut une succession de triomphes. »

SARGENT, PARIS ET LE MONDE
SALLE 2
« Marqué par son enfance nomade, Sargent, bien que pleinement établi à Paris, reste un peintre voyageur qui trouve l’essentiel de son inspiration lors de ses multiples excursions en France ou dans le bassin méditerranéen (Italie, Espagne et Maroc). Il en rapporte des dessins et esquisses peintes en plein air qui lui servent à composer, dans son atelier parisien, d’ambitieuses compositions qu’il présente au Salon. »

« Le Salon, qui attire des centaines de milliers de visiteurs chaque année à Paris, se tient alors au « Palais de l’Industrie » sur les Champs-Elysées. C’est la plus grande exposition d’art contemporain en Europe à cette époque. Elle rassemble des centaines d’artistes et plusieurs milliers d’œuvres. Pour un jeune peintre comme Sargent, c’est le lieu ou il faut se faire remarquer, par l’administration des Beaux-arts (qui distribue les honneurs), les critiques (qui établissent les réputations) et les amateurs (qui achètent et passent commandes). Entre 1877 et 1885, Sargent y expose tous les ans un ou plusieurs tableaux, souvent un portrait et une peinture « de voyage ». Sargent ne se rend aux Etats-Unis qu’en 1876, à l’âge de vingt ans. Il y reviendra régulièrement, y trouvera de nombreux commanditaires, mais ne s’y installera jamais ».

« De toutes les femmes déshabillées, la seule intéressante est de M. Sargent. Intéressante par sa laideur au fin profil qui rappelle un peu della Francesca, intéressante par son décolletage encore à chaînettes d’argent, qui est indécent et donne l’impression d’une robe qui va tomber, intéressante enfin par le blanc de perle qui bleuit l’épiderme, cadavérique et clownesque à la fin. »
Josephin Peladan, 1884

PEINTURES « DE VOYAGES »
« Refusant d’emblée les sujets historiques, le jeune Sargent se définit très rapidement comme un peintre de la réalité et s’inscrit dans le courant « naturaliste » naissant. Pour autant, la vie moderne urbaine et industrielle ne l’intéresse pas. »

« Dans ses peintures « de voyage », l’artiste explore des univers géographiques et culturels variés, mais fait la part belle à des sujets ruraux ou traditionnels, tel que le motif de la danse folklorique. Souvent tributaire de stéréotypes à ses débuts, son regard gagne progressivement en originalité comme à Venise dont Sargent montre un autre visage, réaliste, sombre et populaire. »

« Reflet d’une préoccupation proprement « picturale », chaque tableau est pour lui l’occasion d’une étude précise d’un effet lumineux ou coloré particulier. » 

« Ces œuvres « de jeunesse » font progressivement connaitre Sargent auprès du public et des critiques parisiens qui regardent de près l’éclosion d’un talent singulier. »

SARGENT PORTRAITISTE
SALLE 3
« Quelques années après son arrivée à Paris, Sargent devient portraitiste. Entre 1877 et 1884, il envoie chaque année un portrait au Salon, afin de se faire connaitre des amateurs. Ce genre artistique est alors porté par l’accroissement des demandes de la bourgeoisie. Alors que décline la « Peinture d’Histoire » et que triomphe le réalisme, l’art du portrait se voit investi d’une ambition « moderne » : représenter l’époque. Le contexte est aussi marqué d’un côté par la montée en puissance du portrait photographique et de l’autre par les innovations des impressionnistes qui représentent leurs modèles dans une activité quotidienne ou en plein air. »

« Dans ce contexte, le talent de portraitiste de Sargent s’affirme très vite. Le jeune peintre obtient récompenses et commandes, aussi bien d’artistes bohèmes que de riches expatriés américains ou d’aristocrates français. Il sait intelligemment flatter ses modèles, mais n’hésite pas à s’émanciper des conventions artistiques et sociales qui brident souvent l’imagination des peintres de portraits. Il peint de véritables « chefs-d’œuvre » qui exigent de longs mois de travail. Au Salon, ces peintures fascinent par leur mélange de virtuosité, de sensualité et d’étrangeté. »

« [La peinture de Sargent] offre le spectacle étrangement inquiétant d’un talent qui, au seuil de sa carrière, n’a déjà plus rien à apprendre. Cela n’est pas simplement de la précocité déguisée en maturité […] ; c’est la fraîcheur de la jeunesse combinée avec l’expérience artistique, réellement sentie et assimilée, des générations [qui l’ont précédé] ».
Henry James, ≪ John S. Sargent ≫, Harper’s New Monthly Magazine, 1887

UN SUCCÈS DE SCANDALE : LE PORTAIT DE MADAME X
« Née à la Nouvelle-Orléans d’une famille d’anciens émigrés français, Virginie Amélie Avegno (1859–1915) s’installe en France en 1867. Elle épouse l’homme d’affaires Pierre Gautreau, devient une importante figure de la vie mondaine parisienne et est reconnue comme l’une des grandes beautés de son temps. »

« Fasciné par sa beauté atypique et fardée, Sargent la convainc de poser. Les longues séances aboutissent à un coup de maitre. Sargent a 28 ans, et son modèle, 25. Conscient d’avoir peint une œuvre exceptionnelle, mais provocante, il redoute les réactions des commentateurs et des visiteurs. Des l’ouverture du Salon de 1884, le tableau attire tous les regards et fait scandale même si une partie de la critique en reconnait l’importance. On considéré comme inconvenants la bretelle droite descendue sur l’épaule, le décolleté plongeant, le maquillage trop prononcé du modèle et son profil juge hautain. »

« Sargent repeindra ultérieurement la bretelle sur l’épaule et gardera le portrait dans son atelier jusqu’à sa vente au Metropolitan Museum of Art en 1916, après le décès de Virgine Gautreau. Il rebaptise alors le tableau Madame X et le désigne comme « la meilleure chose qu’il ait faite ».

PORTRAITS D’AMIS ET D’ARTISTES
« Au fil de l’ascension de Sargent dans la société parisienne, ses réseaux se diversifient et débordent rapidement le cercle estudiantin de ses débuts, majoritairement constitué d’expatriés. Par son talent et sa grande culture, il est pris des cercles mondains, littéraires et artistiques. »

« Carolus-Duran et le Dr Pozzi parrainent son entrée dans le club exclusif du « Cercle de l’Union artistique », dont les expositions et les concerts sont très suivis et fréquentés par des peintres établis. En 1881, Sargent prend un luxueux atelier au 41 Boulevard Berthier (17e arrondissement). Il sympathise avec ses voisins, les peintres Alfred Roll et Ernest-Ange Duez, et côtoie au restaurant Livenne ses ainés, l’écrivain Paul Bourget, membre du Cercle, et Auguste Rodin, dont il peint le portrait. Il devient proche du critique d’art Louis de Fourcaud, et des femmes de lettres, Emma Allouard-Jouan, et Judith Gautier, dont les fines critiques de ses œuvres, asseyent davantage sa réputation. Sargent peint de nombreux portraits spontanés et intimes de ses amis et de ses amies, nombreuses à le soutenir en ce début de carrière. »

APRÈS PARIS, SARGENT ET LA FRANCE
SALLE 4
« Après une ascension fulgurante, le scandale de Madame X ébranle la trajectoire de Sargent. Pourtant, il ne quitte pas immédiatement Paris, et Mme Gautreau n’est pas ostracisée. Il achève des commandes de portraits et continue d’exposer au Salon. »

« Sargent se partage entre Paris et Londres jusqu’en 1886, date à partir de laquelle il s’installe définitivement dans la capitale britannique. Mais ses liens avec la France restent forts : il conserve des amitiés fidèles (Helleu, Belleroche), en noue de nouvelles (Gabriel Faure, Winaretta Singer) et se rapproche surtout de Monet. »

« Il voue au peintre une grande admiration et réalise pendant cette période les œuvres parmi les plus « impressionnistes » de sa carrière : sa touche devient plus esquissée et ses couleurs plus lumineuses ».

« En 1889, aux côtés du peintre de Giverny il mène une campagne active pour qu’Olympia de Manet soit acquis par la France. »

« La même année, il triomphe lors de l’Exposition Universelle de Paris, à laquelle il participe dans la section américaine. Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur et reçoit une médaille d’Honneur. »

« Je n’aurai rien au Salon, à mon grand regret, car j’ai cœur à ne pas me laisser oublier à Paris et je serai désolé de passer pour un crétin qui cesserait d’y exposer de parti pris. Si vous entendez dire par nos camarades que je suis un lâcheur ou un ingrat ou que je boude, contredisez de pareilles bêtises. »

ÉPILOGUE
« UNE REVANCHE ÉCLATANTE »
Au plus fort du scandale causé par Madame X au Salon de 1884, certains critiques notent : « patience, M. Sargent ne se trompera pas toujours ; il est homme à prendre avant peu une revanche éclatante ». Celle-ci survient au Salon de 1892, avec le flamboyant portrait d’une autre « femme fatale », la danseuse espagnole Carmencita. Sa pose altière et son visage maquillé, l’évocation de son numéro de danse andalouse, ravivent le souvenir des audaces d’El Jaleo et de Madame X. L’œuvre est largement admirée et est finalement achetée par l’Etat pour le Musée du Luxembourg (« musée des artistes vivants »). Une première pour un portrait de Sargent, qui n’a alors que 36 ans, et est déjà reconnu comme un « maitre » moderne. »

« Les années suivantes, depuis Londres, Sargent entretient encore des liens avec le monde de l’art français, participe au Salon jusqu’en 1905 et voyage en France jusqu’en 1918. Il meurt en 1925, un livre de Voltaire à la main. Sargent est alors un peu oublié à Paris. Seul Le Gaulois met sa nécrologie à la une : « cet Américain, né à Florence, qui aimait la France et qui vécut à Londres, s’était d’ailleurs aux années de sa jeunesse bien déclaré des nôtres ».

Quelques œuvres commentées


MODÈLE MASCULIN COURONNÉ DE LAURIER, VERS 1878
Huile sur toile, 44,5 × 33,5 cm
Los Angeles County Museum of Art, legs de Mary D. Keeler,
Photo c Museum Associates/ LACMA
« Ayant grandi en Italie, Sargent montre une prédilection pour les modèles de type méditerranéen comme le jeune homme représenté dans cette œuvre, peut-être un modèle italien. »
« Cette œuvre peinte à la fin de sa période de formation auprès de Carolus-Duran est représentative de l’enseignement de son maitre : une peinture alla prima (« au premier coup ») où le pinceau est chargé de couleur, la touche fluide et rapide, et où les volumes sont construits grâce à des contrastes de tons, du plus foncé au plus clair, sur un fond sombre. »


DANS LE JARDIN DU LUXEMBOURG, 1879
John Singer Sargent (1856-1925)
Dans le jardin du Luxembourg, 1879
Huile sur toile
65,7 x 92,4 cm
Collection John G. Johnson Collection, 1917, The Philadelphia Museum of Art
Photo c The Philadelphia Museum of Art
« Pendant les dix années passées par Sargent à Paris, les sujets parisiens font paradoxalement figures d’exception. Il peint le jardin du Luxembourg à l’heure bleue, dans des harmonies mauves rehaussées de touches rouges. Le couple élégant, au premier plan, est décentré, comme s’il s’était déplacé le temps que Sargent l’immortalise. Cette asymétrie confère à la composition un aspect très moderne peut-être influencée par les harmonies colorées « musicales » de son compatriote James McNeil Whistler, qui avait aussi débuté sa carrière à Paris. Le jardin était proche de l’atelier de Sargent au 73 rue Notre-Dame des Champs. »


PORTRAIT DE VERNON LEE, 1881
John Singer Sargent (1856-1925)
Pochade. Portrait de Vernon Lee, dit aussi Vernon Lee, 1881
Huile sur toile
53,7 × 43,2 cm
Londres, Tate
Photo c Tate« Vernon Lee est le nom de plume de la femme de lettres et historienne de l’art britannique Violet Paget (1856-1935). Amie d’enfance de Sargent, expatriée comme lui, ils entretiennent une correspondance qui semble être une chronique de la vie de l’artiste à Paris. Sargent peint son portrait, lors d’un passage à Londres, en une séance de trois heures. Il saisit son intelligence incisive et accentue le style androgyne que son amie féministe affectionne. Exposée à Paris en 1882, sous le titre Pochade les critiques y notent l’influence de l’impressionnisme. »


Du 23 septembre 2025 au 11 janvier 2026
Niveau 0, grand espace d’exposition
Esplanade Valery Giscard d’Estaing. 75007 Paris
Tél. : 01 40 49 48 14
Du mardi au dimanche de 9 h 30 à 18:00 (jeudi jusqu’à 21 h 45)
Fermé lundi
Visuels :
Couverture : Portrait de Mme ***, dit aussi Madame X, 1883-1884
Huile sur toile, 208,6 × 109,9 cm
New York, The Metropolitan
Museum of Art, Fonds Arthur Hoppock Hearn 1916, 16.53
Photo c The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn / image Art Resource

John Singer Sargent (1856-1925)
Autoportrait, 1886
Huile sur toile
34,5 × 29,7 cm
Aberdeen City Council (Aberdeen Archives, Gallery & Museums)
Photo c Aberdeen City Council (Archives, Gallery & Museums Collection)

John Singer Sargent (1856-1925)
La Table sous la tonnelle, dit aussi Les Verres de vin, vers 1875
Huile sur toile
45 × 37,5 cm
Londres, The National Gallery, accepte par le gouvernement britannique en lieu et place de droits de succession, attribue a la National Gallery, Londres, 2018
Photo c The National Gallery, London

John Singer Sargent (1856-1925)
Portraits de M. É[douard] P[ailleron] et de Mlle [Marie-] L[ouise] P[ailleron],
1880-1881
Huile sur toile
152,4 × 175,3 cm
Des Moines Art Center Permanent Collections (Iowa), achat avec le Fonds du legs Edith M. Usry, a la memoire de ses parents M. et Mme George Franklin Usry, du Fonds Dr et Mme Peder T. Madsen, et du Fonds de dotation Anna K. Meredith
Photo c Rich Sanders, Des Moines

John Singer Sargent (1856-1925)
Étude pour Madame X, 1883-1884
Mine graphite sur papier velin blanc cassé
24,8 × 33,5 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art, achat, don de Charles et Anita Blatt, don de John Wilmerding et du Fonds Rogers, 1970, 1970.47
Photo c The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn / image Art Resource

John Singer Sargent (1856-1925)
Fête familiale dit aussi La Fête d’anniversaire, 1885
Huile sur toile
61 × 73,7 cm
Minneapolis Institute of Art, Fonds Ethel Morrison Van Derlip et Fonds John R. Van Derlip
Photo c Minneapolis Institute of Art

John Singer Sargent (1856-1925)
La Carmencita, Vers 1890
Huile sur toile
229,0 x 140,0 cm.
Collection Musee d’Orsay
Achat à John Singer Sargent, 1892
Photo c musee d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt


Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse.

mercredi 7 janvier 2026

« Paul Poiret. La mode est une fête »

Le musée des Arts décoratifs propose l’exposition « Paul Poiret. La mode est une fête ». 
« Considéré comme le libérateur du corps féminin pour l’avoir décorseté, Paul Poiret (1879-1944) a rénové la mode ». L’exposition offre « une immersion dans l’univers foisonnant du créateur, de la Belle Époque aux Années folles. Elle explore ses créations dans les domaines de la mode, des arts décoratifs, du parfum, de la fête et de la gastronomie. »
 
L’histoire sous les pieds. 3000 ans de chaussures 

Le musée des Arts décoratifs « présente sa première grande monographie dédiée à Paul Poiret (1879-1944), figure incontournable de la haute couture parisienne du début du XXe siècle. »

« Considéré comme le libérateur du corps féminin pour l’avoir décorseté, Paul Poiret a rénové la mode. L’exposition « Paul Poiret. La mode est une fête » est une immersion dans l’univers foisonnant du créateur, de la Belle Époque aux Années folles. Elle explore ses créations dans les domaines de la mode, des arts décoratifs, du parfum, de la fête et de la gastronomie. »

« À travers 550 œuvres (vêtements, accessoires, beaux-arts et arts décoratifs) l’exposition met en lumière l’influence durable de Paul Poiret et révèle l’étendue de son génie créatif. »

« Un voyage fascinant à la rencontre d’un homme dont l’héritage continue d’inspirer les créateurs de mode contemporains, de Christian Dior en 1948 à Alphonse Maitrepierre en 2024. » 

« Né à Paris en 1879, Paul Poiret débute sa carrière comme apprenti dans plusieurs maisons de couture. Il se forme aux côtés de Jacques Doucet dès 1898, puis rejoint en 1901 la maison Worth, alors dirigée par les deux fils du fondateur de la haute couture. Dans ces maisons, Poiret observe et assimile les rudiments du métier de couturier : le contact avec les clientes et le travail en équipe. »

« Ces expériences lui confèrent l’impulsion nécessaire pour établir sa propre maison de couture en 1903. Il y définit une nouvelle esthétique du corps féminin, en mouvement et sans carcan, rompant avec la silhouette en S du début du siècle. Sa ligne, simplifiée, est d’une grande modernité. En témoigne la robe du soir Joséphine, chef-d’œuvre de la collection « manifeste » de 1907, d’inspiration Directoire. La taille est remontée sous la poitrine et maintenue à l’intérieur de la robe par un ruban en gros-grain légèrement baleine. Poiret utilise des tissus légers et emploie des couleurs vives et acides. Sa palette chromatique fait écho à celle du fauvisme, mouvement pictural du début du XXe siècle qu’il apprécie particulièrement. »

« Il a une clientèle aisée et cultivée, avide de nouveautés et s’entoure d’artistes novateurs avec lesquels il collabore et qu’il collectionne (Paul Iribe, Raoul Dufy, Maurice de Vlaminck ou encore Georges Lepape). Après la Première Guerre mondiale, pendant laquelle il est mobilisé, Poiret retrouve l’inspiration grâce à ses voyages et aux fêtes qu’il organise. »

« Les années 1920 sont marquées par de nombreuses dépenses liées à son train de vie excessif et au développement de ses sociétés (la maison de couture, la maison Martine et les Parfums de Rosine). Il est forcé de vendre sa maison de couture en novembre 1924 et de la quitter définitivement en décembre 1929 (la maison de couture ferme ses portes en 1932). En 1925, il participe à l’Exposition Internationale des Arts décoratifs et industriels modernes sur ses fonds propres : il affrète trois péniches sur le bord de la » Seine où il présente l’ensemble de son univers (couture, décoration intérieure, parfums). Cet événement est un gouffre financier. »

« Chronologique et thématique, l’exposition plonge le visiteur dans le Paris moderne du premier quart du XXe siècle. Elle met en lumière les débuts du parcours de Paul Poiret, retraçant les bases de son apprentissage chez Doucet et Worth. Elle dévoile peu à peu ses relations avec ces créateurs et insiste sur ses innovations. On découvre au fil de la déambulation les multiples facettes du créateur dont la pratique s’apparente plus à celle d’un chef d’orchestre que d’un simple couturier. »

« Le parcours est ponctué d’œuvres d’artistes ayant accompagné Poiret tout au long de sa carrière. Parmi eux, le décorateur et architecte Louis Sue qui a aménagé sa maison de couture avenue d’Antin. Poiret est un dénicheur de jeunes talents qu’il soutient et avec lesquels il noue parfois de longues amitiés, comme Raoul Dufy. De leur relation naissent des créations uniques telles que le manteau La Perse (1911), dont la coupe est conçue par Poiret et les motifs imprimés par Dufy. Au‑delà des artistes, il côtoie des membres de la société fortunée et cosmopolite, clients des grandes maisons de couture. C’est le cas de la collectionneuse d’avant-garde et galeriste américaine Peggy Guggenheim. »

« Dès 1909, la compagnie des Ballets Russes de Serge de Diaghilev se produit à Paris. Poiret assiste à ses spectacles, caractérisés par la fusion entre les arts (musique, danse, décors et costumes). Il est frappé par leur modernité qu’il va transcrire dans sa pratique. Des photographies de la danseuse Tamara Karsavina pour Shéhérazade sont exposées aux côtés d’un dessin de Léon Bakst, décorateur du ballet. Poiret habille à la scène des danseuses telles qu’Isadora Duncan et Nyota Inyoka. »

« Ses différents voyages en Europe et au Maghreb le marquent profondément. Il retranscrit certaines de ses impressions dans ses mémoires, En habillant l’époque (1930), allant jusqu’à mentionner ses expériences culinaires et olfactives. Il réemploie les tissus et broderies qu’il rapporte de voyage dans ses créations de mode. Il nomme parfois ses tenues de lieux qu’’il a visites : Marrakech, Tolède… »

« L’exposition rend compte des fêtes spectaculaires organisées par le couturier à travers plusieurs costumes. Sont évoquées Les Festes de Bacchus et la fameuse fête de La Mille et deuxième Nuit. Poiret y invite ses amis artistes (Kees van Dongen ou encore Dunoyer de Segonzac) avec le Tout-Paris mondain. Ces soirées sont des moments de sociabilité dont la presse de l’époque se fait l’écho. Elles constituent aussi des événements publicitaires pour sa maison de couture. »

« L’intimité de Poiret est dévoilée à travers des photographies et portraits de famille. On y voit Denise Poiret, les enfants du couple, mais aussi la sœur de Poiret, la couturière Nicole Groult. Cet espace met en lumière des moments précieux de sa vie personnelle. »

L’exposition « présente également les multiples talents de Poiret : en plus d’être couturier, il est peintre, comédien, écrivain, gastronome et musicien. Tel un chef d’orchestre, Poiret aspire à la création d’une œuvre d’art totale. Sa propension à fédérer les disciplines se retrouve dans les deux sociétés qu’’il fonde en 1911 : Martine, dédiée à la décoration d’intérieur et divisée entre une école et un atelier, et Les Parfums de Rosine. Paul Poiret est le premier couturier à lancer des parfums. En effet, pour la naissance d’un parfum, il fait participer plusieurs talents. Pour Arlequinade (1923), le flacon est dessiné par l’artiste Marie Vassilieff, fabriqué par le sculpteur-verrier Julien Viard, et le jus est élaboré par le parfumeur Henri Almeras. »

« Le parcours de l’exposition se prolonge par l’évocation de ses créations dans le cinéma des années 1920, par exemple les costumes du film L’Inhumaine de Marcel L’Herbier. Il s’achève par l’influence de Poiret sur les couturiers et créateurs de mode des XXe et XXIe siècles. Des couturiers comme John Galliano, Christian Dior, Christian Lacroix et Yves Saint Laurent ont puisé dans l’orientalisme, le folklore, l’esprit de fête et les arts du spectacle. A l’image de Paul Poiret, ils ont incarné le rôle de directeurs artistiques, donnant à la mode une dimension narrative et spectaculaire. »

« Paul Poiret a été le premier couturier à faire appel à des artistes pour intervenir sur ses textiles, décors, illustrations et autres moyens de communication. Il est de ce fait le pionnier de ce que l’on appelle aujourd’hui les « collabs » ; pratique commune depuis le début des années 2000 entre les marques de mode et les artistes. »

« Le commissariat de l’exposition a été confié à Marie-Sophie Carron de la Carrière, conservatrice en chef du patrimoine en charge des collections mode et textile 1800-1946, la direction artistique à Anette Lenz et la scénographie à Paf atelier. »

Avec le soutien des Friends of the Musee des Arts Décoratifs, de GRoW @ Annenberg. Avec la participation de Krystyna Campbell-Pretty et sa famille, ainsi qu’Hubert et Mireille Goldschmidt.
Avec la générosité de Christine et Stephen A. Schwarzman pour la restauration des pièces du département de la mode et du textile du musée des Arts décoratifs présentées dans l’exposition.


Textes de salle

Paul Poiret. La mode est une fête
A en croire Christian Dior, 
« Poiret vint et bouleversa tout.  »

« Paul Poiret est un personnage de roman, que l’histoire place dans une situation paradoxale. Méconnu du grand public, il est l’un des plus grands novateurs du début du XXe siècle, au point d’avoir été sacré « roi de la mode » par les Américains.  »

« De fait, dès 1906, il amorce en France une rupture sociétale en élaborant une silhouette nouvelle libérée des contraintes du corset. Ses robes jouent de la fluidité des formes, se parent souvent de couleurs vives, d’inspirations orientales. Poiret inscrit la mode dans une pensée esthétique plus large. « Je suis un artiste, pas un couturier », disait-il. »

« Il collectionne les artistes modernes, tels Dufy, Derain ou Van Dongen, et peint lui-même. Premier couturier à créer des parfums, il fonde également une école de décoration pour jeunes filles, dont il fait éditer les plus belles idées, fait appel à des illustrateurs pour célébrer ses robes, joue au théâtre, publie un livre de recettes. De la couture à la gastronomie, c’est tout un art de vivre qu’’il orchestre avec une insatiable fantaisie. Dans ses fêtes demeurées mythiques, tous les arts servent son extravagance : la Mille et deuxième nuit transporte le Tout-Paris dans un Orient fantasmé ; les Festes de Bacchus mettent en scène les danses modernes d’Isadora Duncan. »

« Esthète fantasque, Poiret n’en a pas moins des fulgurances commerciales : il imagine ainsi des tournées pour faire défiler ses mannequins jusqu’en Russie, ou aux Etats‑Unis où il remporte un vif succès. Mais sa maison, fondée en 1903, ne résiste pas à ses fantaisies dispendieuses ni à la crise de 1929 et doit fermer en 1932. »

« Invitée par le musée en tant que directrice artistique, la designer graphique Anette Lenz sublime avec audace les inventions de Poiret, sources d’émerveillement pour les visiteurs et d’inspiration pour les créateurs. »

Les débuts du couturier
« En 1903, Poiret fonde sa maison de couture dans le quartier de l’Opéra. Devenue veuve, sa mère lui prête de l’argent pour financer ses débuts. »

« La presse le qualifie de véritable novateur. »

« En 1905, il épouse Denise Boulet, qui devient sa muse. La collection couture de 1907 est un véritable manifeste de son esthétique, marquée par la ligne droite et pure de robes étroites, l’abandon du corset et l’adoption du soutien‑gorge. »

« Afin de diffuser ses modèles phares, réunissant des alliances audacieuses de matières et de couleurs, Poiret confie à Iribe le soin de les traduire dans un ouvrage original. Ainsi paraissent en 1908 Les Robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe. L’année suivante Poiret, ouvre ses nouveaux salons situes avenue d’Antin, dans un hôtel particulier du XVIIIe siècle, dont le jardin à la française sert de cadre enchanté au défilé des mannequins. Là, à proximité des Champs‑Elysées, il invite ses clientes et le Tout-Paris dans un décor rénové par Louis Sue. »

Les collaborations artistiques
« Amateur d’art éclairé, Paul Poiret assiste à l’apparition du fauvisme. Ce mouvement pictural, auquel Raoul Dufy, Maurice de Vlaminck et André Derain participent, valorise l’utilisation de la couleur pure. »

« Après avoir découvert les gravures sur bois illustrant Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire, le couturier propose à Dufy de dessiner des motifs décoratifs pour ses tissus. Connaissant les recherches de Vlaminck dans le domaine de la céramique, il lui passe commande de boutons, témoignant d’une singulière clairvoyance dans le repérage de jeunes talents. En 1911, Lepape illustre ses créations récentes dans un album de planches au pochoir, Les Choses de Paul Poiret vues par Georges Lepape. Au sein de sa maison de couture, Erte, Jose de Zamora et Victor Lhuer assistent Poiret en esquissant des silhouettes. Installée à Paris en 1926, la photographe d’avant-garde Germaine Krull travaille également pour le grand couturier. »


Le voyage, instrument de commercialisation et source d’inspiration
« Afin d’accroitre la diffusion internationale de ses créations, Paul Poiret entraine son épouse et neuf mannequins en uniforme dans un long périple en automobile dans les capitales européennes, à l’hiver 1911‑1912. Malgré les difficultés des passages de frontières, son itinéraire le conduit de Francfort à Berlin, Potsdam, Varsovie, Moscou, Saint-Pétersbourg, Cracovie, Bucarest, Budapest et Vienne. A chaque étape, il organise des défilés de mode qui sont des événements mondains avec un fort impact publicitaire. »

« Ces voyages d’affaires sont aussi l’occasion de rencontrer des artistes, de visiter des musées, d’acheter des textiles et des broderies. En 1913, il est le premier couturier français à se rendre aux Etats-Unis, ou il devient célèbre. Ses déplacements à travers le pays ont un grand écho dans la presse américaine, qui lui décerne le titre envié de « King of Fashion ».

L’organisateur de fêtes et de spectacles
« La représentation de Shéhérazade par les Ballets russes, en 1910, inspirée des contes des Mille et une nuits, lance la mode persane à Paris. Impressionné par ce succès, Paul Poiret organise, le 24 juin 1911, la fête de La Mille et deuxième nuit dans son hôtel particulier. Il y incarne le sultan entouré de son harem et de sa favorite incarnée par Denise Poiret. Cette fête lui offre un prétexte pour réunir 300 invités costumés dans un décor enchanteur qu’il conçoit entièrement. Puissance invitante, il fait appel à ses amis artistes pour dessiner l’invitation, le programme et orchestrer des attractions surprenantes. Cette fête mémorable apporte de la publicité à la maison de couture et contribue à la célébrité de Poiret. L’année suivante, il organise Les Festes de Bacchus au pavillon du Butard. En 1919, dans son jardin parisien, il installe un théâtre en plein air, L’Oasis. »

Le couturier parfumeur
« Paul Poiret est le premier couturier à produire des parfums. En 1911, il lance Les Parfums de Rosine, du nom de sa fille ainée. Selon lui, le parfum doit s’accorder à la personnalité et à la robe de la cliente, comme une marque de grande élégance. Secondé par l’aromaticien Maurice Schaller, puis par Henri Almeras, Poiret participe à toutes les phases de la fabrication. Il attache beaucoup d’importance à l’esthétique des flacons, des bouchons et des emballages qu’’il fait réaliser. Plusieurs flacons en verre sont décorés de fleurs et d’arabesques par les élèves de l’Ecole Martine. Le premier parfum est La Rose de Rosine, suivi jusqu’en 1929 d’une trentaine de fragrances aux noms évocateurs, dont certaines à l’arome oriental. Pour Arlequinade, en 1923, l’artiste Marie Vassilieff dessine avec humour l’affiche promotionnelle. »

L’héritage stylistique de Paul Poiret
« Dans ses mémoires intitules En habillant l’époque, Paul Poiret se pose la question de la postérité de ses créations : « On a bien voulu dire que j’avais exercé une grosse influence sur l’époque et que j’avais inspiré toute ma génération. »

« Elsa Schiaparelli, rencontrée en 1922, le compare à Leonard de Vinci tant elle est frappée par la diversité de ses talents. Dans les années 1950, Christian Dior fait l’éloge de ce grand rénovateur de la mode. Par la suite, plusieurs générations de couturiers et de créateurs rendent hommage à Poiret, souvent sans le citer, en reprenant certaines de ses thématiques ou en puisant à des sources d’inspiration communes. Sans prétendre à l’exhaustivité, quelques exemples de filiations présentés dans l’exposition montrent l’ampleur de son héritage. »

Extraits du catalogue

Le monde selon Paul Poiret
Marie-Sophie Carron de la Carriere
« Désigné par Christian Dior comme le grand rénovateur de la mode, Paul Poiret a bénéficié des les années 1950 de la reconnaissance de ses pairs.
La rétrospective de l’œuvre de cette figure majeure de la mode du XXe siècle que propose le musée des Arts décoratifs se revendique délibérément de l’esprit éclairé de Guillaume Garnier, commissaire d’une exposition magistrale consacrée au couturier au Palais Galliera en 1986, intitulée « Paul Poiret et Nicole Groult. Maitres de la mode Art déco ».
Celle‑ci, cependant, se tenait dans un tout autre contexte. Celui, avant tout, de la conception contemporaine, au milieu des années 1980, du créateur de mode célèbre et adulé, assimilé à une superstar médiatique : le « grand couturier souverain et empereur de toutes les modes » régnant dans sa maison de couture n’était plus un fournisseur ordinaire passant par l’escalier de service de ses clientes.
C’était aussi l’époque de la constitution des grands groupes de luxe acquérant, à partir des années 1990, des marques historiques et faisant appel à des créateurs pour les relancer. Celle de Paul Poiret est progressivement tombée dans l’oubli, faute d’une reprise d’activité par une personnalité créative et charismatique – celle qui aurait su « l’animer, la marquer et l’enchanter par son goût, ses recherches et sa magnifique fantaisie » (…)
L’alliance de la mode et de l’art
A la manière d’un directeur artistique des temps modernes, Poiret a été un découvreur et un rassembleur de nouveaux talents invitent à collaborer à ses projets créatifs. Précurseur de l’Art déco dans sa définition de 1925, il a englobé tous les arts appliqués en décloisonnant les disciplines, et défini un nouveau style d’habillement et d’environnement, dont il a rassemblé les composantes sous une même griffe. 
Artiste sensible, érudit et épicurien, il exerçait ses dons dans des univers multiples allant de la couture et des costumes de théâtre aux arts décoratifs – mobilier, impression textile, papiers peints, tapis, luminaires –, à l’architecture intérieure, au parfum, mais aussi à la peinture et à la musique, sans oublier la pédagogie, à travers la fondation d’une école, et la gastronomie, seul art mobilisant, selon lui, tous les sens.
Soucieux de mettre en lumière ses activités multiples et variées, il fut l’inventeur de supports de communication et de publicité dont il confiait la réalisation à de jeunes artistes, et l’organisateur de fêtes costumées mémorables.
Comparé par la presse, à la fermeture de sa maison de couture, « aux bons artisans de la Renaissance, Paul Poiret s’est intéressé à tous les arts voisins de l’art auquel il se consacrait ». Dans ses Mémoires publiés en 1954, dix ans âpres la mort de Poiret, Elsa Schiaparelli va même jusqu’à le qualifier de « génie » multiforme. La couturière le surnomme « le Leonard de la mode », en référence à celui qui incarne le parfait homme de la Renaissance italienne embrassant de son esprit tous les domaines de la connaissance. (…) »

« Une âme d’oriental »
Christine Peltre
« Lorsqu’il commente, en 1912, l’exposition du peintre Albert Besnard qui présente Inde, Apollinaire loue « cette vivacité, ce pittoresque, cette grâce que les artistes contemporains sont obligés d’aller chercher dans les pays exotiques parce que le pittoresque européen ne consiste plus guère que dans la sévérité ou la misère des costumes ». Un tel regret est déjà ancien : la texture des tissus comme l’allure des vêtements que l’on voit dans le monde oriental ont provoqué un engouement de l’Occident pour cet univers, que le XIXe siècle a ravivé avec les recueils lithographies de costumes, les scènes peintes en voyage ou les accessoires qui campent un portrait, tels les châles de cachemire dans les œuvres d’Ingres. (…)
Cet environnement savant et littéraire développe le gout du couturier pour l’expression artistique des civilisations orientales. Dans le sillage de Jacques Doucet, qui l’a engagé des 1898 dans son équipe ou il est bientôt chef du rayon tailleur, il s’intéresse aux miniatures persanes que l’exposition de 1912 à l’Union centrale des arts décoratifs révèle à un large public. Si l’on ne peut dire « que Poiret ait compté au rang des collectionneurs d’art oriental reconnus à cette époque, soit que son goût, jugé quelque peu tapageur, effrayât, soit que les objets de sa collection ne fussent pas de premier ordre », sa familiarité avec cet univers est établie et transparait dans la suggestion qu’il fait à une amie organisant une fête : « Je vis une galerie assez large et je lui conseillai d’en faire une allée de cyprès empruntée aux miniatures persanes » (…)

De Poiret À Dior
Eric Pujalet-Plaa
« L’idée de comparer Paul Poiret (1879‑1944) et Christian Dior (1905-1957) semble aller de soi devant les analogies de leurs parcours ; cependant, rien n’indique que ces deux couturiers, chefs de file à des époques distinctes (Poiret avant 1914, Dior a partir de 1947), se soient fréquentés.
De fait, c’est Carmel Snow, rédactrice de Harper’s Bazaar, qui établit en 1947 une filiation entre les deux hommes : « [Dior] est en train de révolutionner la mode d’aujourd’hui comme Poiret l’a fait en son temps. » En matière de style, les robes de Poiret annoncent quelquefois celles de Dior, volontiers orientalistes, historicistes ou d’inspiration florale. Robert Piguet, couturier lui aussi et disciple de Poiret, chez qui Dior a débuté, fait figure de passeur entre ces créateurs, reliant en quelque sorte la rose d’Iribe chère au premier à la femme-fleur du second ; tous trois furent également parfumeurs. (…)
Collectionneurs et galeristes, ils accrochent parfois à leurs cimaises des œuvres des mêmes artistes. Dior mentionne même une toile de Raoul Dufy que lui céda Poiret et dont la revente le soutint lors d’un renversement de fortune, juste avant qu’il aborde la couture. Tous deux approchent les mêmes cercles artistiques, autour de Max Jacob auquel Dior se lie dès avant 1927, et que Poiret tient en amitié sans doute depuis les années 1900. Le peintre Jean Oberle, ami de Poiret, est ainsi invité deux fois, en 1931, à exposer dans les galeries auxquelles Dior est associé.
Les connexions artistiques entre Poiret et Dior sont innombrables et indirectes, souvent en lien avec les Ballets russes dont les deux couturiers fréquentent, à des époques distinctes, nombre de collaborateurs. Parmi ces derniers figure Jean Cocteau qu’ils mentionnent tous deux dans leurs Mémoires. Boris Kochno, administrateur des Ballets, ou Henri Sauguet, compositeur, sont également de fidèles amis de Dior, en lien avec le monde artistique, professionnel ou personnel de Poiret. (…) »

Poiret à l’Exposition de 1925
Marie-Sophie Carron de la Carriere
« En 1925, la situation économique de la maison Paul Poiret s’est considérablement dégradée. Le couturier est en conflit avec ses partenaires en affaires qui lui reprochent ses projets dispendieux et le lâchent financièrement.
Ses péniches lui permettent de dresser un bilan de son apport à la couture et sont, en quelque sorte, un « chant du cygne prestigieux » précédant la vente de la société Martine. Bien que très présent sur les toits-terrasses de ses bateaux, Poiret déplore leur exploitation « chaotique et difficile ». Pour conjurer leur localisation marginale sur la rive gauche, à l’ écart du Grand Palais, il lance des animations telles que des fontaines lumineuses, « spectacle féerique, splendide, apothéose de la lumière », afin d’attirer le public. Finalement, il essuie « une grosse déception » qui concerne aussi les œuvres de son ami Dufy : « Qui se les rappelle ? Personne ne les a remarquées. »
Dans ses Mémoires, il analysera son erreur stratégique : « J’avais eu le tort de compter sur une clientèle de luxe qui fuit ces plaisirs populaires ; elle n’est pas venue. » Poiret ne se remettra jamais des dépenses occasionnées par son programme audacieux. »



Du 25 juin 2025 au 11 janvier 2026
107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Tél. : +33 (0) 1 44 55 57 50
Du mardi au dimanche de 11h a 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Visuel :
Thérèse Bonney (1894-1978). Paul Poiret et le mannequin Renée dans les salons de sa maison de couture, 1 rond-point des Champs-Elysées. 1927. Tirage gélatino-bromure d’argent par l’ARCP, [198.], d’après le négatif. Bibliothèque historique de la Ville de Paris


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