Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t'égarer ! » (Nahman de Bratslav)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

vendredi 17 avril 2015

Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ? » Andreas Korn


Arte diffusera les 18, 21 et 22 avril 2015 « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » (2015), numéro du magazine Yourope réalisé par Andreas Korn. Un « zoom sur les théories conspirationnistes qui prospèrent en Europe », et s’y banalisent car, dans une société d’incertitudes et de méfiances à l’égard des puissants, des médias, elles offrent l’illusion d’expliquer, dans une dynamique apparemment rationnelle, des faits difficilement compréhensibles et d’en imputer la responsabilité souvent à des groupes, notamment aux Juifs. Elles font se rejoindre parfois élites et peuples.


En « Allemagne, certains croient dur comme fer que la ville de Bielefeld n'existe pas, qu'Hitler a fini ses vieux jours au pôle Sud ou que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été tournés en studio ». 

Les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la mort de Ben Laden, dirigeant du mouvement islamiste al-Qaïda ou le conflit en Ukraine, les « affaires DSK » ou les crises financières ont inspiré aussi les conspirationnistes, des romans best-sellers (Da Vinci Code, de Dan Brown) ou séries télévisées (X-Files), l’« épouvantail politique » d’un « gouvernement mondial » agité par les extrémistes de gauche et de droite… Ces théories du complot ou « conspiracy theories » seraient exprimées par « un Français sur cinq, traduisant un sentiment d’impuissance face à différents pouvoirs ». Exemple de ces théories conspirationnistes : les images du premiers pas de l'homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio hollywoodien !?

Cependant, « il arrive que les défenseurs de théories a priori fumeuses aient raison, comme l’a prouvé par exemple le scandale qui a révélé le fichage à grande échelle pratiqué par la Suisse ».

Curieusement, si Yourope se gausse de Russia TV ou d'une chaîne télévisée allemande relayant des thèses conspirationnistes, elle omet d'indiquer que c'est France 2, fleuron du service public audiovisuel hexagonal, qui a diffusé Tout le monde en parle, émission de Thierry Ardisson interviewant Thierry Meyssan, auteur de L'effroyable imposture, Thierry Meyssan allègue à tort que le complexe militaire américain aurait commis les attentats du 11 septembre 2001.

Yourope omet aussi de signaler la prégnance de ces théories conspirationnistes parmi des artistes -: le réalisateur Matthieu Kassovitz, qui doute de la "version officielle" sur le 11 septembre 2001 et "se pose des questions" sur l'affaire Mérah, ou l'actrice Marion Cotillard sur la mort de Coluche ou ces attentats aux Etats-Unis.

« Imaginaire conspirationniste »
« L'Histoire universelle est remplie de complots réels, qui ont abouti ou échoué. Mais elle est aussi pleine de complots imaginaires, objets de croyances collectives », constate Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, et auteur prolifique d’essais sur ce sujet sensible.

A la « théorie du complot », il préfère une autre terminologie : « vision conspirationniste », « imaginaire ou pensée conspirationniste dont les postulats me paraissent être les suivants : 1/ rien n'arrive par accident ; 2/ tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3/ rien n'est tel qu'il paraît être ; 4/ tout est lié ou connecté, mais de façon occulte ».

Et de « mettre en garde contre un mauvais usage de l'accusation de conspirationnisme ou de « théorie du complot », lorsqu'on y a recours pour disqualifier tout soupçon justifié qui, fondé sur des indices bien identifiés et correctement interprétés, porte sur l'organisation d'un complot réel. Les organisateurs d'un véritable complot ont bien sûr intérêt à diffuser la rumeur selon laquelle tout complot est un complot fictif. On peut en outre imaginer l'organisation d'un complot pour faire croire à telle ou telle « théorie du complot », c'est-à-dire à un complot fictif attribué à un opposant, un concurrent ou un ennemi, pour désinformer et donc affaiblir l'adversaire, faire diversion, le délégitimer, lui donner une figure de criminel, provoquer des réactions de rejet ou d'hostilité à son égard, le priver ainsi de ses alliés, etc. Complots et contre-complots imaginaires s'enchaînent, s'engendrent et se renforcent mutuellement, se reproduisant par imitation ou par inversion. Dans tous les cas, le complotiste, c'est l’autre ! Les complotistes posent rituellement la question : « A qui profite le crime ? » Il faut aussi poser la question « A qui profite la « théorie du complot » ? » On connaît la réponse : aux victimes imaginaires du complot fictif ».

Le recours à l’anathème sert à discréditer le locuteur, en évitant d’étudier, d’évaluer la pertinence de ses dires ou écrits. En a été victime notamment l’essayiste Bat Ye’or lorsqu’elle a évoqué Eurabia.

Le 6 avril 2014, Jean Corcos, producteur/présentateur sur Judaïques FM, radio de la fréquence Juive francilienne  (94,8 FM), a interviewé  Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, « observatoire du conspirationnisme et des théories du complot  ». Ce dernier a classé à tort l’affaire al-Dura parmi les conspirations, sans argumenter et sans être contredit par Jean Corcos. Or cette affaire véhicule un blood libel (accusation fausse et diffamatoire portée à l'égard des Juifs accusés de tuer des enfants non-juifs pour utiliser leur sang pour fabriquer des matsots à Pessah) né au Moyen-âge.

L’affaire du Dr Krief, mêlant collusions d’intérêts et antisémitisme, révèle le refus de magistrats de reconnaître et sanctionner un complot, pourtant acté.

Le succès de ces « pensées conspirationnistes », qui renouvèlent ou actualisent d’anciens schémas, révèle un « état psycho-social » affaibli, inquiet dans une époque « postmoderne ou hypermoderne, se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent ».

« Dans un monde de fortes incertitudes et de peurs, où l’adhésion aux « grands récits » a faibli, la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, ainsi que leur diffusion rapide et leur banalisation, est un phénomène remarquable, mais aisément explicable : ces récits, si délirants puissent-ils paraître, présentent l’avantage de rendre lisibles les événements, de donner du sens aux événements incompréhensibles ou effrayants, mettent de l'ordre et de la rationalité dans les événements, qui paraissent ainsi s'enchaîner. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable dans lequel tout semble possible à chaque instant, à commencer par le pire. D’où l’engouement pour ces récits et leur succès public, marquant l’entrée dans un nouvel âge de la crédulité. Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. On y rencontre notamment le mythe répulsif du « Gouvernement mondial » occulte », commun aux extrêmes de gauche et de droite », analyse Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie.

« Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des micromodèles explicatifs des événements. L'utopie communiste a beau avoir été disqualifiée, sa démonologie anticapitaliste lui a survécu : les capitalistes, les "puissants" et les "maîtres de la finance" forment toujours la redoutable bande de démons que les hommes dénoncent comme les responsables cachés des malheurs qui les frappent. Et la démocratie, qui instaure le pouvoir comme "lieu vide", selon l'expression de Claude Lefort [un des pionniers de la réflexion sur le totalitarisme, NDLR], produit un appel du vide auquel fait l'écho l'offre conspirationniste. La démocratie libérale paraît en quelque sorte impuissante à répondre à certaines attentes fondamentales des humains. L'individualisme libéral, qui ne fournit par lui-même aucune nourriture psychique, ne favorise pas non plus la constitution d'une religion civile ou civique qui permettrait aux citoyens des sociétés démocratiques de sortir de leur triste condition d'individus solitaires et en concurrence virtuelle avec tous les autres. C'est dans ce désert spirituel que fleurissent en Occident les plantes vénéneuses qui composent la flore spécifique du conspirationnisme, laquelle favorise les dénonciations abusives et les chasses aux sorcières », a expliqué le politologue Pierre-André Taguieff au Point  (15 décembre 2011).

L’origine de cette pensée conspirationniste, il la fait remonter à la Révolution française. Comment expliquer ce bouleversement historique qui met un terme à deux siècles d’Ancien régime ? Apparaît alors l’idée d’un complot des francs-maçons qui auraient ourdi, dans leurs loges secrètes, ce renversement de la monarchie.

Et ce chercheur poursuit : « Au cours des deux siècles qui suivent cette période, les récits mettant en scène tel ou tel mégacomplot postulent l'existence d'acteurs collectifs de dimension universelle (francs-maçons, juifs, communistes, ploutocrates, etc.) auxquels sont attribués des projets de conquête, de domination ou de destruction de l'ordre social ou de la civilisation. Au XIXe siècle, la vision conspirationniste de l'Histoire s'est développée aux deux pôles de l'espace politique, dans la pensée révolutionnaire comme dans la pensée contre-révolutionnaire. Le point d'aboutissement de cette dernière a été la vision d'un complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. C'est le thème central des "Protocoles des sages de Sion". Un faux fabriqué par la police tsariste à Paris en 1901 et alléguant à tort un complot des Juifs pour détruire la chrétienté et dominer le monde. 

Ce qui caractérise la « pensée conspirationniste » s’avère ce mélange détonant de non adhésion à l’explication officielle et d’interrogations, d’inductions et de déductions présentées comme logiques, rationnelles. 

Pierre-André Taguieff analyse ce processus dynamique méfiant : « Les interprétations conspirationnistes du 11 Septembre, par exemple, ont montré l'émergence d'une forme nouvelle de pensée du complot, acceptable par des publics non extrémistes, fondée à la fois sur le rejet des "thèses officielles" vues comme mensongères et l'instrumentalisation du doute sceptique ou méthodique en tant que mode de légitimation de la thèse, laquelle peut ainsi rester sous-entendue. Ce qui est ici déterminant, c'est le point de départ déclaré : non pas une croyance dogmatique à tel ou tel complot ou type de complot déjà répertorié, mais l'observation de failles ou de contradictions dans les explications "officielles" données de l'événement saillant, observation sur la base de laquelle des doutes sont formulés d'une façon de plus en plus radicale. La nouveauté est donc le point de départ sceptique de la démarche conspirationniste, qui mime l'esprit scientifique ». 

Depuis la fin du XXe siècle, cet imaginaire conspirationniste s’alimente dans la défiance à l’égard des médias « accusés - souvent à juste titre - soit de connivence avec les pouvoirs politiques ou économiques dont ils ne seraient que les courroies de transmission, soit de conformisme frileux les conduisant à s'aligner sur les communiqués "officiels" et à respecter le "politiquement correct". Cette attitude de défiance favorise la croyance que les investigations sans tabous et les débats libres ne se rencontrent que sur Internet. C'est la thèse publiquement défendue par la plupart des tenants de la pensée conspirationniste, qui se transfigurent eux-mêmes en "résistants" luttant contre la "désinformation officielle". Ils s'imaginent en héros d'une grande aventure intellectuelle, qui s'élève à leurs yeux à la hauteur d'un combat pour la vérité. Illusion, bien sûr, mais qui donne sens à leur vie. Dans un univers régi par le soupçon, tout paraît possible, surtout le pire ».

Dans La foire aux illuminés, « Pierre-André Taguieff explore la nouvelle culture populaire massivement diffusée sur Internet, le bazar de l'ésotérisme. Ce stock de rumeurs, de légendes et de croyances - nées parfois il y a plus de deux siècles, comme la légende des Illuminati - ne cesse d'être exploité par des entrepreneurs culturels spécialisés dans « l'ésotérisme » au sens ordinairement vague et attrape-tout du terme, renvoyant à « tout ce qui exhale un parfum de mystère  ».

Et Taguieff de conclure : « Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer et de satisfaire leur besoin de sens, sans se soucier de la validité des réponses. Or il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Dans la nature comme dans la culture, les mauvaises herbes repoussent toujours ».


Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » d’Andreas Korn
Allemagne, 2015, 26 min
Sur Arte les 18 avril à 14 h, 21 avril à 7 h 15 et 22 avril 2015 à 4 h 15

Visuel : © SWR

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent d'Arte et de médias.

jeudi 9 avril 2015

Des lettres et des peintres (Manet, Gauguin, Matisse...)


Le Musée des lettres et manuscrits a présenté l’exposition éponyme, agrémenté d'un superbe catalogue, réunissant environ 200 correspondances privées d’une cinquantaine de peintres célèbres du début du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Dans ces pièces originales, ces artistes évoquent leurs œuvres, leurs amitiés, leurs amours, les soucis de la vie quotidienne, etc. Histoire diffusera les 10, 16, 22 et 28 avril 2015 dans la série documentaire Les impressionnistes le numéro A ciel ouvert : " Dans ce deuxième épisode, nous suivons Waldemar Januszczak au cœur des paysages ou scènes de joie de vivre en plein air qu'ont tant aimé peindre Cézanne, Monet, Pissaro et Renoir. Tout y est détente, paresse, bien-être. Mais l'atmosphère souvent champêtre et ensoleillée des tableaux impressionnistes était en fait volontairement enjolivée par les peintres impressionnistes. Leurs explorations les conduisent aussi à peindre les caprices de la nature : brouillards, inondations, déluges, anfractuosités de la côte".
Pour le premier anniversaire de son installation au 222 boulevard Saint-Germain, le Musée des lettres et manuscrits présente des lettres d’artistes célèbres.

Ingres, Manet, Gauguin, Cézanne, Matisse, Delacroix, Signac, Chagall, Dalí et tant d’autres confient des anecdotes sur leurs vies personnelles, amicales, amoureuses, professionnelle dans les lettres parfois agrémentées de dessins adressées à leurs amis, collègues ou marchands d’art.

Ces documents originaux permettent aussi de découvrir les calligraphies d’artistes – style aisé, écriture soignée, maîtrise du français - , leurs sujets d’intérêt ou de colère, d’inquiétude ou d’espoir, d’admiration ou de joie. Leur sollicitude pour leurs amis aux « affaires picturales ne marchant pas ». Leurs théories picturales. leur état de santé. La météorologie – la pluie et le vent empêchent le travail en plein air -, ainsi que leurs projets. Des informations précieuses aussi sur leur société, le contexte historique - la guerre, la politique, les progrès techniques et sociaux – et l’histoire de l’art.

Correspondances privées
« L’histoire de l’art bien sûr s’enrichit grâce à ces lettres de précieux documents : à travers les écrits de Pissarro à Gauguin, de Monet à Signac, de van Gogh à son marchand Durand-Ruel, de Monet à Mallarmé ou de Courbet à Victor Hugo, ce sont la passion de ces artistes, leurs convictions, quêtes et découvertes qui s’offrent à nous... Parfois, au hasard d’une lettre, le nom d’une œuvre est mentionné. La magie fait alors que la toile même commence à apparaître sous les mots. Les relations entre les peintres se dessinent (Monet et Manet), les amours des peintres se révèlent (Géricault et Mme Trouillard), Manet évoque Vélasquez quand Pissarro parle de l’art de Gauguin, Kandinsky et Delaunay livrent leurs théories sur l’art quand Chagall raconte librement son parcours et ses inspirations... Une invitation au rêve et au voyage, qui vous emmène de Paris à Barbizon, d’Auvers-sur-Oise à Londres, de l’Estaque aux Marquises, de Moscou à Rome », écrit Gérard Lhéritier, président du Musée des lettres et manuscrits.


« Au fil de lettres touchantes où la petite histoire croise la grande, cinquante artistes nous ouvrent les coulisses de leur existence et de leur création : Monet lance auprès de ses amis impressionnistes une souscription pour offrir l’Olympia au Louvre » et éviter son départ pour les Etats-Unis.

Edouard Manet (1832-1883), canonnier volontaire comme Degas, dépeint dans une lettre à Eva Gonzalès, envoyée le 19 novembre 1873, « par ballon monté, un Paris assiégé dont les habitants affamés en viennent à manger » chats, chiens et rats.

« Magritte évoque la fondation de l’Internationale Lettriste, Renoir confie à Mallarmé qu’une rage de dents retarde l’achèvement de son portrait et Dalí invite Eluard à manger du poisson à Arcachon… »

Dans une des trois lettres écrites entre 1943 et 1944, Matisse écrit au peintre fauve Jean Puy que sa femme et sa fille ont été arrêtées par la Gestapo.

Une approche intime d’univers d’artistes
Delacroix se révèle un admirateur de Rubens. Les maîtres d’Alfred Sisley (1839-1899) ? Parmi les contemporains : Delacroix, Corot, Millet, Rousseau, Courbet. Quant à Raoul Dufy, il pense souvent à « Rembrandt, Vélasquez, Le Lorrain, Manet, Seurat ». Et, dans un court poème illustré et destiné vraisemblablement à son ami industriel, peintre et collectionneur, Henri Rouart, Edouard Manet (1832-1883) rend hommage à trois de ses maîtres : Titien, le Greco et Vélasquez.


« Votre tableau, la vue d’une église à Rouen, par temps gris, est très bien. C’est encore un peu terne. Les verts ne sont pas assez lumineux. Je suis sûr que vous aurez beaucoup changé au Danemark. Seul et livré à vous-même vous trouverez quelque chose de nouveau ». Telle est l’analyse en mai 1885 par Camille Pissarro (1830-1890), du tableau de Paul Gauguin Vue de l’église Saint Ouen à Rouen. Né dans l'île Saint Thomas (Antilles) sous domination danoise, d’un père Juif, Pissarro, polyglotte, est « l’ainé du groupe impressionniste, et à ce titre, il a souvent joué le rôle officieux de professeurs auprès de personnalités aussi diverses que Cézanne, Gauguin ou Signac ».

« Je pense comme cela car en travaillant je fais attention à trois choses spécialement : l’organisation de mon espace, l’équilibre de mon tableau et l’expression de mon sujet », écrit Juan Gris, le 17 juillet 1918, au marchant d’art Léonce Rosenberg (1879-1947).

Le 27 mai 1950, à Vence, Marc Chagall félicite Jacques Prévert pour « son poème émouvant pour Boccace (Verve) ». En mars 1957, la liste de noms de personnalités écrite par ce peintre est rehaussée du dessin d’un animal ailé et d’un timbre postal reproduisant Les mariés de la Tour Eiffel, œuvre célèbre de cet artiste.

Curieusement, aucun artiste n’évoque l’affaire Dreyfus.

Visuels de haut en bas :
Affiche

Vincent VAN GOGH (1853-1890)
« Lettre autographe signée adressée à Anthon Van Rappard, datée de mars 1883 (La Hague).
Van Gogh rencontre en 1880 grâce à son frère Théo ce jeune peintre avec qui il échange de longues lettres, à l’instar de celle-ci, illustrée de plusieurs dessins. Van Gogh s’y préoccupe de technique et évoque son intérêt pour la lithographie. En attendant de pouvoir montrer ses essais dans lesquels « il a été frappé par la beauté de la couleur noire », il dessine un paysage et la tête d’une femme : « J’ai esquissé ici quelques traits au hasard dans le but de vous montrer l’intensité du noir. Ne pensez-vous pas que se soit un beau ton chaleureux ? » Il aborde également ses récentes lectures : Un chant de Noël (1843) et L’Homme au spectre (1848) de Charles Dickens, car pour Van Gogh : « Il n’y a pas d’écrivain qui soit tant un peintre et un artiste blanc et noir que Dickens ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris

René MAGRITTE (1898-1967)
« Lettre vraisemblablement adressée à l'artiste et écrivain belge Marcel Mariën, datée du 15 novembre [1952]
Magritte adresse à son proche ami [Marcel Mariën] (1920-1993) cette longue lettre ornée de deux dessins originaux (« Voici deux idées qui ont servi à faire deux tableaux récents »), le premier représentant une tête de face entièrement composée de chiffres, et le second une porte au dessin très torturé, esquisse du tableau Le Modèle vivant. Cette lettre annonce également la naissance de l'Internationale Lettriste, dont Magritte vient de recevoir les fondateurs (Guy Debord, Gil Wolman, Jean-Louis Brau et Serge Berna) en rupture avec les Lettristes et leur chef Isidore Isou  ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris

Claude MONET (1840-1926)
« Souscription lancée par Monet pour l’achat de l’Olympia de Manet.
Ce document de plusieurs pages daté d’octobre 1889 présente la liste des cinquante-cinq noms (et le montant de leur contribution) sollicités par Monet pour participer à la souscription qui permettra à l’Olympia de Manet (décédé en 1883) de rester en France, et d’entrer au Louvre. On y croise Rodin, Monet, Degas, Caillebotte, Fantin-Latour, Puvis de Chavannes, Pissarro, Mallarmé, Huysmans et Mirbeau ainsi que le marchand d’art Durand-Ruel, des collectionneurs et des critiques d’art  ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris


Camille PISSARRO (1830-1890)
Lettre adressée à Gauguin probablement dans la seconde quinzaine de mai 1885 (Eragny-sur-Epte).
Dans cette longue lettre de Pissarro à Gauguin qui séjournait alors au Danemark, Pissarro lui dresse un résumé détaillé de la vie artistique parisienne dont la « plus importante nouvelle est la réception de Claude Monet à l’exposition internationale chez Petit » (le marchand de tableaux parisien Georges Petit). Il se livre également à une analyse critique, dessin à l’appui, d’un tableau que Gauguin avait réalisé, Vue de l’église Saint Ouen à Rouen : « Votre tableau, la vue d'une église à Rouen, par temps gris, est très bien. C'est encore un peu terne. Les verts ne sont pas assez lumineux. Je suis sûr que vous aurez beaucoup changé au Danemark. Seul et livré à vous-même vous trouverez quelque chose de nouveau ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris


Marie-Laure Delaporte, Itzhak Goldberg, Stéphae Guégan et Antje Kramer, Des lettres et des peintres : Manet, Gauguin, Matisse... Confidences de quarante artistes. Beaux Arts Editions-Musée des lettres et manuscrits, 2011. 288 pages. ISBN : 978-2842788254


Jusqu’au 28 août 2011
222, boulevard Saint-Germain, 75007 PARIS
Tél. : 01 42 22 48 48
Du mardi au dimanche de 10 h à 19 h
Nocturne le jeudi jusqu'à 21 h 30


Articles sur ce blog concernant :
- Judaïsme/Juifs
Cet article a été publié le 10 août 2011. Les citations et les légendes proviennent du dossier de presse. 

mardi 31 mars 2015

« La Bible d’Alexandrie » de Pierre-Henry Salfaty (2/2)


Dans le cadre de la série télévisuelle L’invention de l’Occident, Arte rediffusa le 2 avril à 2 h 05 La Bible d’Alexandrie, second volet, après « Jérusalem et Athènes », documentaire de Pierre-Henry Salfaty. La Bible, le Livre le plus lu, le plus distribué, qui a tant donné à l'Humanité...



D’où viennent les concepts fondateurs des valeurs de l'Occident qui ont gagné à leur cause l’ensemble de la planète ? Ils sont le fruit des cultures nées et disparues autour de la Méditerranée depuis près de trois mille ans. Deux d'entre elles ont particulièrement résisté au choc de l’histoire : les civilisations juive et grecque ».

« Les valeurs occidentales prennent leur source au confluent des cultures grecque et juive. Cette captivante fresque retrace le dialogue entre ces deux civilisations, à l'origine d'idées comme les droits de l'homme ».

Composé d’interviews d’hellénistes et d’historiens des religions - Nicholas de Lange, Tessa Rajak, Sylvie Honigman, Gilles Dorival -, d’après un sujet de Jacques Attali et de Pierre-Henry Salfati, auteur d'un remarquable film sur Mahler, ce documentaire « en deux parties narre cette genèse, ce continuel dialogue judéo-grec sur lequel s'est fondée notre modernité ».

A Alexandrie, le « dialogue judéo-grec prend sa dimension la plus impressionnante. Trois siècles avant l’invention du christianisme, les Juifs d’Alexandrie « inventent » la Bible : ils traduisent la Tora en grec. Cet événement de taille a lieu dans l’indifférence générale alors que toute notre civilisation, pour le meilleur et pour le pire, y trouve sa source. Cette nouvelle hybridation conduit à une doctrine nouvelle : le christianisme. Au même moment, Euclide met au point ses Éléments, second best-seller de l’humanité jusqu'à nos jours. À Alexandrie, une grande part de la sagesse juive se convertit à la science grecque ».

Cette « fusion judéo-grecque conduit à une vision de la raison scientifique qui va à l'encontre du paganisme et la religiosité monothéiste qui gagne les consciences. En même temps, Alexandrie engendre la mondialisation du marché. Curieusement, les derniers avatars de cette double mixité judéo-grecque, née à Alexandrie, se nomment aujourd’hui, laïcité et économie de marché ».

Situé au pied du mont Sinaï ou mont Horeb (désert du Sinaï, « terre biblique ») où, dans la Bible hébraïque, Moïse a reçu les Tables de la Loi, le monastère grec de Sainte-Catherine est construit au VIe siècle à l’initiative de l’empereur et prêtre grec de Byzance, Justinien, qui se présente comme « l’élu de Dieu ». 

Un monastère inscrit en 2002 sur la liste du Patrimoine mondial  de l’Unesco (Organisation des Nations-unies pour l’Education, les Sciences et la Culture). Ce monastère abritait la plus ancienne Bible grecque, dite la Septante. 

Dès la fondation d'Alexandrie, les Juifs y étaient établis, et y représentaient une partie importante de la population. Admiratifs, ils découvrent la civilisation grecque et aspirent à adopter l'hellénisme. Sous la direction de Demetrios, une magnifique bibliothèque est construite dans cette Cité du Savoir rêvée. Ptolémée y invite philosophes, savants. Euripide, Eschyle, Epicure, Aristote... Les grands auteurs y sont représentés. Mais elle fut ravagée par un incendie.

"L'entreprise culturelle sert à asseoir le pouvoir politique de Ptolémée". Démétrios demande la traduction en grec du Livre des Juifs. 

A Alexandrie, la Torah devient la Bible. 

Vers 37 de l'ère commune, le préfet romain Flaccus demeura indifférent, inactif quand des synagogues ont été brûlées par des autochtones jaloux du statut des Juifs considéré trop proche de celui de l'élite grecque. Puis Flaccus prend l'initiative de persécutions, notamment des émeutes et spoliations, contre les Juifs réduits à vivre, misérables, dans une forme de ghetto. 

La guerre de Kitos ou de Quietus - nom du général romain qui les réprima - (115-117) ou révolte des exilés est "une insurrection quasi-générale et simultanée des Juifs contre les Romains". Elle se déroule lors des campagnes de Trajan contre l’Empire parthe. Surgissant dans les cités à forte population juive de l'Empire parthe, l'Adiabène et l'Osroène, la révolte touche les cités des rives de la mer Méditerranée, notamment Cyrène, Alexandrie et Chypre. La situation en Judée et Galilée est peu connue. La répression supprime l'essentiel du judaïsme alexandrin.

En 303, l'empereur ordonne de faire disparaitre les textes bibliques. 

Chrétien, l'empereur Constantin (272 ?-337) ordonne la traduction en grec de la Bible. Soixante-dix ou soixante-douze traducteurs effectuent ce travail. 

Mais cette Bible n'intéresse pas alors les Grecs, et les Romains, de l'Antiquité. Peut-être par hellénocentrisme et car c'était le Livre d'une des communautés de la Cité.

Certains soulignent l'influence de la Bible sur la philosophie grecque. Philon d'Alexandrie met la philosophie grecque au service de la Bible pour "actualiser la Bible". En 2003, Fayard a publié "Philon d'Alexandrie" de Mireille Hadas-Lebel. Né vers 20-15 avant l'ère commune, « dix ans après la disparition de Cléopâtre, d’une famille de notables" juifs hellénisés et romanisés, "dans la cité la plus belle, la plus savante et la plus flamboyante du monde méditerranéen, Philon allie une vaste culture hellénique et une profonde connaissance de la tradition juive. A partir de la traduction grecque des Septante, il développe une forme de commentaire biblique éclairé par la philosophie en recourant à l’allégorie, qui lui vaudra plus tard l’hommage de l’Eglise (grâce à laquelle son œuvre immense a survécu). Homme de pensée, il sut aussi se montrer un homme d’action quand il essaya, lors d’une fameuse mission auprès de l’empereur Caligula à Rome, d’intercéder en faveur de sa communauté menacée qui lui survécut quelques décennies à peine. Il en demeure le représentant le plus illustre, qu’on l’appelle Philo Judaeus ou bien Philo Alexandrinus. Ce livre évoque l’éclat d’une ville à son apogée, la rencontre des cultures, la spiritualité d’un homme et la nouveauté d’une synthèse qui devait marquer pour toujours la pensée occidentale ».

"Fondée en 331 par Alexandre le Grand, qui lui a donné son nom, son plan géométrique et ses premiers habitants, des Grecs de Macédoine, Alexandrie est entrée dans le giron de Rome en 30 avant J.-C. Elle était déjà devenue une des plus grandes villes de la Méditerranée et sans doute du monde, qui brillait par sa richesse économique, l’artisanat de luxe y étant réputé (joaillerie, tissus, papyrus, etc.). Cette production alimentait en partie un commerce actif, et le symbole de ces activités était constitué par le célèbre Phare qui guidait les navires vers les deux ports de la ville… En 39 après J.-C., Philon se rendit en ambassade auprès de Caligula ; il a laissé trente-huit traités dans lesquels il examine la Bible à la lumière de la philosophie, et il a rapporté les menaces vécues par le judaïsme contemporain dans l’In Flaccum et la Legatio ad Caium" (Yann Le Bohec, "La rencontre des cultures dans l’Antiquité", in Commentaire 2004/1 (Numéro 105), pages 280 à 281)

Au "1er siècle, Alexandrie devient la capitale du polythéisme païen". 

Les chrétiens de cette cité utilisent la Septante, qui à un moment donné est abandonnée par les Juifs. Pour certains, le christianisme est l'interprétation héllénistique de la Bible. 

En l'an 66, l'empereur ordonne le massacre et la spoliation des Juifs d'Alexandrie. 

"Cette Bible a forgé la conscience européenne pendant des siècles".

Cette Bible grecque originale d'Alexandrie inspire la quête du comte Constantin von Tischendorf (1815-1874), au nom du roi de Prusse : le comte l'appelle Codex Sinaiticus. En 1853, le comte Constantin von Tischendorf, philologue, helléniste et paléographe protestant, « l’aurait empruntée pour 15 jours » afin de réaliser une copie, et ne l’a jamais rendue aux moines grecs orthodoxes de ce monastère… Une Bible datée du IVe siècle de l'ère vulgaire, lue en grec à Alexandrie. 


« La Bible d’Alexandrie  » de Pierre-Henry Salfaty
Sequoia Films/Arte (France), 2012, 54 minutes
Diffusions le 12 juin à 23 h 30
 
A lire sur ce blog :
 Cet article a été publié le 12 juin 2013. Les citations proviennent d'Arte.

lundi 30 mars 2015

« Jérusalem et Athènes », de Pierre-Henry Salfaty (1/2)

Dans le cadre de la série télévisuelle L’invention de l’Occident, Arte rediffusera le 2 avril à 01 h 10 Jérusalem et Athènes, premier volet, avant « La Bible d'Alexandrie », de la série documentaire L'invention de l'Occident de Pierre-Henry Salfaty. Une mise en parallèle et un dialogue entre deux textes fondateurs - la Bible, et la somme d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée – l’un pour le peuple Juif, monothéiste, l’autre pour le peuple Grec polythéiste. Les relations complexes, d’attraction, parfois de « fusion », entre ces deux peuples à l’origine de la civilisation occidentale.

Les « valeurs occidentales prennent leur source au confluent des cultures grecque et juive. Cette captivante fresque retrace le dialogue entre ces deux civilisations, entre deux langues, dont l’hébreu, « langue divine ».
Cette « captivante fresque interroge des historiens pour souligner cette origine d'idées tels les droits de l'homme ou l'économie de marché.

« D’où viennent les concepts fondateurs des valeurs de l'Occident qui ont gagné à leur cause l’ensemble de la planète ? Ils sont le fruit des cultures nées et disparues autour de la Méditerranée depuis près de trois mille ans. Deux d'entre elles ont particulièrement résisté au choc de l’histoire : les civilisations juive et grecque ».

Composé d’interviews d’hellénistes et d’historiens des religions - Marcel Detienne, Bernard Legras -, d’après un sujet de Jacques Attali et de Pierre-Henry Salfati, auteur d'un remarquable film sur Mahler, ce documentaire « en deux parties narre cette genèse, ce continuel dialogue judéo-grec sur lequel s'est fondée notre modernité ».

Moïse et Homère
« Trois récits monumentaux, la Tora, l’Iliade et l’Odyssée, au-delà de leurs singularités, expriment en fait la même chose: la prééminence de la liberté parmi toutes les valeurs humaines ».

A Babel, évoquée par la Bible – nom grec -, « L’Eternel brouilla le langage de toute la Terre » et « dispersa » les peuples « sur toutes la surface de la Terre ».

Listant les similitudes entre les deux civilisations - Noé et le Déluge, les sacrifices d'Iphigénie ou du fils d'Abraham - et différences - les dieux de l'Olympe se mêlent aux hommes, L'Eternel donne les Commandements à Moïse qui est monté sur le mont Sinaï -, « le film montre que cet idéal commun s'est élaboré plus tôt qu’on ne le pense, bien en amont de la fondation d’Alexandrie, haut-lieu de la fusion judéo-grecque ou même de l’apogée d’Athènes : au moment où la légende fait de la sortie des juifs d’Égypte un événement contemporain du voyage des Grecs vers la ville de Troie ». La « sortie d’Égypte débouche sur la libération d’un peuple et par là même de tous les peuples ». Quand à L’Iliade, ce roman accouche de l’Odyssée, qui accouche d’Ulysse, prototype du héros grec en homme libre ».

La loi est divine chez les Juifs : elle exprime la volonté de Dieu. La "Torah est la loi unique et universelle, alors qu'il n'existe aucun texte unique dans le monde grec" polythéiste. A Jérusalem, le Temple de Salomon protège la Loi : celle-ci avait été brisée par les Hébreux, qui de plus la relisent continûment. Chez Homère, la justice, les lois, ont une origine divine grecque, et les Dieux sanctionnent leur transgression. La "légende de Minos semble se calquer sur celle de Moïse... Les Grecs ont inventé le politique, la loi, la liberté..." Athènes "a voulu être la cité qui réunit toutes les cités, la loi qui rassemble toutes les lois". Vers le IIIe siècle, le "nomos renvoie à la loi humaine". Solon est décrit comme le fondateur de la démocratie occidentale. Les Révolutionnaires français cherchent à s'inspirer des lois de Minos.

Réalisée à la demande du roi grec Ptolémée II, la « Septante, première traduction grecque de la Bible » (Tanakh) au IIe siècle avant l’ère commune, « semble être la conclusion d'un long dialogue entre la Bible et la pensée grecque, ainsi qu'elle est le point d'origine du monde moderne... »

On peut regretter l’oubli de Rome…


« Jérusalem et Athènes  » de Pierre-Henry Salfaty
Sequoia Films/Arte (France), 2012, 54 minutes
Diffusions le 12 juin 2013 à 22 h 35 et 2 avril 2015

A lire sur ce blog :
 Cet article a été publié le 11 juin 2013. Les citations proviennent d'Arte.

lundi 23 mars 2015

Dieu(x), Modes d’emploi


Le Petit Palais a présenté l’exposition éponyme, consensuelle, superficielle et décevante qu’il montrait en association avec Tempora/Musée de l’Europe. Un « panorama des pratiques religieuses dans le monde d’aujourd’hui au travers de thématiques : « Divinités », « Cultes », « Passages », « Intercesseurs », « Corps », « Conflits et coexistence », « Voix », « Lieux », « Cycles », « Au-delà » ». Le 23 mars 2015, à 19 h 30, à l’occasion de la parution de son ouvrage Quand les dieux sont en guerre (La Découverte, 2015), Tobie Nathan conversera avec Victor Malka, journaliste et écrivain, au MAHJ (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme) : "Une idéologie humaniste, née au XIXe siècle, a installé l’idée que toutes les divinités ne sont que l’expression d’une même idée de dieu. C’est cette proposition que Tobie Nathan entend réfuter. Selon lui, il faut accepter l’hétérogénéité des dieux, malgré leurs ressemblances, malgré leurs prétentions, et même malgré l’influence qu’ils ont pu exercer les uns sur les autres. Pour l’auteur, ce principe est la condition même d’une possibilité de paix". Tobie Nathan, professeur émérite de psychologie à l’université de Paris VIII, "est le principal représentant de l’ethnopsychiatrie. Auteur de très nombreux essais, il a aussi publié des romans. Il a reçu le prix Femina essai 2012 pour Ethno-Roman (Grasset)".


« Un voyage à travers les religions d’aujourd’hui, pratiquées aux quatre coins du globe et à Paris. On y croise les trois religions du Livre (judaïsme, christianisme et islam), les religions asiatiques (bouddhisme, hindouisme, taôisme…) et l’animisme, de l’Afrique à l’Océanie en passant par les Amériques. Comment l’homme se représente-t-il le divin dans ces différents systèmes de croyance ? Comment communique-t-il avec lui et dans quel but ? Comment organise-t-il l’espace et le temps pour faire place au sacré ? Quel est l’impact de la religion dans les activités sociales – rites de passages, contrôle du corps ? Quel rôle la religion joue-t-elle dans certains des conflits qui embrasent le monde ? Autant de questions qu’aborde l’exposition en un spectaculaire parcours confrontant art sacré et anthropologie ».

L’ambition est grande. La réalisation moins que médiocre. Peut-être est-ce du à ce qui semble la volonté de gommer des aspérités, de faire comme si les mots - paix, etc. - avaient le même sens dans toutes les religions. Comme si le jihad n'existait pas, et ne menaçait pas le monde.

Pourtant les commissaires de l’exposition sont érudits : pour le Petit Palais, Raphaëlle Ziadé et chez Tempora SA/Musée de l’Europe Elie Barnavi, Isabelle Benoit, Benoît Remiche.

En effet, que d’amalgames ! Judaïsme, christianisme et islam, « trois religions du Livre. Oui, mais pas le même : la Bible hébraïque est commune au judaïsme et au christianisme, le Coran est « parole incréée d’Allah, révélée à Mahomet par l’ange Gabriel ». La Bible, « considérée comme une falsification de la vérité coranique, n’est nullement respectée ». (Bat Ye’or)

Et le  bouddhisme : religion ou philosophie ? Les commissaires de l'exposition ont tranché, mais sans expliquer leur choix. Comme si cela allait de soi !

« Des caricatures de Plantu permettent de parcourir le thème, replongeant le visiteur dans l’actualité des dernières années : par exemple, montée de l’intégrisme islamique, guerres incluant des facteurs religieux comme la guerre civile du Liban, poids des intégristes dans le conflit israélo-arabe ». Vraiment ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un conflit né du refus du monde musulman d’un Etat Juif ? Une guerre civile au Liban… mais à laquelle ont concouru des Arabes palestiniens. Quant aux dessins de Plantu, ils sont peu éclairants. Surtout celui sur la réaction ministérielle à l'attentat contre la synagogue de Marseille.

Les lieux  de ces religions ? « Dix maquettes de projet d’architecture récents complètent le propos en voulant donner à voir la façon dont les architectes d’aujourd’hui répondent à la question de construire un édifice cultuel, en France, en Allemagne ou au Japon ». Mais pourquoi occulter la signification de la hauteur des minarets ? Et les débats sur la construction de mosquée : financement, formation des imams, etc.

On a l'impression d'une exposition "hors contexte" comme il existe des cultures "hors sol". Finalement, tout "se vaudrait", tout "se ressemblerait"...

Des parallèles entre religions existent. Mais pourquoi dissimuler les différences ?

« 160 chefs d’œuvre issus du patrimoine spirituel de l’Humanité seront ainsi prêtés par les plus grands musées. Sculptures, objets d’art, peintures, manuscrits côtoient maquettes, photos, films et bornes interactives pour tenter d’éclairer la variété des croyances et des cultes dans le monde ».


A voir sur le judaïsme : le Rideau d’arche sainte et son lambrequin du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Dieu donnant les tables de la Loi à Moïse de Chagall (dessin, Musée d’Israël), le « tableau de NicolasPoussin, La destruction du Temple de Jérusalem (Musée d’Israël), événement symbolique où les ambitions politiques du pouvoir romain s’attaquèrent au cœur de l’institution judaïque qu’était le Temple de Jérusalem, lieu du Saint des Saints, détruit en 70 par Titus ».

Le plus impressionnant se trouve en fin d’exposition : des masques et costumes africains, dont trois venus du musée national du Burkina Faso, portés lors de fêtes.

Jusqu’au 3 février 2013
Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill. 75008 Paris
Tel : 01 53 43 40 00
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 20 h

Visuel :
Chandelier de Hanouca
© RMN / Jean-Gilles Berizzi

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 2 février 2013.