Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mercredi 3 juin 2026

« Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi »

« Entre le 7 avril et la mi-juillet 1994, plus d’un million de personnes sont mortes assassinées au Rwanda : en moins de trois mois, les trois quarts de la population tutsi ont péri au cours du dernier génocide du XXe siècle ». Acronymes et chronologie en fin d'article. Le 2 juin 2026,  sur l’Esplanade Habib-Bourguiba, le Président Emmanuel Macron a inauguré, aux côtés notamment de Paul Kagame, Président de la République du Rwanda, et du Maire de Paris, Emmanuel Grégoire, le Mémorial en hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. 

Le Premier génocide du XXe siècle. Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, 1904-1908 
                  
En 2004, le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), durant les travaux au futur Mémorial de la Shoah, avait accueilli l’exposition  « Rwanda : le génocide des Tutsi ». « Conçue dans le cadre de la célébration du 10e anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda, cette exposition présentait les photographies et textes de Yolande Mukagassana et Alain Kazinierakis issus de leur projet Les blessures du silence, ainsi que des dessins d’enfants (qui ont fait l’objet de la publication Witness to genocide : The children of Rwanda de Richard A. Salem) accompagnés de textes rédigés par le Mémorial ». Des photographies de génocidaires côtoyaient celles de victimes. Ce qui inspirait un sentiment de gêne. Mais correspondait à la réalité : des victimes ont été tuées par des voisins.

En 2014, le Mémorial de la Shoah avait proposé « Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi » qui laisse le souvenir terrifiant des armes blanches des génocidaires et prégnant des objets de la vie quotidienne des victimes. 

Cinq ans plus tard, « à l’occasion de la 25e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, le Mémorial de la Shoah poursuivit son travail pour la reconnaissance et la mémoire des génocides en mobilisant pour la première fois ses espaces d’exposition simultanément à Paris et à Drancy. 

Il présenta, dans ses deux sites franciliens, deux autres expositions sur le génocide des Tutsi par des Hutu : « Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi » sur son site à Drancy et « Rwanda, 1994, notre histoire ? » dans son site à Paris.  Un mini-site les éclaire ou complète. Acronymes et chronologie en fin d'article.

« Dernier génocide du XXe siècle »
« Au cours des années 1950, les élites politiques et culturelles tutsi contestent l’ordre colonial et sèment les premiers ferments du nationalisme. Trahies par ceux-là même qu’elles considéraient comme une « race supérieure », la Belgique et l’Église catholique renversent leur alliance initiale au profit d’une élite hutu qui revendique le pouvoir au nom du « peuple majoritaire ». La lecture raciale du politique et du social se trouve encore renforcée par les partis portant en étendard « l’émancipation » des Hutu ».

« Sous la plume des pamphlétaires hutu, les Tutsi demeurent ces étrangers – envahisseurs et usurpateurs – décrits par la fable hamitique. La soif d’égalité s’affirme alors au nom d’un « peuple » défini non comme une entité politique mais comme une « race ». 

« En 1959, la mort inopinée du roi Mutara Rudahigwa conjuguée à l’agitation partisane déclenche les premiers pogroms contre les Tutsi. Qualifiées de « révolution sociale » par les propagandistes hutu appuyés par leurs nouveaux soutiens belges et catholiques, ces violences marquent l’avènement d’une équation politique également nouvelle ».

« Reposant sur l’arithmétique raciale et sur l’argument de la majorité, l’idéologie du nouveau régime rwandais, affranchi de la tutelle coloniale en 1962, suppose un exercice exclusif du pouvoir au nom d’une « démocratie majoritaire » de forme « républicaine », par opposition à l’ancienne « féodalité tutsi ».

« C’est ainsi que la Ière République de Grégoire Kayibanda, président du Rwanda indépendant (1962-1973), est marquée par une succession de massacres présentés comme autant de représailles populaires incontrôlées succédant aux incursions armées d’une poignée de Tutsi réfugiés dans les pays voisins ».

« Entre 1961 et 1967, au moins 20 000 Tutsi sont assassinés et 300 000 autres sont contraints à l’exil ».

« Entre le 7 avril et la mi-juillet 1994, plus d’un million de personnes sont mortes assassinées au Rwanda : en moins de trois mois, les trois quarts de la population tutsi ont péri au cours du dernier génocide du XXe siècle ».

« Événement historique majeur, le génocide des Tutsi rwandais n’est pas le fruit d’un soudain accès de folie collective. Le 7 avril 1994, lorsque débute l’extermination des Tutsi, les tueurs mobilisent toutes les ressources matérielles et humaines d’un État pour la mise à mort de masse : sur les collines et dans les quartiers, ils s’adonnent alors à la traque et à l’assassinat de leurs voisins. L’efficacité et la rapidité du massacre systématique des hommes, des femmes et des enfants tutsi rendent compte de la préparation minutieuse des tueries. L’ampleur et la cruauté particulière de ce génocide constituent un défi moral mais aussi intellectuel ».

« Cette double exposition est une opportunité unique de se pencher sur le dernier génocide du XXe siècle, d’en comprendre les origines, les conséquences, et surtout d’apporter un soutien sans failles à ceux qui en furent les victimes et à leurs familles. La mobilisation d’une grande variété de supports documentaires suivant un parcours linéaire entre les deux institutions (l’avant-génocide –1950-1994 – et le génocide vu à hauteur des enfants avec des dessins et des témoignages inédits au Mémorial de Paris, le génocide et l’après-génocide au Mémorial de Drancy) permet ainsi de restituer la réalité d’un passé toujours vivant au Rwanda, vingt-cinq ans après ».

« L’exposition est un donc un pari : celui de la connaissance, seule capable de combler la distance qui trop souvent nous éloigne de cet événement majeur de notre contemporain ».

On attendait donc plus d’informations sur les responsabilités dans ce génocide en particulier de la France – Président François Mitterrand, Premier ministre Edouard Balladur, ministre des Affaires étrangères Alain Juppé - , et de l’ONU - secrétaire général Boutros Boutros-Ghali -. En vain.

L'exposition révèle aussi les spoliations de Tutsis lors de précédents arrestations ou massacres avant le génocide. Des spoliations sans restitution.

« À l’occasion de la 25e commémoration du génocide des Tusti au Rwanda, le Mémorial de la Shoah et l’Association Ibuka ont décidé d’officialiser les liens étroits qui les unissent depuis des années en concluant un accord-cadre de coopération. Il porte sur le recueil d’archives, de témoignages afin de constituer un centre de ressources sur le génocide des Tutsi au Rwanda mais comprendra également un volet de coopération culturelle et mémorielle. Le texte a été signé le 4 avril à 20 h au Mémorial de la Shoah à Paris, à l’ouverture de l’exposition Rwanda, 1994, notre histoire ? »

Le Mémorial de la Shoah et Ibuka France ont réalisé "un film de sensibilisation mobilisant personnalités et témoins pour la connaissance du génocide des Tutsi au Rwanda il y a 25 ans" : Ginette Kolinka, rescapée de la Shoah, de Sonia Rolland, comédienne, Aya Cissoko, écrivaine, Chloé Deverly, étudiante... « Ce film a été diffusé sur les écrans de cinéma parisiens ainsi que sur les chaînes du groupe France Télévisions. » Si les réflexions de Gaël Faye, artiste, soulignant le « lent processus qui commence par des mots » et la « déshumanisation par le verbe », s’avèrent pertinentes, on demeure peu convaincu par celles du Dr Michel Cymes évoquant une « même logique génocidaire… des meurtres de masses à l’échelle de tout un pays ». Or, le génocide commis par les Hutu a eu pour cadre un pays – le Rwanda – et celui commis par les Nazis visait tous les Juifs où qu’ils vivent.

Le Mémorial de la Shoah, « plus grand centre d’archives en Europe sur l’histoire de la Shoah, est un lieu de mémoire, de pédagogie et de transmission sur l’histoire du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en Europe… Une meilleure connaissance de l’histoire de la Shoah vise à lutter également contre le retour de la haine et contre toutes formes d’intolérance aujourd’hui ».

Depuis 2002, le Mémorial de la Shoah a organisé quatre expositions sur le génocide des Tutsi, une sur celui des Arméniens, une sur celui des Herero et Nama dans le Sud-ouest africain allemand (1904-1908), une sur les Juifs de Tunisie pendant la Seconde Guerre mondiale ... A quand des expositions sur les Juifs du monde Arabe ou d’Asie du Sud-est durant la Deuxième Guerre mondiale, sur les relations entre Nazis et monde musulman, les génocides des Assyriens et des Grecs Pontiques ainsi que la Grande Famine dans le Mont Liban et la tentative de tuer les Juifs en Eretz Israël par les Ottomans durant la Première Guerre mondiale ?
  
« RWANDA 1994 : NOTRE HISTOIRE ? »
L’exposition-dossier « Rwanda, 1994, notre histoire ? » est présentée à l’Entresol et à la Mezzanine du Mémorial de la Shoah à Paris. Le commissariat scientifique est assuré par Hélène Dumas, chargée de recherche au CNRS, Institut d’histoire du temps présent (IHTP), la coordination/recherches iconographiques par Sophie Nagiscarde, Marine Lesage, Mémorial de la Shoah, Bruna Lo Biundo et Sandra Nagel, Past/Not Past, la conception graphique et scénographie par Estelle Martin.

« Au Rwanda, d’avril à juillet 1994, le XXe siècle s’est refermé sur un dernier génocide, un de plus : celui des Tutsi. Hommes, femmes et enfants furent traqués et assassinés en masse lors d’une entreprise d’extermination d’une efficacité redoutable. Près d’un million de victimes périrent en moins de trois mois ».

« L’exposition propose deux espaces distincts visant à présenter un état des savoirs accumulés sur le génocide des Tutsi. Loin de relever d’un quelconque exotisme africain, celui-ci s’enracine dans le temps long d’une idéologie raciale issue du XIXe siècle européen ».

« Cette histoire intellectuelle du racisme, objet d’études approfondies, côtoie un autre type de récit fondé sur des sources nouvelles : par la voix des enfants (leur écriture et leurs dessins) le génocide apparaît dans sa matérialité la plus brutale ».

« L’exposition est un donc un pari : celui de la connaissance, seule capable de combler la distance qui trop souvent nous éloigne de cet événement majeur de notre contemporain.

Obsession du nombre, obsession de la menace
« Le 5 juillet 1973, le président Grégoire Kayibanda est renversé par le général-major Juvénal Habyarimana. Le coup d’État intervient quelques mois après un nouveau massacre accompagné de purges menées dans les écoles et la fonction publique contre une présence tutsi jugée intolérable. »

« L’avènement de la IIe République ne change pas fondamentalement la nature d’un régime fondé sur un parti unique créé en 1975 - le Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND) - et sur la discrimination institutionnalisée d’une partie de la population ».

« Loin de rompre avec la rhétorique du « peuple majoritaire » justifiant l’exclusion des Tutsi, le nouveau pouvoir se proclame héritier de la « révolution sociale » de 1959 dont il entend affermir les principes. Sous couvert d’une rhétorique de justice sociale, la politique d’« équilibre ethnique et régionale » masque une véritable institutionnalisation de la discrimination à l’encontre des Tutsi. Dès le mois d’août 1973, le ministre de l’Éducation encourage les directeurs d’écoles secondaires à prêter une attention scrupuleuse aux proportions « ethniques » et « régionales » dans les modalités d’accès à leurs établissements. »

« Cette force du nombre, le « peuple majoritaire » ne saurait la préserver sans le recours à un appareil statistique s’imposant dans toutes les sphères de la vie sociale. Ainsi, la politique du nombre conduite par le régime Habyarimana confère à la « majorité » une existence rationnelle et objective quand elle entretient l’imaginaire d’une « minorité » sournoise et menaçante. »

Mener la guerre totale : l’appel au « peuple majoritaire »
« Quelques jours à peine avant le déclenchement du génocide des Tutsi, le 7 avril 1994, les mots suivants crépitèrent sur les ondes de la radio extrémiste RTLM (Radio télévision libre des mille collines) : « Le peuple, le voilà le vrai bouclier, c’est la véritable armée qui est forte. » Ces appels à mobilisation du peuple en armes se font entendre dès le début de la guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR) en 1990. Ce mouvement politico-militaire fondé en 1987 agrège dans ses rangs les descendants des exilés tutsi de la décennie 1960 et les dissidents hutu du régime Habyarimana. Suite aux fins de non-recevoir du gouvernement qui refuse le retour dans leur pays des quelques 500 000 réfugiés tutsi dispersés dans les pays voisins, le FPR engage le combat le 1er octobre 1990 depuis l’Ouganda. »

« Face à la menace réelle que représentent les offensives du FPR, un double amalgame s’impose
progressivement. En premier lieu, tous les Tutsi sont présentés par la propagande comme autant d’alliés cachés de leurs « frères tutsi » du FPR, et donc prêts à renverser les acquis de la « révolution hutu » pour rétablir féodalité et monarchie. Ensuite, l’ensemble du « peuple majoritaire » est encouragé à défendre la patrie en danger en soutenant les Forces armées rwandaises (FAR). »

« Concrètement, cet imaginaire du peuple en armes prend la forme d’une politique de distribution d’armes à feu aux habitants dans le cadre de « l’autodéfense civile », et d’entraînements militaires dispensés aux milices des partis extrémistes, en particulier les Interahamwe. »

Les massacres (1990 – 1993)
« Dès la première offensive du Front patriotique rwandais (FPR) le 1er octobre 1990, les arrestations massives et les massacres des populations tutsi ainsi que des opposants politiques font l’objet d’une intense campagne de dénonciation publique menée par des militants des droits de l’homme et des journalistes. »

« À la faveur du multipartisme instauré en juin 1991, la presse d’opposition et les organisations de défense des droits humains s’emparent de ce nouvel espace d’expression pour documenter et dénoncer les exactions du régime. La logique des tueries, impliquant toujours les autorités locales, est partout la même : une offensive du FPR ou la rumeur d’un supposé plan de conquête intérieur justifie l’attaque contre les Tutsi. Habitations incendiées, bétail abattu et dévoré, viols des femmes et des fillettes, assassinats par armes à feu ou armes blanches : l’ensemble des pratiques de mise à mort et de cruauté identifiables pendant le génocide se déploient dès les massacres des Bagogwe (1990-1991, janvier 1993) et des Tutsi du Bugesera (mars 1992). Seules les églises demeurent encore des sanctuaires protecteurs. »

« Le génocide ne relève donc pas d’une tragique fatalité ethnique, il est le fruit d’une politique délibérée puisant sa justification dans un imaginaire raciste et la peur obsidionale d’un ennemi d’autant plus menaçant qu’il revêt les traits du voisin. »

Après le génocide, la persistance des stéréotypes
« Cette section réunit des paroles rapportées de diverses personnalités du monde de la culture et de la politique, 25 ans après le génocide des Tutsi au Rwanda. »

Le génocide dans « l’œil de l’enfance »
« À hauteur d’enfant, l’histoire du génocide des Tutsi trouve une forme d’expression singulière, au plus près du langage meurtrier et de sa gestuelle. Paroles scripturaires et graphiques donnent à voir les massacres dans leur matérialité, brutale, constituant ainsi une source, exceptionnelle. Trop souvent captifs du seul registre compassionnel, les enfants peinent à se hisser au statut d’acteurs sociaux et donc de sujets agissants, au même titre que les adultes. Dans les cours de justice comme dans les livres d’histoire, la parole enfantine est souvent disqualifiée en raison de préjugés tenaces. »

« Prendre au sérieux le récit des enfants rescapés, c’est voir le génocide autrement, à partir du basculement de l’enfance dans un monde adulte devenu impuissant à la protéger, voire transformé en menace mortelle. « Sans ciel ni terre », les enfants voient s’inverser toutes les normes sociales et culturelles ayant jusqu’alors structuré leur univers. Exposés aux scènes de cruauté et de mise à mort, ils font l’expérience directe de la réversibilité meurtrière du voisinage. Piégés sur leurs collines ou dans leurs paroisses, ils tentent pourtant d’élaborer des stratégies de survie afin d’échapper aux voisins devenus leurs tueurs. Dénigrement, humiliation, haine révélant la puissance d’un imaginaire raciste et animalisant : rien, qu’il s’agisse des mots ou de la gestuelle exterminatrice, n’échappe à la minutie descriptive des enfants. Leurs dessins comme leurs récits sont saturés de descriptions d’hommes armés et de femmes délatrices. »

« Du 21 au 24 avril 2006, l’Association des veuves du génocide d’avril (AVEGA) organisait un atelier d’écriture réunissant une centaine d’orphelins résidant dans la Province de l’Est. »

« Douze ans après le génocide, les jeunes survivants étaient invités à coucher leurs souvenirs sur le papier de modestes cahiers d’écolier. La perspective est cathartique et testimoniale. »

« Les dessins d’enfants et textes présentés dans l’exposition sont issus de cette expérience d’écriture collective et irréductiblement individuelle initiée par Avega en 2006. »

« Ce fonds est désormais versé à la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG). »

« Tous les textes ont été recouverts du sceau de l’anonymat ».


RWANDA 1994 : LE GENOCIDE DES TUTSI
L’exposition « Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi » est proposée par le Mémorial de la Shoah à Drancy. Le Commissariat scientifique est assuré par Hélène Dumas, Chargée de recherche au CNRS, Institut d’histoire du temps présent (IHTP), Stéphane Audoin-Rouzeau, historien, directeur d’études à l’EHESS, et Marcel Kabanda, historien, président d’Ibuka-France, la coordination par Sophie Nagiscarde, la conception graphique par Emmanuel Labard, Coralie Milière, UNIT France, la scénographie : David Lebreton, Mathilde Daguzan, UNIT France.

« Envisager l’histoire et la mémoire du génocide des Tutsi implique une confrontation avec la réalité humaine et matérielle des massacres. Récit historique, l’exposition vise à faire entrer le visiteur dans la matérialité des massacres et à approcher l’événement par une narration centrée sur les objets, les archives sonores, vidéo ou écrites, suivant un parcours en 3 parties :
Comprendre l’événement,
Entrer dans l’événement, 
Vivre avec l’événement : l’après-coup. »

« L’exposition a bénéficié de prêts d’objets originaux de la part du Mémorial de Kigali-Aegis Trust, Rwanda, et des témoignages enregistrés par l’association Voices of Rwanda et Valérie Nivelon, RFI. »

Comprendre l'événement (1990-1994)
« Cet espace est consacré à un récit de l’ « avant », décrivant la séquence chronologique 1990-1994 et rendant compte de la mise en place d’un dispositif idéologique et pratique qui sera réinvesti dans la violence pendant le génocide. Sont ainsi évoquées, archives sonores à l’appui, la radicalisation du jeu politique et la naissance du « Hutu Power » ; la mise en place de l’autodéfense civile en mobilisant ici des archives administratives ; et la constitution des milices ».

Vivre avec l’événement : l’après-coup
« Deux thèmes sont évoqués, l’après-génocide (les mouvements de population, la justice avec des images des tribunaux Gacaca et du Tribunal pénal international pour le Rwanda) et la mémoire (par le biais notamment des chants de commémoration). L’exposition propose aussi une série de témoignages de survivants et de sauveteurs, ainsi qu’un espace consacré aux « idées reçues » où sont reprises et expliquées quelques notions souvent entendues sur cet événement : la lecture « ethnique » de la réalité rwandaise, le « double génocide »…

JOURNÉE D’ETUDES « LES FORMES DES GENOCIDES »
En partenariat avec l’Institut des hautes études sur la justice, une journée d'études a accompagné l'exposition. « L’enjeu de cette journée est d’appréhender les génocides par leurs formes pour saisir le sens de leurs changements et ainsi mieux les anticiper et y répondre ».

Introduction par Joël Hubrecht, chargé de mission à l’Institut des hautes études sur la justice, en présence d’Yves Ternon, historien et médecin, d'Hélène Dumas, chargée de recherche, CNRS, du Père Patrick Desbois, président de l’association Yahad-In-Unum, de Nicolas Werth, directeur de recherche retraité, CNRS. Animée par Stéphane AudoinRouzeau, directeur d’études, EHESS

« Singularités et dominances des génocides. « La recherche comparative a montré les convergences et dominances qui existent entre les processus génocidaires. Or si les catégorisations favorisent les rapprochements, l’étude des formes tend à éclairer ce qui les distingue. Quelles sont les singularités fortes des génocides du XXe et début du XXIe siècle perpétrés en Europe (contre les Arméniens, les ukrainiens et les Juifs d’Europe), en Afrique (contre les Tutsi du Rwanda) et au Moyen-Orient (contre les Yezidis d’Irak) ».

« Comment reconnaître aujourd’hui les formes sociales culturelles prégénocidaires ? » En présence de Vincent Duclert, Richard Rechtman, psychiatre, psychanalyste et anthropologue, directeur d’études à l’EHESS, François XavierNsanzuwera ancien Secrétaire général de la FIDH, ancien Avocat général des Appels au TPIR et auteur de « La battante. Renaitre après le génocide des Tutsis» (Fauves eds, 2018) et de Clotilde Champeyrache Maîtresse de conférences en économie à Paris 8, enseignante au CNAM. Animée et conclusion générale par Antoine Garapon. «  La nature des formes sociales et culturelles qui structurent des époques et des communautés particulières génèrent diverses méthodes exterminatrices : par la famine organisée, dans des chambres à gaz, par démembrement, esclavagisme, transfert forcé… N’est-il pas concevable voire primordiale aujourd’hui de reconnaître leurs prémices ? »

Le Mémorial du génocide des Tutsi se trouve à Kigali.

30e commémoration en 2024

En avril 2024, pour la 
30e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, le Mémorial de la Shoah organise un cycle d'événements en partenariat avec Ibuka – France. Pourquoi le Mémorial de la Shoah présente-t-il ce programme en écriture inclusive ?

Dans l'allée des Justes, près du Mémorial de la Shoah à Paris, les piétons peuvent voir gracieusement les panneaux de l'exposition « Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi ».

Le 4 avril 2024 à 19h à l'Auditorium Edmond J. Safra à Paris
Conférence inaugurale de l'exposition "1994 : Le génocide des Tutsi au Rwanda". "
Gratuit. La rencontre est retransmise en direct sur le compte Facebook, Youtube et Twitter du Mémorial de la Shoah". Photo : Carte d’identité Tutsi n°17480. © Coll. Kigali Génocide Memorial, Gisozi, Rwanda.
"Trente après, où en sommes-nous de la connaissance, de la compréhension et de l’approfondissement du devoir d’histoire et de mémoire du génocide des Tutsi au Rwanda ?"
"En présence de S.E. François Nkulikiyimfura, Ambassadeur du Rwanda en France
En présence de Jean‐Pierre Chrétien, historien, ancien directeur de recherche en histoire de l’Afrique au CNRS, et Marcel Kabanda, historien, président d’Ibuka France.
Animée par Patrick de Saint‐ Exupéry, grand reporter, écrivain, fondateur et directeur éditorial de la revue XXI".

Le 9 avril 2024 à 19h à l'Auditorium Edmond J.Safra à Paris
"EN AVANT-PREMIÈRE en présence des auteur.e.s. Animée par Victor Macé de Lépinay, journaliste à France Culture.". Gratuit. La rencontre est retransmise en direct sur le compte Facebook, Youtube et Twitter du Mémorial de la Shoah. Complet".
"Exilés du Rwanda au Burundi, Gaby et Ana, enfants métis franco-rwandais, voient leur quotidien joyeux bousculé par la guerre civile. Alors que la famille se déchire, le génocide des Tutsi au Rwanda voisin vient mettre un terme à leur innocence."
"À hauteur d’enfant, l’adaptation en bande dessinée du roman best-seller de Gaël Faye, Prix Goncourt des lycéens 2016, est aussi poignante que réussie".

Le 21 avril 2024 à 13h au Mémorial de la Shoah de Drancy
Rencontres animées par Eduardo Castillo, journaliste.
En présence de Samuel Kuhn, historien et auteur, Laurent Larcher, essayiste et journaliste, et Patrick de Saint‐Exupéry, journaliste et auteur.
Les Rendez-Vous de Drancy. Gratuit. Sur réservation.
"Le génocide des Tutsi au Rwanda : 30 ans après, où en sommes-nous ? : histoire
"Il y a 30 ans, l’horreur s’abattait sur le Rwanda. Des forces meurtrières animées par une idéologie raciste diffusaient un discours de haine, manipulateur et avilissant au sein de la population Hutu. Comment de tels événements ont-ils pu se produire moins de 50 ans après la Shoah ?"
"En 1994, la communauté internationale assiste médusée, incrédule, indifférente (?) à ce génocide d’un nouveau genre, qui causa la mort de près d’un million de Tutsi en trois mois. Pendant une après-midi entière, nous recevrons des témoins, des historiens, des juristes, des journalistes et des artistes qui nous donnerons quelques pistes de réflexion pour aborder cette période tragique."
Navette Paris – Drancy
12 h : départ du Mémorial de la Shoah à Paris
17 h 45 : retour pour le Mémorial de la Shoah à Paris

Le 21 avril 2024 à 14h au Mémorial de la Shoah de Drancy
Rencontres animées par Eduardo Castillo, journaliste.
En présence de Maria Malagardis, journaliste et écrivaine, Scholastique Mukasonga, écrivaine, et Thomas Zribi, journaliste et auteur.
Les Rendez-Vous de Drancy. Gratuit dans la limite des places disponibles.
"Il y a 30 ans, l’horreur s’abattait sur le Rwanda. Des forces meurtrières animées par une idéologie raciste diffusaient un discours de haine, manipulateur et avilissant au sein de la population Hutu. Comment de tels événements ont-ils pu se produire moins de 50 ans après la Shoah ?"
"En 1994, la communauté internationale assiste médusée, incrédule, indifférente (?) à ce génocide d’un nouveau genre, qui causa la mort de près d’un million de Tutsi en trois mois. Pendant une après-midi entière, nous recevrons des témoins, des historiens, des juristes, des journalistes et des artistes qui nous donnerons quelques pistes de réflexion pour aborder cette période tragique".
Navette Paris – Drancy
12 h : départ du Mémorial
de la Shoah à Paris
17 h 45 : retour pour le Mémorial de la Shoah à Paris

Le 21 avril 2024 à 16h au Mémorial de la Shoah de Drancy
Rencontres animées par Eduardo Castillo, journaliste.
En présence de Violaine Baraduc, anthropologue (IMAF/ EHESS), postdoctorante à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, François‐Xavier Nsanzuwera, ancien avocat général au bureau du procureur du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, auteur et chercheur associé à l’université Saint-Louis, et Denis Salas , magistrat et essayiste.
Les Rendez-Vous de Drancy | Drancy
Gratuit dans la limite des places disponibles
"Il y a 30 ans, l’horreur s’abattait sur le Rwanda. Des forces meurtrières animées par une idéologie raciste diffusaient un discours de haine, manipulateur et avilissant au sein de la population Hutu. Comment de tels événements ont-ils pu se produire moins de 50 ans après la Shoah ?"
"En 1994, la communauté internationale assiste médusée, incrédule, indifférente (?) à ce génocide d’un nouveau genre, qui causa la mort de près d’un million de Tutsi en trois mois. Pendant une après-midi entière, nous recevrons des témoins, des historiens, des juristes, des journalistes et des artistes qui nous donnerons quelques pistes de réflexion pour aborder cette période tragique."
Navette Paris – Drancy
12 h : départ du Mémorial
de la Shoah à Paris
17 h 45 : retour pour le Mémorial de la Shoah à Paris

Le 25 avril 2024 à 19h à l'Auditorium Edmond J. Safra
France, documentaire, 108 min, Vertical Production, 2023.
EN AVANT-PREMIÈRE. Gratuit. Sur réservation
En présence de la réalisatrice.
En conversation avec Nicolas Champeaux, journaliste et réalisateur.
La rencontre est retransmise en direct sur le compte Facebook, Youtube et Twitter du Mémorial de la Shoah.
"Ils étaient enfants au moment du génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda, fils et filles de tueurs ou de victimes. Ils ont la trentaine à présent et luttent avec leurs souvenirs d’enfance constitués de silence, de désolation et de violence. Pour porter le poids du passé et penser un avenir, la réalisatrice Sarah Mallégol fait le pari de la libération de la parole, en croisant avec douceur et sensibilité les regards et les mots de ces jeunes adultes, et en jetant un pont entre le passé et le présent."

Le 28 avril 2024 à 16h30 à l'Auditorium Edmond J.Safra, Paris
Lecture-musicale dans le cadre du cycle "Vives mémoires", en partenariat avec le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhart
Textes lus par l’auteure avec Samuel Kamanzi, guitare et voix.
Suivie d’une rencontre en présence des artistes et d’Hélène Dumas, historienne, chargée de recherches au CNRS.
Gratuit. Sur réservation
"Kigali, 2018. Depuis sa rupture avec Vincent, Erika vit sur un fil, et écrit à sa sœur pour « exorciser de son corps » un amour-dévastation qui l’habite toujours."
"Elle fait le récit splendide d’un amour qui tente de résister à la fatalité tragique héritée du passé. Elle raconte son histoire, mais également celles des êtres fragiles auxquels elle est attachée, qui eux aussi tentent de vivre".
"Au Rwanda, pays aux mille collines florissantes, où après le génocide des Tutsi chacun a été forcé de tourner la page, derrière la rhétorique officielle d’unité nationale chacun a « incarcéré ses peines à perpète ».
"Ces blessures sont sans cesse ravivées lorsque l’on peut croiser les bourreaux du passé au détour d’une station-service ou sur la rive calme du lac Kivu... " 
* Ainsi pleurent nos hommes de Dominique Celis, Éd. Philippe Rey, 2022, Le livre de Poche, 2024.

Le 4 mai 2024 à 17h au Théâtre de la Ville – Les Abbesses
Avec Beata Umubyeyi Mairesse (à gauche), lectrice, Anne‐Laure Boyer (à droite), artiste plasticienne.
Dans le cadre du cycle "Vives mémoires", en partenariat avec le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhart. Gratuit sur réservation.
« Ejo » : au Rwanda, le même mot désigne « hier » et « demain ».
"Un seul mot pour se remémorer les temps fanés et raconter ce que peut être la vie après le génocide des Tutsi. Entre la lecture théâtralisée et le concert de dessins, Ejo aborde avec poésie et lucidité l’intimité de femmes et d’enfants dont le destin est bouleversé par l’histoire, mais aussi une certaine condition féminine, entre déterminisme, traumatisme et sororité. Une mosaïque de tons, entre désenchantement et espoir, pour réaffirmer notre humanité commune."
* Ejo. Suivi de Lézardes et autres nouvelles de Beata Umubyeyi Mairesse, Autrement poche, 2020.
 
Le 2 mai 2024 à  19h à l' Auditorium Edmond J.Safra | Paris
France, documentaire, 82 min, Faites un vœu, Kalanna Production, France Télévisions, 2024.
EN AVANT-PREMIÈRE en présence des réalisatrices. Gratuit sur réservation.
"À Nyamirambo, quartier pauvre de la capitale rwandaise, Amani, 31 ans, a créé un programme pour accompagner les enfants vulnérables et  leurs parents. Rescapé du génocide des Tutsi, le jeune homme sait que les inégalités sociales et les traumatismes peuvent être le terreau d’une idéologie qui tourmente encore les Rwandais. Convaincu de la nécessité de leur engagement, Amani et ses amis ne ménagent pas leurs efforts pour bâtir une société apaisée".
Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.


"Le Rwanda, trente ans après le génocide". "Ce fut le dernier génocide du XXe siècle. Trente ans après la mort de 800 000 personnes, majoritairement des Tutsi mais aussi des Hutu modérés, l'ombre de ces 100 jours d'horreurs perpétrées d'avril à juillet 1994 plane encore sur ce pays de l'Afrique des Grands Lacs, malgré le travail de réconciliation. Comment faire pour continuer à vivre ? Retrouvez sur Arte notre série de reportages et de documentaires, alors que le Rwanda commémore ce triste anniversaire". 

"Rwanda : le pardon sur prescription"
Arte diffusa le 6 avril 2024 à 18 h 10, dans le cadre d'ARTE Reportage, "Rwanda : le pardon sur prescription" de Barbara Lohr.

"Le 7 avril 2024, le Rwanda commémore les 30 ans du génocide, rupture traumatique majeure dans l’histoire de ce petit « pays aux mille collines ». Entre le 7 avril et le 17 juillet 1994, en cent jours, un million de Tutsis et une minorité de Hutus modérés ont été massacrés."

"Depuis, le pays s’est reconstruit en l’espace d’une génération. Dans le « Nouveau Rwanda » du président Kagame, la référence aux identités d’origine a été bannie de la sphère publique. Le pays avance à marche forcée sur le chemin de l’unité nationale et de la réconciliation."

"30 ans après, plus de 60.000 génocidaires sont sortis de prison et vivent désormais aux côtés de leurs victimes. Le passé traumatique n’est jamais loin, mais les Rwandais ont relevé le plus insurmontable des défis : pardonner à ceux qui ont oblitéré leur vie et reconstruire ensemble un avenir. Il n’y a pas d’autre option, car dans ce « génocide de proximité », les tueurs étaient le plus souvent des voisins, des parents, des amis avec qui il faut aujourd’hui refaire société. Car il n’y a qu’un seul Rwanda, il faut le partager."

"Arte Reportage s’est rendu dans un des huit « villages de la réconciliation » édifiés dans les zones rurales du Rwanda, devenus les laboratoires de cette politique. Un projet initié par une ONG chrétienne « Prison fellowship Rwanda » avec la bénédiction des autorités. Mais, derrière cette réunification exemplaire, se cachent des failles. Les Rwandais ont-ils eu le temps de se réconcilier avec leur passé, avec leur histoire ? Ont-ils eu le temps de faire leurs deuils ?"

"Une des mille collines"
Arte diffusa le 10 avril 2024 à 00 h 35 "Une des mille collines" documentaire de Bernard Bellefroid.

"Retraçant le parcours tragique de trois enfants rwandais, tués par les habitants de leur village pendant le génocide des Tutsi, ce documentaire bouleversant livre, trente ans après les faits, un salutaire combat contre l’oubli."

"Olivier, Fidéline et Fiacre étaient âgés respectivement de 10, 5 et 4 ans et vivaient sur l’une des mille collines du Rwanda. Mais en avril 1994, les milices hutu lancent leur entreprise génocidaire à l’encontre des Tutsi, multipliant les messages de haine à la radio."

"Lors d’une attaque, leurs parents leur ordonnent de se disperser dans le bush. La mère est tuée sur le coup, tandis que le père réussit pour un temps à s’enfuir. Livrés à eux-mêmes, les enfants sont retrouvés par des voisins, devenus pour une grande partie d’entre eux des tueurs ordinaires. Certains proches, comme la gardienne Marguerite, les accueillent et leur apportent une protection temporaire. Mais les organisateurs des massacres martèlent qu’aucun Tutsi, quel que soit son âge, ne doit être épargné..."

"Un jour de printemps 1994, Olivier, Fidéline et Fiacre sont tués entre deux cyprès."

"Voilà quinze ans que j’ai filmé le procès qui racontait l’histoire de ces enfants, quand je devenais à mon tour un père. Leurs songes, faits aussi de mon imaginaire, ne m’ont jamais vraiment quitté depuis." En 2005, le réalisateur belge Bernard Bellefroid assistait, pour son documentaire Rwanda, les collines parlent, aux procès des génocidaires hutu."

"Le funeste destin des enfants était alors exposé dans l’enceinte de ces tribunaux populaires, dits "gacaca". Partant ici sur les traces des trois jeunes victimes, le réalisateur remonte jusqu’aux bourreaux et découvre une société rwandaise traumatisée par le génocide."

"Captant des images saisissantes d’un homme repentant, que l’on voit avouer à des parents le meurtre de leur progéniture, son film documente les mécanismes de la haine, qui poussent à l’impensable, aussi bien que le douloureux chemin de croix jusqu’au pardon."

"Mais s’il nous plonge dans l’horreur, ce documentaire essentiel livre avant tout une puissante réflexion sur la réconciliation, aiguillée par une certitude : seule la vérité mène à la justice, et donc à la paix."

Prix de la critique et Prix du public documentaire belge, FIFF Namur 2023

Mémorial à Paris
Début mai 2026, la justice a demandé la poursuite des investigations sur l'éventuelle implication de l'ex-première dame Agathe Habyarimana. "Les procès de présumés génocidaires réfugiés en France se succèdent, les moyens d'investigation et d'instruction ont été renforcés depuis 2021. C'est essentiel", a assuré à France 24. Vincent Duclert, historien membre de la Commission d'historiens établie en 2019 par le Président Emmanuel Macron et ayant rendu un rapport qui en 2021 soulignait la responsabilité « accablante » de la France durant le génocide, et non sa complicité, . 

"La question du rôle de la France – qui entretenait des relations étroites avec le pouvoir rwandais de l’époque, hutu – avant, pendant, et après le génocide fut un sujet brûlant pendant des années, conduisant même à une rupture des relations diplomatiques avec Kigali de 2006 à 2009. Paul Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi du Front patriotique rwandais, qui mit fin au génocide, a longtemps accusé Paris de complicité."

Le 2 juin 2026,  sur l’Esplanade Habib-Bourguiba située le long de la Seine, le Président Emmanuel Macron a inauguré, aux côtés notamment de Paul Kagame, Président de la République du Rwanda, et du Maire de Paris, Emmanuel Grégoire, le Mémorial en hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. Et en présence notamment de dirigeants d'Ibuka France.

Constitué de deux blocs de laiton noir, ce Mémorial a été conçu par l'artiste portugaise Grada Kilomba. Y est gravée cette phrase en français, en anglais et dans les deux autres langues officielles rwandaises, le kinyarwanda et le swahili:  "Ici, comme une archive, reposent les voix et les mots, les souvenirs et les expériences, les sentiments et les espoirs des victimes et des survivants." "Sur les quatre flancs les plus étroits" de la double stèle "résonnent les hauts lieux de cette mémoire classés à l’Unesco : Nyamata, Murambi, Gisozi et Bisesero (Rwanda)."

"Érigé sur les bords de Seine à l’initiative de l’État et de la Mairie de Paris, et baptisé « L’Archive », ce Mémorial a été conçu comme un lieu de recueillement, en souvenir des disparus, et de transmission intergénérationnelle de la mémoire du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda."

Rescapée du génocide, Jeanne Uwimbabazi a prononcé un discours émouvant sur le massacre de Tutsi dont sa famille et son arrivée blessée en France à l'âge de seize ans, après celui du Maire de Paris. Elle a évoqué « l’abandon » des casques bleus, partis en laissant derrière eux des Tutsi terrorisés dans une école encerclée par les miliciens hutu, alors que « leur seule présence aurait suffi à [les] protéger ». « Je me demande toujours quelle a été la chaîne de responsabilité », a-t-elle dit d’une voix tremblante".

Le musicien et écrivain franco-rwandais Gaël Faye a lu un poème d'une autrice franco-rwandaise, Beata Umubyeyi Mairesse, rescapée du génocide. 

"Cette cérémonie poursuit le processus mémoriel et de réconciliation engagé depuis plusieurs années entre la France et le Rwanda fondé sur le dialogue, un travail conjoint de recherche et de vérité, la reconnaissance des responsabilités de la France par le Président de la République lors de sa visite au Rwanda en mai 2021, une action déterminée dans le domaine de l’éducation et une intensification des efforts de justice contre les responsables du génocide"

"Assumer ses responsabilités historiques exige un véritable courage (...) et il faut une grande humanité pour aller jusqu'au bout. Monsieur le président Macron, je tiens à vous féliciter pour les deux : votre courage et votre humanité... Aucun pays n'est allé aussi loin que la France pour rétablir la vérité et reconnaître sa part de responsabilité dans la tragédie", a dit le Président rwandais Paul Kagame.

Le Président Emmanuel Macron a déclaré :
"À Kigali, en mai 2021, au mémorial de Gisozi, j'ai reconnu au nom de la France les responsabilités de notre pays dans un engrenage qui a conduit à mener au génocide des Tutsi. J'ai dit alors ce que notre nation a fait, a laissé faire, a dit ou n'a pas dit. Je n'entends rien retrancher de ces mots qui sont autant de pierres ajoutées à l'édifice de vérité que nous voulons bâtir. Je n'ai oublié aucun de ces mots. Je n'ai pas oublié non plus votre regard dans ces instants, président, votre attention, puis vos propres mots, comme toujours, choisis, pudiques, mais qui accueillaient cette reconnaissance. 
Je veux ici, aujourd'hui, à Paris, vous remercier infiniment pour cela. En cela, j'entends demeurer fidèle à notre volonté de respecter les leçons de l'histoire, toujours et partout, comme nous le faisons et comptons continuer de le faire avec l'Algérie, comme nous l'avons fait au Cameroun, au Sénégal, en Haïti. Moment toujours arasé par le sel des silences, de l'injustice, de l'absence trop longue de reconnaissance. Et soyez ici assurés de notre détermination à poursuivre cette œuvre de vérité et de justice. Oui, notre nation regarde son histoire en face, devoir pour elle-même, devoir envers autrui lorsque les actes commis en son nom s'écartent de l'idéal qui est le sien, devoir envers les victimes, les survivants, leurs enfants et les enfants de ceux qui ne sont plus, de celles et ceux qui, durant ces jours et ces nuits, ont vécu la terreur, comme vous l'avez admirablement rappelé. 
La France le doit aussi au regard des liens fraternels qu'elle entend nouer avec les peuples amis, au premier rang desquels le peuple rwandais. Elle le doit enfin, car dire et nommer le passé permet d'ouvrir l'avenir. Depuis ces mots prononcés, depuis ce moment, pour les présents et les absents, depuis lors, un rapprochement inédit s'est dessiné entre le Rwanda et la France. Et votre présence aujourd'hui à Paris, Monsieur le Président, Madame, donne à ce moment un sens profond et une portée historique. Cette reconnaissance a été permise dans l'ombre et la persévérance par des esprits courageux. Et je veux ici saluer, comme vous l'avez fait, le travail des associations, et en particulier celui d'Ibuka France, cher Marcel Kabanda, sans lequel ce monument n'existerait pas. 
Ce monument est l'enfant de cette persévérance et de cette reconnaissance. L'œuvre de l'artiste, ce dialogue entre deux masses, formant un jardin où chacun peut prêter voix au souffle du temps. Cette œuvre, nous la devons à Grada Kilomba. Ces archives, c'est leur nom, ont quelque chose du « Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur », pour évoquer Mallarmé. Ce désastre, c'est celui du génocide, où les Tutsis furent massacrés pour ce qu'ils étaient. Ce désastre est formé des appels à la haine, des nuits de massacre ininterrompues, des corps amoncelés sous la besogne des bourreaux. Le désastre, c'est celui de l'absence, de la nuit perpétuelle de l'anéantissement, de l'épouvante au cœur des survivants. 
Cette œuvre incarne cette puissance du désastre, où se figent la haine et l'esprit de mort. Cette œuvre relève aussi d'un mouvement inverse, celui de la mémoire à travers les mots inscrits en français, en anglais, en kinyarwanda, en swahili. Ces blocs sombres ne sont pas seulement un mausolée, mais un livre ouvert, et qui, comme les livres, reste et traverse le temps par-delà l'aube et le crépuscule. Et dans ces pierres imaginées se dessine la résistance de la vie à l'oubli, à la mort. Comme l'a dit Esther Mujawayo, « survivre, c'est apprendre à vivre avec les absents. » Près de ce mausolée, les absents sont là. Ils sont dans le cœur des vivants et dans ces blocs, avec nous, ici pour toujours. Je veux remercier en cela l'artiste, l'ensemble de ceux qui ont œuvré pour l'édification de cette œuvre, qui dit avec force, calme et beauté, la permanence pour nous du souvenir. Et je veux remercier Monsieur le maire de Paris, Monsieur Grégoire et sa prédécesseure, Madame la maire, Anne Hidalgo, pour avoir voulu ici cette œuvre, l'avoir portée et nous avoir accueillis par vos mots, Monsieur le maire. 
Mais ce monument, s'il est un aboutissement, il n'est pas une fin. C'est un jalon sur un chemin que nous avons ouvert. Nous avons collectivement, ces dernières années, beaucoup travaillé, vous, vous avez beaucoup lutté, pour que des mots soient prononcés en 2021. Comme je l'ai dit, président, vous les avez accueillis avec beaucoup de courage. Et je ne sous-estime pas qu'il y avait beaucoup de gens pour vous dire que ça n'était pas assez, que ça aurait dû arriver plus tôt, et cela d'autant plus que vous, vous aviez combattu. Mais par ce travail de tous, par ces mots prononcés, parce que vous les avez accueillis, nous avons ouvert des chemins. Ils sont fragiles, ces chemins, encore, mais nécessaires. Et le rassemblement d'aujourd'hui doit nous rappeler aussi tout le soin que nous devons y mettre. Chemin de vérité. 
Dans un monde où les empires, parfois, ont la tentation de falsifier l'histoire, dans ce moment aussi où le passé est un champ de bataille, dire la vérité est plus que jamais nécessaire. C'est la condition de la paix. Et tous ceux qui, y compris aujourd'hui encore, dans votre région, nient cette vérité, prennent le risque du retour de la guerre. D'abord, nous devons continuer d'écouter la parole des survivants. Je pense aujourd'hui aux rescapés, aux témoignages bouleversants que nous venons d'entendre, à l'innocence du quotidien opposée à la mécanique du crime de masse, à celles et ceux qui ont vu disparaître leurs proches, à celles et ceux qui ont traversé ces mois atroces et qui ont pourtant trouvé la force de témoigner, de transmettre, de reconstruire. 
Je pense à tant d'écrits, de romans, de témoignages. Je pense aux récits brûlants de Jean Hatzfeld, dont je me souviens encore, et les voix des rescapés de Nyamata, aux livres, aux textes de Gaël Faye et de tant d'autres. Je pense aussi à la diaspora rwandaise de France, à celles et ceux qui portent en eux le deuil, la survie, parfois l'attente longue, difficile de la justice. Ensuite, ce chemin de vérité, nous le ferons en donnant aux historiens les moyens de travailler, en écoutant leurs recommandations, en continuant, chaque fois qu'il le faut, d'accompagner cette œuvre scientifique. Et je veux ici remercier Monsieur Duclerc et tous les membres de la Commission sous sa direction. Merci, cher Vincent, vous et tous vos collègues, pour le travail mené avec rigueur, courage, par la Commission de recherche sur les archives françaises. 
Pour nous, la vérité se fonde et se fondera toujours sur le dialogue, la recherche historique, l'ouverture des archives, le travail des historiens mené dans le silence des livres, aux côtés des sources et des traces de l'histoire. L'histoire prend ainsi sa juste place. Elle donne aux témoignages, aux traces. Elle accueille les mémoires. Elle fait justice. Elle permet la vérité et la reconnaissance. Chemin de justice, ensuite. Ces dernières années encore, la justice française a poursuivi son travail. Il le fallait. Mais ce que vous avez dit pour conclure tout à l'heure, Madame, est juste. Et nous allons y veiller. Des procès se sont tenus, d'autres enquêtes se poursuivent. Personne n'est ni ne sera au-dessus des lois. Et à celles et ceux qui pensaient avoir trouvé sur notre sol le refuge du temps ou l'abri de l'oubli, la justice française s'est trouvée les moyens de répondre. Aucun crime contre l'humanité ne peut bénéficier de la prescription ou de l'impunité, aucun. Et je le redis avec force, justice sera rendue. 
Et je salue, à ce titre, le travail inlassable des associations de partis civils qui jouent un rôle fondamental dans ce processus, le travail des avocats, le travail des magistrats. Chemin de vigilance aussi. Ces blocs irrécusables sont devant nous aussi comme des injonctions, injonctions à ne jamais nous accommoder, ne jamais oublier que ces masses obscures renferment aussi ce que l'esprit humain peut avoir de barbare. Ne cédons rien à la haine raciste de tous les jours. Et comme le dit l'auteur rwando-canadien Benjamin Sehene : « le génocide commence quand on regarde son voisin comme un étranger. » C'est vrai. Le seul remède à cet abandon de chaque jour, à ce mal qui n'est jamais banal mais qui devient courant, est un devoir de fraternité. Et comment ? Comment imaginer que le risque a disparu ? Comment ne pas s'épouvanter devant la force de frappe aujourd'hui des propagandes en ligne ? Il y a, derrière nos écrans, d'autres radios Mille Collines. Ouvrons les yeux. Soyons lucides aussi sur les logiques ethniques, racialistes, qui fleurissent ici ou là. Les mots peuvent varier, les masques changer. La logique, à la fin, demeure. 
Haine de l'autre, haine de tous les autres, haine totale et implacable qui conduit au meurtre de masse. La logique de ce crime de masse a été parfaitement décrite, là aussi par plusieurs historiens, Stéphane Audoin-Rousseau et plusieurs autres, qui ont montré cette continuité, le retour de ces cycles dont vous avez parlé, Président. Ceci nous oblige. Ce monument, est donc aussi un enseignement : qui commence à haïr l'autre en raison de sa couleur de peau, de son identité, de son origine, de son ethnie, enclenche une mécanique qui emporte tout. 
Une soif de meurtre qui tenaille les esprits et, le jour venu, frappe, massacre, efface. Chemin de vigilance, car le génocide est un crime contre l'humanité, et par son caractère systématique, sa barbarie, sa volonté d'anéantissement et d'oubli, il est une offense que les bourreaux commettent contre tous les hommes. Une blessure faite à la conscience universelle. Oui, ce génocide porte en lui la mémoire de tous les autres génocides, dans leur différence particulière et irréductible, sans hiérarchie, sans confusion, avec la même indignation, la même douleur, la même résolution aussi à ne pas laisser se commettre le pire. Et notre conception de l'universel revient à dire cela. Nul ne peut être en paix dans le secret de sa conscience si l'humanité, quelque part, est prise pour cible. 
Chemin d'action, ensuite. Car toute cette histoire nous oblige à toujours œuvrer pour la paix, le dialogue, pour que les armes cessent et que la mécanique des crimes ne se réenclenche plus jamais. À ce titre, être là nous oblige à vouloir la paix pour tous, le respect de chacun et de toutes les souverainetés dans ce drame en cours depuis trop longtemps dans la région des Grands Lacs. Chemin d'espérance, enfin. 
C'est un âpre chemin, mais il est de notre devoir de le tracer et d'avancer ensemble. Rien n'est acquis, rien n'est conquis, rien n'est achevé. Mais ces blocs sont là pour nous rappeler ce passé, pour nous dire ce qui est désormais reconnu, et pour nous permettre ensemble ce chemin. À nous de transmettre avec rigueur, dignité et fidélité ce message, de redire vos mots, de dire ces poèmes, de porter ensemble avec courage cette histoire. Tui Buke, Tui Ubaka. Se souvenir, bâtir ensemble. Et nous serons là. Je vous remercie."

Le Président Emmanuel Macron et son homologue rwandais ont participé ensuite "à un dîner officiel au palais présidentiel, alors que le rôle du Rwanda dans le conflit en République démocratique du Congo voisine, où il soutient les rebelles du M23, a pu ralentir un plus grand rapprochement ces dernières années. Le Président français a toutefois plusieurs fois affirmé vouloir continuer à parler aux dirigeants rwandais comme congolais, et a plusieurs fois tenté de jouer un rôle de facilitateur entre les deux pays des Grands Lacs".

Trois questions à Hélène Dumas, commissaire scientifique,
chargée de recherche au CNRS,
Institut d’histoire du temps présent (IHTP)

« Pourquoi une double exposition au Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy pour commémorer le 25e anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quel parcours commun offre les deux expositions ?
Espace de connaissance et de souvenir, le Mémorial de la Shoah tient une place singulière pour ce qui concerne l’histoire et la mémoire du génocide des Tutsi en France.
Dans un contexte saturé par l’ignorance et le déni – en particulier dans notre pays – le Mémorial représente un lieu unique de diffusion du savoir auprès d’un large public.
Exigence intellectuelle et rigueur historique se sont toujours conjuguées au respect du deuil des survivants et à la mémoire des disparus.
Les temps de commémoration sont propices à rappeler l’histoire d’un génocide encore trop méconnu, voilé par des clichés tenaces et par des polémiques incessantes.
Les deux expositions visent donc à assumer un premier devoir : celui du savoir.
L’exposition présentée à Drancy reprend sous une forme légèrement remaniée celle que nous avions élaborée il y a cinq ans à l’occasion de la vingtième commémoration du génocide des Tutsi. Nous avions privilégié une confrontation directe avec la matérialité de l’événement à travers la présentation de vêtements et d’objets ayant appartenu aux victimes mais aussi en exposant les armes mobilisées lors de la campagne d’extermination. Cette volonté de faire entrer le visiteur dans la réalité très concrète du génocide est reconduite dans la nouvelle exposition en proposant un accès aux expériences enfantines des massacres.
Récits scripturaires et graphiques donnent à voir la brutalité inouïe à laquelle furent confrontés les enfants. Sans pathos, dans une scénographie que nous avons souhaité sobre, les paroles enfantines nous font approcher le coeur de toute politique génocidaire, c’est-à-dire l’intention radicale de rompre à jamais la filiation du groupe voué à l’extermination.
Contrairement à un cliché répandu, le choc moral et affectif provoqué par une telle confrontation à la violence n’annihile pas la nécessité de comprendre. Il faut accepter de regarder bien en face la réalité terrifiante du génocide pour comprendre la déflagration qu’a représenté un tel événement non seulement pour le pays tout entier mais aussi pour les existences individuelles.
À Drancy comme à Paris, suit un parcours sur la généalogie idéologique, politique et militaire du génocide des Tutsi. Les deux itinéraires de visite sont cependant organisés de manière différente et nous avons choisi à Paris de revenir sur l’histoire longue du racisme anti-tutsi qui puise aux racines intellectuelles d’une Europe obsédée de classification raciale. Face à la persistance de l’évidence ethnographique présentant Hutu, Tutsi et Twa comme autant de « races » ou « d’ethnies » différentes, il nous a paru essentiel d’expliquer au public que le racisme procédait d’une histoire culturelle et politique.

Qu’en est-il de la mémoire du génocide des Tutsi aujourd’hui ? Dans quelle perspective s’inscrit cette initiative forte du Mémorial de la Shoah ?
Le génocide des Tutsi appartient à l’histoire tragique de notre vingtième siècle. Il n’est ni un événement lointain et incompréhensible, ni le résultat d’une brusque flambée de colère populaire ou d’une mêlée « interethnique ». Le savoir historique vise à faire entrer pleinement cet événement majeur de notre contemporain dans l’histoire universelle. Qu’un lieu comme le Mémorial de la Shoah investisse depuis près de quinze ans ses efforts de formation et ses activités culturelles sur un tel sujet revêt une importance capitale qui témoigne précisément de la volonté d’inscrire le génocide des Tutsi dans l’histoire et la mémoire des génocides du vingtième siècle.
En France, le soutien du Mémorial de la Shoah est d’autant plus capital qu’en raison du rôle qu’a joué notre pays dans l’appui au régime criminel rwandais, les discours de déni et de négation s’expriment sans complexe, sans provoquer de protestation unanime. La mémoire du génocide des Tutsi ne peut se départir d’un effort de connaissance et le Mémorial de la Shoah a toujours su conjuguer rigueur historienne et respect aux victimes et aux survivants.
Mémoire et histoire cheminent ensemble pour parvenir à une véritable prise de conscience de l’importance de l’événement.

En quoi ces expositions peuvent-elles contribuer à la lutte contre le racisme et les préjugés, en particulier auprès de la jeunesse ?
Si l’on devait tirer une leçon de l’histoire longue du génocide des Tutsi c’est bien une vigilance aigue face à toutes les formes de racisme et de discrimination qui peuvent naître au sein d’une population partageant une même langue, une même religion et unie par des relations sociales étroites.
Nous espérons que les élèves qui viendront au Mémorial de Paris et de Drancy visiter les expositions consacrées au génocide des Tutsi en ressortent attentifs aux expressions de dénigrement et de haine d’un Autre qui n’est pas une altérité relevant de l’évidence mais d’une construction idéologique. »


"MRND : Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique à partir de 1975, placé sous la férule du président Habyarimana.
MDR : Mouvement Démocratique Républicain. Principale formation d’opposition au MNRD pendant le multipartisme. Il est l’héritier du Parmehutu, le parti fondé par Grégoire Kayibanda à la fin des années 1950. À l’instar des autres partis, il se scinde en octobre 1993 en une faction « Hutu Power » et une aile modérée, favorable au partage du pouvoir avec le FPR.
FPR : Front patriotique rwandais, parti politique fondé en 1987 par les descendants des exilés tutsi ayant fui les massacres des années 1960. Il accueille également des dissidents hutu au régime Habyarimana.
APR : Armée patriotique rwandaise, branche armée du FPR.
FAR : Forces armées rwandaises, nom de l’armée gouvernementale.
RTLM : Radio Télévision Libre des Mille collines, média extrémiste créé en juillet 1993.
MINUAR : Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda, force onusienne déployée à partir d’octobre 1993 afin de superviser l’application des Accords d’Arusha.
TPIR : Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé le 8 novembre 1994.
Compétence universelle : Cette disposition du droit international permet à un État de poursuivre les auteurs de crimes graves, en particulier les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, quel que soit le lieu où le crime a été commis, et sans égard à la nationalité des auteurs ou des victimes.

TERMES EN KINYARWANDA

En kinyarwanda, les marques du singulier et du pluriel sont fonction de la classe à laquelle appartiennent les substantifs. L’usage veut que soit respectée cette règle grammaticale.
Gacaca : terme dont l’étymologie renvoie à l’herbe sur lequel se tenaient les assemblées villageoises au Rwanda pour régler les contentieux. Depuis 2001, les juridictions gacaca ont assuré l’essentiel de l’instruction et du jugement du contentieux lié au génocide des Tutsi. Les juges (inyangamugayo, les « intègres ») ont été élus par la population et sont pour la plupart d’entre eux des anciens voisins, survivants ou témoins, ayant traversé l’expérience des massacres. Le 18 juin 2012, ce processus judiciaire inédit a été clôturé officiellement. Près de deux millions de dossiers ont été examinés par ces juridictions, ancrées dans les espaces micro-locaux des collines et des quartiers.
Igitero (plur. ibitero) : groupe de tueurs.
Interahamwe : « Ceux qui attaquent ensemble », mouvement de jeunesse affilié au MRND qui se constitue en milice.
Icyunamo : deuil, désigne la semaine de deuil national marquant les commémorations du génocide au Rwanda.
Abakijije abantu : « Ceux qui ont sauvé des gens », désigne les personnes ayant risqué leur vie pour sauver des Tutsi pendant le génocide.
Ibuka : « Souviens-toi », principale association représentative des rescapés du génocide.
Iyenzi : terme insultant en kinyarwanda qui signifie cafard.

NOTE SUR L’ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU RWANDA EN 1994
Le pays se divise en quatre entités essentielles :
La préfecture, dirigée par un préfet
La commune, dirigée par un bourgmestre
Le secteur, dirigé par un conseiller
La cellule, dirigé par un responsable"



"1897 Établissement d’un protectorat militaire allemand sur le Rwanda.

1900 Fondation de la première Mission catholique à Save par des prêtres appartenant à la Société des Missionnaires d’Afrique.

1916 Les troupes belges chassent les quelques officiers allemands et le pays passe sous administration miliaire belge.

1922 La Belgique reçoit le Mandat de la Société des Nations sur les « Territoires du Ruanda-Urundi »

1931 La mention ethnique est apposée sur les livrets d’identité visant à recenser les hommes adultes valides en vue de récolter l’impôt et d’appliquer le travail forcé. Le roi Musinga, hostile à l’évangélisation est déposé par les autorités belges. Son fils, Mutara Rudahigwa, accède au trône.

1946 Le Rwanda et le Burundi passent sous la Tutelle belge, les Nations Unies prenant le relais de la SDN.

1957 Publication du Manifeste des Bahutu, sous-titré « Note sur l’aspect social de la question raciale indigène », signé par une partie élite hutu parmi laquelle figure Grégoire Kayibanda. Ce texte recommande le maintien de la mention ethnique sur les cartes d’identité et conseille le recours à la médecine en cas de « métissage ».

1959 (octobre) Grégoire Kayibanda fonde le Parti pour l’Émancipation du peuple hutu (le Parmehutu) qui exige l’abolition de la « colonisation tutsi » avant le départ des Belges.

(novembre) « Révolution sociale hutu » qui se traduit dans les faits par le massacre de plusieurs centaines de Tutsi. Les violences visent essentiellement les membres de l’administration « indigène », c'est-à-dire les chefs et les sous-chefs, mise en place par le colonisateur qui renverse alors son alliance initiale en encourageant désormais la « Révolution hutu ». Des dizaines de milliers de Tutsi prennent le chemin de l’exil dans les pays limitrophes.

1961 La monarchie est abolie par référendum.

1962 (1er juillet) Le Rwanda accède à l’indépendance sous la présidence de Grégoire Kayibanda.

1963-1964 (décembre-janvier) Des incursions d’exilés tutsi (surnommés Inyenzi – cafards – en raison de leurs attaques nocturnes) depuis le sud du pays déclenchent une répression féroce contre les Tutsi de l’intérieur. Les massacres prennent une ampleur considérable à Gikongoro : entre 10 et 20% de la population tutsi de cette préfecture sont assassinés par des bandes armées de lances et de bâtons, sur ordre du préfet. Les violences s’étendent ensuite aux préfectures environnantes et font au total entre 10 000 et 14 000 victimes. Dans l’édition du journal Le Monde du 6 février 1964, le philosophe Bertrand Russel dénonce un « massacre d’hommes le plus horrible et le plus systématique auquel il a été donné d’assister depuis l’extermination des Juifs par les nazis en Europe. » Des dizaines de milliers de Tutsi grossissent les rangs des réfugiés.

1973 (février-mars) Des purges organisées par des « Comités de salut public » provoquent de nouvelles violences contre les Tutsi, chassés des écoles, de l’université, des séminaires et de la fonction publique. Des cases sont incendiées et environ 200 personnes assassinées.

(5 juillet) Le général-major Juvénal Habyarimana, un officier hutu originaire du Nord du pays prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État.

1975 Le Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND) est fondé. Il est le seul parti autorisé du pays.

1987 Face aux fins de non-recevoir du régime Habyarimana sur le droit au retour des réfugiés tutsi, ces derniers – et leurs descendants – fondent le Front patriotique rwandais (FPR). Ce mouvement se dote d’une branche armée, l’Armée patriotique rwandaise (APR). Il comprend par ailleurs des dissidents hutu au pouvoir en place à Kigali.

1988-1989 Le Rwanda est confronté à une grave crise économique suite à l’effondrement des cours du café et du thé sur le marché international.

1990 (1er octobre) Le FPR lance sa première offensive dans l’Est du pays, rapidement jugulée par les Forces armées rwandaise (FAR), appuyées par les troupes zaïroise, belge et surtout françaises. En réaction, les autorités rwandaises jettent en prison plusieurs milliers de personnes, dont une majorité sont Tutsi, accusées de « complicité » avec l’ennemi.

1991 (juin) Face au mouvement de protestation de la société civile, le président Habyarimana concède le multipartisme.

1992 Les milices Interahamwe, mouvement de jeunes affidés au MRND, sont créées. Ces milices sont rejointes dans leur combat contre l’« ennemi tutsi » par un parti raciste, la Coalition pour la Défense de la République (CDR).

(mars) La diffusion à la radio nationale d’un tract attribuant faussement l’assassinat de Hutu par des membres d’un parti à dominante tutsi sert de prétexte au déclenchement des massacres dans la région du Bugesera (Sud de Kigali). Miliciens, autorités locales et civils conjuguent leurs forces.

1993 (août) Les Accords d’Arusha sont signés entre le président Habyarimana, les partis d’opposition et le FPR. Ils prévoient le partage du pouvoir et la fusion des armées.

(octobre) La Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda (MINUAR) commandée par le général canadien Roméo Dallaire entame son déploiement.

1994 (avril) Dans la soirée du 6 avril, l’avion du président Habyarimana est abattu. Les unités d’élite de l’armée rwandaise et les miliciens quadrillent Kigali. Le colonel Bagosora réunit un comité de crise au cours duquel il refuse de remettre le pouvoir au Premier ministre Agathe Uwilingiyimana comme le prévoit la constitution.

7 avril Le Premier Ministre est assassinée à son domicile par des militaires ; les opposants politiques hutu sont assassinés de manière systématique. Les dix casques bleus belges affectés à la protection du Premier ministre sont massacrés au Camp Kigali par des soldats rwandais. Le FPR reprend l’offensive.

8-9 avril Un gouvernement intérimaire est constitué puis prête serment.

9-15 avril Plusieurs puissances occidentales, dont la Belgique et la France, envoie des troupes au Rwanda pour assurer l’évacuation de leurs ressortissants.

21 avril Le Conseil de Sécurité des Nations Unies réduit les effectifs de la force onusienne qui passe de 2 500 à 270 hommes dont une majorité sont des civils.

1994 (mai) La majorité des victimes a été assassinée.

22 juin La France lance l’Opération Turquoise sous l’égide des Nations Unies. Alors que le génocide est consommé, les forces françaises forment un glacis dans l’Ouest du pays permettant aux cadres du gouvernement extrémiste de fuir vers le Zaïre face à l’avancée des troupes du FPR.

4 juillet Le FPR remporte la bataille de Kigali.

19 juillet Les forces du génocide sont en déroute ayant poussé sur les chemins de l’exil au Zaïre et en Tanzanie plus de deux millions de civils hutu. Un nouveau gouvernement d’ « Union nationale » est mis en place à Kigali, dominé par le FPR."

28e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda
A l’occasion de la 28e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, le Mémorial de la Shoah propose à l’Auditorium Edmond J. Safra deux événements gratuits. 
Le 10 avril 2022 à 14 h, , « Traduire en justice les génocidaires rwandais en France ». « En présence de Dafroza Mukarumongi‐Gauthier, cofondatrice du CPCR (Collectif des parties civiles pour le Rwanda), d’Alain Gauthier, président du CPCR, et d’Alexandre Kiabski, avocat pour le CPCR. Animée par Marcel Kabanda, historien. En partenariat avec Ibuka France ».
« Le génocide et les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. En 1995 est créé le Tribunal pénal international chargé de juger les auteurs des crimes contre l’humanité commis au Rwanda. Aujourd’hui, les pays membres de l’ONU ont commencé à juger les auteurs du génocide des Tutsi présents sur leur territoire. Il faut pour ce faire identifier les suspects, les localiser, et réunir les preuves à leur encontre. À ce jour, cette partie essentielle à l’action de la justice est assumée par les organisations de la société civile. Quels sont les procès qui ont été conduits en France ? Quels sont ceux en préparation ? »
« Les engagements politiques, l’implication des juges d’instruction et des gendarmes enquêteurs permettent que se tiennent aujourd’hui plusieurs procès, tandis que de nombreuses procédures judiciaires sont également à l’instruction. Le premier bilan du travail de la justice en France fait apparaître le rôle considérable de la société civile pour identifier les suspects, convaincre le tribunal de l’importance des dossiers et de l’obligation d’instruire, mais également identifier les témoins, acteurs clef dans les procès pour génocide, et les convaincre de témoigner.
Le 10 avril 2022 à 16 h, « Les archives judiciaires sources d’histoire ». La rencontre a été retransmise sur le site internet du Mémorial, les pages Facebook et Youtube. En présence d’Ornella Rovetta, enseignante-chercheuse à l’Université Saint-Louis et à l’Université libre de Bruxelles, et de Timothée Brunet‐Lefèvre, doctorant au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron (Cespra) et à l’EHESS. Animée par Stéphane Audoin‐Rouzeau, directeur d'études de l'EHESS, directeur du Cespra. En partenariat avec Ibuka France.
« Le génocide et les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. En 1995 est créé le Tribunal pénal international chargé de juger les auteurs des crimes contre l’humanité commis au Rwanda. Aujourd’hui, les pays membres de l’ONU ont commencé à juger les auteurs du génocide des Tutsi présents sur leur territoire. Il faut pour ce faire identifier les suspects, les localiser, et réunir les preuves à leur encontre. À ce jour, cette partie essentielle à l’action de la justice est assumée par les organisations de la société civile. Quels sont les procès qui ont été conduits en France ? Quels sont ceux en préparation ? »
« L’obligation de réprimer n’a pas pour seul but de punir. Son objectif est de réparer la destruction que l’on n’a pas été capable d’empêcher : réparer l’infraction à la loi, réparer les dommages causés aux individus ou aux communautés victimes de l’infraction. Les auteurs du génocide détruisent les vies et les sources. Peut-on, sur la base des sources judiciaires, appréhender les processus génocidaires, identifier les acteurs et la manière dont ils se sont organisés pour dérouler le plan d’extermination d’une partie de leurs administrés ou de leurs compatriotes ? »


France, 2024, 24 min
Image : Joseph Gordillo
Montage : Florence Touly
Auteur.e : Barbara Lohr
Fixeur : Clément Uwiringiyamana
Sur Arte le 6 avril 2024 à 18 h 10

"Une des mille collines" de Bernard Bellefroid
Belgique, 2022, 81 min
Coproduction : ARTE GEIE, RTBF, La Compagnie cinématographique, Tchin Tchin Production, Les Productions du Souffle, Panache Productions
Sur Arte le 10 avril 2024 à 00 h 35
Disponible du 02/04/2024 au 08/05/2024
Visuels : © La Cie Cinématographique


« Rwanda, 1994, notre histoire ? » 
Du 4 avril 2019 au 5 janvier 2020
Au Mémorial de la Shoah, Paris 
Entresol et Mezzanine
17, rue Geoffroy–l’Asnier. Paris 4e
Tél. : 01 42 77 44 72
Ouverture de 10 h à 18 h tous les jours, sauf le samedi. Nocturne jusqu’à 22 h le jeudi.
Entrée libre et gratuite

« Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi » 
Du 4 avril 2019 au 17 novembre 2019  
Au Mémorial de la Shoah, Drancy 
110-112 avenue Jean-Jaurès. 93700 Drancy
Tél. : 01 42 77 44 72
Ouverture de 10 h à 18 h tous les jours, sauf le samedi
Entrée libre et gratuite

Visuels :
Memorial Genocide Center, Gisozi, Kigali. 2018. © Mémorial de la Shoah, Paris.

Le mémorial des enfants au Memorial Genocide Center, Gisozi, Kigali. 2018. © Mémorial de la Shoah, Paris.

Messages écrits sur une bannière par des visiteurs sur le site du mémorial de Ntarama, Rwanda.2018. © Mémorial de la Shoah, Paris.

Entrée du site mémorial de Ntarama, Rwanda. 2018. © Mémorial de la Shoah, Paris.

Intérieur de l’église de Nyamata, actuel mémorial de Nyamata, Rwanda. 2018. © Mémorial de la Shoah, Paris.

Hommes couchés devant un paysage. Rwanda, vers 1921-1927. © Bruno Dardenne, Belgique

Carte d’identité retrouvée près de l’église de Ntarama (Bugesera), Rwanda. Ethnie : Tutsi. Le 15 avril 1994, près de 5 000 personnes ont été tuées dans cette église, érigée depuis en site mémoriel. © Francis via ZU Ric


Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié les 13 novembre 2019, 7 avril 2022 et 4 avril 2024.

mardi 2 juin 2026

Marcel Gotlieb, dit Gotlib (1934-2016)

Marcel Gotlieb, dit Gotlib (1934-2016), a été un auteur majeur et prolifique de la bande dessinée (BD) française, pour enfants et adultes, distingué par de prestigieux Prix. Après le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ), le musée Juif de Bruxelles (Belgique) a présenté l’exposition "Les mondes de Gotlibà l’occasion des 80 ans de cet auteur. « Près de 150 planches originales publiées mais jamais exposées, ainsi que des archives photographiques, écrites et audiovisuelles » présentent l’œuvre, marquée par la dimension Juive du dessinateur, sans pratique religieuse, pour Vaillant, Pilote, L’Echo des Savanes et Fluide glacial, du créateur de Isaac Newton, la Coccinelle, Gai-Luron, le professeur Burp, Superdupont, Hamster Jovial, Bougret et Charolles, du scénariste de films et du collaborateur de René Goscinny  pour Les Dingodossiers... « Portée par la généreuse complicité de Gotlib, cette exposition conjuguait approche chronologique et approche thématique pour retracer son parcours d'homme et d'artiste ». Le 4 juin 2026 à 20 h, l'ECUJE rendra hommage à "Marcel Gotlib : de père en fille, une œuvre en partage", avec Ariane Gotlib - Une rencontre BD à l'ECUJE animée par Eric Smadja.

Né « à Paris en 1934, dans une famille d’immigrés Juifs de langue hongroise Gotlib est resté ce galopin qui a grandi entre les rues Ramey et Ferdinand-Flocon dans le XVIIIe arrondissement. Enfant caché pour échapper à la persécution antisémite dans la France occupée – son père, déporté, est assassiné à Buchenwald en février 1945 » –, Marcel Gotlib « sera marqué par cette expérience traumatisante ».

Elève de l’école laïque, il s’oriente très jeune vers le métier de dessinateur où il va exceller et débute en 1962 dans la bande dessinée au journal Vaillant.

1965 marque le début de sa collaboration à Pilote. Avec « René Goscinny, son père spirituel, il créé « Les Dingodossiers », puis poursuit seul sa « Rubrique-à-brac ». En 1972, avec Claire Bretécher, il rejoint Nikita Mandryka pour publier L'Écho des Savanes, et à partir de 1975, fonde son propre journal Fluide Glacial ».

En 1991, Gotlib est distingué par le Grand prix du salon international de la bande dessinée d'Angoulême.

« Dans ses dessins comme dans ses textes, Gotlib oscille du dérisoire à l'absurde. Son goût pour l'autoportrait, les gags, la satire, l'humour noir et les jeux de langage est le moteur d'une superbe maîtrise du récit qu’il testera également au cinéma. Ses personnages – Isaac Newton, la Coccinelle, Gai-Luron, le professeur Burp, Superdupont, Hamster Jovial, Bougret et Charolles – composent un répertoire singulier au sein du paysage de la bande dessinée française. L'artiste, non sans tendresse, place le lecteur face aux excès de l'homme, être mélancolique et fragile, souvent pris aux pièges de ses désirs et de son instinct. Dans L'Écho des Savanes puis à Fluide Glacial, il explore les territoires de la sexualité et défie la religion, tandis que le personnage de Superdupont lui sert à dénoncer et moquer les aspects étriqués d'une France repliée sur elle-même ».

Gotlib souligne les paradoxes émouvants entre l'être et le paraître des adultes, illustre la complexité de l'âge tendre.

« Sortant du répertoire plastique de la bande dessinée des années 1960 et 1970, Gotlib fait exploser le cadre conventionnel de la case tout en donnant une place essentielle au traitement du texte et de la lettre – ce qui n'est pas sans rappeler le rôle de ces derniers dans la culture juive. Son œuvre fait de lui un des accoucheurs du renouveau de la bande dessinée désormais affranchie de l’école belge et de la ligne claire » (Klare lijn en néerlandais), style graphique et narratif lié à l'école belge Hergé et du « style Tintin » associé et expression forgée en 1977 par le dessinateur néerlandais Joost Swarte lors de l'exposition Tintin de Rotterdam.

L’exposition Les mondes de Gotlib souligne les maîtres – René Goscinny, Harvey Kurtzman, Franquin et les Marx Brothers –, et les complices – Alexis, Fred, Reiser, Mandryka, Bretécher, Lob, Solé, Patrice Leconte et les Monty Python... » de cet auteur de BD.

Une famille Juive hongroise 
Marcel Mordekhaï Gotlieb naît dans le XVIIIe arrondissement de Paris, le 14 juillet 1934 dans une famille Juive hongroise arrivée dans la capitale française à la fin des années 1920.

Son père, Ervin Tzvy Gotlieb, est peintre en bâtiment et sa mère, Régine Berman, couturière.

Enfant, Gotlib se passionne « pour le dessin, découvre les livres, les hebdomadaires pour la jeunesse tels que Robinson ou Hop-Là qui traduisent des histoires populaires de bande dessinée américaine. Il explore les rues de Montmartre (Ramey, Ferdinand-Flocon, Clignancourt) dans le XVIIIe arrondissement parisien ».

Il dessine sur les murs de l’appartement familial des graffitis que son père efface chaque dimanche : “Mes gravures rupestres disparaissaient comme par magie, et je disposais toujours de surfaces bien propres pour recommencer à tout dégueulasser.”

Engagé volontaire étranger dans l’armée française en septembre 1939, Ervin Gotlieb est arrêté par la police française en septembre 1942, puis transféré au camp d’internement de Drancy, près de Paris, et déporté vers le camp de travail et de concentration de Blechhammer (Haute-Silésie). Il survit à l’évacuation du camp lors de la « marche de la mort » fin janvier 1945, puis arrive au camp de concentration de Buchenwald. Là, il est assassiné le 10 février 1945.

A Paris, « Régine Gotlieb et ses enfants, Marcel et sa jeune sœur Liliane, échappent à une rafle en janvier 1943, en se cachant avec d’autres locataires Juifs chez des voisins de palier, les Swoboda. Le lendemain, Régine confie ses enfants au refuge et centre d’accueil pour orphelins juifs de l’Union générale des israélites de France (UGIF) rue Lamarck ». Ils évitent de nouveau une rafle.

Grâce à des religieux catholiques, Régine Gotlieb parvient à trouver diverses cachettes pour ses enfants : dans une famille à Vigneux-sur-Seine (près de Villeneuve-Saint-Georges) puis chez des fermiers à Rueil-la-Gadelière en Eure-et-Loir jusqu’à l’été 1944.

La famille Gotlieb retourne en juin 1944 dans l’appartement familial pillé au 38 rue Ramey dans un Paris encore occupé.

Régine Gotlieb gagne sa vie comme couturière. Marcel et Liliane Gotlieb sont scolarisés dans le quartier populaire.

À l’été 1947, les enfants sont envoyés en colonie de vacances puis demeurent comme pensionnaires au château des Groux à Verneuil-sur-Seine, foyer pour enfants et adolescents orphelins géré par une association Juive hongroise parisienne lié à l’Œuvre de protection des enfants juifs  (OPEJ) et où « résonnent le hongrois et le yiddish ».

A Verneuil-sur-Seine, Marcel Gotlieb fréquente l’école communale, et en 1948 obtient son certificat d’études. Il fait sa bar mitsvah et découvre les romans de Victor Hugo, d’Alexandre Dumas, la musique de Tchaïkovski. C’est « l’une des plus belles périodes de sa vie ».

De retour à Paris en 1950 à la fermeture du foyer, Marcel Gotlieb entre en classe de 3e au cours complémentaire de la rue de Clignancourt (75018). Il s’y lie d’amitié avec Jacques Diament qui deviendra son associé.

Après avoir obtenu son BEPC en 1951, ce pupille de la Nation travaille comme manutentionnaire puis comptable à l’Office commercial pharmaceutique.

Les débuts
En 1952, Marcel Gotlieb « fait du théâtre amateur et suit les cours du soir du dessinateur Georges Pichard (1920-2003) à l’École supérieure des arts appliqués Dupetit-Thouard. Il y fait des travaux d’illustration et apprend le dessin publicitaire, découvre les joies du lettrage et se passionne pour l’ouvrage de R.H. Munsch, L’Écriture et son dessin. Dans ses travaux pratiques s’annoncent déjà ses talents de dessinateur et de satiriste, son goût pour le jeu ». Il découvre  Georges Brassens qu’il admire.

En 1954, Marcel Gotlieb entre comme lettreur chez Opéra Mundi/Edi-Monde et dessine les titres pour Le Journal de Mickey et Confidences ainsi que pour des publications, dont Mandrake, distribuées par l’agence Opéra-Mundi. Il rencontre la coloriste Claudie Liégeois, et découvre le dessinateur Harvey Kurztman ainsi que le magazine satirique américain MAD.

En juin 1955, Marcel Gotlieb effectue son service militaire pour 28 mois. « Affecté aux transmissions et écoutes, il s’occupe en dessinant et jouant de la guitare, notamment les chansons de Georges Brassens ».

À son retour, il reprend son activité de dessinateur illustrateur sur des albums de contes et des livres pour enfants, en signant de plusieurs pseudonymes : « MarGot », « Garmo », et « MarClau » quand il collabore avec sa compagne Claudie Liégeois.

En 1958, il rencontre le poète et dialoguiste Jacques Prévert. En indépendant, il illustre et colorie des albums de contes et des livres pour enfants sous pseudonymes.

En 1962, il entre au journal Vaillant - Le Journal de Pif, qui se transformera en Pif Gadget en 1969, édité par le groupe de Paul Winckler. Il y crée les personnages de la série « Nanar, Jujube et Piette » et adopte définitivement le nom d’artiste Gotlib. Il épouse Claudie Liégeois.

En juillet 1964, Marcel Gotlieb accompagne ses personnages de Gai-Luron, chien qui ne rit jamais et un des futurs héros majeurs de son œuvre. Les « planches réalisées pour « Nanar, Jujube et Piette », « Le papoose récalcitrant », « Gilou et la plume de paon » ainsi que « Puck et Poil » incarnent par leur style et leur esprit la première période, qu’on pourrait qualifier de classique ».

L’aventure Pilote, L’Écho des Savanes et Fluide Glacial
En mars 1965, Gotlib entre dans l’équipe du journal Pilote, grâce à René Goscinny, rédacteur en chef de ce magazine novateur. Il « peut enfin s’épanouir dans le registre qui lui correspond le mieux, celui de l’humour ».

Réunissant les contributions d’auteurs confirmés – Jean-Michel Charlier, Albert Uderzo, Raymond Poïvet, Victor Hubinon, Jean Tabary, Jigé, Jean Giraud, Sempé –, l’hebdomadaire devient également une pépinière de nouveaux talents – Claire Bretécher, Nikita Mandryka, Jacques Lob, Jean Solé, Alexis, Jean-Marc Reiser, Fred, Gébé, Cabu, Greg, Jacques Tardi, Jean-Claude Mézières, Philippe Druillet, René Pétillon, Hugo Pratt ...

Goscinny et Gotlib créent la nouvelle rubrique, « Les Dingodossiers », inspirée par MAD – journal américain fondé par le dessinateur Harvey Kurtzman et l'éditeur de comics, William Gaines. Le « tandem introduit ainsi un humour neuf, basé sur le pastiche, la parodie et le langage, et une toute nouvelle façon de faire de la bande-dessinée dans le paysage médiatique français. Au premier intitulé, « Le Play-back », succèdent 110 « Dingodossiers » sur des thèmes tels que l’enfance, l’école, l’histoire de France, les arts, le monde médiatique, les sciences… Le dernier « Dingodossier » paraît en novembre 1967, Goscinny ayant décidé de se consacrer principalement à Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. »

A la demande de René Goscinny, Gotlib crée sa rubrique en 1968 la « Rubrique-à-brac ».

« D’abord consacrée aux animaux et aux contes de fée, la « Rubrique-à-brac » sera rapidement centrée sur le monde de l’enfance et sur les rapports entre les adultes et les enfants. C’est dans cette rubrique que Gotlib met à jour les fondements de son œuvre à venir : les heurts constants entre l’absurdité, la vanité et la cruauté du monde des adultes et l’univers que les enfants se créent pour préserver leur liberté ».

En 1969, naît Ariane Gotlieb.

En 1972, avec Bretécher, Gotlib rejoint Mandryka pour lancer L’Écho des Savanes. « L’idée est de rassembler différentes histoires écrites par plusieurs auteurs, comme dans les comics books américains. Pendant deux ans, L’Écho des Savanes, magazine trimestriel, est entièrement conçu par les trois artistes et refuse toute limite et toute censure. Cette nouvelle voie engendre incompréhension et désapprobation chez plusieurs proches de Gotlib, dont Goscinny qui en restera profondément blessé. Malgré les efforts de Gotlib, cette « rupture » douloureuse avec celui qu’il considère comme son père spirituel, sera définitive ». Le Hamster Jovial apparaît dans le magazine Rock and Folk.

En 1974, est créé le premier Festival de la bande dessinée à Angoulême. Gotlib dessine l’affiche du film Pataquesse, La Première Folie des Monty Python, et joue dans le film de Jacques Doillon Les Doigts dans la tête.

Début 1975, « paraît le dernier numéro de L’Écho des Savanes auquel Gotlib a contribué.

 Fluide Glacial, dont le sous-titre magazine d’Umour et de Bandessinées annonce le programme. À la fois auteur et rédacteur en chef, Gotlib rassemble autour de lui une équipe d’artistes dont il se sent proche : Alexis, Forest, Masse, Solé bientôt rejoints par Binet, Edika, Goossens, Gimenez, Hugot, Franquin, Moebius, Bretécher, Dister, Fred, Loup, Pétillon, auxquels s’ajouteront de nombreux jeunes auteurs, dessinateurs ou écrivains dont Léandri, Frémion, Jean-Pierre Jeunet. Le magazine publie également les maîtres de l’humour anglo-saxon, faisant connaître au public français l’acidité des satiristes du Goon show, des Monty Python et de MAD (Harvey Kurtzman, Jack Davis, Wallace Wood…). Gotlib co-scénarise le film Les vécés étaient fermés de l’intérieur de Patrice Leconte » et est fait chevalier des Arts et Lettres.
Avec Jacques Diament et Alexis, il lance alors le magazine satirique

Outre les personnages récurrents de Gotlib depuis la « Rubrique-à-brac » (Isaac Newton, la Coccinelle, et le professeur Burp, Bougret et Charolles) d’autres héros bien plus scabreux vont rejoindre Gai-Luron : Hamster Jovial, Pervers Pépère et Superdupont.

En 1976, Gotlib est distingué pour le tome II de Gai-Luron par l’Alfred, le prix du meilleur album comique au festival d’Angoulême.

L’année suivante, il dessine pour le spectacle de Bernard Haller, et rencontre pour la dernière fois Goscinny, sans se réconcilier, qui décède 2 jours plus tard.

En 1978, il signe un éditorial contre la censure ayant visé le magazine trimestriel Ah ! Nana et la commission paritaire déniant le statut de presse à des journaux tels (À Suivre) et BD Hebdo et l’ayant retiré à Pilote. Il se lie d’amitié avec le romancier Georges Perec.

En 1979, le texte « À bas la censure hypocrite », illustré par des dessins de Gotlib et de Wolinski, est publié en même temps dans (À Suivre), Fluide Glacial, Pilote, Métal Hurlant, Charlie Mensuel, BD et L’Écho des Savanes du texte. Dans son éditorial « Gainsbourg, Brassens, etcetera » (Fluide Glacial n° 39), Gotlib évoque l’article de Michel Droit dans Le Figaro Magazine sur Aux armes et cætera, la Marseillaise reggae chantée par Serge Gainsbourg.

En 1980, Gotlib rencontre les Monty Python à Paris lors de la sortie de leur film La Vie de Brian, puis revoit Terry Jones et Terry Gilliam en 2002, lors d’un tournage sous la direction de Frédéric Jannin.

Dans l’émission de télévision Droit de réponse de Michel Polac (1981) après l’arrivée de la Gauche au pouvoir, Cabu, Binet et Gotlib dessinent en direct. Gotlib collabore à l’émission radiophonique Le Tribunal des flagrants délires avec Jérôme Savary et André Franquin. Le Grand Prix de la ville d’Hyères lui est décerné pour l'ensemble de son œuvre.

En 1982, Perec « commande à Gotlib un petit dessin publicitaire pour la reprise de sa pièce L’Augmentation. L’écrivain décède le lendemain ». Jérôme Savary et son Grand Magic Circus mettent en scène la comédie musicale Superdupont ze show !

Signe de reconnaissance culturelle : le Larousse en 12 volumes ouvre en 1983 ses colonnes pour présenter Gotlib.

1985 marque l’exposition L’Univers de René Goscinny à la Tour Eiffel. Gotlib remet un « Projet de monument » à la gloire du scénariste et reçoit le prix d'honneur pour l’ensemble de son œuvre au festival de Sierre.

Il interprète le rôle d’un patron d’un restaurant dont le serveur asiatique parle yiddish dans Je hais les acteurs, film de Gérard Krawczyk (1986). Il fait une apparition dans Le Nouveau Jean-Claude, film de Didier Tronchet (2002) et dans Les Clés de bagnole, film de Laurent Baffie (2003), et interprète Ferdinand Dupont dans le film Belgique for sale (sans le “t”) de Stefan Liberski et Frédéric Jannin (2006).

En 1987, Blutch « est le lauréat du Prix « Umour Fluide Glacial », lancé par Fluide Glacial pour découvrir de nouveaux dessinateurs ».

Avec Richard Gotainer, Gotlib travaille en 1988 pour un livre accompagné d’une cassette dont la pochette est illustrée par Uderzo. Il co-scénarise le film Bonjour l'angoisse de Pierre Tchernia. Il est invité à l’émission Nulle Part Ailleurs sur Canal +. Il arrête de dessiner.

1990 marque une consécration : Gotlib est fait Officier des Arts et Lettres, et Docteur Bédéis Causa au Québec (Montréal, Canada).

Pour les Nuls, Gotlib joue dans un sketch parodiant Les cinq dernières minutes dans le cadre d’Histoire(s) de la télévision.

En 1991, le Grand Prix de la ville d'Angoulême lui est remis lors du festival international de la bande dessinée. Gotlib est co-scénariste du film Strangers dans la nuit de Sylvain Madigan, écrit par Gérard Krawczyk sur une idée de Gotlib.

L’année suivante, il préside le jury du festival d’Angoulême dont il dessine l’affiche. Sous sa présidence, deux expositions ont lieu : l’une sur Crumb et l’autre sur Gotlib, intitulée « EuroGotlibLand ». Le grand prix distingue Frank Margerin.

En 1993, Gotlib initie une collection de dessins animés dont l’héroïne est la Coccinelle.

Trois ans plus tard, Gotlib et Diament vendent Fluide Glacial à Flammarion.

En 2000, Gotlib est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Divers Prix l’honorent : le Prix Poïvet (créé en 1998 en honneur du dessinateur de bande dessinée Raymond Poïvet) pour l’ensemble de son œuvre (2001), le grand prix Saint-Michel de la ville de Bruxelles lui décerne (2007) et le prix Francine et Antoine Bernheim au titre des Arts attribué par la Fondation du judaïsme français (fondation René et Léonce Bernheim)  en 2013.

L’art de Gotlib : le trait, l’espace, le son et la lettre
Gotlib ne dessine plus depuis 1986 et quasiment aucun film, hormis notamment la série télévisée Du tac au tac (1975), ne s’est intéressé à son geste de dessinateur.

« Nul brouillon, esquisse ou croquis ne nous indique les cheminements de la création, les hésitations et recherches de composition. Ce que nous voyons contient le début et la fin de sa pensée et de son geste. OEuvre d’un artiste perfectionniste et rigoureux à l’extrême, la bande dessinée de Gotlib est élaborée dans l’effort, la concentration, la précision du geste et le temps.

Gotlib est tout d’abord un lettreur et c’est dans la formation des lettres qu’il se livre à l’exploration des formes. C’est ici que s’affirme d’abord l’importance particulière qu’il a attaché à l’écriture depuis l’enfance. Marqué par l’ouvrage du graphiste R.H. Munsch lorsqu’il suivait les cours de Pichard, il est un véritable scribe car son travail allie forme et sens indissolublement ».

La « précision du lettrage fait exprimer aux lettres toute leur puissance. Il anime, déplie, délie ou roule chacune d’entre elles ; il en cherche et extrait le sens de leurs replis et leur attribue un espace. Sous sa plume, elles sont à la fois dessins, signes, sons et idées. Amoureux de la lettre, il est habité par l’idée juive ancienne que chaque lettre est un monde dont le sens est caché. En les déployant dans l’espace de la page ou de la case, il les charge de tensions, les rend explosives ou évanescentes ».

Le « processus de maturation de son vocabulaire graphique est visible au fil du temps et les caractéristiques de son art sont présentes dans de nombreuses planches sans rien céder à son exigence esthétique. S’il a d’abord dessiné à la plume, il a aussi volontiers joué du pinceau pour assouplir les traits et les pleins. Il réinvente sans cesse l’espace en repoussant les limites traditionnelles de la case et en rompant avec la linéarité classique des segments de narration. Il se joue des verticales, casse les perspectives et transforme la raideur des cadres en éléments fragiles et amovibles. Il est aussi un maître du pastiche sans perdre son individualité, comme le montrent les planches de Terra me voilà inspirées par le personnage de Lone Sloane du dessinateur Philippe Druillet ».

Pastiches et parodies
Dès ses premiers travaux à l’école des arts appliqués, la prédilection de Gotlib pour la parodie et le pastiche apparaît.

La rencontre de Gotlib avec Goscinny et la création des « Dingodossiers » ont « ouvert le champ à sa libre et constante exploration des sujets et, en premier lieu, de celui du monde de l’enfance et de l’école primaire à travers les fables de Jean de Lafontaine, les leçons sur l’histoire de France, les sciences et les contes ». S’y « ajoutent la littérature, le cinéma, les beaux-arts, la musique, la science fiction, la mythologie, le monde des comics et des superhéros et même la Bible ».

« Pastichant les icônes, les enseignements et les rituels sociaux, Gotlib répond à la pensée commune par le décalage, l’inversion et le retournement ».

Les « héros récurrents de son œuvre (Isaac Newton, la Coccinelle, Gai-Luron, le professeur Burp, Superdupont, Hamster Jovial, Pervers pépère, Bougret et Charolles) endossent son regard sur le monde ou en deviennent la cible ».

Les « pastiches et parodies créés par Gotlib ont bouleversé les formes d’expression du répertoire de l’humour français contemporain en influençant non seulement les artistes de la bande dessinée, mais au-delà, la création audiovisuelle, cinématographique, littéraire et le spectacle d’humour » ainsi que la comédie musicale.

Le vertige de l’absurde 
Par « sa verve satirique, et son goût de l’absurde, Gotlib se place comme un héritier de la tradition d’un humour parfois potache, souvent tendre et poétique, mais avant tout juif et anglo-saxon à la fois car impitoyable, amer et jusqu’au-boutiste, nourri par un sens profond du tragique et de l’autodérision ».

On « y retrouve l’humour des Marx Brothers, de Laurel et Hardy, de Charlie Chaplin, de Buster Keaton ou encore de Jerry Lewis.

On « comprend aussi sa complicité avec les Monty Python et les traits d’humour grinçant cultivés dans MAD et dans les comix, la bande dessinée américaine underground ».

Tous « sont autant un produit de l’humour noir que du goût renouvelé pour les anti-héros et les perdants incarnés, les losers, les nerds, que les auteurs des années 1970 aiment à présenter, et qu’ils ne dédaignent pas pour incarner leur propres personnages ».

Ainsi, « l’autodérision de Gotlib tient-elle autant de cette mise en scène de soi que de l’humour des désespérés, comme celui des juifs face à l’antisémitisme ordinaire, aux pogroms, à la Shoah. L’humour de ceux qui ne peuvent continuer à vivre qu’en acceptant de vivre avec l’irrémédiable. Une situation tragique que Marcel Gotlieb retrouve dans le roman de Victor Hugo, L’Homme qui rit ».

Son « alter-ego, Gai Luron, personnage de mine triste et taciturne nous renvoie à un moment terrible du roman lors duquel le héros ne peut, en dépit de son désespoir, de sa détresse intérieure, communiquer les dimensions tragiques du monde telles qu’il les perçoit. Gai-Luron à la face mélancolique n’arrive pas à passer dans le registre du rire ».

L’humour de Marcel Gotlieb « est l’art des retournements de situations, des inversions, des jeux permettant de composer avec l’irrévocable, et d’échapper à l’enfermement et au définitif ».

Le libertaire et les censeurs
« L’enfant à l’étoile jaune a saisi le sens de l’humour grinçant et ne s’en défera plus ».

« L’expérience de la persécution, la réflexion sur la Shoah et ses conséquences ont fait de Marcel Gotlieb un critique et un libertaire. Face à un monde médiocre qu’il considère comme néfaste et mortifère, Gotlib brandit l’innocence des enfants et l’humanité des animaux. Gai-Luron, la Coccinelle, entre autres, sont les témoins des excès de l’homme réduit à l’état d’animal par ses désirs et ses instincts. Dans L’Écho des Savanes puis à Fluide Glacial, il explore les territoires des pulsions sexuelles et met à mal les religions tandis que le personnage de Superdupont lui sert, ainsi qu’à Lob, Alexis et Solé, à dénoncer et moquer les obsessions étriquées d’une France repliée sur elle-même ».

Gotlib a exprimé son indignation à plusieurs reprises : lors « de la parution du « Spécial Hitler » dans le Pilote n° 700 d’avril 1973, il est révolté par la manière dont les auteurs traitent d’Hitler et déclarera plus tard « On ne fait pas « de l’esprit » sur Hitler : on l’écrase ! Par l’humour, si l’on veut, mais on l’écrabouille ! » L’année suivante, la sortie du film Portier de nuit déclenche un débat auquel Gotlib prend part. Il dénonce un traitement complaisant des nazis et de leurs crimes, sous couvert de raffinement esthétique de l’image ».

Certaines « voix rejettent sa critique au prétexte de sa sensibilité de juif et d’orphelin de la Shoah, ce qui lui fait dire « C’est tout juste si on ne va pas jusqu’à dire qu’en matière de fascisme, un juif n’a pas droit au chapitre : on ne peut pas être la fois juge et partie… »

En 1979, Gotlib stigmatise la censure de la Marseillaise reggae de Serge Gainsbourg et les relents d’antisémitisme dans l’article de Michel Droit publié dans Le Figaro.

En 1989, après l’interdiction de l’album Hitler = SS de Vuillemin et Gourio, Gotlib défend la liberté d’expression. Il infléchit sa position en songeant à la douleur des victimes de la Shoah.

Cette exposition bénéficiait du soutien de la direction régionale des Affaires culturelles – ministère de la Culture et de la Communication, de la fondation pour la Mémoire de la Shoah, de l’Alliance israélite universelle, du fonds Harevim et de la fondation Pro Mahj, et du partenariat avec France Culture, Les Inrockuptibles, Libération et Médiatransports.

En 2016, L'Express publia un hors-série estival consacré à Gotlib.

Gotlib est mort le 4 décembre 2016 à l'âge de 82 ans.

"Gotlib, une vie en Bandessinées" 
En 2025, Fluide glacial a publié une édition spéciale, de luxe, intitulée "Gotlib, une vie en Bandessinées" d'Arnaud Le Gouëfflec et de Julien Solé.

"Une édition luxe, noir & banc, dos toilé, limitée à 2000 exemplaires. Enrichie d'un cahier graphique de 21 pages, composé de : - Photos d'archives commentées par Ariane Gotlieb et l'éditrice. - Recherches de personnages et brouillons. - Croquis de planches au bleu inactinique".
 
"Gotlib, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. On connait bien sûr l’auteur de BD, si fameux, mais si modeste qu’il s’éclipse parfois derrière ses personnages : Gai-Luron, Hamster Jovial, Isaac Newton ou Pervers Pépère, autant de déclinaisons drolatiques de lui-même. Mais il reste souvent en retrait derrière eux. Sans doute, chacun d’entre eux n’est qu’une facette de sa personnalité. Génie frappadingue à la Newton, clown rock ’n’ roll à la Hamster Jovial, pitre austère à la Gai-Luron, la part d’ombre et de refoulé revenant à la figure de Pervers Pépère."
 
"Le rire de Gotlib est thérapeutique et lui aura permis de soigner les blessures d’une vie qui n’en manque pas. De la déportation de son père aux turbulences de l’enfance, du premier amour déçu à la mort de son fils, l’œuvre de Gotlib est parsemée de clefs personnelles, autant de moyens de soigner par le rire, de désamorcer le tragique, autant de fragments de lui-même livrés de façon parfois cryptée. C’est ce qui rend l’humour de Gotlib si dévastateur, et en même temps si touchant."
 
"Pour donner vie à cet album - comme un hommage à la hauteur de son génie, il fallait une alchimie rare. Celle de la virtuosité graphique de Julien Solé, alliée à la finesse d’écriture d’Arnaud Le Gouëfflec. Tous deux ont été biberonnés à son œuvre et sont fins connaisseurs de l’esprit Fluide Glacial où ils publient aujourd’hui à leur tour, en dignes héritiers de Gotlib. Ensemble, ce duo complice a su créer un véritable bijou : un album où chaque case étonne, amuse ou émeut, riche en trouvailles tant visuelles que narratives".
 
"Quels ont été les moments marquants dans la création de cet album ?
Arnaud Le Gouëfflec : Julien et moi sommes allés chez Ariane, la fille de Marcel, nous avons rencontré Claudie, son épouse, et nous avons eu accès aux archives personnelles du maestro. Ariane nous a ouvert toutes les portes. Un cabinet de curiosités vertigineux, [...]. C’est la notice de la notice, le brouillon de l’œuvre. Je ne m’en suis pas totalement remis.
Julien Solé : L’aspect émotionnel m’a totalement cueilli, je ne m’y attendais pas. J’ai fini plus d’une fois des pages les larmes aux yeux, ça ne m’était jamais arrivé. Évidemment, les épisodes tragiques de la vie de Marcel, mais aussi le fait de décrire ce qu’est la vie d’une autrice ou d’un auteur, d’expliquer ce qu’est réellement ce métier de fou."
 
Hommage à l'ECUJE
Le 4 juin 2026 à 20h, l'ECUJE rendra hommage à "Marcel Gotlib : de père en fille, une œuvre en partage", avec Ariane Gotlib - Une rencontre BD à l'ECUJE animée par Eric Smadja

"Une rencontre émouvante avec Ariane Gotlieb qui est aujourd’hui l’une des gardiennes les plus actives de l’esprit et de l’héritage de Marcel Gotlib."

L’ECUJE "vous invite à une soirée exceptionnelle consacrée à Marcel Gotlib, figure majeure de la bande dessinée française. Créateur d’un humour unique, à la fois absurde, tendre et profondément libre, Gotlib a marqué des générations de lecteurs. À travers ses œuvres cultes, il a su observer l’enfance, la société et nos petites manies avec une finesse inégalée. Ses planches, pleines de poésie et d’irrévérence, continuent de résonner aujourd’hui avec une modernité surprenante."

"Cette soirée propose de redécouvrir son univers foisonnant, entre rire, mémoire et regard critique. Moment fort de la soirée : sa fille Ariane Gotlib sera interviewée en live par le chroniqueur Eric Smadja."

"Un échange inédit pour plonger dans l’intimité de l’artiste et éclairer son héritage. Entre lectures, échanges et exploration de ses créations, Gotlib reprend vie sous nos yeux. Une invitation à retrouver notre regard d’enfant… curieux, libre et malicieusement subversif. Une soirée vivante et inspirante, à ne pas manquer."
    
Citations extraites de Ma vie en vrac (Flammarion, 2006)


« J’avais huit ans, et je ne savais pas que j’étais juif moi-même. A l’école, les copains ne parlaient que de ces pourris de youpins, répétant probablement ce qu’ils entendaient de leurs parents. Comme je ne savais pas trop qui étaient ces salauds, j’avais tendance à opiner du bonnet, pour ne pas avoir l’air con. Un beau jour, quand ma mère m’a cousu l’étoile jaune, l’étoile de shérif comme disait Gainsbourg, j’ai réalisé que je faisais partie des salauds de pourris de youpins en question. Pour employer un euphémisme… ça m’a fait un choc. » 

« Les chansons de Brassens ont certainement eu plus d’importance pour moi que toutes les années passées à l’école […] Les premiers disques de Brassens ont eu un impact indescriptible sur toute une génération, la mienne, et bien au-delà. Il exprimait des choses incroyables, dont je ne pensais pas qu’elles puissent être formulées, surtout avec autant de grâce et d’intelligence. » 

« Ça me gêne de le rabâcher chaque fois que j’évoque mes relations avec Goscinny, mais il a été le premier qui m’a symboliquement pris par la main et m’a dit, Vas-y, t’en es capable ! » 

« De deux choses l’une : ou bien on aborde uniquement les problèmes anodins sous l’angle de la satire, en laissant de côté les sujets importants, ou bien on prend de front les sujets importants, en s’en moquant, bien sûr, mais d’une façon qui ne laisse pas oublier qu’ils sont importants. » 

« J’aime les bandes très découpées, avec beaucoup d’expressions de visages. Les gags avec une énorme chute ne sont pas intéressants, sauf cas exceptionnel. Le gag est grillé d’avance car le lecteur feuillette le journal avant de le lire, et tombe bien sûr sur le grand dessin final, sans avoir lu ce qui précède. Je n’aime pas non plus les grosses lettres. Je préfère écrire les phrases les plus marrantes en tout petit. Au moins, l’effet de surprise est certain. Le lecteur découvre le gag au moment où il faut qu’il le découvre. » 

« Au début, il y avait d’un côté le comique, de l’autre le réalisme. Dans MAD, j’ai trouvé un mélange des deux pour lequel j’ai trouvé le néologisme réalistico-comique […] Je n’avais jamais vu ce mélange de ma vie. Ça m’a complètement emballé. J’ai toujours été extrêmement sensible à la parodie : je ne l’ai pas apprise grâce à MAD, j’avais déjà ça en moi. La parodie me fait rire même quand je n’en connais pas la référence. » 


Les mondes de Gotlib. Dargaud, 2014. 200 pages. ISBN-13 : 978-2205073393

Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé, "Gotlib, une vie en Bandessinées". ‎ Fluide glacial, 2025. 104 pages. 24.1 x 1.7 x 32.1 cm. ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1038209442

Le 4 juin 2026 à 20 h
A l'ECUJE
119, rue Lafayette
75010 PARIS
Tél. : +33 1 53 20 52 52

Du 14 novembre 2014 au 8 mars 2015
Au musée Juif de Bruxelles
Rue des Minimes, 21 -1000 Bruxelles
Tél. : 02 512 19 63
Tous les jours de 10 h à 17 h. Fermé le lundi

Jusqu’au 27 juillet 2014
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, mercredi de 11 h à 21 h, dimanche de 10 h à 18 h

Visuels 
Affiche de l’exposition « Les mondes de Gotlib »
© Gotlib – Dargaud 2014
Dessin : Marcel Gotlib
Conception graphique : Philippe Ravon

Marcel Gotlib
Années 1970 - Photo Christine Poutout

La chanson aigre-douce (détail)
Rubrique-à-brac, Pilote, 27 novembre 1969 © Gotlib - Dargaud

Jujube et Gai-Luron (détail) – Vaillant, Le Journal de Pif n°1154, 25 janvier 1967
© Gotlib

La Coulpe
Planche 1, L’Écho des Savanes n°3, 1er avril 1973
© Gotlib

La coccinelle de Gotlib
© Gotlib, Seven Sept, 2006

La Coulpe
Planche 13 pour L’Echo de Savanes n°3 1er avril 1973
© Gotlib

Bougret the policeman
Rubrique-à-brac tome 3, Dargaud, 2007, p. 4
© Gotlib, Dargaud

God’s Club
Planche 1, L’Echo de Savanes n°6 1er janvier 1974
© Gotlib

Superdupont : échec aux empoisonneurs (détail)
Superdupont tome 1, Fluide Glacial 2008, p.4
© Gotlib, Audie-Fluide Glacial

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English

Cet article a été publié le 27 juillet 2014, puis les 14 novembre 2014, 6 mars 2015, 30 juillet et 4 décembre 2016. Les citations sont extraites du dossier de presse.