mercredi 6 avril 2016

"El Gusto" de Safinez Bousbia


Le documentaire El Gusto (2011) de Safinez Bousbia évoque le chaâbi, genre musical populaire algérien né dans les années 1920 par le musicien El Anka, interprété par un orchestre réunissant, près de 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, les instrumentistes juifs et musulmans âgés ayant composé cette formation dans les années 1950. qui se préparaient pour quatre dates aux Etats-Unis. Dans le cadre de Souvenirs d’Andalousie (16 janvier-8 avril 2016), l'Institut du monde Arabe (IMA) proposera le 8 avril 2016 à 20 h  Chaâbi - Voix de velours et violon dingue avec Robert Castel (El Gusto).


Safinez Bousbia rit souvent quand elle raconte l’aventure d’El Gusto au cours de laquelle elle a appris les métiers de la réalisation, de la production – elle fonde sa société Quidam Production El Gusto -, a convaincu des coproducteurs et un distributeur de films, et s’est même lancée dans l’organisation de concerts de 42 musiciens, et la vente des CD (EMI) de cet orchestre.

Née à Alger de parents algériens – sa mère est une Berbère chaoui -, Safinez Bousbia poursuit sa scolarité en Europe – Suisse, France, Italie, Grande-Bretagne, Irlande –, et aux Emirats arabes unis.

Le chaâbi, musique de la Casbah algéroise
Polyglotte, Safinez Bousbia découvre en 2003 la musique chaâbi, l’orchestre El Gusto auxquels cette trentenaire consacre son documentaire éponyme en découvrant un miroir peint à la main dans une échoppe de la Casbah d’Alger, ville filmée avec amour par cette trentenaire. Elle entame alors la conversation avec le miroitier, Mohamed Ferkioui, qui s’avère aussi musicien – un célèbre accordéoniste dans l’Algérie des années 1950 - et lui conte son histoire, celle de la musique chaâbi et celle d’un orchestre, El Gusto, associant musiciens Juifs et musulmans à Alger. Diplômé du Conservatoire municipal de musique et de déclamation d’Alger – Premier Prix en 1956 -, élève de M’hamed El Meddah (El Anka, le grand), Mohamed Ferkioui « dansait avec son accordéon » quand il jouait l’air d’une valse ou d’un tango… « Quand on faisait des galas à l’Opéra d’Alger, c’était formidable », se souvient-il, nostalgique.

« La bonne humeur, el gusto, caractérise » le chaâbi, musique de la Casbah d’Alger, « cette musique populaire inventée au milieu des années 1920 par le grand musicien El Anka. Ses jeunes élèves du Conservatoire, arabes ou juifs, jouaient ensemble ce mélange de chants berbères, de mélodies andalouses et de refrains religieux ». 
Le chaâbi est « une musique issue de plusieurs influences. Berbère, andalouse et chants religieux... L’inventeur de « ce son magique qui résonne » encore dans le cœur et les oreilles de ses anciens élèves, s’appelle Cheikh- Le Maître- El Anka (Hadj M’ahmed El Anka, 1907-1978). Sa recette est faite d’emprunts et de mélanges, de métissages et d’adaptations, de transformations mais aussi d’innovations musicales ».
El Anka « donne naissance à un style musical original et personnel qui remporte immédiatement un formidable succès : « Le public a marché. Il a trouvé ça merveilleux. (…) Dans toutes les rues on entendait cette musique. (…) Tout le monde chantait ça. » Cette musique nouvelle à l’audience populaire – « chaâb » signifie le peuple – touche tous les habitants de la Casbah d’Alger, berceau du chaâbi et ville natale d’El Anka dont la famille est originaire de Kabylie. Musulmans, Juifs, Italiens, Espagnols : tous vivent au rythme du chaâbi. Ce « Blues de la Casbah » est un joyeux mélange. El Anka apporte à la musique « une note de fraîcheur pétillante », mettant « la mélodie au service du verbe ».
« En plus de cinquante ans de carrière, le maître du chaâbi a interprété près de 360 chansons et enregistré plus d’une centaine de disques ». 
Séparation et retrouvailles
Ces « papis du chaâbi », chanteurs et instrumentistes, sont séparés par l’indépendance en 1962. « Ils nous ont mis le dos au mur. Ils nous ont dit : « La valise ou le cercueil ? » On a préféré la valise », commente un rapatrié Juif. « Beaucoup d’Algérois ont pleuré quand ils sont partis les Juifs qui étaient copains à eux. Du jour où ils sont partis, le pays s’est vidé. Et on l’a surtout ressenti dans l’économie », ont constaté des Algériens. Un départ d’Algérie tragique pour de nombreux Juifs algériens, comme en témoigne avec pudeur le comédien et humoriste Robert Castel, fils de Lili Labassi, compositeur et violoniste mythique du chaâbi.

Déterminée, Safinez Bousbia entreprend de « retrouver les autres anciens élèves d’El Anka au Conservatoire d’Alger », les interviewe, les réunit, conte cette « histoire impressionnante par des témoins humbles », et réalise ce film émouvant. Cela lui prend près de trois ans.

« On rencontre une à une ces figures mythiques, séparées par la guerre, exilées, nostalgiques... jusqu’au moment où le film ne se contente plus de raconter, mais provoque l’aventure de ce Buena Vista Social Club algérien ».

« Les retrouvailles ont été émotionnelles. Comme une colonie de vacances. Ils s’interrogeaient « Tu te souviens ? », se racontaient des blagues. De grands gamins, galants, libres dans leur parole en raison de leur âge, pas aigris », observe Safinez Bousbia. Et d’ajouter : « Après 1962, les musiciens musulmans ont été forcés de quitter la Casbah d’Alger. Ils ont été déracinés et ont déménagé vers des HLM de banlieue. Pour certains, cela a signé la fin de leur carrière ».

Ces artistes sont réunis par leur passion commune pour cette musique, « se retrouvent cinquante ans plus tard pour faire redécouvrir cette musique joyeuse, qui évoque leur pays, mais aussi l’amitié et la passion partagée pour cette musique », qui « fait oublier la misère, la faim, la soif ».

Ponctué d’images d’archives et d’extraits de cette musique, ce documentaire a rencontré un accueil excellent dans les festivals cinématographiques de Busan (Corée du Sud), d’Abu Dhabi, d’Amsterdam, de Dublin, de Göteborg (Suède).Ce film est distingué par le Prixde la FIPRESCI (Fédération internationale de la presse cinématographique), ainsi que le Prix du meilleur réalisateur du monde arabe -,

Si les concerts se sont succédés en Europe - le Barbican à Londres, le Palais Omni-Sports de Paris-Bercy – et en Afrique - Festival des Andalousies Atlantiques d'Essaouira -, celui prévu en Algérie a du être annulé en raison de l’opposition des autorités algériennes ; il s’est déroulé à Marseille (France) en 2007.

Dans le cadre de son exposition Juifs d’Algérie, le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté le 30 septembre 2012, à 20 h, le concert de l’orchestre d’El Gusto, et le 25 novembre 2012, à 19 h, ce documentaire. « Les mille places du concert ont été réservées », me confiait Laurent Héricher, directeur du MAHJ. Une preuve de la vivacité de l’intérêt, de l’amour pour le chaâbi.

En 2013, Safinez Bousbia a organisé la tournée d'El Gusto à New York (3 août), Washington (6 août), Los Angeles (10 août) et Sonoma (11 août). "Pour financer cette tournée aux Etats-Unis et réaliser ce rêve américain", elle a "lancé une campagne de collecte de dons". "El Gusto's American Dream", a Must See and Hear. Au 16 juillet 2013, plus de 920 dollars ont été récoltés sur les 49 300 dollars nécessaires.  


Le 17 octobre 2015, les chanteuses algériennes Amina Karadja, Hassina Smail, Hind Abdellali, Malya Saadi, Nacera Mesbah et Syrine Benmoussa, ont donné à Bagnolet un concert de chaâbi sous la direction de Noureddine Aliane.

Dans le cadre de Souvenirs d’Andalousie (16 janvier-8 avril 2016), l'Institut du monde Arabe (IMA) proposera le 8 avril 2016 à 20 h  Chaâbi - Voix de velours et violon dingue (75-90 min) avec Robert Castel (El Gusto). "Robert Castel est né à Alger. C’est un enfant de Bab-El-Oued. Il est le fils de Lili Labassi, l’un des plus grands maîtres du chaâbi. Dans le ventre de sa mère, il a dû entendre son père jouer du violon et chanter. Dès lors, la drogue bienfaisante de la musique était inoculée dans son ADN. Il commence à jouer du tar (tambourin) à l’âge de cinq ans. Il monte sur scène dès ses 11 ans. Il faisait alors partie de l’orchestre de Radio-Alger où les musiciens accompagnateurs de Lili Labassi s’appelaient Mustapha Scandrani, Ali Debbah dit Aalilou, Mohamed El Anka, Abdelghani Belkaïd ou Kadour Cherchali. Robert Castel enregistra avec son père de nombreux disques".

"Pour faire vite, disons que la Providence, imprévisible, lui dressa un pont pour faire du théâtre, du cinéma, de la télévision, de la radio et du music-hall. Il joua avec les plus grands : Alain Delon, Jean Gabin, Michel Bouquet, Micheline Presle, Jean Poiret, Charles Vanel, Michel Galabru ou encore Annie Girardot. Il eut la douleur de perdre son père en 1969. Par un mouvement irrésistible, il revint alors à son premier amour : la musique, dont il affirme qu’elle est sa deuxième religion, et plus particulièrement la musique chaâbi. Avec l’orchestre El Gusto, il donna des concerts en France, à Bruxelles, à Amsterdam, Fès, puis aux États-Unis à New York, Washington et Los Angeles, et enfin à Alger pour deux dates en avril 2015". 

"Aujourd’hui, le voici accompagné de quatre talentueux musiciens : Mohamed Abdenour dit P’tit Moh (mandole, guitare, banjo), Smaïn (piano), Ali Bensadoun (nay) et Nacer (percussions). Maintenant, la parole est à la musique".

Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Téléphone : (33) 1 53 01 86 60 

El Gusto
Réalisation de Safinez Bousbia
2011, 93 minutes
Montage de Françoise Bonnot
Projection le 25 novembre 2012 à 19 h
En présence de la réalisatrice (sous réserve)
et
Concert exceptionnel d’El Gusto le dimanche 30 septembre 2012 à 20 h dans la cour du MAHJ(ouverture des portes à 18 h 30) avec le soutien exceptionnel de la Sacem.
Avec :
Azzeeddine Abdelkrim, bongo
Mohamed Abdennour, banjo
Rachid Berkani, luth
Mahieddine Brahimi, banjo
Mohamed El Mancour Brahimi, mandoline
Abdelkader Chercham, chant/mandole
Luc Cherki, chant/mandole
Maurice El Medioni, chant/piano
Mohamed El Ferkioui, accordéon
Smaïl Ferkioui, piano
Abdessasek Gaoua, deff et bendir
Hamid Guendouz, violon
Mebrouk Hamai, quanoun
Liamine Haimoun, chant/mandole
Chris Jennings, contrebasse
Arezki Khelidjeni, taâr
Abdelmadjid Meskoud, chant/mandole
Abderrahmane Slim, derbouka
Paul Sultan, chant/clavier
Redha Tabti, violon
Mustapha Tahmi, guitare

Robert Castel a été présent parmi les musiciens d’El Gusto. Maurice El Médioni, souffrant, ne pourra pas être présent sur scène.
El Gusto (bande originale)
CD, Remark Records, 2012
ASIN : B0067NE5IC  

El Gusto (DVD)

2012
ASIN : B007P5LOJE


Visuels :
Affiche
Rachid Berkani d'El Gusto
© Quidam Productions El Gusto
Ruelle de la Casbah d'Alger
© Quidam Productions El Gusto

Tahmi arrive sur le bateau d'un ami
© Quidam Productions El Gusto

Répétition de l’orchestre El Gusto
© Quidam Productions El Gusto
El Gusto
© Jackie King

Robert Castel

© DR


Les extraits sur ce film proviennent de communiqués de presse, du film et de mon interview de la réalisatrice en 2012.

Articles sur ce blog concernant :
 Cet article a été publié le 30 septembre puis le 22 novembre 2012, les 17 juillet et 9 août 2013, 16 octobre 2015.

3 commentaires:

  1. Ce que Véronique Chemla a écrit sur le chaâbi vient de la version de l'histoire du Chaâbi donnée par les anciens élèves d'El Anka et son fils El Hadi dans le documentaire El Gusto. Pour connaître la véritable histoire du Chaâbi vous n'avez qu'à consulter la page "Chaâbi Algérien" dans Wikipédia.

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  2. Pourquoi ne donnez-vous pas votre prénom et votre nom ?
    L'article de Wikipédia évoque les précurseurs d'el Anka et les ancêtres du chaâbi sans donner de date - le medh, etc. - et nomme d'autres interprètes de cette musique : "C'est bien M'hammed El Anka qui a donné une nouvelle impulsion au medh et a introduit dans les orchestres la mandole typiquement algérienne. Grâce au moyens techniques modernes du phonographe et de la diffusion radiophonique, El Anka était désormais devenu le promoteur du medh, il est considéré comme le plus grand interprète du genre2. Les autres grands interprètes sont : Hadj M'Rizek, El Hachemi Guerouabi, Dahmane El Harrachi, Maâzouz Bouadjadj et d'autres plus récents".

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  3. Mon nom c'est Sohib Malek.
    Dans le domaine du Chaâbi, les gens se réfèrent toujours à El Anka puisqu'il a enregistré beaucoup de disques et il a commencé à le faire dès 1928 alors qu'il n'avait que 21 ans. Il se produisait dans les fumeries où les jeunes de sa génération venaient apprécier son art, on l'appelait " m'hamed el meddah". Les précurseurs de ce genre musical n'ont malheureusement pas laissé de disques mis à part le meddah Malek Saïd qui a enregistré 4 chansons profanes datant de 1924 (du vivant de cheïkh Nador, le maître d'El Anka, décédé en 1926). Ses disques se trouvent à la phonothèque de la radio Algérienne et ses droits d'auteurs ont été déposés à la SACEM. Il fallait attendre 1937 pour voir Hadj M'rizek enregistrer à son tour des disques en France et ce n'est que beaucoup plus tard que Hadj Menouar a enregistré lui aussi des disques. Khélifa Belkacem (décédé en 1951) lui aussi était un grand interprète, il a laissé beaucoup d'enregistrements sur bandes sonores mais il n'a pas enregistré de disques. Heureusement, que le cinéma Français l'a filmé, et on peut le voir sur youtube en train d'interpréter la fameuse chanson - Saki baki-
    Le medh n'a pris officiellement l'appellation de chaâbi qu'après l'indépendance de l'Algérie,c'était lors du premier colloque national sur la musique algérienne qui s'est tenu à Alger du 4 au 10 mai 1964. Dans le documentaire El Gusto, el hadi el anka le fils de m'hamed el anka a dit que son père a créé le Chaâbi à partir des chants religieux, des chansons kabyles et de la musique Andalouse, cette déclaration est une grande supercherie, Heureusement que les disques du Meddah Malek Saïd existent toujours.
    Le documentaire El Gusto est une mystification de l'histoire du Chaâbi. El Anka était un grand styliste et un excellent instrumentiste mais de là à dire que c'est le créateur du Chaâbi cela semble quelque peu exagéré. 99% des chanteurs Chaâbi ne sont que de simples interprètes. Celui qui a vraiment créé un nouveau langage musical et poétique c'est bien Dahmane El Harrachi. Il est à la fois auteur-compositeur-interprète et grand instrumentiste (Mandole et banjo). C'est l'artiste Chaâbi , le plus original et le plus prolifique. Il a fait toute sa carrière en France, loin des censeurs Algériens. A Alger celui qui a bouleversé le Chaâbi dans les années 60 s'appelle Mahboub Bati. Avant lui, les chanteurs Chaâbi Algérois n'étaient que de simples animateurs de fêtes qui interprétaient des textes d'un autre âge.Grâce à ses nouvelles compositions beaucoup de Chanteurs Chaâbi sont devenus des artistes confirmés connus à travers toute l'Algérie. Une Chose est sûre, tous les grands artistes Chaâbi de la deuxième génération n'ont rien à voir avec El Anka. Ceux qui ont appris Le Chaâbi auprès d'El Anka ont été obnubilés par la personnalité de ce dernier. Aujourd'hui, ils sont pour la plupart de simples imitateurs et le reste n'arrive pas à sortir du lot.

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