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lundi 10 juillet 2017

Des Etats et entités arabes ont encore politisé la récente réunion du Comité du Patrimoine Mondial (CPM)


C’est un bilan en demi-teintes que l’on peut dresser de la 27e session (30 juin-5 juillet 2003) du Comité du Patrimoine Mondial (CPM) au siège de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture) à Paris. Certes, ce Comité a inscrit deux sites juifs sur la Liste du patrimoine mondial. Mais il a adopté des décisions politiques, anti-israéliennes. Une tragi-comédie rodée. Récit. Le 7 juillet 2017, à Cracovie (Pologne), le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco a inscrit la "Vieille ville d’Hébron/Al-Khalil (Palestine)" simultanément sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine en péril et en l'attribuant à la "Palestine".

« C’est la réunion la plus politisée à laquelle j’ai assisté », constate Michael Turner. Pour la 8e fois en trois ans, cet architecte dirige la délégation israélienne à une réunion culturelle internationale. En l’occurrence, celle du CPM.

Tout d’abord, quelques précisions sur le fonctionnement d’un organisme. Brèves, rassurez-vous. Mais nécessaires, vous en conviendrez.

En 1972, la Conférence générale de l’UNESCO a adopté la Convention concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel. 175 Etats ont adhéré à cette Convention qui distingue des sites ayant une « valeur universelle exceptionnelle » et inclus dans « le patrimoine commun de l’humanité à sauvegarder pour les générations futures ». 754 sites culturels, naturels et mixtes figurent sur la Liste du Patrimoine mondial. Le Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO assure le secrétariat du CPM, aide les Etats à préparer leurs propositions d’inscription en les informant sur la procédure à suivre et transmet aux organes consultatifs concernés pour évaluation. Trois organes consultatifs livrent au Comité du Patrimoine mondial (CPM) leurs conseils techniques sur les propositions d’inscription : le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) et l’Union Mondiale pour la Nature (UICN) évaluent les sites culturels et naturels, le Centre International d’Etudes pour la Conservation et la Restauration des Biens Culturels (ICCROM) est chargé de la conservation des sites culturels et de la formation. Les 21 membres du CPM sont élus pour 6 ans par l’Assemblée générale des Etats. C’est au cours de ses réunions annuelles que le CPM choisit les sites à inscrire sur la Liste du Patrimoine mondial et examine les rapports sur les sites en péril, et tout sujet concernant la Convention : protection de l’emblème, partenariats, etc. Le Fonds du Patrimoine mondial dispose de 3,5 Mns USD par an pour subventionner les activités d’assistance, de formation, etc. induites par ladite Convention.

La 27e session du CPM a été parfois instrumentalisée à des fins politiques par des actions contraires à ses principes : diatribes et oppositions antiisraéliennes préjudiciables et rituelles. Des tragédies, cette réunion a respecté les principes d’unité, de temps et de lieu.

Commençons pas les bonnes nouvelles.

Une création sioniste sur la Liste du Patrimoine mondial
45 biens naturels, culturels et mixtes ont été examinés ! Certaines propositions ont été différées ou renvoyées. D’autres n’ont pas été agréeés. Sur les 24 nouveaux sites inscrits le 3 juillet sur la Liste du Patrimoine mondial figurent deux sites juifs : « La ville blanche de Tel Aviv - le mouvement moderne » et « le quartier et le cimetière juifs ainsi que la basilique Saint-Procope de Trébic » (République tchèque). Le CPM a aussi étudié l’état du camp d’Auschwitz.


C’est le 3e site proposé par Israël et figurant sur cette Liste prestigieuse. La vieille ville d’Acco (Saint-Jean d’Acre) et Massada y ont été inscrits en 2001. Y figurent aussi la vieille ville de Jérusalem et ses remparts, mais sur proposition de la Jordanie en 1981, avant qu’Israël ne signe la Convention en 1999.

Ce nouveau site (140,37 ha) comprend trois zones dans le centre de Tel Aviv, dont « la ville blanche centrale » et « le quartier Bialik ». Il a été retenu sur les critères C (ii) et (iv). C’est une ’’ synthèse remarquable des diverses tendances du mouvement moderne en matière d’architecture et d’urbanisme au début du 20e siècle. Ces influences ont été adaptées aux conditions culturelles et climatiques du lieu et intégrées dans les traditions locales ’’.

Le communiqué de l’UNESCO précise : « Tel-Aviv fut fondée en 1909 et s’est développée sous le mandat britannique en Palestine (1920-1948). La ville blanche fut construite à partir du début des années 1930 et jusqu’en 1948, selon le plan de Sir Patrick Geddes, reflétant les principes de l’urbanisme organique moderne. Les bâtiments furent conçus par des architectes qui immigrèrent après avoir été formés et avoir exercé leur métier en Europe. Dans ce nouveau contexte culturel, ils réalisèrent un ensemble exceptionnel d’architecture du mouvement moderne ».

Le mouvement moderne s’est développé au début des années 1930, lors de la 1ère exposition d’architecture moderne organisée en Algérie (1933). Tel Aviv se différencie de l’architecture coloniale et des plans de ville d’Afrique du Nord. La Ville blanche peut être considéré comme la réalisation à grande échelle des nouvelles idées d’urbanisme de la première moitié du XXe siècle. C’est la seule réalisation urbaine à grande échelle, non pas une « cité-jardin », mais « une entité urbaine répondant à des besoins physiques, économiques, sociaux et humains sur la base d’une approche environnementale ». Sir Patrick Geddes y appliqua les notions de « conurbation » et de « ville, organisme homogène et en constante évolution dans le temps et dans l’espace ». Son travail a été financé par des organisations sionistes britanniques et américaines. Celles-ci espéraient que la renommée de cet architecte attirerait l’attention internationale, encourageant l’alyiah à Tel Aviv. Geddes a cherché à concilier pragmatisme et idéal sioniste, en jetant un pont entre le mouvement visant au retour du peuple juif sur sa terre et le mouvement moderne.

La ville de Tel Aviv s’est développée au nord du port de Jaffa, sur les collines bordant la côte orientale de la mer Méditerranée. Puis, les étapes de son essor correspondent à des quartiers historiques : Neve Zedek (1887-1896), « Achuzat Abyit » (1989-1909) qui signifie « grand ensemble », la Ville Rouge, Lev Hayir - centre actuel - et la Ville blanche (1931-1947). Cette Ville blanche comprend des bâtiments de 3 ou 4 étages. Ces immeubles reflètent les influences du Bauhaus, de Le Corbusier (construction sur pilotis) et d’Erich Mendelsohn (utilisation des arrondis pour les angles des immeubles et les balcons). En béton renforcé, ils se caractérisent pas l’adaptation des idées modernistes au contexte géo-socio-culturel local. Ainsi, si les surfaces vitrées sont larges dans les immeubles européens, elles ont ici des dimensions réduites pour convenir au climat chaud. Ces immeubles sont dotés de brise-soleil, de balcons larges et de coupoles. Leurs toits accessibles, plats et pavés, sont destinés à accueillir les événements de la vie sociale. Conçues pour une population de 30 000 habitants et ceinturées de champs, les « cités-jardins » sont abandonnées au profit de blocs d’immeubles enserrant des espaces verts.

Tel Aviv (’’ colline du printemps ’’ en hébreu) a été fondée, sur du sable, en 1909. La Ville blanche fut construite du début des années 1930 à 1948 selon « le plan d’urbanisme de Sir Patrick Geddes, un des grands théoriciens des débuts de la période moderne, reflétant les principes de l’urbanisme organique moderne. Les bâtiments furent conçus par  des architectes » formés et ayant travaillé en Europe. De 1920 à 1925, la population de Tel Aviv passe de 2 000 à 34 000 habitatns. Après le 1er plan directeur (1921) élaboré par Richard Kauffmann, l’architecte écossais Patrick Geddes établit un 2e plan en 1925. Ratifié en 1927, ce plan est reconduit avec quelques modifications en 1938. La construction débute au début des années 1930. Les concepteurs - dont Joseph Neufeld - sont des architectes, récemment émigrés d’Europe pour des raisons politiques. Parallèlement, l’art architectural en Europe changeait avec les nouveaux régimes politiques (nazisme, stalinisme). 19 d’entre eux ont été élèves du Bauhaus : Arie Sharon, Shmuel Mistechkin et Shlomo Bernstein. Carl Rubin a travaillé avec Mendelsohn et était l’ami de Richard Kauffmann. Sam Barkai et Shlomo Bernstein ont travaillé dans l’agence de Le Corbusier et Ze’ev Rechter a étudié aux Beaux-Arts de Paris. Dov Karmi, Genia Averbuch et Benjamin Anekstein ont étudié à Gand et Bruxelles (Belgique). D’autres architectes ont été influencés par Terragni et Pagano (Italie). Mendelsohn travailla en Eretz Israël de 1934 à 1942, principalement à Haïfa et Jérusalem. Le bien proposé pour inscription a été construit dans les années 1930.

« Il y avait une grande affinité entre le mouvement moderne et les besoins de l’installation juive en Palestine, dont le principal objectif était de construire la structure physique de la patrie juive aussi vite que possible, pour absorber les vagues successives d’immigration qui s’accéléraient ».

Le représentant de l’Autorité palestinienne a observé qu’il fallait remplacer dans le communiqué du CPM la mention « en Israël, de 1934 à 1942 par en Palestine, de 1934 à 1942 car Israël a été créé en 1948 ». Ce fut fait. Mais pour les Israéliens, « Eretz Israël » désigne Israël, même avant la recréation de l’Etat juif. Ce Palestinien a aussi contesté la phrase « le sionisme rêvait de construire un monde nouveau et meilleur ». Car a-t-il asséné, « On introduit la politique dans cette affaire. Le sionisme est un mouvement politique. Le monde meilleur ? Peut-être pour les Juifs, mais les Palestiniens en ont payé le prix. 900 000 réfugiés palestiniens et 434 villages palestiniens détruits, dont le mien, c’est le bilan du sionisme. Je n’accorderai pas un certificat de bonne conduite au sionisme ». De même, il a estimé que le « critère iv était politique, car se référant à l’idéal sioniste ». L’observateur palestinien a conclu en demandant que ses observations figurent dans le compte-rendu de la réunion.

Pourquoi cette proposition concernant une ville née du sionisme est-elle passée ? Selon S.E. Yitzhak Eldan, ambassadeur d’Israël près de l’UNESCO, « les délégations arabes respectent une ligne rouge. Elles savent jusqu’où aller ».

Comme le droit israélien ne permet pas le classement du patrimoine récent, la Ville blanche est « essentiellement protégée par les réglements d’urbanisme ». L’ICOMOS a recommandé que l’Etat israélien prévoit une « protection juridique nationale du patrimoine récent ». Car une fois un de leurs sites inscrits sur ladite Liste, les Etats ainsi honorés doivent assurer la conservation.

L’ICOMOS a insisté sur les efforts pour contrôler l’urbanisation de Tel Aviv et « éviter toute construction nouvelle d’immeuble haut ». Des bâtiments déjà présents dans la zone d’inscription et dans la zone tampon (i.e. limitrophe) d’environ 197 ha. L’ICOMOS a recommandé « d’intégrer le plan de gestion au plan de conservation afin de garantir son efficacité ». Les premières actions de préservation, consolidation et restauration ont lieu dans les années 1980. Mais alors, les méthodes et techniques étaient inadaptées et ont accentué la détérioration des matériaux et du tissu urbain. 1 149 bâtiments de style moderne sont inscrits sur la liste des biens à protéger. Un travail a été effectué pour retrouver les techniques de construction d’origine, les matériaux utilisés, les mises en oeuvres et les techniques traditionnelles. 210 immeubles ont été restaurés selon les directives de conservation, à raison d’environ 50 bâtiments par an au cours des deux dernières années.

En Israël, l’Etat est directement responsable de la préservation des sites du patrimoine antérieurs à l’an 1700. Le patrimoine des périodes ultérieures est protégé par des législations nationales et des plans régionaux et municipaux.

« La Mairie de Tel Aviv-Yaffo s’efforce de ramener les immeubles de la Ville blanche à leurs caractéristiques primitives. Depuis dix ans, 350 des 2 000 immeubles de la Ville blanche ont été rénovés. C’est un rythme lent. Nous espérons qu’en 7 ans ce travail sera achevé. Cela dépendra de la coopération des habitants. Nous dialoguons avec les propriétaires afin de les convaincre de rénover leurs appartements, rouvrir leurs terrasses, etc. Nous leur proposons des arrangements financiers - prêts avantageux, exemption partielle d’impôts locaux - ou fonciers : droits supplémentaires, ajout d’un étage, etc. », précise Pe’era Goldman, directeur de la Conservation à ladite Mairie. Peu après cette inscription, le 9 juillet 2003, la Knesset a autorisé le gouvernement israélien à participer financièrement à la rénovation desdits bâtiments de style Bahaus.

- Le quartier et le cimetière juifs ainsi que la basilique Saint-Procope de Trébic (République tchèque) ont été inscrits sur la base des critères (ii) et (iii) car ces sites (5,73 ha) évoquent « la coexistence des cultures chrétienne et juive du Moyen Age au XXe siècle. Le quartier juif est un témoignage exceptionnel des différents aspects de la vie de la communauté qui y résidait. La basilique Saint-Procope, construite à l’intérieur d’un monastère bénédictin au début du XIIIe siècle, est un témoignage remarquable de l’influence du patrimoine architectural de l’Europe de l’Ouest dans cette région ».

Paradoxalement plus restrictif et plus large, le texte initial précisait que ces sites « témoignent de la coexistence et des échanges de valeurs » entre ces deux cultures « pendant de nombreux siècles » et que le quartier juif de Trebic est un témoignage exceptionnel « des traditions culturelles liées à la diaspora juive en Europe centrale ». Le Comité du Patrimoine mondail a encouragé « les autorités tchèques à veiller à l’emploi des matériaux adéquats la qualité des travaux de conservation et à (in)former les propriétaires et entrepreneurs » des obligations à respecter.

Ces sites se trouvent sur la rive nord de la rivière Jihlava (Moravie du Sud). La ville historique de Trebic a été déclarée zone protégée en 1990, régie par la législation sur la conservation (1987). Les deux synagogues, le cimetière, ladite basilique et des maisons d’habitation sont des monuments classés. Sur les 120 bâtiments du quartier juif, 90% sont des propriétés privées.

Les autorités tchèques ont retenu ce quartier juif après une étude comparative des lieux d’établissement de communautés juives en Europe. Dans certains pays, lesdits lieux ont été détruits. Dans d’autres - Europe centrale ou méditerranéenne - ils subsistent. Ainsi, une grande partie de la ville d’Evora (Portugal) était habitée par la communauté juive. Après l’expulsion des Juifs, dès le XVIe siècle, Evora devint une ville chrétienne. Le quartier juif de Prague, un des plus importants, a été reconstruit au XIXe siècle, sauf la vieille synagogue et le cimetière. Le quartier juif de Venise - « ghetto » - se distingue de ceux de Moravie par sa situation économique et sociale et le caractère architectural de la région. Il est habité notamment par des Juifs. « En Europe centrale, la Moravie, grâce à son climat politique plus favorable a préservé plusieurs quartiers juifs. Celui de Trebic est considéré comme le plus représentatif et le plus complet ».

« Des quartiers juifs ont été inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial dans le cadre de l’inscription de certaines villes historiques ». C’est le cas du centre historique de Bardejov (Slovaquie), inscrit en 2000, et qui comprend un quartier Juif et une belle synagogue du XVIIIe siècle. Ou de Ferrare (Italie), ville de la Renaissance, inscrite en 1995, qui abrite un quartier juif et une petite synagogue.

- Le camp de concentration d’Auschwitz (Pologne) a été inscrit sur ladite Liste en 1979, sur le critère C (vi).
Son état de conservation a été évoqué.
Le représentant de la Pologne a remercié « Israël pour son aide financière et s’est réjoui que tous les dossiers de discorde autour du site aient été clos, permettant un certain climat de sérénité ». Il a rappelé la volonté de la Pologne et des habitants de la région de dissocier le nom d’Auschwitz, réservé au camp, de celui nouveau de la ville voisine d’Oswiecim (50 000 habitants). Le CPM a constaté le retard des autorités nationales et locales à présenter le plan de gestion du site et a convié lesdites autorités à le préparer en collaboration avec l’UNESCO et l’ICOMOS. L’ICOMOS a demandé une carte précise des diverses aires dudit site afin de vérifier leur exacte affectation. Dans sa 2e phase (2002-2006), le Programme Stratégique pour la zone d’Oswiecim (OSPR) prévoit 4 tâches à exécuter dans 4 zones prioritaires : « mettre de l’ordre et aménager les zones qui entourent le Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau, améliorer l’accessibilité des moyens de transport des pélerins et touristes, mener à Oswiecim des activités pédagogiques liées aux lieux de commémoration et aux problèmes des droits de l’homme, des relations internationales et de la paix, et rendre Oswiecim et ses environs plus attractifs pour les touristes ».


Trois sujets politisés
Dès l’ouverture de la session, le 30 juin, l’offensive a débuté, menée principalement et frontalement par l’Egypte. Elle a visé trois sujets : Jérusalem, le site archéologique de Tel Rumeida (Hebron) et le Great Rift Valley. La mauvaise foi l’a disputé à l’hypocrisie. Mais la volonté de nuire l’a emporté.

Deux camps s’affrontent : du côté pro-israélien, principalement les Etats-Unis, la Grande-Bretagne. De l’autre, essentiellement l’Egypte, le Liban et Oman.

La position d’Israël ? Rester dans le technique, le culturel, et surtout ne pas se laisser entraîner sur un terrain politique. Selon M. Turner, cela a été agréablement perçu par des délégations. C’est ainsi que M. Eldan, ambassadeur d’Israël près de l’UNESCO, expert en politisation d’institutions internationales, a laissé la place dans cette réunion à la délégation « technique » menée par M. Turner et composée d’ornithologue, d’urbanistes de la Mairie de Tel Aviv et d’architecte. Un signal clair : « Laissons la parole aux professionnels ! »



- Jérusalem sur la liste du Patrimoine mondial en péril
Les conditions naturelles - tremblements de terre - ou l’activité humaine - guerre, pillage, vols, braconnage, urbanisation ou tourisme mal gérés - menacent parfois des sites inscrits sur la Liste du patrimoine mondiale. Le CPM inscrit alors lesdits sites sur la Liste du patrimoine mondial en péril. 35 biens y sont recensés. Jérusalem y a été inscrit 1982, un an à peine après son inscription sur la Liste du patrimoine mondial.

Dès le 1er jour, les diplomates arabes évoquent Jérusalem. Michael Turner, président du Comité israélien chargé des questions relatives au Patrimoine mondial, insiste sur la nécessité de ne pas politiser cette réunion. Cet architecte ajoute que la Carte routière (Road Map) reporte le statut de Jérusalem dans sa 4e phase.

Le 4 juillet, lors de la reprise des débats, la présidente Vera Lacoeuilhe (Sainte-Lucie) présente la proposition inopinée de l’Egypte et du Liban relative à ’’ un rapport sur l’état de conservation de Jérusalem ’’. Soutenue par la Finlande et la Hongrie, cette requête est adoptée, sans autre précision. Brune, menue, d’origine libanaise, Mme Lacoeuilhe déclare que cette proposition est tout ce qu’il y a d’habituel. Or, l’UNESCO reste inactive face à la destruction du tombeau de Joseph. Au Conseil exécutif de l’UNESCO, Israël s’est toujours opposée à une telle mission car « Israël respecte tout patrimoine. Aucun site n’est menacé de quelque manière que ce soit », précise M. Eldan.A Jérusalem, Israël a confié à chaque autorité religieuse - juive, chrétienne et musulmane - la responsabilité de ses lieux saints. Désormais, deux décisions adoptées, par consensus, par le CPM et le Conseil exécutif de l’UNESCO ont institué chacun une mission sur Jérusalem.



- Le projet du Great Rift Valley (GRV)
« Les oiseaux migrateurs ne connaissent pas les frontières ». Ce slogan au fort pouvoir pédagogique et contribuant à la paix au Proche-Orient correspond bien au projet de la Grande Vallée du Rift, un « phénomène géomorphologique de valeur culturelle et naturelle exceptionnelle ».

« Israël est situé à la jonction de 3 continents : Asie [Ndlr : le CPM mentionne le continent arabe], Europe et Afrique. Chaque année, au printemps et à l’automne, 500 Mns d’oiseaux le survolent et suivent le tracé du Great Rift Valley. Le GRV a 7 000 km de long, traverse 22 pays et s’étire des Monts Taurus en Turquie jusqu’au fleuve Zambèze en Afrique », indique Yossi Leshem dirige le Centre International d’Etudes des Migrations d’Oiseaux (CIEMO) à Latrun, un organisme conjoint à la Société Israélienne de Protection de la Nature (SPNI) et à l’Université de Tel Aviv. Le but du projet pionnier du GRV ? Etudier les oiseaux migrateurs - cigognes, aigles, pélicans - lors de leur long périple bi-annuel. Il revêt plusieurs dimensions : ornithologique, bien sûr, mais aussi environnementale, biologique, météorologique, humaine, informatique, culturelle, etc. Sur les quelques 700 sites de la Liste du Patrimoine mondial, seuls 12 couvrent simultanément deux pays. Le projet du GRV lierait 22 Etats ou entités de 3 continents ! Une idée exceptionnelle et enthousiasmante, non ? « Le projet de nomination de la GRV sur la Liste du patrimoine mondial, qui enrichit la valeur des 16 sites de son parcours déjà inscrits. Ce projet pionnier pourrait ouvrir la voie à de nouvelles nominations transfrontalières ou en série dans la région et à un renforcement de la coopération régionale », relève le document du CPM.

Quels sont les pays ou organismes du GRV ? La Turquie, le Liban, la Syrie, Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie, l’Egypte, l’Arabie saoudite, l’Ethiopie, le Soudan, l’Erythrée, Djibouti, la République unie de Tanzanie, l’Ouganda, le Malawi, la Zambie, le Zimbabwe, le Mozambique, le Botswana, le Rwanda, la République du Yémen, la République Démocratique du Congo.

Cofinancé par l’aide américaine (1,5 Mns USD pour 3 ans), un projet de recherche similaire unit depuis 5 ans Israël, l’Autorité palestinienne et la Jordanie. Grâce au satellite Argos et à des radars, des informations précieuses sur les oiseaux migrateurs et sédentaires (vautours) sont récoltées, en tout point du globe. Combien de collèges et lycées sont associés audit projet ? 230 israéliens, 50 jordaniens et 30 palestiniens. Leurs élèves se rencontrent, en particulier lors de randonnées. Curieusement, le dépliant de la Palestine Wildlife Society (Société Palestinienne de protection de la Vie Sauvage) mentionne des projets réalisés en collaboration avec le Japon, l’Allemagne ou le Royaume-Uni, mais non avec Israël. Avec l’aval de l’UNESCO, le GRV pourrait prendre une dimension autre et décrocher des subventions financières, notamment auprès de la Banque mondiale.

Près de la mer Morte, du 30 septembre au 4 octobre 2002, le séminaire d’experts mené par Francesco Bandarin, Directeur du Centre du Patrimoine mondial, a élaboré un plan d’action, sur le projet exceptionnel du GRV, assorti d’un calendrier. Le FPM avait déjà accordé 30 000 USD en 2000 et 15 000 USD pour la rencontre de 2002. Au cours de cette session, le Kénya, partie au projet du GRV, accorde 15 000 USD et demande au Fonds du Patrimoine mondial (FPM) 69 101 USD pour financer une 2e rencontre d’experts internationaux sur la GRV destinée à améliorer la liste indicative des sites par les Etats parties, promouvoir des partenariats (inter)nationaux et régionaux pour protéger les espèces migratoires et la GRV, ainsi qu’introduire la GRV dans les programmes de l’UNESCO. 69 101 USD ? C’est une somme modique pour financer une petite réunion au Kénya. Combien pour une grande réunion ? 250 à 300 000 USD. Déclencheur d’aides financières d’autres organismes.

L’IUCN recommandait que le Kénya invite aussi notamment les « principaux représentants gouvernementaux afin que soit lancé un début de soutien politique pour la mise en œuvre de cette activité ». Un souhait qui colorait de politique un projet scientifique. L’ICOMOS demandait une réduction de ce montant à 50 000 USD, la différence devant être prise en charge par le Kénya. Le Secrétariat et le Comité soutenaient entièrement la demande financière.

Tous les participants ont perçu le rôle actif d’Israël dans ce programme générateur de coopérations, de meilleure compréhension d’autrui et d’ouverture au monde (dotation d’ordinateurs pour suivre les oiseaux et communiquer avec des interlocuteurs lointains, etc.). Problème : Comment expliquer son opposition à un projet d’une telle envergure et si bénéfique sans en donner la vraie raison : la présence de l’Etat juif ? Par de vains prétextes. Oman estime prématuré de tenir une autre réunion. Devant un projet « sans précédent et dont l’unité » doit être préservée, l’Egypte préconise « d’évaluer sa faisabilité et de disposer de temps pour étudier le document qui vient d’être distribué » [Ndlr : ce document a été examiné par le Centre du Patrimoine. Comme d’autres distribués en réunion, il a été modifié. Mais peu]. Elle propose donc un report à la prochaine session, en 2004. « De combien de temps l’Egypte a-t-elle besoin ? », susurre la représentante des Etats-Unis, au statut d’observateur. Et de rappeler l’importance dudit projet pour l’Afrique sous-représentée dans la Liste du Patrimoine mondial. D’autres pays - Nigéria, Grande-Bretagne, Hongrie - avancent une solution de compromis : réaliser ce projet par phases : d’abord les pays africains, puis ceux arabes, enfin ceux européens. Pour le Kenya, ce projet « offre l’occasion d’un dialogue entre pays concernés. Il doit donc être initié, le Kénya ayant 8 lacs et 7 réserves de fonds naturels, toute une diversité à protéger, notamment en proposant des sites de la GRV à l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial ». Mais l’Egypte, soutenue par le Liban, la Thaïlande et Oman souhaite un report en 2004. Et le CPM cherche le consensus, i.e. l’unanimité. Procéder à un vote semble une incongruité. Pressentant ne pas obtenir de majorité favorable, Israël et le Kenya ne demandent pas à passer au vote.

Francesco Bandarin, Directeur du Centre du patrimoine mondial, appuie ce projet « dans l’esprit de la convention ». Et d’ajouter : « Le document qui vient d’être présenté va de le sens de celui examiné par le Bureau. Il est allégé. Si les pays arabes ne veulent pas participer à cette prochaine conférence, cela représente une économie pour le budget. Pourquoi attendre ? » L’Egypte récrimine : « D’importantes sommes ont été consenties pour ce projet alors qu’il n’est pas finalisé. La proposition de commencer d’abord par les pays africains ne peut être retenue : l’Egypte est en Afrique. Elle n’est pas seulement un pays arabe ». D’origine libanaise, brune, menue, bilingue (français/anglais), la présidente de la session, constate l’absence de consensus et ... le CPM reporte l’examen du financement d’une réunion modeste en 2004 ! Le lendemain, elle laisse échapper un « Désolée, l’Egypte », quand une proposition de ce pays n’a pas rencontré l’adhésion générale.

Hors de la salle de réunion, Yossi Leshem exprime avec véhémence son incompréhension devant une décision qui va à l’encontre des desseins-mêmes du CPM. Le refus du CPM pénalise doublement ledit projet : non seulement il n’obtient pas un financement du CPM, mais il n’obtiendra pas celui d’organismes internationaux contactés qui le subordonne à l’accord du CPM.

Le lendemain, la délégation israélienne a moralement récupéré. Le Comité du Patrimoine mondial refuse ce projet ?! Eh bien, le projet du GRV commencera quand même, avec la Turquie, Israël et la Tanzanie, et il sera de nouveau présenté en février 2004 ! Après le refus d’une minorité, « de nombreux diplomates m’ont assuré de leur appui », confie M. Turner. Et un autre projet s’esquisse avec le Saint-Siège et la Grèce sur Jésus et les Apostats...


- Tel Rumeida (Hebron)
Dans ces réunions du CPM, l’Egypte est le fer de lance des offensives anti-israéliennes. Alors qu’elle a signé un traité de paix avec l’Etat hébreu. Peut-être faudrait-il lui rappeler que la diplomatie ou la culture ne doivent pas être perverties en une poursuite ou reprise de la guerre.

Déjà, à Budapest (Hongrie), lors de sa 26e session (24-29 juin 2002), peu après l’opération militaire israélienne « Remparts », le CPM a adopté à l’unanimité une motion avancée par l’Egypte. Sa teneur ? Elle déplorait « la destruction et les dommages causés au patrimoine culturel de la Palestine ». Le Centre Simon Wiesenthal (CSW) avait protesté contre ce texte politique. Celui-ci se fondait sur des textes de droit international sans aucun rapport avec la culture et visait « la Palestine » [Ndlr : l’expression juridique exacte est « Territoires disputés »]. « Partial,il ne mentionne pas les dommages causés au patrimoine culturel juif tels que la tombe de Joseph à Naplouse ou celle de Rachel près de Bethlehem ». Shimon Samuels, directeur des relations internationales du CSW, avait aussi déclaré avoir été exclu pendant trois heures de cette réunion, et ce à la demande du délégué égyptien. Alors qu’il y était accrédité comme représentant de cette ONG avec statut d’observateur aux Nations-Unies.

2003 : Bis repetita. C’est sur le fondement de cette décision de 2002 que l’Egypte présente le 4 juillet relatif un texte informe des menaces sur le site historique et archéologique de Tel Rumeida, à Hébron, exhorte à « prendre, dans les meilleurs délais possibles des mesures appropriées pour arrêter toute construction sur le site et oeuvrer en vue de la sauvegarde durable de ce site ». Diverses délégations amendent ce texte en le durcissant.

Le 5 juillet, le CPM, informé de ’’ menaces pesant sur le site de Tel Rumeida, dans les Territoires palestiniens, demande au Centre du Patrimoine Mondial et aux organisations consultatives de mener une mission pour étudier le plus rapidement possible son état de conservation, dans le cadre de la décision 26 COM 6.1 concernant la protection du patrimoine culturel des Territoires palestiniens, et de présenter un rapport au Comité à sa 28e sesssion, en 2004 », en Chine. Le CPM ’’ lance un appel à toutes les parties concernées pour qu’elles veillent à préserver le patrimoine culturel et naturel de la région, et à éviter une destruction ou des dommages irréversibles ’’.

Comme il est coutume à l’UNESCO, c’est par consensus, i.e. à l’unanimité, que cette décision est adoptée. La Belgique ayant tenu à l’ajout de la mention : « destruction ou dommages irréversibles ».


Le CPM décide que « le Secrétariat présentera au Comité, à chacune de ses sessions ordinaires, un Rapport sur la mise en œuvre des décisions prises par le Comité du patrimoine mondial. Ce rapport remplacera le rapport du Secrétariat ». Donc affaire à suivre...

Une décision de nouveau politique, partiale, et qui élude les dégâts causés par des Palestiniens à la tombe de Joseph à Naplouse (Shehem) ou celle de Rachel près de Bethlehem.

« Quand, au cours de travaux, on trouve un objet archéologique, on arrête les travaux. Israël est le pays de l’archéologie par excellence. Il fait tout pour mettre en valeur le patrimoine, qu’il soit juif, chrétien ou musulman. Le Cour suprême d’Israël a statué : elle a interdit à Tsahal de détruire des maisons d’où les terroristes palestiniens tiraient sur les Israéliens. Et c’est pour des raisons de sécurité qu’Israël a décidé de construire un mur de protection », explique M. Eldan. En l’occurrence, elle a fait primer le respect de l’habitat sur la sécurité d’êtres humains.

Quid du « patrimoinepalestinien » ? Le Centre du Patrimoine mondial a envoyé « une mission dans les Territoires palestiniens, du 1er au 8 octobre 2002 ». Résultat : agréé par l’Autorité palestinienne, un plan d’action vise à l’établissement d’un inventaire de sites, culturels et naturels, pouvant prétendre à être inscrits sur la Liste du patrimoine mondial, d’une déclaration sur l’état de conservation de deux desdits sites et des activités, financées par des ressources extra-budgétaires (50 000 USD donnés par l’Italie), pour préparer des spécialistes palestiniens aux procédures et objectifs de la Convention sur le Patrimoine mondial. En 2002, le Fonds du Patrimoine mondial devait allouer 150 000 dollars pour la « protection du patrimoine culturel des Territoires palestiniens ». Une bagatelle au regard des multiples privilèges dont bénéficient les Palestiniens au sein notamment de l’UNESCO.

Mais cette année, nulle association, pas même Israël, n’a émis la moindre condamnation du déroulement de cette réunion. Pourtant, Israël est visé par deux missions. Et, décision après décision, les ennemis d’Israël édifient un mur de diffamation. Il serait peut-être utile de rappeler au représentant de l’Egypte que son pays a signé un traité de paix avec l’Etat hébreu, que la diplomatie et la culture ne sont pas des manières de poursuivre la guerre par d’autres moyens.

L’Observatoire des Nations Unies (UNWatch) a révélé trois résolutions anti-israéliennes votées début juillet 2003, « lamentables et rituelles » votées par le Conseil Economique et Social des Nations Unies (ESOCOC) la semaine dernière, à Genève. UNWatch s’interroge sur l’objectivité et la crédibilité des Nations Unies, un membre du Quartet dont des instances additionne les résolutions partiales, anti-israéliennes ! Ces textes concernent les « effets économiques et sociaux de l’occupation israélienne sur les conditions de vie du peuple palestinien dans le Territoire palestinien occupé », « la situation et l’aide aux Palestiniennes » et « la situation en matière de droits de l’homme des Libanais détenus en Israël ».

Le CPM est confronté à des problèmes graves : ordre du jour très chargé, inflation des sites proposés et des documents (environ 5 kg), parfois peu clairs, politisation anti-israélienne qui perdure, etc. Le CPM a décidé de limiter à 40 le nombre de sites proposés à la Liste du patrimoine mondial. Un nombre encore élevé, et une restriction à laquelle s’est opposée l’Italie. Le tourisme en Italie, riche en monuments culturels, dont certaines sur ladite Liste, génère autant de devises qu’en France, bien qu’avec deux fois moins de touristes que dans l’hexagone.

Cette situation où une minorité de 22 Etats ou organismes arabes isole et condamne injustement Israël va-t-elle prendre fin avec le retour imminent des Etats-Unis à l’UNESCO ? Rien n’est moins sûr. D’une part, Israël n’y disposera plus d’un ambassadeur : pour des raisons budgétaires, il réduit sa représentation dans maints pays et organismes. Ce sera vraisemblablement un diplomate de l’ambassade à Paris qui sera chargé, en plus de ses tâches, de l’UNESCO. D’autre part, les Etats-Unis sont mûs - ce qui est normal - par leurs intérêts, qui ne correspondent pas nécessairement avec ceux de l’Etat Juif.

Le Comité du Patrimoine Mondial devait étudier la « préservation du patrimoine culturel et naturel dans les Territoires palestiniens ». Il étudiera le rapport de la mission de l’UNESCO qui s’est rendue du 1er au 8 octobre 2002 dans les Territoires disputés. Il envisage d’établir un inventaire dudit patrimoine. Il évoque « la Palestine », au lieu semble-t-il des territoires administrés par l’Autorité palestinienne.

Texte après texte, ces Etats ou entités édifient un mur diffamant Israël, et l’isolant. Il semble que Israël prenne conscience de la délégitimation induite par des résolutions des Nations Unies et va réagir. 

Quelques CRITERES RELATIFS A L’INSCRIPTION DE BIENS culturels sur la Liste du patrimoine mondial


(ii)   le bien témoigne d’un échange d’influences considérable pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, sur le développement de l’architecture, ou de la technologie des arts monumentaux, planification des villes ou de la création de paysages ;
(iii)  le bien apporte un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue ;
(iv)  le bien offre un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des période(s) significative(s) de l’histoire humaine ;
(vi)  le bien est directement ou matériellement associé à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des oeuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle (le Comité considère que ce critère ne devrait justifier une inscription sur la Liste que dans des circonstances exceptionnelles et lorsqu’il est appliqué concurremment avec d’autres critères culturels ou naturels).

Ces sites se trouvent sur la rive nord de la rivière Jihlava (Moravie du Sud).

Sur la colline dominant la ville de Trébic, la basilique Saint-Procope, qui associe les arts romans et gothiques, faisait partie d’un monastère bénédictin fondé en 1101 sur « un lieu stratégique qui favorisa l’établissement d’un marché et attira les commerçants, et parmi eux les Juifs ».

Le quartier juif s’est installé au cœur du foyer commercial en expansion, près du monastère et du gué permettant la traversée de la rivière. Comme ce quartier, la ville subit les attaques et destructions, notamment celles des Hongrois au XVe siècle, et des catastrophes naturelles (incendies, inondations). Preuve de la tolérance des autorités locales, l’ordre d’expulsion des Juifs édicté au XVIe siècle ne fut pas appliqué. De même, les restrictions affligeant les Juifs ne se sont pas transformées en persécutions ou pogroms. Les premières activités exercées par les Juifs furent le prêt d’argent et l’artisanat : tannage des cuirs, fabrication de perles pour la joaillerie, de gants et de savons. Puis, dès le XVIIe siècle, ce furent essentiellement le commerce et l’artisanat.

Dans ce quartier sont préservées toutes les fonctions sociales, les écoles, les synagogues et une tannerie. On retrouve la trace d’une synagogue en 1590. Construite en style baroque entre 1639 et 1642, la synagogue ancienne est utilisé en église par les Hussites. Erigée au XVIIIe siècle, la nouvelle synagogue a été transformée en un musée et une salle de réunion. En raison de la « séparation » (eruf), les Juifs ne pouvaient se déplacer librement ni acheter des biens hors l’espace de leur quartier restreint. Avec leur émancipation, vers 1875, les plus riches se sont installés ailleurs. La maison juive se caractérise par la multiplicité des styles, l’utilisation d’un espace limité et son organisation en multiples propriétés (jusqu'à 16 copropriétaires) : les propriétés étaient en permanence divisées et échangées selon les besoins. On y pénètre par l’entrée sur rue ou, via des passages, par une autre maison. « Voûté, construit en pierre, le rez-de-chaussée sur rue était souvent occupé par un magasin ou un atelier, les niveaux supérieurs, en bois,  étaient réservés à l’usage résidentiel ».

Le cimetière comprend deux parties : l’une remonte au XVe siècle, l’autre au XIXe siècle. C’est l’un des plus grands du pays. Certaines des 4 000 pierres tombales sont ornées de « sculptures remarquables. A l’entrée, la petite salle de cérémonies construite en 1903 est restée intacte ».

« Dès l’origine, le quartier juif disposa de son propre gouvernement avec un magistrat et deux conseillers élus. En 1849, il eut sa propre administration, avec un maire à sa tête, et s’appela Zamosti (i.e. : au-delà du pont) ». C’est dans les années 1920 que la zone est rattachée à la ville de Trebic. En 1890, 1 500 Juifs vivaient dans ce quartier. Dans les années 1930, ils n’étaient plus que 300. Tous les habitants juifs furent déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Actuellement, aucun Juif n’habite ou n’est propriétaire d’une maison de ce quartier.


Addendum ! Fin septembre 2012, Ynet a publié l'article Ignorer l'histoire Juive de Yochanan Visser évoquant le quartier juif de Třebíč (République tchèque) : absence d'informations sur les 1 700 habitants Juifs du ghetto de Třebíč ayant péri dans la Shoah, hôpital Juif de cette ville transformé en immeuble d'habitations et non en musée, statue sur la crucifixion du Christ dans la synagogue de Třebíč, etc.



A Doha (Qatar), lors de sa 38e session (15-25 juin 2014), sous la présidence de la Sheikha Al Mayassa Bint Hamad Bin Khalifa Al Thani, le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'Education, la Science et la Culture) a approuvé le 20 juin 2014 l'inscription du site "Palestine : pays d’olives et de vignes – Paysage culturel du sud de Jérusalem, Battir" proposé par la "Palestine", sur la Liste du patrimoine mondial. Situé en Judée, en zone C sous contrôle militaire israélien, Battir est localisé sur le site de Beitar ou Bethar, lieu de l'histoire Juive. La barrière de sécurité anti-terrorisme traverse la vallée Nahal Refaim où se trouvent des terrasses de pierre édifiées sous l'époque romaine, il y a environ 2 000 ans.
"A l'issue d'un vote secret remporté contre l'avis des experts conseillant l'Unesco" et "dans le cadre d'une procédure d'urgence", il a aussi inscrit "le bien sur la Liste du patrimoine en péril considérant que le paysage a été fragilisé par l’impact des transformations socioculturelles et géopolitiques susceptibles de causer des dommages irréversibles à son authenticité et à son intégrité, faisant référence au début des travaux de construction d’un mur de séparation qui pourrait isoler les fermiers des champs qu’ils ont cultivés pendant des siècles".

Le 7 juillet 2017, à Cracovie (Pologne), lors de sa 41e session (2-12 juillet 2017) - après le 27e Festival de la culture juive (24 juin-2 juillet 2017) -, le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco a inscrit la "Vieille ville d’Hébron/Al-Khalil (Palestine)" simultanément sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine en péril et en l'attribuant à la "Palestine". 

Sur les 21 membres du Comité, lors d'un vote secret, 12 pays ont voté Pour, trois ont voté Contre et six se sont abstenus. 

Un vote salué avec enthousiasme par Elias Sanbar, ambassadeur de la "Palestine" à l'Unesco.

"L’utilisation d’une pierre calcaire locale a marqué la construction de la vieille ville d’Hébron /Al-Khalil au cours de la période mamelouke entre 1250 et 1517. Le centre d’intérêt de la ville était le site de la mosquée Al-Ibrahim/le tombeau des Patriarches dont les édifices se trouvent dans l’enceinte construite au Ier siècle de notre ère pour protéger les tombes du patriarche Abraham/Ibrahim et de sa famille. Ce lieu devint un site de pèlerinage pour les trois religions monothéistes : judaïsme, christianisme et islam. La ville était située au croisement de routes commerciales de caravanes cheminant entre le Sud de la Palestine, le Sinaï, l’Est de la Jordanie et le nord de la péninsule arabique. Bien que la période ottomane (1517-1917) présente une extension de la ville dans les zones environnantes et apport de nombreux ajouts architecturaux, en particulier la surélévation des maisons avec la construction d’étages supplémentaires, la morphologie globale de la ville mamelouke a persisté dans l’organisation hiérarchique des quartiers déterminés par des rassemblements autour de l’origine ethnique, la religion ou la profession, et des maisons dont les pièces sont organisées selon un système d’arborescence".

Le Comité a  aussi adopté une résolution sur Jérusalem stigmatisant l'Etat d'Israël.

Ces décisions ont suscité l'indignation de l'Etat juif qui a réduit encore sa contribution à l'UNESCO , des Etats-Unis, de l'Australie et du Canada.
  
Photo de la délégation israélienne prise par Leslie Limage. Cette délégation comprend le Pr Michael Turner, président du Comité israélien du patrimoine mondial, Pe’era Goldman, Directrice de la conservation à la Mairie de Tel Aviv-Yafo, l’architecte Danny Kaiser, ingénieur à la Mairie de Tel Aviv-Yafo, Doron Sapir, Président de l’association des villes de la région de Dan, et le Dr Yossi Leshem, directeur du Centre International d’Etudes des Migrations d’Oiseaux.


Site de la municipalité de Tel Aviv-Yafo :

Site de l’association des villes de la région de Dan :

SNPI (Société pour la Protection de la Nature en Israël) :

Le Centre International d’Etudes des Migrations d’Oiseaux :

Palestine Wildlife Society (Société de protection de la Nature) :
http://www.wildlife-pal.org
   
Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 28 juillet 2003 par Guysen, sur ce blog les :
-  11 août 2012 à l'occasion du reportage du 9 août 2012 de Radio Prague sur le quartier Juif de Třebíč (République tchèque) ;
- 24 septembre 2012 ;
- 26 avril 2013, pendant la 191e session (10-26 avril 2013) du Conseil exécutif de l'UNESCO, qui présente régulièrement des résolutions stigmatisant le seul Etat d'Israël, et  ID Bauhaus, une semaine culturelle israélienne à Marseille à la salle Mistral M-Pavillon M (21-28 avril 2013) ;
- 17 janvier 2014. Sous la pression du groupe Arabe, l'UNESCO a "reporté"  le 14 janvier 2014 l'exposition du Centre Simon Wiesenthal (CSW) intitulée Le Peuple, le Livre, la Terre - La relation de 3500 ans du peuple Juif avec la Terre d'Israël. et dont l'inauguration était prévue le 20 janvier 2014 Dix jours auparavant, les Etats-Unis avaient retiré leur qualité de co-sponsor de l'exposition en invoquant la même raison reprise par l'UNESCO : les "négociations de paix entrent dans une phase délicate" ;
- 22 juin 2014.

dimanche 9 juillet 2017

Pissarro à Eragny. La nature retrouvée


Le musée du Luxembourg a présenté l’exposition Pissarro à Eragny – La nature retrouvée. Réunissant tableaux, dessins et gravures, parfois inédits en France, optant pour un angle esthético-politique, il s'intéresse principalement à l’activité de paysagiste, impressionniste et pointilliste, ainsi que d’anarchiste de Camille Pissarro (1830-1903) à Eragny-sur-Epte (Oise), où il réside dans une demeure-exploitation agricole, pendant près de deux décennies, de 1884 à son décès. 

L’atelier en plein air. Les Impressionnistes en Normandie
« Le scandale impressionniste » de François Lévy-Kuentz

« Depuis la rétrospective de 1980-1981, il y a trente-cinq ans, dans les Galeries Nationales du Grand Palais, aucune grande exposition d’œuvres de Camille Pissarro n’a été organisée à Paris, alors que l’artiste impressionniste a été mis en vedette au Japon, en Allemagne, en Grande Bretagne et aux États-Unis ». Ajoutons qu’aucun musée parisien n’avait célébré le centenaire de la mort de Camille Pissarro (1830-1903), deux musées parisiens – le Musée Marmottan Monet et le musée du Luxembourg - lui rendent hommage.

Depuis quelques décennies, la recherche historique a progressé « considérablement, avec notamment la publication des cinq volumes de la correspondance de Pissarro, l’inventaire de la grande collection de dessins de l’Ashmolean Museum d’Oxford et le monumental catalogue raisonné des tableaux, produit par l’Institut Wildenstein à Paris ».

Les « expositions consacrées à Camille Pissarro ont été centrées sur un thème, comme The Impressionist in the City : Pissarro’s Urban Series, dirigée par Joachim Pissarro et Richard Brettell en 1993, Cézanne and Pissarro 1865-1885 présentée au MoMA en 2005 et au musée d’Orsay en 2006, Pissarro’s People, organisée par Richard Brettell en 2011, ou plus récemment Pissarro dans les ports au MuMa Le Havre en 2013 (commissaires Annette Haudiquet et Claire Durand-Ruel Snollaerts). 

Avec deux expositions - rétrospective Camille Pissarro - le premier des impressionnistes au musée Marmottan Monet, Pissarro à Eragny. La nature retrouvée au musée du Luxembourg -, l’année 2017 marque donc « le grand retour de cet aîné du groupe Impressionniste sur la scène parisienne ».

La Réunion des musées nationaux-Grand Palais organise l’exposition Pissarro à Eragny. La nature retrouvée sur « un sujet entièrement neuf, se concentrant sur les deux dernières décennies de la carrière du peintre, la période la moins étudiée et la plus complexe de la carrière » de Pissarro. Elle adopte « une approche centrée sur un aspect peu connu de la carrière, scrutant la méthode et les convictions de ce père de l’impressionnisme », peintre autodidacte né aux Antilles et auteur d'environ 1500 tableaux. 

Camille Pissarro se fixe à dans le village d’Éragny-sur-Epte  (Oise) « au printemps de 1884, louant une belle maison de campagne dont il deviendra propriétaire en 1892 grâce à un prêt octroyé par Claude Monet, et où il restera toute sa vie ». Il y développe une forme d’utopie qui traverse aussi bien sa peinture que son engagement politique ». 

L’exposition ambitieuse, chronologique réunit tableaux, dessins et gravures aussi spectaculaires que peu connus, créés à Éragny, parfois inédites en France. Elle « inclut non seulement les émouvants paysages de cette pseudo-ferme, résolument rustique et productrice (à l’opposé de la luxuriance colorée de Giverny), que Pissarro a immortalisés au fil des saisons, mais également des tableaux représentant une multitude de personnages, conçus dans l’atelier et localisés dans les terrains champêtres d’Éragny ». 

Une place importante est « réservée aux œuvres graphiques de Pissarro conçues durant la même période, aquarelles éblouissantes et gravures aussi radicales que celles d’un Gauguin ».

Pissarro « invente aussi un mode de collaboration artistique et familial inédit, notamment dans sa collaboration avec son fils Lucien, qui culmine avec la création de la Eragny Press. Cette petite maison d’édition familiale initiée à Éragny poursuivra ses activités à Londres, rehaussant d’illustrations et de reliures d’art les grands textes favoris de la famille. Pissarro était passionné par l’idée du travail collectif, avec d’autres artistes, théoriciens et écrivains politiques, comme avec les membres de sa propre famille ».

« L’esthétique des œuvres d’Éragny prend tout son sens si elle est analysée sous l’angle politique ». Fervent anarchiste, Camille Pissarro « fut à ce titre inquiété, à tort naturellement, après l’assassinat de Sadi-Carnot. L’exposition rassemble des témoignages de cet engagement, montrant en particulier son étonnant recueil intitulé Turpitudes sociales où il se fait l’héritier de Daumier, mais aussi les journaux anarchistes auxquels il a fourni des illustrations. Ces idées se traduisent aussi dans sa peinture ».

« Tandis que Monet transforme son petit jardin potager de Giverny en un véritable Eden florissant, Pissarro, avec l’aide de sa pragmatique épouse Julie, entretient son terrain comme une exploitation agricole, produisant des animaux, fruits et légumes et même des céréales. La famille Pissarro a pu se nourrir des fruits de ses travaux agraires, mettant en pratique un modèle collectif. Pour eux, le paysage symbolisait à la fois la vie et la beauté, quelques parterres de fleurs poussant dans les sections du jardin les plus proches de la grande demeure ».

Il « est saisissant de penser que le jardin de Monet et la ferme de Pissarro bordaient le même cours d’eau, la rivière Epte, parcourant le paysage d’Éragny jusqu’à Giverny avant de se jeter dans la Seine aux environs de Vernon ».

« En regard, 80 photographies présentées du 18 mars au 23 juillet 2017 sur les grilles du Jardin du Luxembourg témoigneront, d’une part, de l’intérêt patrimonial du jardin au travers de grands noms de la photographie et, d’autre part, de sa valeur artistique à travers l’objectif du photographe Jean-Baptiste Leroux, reconnu pour son travail sur les jardins labellisés « Jardin Remarquable ». A l’issue du concours « Jardins extraordinaires » lancé par la Rmn-Grand Palais sur la plateforme Wipplay à l’été 2016, trois lauréats verront également leurs photographies tirées en grand format sur les grilles ».

Les commissaires sont « deux grands spécialistes » de l’artiste : Richard Brettell, directeur de l’Edith O’Donnell Institute of Art History, The University of Texas, Dallas et Joachim Pissarro, Bershad professeur d’histoire de l’art et directeur des espaces artistiques du Hunter College, City University of New York et arrière-petit-fils du peintre.

Camille Pissarro, sur les traces du père des Impressionnistes
Les 26 mars à 9 h 25 et  2 avril 2017 à 0 h 50, France 5 diffusa Camille Pissarro, sur les traces du père des Impressionnistesdocumentaire de Christophe Fonseca. "Moins réputé que ses contemporains, Camille Pissarro est pourtant le patriarche du mouvement impressionniste ; focus sur cet artiste longtemps mésestimé".

« Longtemps oublié des cimaises françaises, alors qu’il n’a jamais cessé d’être célébré à l’étranger, le « père Pissarro » comme l’appelaient affectueusement les grands noms de l’impressionnisme, de Cézanne à Monet, est aujourd’hui remis à la place d’honneur qu’il mérite. Moins réputé que ses contemporains, Camille Pissarro est pourtant le patriarche du mouvement impressionniste : d’abord parce qu’il fut l’un des premiers à le pratiquer, ensuite parce qu’aîné de cette génération de talents hors pair, il joua un rôle essentiel et fédérateur dans l’organisation de ce courant. Il sera d’ailleurs le seul peintre à participer aux huit expositions impressionnistes organisées de 1874 à 1886 ».

Ce « film part à la rencontre de cette figure attachante, née aux Antilles et qui forgea son œil aux couleurs des tropiques, puis que Cézanne, Monet, Renoir ou Sisley suivirent dans les champs pour avoir le plaisir de peindre à ses côtés et d’écouter ses humbles conseils. Grâce à des experts, aux descendants de Pissarro et du marchand d’art Paul Durand-Ruel qui ouvrent leurs archives familiales, on redécouvre l’artiste. Une redécouverte qui prend tout son sens à la lumière de cette phrase émouvante de Cézanne : « Ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter et quelque chose comme le bon Dieu ».

Pissarro est né à l'île Saint-Thomas, alors possession danoise d'un père français et dans une famille juive ayant fui les persécutions antisémites au royaume du Portugal. Autodidacte, il est un jeune artiste confirmé dans cette île des Antilles. Il rencontre Fritz Melbye, peintre de la Marine, son aîné de quatre ans. En 1852, Pissarro se rend à Caracas, au Venezuela. Ce vingtenaire se fait photographier en gaucho. Il axe sa vie sur sa volonté de devenir peintre. Il dessine les marchés, la campagne, et découvre le "plaisir de peindre à deux" avec Melbye. De retour aux Antilles, il fait part de sa détermination à ses parents et quitte définitivement Saint Thomas.

A Paris, il est ébloui par Courbet et Corot. Il suit des cours dans divers ateliers, notamment à l'Académie suisse sans professeur. Il rencontre Monet et Cézanne qui veulent, comme lui, se démarquer de l'Académisme tout en exposant au Salon fixant la côte des artistes. Le Tout-Paris et les bourgeois défilent dans ce Salon de l'art officiel. Pissarro y place en 1859 sept œuvres. Il bénéficie de quelques bonnes critiques, notamment celles d'Emile Zola. En 1863, face à l'intransigeance du jury du Salon, l'empereur Napoléon III autorise le Salon des Refusés. Pissarro, Renoir, Degas, Monet, Manet... Tous prennent conscience de représenter une avant-garde artistique audacieuse : choix du paysage et de montrer la touche. Ils "parcourent la région parisienne pour peindre sur le vif" grâce au chevalet portatif et aux tubes de peinture. Ils traduisent "ce qu'ils ressentent", "captent la lumière dans l'instant" en une peinture claire.

Avec Money et Sisley, Pissarro se retrouve à Louveciennes. Il choisit de s'y fixer avec Julie et ses enfants. Des années de misère pour ces jeunes artistes sans marchand, inconnus. En juillet 1870, la famille Pissarro fuit Louveciennes et embarquent pour l'Angleterre. A Londres, Pissarro, libre penseur, épouse Julie,  non juive, contre l'avis de sa mère. Il y retrouve Monet, tous deux séduits par la capitale britannique. Il fait la connaissance aussi du galeriste Paul Durand-Ruel. Ce marchand d'art a acheté plus de 12 000 tableaux aux peintres impressionnistes, soit un tiers de leur production. Il achète plus de 500 tableaux à Pissarro avec qui il collabore pendant trente ans. En juin 1871, Pissarro découvre que sa maison a été saccagée par l'occupant allemand : toiles servant de tapis, châssis brûlés, etc. Un désastre pour l'artiste.

En 1872, Pissarro découvre à Pontoise, au nord ouest de Paris un havre de paix. Il peint "plus de 360 toiles sur la vie paysanne au rythme des saisons". Le paysan devient le motif principal de ses œuvres. Les paysannes ont souvent un regard mélancolique. Des "instantanés de vie simple". Un "regard bienveillant". Pissarro devient un maître pour Cézanne. Pendant une dizaine d'années, ils travaillent côte à côte et éclaircissent leur palette. Alors que Cézanne simplifie la composition et la gamme chromatique, Pissarro les complexifie. Chaque développe son identité artistique. Toute une génération d'artistes rejoignent Pissarro : Gauguin, van Gogh, Matisse... Inspirateur talentueux, Pissarro s'affirme en leader du groupe d'artistes. A Paris, Pissarro s'affranchit du diktat des Salons. Avec Monet, il rédige les statuts d'un groupe. Il fédère une vingtaine de peintres pour exposer dans le salon de Nadar. Un salon sans Prix ni jury. Le 15 avril 1874, le Salon ouvre ses portes. La critique s'avère féroce.

Deux ans plus tard, le deuxième Salon des Impressionnistes se tient chez Durand-Ruel. Le groupe se divise au fil des ans.

En 1886, Pissarro se lance dans le pointillisme ou néo-impressionnisme. Malgré les refus de son marchand d'art et de ses amis peintres. L'intégrité de Pissarro divise le couple qui traverse une période difficile.

A Eragny, près de la Normandie, Pissarro s'installe. Il transforme une grange en atelier. Souffrant d'une infection à l’œil, il est contraint de peintre en intérieur, observant la Nature derrière sa fenêtre rectangulaire, derrière une grande baie vitrée. Il se consacre à sa tribu, et transmet sa passion artistique à ses enfants et petits-enfants. Tous éditent un journal hebdomadaire. Pissarro initie ses enfants - Lucien, Georges, Félix et les autres - à la gravure. Il fournit des dessins à des revues anarchistes.

Il connait enfin le succès. Après avoir abandonné le pointillisme, Pissarro renoue avec Durand-Ruel qui expose ses œuvres à Paris, à Londres. Pissarro s'installe en ville, dans des chambres d'hôtels à Paris, à Rouen ou au Havre, travaille sur plusieurs toiles en même temps. Lumière, mouvement, détail... Pissarro maîtrise sa peinture et peint plus de 300 toiles.

Le 13 novembre 1903, il meurt à Paris. Il est loué pour son ouverture d'esprit et pour avoir été, selon Cézanne, le "premier impressionniste".

Pissarro à Éragny : la nature retrouvée
En 1884, « après de nombreuses années marquées par de constants déplacements, Camille Pissarro (1830-1903) se fixe dans le village d’Éragny-sur-Epte, dans le Vexin français, où il reste jusqu’à sa mort. Né à Saint-Thomas, dans les Antilles danoises, il s’est formé en grande partie en autodidacte et conservera toute sa vie une grande indépendance d’esprit. Arrivé en France en 1855, il devient bientôt un pilier de l’impressionnisme naissant, participant aux huit expositions du groupe entre 1874 et 1886 ».

« Pour l’artiste, la propriété d’Éragny représente l’opportunité d’une stabilité nouvelle, propice au labeur et à la vie de famille. Le lieu propose des motifs nouveaux que Pissarro ne se lasse pas de peindre : fermes, pairies, vergers... Ces motifs lui permettent de renouveler sa peinture, en s’essayant au néo-impressionnisme, mais aussi en explorant de nouvelles techniques telles que l’aquarelle. La vie que mène Pissarro avec sa famille à Éragny correspond aussi aux convictions anarchistes que le peintre s’est forgées : pour lui, autonomie et travail collectif vont de pair, sur le modèle des travaux des champs qu’il représente si souvent. La nature d’Éragny, modelée par l’effort de l’homme, procure à l’artiste la matière de nombreux sujets ».

Cette « propriété composée d'une maison, d'une grange et d'un verger fut louée par Pissarro en 1884 et acquise définitivement en 1892, grâce à un emprunt auprès de Monet. La maison est un édifice de plan carré, en briques avec chaînages d'angles et encadrement de fenêtres en pierres de taille. La toiture est couverte d'ardoise. La décoration intérieure de l'époque a disparu. La grange, réaménagée en 1893, comprend un rez-de-chaussée pour les écuries et les remises, et l'atelier proprement dit à l'étage. Le mur nord de l'atelier est percé d'une immense verrière en plein cintre de 3 mètres d'ouverture, et le mur ouest d'une fenêtre avec vue sur le verger. L'accès se fait grâce à un escalier extérieur couvert. L'atelier et la maison d'Eragny représentent un haut lieu de la peinture impressionniste, car il fut source d'inspiration pour Pissarro, et fut très fréquenté par divers artistes (Cézanne, Monet, Sisley, Renoir, Mirbeau...) »

En 1998, l'atelier et le jardin ont été inscrits aux monuments historiques.

Éragny : le village de l’artiste (1884-1903)
Durant l’hiver 1883-1884, Camille Pissarro recherche « un nouveau logement pour accueillir sa famille, alors que son épouse attend leur 8e et dernier enfant, Paul-Émile. Le 1er mars 1884, après avoir visité plusieurs localités, il choisit Éragny-sur-Epte où il trouve une habitation au loyer raisonnable. La maison offre une vue dégagée sur les prairies qui séduit l’artiste et celui-ci se met au travail dès son arrivée ».

« Élevés dans une grande liberté, les enfants de Pissarro imitent bientôt leur père, formant ce que l’artiste appellera dans une boutade « l’école d’Éragny ».

« À partir de 1887, pour faire face à des difficultés économiques importantes, l’artiste multiplie les allers-retours à Paris. Ses lettres expriment alors le regret d’être séparé de sa famille et de l’inspiration créatrice qu’il trouve dans son environnement à Éragny ».

« Grâce à un prêt de son ami Claude Monet, Pissarro devient propriétaire, en 1892, de cette maison tant aimée ».

« Il fut un travailleur infatigable et pacifique, un chercheur éternel du mieux, un large esprit ouvert à toutes les idées d’affranchissement, un homme d’exquise bonté, et je puis le dire, en dépit des difficultés qui accompagnèrent sa vie, un homme heureux… Il fut heureux, simplement, parce que les soixante-treize années qu’il vécut, il eut une noble et forte passion : le travail ». Octave Mirbeau, Le Gil Blas, 1er octobre 1911

Des panoramas à profusion
« Lorsqu’il arrive à Éragny au début du printemps 1884, Pissarro s’éprend profondément des paysages qui l’entourent. L’enthousiasme qu’il exprime dans ses lettres à propos de son environnement ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Pour un artiste en quête perpétuelle d’idées et de nouvelles manières d’aborder la peinture en plein air, les innombrables panoramas que lui offre Éragny sont un trésor précieux. Éternel observateur, il attend parfois des semaines pour trouver l’instant idéal en fonction de l’éclairage et des saisons ».

« Je ne suis heureux que lorsque je suis à Éragny auprès de vous tous, tranquille et rêvant de l’œuvre ». Camille à Lucien Pissarro, 23 janvier 1886

L’anarchie et la nature
« Marqué par les combats qu’il a dû mener en tant qu’artiste, Pissarro est un fervent partisan de la cause anarchiste tout au long de sa carrière ».

Il « se lie d’amitié avec de nombreuses personnalités telles qu’Élisée Reclus et Octave Mirbeau, grâce à qui il découvre la littérature anarchiste ».

« En 1889, Pissarro entreprend un projet audacieux : la réalisation d’un album de vingt-huit illustrations anarchistes réalisées à la plume, intitulé Turpitudes sociales, qu’il fait circuler au sein de sa famille. Le 29 décembre de cette même année, l’artiste envoie l’album à ses nièces Esther et Alice Isaacson, à Londres, accompagné d’une longue lettre dans laquelle il souhaite sensibiliser leurs jeunes esprits à la misère et à l’oppression urbaine. Peu de temps après, Lucien et Georges, les fils de l’artiste, influencés par les images de l’album, commencent à proposer leurs propres illustrations à des journaux anarchistes ».

« Année après année, Pissarro s’attache un peu plus encore, conformément à ces idées, à dépeindre les difficultés de la vie rurale ».

Un renouveau artistique (1886)
« Les premières années à Éragny marquent une étape nouvelle dans la vie artistique de Pissarro. Peu après son arrivée, sa technique impressionniste connaît une évolution sans précédent. Les tableaux de cette période témoignent toujours d’une recherche sur les effets de lumière liés aux changements de temps ».

« Cependant, ils sont marqués par un travail sur le contraste des couleurs complémentaires, annonçant le style néo-impressionniste que le peintre adoptera par la suite ».

« L’année 1886 est marquée par la dissolution du groupe impressionniste. Pissarro et son fils aîné Lucien se rapprochent alors d’une nouvelle génération de peintres dont Seurat est le chef de file ».

L’homme et la nature (1886-1890)
« Avant son installation à Éragny, Pissarro a déjà très largement représenté la vie à la campagne, notamment à Louveciennes, à Auvers ou à Pontoise. Après 1886, l’artiste continue à travailler à ce thème et élargit également sa pratique, s’essayant à la gouache, au pastel, à l’aquarelle ainsi qu’à l’eau-forte et à la gravure ».

Pissarro « y trouve un véritable intérêt artistique. Ces techniques, plus rapides d’exécution, lui permettent une production nombreuse et plus facile à vendre que ses toiles néo impressionnistes, longues à réaliser et qui suscitent moins d’enthousiasme auprès des amateurs et de son marchand, Paul Durand-Ruel. Ses paysages de campagne reçoivent les éloges de plusieurs critiques d’art ».

« J’ai fait monter sur papier libre toutes mes aquarelles, que je mets en séries dans des cartons (…) Georges trouve qu’elles sont beaucoup plus belles que ma peinture ». Camille à Lucien Pissarro, 14 janvier 1891 

« Rappelle-toi que l’aquarelle est un bon moyen pour aider la mémoire, surtout dans les effets fugitifs ; l’aquarelle rend si bien l’impalpable, la puissance, la finesse ». Camille à Lucien Pissarro, 13 mai 1891

Par-delà les frontières d’Éragny (1894-1914)
En 1894, Lucien, le fils aîné de Camille Pissarro, « fonde en Angleterre Eragny Press avec son épouse Esther ».

La « petite maison d’édition publie alors son premier livre, La Reine des poissons (Queen of the Fishes). Le nom de l’entreprise basée à Epping, dans l’Essex, se veut un hommage au village familial du Vexin français ».

« Au cours des vingt années de son existence, Eragny Press édite les textes de plusieurs auteurs, dont de nombreux Français, tels que François Villon, Charles Perrault ou encore Gustave Flaubert. Au-delà des textes classiques, la maison d’édition publie deux volumes  » de la Bible hébraïque. Citons The Old Testament : The Book of Ruth and the Book of Esther, de Thomas Sturge Moore (1870-1944) dont l'exposition montre un exemplaire de 1896. Pissarro « suit de près l’élaboration des dessins de Lucien et corrige ses esquisses ; les illustrations des publications d’Eragny Press sont ainsi très inspirées des sujets de l’artiste, même après sa mort ».

« Tes deux épreuves sont belles (…) je ne vois pas trop ce que tu pourrais reprocher à ces deux dessins qui ont l’essentiel, le caractère et l’originalité… ne crains rien, tu peux les imprimer ». Camille à Lucien Pissarro, 22 avril 1901. [Il fait référence aux dessins pour Hérodias de Gustave Flaubert (1901)].

« J’ai devant mes yeux la Reine des poissons, c’est un chef-d’oeuvre, c’est rempli de style, de saveur et de valeurs justes… (…) reste donc dans ta manière grossière de la Reine des poissons, et tu feras ainsi ton art à toi ». Camille à Lucien Pissarro, 8 novembre 1901.

Richesse du paysage (1887-1894)
« En art, la grande affaire est d’émouvoir, que ce soit par des touches rondes ou carrées, des virgules ou des glacis (…) M. Pissarro ne ressemble ni à M. Claude Monet, ni à M. Sisley. (…) Peu de paysagistes ont, comme lui, le sentiment juste, sain et superbe des choses agrestes. Il rend l’odeur, à la fois reposante et puissante de la terre ». Octave Mirbeau, Le Gil Blas, 14 mai 1887 

Pissarro « ne se lasse pas de représenter les vues depuis la fenêtre de son atelier ou de la maison, multipliant les perspectives vers Bazincourt. L’artiste découvre dans chacune de ses séances de travail quelque chose de neuf : l’effet d’un soleil couchant, d’une gelée matinale ou d’une brume épaisse enrobant le paysage ».

« Fervent néo-impressionniste à partir de 1886, il renonce à cette technique en 1894 non sans avoir tiré de cette période des enseignements qui lui permettent de revenir à sa pratique impressionniste initiale, de façon renouvelée ». 

« En 1895, il se considère plus que jamais le seul véritable impressionniste ».

« M. Pissarro n’a rien abandonné de ses convictions de jadis. […] L’on pourrait dire de lui qu’il peint avec de la lumière. Tous ses tableaux témoignent également du sentiment qu’il a de la couleur et du véritable aspect des choses ». Gustave Geffroy, Le Matin, 6 mars 1894

Les Travaux des champs (1894-1901)
« Dès la fin de 1886, Pissarro s’attèle à la conception d’un livre illustré sur le travail agricole. L’ambitieux projet des Travaux des champs passe par plusieurs étapes. En 1894, The Vale Press, à Londres, publie une première version de l’ouvrage. Dans les années qui suivent, Pissarro s’inspire de nouveaux thèmes pour ce projet et se met à dessiner des compositions plus élaborées. Une abondante correspondance témoigne de l’évolution de ses recherches et de ses inspirations au fil du temps. Avec Lucien, Pissarro échange lettres et esquisses définissant différentes catégories de travail rural. L’artiste n’a jamais réussi à terminer son ouvrage. Cependant, Lucien a utilisé la plupart des esquisses et des sujets de son père pour illustrer La Charrue d’érable d’Émile Moselly en 1912 ».

« [Pissarro] pense fermement que le peintre « est dans l’humanité » au même titre que le poète, l’agriculteur, le médecin, le forgeron, le chimiste, l’ouvrier qui perce, qui rabote, qui tourne le cuivre et trempe l’acier ». Octave Mirbeau, L’Art dans les deux mondes, 10 janvier 1891

« Partout, en ces diverses formes d’expression c’est la vie des champs que Camille Pissarro exprime, sans anecdotes sentimentales ou violentes… Plus qu’aucun autre, il aura été le peintre, vrai, du sol et de notre sol (…) de l’homme et de la bête, tels qu’ils vivent dans la nature (…) » Octave Mirbeau, Le Gil Blas, 1er octobre 1911

Éragny : une source d’inspiration inépuisable (1894-1902)
« Tu penses bien que malgré que les affaires soient absolument mauvaises ici, il faut tout de même travailler. Je ne puis d’ailleurs rester sans piocher, c’est devenu une seconde nature ». Camille à Lucien Pissarro, 8 mai 1903.

« Saison après saison et année après année à la tête d’une famille grandissante, Pissarro s’est toujours acharné au travail, développant et élargissant ses champs de recherches. Son environnement et les personnes qui l’entourent lui apportent une multitude d’inspirations ». 

Éragny « représente donc bien plus qu’un simple village dans les vingt dernières années de l’artiste, c’est le lieu dans lequel il aura séjourné le plus longtemps, sans jamais en épuiser le potentiel artistique. Il s’épanouit ainsi dans cet environnement naturel et capture visuellement tous ses sujets avec une passion pour le travail, comme jamais auparavant dans sa carrière ». 

Pour Pissarro, la « créativité de l’artiste ne s’étiole pas avec les années, pourvu qu’il reste au travail ».

« Voici la vraie campagne, celle dont le peintre nous a parlé, jadis, comme personne. Il l’a comprise fruste, saine, réelle; il nous en a fait sentir le terreau, il nous en a évoqué les froids et les torridités; il nous a promenés en ses taillis et ses bois et nous en sommes revenus avec des sensations de chaleur et d’ombre vraiment exquises ». Émile Verhaeren, Le Mercure de France, février 1901

Épigraphe
« Il avait choisi ce coin de Normandie parce qu’il y trouvait des aspects de la vie rustique qui convenaient à sa vision, et des motifs d’une grâce harmonieuse en accord avec sa sensibilité. (…) Ainsi Camille Pissarro ne quitta plus jamais Éragny. Le nom de ce village – qui probablement n’apprécie pas encore cet honneur – est inséparable de celui de Pissarro dans l’histoire de l’art français, comme Giverny est désormais inséparable de la gloire de Claude Monet.
(…) Sans le moindre risque de monotonie et sans jamais une minute de lassitude (…) il faisait avec une joie sereine des chefs d’oeuvre d’après les paysages et le travail agreste, dont il avait l’enchantement autour d’Éragny et jusque dans les rues et les cours de ce village. (…) La couleur, l’éclairage, l’harmonie de chaque toile, comme le groupement et les attitudes des personnages qui l’animent, en font une oeuvre très différente de toutes celles que Pissarro a réalisées dans les mêmes paysages ». Georges Lecomte, Camille Pissarro, 1922.

Les 26 mars à 9 h 25 et  2 avril 2017 à 0 h 50, France 5 diffusa Camille Pissarro, sur les traces du père des Impressionnistesdocumentaire de Christophe Fonseca. "Moins réputé que ses contemporains, Camille Pissarro est pourtant le patriarche du mouvement impressionniste ; focus sur cet artiste longtemps mésestimé".


Chronologie
(Extraits du catalogue)

« 1884 Le 1er mars, après avoir visité plusieurs villes au cours des derniers mois, Camille Pissarro annonce à son fils Lucien qu’il s’installe à Éragny-sur-Epte. L’artiste se met aussitôt au travail et peint les prairies entourant sa propriété. Ses premières œuvres d’Éragny seront réalisées durant le printemps et l’été. Le 22 août naît le dernier enfant de Pissarro, Paul-Émile (dit Paulémile). Il est le cinquième fils de l’artiste et le seul né à Éragny. Claude Monet sera son parrain.

1885 En octobre et novembre, Pissarro envoie de nouvelles toiles à Durand-Ruel. Le 30 novembre, ce dernier lui en achète deux (La Maison Delafolie à Éragny, soleil couchant, PDR 800, et Meules à Éragny avec paysanne, PDR 810).

1886 Les préparations pour la huitième et dernière exposition impressionniste s’achèvent au cours de l’hiver. Durant cette période Pissarro connaît des difficultés financières.

1887 Les lettres que l’artiste écrit à partir de 1887 témoignent du renoncement à l’esthétique impressionniste de plusieurs des membres originaux du groupe fondé en 1874 incluant Monet. L’année 1886 marque non seulement la dissolution du groupe mais explique pourquoi Pissarro se lie à la nouvelle génération de jeunes peintres comme Seurat, qui, inspiré par le style de ses prédécesseurs impressionnistes, avait créé une nouvelle technique : le néo-impressionnisme. Malgré l’aversion de Durand-Ruel pour la technique néo-impressionniste, Pissarro poursuit dans cette voie. Il envoie un tableau à Paris en janvier, Soleil couchant, automne, Éragny (PDR 831), qui est immédiatement acheté par Ernestine Seurat, la mère de l’artiste Georges Seurat. Pissarro rencontre pour la première fois Octave Mirbeau. En octobre, il se met en relation avec le marchand d’art Théodore Van Gogh afin d’améliorer ses ventes.

1888 Le 18 mars, la galerie Boussod & Valadon lui achète La Cueillette des pommes par l’intermédiaire de Théodore Van Gogh.

1889 En janvier, Pissarro présente des tableaux à l’Exposition des XX à Bruxelles.

1890 Du 25 février au 15 mars, Théodore Van Gogh organise une exposition des œuvres de Pissarro chez Boussod & Valadon. La galerie présente seize tableaux. Début avril, après avoir vendu quelques tableaux à Paris, Pissarro retourne à Éragny. En mai, l’artiste envisage de créer une école d’art à Éragny. Ses fils Lucien et Georges et se rendent chez lui en août pour peindre en sa compagnie et il leur exprime ses désirs quant à la fondation d’un mouvement esthétique. Lucien fait des dessins qui seront publiés dans un journal anarchiste, Le Père Peinard, fondé par Émile Pouget.

1891 Alors que la vision de Pissarro avait commencé à faiblir dès 1878, son infection oculaire atteint un seuil critique durant l’hiver. Il se rend à Paris le 7 janvier pour se faire soigner mais cela l’empêche de travailler en extérieur et même de terminer ses toiles. C’est à cette époque que l’artiste s’habitue à peindre presque exclusivement depuis l’intérieur, de derrière ses fenêtres. Le 1er février, Pissarro annonce à Lucien la mort de Théodore Van Gogh. Le 3 avril, Pissarro, qui avait déjà peint des meules en 1884 et 1885, fait part de son angoisse à Lucien au sujet de l’exposition de Monet, où son ami présente, entre le 4 et 16 mai 1891, une série de quinze tableaux dédiés au même sujet. En octobre, Pissarro fait don de deux œuvres à Mirbeau : un tableau (Gardeuse d’oies assise, PDR 918) et un dessin destiné à sa femme. Son bail prenant bientôt fin, Pissarro envisage de quitter Éragny afin d’être plus proche du milieu artistique. Le propriétaire de la maison, cependant, lui affirme qu’il y effectuera des travaux et le peintre décide d’y demeurer. Fin novembre, par l’entremise de Mirbeau, Pissarro envoie un tableau à Auguste Rodin. Ce dernier lui écrit une lettre émouvante le 29 dans laquelle il s’émerveille de la beauté saisissante du paysage représenté (Soleil couchant avec brume, Éragny, PDR 908). Le peintre lui vendra le tableau pour 500 francs en décembre.

1892 Du 23 janvier au 20 février, Pissarro expose cinquante tableaux chez Durand-Ruel. Il s’agit de sa première exposition indépendante depuis 1883. Lucien embellit le catalogue avec trois de ses propres gravures. Alors que Camille est à Londres auprès de Lucien, sa femme, Julie, se rend chez Monet et lui demande un prêt de 15 000 francs pour acheter la maison à Éragny. Pissarro est offusqué par cette démarche.
Monet accepte de leur accorder cette somme. Camille le remercie et lui offre un tableau en juin (Paysannes plantant des rames, PDR 922) pour finaliser la transaction.

1893 Paris, le 1er mai : Pissarro écrit à Mirbeau et lui exprime son chagrin d’être séparé de sa famille.
Absent d’Éragny pendant de longues périodes, l’artiste éprouve de la nostalgie pour la campagne, car la liberté et l’anarchie que représente la nature lui manque lorsqu’il est en ville. Son dessin Les Débardeurs accompagne l’article d’André Veidaux « Philosophie de l’anarchie », qui paraît dans La Plume, V, n° 97 ce même jour. Durant l’été, la planification et la construction de l’atelier de Pissarro commencent à Éragny.

1894 Fin janvier, Pissarro écrit à Paul Signac qu’il renonce complètement à la technique néo-impressionniste qu’il avait adoptée en 1886, et ce après la critique de Mirbeau dans L’Écho de Paris le 23. Le 24 juin, le président Sadi Carnot est assassiné à Lyon par un anarchiste italien, Caserio (1873-15 août 1894). En raison de ses convictions anarchistes, Pissarro se réfugie à Bruxelles le 26 juin. Son dessin Le Semeur paraît sur le frontispice d’une édition des Temps nouveaux réalisée par Pierre Kropotkine pour une conférence anarchiste organisée à Londres le 5 mars 1893. La première édition des Travaux des champs est publiée à Londres par The Vale Press. Lucien fonde une maison d’édition, l’Eragny Press, à Epping dans l’Essex, une municipalité proche de Londres. Il surnomme sa maison « Eragny House », d’où l’Eragny Press publiera son premier livre, La Reine des poissons. À la mi-octobre, Pissarro retourne à Éragny. Il couvre Monet d’éloges pour sa série de cathédrales peintes à Rouen.

1895 Pissarro fait un sacrifice énorme et vend douze toiles à Durand-Ruel pour 10 000 francs. Il est également pressé de régler l’avance que lui a faite Monet, mais cela lui est impossible. Pissarro est à Paris en novembre pour assister à l’exposition de son ami Cézanne à la galerie d’Ambroise Vollard. C’est la première fois depuis 1877 que Cézanne expose des œuvres au public. Le 22 novembre, Pissarro écrit à Lucien ; il pense que son influence sur Cézanne a été négligée. « Ce qu’il y a de curieux, c’est, dans cette exposition de Cézanne chez Vollard, la parenté qu’il y a dans certains paysages d’Auvers, Pontoise avec les miens. Parbleu, nous étions toujours ensemble ! »

1896 Tout au long de ses travaux, Pissarro reste préoccupé par les cathédrales de Monet et y compare ses propres compositions afin de légitimer leurs différences. Le 27 mars, il écrit à Jean Grave, directeur du journal anarchiste Les Temps nouveaux, en vue d’un projet mettant en collaboration plusieurs artistes, notamment lui et son fils Lucien, Maximilien Luce, Théophile Steinlen et Félix Vallotton. Le 8 avril, Pissarro retourne à Éragny et se prépare pour sa rétrospective chez Durand-Ruel, qui commence le 15 du mois. Il expose trente-cinq tableaux incluant quelques vues récentes de Rouen. Pissarro se fait soigner l’oeil dans la capitale. La lettre qu’il écrit à sa fille Jeanne le 4 juillet suggère que son infection s’est enflammée après qu’il a travaillé dans le pré à Éragny.

1897 Après son séjour à Rouen, Pissarro revient à Paris et peint six vues de la gare Saint-Lazare et de la place du Havre depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel. Durand-Ruel lui achètera ses toiles en mai. Le 7 mai, il envoie une note hâtive à son marchand l’informant de son départ immédiat pour Londres. Âgé de 34 ans, Lucien souffre d’une attaque d’apoplexie. Pissarro reste jusqu’à fin juillet avec son fils, pendant toute la période critique de son rétablissement. Pissarro profite de son séjour à Londres pour peindre quelques vues de Bedford Park et de Bath Road. La famille est frappée par une autre tragédie le 25 novembre : la mort de Félix Pissarro, âgé de 23 ans seulement. Voulant sûrement s’éloigner de la tristesse régnant à Éragny à la suite de ce deuil, Pissarro décide de s’installer à Paris pour peindre durant les mois d’hiver.

1898 En janvier, Pissarro s’installe à l’hôtel du Louvre à Paris et commence à peindre quelques toiles. Le décès de Félix et l’article de Mirbeau qui s’ensuivit poussent les deux amis à rétablir leurs liens.

1899 Début janvier, Pissarro s’installe au 204, rue de Rivoli. Selon la correspondance de Pissarro, son épouse emportait généralement des provisions d’Éragny lors de ses allers et retours de la campagne à la ville, afin de s’assurer que son mari était bien nourri. À la mi-juin, Pissarro retourne à Éragny et y reste jusqu’à fin août. L’Eragny Press publie Deux contes de ma mère l’Oye (La Belle au bois dormant et Le Petit Chaperon rouge) de Charles Perrault. Le 17 août, il écrit à son fils Georges en lui déclarant que son amour pour les jardins à Éragny s’est ravivé après avoir peint ceux de Paris durant l’hiver. De début septembre à la mi-octobre, le peintre s’installe à Varengeville. Le 11 octobre, il expédie huit tableaux à Durand-Ruel. Avec ses maisons nichées parmi les arbres presque nus, les compositions de Pissarro rappellent les motifs peints à Éragny durant l’été. Enthousiasmé par son séjour à Varengeville, l’artiste continue ses travaux à Éragny.

1900 En octobre, Pissarro et Lucien travaillent sur les Travaux des champs, planifiant les catégories avec l’aide de l’abbé Benjamin Guinaudeau. Pissarro modèle plusieurs sujets d’après ses propres tableaux et fournit à Lucien tous les dessins nécessaires à leur projet de livre. Père et fils continueront leur révision des dessins jusqu’à la nouvelle année.

1901 Paris, le 14 janvier : Pissarro expose quarante-deux tableaux chez Durand-Ruel. Cette exposition lui vaut les éloges de son ami Émile Verhaeren dans le Mercure de France. Dans son article, Verhaeren insiste sur le fait que les vues d’Éragny sont les plus captivantes de toutes celles peintes par Pissarro.

1902 En vieillissant, Pissarro travaille de plus en plus pour assurer le bien-être financier de sa famille. 
Il peint vingt-six tableaux de derrière les fenêtres de son appartement de la place Dauphine, un nombre supérieur à celui de l’année précédente. Du 20 au 28 février, et conjointement avec Monet, Pissarro expose treize tableaux chez Bernheim-Jeune à Paris, dont deux que l’amateur avait achetés en avril et novembre 1901 (Statue d’Henri IV, début de printemps, PDR 1361, et La Foire autour de l’église Saint-Jacques, Dieppe, matin, soleil). Le 3 octobre, il fait part à Lucien du décès d’Émile Zola à la suite d’une intoxication au monoxyde de carbone due à la mauvaise ventilation de la cheminée de la demeure de l’écrivain. Ce type d’accident était commun à l’époque et un dessin de Pissarro, intitulé « L’Asphyxie », faisait d’ailleurs partie des Turpitudes sociales parues en 1889. À la mi-novembre, Pissarro retourne à Paris et s’installe au 28, place Dauphine.

1903 Du 13 novembre 1902 au 29 mai 1903, Pissarro peint vingt-sept tableaux. Ce séjour parisien constitue l’un des plus féconds de sa carrière. La situation financière de Pissarro empire en 1903. Début juillet, il prend une chambre à l’hôtel Continental au Havre d’où il peindra vingt-quatre tableaux. Après plusieurs années à Londres, l’idée de retourner à Éragny titille Lucien. Il écrit à son père début juillet et lui exprime son désir de peindre avec lui. Aucune des dernières toiles peintes par Pissarro au Havre ne sera exposée avant son décès. 
Il a seulement pu vendre ou faire don de six tableaux à des amateurs, à des amis ainsi qu’au musée local. 
Les dix-huit derniers seront légués aux membres de sa famille. Du Havre, le 24 septembre, Pissarro écrit une de ses dernières lettres à Julie. En dépit de tous ses ennuis, il voulait offrir un peu d’espoir à son épouse, et l’informe qu’un amateur sérieux s’intéresse à un tableau estimé à 4 000 francs. Julie conservera cette lettre jusqu’à sa mort, en 1926. Paris, fin septembre : l’artiste peint son dernier tableau dans sa chambre, place Dauphine. Georges le rejoint et, sous la tutelle de son père, fait une copie de son Autoportrait au chapeau (PDR 1528). Pissarro a ainsi pu réaliser, du moins en partie, son désir de peindre avec ses fils. Le 10 octobre, Pissarro, dont l’état de santé s’est beaucoup détérioré, sera emmené à l’hôtel Garnier, au 111, rue de Saint-Lazare, où il restera alité. Puis il sera transporté le 27 octobre dans un appartement qu’il avait acquis au 1, boulevard Morland. Lorsque Lucien rejoindra sa famille à Paris le 11 novembre, l’infection de son père s’était déjà propagée. Âgé de 73 ans, Pissarro meurt à Paris le 13 novembre. Il sera enterré au cimetière du Père-Lachaise avec d’autres membres de sa famille, et y sera rejoint par son épouse, Julie, en 1926 ».

EXTRAITS DU CATALOGUE

L’Éragny de Pissaro

“Tous les arts sont anarchistes quand c’est beau et bien! Voilà ce que j’en pense.”

Éragny, la nature ordinaire
Camille Pissaro passa les vingt dernières années de sa vie à Eragny, discret village niché sur les rives de l’Epte, à trois kilomètres environ de Gisors et une heure de trajet au nord-ouest de Paris. Humble petite rivière, l’Epte rejoint la Seine, infiniment plus majestueuse, quarante kilomètres en aval et traverse, avant de lui mêler ses eaux, un dernier village, Giverny, irriguant ainsi les jardins de deux artistes : Pissarro et Monet.
Les deux peintres avaient pourtant du jardin et de la nature des conceptions diamétralement opposées.
Le jardin de Monet était un vrai jardin, tout simplement : pensé, conçu et réalisé par Monet lui-même. Son oeuvre ultime. Le jardin de Pissarro était, lui, en parfait accord avec les idées anarchistes de l’artiste : un champ bien plus qu’un jardin. A Giverny, un jardin fait par Monet pour Monet, n’ayant d’autre but que le plaisir de l’oeil, dont la création et l’entretien nécessitaient un travail considérable et d’importants moyens financiers.
A Éragny, les champs de Pissarro étaient de vastes étendues appartenant aux paysans du voisinage, se déployant des limites de son propre potager jusqu’au village de Bazincourt. Délimités et mis en culture par d’autres que lui, ils répondaient des besoins purement agricoles. Rien de plus ordinaire, de plus prosaïque, que les champs de Pissarro. La vision qu’il en donne n’est pourtant pas aussi simple qu’il n’y paraît : chez Pissarro, la représentation de la nature transcende sa propre réalité. L’artiste s’épanouissait pleinement dans cette nature ordinaire qui l’entourait. Tout comme les « gens » de Pissarro sont des gens simples (voir à ce sujet l’étude essentielle de Richard Bretell consacrée aux personnages peints par Pissarro), la nature qu’il choisit de dépeindre est de la plus parfaite banalité. [...]
L’anarchisme de Pissarro
Pissarro réalisa, au cours de ses années passées à Eragny, quelques 400 peintures et d’innombrables dessins et aquarelles dépeignant les formes arrondies des collines et vallées aux alentours du village. Multipliant les perspectives et les points de vue, il nous offre une production d’une remarquable diversité inspirée par des motifs pourtant cantonnés à une zone géographique limitée. L’anarchisme fit son apparition en France à cette époque, suscitant un intérêt croissant de la part des artistes et dans les milieux intellectuels. Pissarro lui donna son soutien indéfectible et fait figure de « vétéran » du mouvement anarchiste. Dans les années 1880, il défendit ardemment l’anarchisme libertaire que prônait Pierre-Joseph Proudhon. Il sut toutefois éviter — c’était une gageure — que les mondes respectifs du peintre qu’il était et du penseur politique et social qu’il n’était pas moins se confondent : l’art n’était point le propos de sa politique et il ne peignait pas la cause anarchiste.
Autonomie, maître mot de la doctrine anarchiste et de Camille Pissarro. Son art et son engagement politique restaient indépendants l’un de l’autre. [...]
Son art montre qu’une peinture ne doit pas nécessairement être porteuse d’un message révolutionnaire pour revêtir un rôle révolutionnaire. C’est une caractéristique anarchiste qui distingue Pissarro de l’approche marxiste pour laquelle l’art se doit de refléter les contradictions entre moyens de productions et infrastructure socio-économique. [...]
L’art, la modernité et la négation de l’autorité
[...] Toute sa vie, Pissarro se fit, sans faillir, le défenseur et le promoteur de principes résolument « modernes ».
Athéiste convaincu, ou plus précisément « libre penseur », pour reprendre ses propres mots, Pissarro était un anarchiste. Il lisait et relisait les oeuvres de Pierre-Joseph Proudhon, le fondateur de l’anarchisme moderne, envers lequel il fit preuve d’une indéfectible loyauté et dont il s’appropria la phrase célèbre : « L’homme est destiné à vivre sans religion ». [...]
La modernité de Pissarro était très proche de ce que les auteurs des Lumières définissaient comme « âge moderne » : une époque qui « peut se passer d’emprunter et n’empruntera plus les critères offerts par le passé pour définir ses propres orientations ; il lui faut, à elle seule, se créer sa propre normalité. La modernité se voit renvoyée à elle-même, sans échappatoire possible. » La modernité combine ainsi deux facettes complémentaires qui pénètrent la vie et l’oeuvre de Pissarro : le rejet de tout résidu des règles héritées d’une tradition invérifiable, et la mise en place d’autres règles ayant l’individu pour unique fondement — l’une des bases de l’anarchisme. Ces deux temps — rejet de la tradition et mise en oeuvre de règles nouvelles établies par soi-même — ont un rôle fondateur et une position centrale dans le développement de l’impressionnisme comme de l’anarchisme. L’impressionnisme donne à la création individuelle et à l’innovation une position inédite, les règles de la pratique artistique étant établies par l’artiste lui-même. La société moderne en gestation donnerait une autonomie considérable à l’individu au sein de la société. Il existe donc une équivalence claire entre l’impressionnisme dans le domaine artistique et l’anarchisme en matière politique.
Cet art nouveau qu’est l’impressionnisme ne peut être mesuré qu’à son équivalent, soit d’autres formes artistiques individuelles, puisque la tradition ne peut plus le valider.
Au commencement : « nous ne sommes rien »
[...] Certaines prises de position, dans la vie de Pissarro, illustrent parfaitement son indépendance intellectuelle et morale. Contre l’avis de sa mère, il épousa une jeune femme de religion catholique, et s’unit à elle par un mariage civil. Il professait un rejet sans ambiguïté des religions dans leur ensemble. En 1897, alors que Félix, le troisième fils du peintre, atteint de tuberculose, était mourant, une Anglaise tenta de convaincre ce dernier que le jeune homme devait recevoir le secours de l’Église. Particulièrement indisposé par cette démarche, l’artiste écrivit à son deuxième fils, lui demandant d’intervenir : « Tu devrais dire sérieusement, de ma part, à Mrs Weston ou à celle qui la représente que nous ne sommes ni protestants, ni catholiques, ni rien, et que nous désirons rester tranquilles, que ton frère a besoin de repos et ne doit recevoir que les visites qui lui font plaisir. »
Ce plaidoyer passionné exigeant le respect de l’indifférence de son fils à l’égard de la religion résonne comme un puissant écho de l’un des principes fondateurs de l’humanisme tel que l’avaient défini les Lumières : « Tout animal est ce qu’il est ; à l’origine, l’homme seul n’est rien. Ce qu’est l’homme, il doit le devenir. »
Quelques jours seulement avant sa mort, Pissarro se livrait à un examen des mérites — ou plus exactement des démérites — respectifs du Judaïsme et du Catholicisme, les renvoyant dos à dos par une métaphore tout à la fois spatiale et politique : « A droite ou à gauche, c’est kifkif ! » Le rejet des religions était, pour lui, d’un grand réconfort. C’était une autre manière de s’affranchir d’une tutelle incontrôlable. [...]
On ne devient soi-même qu’au prix de grands efforts
[...] Alors définitivement installé à Éragny, Pissaro, qui avait fait la connaissance de Seurat, commença vers 1886 à multiplier les effets chromatiques et à les intensifier. Son expérience néo-impressionniste ne devait guère durer plus de quatre ans (1886-1890).
Conformément à ses habitudes, il évalua cette nouvelle technique en accord avec sa vision personnelle de l’histoire. L’apparition du néo-impressionnisme correspondait, pour lui, à une évolution historique logique de l’art comparable à l’évolution qui, dans le domaine politique, justifiait de l’avènement d’un régime anarchiste.
Mais la technique qui imposait de fragmenter et de réduire la touche exigeait une extrême concentration et l’exécution d’une oeuvre était, dans ces conditions, infiniment plus lente qu’avec toute autre technique pratiquée antérieurement par Pissarro. Le peintre, tout en reconnaissant les qualités de la méthode en tant que reflet d’une nécessité historique, déplora rapidement cette lenteur qui mettait un frein à la spontanéité de l’expression. Comme échappatoire à cette lenteur méthodique et rigoureuse qu’il appliquait à ses huiles, Pissarro produisit alors des aquarelles par dizaines. Laissant champ libre à sa spontanéité, cette technique lui permettait d’exprimer en parfaite liberté les sensations ressenties devant la nature et l’artiste évoque, pour Lucien, la puissance retrouvée dans l’aquarelle : « Il ne faut chercher que des sensations directes et instantanées. Rappelle-toi que l’aquarelle est un bon moyen pour aider la mémoire, surtout dans les effets fugitifs ; l’aquarelle rend si bien l’impalpable, la puissance, la finesse. »
Passé 1890, Pissarro aspirait à retrouver la liberté d’improvisation disparue au cours de ses années néoimpressionnistes tout en s’efforçant d’en conserver les acquis. Il mit alors au point son propre style postimpressionniste qu’illustre une série de vues urbaines exécutées parallèlement aux ensembles de paysages d’Éragny. Pissarro connut, dans les années 1890, un regain d’énergie, comme si cette sortie de la phase néo-impressionniste était pour lui une libération. Ironie du sort… c’est pourtant le néo-impressionnisme, dont il considérait désormais la technique comme une entrave, qui lui inspira certaines de ses œuvres les plus remarquables : Gelée blanche, ou encore Jeune paysanne faisant un feu. [...]
par Joachim Pissarro et Alma Egger

Les Travaux des champs : balade d’un spécialiste de Pissarro à Eragny
[...] Pissarro avait 54 ans lorsque la ferme d’Éragny devint, pour lui et sa famille, le foyer qu’elle allait rester jusqu’à sa mort en 1903, à l’âge de 73 ans. Il y vécut pendant vingt ans, plus longtemps qu’à toute autre de ses adresses antérieures. Vingt années durant, il connut une relative sécurité, dans une résidence stable où il put enfin planter ses racines, lui dont la vie avait été jusqu’alors vagabonde.
La localisation géographique centrale de la maison d’Éragny permit à Pissarro de multiplier les déplacements — Paris, Knokke, Londres, Rouen, Dieppe... — sans craindre pour la sécurité et le bien être des siens. Il y a fort à parier que l’artiste, le jour où il emménagea, n’imaginait pas que cette maison serait sa demeure jusqu’à sa mort et que son épouse, qui lui survécut de longues années, y habita jusqu’à sa propre disparition.
Au total, quarante-trois ans, presque aussi longtemps que son ami Monet dans la maison de Giverny. 
Pourtant, le contraste entre les deux sites ne saurait être plus marqué. La maison de Monet draine, par millions, des touristes venus du monde entier. Des centaines d’ouvrages lui ont été consacrés et d’innombrables images en circulent sur Internet ou sous forme papier, affiches et cartes postales. En tête des ventes dans les boutiques de musées, les reproductions des oeuvres de Monet figurant tant la maison que son jardin, se déploient sur les murs d’innombrables chambres d’étudiants de par le monde. Rassemblez dans une même pièce, aux Etats-Unis, en Europe, en Amérique du Sud, dans une bonne partie de l’Asie, un groupe de voyageurs chevronnés et prononcez le mot « Giverny ». Surgissent instantanément dans les esprits des visions de champs et de jardins.
Dites maintenant « Éragny ». La réaction sera nulle, ou très limitée. La rue principale du village, sur laquelle la maison autrefois habitée par l’artiste se dresse toujours fièrement, est maintenant la « rue Camille Pissarro ».
L’endroit n’en est pas pour autant devenu un lieu de « pèlerinage culturel » et ne reçoit que fort peu de visiteurs. La maison de Pissarro et sa grange convertie en atelier n’ont jamais été ouverts au public, qu’il soit local ou international.
Certains points communs rapprochent pourtant les deux fermes. Une maison de belle taille, dans les deux cas, bien que celle de Pissarro ait eu un aspect plus « bourgeois » et était de construction plus solide que celle de Monet, bâtie au XVIIIe siècle. Toutes deux sont dotées d’un jardin et se dressent sur les rives de l’Epte.
[...] Peu après son installation à Éragny, Pissarro s’attela à la conception d’un livre illustré qu’il intitula Les Travaux des Champs et dont la réalisation devait l’occuper jusqu’à sa mort en 1903, sous des formats et avec des textes variés. L’ouvrage ne fut jamais véritablement publié. J’ai choisi de lui emprunter son titre car, à bien des égards, Pissarro y célébrait « les travaux des champs » sous deux aspects indissociables : le lieu où le travail agricole des hommes et des femmes est aussi directement lié que possible à celui des artistes qui œuvraient, eux aussi, dans les champs et les bâtiments de la ferme du peintre. [...]
Ce n’était pas tant Éragny que Pissarro cherchait à évoquer dans ses oeuvres, qu’un monde rural universalisé.
La condition du monde rural était, à ses yeux, infiniment plus importante que le petit village d’Éragny en soi.
Si les paysages de Pissarro font aujourd’hui figure de plaisantes idylles campagnardes, telle n’était pas son intention. Bien au contraire, le peintre visait à utiliser son oeuvre pour soulever les questions qui lui paraissaient essentielles sur les rapports unissant le travail, la vie, l’environnement tant en ville qu’à la campagne. Il était donc en cela profondément enraciné dans la pensée anarchiste.et parfaitement en phase avec le développement de la géographie humaine que prônaient ses amis Élisée Reclus et le grand Paul Vidal de La Blache, dont l’oeuvre majeure, Tableau de la géographie de la France, parut en 1903, année de la disparition de Pissarro. [...]
par Richard R. Brettell

Utopie vivante
« Il faut avouer que si c’est utopique, dans tous les cas, c’est un beau rêve et, comme nous avons eu souvent l’exemple d’utopies devenues des réalités, rien ne vous empêche de croire que ce sera possible un jour, à moins que l’homme ne sombre et ne retourne à la barbarie complète. »
Camille Pissarro à Octave Mirbeau sur La Conquête du pain (1892) de Pierre Kropotkine, 21 avril 1892 [...] Dans une lettre adressée à son fils Lucien le 8 juillet 1891, Pissarro évoque un autre ouvrage de Proudhon, De la justice dans la révolution et dans l’Église (1860), et condamne les tendances artistiques à un « idéalisme » à relents chrétiens qu’incarnaient Paul Gauguin et les préraphaélites anglais. L’anarchisme mit parfois Pissarro en conflit avec certains de ses pairs dont l’oeuvre ne faisait pas « progresser » la société et son évolution en tant qu’artiste se ressent également de cette tension. Basculant de l’impressionnisme vers le néo-impressionnisme, pour y revenir ensuite, Pissarro suivit un parcours qui lui était propre car, à ses yeux, l’art était une affirmation de la liberté créatrice (opinion que Grave partageait). Il explique sa ligne directrice dans une lettre très franche adressée en janvier 1894 à son frère en anarchisme Paul Signac.
La technique néo-impressionniste « paralyse et gèle » l’artiste, écrit-il. Et Pissarro d’enjoindre Signac à abandonner le néo-impressionnisme pour « évoluer vers un art plus proche de la sensation, plus libre et plus en accord avec votre nature ». [...]
Cette tension anarchiste transparaît aussi dans les oeuvres de Pissarro figurant des ouvriers agricoles, qui forment l’essentiel de sa production dans les années 1880 et 1890. On en veut pour preuve La Charrue (1901), lithographie en couleur exécutée par l’artiste pour aider au financement des Temps nouveaux, le journal de Grave, et qui servit également de frontispice au troisième volume des Suppléments littéraires du journal (1901). Le labour, qui prépare les semailles, est une analogie évidente avec la manière, à la fois destructrice et productive, de parvenir à la transformation sociale que vise l’anarchisme. [...]
Lorsqu’il décrit des paysans plantant des perches à pois, récoltant les pommes, ramassant le foin, vendant leurs produits sur le marché et occupés à toute autre de leurs activités, Pissarro met en avant leur autosuffisance économique et la solidarité communautaire qui les unit, les présentant comme un fait quotidien et une menace pour le capitalisme. Pour reprendre Brettell : « Pissarro n’illustre pas la théorie anarchiste, il lui donne forme dans l’art. » [...]
par Allan Antliff

Quelques notices d’oeuvres

Camille Pissarro
La Cueillette des pommes, Éragny
1887-1888
huile sur toile ; 60 x 73 cm
Etats-Unis, Dallas, Texas
Dallas Museum of Art
Munger Fund, 1957
« Commencée à l’automne 1887, cette peinture fut achevée l’année suivante en atelier, Pissarro peaufinant la composition dans une optique néo-impressionniste. Il en existe au moins vingt dessins préparatoires, études autonomes pour le paysage ou pour des figures isolées, esquisses à l’aquarelle pour la composition générale ou dessins de détail, pour les paniers par exemple. La galerie Boussod & Valadon acheta l’œuvre par l’intermédiaire de Théodore Van Gogh, agent de Pissarro, le 18 mars 1888. Le collectionneur Théodore Duret s’intéressa au tableau en mai 1891 mais en jugea le prix excessif ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Vue de bazincourt, gelée blanche
huile sur toile
38 x 46 cm
collection particulière
« Le 7 janvier 1891, Pissarro est à Paris pour y faire traiter une infection oculaire récurrente. Il se rendit plusieurs fois à la capitale au cours de l’été, tant pour y consulter son ophtalmologue que pour des raisons professionnelles. De retour à Éragny début novembre, il écrit au docteur de Bellio un peu plus tard, décrivant la beauté du village en cette période de l’année et la somptueuse couleur orangée qu’arboraient les feuillages sous les rayons du soleil. Cette oeuvre fut exposée pour la première fois lors de la rétrospective consacrée à l’oeuvre de Pissarro en janvier 1892 et Durand-Ruel s’en porta acquéreur un mois plus tard ».
Alma Egger

Camille Pissarro
La Femme au fichu vert
1893
huile sur toile ; 65,5 x 54,5 cm
Paris, musée d’Orsay, legs de Enriqueta Alsop, au nom du Dr Eduardo Mollard, 1972
« Quoique le titre de ce tableau soit La Femme au fichu vert, Pissarro décrit le sujet comme étant une femme portant un foulard – ou un fichu – jaune à deux reprises dans sa correspondance. Cette peinture figura dans l’exposition monographique qui ouvrit le 15 mars. Dans une lettre datée de fin février et expédiée depuis Paris, Pissarro dit à Lucien que Durand-Ruel avait examiné les peintures arrivées d’Éragny et n’appréciait guère la main de sa « dame en foulard jaune » L’artiste espérait toutefois que le marchand reviendrait sur son jugement après avoir vu le portrait encadré. Alphonse Portier acheta l’oeuvre à Mary Cassatt à une date qui reste indéterminée puis, en 1900, sollicita de Pissarro des informations complémentaires. L’artiste lui répondit le 3 août, indiquant un prix de 3 000 francs pour « la figure au fichu jaune ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Fenaison à Éragny
1893
huile sur toile
44,3 x 55,7 cm
Israel, Jerusalem
The Israel Museum
« Le succès rencontré en 1892 par la Femme à la brouette incita Pissarro à aborder des sujets similaires en 1893 et il figura ainsi des paysans récoltant les pois, faisant la lessive ou occupés à la fenaison. Pissarro ayant ressorti, en mai, de nombreuses études plus anciennes, il est permis de penser que les peintures ne furent pas réalisées sur le motif. Ce paysage dépeint les rangs parallèles de pommiers déjà représentés par l’artiste l’année précédente, avec une figure féminine isolée ramassant de l’herbe. L’ensemble de ces scènes de travaux des champs est fondé sur des études antérieures, et notamment sur des gouaches représentant les paysans de Pontoise. Le plus ancien document mentionnant la vente de cette oeuvre est daté de 1938 ».
Alma Egger

Camille Pissarro
Faneuses, le soir, Eragny
1893
huile sur toile
54,3 x 65,4 cm
Etats-Unis, Omaha
Joslyn Art Museum Omaha, Nebraska
« À compter de 1879, Pissarro se lança dans une importante série de figures qu’il devait continuer à enrichir toute sa vie. Ce sont des peintures d’atelier, réalisées d’après des études préalables de personnages, isolés ou en groupes, qui correspondent à ce que Pissarro qualifiait de « synthèse » artistique. Dans une lettre adressée à son fils Georges le 26 mai 1893, l’artiste dit avoir retrouvé d’anciennes études et l’on peut présumer qu’elles furent utilisées comme point de départ pour Faneuses, le soir, Éragny. Plusieurs scènes de ce type exécutées en 1893 furent ensuite reprises et développées par l’artiste pour son projet Les Travaux des champs ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Vue de Bazincourt, effet de neige, soir
1894
huile sur toile
54,5 x 65 cm
Danemark, Copenhagen - Charlottenlund
musée d’Ordrupgaardsamlingen
« Dans une lettre adressée à Lucien le 14 juillet 1894, Pissarro décrit avec enthousiasme ce qu’il espère développer en une série de paysages d’hiver. Cette toile fut probablement réalisée depuis une fenêtre située au deuxième étage de la demeure de l’artiste, côté ouest. Les vues figurant Bazincourt dans le lointain étaient devenues classiques dans la production de Pissarro depuis une dizaine d’années et la régularité de la composition l’autorisait à se concentrer exclusivement sur les effets chromatiques. La vue qu’offrait la fenêtre du deuxième étage distanciait puissamment l’artiste de son motif et les paysages qu’il réalisa depuis cet emplacement en deviennent presque des archétypes ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Le Clocher d’Eragny vu de l’atelier
1894
huile sur toile ; 35 x 27 cm
collection particulière
Dans une lettre du 18 février adressée à Lucien, Pissarro fait part de son intention de changer d’horizons après la fin de son exposition rétrospective de cette année-là, « car j’en ai assez des motifs de Bazincourt, avec son gentil clocher, j’ai besoin de me faire une bonne série nouvelle ». Suivant en cela le conseil de son ancien maître Camille Corot qui, en 1857, l’avait vivement incité à s’immerger dans le paysage, il continua néanmoins à s’inspirer de son verger d’Éragny, où il plantait son chevalet de campagne lorsque l’absence de vent et une chaleur supportable le lui permettaient sans risque d’aggraver ses problèmes oculaires. Après 1896, Pissarro élargit son champ d’action géographique à d’autres localités pour y trouver de nouveaux motifs.
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Le Bain de pieds
1895
huile sur toile ; 73 x 92 cm
Etats-Unis, The Art Institute of Chicago
A Millenium Gift of Sara Lee Corporation
« Dans une lettre adressée à Lucien le 3 juillet 1893, Pissarro dit travailler à ses Baigneuses. Un courrier daté d’avril 1894 évoque cette fois des baigneurs que l’artiste dépeint dans des poses variées, au sein de décors idylliques. Il avait déjà abordé le sujet pour des gravures en 1893 et 1894, mais la série de peintures était déjà bien avancée lorsqu’il vit les baigneurs de Cézanne chez Vollard en novembre 1895. Le Metropolitan Museum conserve une version de plus petite taille, comportant un nu, et qui semble avoir été inspirée par une composition similaire de Millet ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Le Pré à Eragny
1895
huile sur toile
54 x 65 cm
collection particulière
« Durand-Ruel acheta cette oeuvre le 22 novembre 1895. Elle figura, aux côtés d’autres toiles réalisées à Éragny et à Rouen, dans l’exposition monographique consacrée à Pissarro en avril 1896. Dès le lendemain de l’inauguration, l’artiste rapporte plusieurs réactions : « Exposition très belle, m’ont dit tous les amis. Degas m’a dit que malgré ce qu’ont dit les jeunes “grands maîtres” qui nous traitent de ganaches, nous tenons toujours le bon bout (…) » Parmi les oeuvres exposées, la plupart des paysages d’Éragny appartenaient alors à Durand-Ruel et la peinture ici présentée demeura dans sa collection jusqu’en 1958 ».
Alma Egger

Camille Pissarro
L’Escalier, coin de jardin à Eragny
1894
huile sur toile ; 65,5 x 81 cm
Danemark, Copenhagen – Charlottenlund musée d’Ordrupgaardsamlingen
« Dans le courant de l’été 1897, Lucien, fils aîné de Pissarro, qui n’avait alors que 34 ans, fut victime d’un accident vasculaire cérébral. Dès qu’il apprit la nouvelle début mai, Pissarro se rendit immédiatement à Londres où il devait rester plusieurs mois. Il travaillait, avant son départ, à des paysages d’après nature, immergé parmi les pommiers du verger et dans le jardin qu’entretenait avec soin son épouse, la campagne étant alors au faîte de sa beauté printanière. Cette toile figure le jardin de l’artiste et l’escalier menant à son atelier. Durand-Ruel en fit l’acquisition en octobre 1897, avec d’autres vues récentes d’Éragny ».
Elpida Vouitsis

Camille Pissarro
Le jardin d’Eragny
1898
huile sur toile ; 73,4 x 92,1 cm
National Gallery of Art, Washington, Ailsa Mellon
Bruce Collection
« Portant le deuil de son fils Félix, mort prématurément le 25 novembre 1897, Pissarro passa l’hiver à Paris, s’y consacrant à la peinture. Rentré à Éragny en mai, il commença aussitôt à travailler pour tirer le meilleur parti du cadre rural. Cette oeuvre est l’une des rares peintures que l’artiste ait terminées à cette période. Le temps, particulièrement pluvieux en mai, lui interdit en effet de travailler dans le village avant qu’il reparte pour la capitale en vue de l’exposition qui lui était consacrée, qui devait ouvrir le 1er juin. Durand-Ruel n’acheta que deux oeuvres réalisées ce printemps-là. Julie, l’épouse du peintre, hérita de la toile exposée ici ».
Elpida Vouitsis


Du 16 mars au 9 juillet 2017
19, rue de Vaugirard, 75006 Paris
Tél. : 01 40 13 62 00
Du lundi au jeudi de 10 h 30 à 18 h, du vendredi au dimanche de 10 h 30 à 19 h
Fermé le 1er mai

Camille Pissarro, sur les traces du père des Impressionnistesde Christophe Fonseca
Auteurs : Christophe Fonseca & Stéphane Rodriguez
coproduction © 2017 - Les Films de l’Odyssée / Rmn-Grand Palais, avec la participation de France Télévisions, 52 mn - film couleurs

Visuels
Affiche, tableau et catalogue
Camille Pissarro
La Cueillette des pommes, Éragny
1887-1888
huile sur toile
60 x 73 cm
Etats-Unis, Dallas, Texas
Dallas Museum of Art, Munger Fund 1957
© courtesy Dallas Museum of Art

Vue de l’exposition Pissarro à Eragny (2)
scénographie Etienne Lefrançois et Emmanuelle
Garcia
© Rmn-Grand Palais / photo Didier Plowy

Camille Pissarro
Étude d’une scène avec une gardeuse de vaches
1894-1895
Stylo, encre de Chine et blanc de Chine avec crayon à mine sur papier à décalquer
Inscrit à l’encre sur une étiquette posée sous le dessin : Gardeuse de vaches
Feuille 143 × 174 mm
Ashmolean Museum, University of Oxford, Royaume-Uni
Presented by the Pissarro Family, 1952

Camille Pissarro
Gelée blanche, jeune paysanne faisant du feu
1888
huile sur toile ; 92,5 × 92,5 cm
France, Paris
musée d’Orsay
© Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Photo
Hervé Lewandowski

Camille Pissarro
La Femme au fichu vert
1893
huile sur toile
65,5 x 54,5 cm
France, Paris
musée d’Orsay
© Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Photo René-Gabriel Ojéda

Camille Pissarro
Faneuses, le soir, Eragny
1893
huile sur toile
54 x 65 cm
Etats-Unis, Omaha, Nebraska
Joslyn Art Museum
© Joslyn Art Museum, Omaha, Nebraska

Camille Pissarro
Le Clocher d’Eragny vu de l’atelier
1894
huile sur toile
35 x 27 cm
collection particulière
Droits réservés

Camille Pissarro
Le Bain de pieds
1895
huile sur toile
73 x 92 cm
Etats-Unis, The Art Institute of Chicago
A Millenium Gift of Sara Lee Corporation
© The Art Institute of Chicago

Camille Pissarro
Le jardin d’Eragny
1898
huile sur toile
73 x 92 cm
Etats-Unis, Washington
© National Gallery of Art, Washington, Ailsa Mellon
Bruce Collection

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 25 mars 2017.