Citations

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mercredi 18 mai 2022

Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie

Le Mémorial de la Shoah présente, en partenariat avec Têtu, l'exposition partiale « Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie » (
Homosexuals and lesbians in nazi Europeassociée à un catalogue et à un mini-site bilingue français-anglais. Une exposition "chronologique et thématique retraçant l’histoire de la persécution des homosexuels et lesbiennes sous le Troisième Reich". Ce discours victimaire omet la judéité de certains homosexuels résistants et est contredit par la présence d'homosexuels parmi les collaborateurs des nazis, notamment en France, voire parmi les nazis. Sous un titre neutre, l'exposition évoque essentiellement les persécutions des homosexuels et lesbiennes en Europe sous domination nazie.

Des dirigeants communautaires français et l'homosexualité 

« Enjeu de mémoire, le destin des “triangles roses” a longtemps été invisibilisé. Cette exposition entend rendre compte, grâce à de nombreux documents originaux, du sort des homosexuels et des lesbiennes sous le régime nazi, entre stigmatisation, persécution et lutte pour la reconnaissance. »
Florence Tamagne, commissaire scientifique de l’exposition, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Lille, 
Spécialiste de l’histoire de l’homosexualité

« Le sort des homosexuels et lesbiennes pendant la Seconde Guerre mondiale a longtemps été méconnu, et largement ignoré du grand public. Ce n’est que depuis quelques dizaines d’années qu’ont été publiées des recherches historiques de premier plan qui permettent d’en connaître davantage. Et c’est le discours de Lionel Jospin en 2001 qui a permis d’initier le début d’une reconnaissance officielle de la déportation homosexuelle. C’est pourquoi le Mémorial de la Shoah, en tant que musée et premier centre de recherches européen sur les génocides, se devait en 2021 de présenter au public une exposition sur ce thème qui explique la politique et l’attitude des nazis à l’encontre des femmes et hommes homosexuels dans le cadre de leurs théories raciales », a écrit Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah. Quel rapport avec les génocides ?

« En 2021, pour la première fois en France, un musée d’histoire retrace de manière chronologique et thématique l’histoire de la persécution des homosexuels et lesbiennes sous le Troisième Reich en s’appuyant sur une riche sélection de documents pour la plupart jamais présentés en France. » Quid d'Ernst Röhm, chef des  SA (Sturmabteilung, en allemand), organisation paramilitaire, éliminé pour des raisons politiques par Hitler lors de la Nuit des longs couteaux en 1934  ? Des collaborateurs du régime nazi ont aussi été homosexuels, et ont contribué à la persécution des Juifs.

« Longtemps tabou, le destin des “triangles roses”, s’il est, depuis une trentaine d’années, l’objet de recherches historiques de premier plan, reste encore méconnu du grand public. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rares furent les hommes et femmes homosexuels à témoigner du sort qui fut le leur sous le régime nazi. En Allemagne, ils se virent nier le statut de victimes, du fait notamment du paragraphe 175 du Code pénal allemand, criminalisant les relations sexuelles entre hommes, qui resta en vigueur après 1945. »

« Ce n’est qu’à la faveur du mouvement de libération gay et lesbien des années 1970 que le sujet commença à être débattu, soulevant de nombreuses questions, constituant autant d’enjeux mémoriels : quelle fut la nature des persécutions ? Combien de personnes furent touchées ? Tous les homosexuels furent-ils visés ? Quel fut le sort des lesbiennes ? Quels furent les territoires concernés par la répression, notamment en France ? Comment honorer le souvenir des victimes ? »
« S’appuyant sur une variété de documents, la plupart jamais présentés en France, cette exposition se propose de répondre à ces multiples interrogations en replaçant la persécution des femmes et des hommes homosexuels sous le régime nazi dans un cadre géographique large - même si l’Allemagne et la France seront privilégiées - et dans le temps long. »

« Si le début du XXe siècle avait vu l’épanouissement d’une subculture homosexuelle dans les grandes capitales européennes (comme Berlin et Paris) et la naissance des premiers mouvements militants, les préjugés homophobes, relayés notamment par les discours religieux et médicaux, étaient fortement ancrés et de nombreux pays pénalisaient l’homosexualité masculine – plus rarement féminine. Le discours nazi prit racine sur ce terreau fertile, avant de trouver sa concrétisation dans la mise en place d’un système répressif de plus en plus radical et foisonnant. »

« Les femmes et les hommes homosexuels ont connu des destins hétérogènes. Certains choisirent l’exil, d’autres menèrent une double vie. Sur près de 100 000 homosexuels fichés par le régime, 50 000 environ firent l’objet d’une condamnation ; entre 5 000 et 15 000 furent envoyés en camp de concentration, où la plupart périrent, même si leur sort put varier considérablement en fonction du camp lui-même, mais aussi de leur date d’internement. Les lesbiennes restaient quant à elles hors du champ de la loi, sauf dans certains territoires, comme l’Autriche, et certaines furent déportées comme “asociales” ou “communistes”. Le paragraphe 175 ne s’appliquait qu’aux ressortissants du Reich, allemands et habitants des territoires annexés, comme par exemple l’Alsace-Moselle. Dès lors, le sort des homosexuels dans les pays alliés de l’Allemagne, comme l’Italie, ou occupés par elle, a pu différer de manière sensible. »

« Des parcours de vie permettent de saisir ces questions dans toute leur complexité, alors que des femmes et des hommes homosexuels étaient aussi selon les cas, juifs, résistants, voire sympathisants du régime nazi. Une section rendra compte du lent processus de reconnaissance, depuis les projets de monuments et de plaques à la mémoire des victimes, qui se sont multipliés depuis les années 1980, jusqu’aux mesures institutionnelles, qui ont enclenché un processus de réhabilitation et d’indemnisation de celles-ci. »

« Un cycle de conférences, en prolongement de l’exposition, permet d’approfondir ces différentes thématiques. »

La commissaire scientifique de l’exposition est Florence Tamagne, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Lille. Spécialiste de l’histoire de l’homosexualité, elle a notamment publié Histoire de l’homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris, 1919-1939 (Seuil, 2000), Mauvais genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité (La Martinière, 2001) et Le Crime du PalaceEnquête sur l’une des plus grandes affaires criminelles des années 1930 (Payot, 2017). Elle prépare actuellement un livre sur Rock, jeunesse et politique en France, Grande-Bretagne, Allemagne (1956-1976).

Au début du vernissage presse, Florence Tamagne a évoqué de manière vague la Hongrie contemporaine. Un parallèle choquant, infondé : la Hongrie veut préserver les enfants de la propagande LGBT dans les établissements scolaires qui doivent transmettre des savoirs, pas un enseignement imprégné d'idéologies. 

En outre, les points communs entre les IIe et IIIe Reichs en matière d'homosexualité auraient mérité d'être davantage explicités. 

Par ailleurs, certains homosexuels ayant résisté au nazisme, ont-ils été persécutés en raison de leur judéité, de leurs œuvres artistiques ou de leur homosexualité ? 

Enfin, quelles étaient les motivations d'homosexuels ayant admiré ou/et choisi la collaboration avec les Nazis ? Et pourquoi les Nazis ont-ils admis ces homosexuels comme collaborateurs, certes zélés, de leurs actions ?
 
Citer le nom d'Abel  (1883-1968) sans indiquer ses fonctions et son parcours me semble insuffisant. Journaliste, écrivain et poète élu membre de l'Académie française en 1932, Abel Bonnard était aussi un politicien sympathisant du fascisme dans les années 1930, et proche du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot. Favorable au rapprochement franco-allemand, il est ministre de l'Éducation nationale (25 février 1942-20 août 1944) du gouvernement de Vichy et Conseiller municipal de Paris dans le XVIe arrondissement (La Muette) du 16 décembre 1942 au 20 août 1944. Parallèlement, il participe aux émissions de Radio-Paris. Eminente figure des « ultras », il s'exile à Sigmaringen en 1944. 

En novembre 1942, Abel Bonnard crée une chaire d'ethnologie et d'histoire du judaïsme à la Sorbonne, confiée à un antisémite, Henri Labroue, et un Institut anthropo-sociologique. Il veille à l'application des lois antisémites du régime de Vichy en révoquant tous les Juifs travaillant dans l'Éducation nationale, en particulier l'inspecteur général de l'instruction publique Jules Isaac, célèbre co-auteur des manuels scolaires d'histoire Malet et Isaac, en affirmant le 13 novembre 1942 : « Il n'était pas admissible que l'histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac. »

A l'été 1943, Abel Bonnard a "donné un ordre de mission à un certain Jean-François Lefranc de laisser revenir à Paris — donc de livrer à l'Occupant qui la convoitait de longue date — la précieuse collection (mise en caisses) de 333 tableaux anciens d'Adolphe Schloss, dont ce marchand d'art parisien avait été désigné « administrateur ». Transférée en 1939 de Paris au château corrézien de Chambon, la collection y fut localisée le 10 avril 1943, emballée en cinq ou six jours et dérobée par les hommes de main de la Gestapo".

À la Libération, Abel Bonnard est condamné à la peine de mort par contumace et exclu de l'Académie française. Exilé en Espagne, il est rejugé en 1960 et sa peine est commuée. Il s'établit à Madrid, où il décède. 

En 2023, les éditions Perrin ont publié "Abel Bonnard. Plume de la Collaboration" de Benjamin Azoulay. "Normalien de l’ENS Paris-Saclay, Benjamin Azoulay a consacré son mémoire de recherche en histoire politique à Abel Bonnard. Avec Benoît de Courson, il a développé le logiciel de lexicométrie Gallicagram, un outil novateur de big data historique. Il est officier de la Marine nationale et haut fonctionnaire d’État, administrateur des Affaires maritimes". "S’appuyant sur de nombreuses sources inédites, Benjamin Azoulay retrace sans manichéisme le parcours inattendu d’une figure aujourd’hui tombée dans l’oubli, mais ô combien complexe, fascinante et sulfureuse. Quand l’étoile montante de la scène littéraire française devient le soleil noir de la France de Vichy... En 1932, Abel Bonnard est élu à l’Académie française. À quarante-huit ans, le plus brillant causeur des salons de l’entre-deux-guerres est au faîte de sa carrière littéraire. Poète précoce, délicat moraliste et grand voyageur, « l’exquis Bonnard » va pourtant se muer en tribun flamboyant et en essayiste fulgurant au service du fascisme. Comment ce cosmopolite méditatif – qui écrivait encore, en revenant de Chine en 1924, que « le voyage donne plus de liberté à nos rêves » – est-il devenu l’idéologue le plus méthodique de la Collaboration avec l’Allemagne nazie ? Quel rôle a-t-il joué durant l’Occupation ? Comment les tribunaux l’ont-ils jugé ?"

"L’itinéraire extraordinaire du poète est ici brossé avec maestria : ses jeunes années en province, ses débuts littéraires, son entrée fracassante dans le Tout-Paris de la Belle Époque, son engagement politique dans les années 1930 puis sa conversion immédiate et sans retour à la Collaboration qui lui vaudra le portefeuille de l’Éducation nationale en 1942 dans le gouvernement Laval. Mais le ministre n’accomplira jamais la Révolution pédagogique qu’il avait théorisée : criblé d’épigrammes par la Résistance qui fustige son homosexualité présumée, « la Belle Bonnard » – tantôt appelé « Gestapette » – est chassée par la Libération. Ce pilier du collaborationnisme trouve alors refuge en Allemagne puis en Espagne. Radié de l’Académie, jugé deux fois et deux fois condamné, Abel Bonnard meurt en 1968 à Madrid."

"Dans l’article « Qu’est-ce qu’un collaborateur ? », Sartre (1949 : 58) remarquait que les auteurs de la collaboration – Châteaubriant, Drieu, Brasillach – ont pensé la relation entre la France et l’Allemagne comme une « union sexuelle où la France joue le rôle de la femme ». (Jean-Christophe Corrado, « Les amours d’Hitler et de Jeanne d’Arc : les représentations sexualisées de la France et de l’Allemagne dans Pompes Funèbres de Jean Genet », Itinéraires, 2019-2 et 3 | 2019).

Quid
de l'écrivain, poète, dessinateur et dramaturge homosexuel Jean Cocteau (1889-1963), qui formait un couple avec l'acteur Jean Marais (1913-1998) ? Au début de l'Occupation, il écrit dans l’hebdomadaire collaborationniste La Gerbe. Dans son Journal (5 mai 1942 ), il considère :  « L'honneur de la France sera peut-être, un jour, d'avoir refusé de se battre ». Il connait Arno Breker, sculpteur officiel du IIIe Reich. Ses pièces de théâtre - La Machine à écrire est interdite en 1941 par le préfet de police, mais autorisée par la Propaganda Abteilung - sont jouées à Paris. A la Libération, le Comité national du cinéma et le Comité national des écrivains l'acquittent de collaboration.

Quid de l'acteur Jean Marais (1913-1998) qui poursuit sa carrière de comédien, entre à la Comédie française et met en scène "Britannicus" de Racine. Il est choqué par l’arrestation de son ami poète juif converti au catholicisme Max Jacob, le 24 février 1944 par la Gestapo et son internement à Drancy et participe aux combats pour la libération de Paris en août 1944. Il s'engage dans l'armée française et rejoint la 2e DB du général Leclerc et lutte jusqu'en avril 1945. Il est distingué par la Croix de guerre 1935-1945.

Quid de Jean Genet (1910-1986), écrivain et dramaturge qui ne cachait pas son homosexualité, thème important de son oeuvre ? Dans "Jean Genet, sa part d'ombre" (Le Monde, 14 avril 2006), Ivan Jablonka, historien, auteur des "Vérités inavouables de Jean Genet" (Seuil, 2004), a écrit : 
"La fascination pour Hitler et le dégoût des juifs demeurent des constantes dans l'oeuvre de Jean Genet. Pompes funèbres, écrit en septembre 1944 et publié anonymement en 1947, comporte toutes les vingt pages une apologie des SS, d'Hitler, de la Milice ou d'une tuerie commise par les trois précédents. Dans L'Enfant criminel (1949), Genet "tire son chapeau" devant les "peaux tatouées, tannées pour des abat-jour", qu'on a retrouvées dans les camps de la mort. L'Etrange mot d'... (1967), texte peu connu, décrit un univers où les kibboutzim utiliseraient comme engrais des cadavres brûlés dans un crématoire "comme celui de Dachau".
Dans Un captif amoureux (1986), Genet absout Hitler "d'avoir brûlé ou fait brûler des juifs". Quant à Israël, il a porté "la guerre au cœur même du vocabulaire afin d'annexer, pour débuter - Golan provisoire - le mot holocauste et le mot génocide". Le délinquant des années 1940 a conçu pour Hitler, victorieux de la France, une admiration qui ne s'est plus démentie."

En 2015, a été publié "Le Rose et le Brun : Quel rôle ont joué les homosexuels dans la montée du nazisme au pouvoir ?" de Philippe Simonnot, alors professeur d'Economie du Droit à Paris-Nanterre et chroniqueur au journal Le Monde. "L'auteur a consacré une partie de son oeuvre à l'Allemagne, à la relation franco-allemande et aux rapports entre christianisme et judaïsme. "La montée du nazisme en Allemagne, puis son triomphe, restent une énigme qui hante la « civilisation » occidentale. Seize ans après avoir publié Juifs et Allemands, Préhistoire d’un génocide, Philippe Simonnot propose ici une deuxième clef d’interprétation : le Reich, depuis la fin du XIXe siècle, était largement en « avance » sur tous les autres pays, à la fois sur le plan des mœurs et sur le plan de la réflexion homosexuelle. Une grande partie de cette homosexualité était marquée de « caractères secondaires » : germanisme, hellénisme, paganisme, racisme, culte de la virilité, jeunisme, eugénisme, anti-christianisme et antisémitisme – autant de caractères qui seront repris par le nazisme d’autant plus facilement qu’ils avaient été acclimatés. D’autres pays étaient touchés, tels la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, par cet « homosexualisme »-là, ce qui a facilité le rayonnement international du nazisme. L’arrivée au Pouvoir d’Hitler a dès lors été perçue, par toute une partie de la société allemande et par certaines élites étrangères, comme le triomphe d’une révolution sexuelle qui ne disait pas son nom. Par une ruse dont l’Histoire est coutumière, pour consolider son pouvoir, Hitler a renié et même massacré par milliers une partie de ceux qui l’avaient aidé dans sa « résistible ascension », tout en récupérant les caractères secondaires précités."

Suzy Solidor (1900-1983) est une chanteuse, actrice et romancière française ouvertement bisexuelle. A la fin de la Première Guerre mondiale, elle sert comme chauffeur des états-majors, des ambulances sur le front de l'Oise, puis de l'Aisne. Dans l'entre-deux-guerres, à Paris, cette "Garçonne" est la compagne durant onze ans d'Yvonne de Bremond d'Ars, célèbre antiquaire, qui assure sa promotion, notamment auprès des artistes : Tamara de Lempicka, Raoul Dufy... Elle se lie ensuite notamment avec le pilote Jean Mermoz. Dotée d'une voix grave, surnommée « l'Amiral », réputée pour son registre de chansons maritimes, elle dirige rue Sainte-Anne « La Vie parisienne », cabaret « chic et cher », lieu de rencontres homosexuelles, où chante notamment le jeune Charles Trenet. Durant l’Occupation, elle rouvre en septembre 1940 son cabaret dont la clientèle est en particulier composée par des officiers allemands. Suzy Solidor interprète une adaptation française de Lili Marleen, une chanson allemande adoptée par les soldats de la Wehrmacht, qu'elle chante aussi à Radio-Paris. « Elle mériterait un brevet d'endurance pour l'inlassable activité qu'elle mena pendant l'Occupation, car elle passe d'un cabaret à l'autre, d'une radio à l'autre, d'un music-hall à l'autre », a écrit le journaliste André Halimi. A la Libération, elle comparait devant la commission d'épuration des milieux artistiques, qui la sanctionne d'un blâme et l'interdiction de 5 ans d’exercer. Elle transmet la direction de son cabaret à la chanteuse Colette Mars, qui y avait débuté, et se produit aux États-Unis.


Amateurs d’art éclairés, Léo, Gertrude (1874-1946), écrivain d’avant-garde, Michael et son épouse Sarah Stein s’installent à Paris entre 1902 et 1904. 

Là, ces collectionneurs au regard averti découvrent, soutiennent ou/et font apprécier Manet, Degas, Cézanne, Matisse, Picasso, Braque... Bref, les avant-gardes artistiques de la première moitié du XXe siècle. Gertrude Stein « est devenue une figure populaire, célébrité qui ne fait que croître avec la publication en 1933 de L’Autobiographie d’Alice Toklas. Celle-ci (1877-1967) était la compagne à Paris de Gertrude Stein.

En 1933, L’autobiographie d’Alice B. Toklas, récit de Gertrude Stein sur sa vie de collectionneuse et d’écrivain, rencontre un grand succès. Gertrude Stein effectue en 1934 une tournée de conférences aux Etats-Unis – elle est reçue à la Maison Blanche - et préface préface des catalogues d’expositions.

Cette exposition itinérante, dense, passionnante et didactique a suscité une polémique aux Etats-Unis en raison de l'occultation par cette exposition des relations entre Gertrude Stein et Bernard Faÿ, collaborationniste, et de l'hommage rendu par le président Barack Obama, lors du Mois du patrimoine Juif, à cette collectionneuse Juive admiratrice d'Adolf Hitler. 
 
Gertrude Stein manifeste de l'enthousiasme quand le maréchal Pétain signe l'armistice avec le IIIe Reich. De 1941 à 1943, à l'initiative de l'administrateur général de la Bibliothèque nationale de France (BN) Bernard Faÿ qu'elle connait depuis 1926, Gertrude Stein a traduit en américain 32 discours du maréchal Pétain, chef de l'Etat français qui a mené la collaboration avec la puissance occupante allemande nazie sous l'Occupation. Des discours où Pétain évoquait sa politique discriminatoire, antisémite, anticommuniste, hostile aux francs-maçons, etc. Des discours destinés au public américain. Proche de Pétain, Bernard Faÿ (1893-1978), est nommé administrateur général de la BNF après la destitution antisémite à ce poste de Jules Cain, agrégé d'histoire qui sera déporté à Buchenwald. A la BN, Bernard Faÿ met en oeuvre avec ardeur et zèle la politique de Vichy. Il a exercé un ascendant intellectuel sur Gertrude Stein qui a bénéficié, de la part de son protecteur, d'une protection élargie à sa compagne Alice Toklas et à sa collection d'œuvres d'art. A la libération, bien que soutenu par Gertrude Stein, Faÿ est condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais parvient à se réfugier en Suisse en se dissimulant sous l'habit d'un prêtre et est gracié en 1959. Gertrude Stein n'a jamais été inquiétée pour ses écrits sous l'Occupation.

Des faits révélés par la professeur Barbara Will dans son livre Unlikely Collaboration. Gertrude Stein, Bernard Faÿ and the Vichy Dilemna (2011).

C'est aux Etats-Unis que des carences informatives sur les actions de Gertrude Stein à l'égard d'Adolf Hitler et du régime de Vichy ont été relevées dans l'exposition au Metropolitan. Ce qui a amené ce musée fameux à ajouter, plusieurs mois après l'ouverture au public de cette exposition et après de nombreuses protestations, un court texte pour éclairer les visiteurs sur cette facette sombre de Gertrude Stein.

La polémique avait éclaté le 1er mai 2012 aux Etats-Unis. Lors de son discours inaugurant le Mois du patrimoine Juif, le président Barack Obama a loué des Juifs américains pour leur contribution à la société américaine, leur persévérance et leur foi en un avenir meilleur, de "Aaron Copland à Albert Einstein, Gertrude Stein au juge Louis Brandeis". Devant le tollé suscité par la mention de Gertrude Stein, la Maison Blanche a reconnu avoir commis une erreur et a publié sur son site Internet le discours expurgé de... ces quatre noms.

Dans la revue Algemeiner, l'éminent juriste Alan Dershowitz s'était indigné d'occultations et de minorations par ce musée de cette "vérité affreuse" sur Gertrude Stein : son admiration dès les années 1930 pour Hitler qu'elle souhaitait voir distingué par le Prix Nobel de la Paix, etc. Il a reproché au célèbre musée de déformer la réalité historique.

Ce musée lui a répondu que l'exposition portait sur l'action artistique de Gertrude Stein. Mais a rapidement décidé de présenter ces faits dans son exposition et de mettre en vente dans sa librairie le livre de Barbara Will.

Curieusement, une telle polémique n'avait pas surgi en France...

"Ratifiée par 145 États parties", la "Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, définit le terme « réfugié » et énonce les droits des personnes déracinées, ainsi que les obligations juridiques des États pour assurer leur protection." Elle ne prévoyait pas l'homosexualité parmi les raisons de l'exil. Elle visait les persécutions religieuses - la Shoah demeurait présente dans l'esprit des rédacteurs - ou politiques. Pourquoi n'a-t-elle pas visé les homosexuels si, comme cette exposition l'allègue, tous les homosexuels ont été persécutés en raison de leur orientation sexuelle ? En 2002, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a ajouté, parmi les motifs d'octroi du statut de réfugié, les persécutions en raison de l’orientation sexuelle. Ainsi, les homosexuels persécutés dans leur pays figurent désormais comme un "groupe social" justifiant du droit d'asile. 

Tous ces faits historiques ne justifiaient-ils pas de leur consacrer une partie spécifique et entière ? 


PARCOURS DE L’EXPOSITION

« Le parcours de cette exposition s’organise autour de quatre parties au sein desquelles les cas allemands et français sont volontairement privilégiés. »

« Débutant par l’évocation des premiers mouvements homosexuels de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, l’exposition aborde ensuite la persécution des homosexuels, principalement sous le régime nazi et dans un cadre européen et présente un panorama des répressions dans d’autres pays européens tels que l’Italie, l’Autriche et la France, pour se terminer sur les questions de mémoire et de reconnaissance depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux périodes le plus récentes. »

« À l’intérieur de chaque partie, des parcours de vie témoignent du destin hétérogène des hommes et des femmes homosexuels durant cette période, alors qu’ils étaient parfois aussi juifs, résistants, voire sympathisants du régime. »

PARTIE 1 : HOMOSEXUELS ET LESBIENNES DANS LES ANNÉES 1920
• L’espoir d’une émancipation
« Les premiers mouvements homosexuels se créent en Allemagne à la fin du XIXe siècle, à l’instar du Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäres Komitee, 1897) de Magnus Hirschfeld, qui demande l’abrogation du §175. Ils publient des journaux (Die Freundschaft, Die Freundin…), organisent des conférences, font signer des pétitions, sans succès probant. En France, la revue Inversions (1924) est rapidement censurée. Durant les années folles, homosexuels et lesbiennes se retrouvent dans des salons privés, comme celui de la poétesse américaine Natalie Barney à Paris, mais aussi dans des bars, des cabarets, tels l’Eldorado à Berlin ou Le Monocle à Paris, ainsi que dans de grands bals travestis comme celui de Magic-City à Paris. La visibilité homosexuelle s’affirme également dans l’art (Christian Schad, Jeanne Mammen…), la littérature (André Gide, Corydon, 1924 ; Klaus Mann, Der fromme Tanz, 1926 ; Radclyffe Hall, The Well of Loneliness, 1928 ; Colette, Ces plaisirs, 1932 ; Christopher Isherwood, Goodbye to Berlin, 1939…) et le cinéma (Richard Oswald, Anders als die Andern, 1919 ; Leontine Sagan, Mädchen in Uniform, 1931). »

« Pour une majorité d’hommes et de femmes, la discrétion reste cependant de mise. Certains contractent des mariages de raison (voire des mariages blancs) et mènent une double vie. L’usage de codes (mots d’argot, couleurs affichées, comme le violet ou le mauve) permet de lier des relations dans une société encore majoritairement hostile. »

• Le poids de l’homophobie
« En 1791, la France abroge l’ancien crime de sodomie, passible de la peine de mort, y gagnant une réputation durable de tolérance. Si certains pays, comme l’Italie ou la Belgique, font de même sous l’influence du Code pénal napoléonien, d’autres continuent de pénaliser les relations sexuelles entre hommes d’une peine de prison (Allemagne, Grande-Bretagne…), plus rarement entre femmes (Autriche, Suède, certains cantons suisses…) car le lesbianisme reste invisibilisé. Néanmoins, même dans les pays qui ne condamnent pas l’homosexualité, les lieux de drague homosexuels, tels les urinoirs, les jardins publics ou les bars, font l’objet d’une surveillance policière, et il est possible d’être poursuivi pour outrage public à la pudeur, ou dans le cadre d’affaires impliquant des mineurs. »

« De plus, alors que l’homosexualité est considérée par beaucoup comme un péché, nombre de médecins y voient une forme de dégénérescence ou une perversion qui pourrait, sous certaines conditions, être « guérie ». Les stéréotypes dominent : « l’inverti » serait efféminé ; la lesbienne, parfois confondue avec la « garçonne », masculine. Les homosexuels, qui formeraient une « franc-maçonnerie du vice », sont vus comme des traîtres en puissance, d’autant que l’homosexualité est présentée comme une importation étrangère (le « vice allemand » en France). Les lesbiennes, quant à elles, noyauteraient les mouvements féministes. Tous seraient responsables d’une « corruption de la jeunesse ».

MAGNUS HIRSCHFELD (1868-1935)
« Le sexologue Magnus Hirschfeld fonde, le 14 mai 1897, à Berlin, le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (WhK, Comité scientifique humanitaire), premier mouvement homosexuel au monde. En 1907, il témoigne comme expert lors de l’affaire Eulenburg, conseiller de Guillaume II, accusé d’homosexualité. Dans l’entre-deux-guerres, il participe à la création de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle (1921-1932), qui milite pour le contrôle des naissances, le droit au divorce et la dépénalisation de l’homosexualité. »

« Il publie de nombreux ouvrages et revues, donne des conférences et devient une figure internationalement connue. Juif, homosexuel, connu pour ses sympathies de gauche, Hirschfeld est honni par les nazis. Il est heureusement en voyage lors de l’attaque, en mai 1933, de son Institut de sexologie. Il meurt en exil à Nice. »


PARTIE 2 : HOMOSEXUALITÉ ET NAZISME : DISCOURS, FORMES ET ÉTAPES DE LA RÉPRESSION
• Des discours ambigus et contradictoires
« Le positionnement du NSDAP – le parti nazi – sur l’homosexualité resta longtemps ambigu. Les organisations nazies, telles que la SA, la SS, ou les Jeunesses hitlériennes, valorisaient l’amitié entre hommes, selon le principe du Männerbund, l’État viril. Ernst Röhm, chef de la SA, était lui-même un homosexuel notoire. Le régime nazi usait par ailleurs d’une esthétique homoérotique, bien visible par exemple dans les sculptures monumentales d’Arno Breker ou celles de Joseph Thorak, ou dans la production cinématographique de Leni Riefenstahl. »

« La propagande communiste, à partir de 1934, associa ainsi l’homosexualité à une « perversion fasciste », cliché repris par les exilés allemands, et qui perdura jusqu’après la guerre (Luchino Visconti, Les Damnés, 1969). »

« Certains dirigeants nazis, en premier lieu Heinrich Himmler, développèrent cependant très tôt une rhétorique homophobe radicale, dénonçant l’homosexualité comme une conséquence du mélange des races. Le NSDAP s’était opposé, en 1927 et 1928, à l’abrogation du §175 et Magnus Hirschfeld, lors de ses meetings à Munich, fut à plusieurs reprises victime d’agressions. Dans la perspective nazie, l’homosexuel n’avait pas de valeur sociale. S’il refusait de se plier aux exigences de la nation allemande (se marier, faire des enfants), dans un contexte d’angoisse démographique et de lutte pour la conquête de l’espace vital, il devait être mis au pas, « guéri », « rééduqué », sinon éliminé. »
Extraits du discours aux officiers SS prononcé par Heinrich Himmler à Bad Tölz, le 18 février 1937

« Si j’admets qu’il y a un à deux millions d’homosexuels, cela signifie que 7 à 8% ou 10% des individus de sexe masculin sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. (…)
L’homosexuel est naturellement un objet idéal de pression, d’abord parce qu’il est lui-même passible de sanctions, deuxièmement parce que c’est un type malléable, et troisièmement parce qu’il est veule et dépourvu de toute volonté. (…)
Aujourd’hui encore, il se présente tous les mois un cas d’homosexualité dans la SS. Nous avons de huit à dix cas par an. J’ai donc décidé la chose suivante : dans tous les cas, ces individus seront officiellement dégradés, exclus de la SS et traduits devant un tribunal. Après avoir purgé la peine infligée par le tribunal, ils seront internés sur mon ordre dans un camp de concentration et abattus pendant une « tentative d’évasion ». (…) J’espère ainsi extirper ces gens de la SS - jusqu’au dernier. Je veux préserver le sang noble que nous recevons dans notre organisation et l’œuvre d’assainissement racial que nous poursuivons pour l’Allemagne. »
Publiés dans Heinrich Himmler, Discours secrets, Paris, Gallimard, 1978.

« Dans son discours aux officiers SS du 18 février 1937, à Bad Tölz, le Reichsführer-SS Himmler, à rebours des idées d’Hans Blüher, liste les dangers que l’homosexualité fait peser sur l’Allemagne : dénatalité, trahison, décadence de la race… La menace est plus grave encore dans la SS, supposée incarner l’élite de la nation et régénérer le pays. La mise à mort apparaît alors comme l’ultime solution. »

• Une mise en oeuvre différenciée
« Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en février 1933, les revues homosexuelles sont interdites, les clubs fermés, les mouvements militants dissous. La répression touche d’abord Berlin, la province étant inégalement et parfois tardivement touchée. Suite à un décret du 10 février 1934, les arrestations visent alors en priorité les prostitués, travestis, « corrupteurs de la jeunesse » et récidivistes, d’abord incarcérés à la Columbia-Haus, à Berlin-Tempelhof. Certains sont ensuite envoyés en camp de concentration (Lichtenburg, Dachau…), parfois sans avoir été jugés. »

« La Nuit des longs couteaux (29-30 juin 1934), avec l’élimination de Röhm, marque un tournant. Le 1er septembre 1935, un nouveau §175, remanié, entre en vigueur. Tout acte sexuel, ou même toute expression de désir entre hommes, tombe désormais sous le coup de la loi. Les cas les plus graves sont passibles de dix ans de travaux forcés. » N'y avait-il pas un mobile politique à ce meurtre d'un rival d'Hitler ?

« Le 10 octobre 1936, sur ordre d’Himmler, est créé au sein du bureau de la police criminelle du Reich (Reichskriminalpolizeiamt, RKPA) l’Office central du Reich pour combattre l’homosexualité et l’avortement (Reichszentrale zur Bekämpfung der Homosexualität und Abtreibung), avec pour mission d’enregistrer et de ficher tous les cas d’homosexuels qui lui sont rapportés. Il est dirigé par l’Obersturmführer Josef Meisinger, également à la tête du bureau spécial de la Gestapo chargé de ces affaires. La surveillance des lieux de rencontre est renforcée, les dénonciations encouragées, la répression accentuée. »

ERIKA (1905-1969) ET KLAUS MANN (1906-1949)
« Figures de la vie intellectuelle et artistique de la République de Weimar, Erika et Klaus Mann, deux des enfants de Thomas Mann, s’illustrent dans la littérature et le journalisme, mais aussi, pour Erika, dans le théâtre. Tous deux homosexuels, engagés à gauche, ils fuient l’Allemagne en 1933. En exil à Amsterdam, Klaus publie la revue antinazie Die Sammlung, tandis qu’Erika, en Suisse, poursuit les activités antifascistes de son cabaret satirique Die Pfeffermühle [Le Moulin à poivre]. Ils émigrent tous deux aux États-Unis entre 1937 et 1938. Erika devient correspondante de guerre, tandis que Klaus s’engage dans l’armée américaine. En pleine guerre froide, réputés communistes et homosexuels, ils font l’objet d’une enquête du FBI. Klaus Mann, usé par la drogue, isolé, déprimé, se suicide en 1949 à Cannes. Erika Mann s’installe en Suisse en 1952. » Pourquoi omettre leur judéité ?

PARTIE 3 : LES « TRIANGLES ROSES » ET LA DÉPORTATION HOMOSEXUELLE
• Le sort des triangles roses dans les camps
« Les condamnés au titre du §175 connurent des destins hétérogènes. »
« Si une majorité d’entre eux subit une peine de prison, une minorité fut envoyée en camp de concentration, avant ou après avoir purgé sa peine, afin d’y être « rééduquée » par le travail. Certains, jugés « guéris », furent ensuite intégrés à la Wehrmacht. D’autres furent envoyés en hôpital psychiatrique, et parfois « euthanasiés ». Ceux qui étaient condamnés par les tribunaux militaires étaient exécutés ou envoyés dans des missions suicides. D’autres, en revanche, furent exceptionnellement relâchés. Il ne fut cependant jamais question d’« exterminer » les homosexuels dans leur ensemble. »
« Dans les camps, les triangles roses durent affronter des conditions de détention inhumaines. Ils étaient fréquemment assignés à la compagnie disciplinaire et aux tâches les plus difficiles, comme dans la carrière d’argile à Sachsenhausen. Certains furent castrés, d’autres soumis à des expériences médicales. Ces tortures étaient accentuées par l’isolement. »
« Les triangles roses ne constituaient, au maximum, que 1 % de l’effectif global des camps, et ils étaient souvent isolés dans des blocs à part, par crainte de la « contagion », alors que les autres détenus, qui les assimilaient aux kapos qui extorquaient des faveurs sexuelles aux prisonniers, leur étaient souvent hostiles. Ils étaient de fait, à certaines périodes, au plus bas de la hiérarchie des camps, juste au-dessus des Juifs. »

• Le cas des lesbiennes
« Phénomène jugé secondaire et facilement contrôlable par le régime nazi, le lesbianisme ne fut pas criminalisé lors de la refonte du §175. Si les lesbiennes virent leur subculture détruite, la majorité d’entre elles échappa à la répression, à condition de rester discrètes et de se conformer aux normes de genre en vigueur. Dans ce climat hostile, certaines s’exilèrent ou contractèrent un mariage blanc. Les femmes arrêtées le furent souvent sous un autre prétexte, même si leur homosexualité put constituer une circonstance aggravante. En Autriche, qui pénalisait le lesbianisme, la période après l’Anschluss vit une forte hausse des condamnations. »
« Déportées, ces femmes ne portaient pas le triangle rose, mais étaient enregistrées selon les cas comme juives, politiques, asociales et/ou criminelles. On ne trouve que de rares traces de leur présence dans les camps, où elles furent souvent victimes d’humiliations et de viols ; certaines furent forcées de se prostituer dans le bordel du camp, sous la promesse d’être ensuite libérées. »
« Dans les camps, par exemple à Ravensbrück, si des amitiés homosexuelles purent se nouer entre femmes, elles étaient sévèrement punies si découvertes. Les prisonnières lesbiennes pouvaient également souffrir de l’ostracisme de la part de leurs codétenues, d’autant que les femmes kapos et certains triangles noirs (« asociales ») ou verts (« droits communs ») étaient elles-mêmes virilisées (« julots ») et accusées d’être homosexuelles (Germaine Tillion, Le Verfügbar aux enfers, 1944-1945). »

EVA KOTCHEVER (1891-1943)
« Chawa Złoczower est née en 1891 à Mława (Pologne, alors sous domination russe). À 21 ans elle émigre aux États-Unis, change son nom en Eve Adams et rencontre Emma Goldman et d’autres activistes et intellectuels anarchistes. »
« En 1925, elle ouvre à New York l’Eve Adams’ Tearoom, un café-salon littéraire fréquenté par de nombreuses femmes, dont des lesbiennes. La police arrête Eve Adams et ferme le lieu. Accusée de « turpitude morale » et d’avoir publié un « livre indécent », Lesbian Love, elle est condamnée à dix-huit mois de prison et expulsée vers la Pologne en 1927. »
« Eva Kotchever (son nouvel alias) vit à Paris pendant les années 1930 et se lie avec Hella Olstein, immigrée juive polonaise. En 1943, elles sont arrêtées à Nice, et déportées par le convoi no 63 du 17 décembre vers Auschwitz. »
• L’Europe nazie
« Le sort des homosexuels dans les pays alliés de l’Allemagne, annexés ou occupés par elle, a pu différer de manière sensible. »
« Le §175 ne s’appliquait ainsi qu’aux ressortissants du Reich, allemands et habitants des territoires annexés. Les nazis voyant l’homosexualité comme une forme de dégénérescence, sa présence dans des populations jugées « inférieures » était indifférente, sinon bénéfique.
Dans l’ancien Empire austro-hongrois, la situation était très complexe : le §175 s’appliquait dans les Sudètes annexées, mais le protectorat de Bohême-Moravie, créé en 1939, prenait en compte, selon les zones, mais aussi l’ethnicité, les droits allemand, autrichien ou hongrois – moins sévères –, voire le droit polonais, qui ne pénalisait pas l’homosexualité. »

LE PARAGRAPHE 175
« Le §175 du Code pénal allemand est resté en vigueur de 1871 à 1994. De 1871 à 1935 n’était pénalisée que la « débauche contre nature », comprise par la jurisprudence comme les « actes ressemblant au coït », que ce soit entre hommes, ou entre hommes et animaux. À partir de 1935, la « débauche » en général tombe sous le coup de la loi, élargissant le champ d’application. »
« Le §175a pénalise alors les actes sexuels « aggravés » entre hommes (« séduction » d’un mineur de moins de 21 ans par un majeur, prostitution, usage de la force, de l’autorité) jusqu’à dix ans de travaux forcés. La version de 1935 fut conservée par la RFA jusqu’en 1969 tandis que la RDA revint à la version de 1871 et ce jusqu’en 1968. Une discrimination sur l’âge de la majorité sexuelle fut maintenue jusqu’en 1994. »
« Au total, la seule période nazie compte pour près de 40% du nombre de condamnations, avec des peines en moyenne plus sévères. Il faut cependant rappeler que la grande majorité des homosexuels ont réussi à survivre durant cette période, même s’ils furent des cibles permanentes du régime. »
« Aux Pays-Bas, le §175 fut introduit en 1940, aux côtés de la Section 248 bis du Code pénal néerlandais qui pénalisait déjà les relations homosexuelles avec des mineurs, mais il ne fut pas appliqué de manière systématique. En Italie, où l’homosexualité n’était pas pénalisée, l’exil d’une centaine de « pédérastes passifs » vers les îles Tremiti fut néanmoins organisé à partir de 1938. Certains virent leur peine commuée en 1940, d’autres furent évacués en juillet 1942. »
« Chez les alliés, la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’URSS (depuis 1934), entre autres, pénalisaient aussi les relations sexuelles entre hommes. Trois pays neutres, l’Islande, en 1940, la Suisse, en 1942 (sauf dans l’armée), et la Suède, en 1944, dépénalisèrent alors les relations homosexuelles entre adultes consentants. »

• La France
« La situation française est complexe. »
« Le 6 août 1942, le régime de Vichy met en place une loi fixant l’âge de la majorité sexuelle à 21 ans pour les relations entre personnes de même sexe, contre 13 ans pour les relations hétérosexuelles, mais son impact reste alors limité. Une vie homosexuelle clandestine se poursuit sur le territoire, notamment à Paris, autour de bars, de clubs, et dans l’entourage de certaines personnalités (Jean Cocteau, Suzy Solidor…). »
« Si les milieux de la collaboration fustigent les « invertis », jugés avec d’autres responsables de la défaite, la Résistance impose après-guerre la figure du collaborateur homosexuel (Abel Bonnard, dit « la Gestapette », Robert Brasillach, Maurice Sachs, Violette Morris…), invisibilisant dès lors la présence d’homosexuels et de lesbiennes dans ses propres rangs (Roger Stéphane, Pascal Copeau, Daniel Cordier, Claude Cahun…). » Roger Stéphane et Claude Cahun étaient juifs. 
« En France occupée, seule la justice militaire allemande peut poursuivre au titre du §175. »
« En Alsace-Moselle, annexée au Reich, le Code pénal français continue d’être appliqué jusqu’en 1942, même si le §175 est introduit progressivement à partir de 1941. Les procès sont donc rares jusqu’en 1942, même si les poursuites peuvent être rétroactives et les peines sévères. Pour autant, la répression extrajudiciaire de l’homosexualité est intense dès l’été 1940 en Alsace : fichage ; expulsion d’homosexuels vers la France « de l’intérieur » ; détention au camp de sûreté de Schirmeck. Certains sont libérés, d’autres expulsés, d’autres, enfin, envoyés en camp de concentration après une peine de prison. »

PARTIE 4 : UNE LONGUE QUÊTE DE RECONNAISSANCE
• Des témoignages ignorés, une répression continue
« Au lendemain de la guerre, rares sont les homosexuels à témoigner du sort qui fut le leur sous le régime nazi, même si certains témoins, comme Eugen Kogon (L’État SS, 1946), évoquent la présence des triangles roses dans les camps, et si des revues homophiles, à l’instar d’Arcadie (1954-1982) en France, y font ponctuellement allusion. »

« C’est qu’en Allemagne les homosexuels se voient non seulement nier le statut de « victimes du nazisme », mais ils sont toujours susceptibles d’être condamnés au titre du §175, en vigueur jusqu’en 1969 en RFA, et jusqu’en 1968 en RDA. En Angleterre, la dépénalisation a lieu en 1967, après des années de répression (suicide d’Alan Turing en 1954). En France, la loi de 1942 n’est abrogée qu’en 1982. La psychiatrisation de l’homosexualité s’accroît, à l’Ouest comme à l’Est. »

« Il faut attendre les années 1970 pour que la déportation pour motif d’homosexualité soit ouvertement débattue, sous l’influence des mouvements de libération gay et lesbien. Les chiffres, incertains, sont alors souvent exagérés. Le témoignage d’Heinz Heger (1972), triangle rose autrichien, fait date, comme plus tard, en France, celui de Pierre Seel (1994).
Avec Bent (1979), pièce de Martin Sherman portée au cinéma en 1997, la déportation homosexuelle commence à être connue du grand public. »
« Le triangle rose, parfois inversé, s’impose comme un référent identitaire LGBT, utilisé par exemple par Act Up dans la lutte contre le sida. »

• Le temps long de la reconnaissance officielle
« Dès 1975, à Dachau, en RFA, et dès 1983, à Buchenwald, en RDA, des associations homosexuelles tentent de déposer des gerbes à la mémoire des triangles roses. En mai 1985, le président ouest-allemand Richard Von Weizsäcker reconnaît publiquement la persécution des homosexuels sous le régime nazi. Le 17 mai 2002, le Bundestag vote finalement la réhabilitation – pour beaucoup posthume – des hommes condamnés au titre du §175 durant la période nazie, ouvrant la voie à leur indemnisation. »

« En France, lors des cérémonies du Souvenir de la Déportation, les associations homosexuelles se heurtent aux associations d’anciens combattants, dans un climat parfois tendu. Il faut attendre le discours de Lionel Jospin du 26 avril 2001, confirmé par celui de Jacques Chirac, du 24 avril 2005, pour amorcer le début d’une reconnaissance officielle. »

« Aujourd’hui, des monuments (Homomonument, Amsterdam, 1987 ; Tiergarten, Berlin, 2008…) et des plaques (Neuengamme, Hambourg, 1985 ; Natzweiler-Struthof, 2010…) honorent la mémoire des victimes homosexuelles du nazisme. Des documentaires (Paragraphe 175, de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, 2000) relaient la parole des survivants. La recherche scientifique s’est emparée du sujet, proposant des analyses du cas allemand, et de plus en plus des pays alliés et occupés. En France, les travaux se sont multipliés depuis les années 2000, permettant de préciser la nature et l’ampleur de la répression sur son territoire. »


QUESTIONS À FLORENCE TAMAGNE

« Pouvez-vous nous expliquer la réflexion et les enjeux autour du titre de l’exposition Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie ?
L’exposition entend rendre compte des persécutions dont ont été victimes les personnes homosexuelles sous le régime nazi. Il a paru essentiel, même si les homosexuels ont été particulièrement visés, d’éclairer le cas des lesbiennes, souvent invisibilisées, et de montrer qu’elles ont pu subir, elles aussi, même si c’est de manière plus ponctuelle, une stigmatisation. Par ailleurs, il fallait rappeler que l’Allemagne ne fut pas le seul pays touché, mais que ces persécutions ont pu concerner, là encore à des degrés divers, des territoires occupés ou annexés par le Reich. L’inscription de l’exposition dans le temps long permet enfin de ne pas isoler la période nazie comme une parenthèse incompréhensible, mais de montrer qu’elle s’inscrit dans une longue histoire de répression de l’homosexualité en Europe.

Comment s’est construit dans le temps le témoignage des persécutions en-vers les homosexuels et les lesbiennes depuis la Shoah ?
Au lendemain de la guerre, rares sont les homosexuels à témoigner du sort qui fut le leur sous le régime nazi, même si certains témoins, comme Eugen Kogon (L’État SS, 1946), évoquent la présence des « triangles roses » dans les camps, et si des revues homophiles y font allusion. C’est qu’en Allemagne les homosexuels se voient non seulement nier le statut de « victimes du nazisme », mais ils sont toujours susceptibles d’être condamnés au titre du §175 du code pénal, qui punit les relations sexuelles entre hommes. Il faut attendre les années 1970 pour que le sujet soit ouvertement débattu, sous l’influence des mouvements de libération gay et lesbien. Le témoignage d’Heinz Heger (1972), triangle rose autrichien, fait date, comme plus tard, en France, celui de Pierre Seel (1994).

Cette exposition s’inscrit dans un processus mémoriel long. Qu’illustre-t-elle de la reconnaissance de ces histoires singulières ?
La reconnaissance s’est faite par étapes, d’abord sous la pression des associations homosexuelles, qui font du triangle rose un symbole des luttes LGBT, dans un processus de réappropriation du stigmate, à la manière d’Act Up par exemple. A partir des années 1980, les publications scientifiques sur le sujet sont plus nombreuses et une reconnaissance institutionnelle s’amorce, avec des monuments, des plaques mais aussi des gestes forts, comme le vote, en 2002, par le Bundestag, de la réhabilitation des hommes condamnés au titre du §175 durant la période nazie, ce qui ouvre la voie à leur indemnisation, souvent posthume hélas.

Quelles furent les différentes formes de réactions à ces persécutions ?
Pour les homosexuels et lesbiennes allemands, l’arrivée d’Hitler au pouvoir se traduisit par un retrait dans la sphère privée, alors que leurs lieux de rencontre étaient fermés, leurs journaux interdits et les mouvements militants dissous. Certains choisirent l’exil ou contractèrent des mariages blancs, à la manière de Klaus et Erika Mann. Une majorité des lesbiennes échappa à la répression, à condition de rester discrètes et de se conformer aux normes de genre en vigueur. L’exposition évoque certains parcours exceptionnels, comme celui de l’artiste juive Gertrude Sandmann qui échappa en 1942 à la déportation en simulant son suicide, et qui survécut grâce à l’aide d’une famille communiste, puis de son amante.

Qu’espérez-vous apprendre ou faire comprendre aux visiteurs avec cette exposition ?
En montrant l’ampleur des persécutions nazies, mais aussi la richesse des subcultures gay et lesbiennes qui existaient déjà au début du XXe siècle, l’exposition répond à un enjeu de mémoire. Il y a aussi un enjeu scientifique, car il faut lutter contre les contre-vérités qui continuent parfois de circuler, par exemple sur la situation française. Il y a enfin un enjeu pédagogique, car cette histoire reste encore largement ignorée du grand public et notamment des jeunes générations. L’exposition nous invite de fait à la vigilance, alors que la lutte contre les LGBTphobies reste d’actualité tant à l’échelle nationale que mondiale.
D’où l’intérêt que cette exposition se tienne au Mémorial de la Shoah qui a fait de la lutte contre le retour des haines l’un de ses objectifs. »


Du 17 juin 2021 au 22 mai 2022
3e étage
17, rue Geoffroy–l’Asnier. Paris 4e
Tél. : 01 42 77 44 72
Tous les jours, sauf le samedi, de 10 h à 18 h. Nocturne jusqu’à 22h le jeudi.
Entrée libre et gratuite

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