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mercredi 11 août 2010

La justice française se prononcera sur les images controversées de « la mort de Mohamed al-Dura »


Depuis le printemps 2010, mes centaines d'articles publiés par Guysen de 2002 à 2009, sauf un, ont disparu de son site Internet.
Parmi ceux-ci, les éditoriaux écrits avec Guy Senbel, alors rédacteur en chef.
Interrogé, Guysen n'a donné aucune explication.
Je les publie sur mon blog.


Le 30 septembre 2000, la chaîne France 2 diffusait un reportage commenté par son correspondant à Jérusalem, Charles Enderlin, et portant sur « la mort d’un enfant palestinien [Mohamed al-Dura] attribuée à des tirs israéliens ». Ces images étaient ce 15 septembre 2006 au centre des débats devant un tribunal pénal parisien. France 2 et Charles Enderlin y poursuivaient pour diffamation Philippe Karsenty, directeur de l’agence de notation des médias Media-Ratings (M-R), en raison de deux textes de novembre 2004. La défense et la procureur de la République ont souligné les interrogations suscitées par ces images devenues emblématiques de l’Intifadah II.


C’est le premier des trois procès intentés par France 2 et M. Enderlin et qui se dérouleront, en deux mois, sur ces images célèbres et controversées devant la 17e chambre corrrectionnelle du Tribunal de grande instance de Paris, une chambre spécialisée dans le droit de la presse.

C’est dire à quel point, six ans après la diffusion de ces images, cette audience était attendue et le futur jugement risque d’être déterminant sur l’issue des deux procès suivants.

Et pourtant, hormis notamment des journalistes du Figaro et de The International Herald Tribune, les médias étaient singulièrement rares.

Avant de se concentrer sur les images elles-mêmes, le tribunal a examiné la demande de nullité de la citation pour non respect d’un délai légal. Un argument qui n’a pas convaincu Sandrine Alimi-Uzan, procureur de la République.

La défense a estimé que l’infraction ne serait pas caractérisée en raison de l’absence de publicité d’un communiqué de presse de M-R du 26 novembre 2004 envoyé par mail à des journalistes et jugé diffamatoire par les demandeurs. Un argument que la procureur de la République a laissé à l’appréciation des juges présidés par Joël Boyer.

Une affaire aux multiples rebondisssements

30 septembre 2000. France 2 diffuse dans son journal télévisé de 20 heures un reportage de 50 secondes du cameraman palestinien (ou fixer) Talal Abu Rahmé commenté par Charles Enderlin : « Près de l’implantation de Netzarim (bande de Gaza)… Jamal et son fils Mohamed (12 ans) sont la cible des tirs venus des positions israéliennes. Son père tente de le protéger... Une nouvelle rafale. Mohamed est mort et son père gravement blessé ».
L’image circule dans le monde entier.

Le 3 octobre 2000, Tsahal admet qu’un soldat israélien ait pu involontairement atteindre l’enfant et présente ses excuses. Talal Abu Rahmé (ou Rahma) affirme sous serment : « L’enfant a été tué intentionnellement et de sang-froid par l’armée israélienne ».

Le Major-Général Yom Tov Samia, commandant de la région militaire sud, demande de clarifier les faits à une commission dirigée par l’ingénieur Yosseff Doriel, vite écarté, et le physicien, expert en balistique et en technologies de prises de vues, Nahum Shahaf. Celui-ci interviewe la plupart des protagonistes, tient compte de l’angle de tir des soldats israéliens, etc.

De cette enquête, le Maj-Gal Samia conclut : « Il est possible que l’enfant ait été frappé par des balles palestiniennes ».

L’image du « petit Mohamed » devient l’icône de l’Intifada II.

Ce reportage suscite des doutes, et des enquêtes dès 2000 de Nahum Shahaf, physicien israélien, de Stéphane Juffa, rédacteur en chef de l’agence de presse Mena (Metula News Agency). Au sein de la Ména, Gérard Huber, psychanalyste, et Luc Rosenzweig, journaliste, poursuivent leurs investigations. Nahum Shahaf et la Ména contestent l'authenticité des faits allégués dans ce reportage, et concluent, au terme de leurs démonstrations, à la mise en scène. Le film de la Mena, « Al-Dura : l’enquête » (2002), et le livre de Gérard Huber « Contre-expertise d’une mise en scène » (Editions Raphaël, 2003) démontrent notamment « la mise en scène de l’évènement ».

Dans son documentaire Trois balles et un enfant mort. Qui a tué Mohamed al-Dura ? diffusé en 2002 par ARD, Esther Schapira, documentariste allemande, soutient que l'enfant serait mort vraisemblablement par des balles palestiniennes. 

C'est Richard Landes, historien américain, qui parvient à interviewer Charles Enderlin, et forge le néologisme Pallywood pour désigner l'industrie audiovisuelle palestinienne de propagande

La polémique sur ce reportage controversé est alimentée par le long refus de France 2 de rendre publics les rushes du reportage, et les versions successives de Talal Abu Rahma qui, le 3 octobre 2000, affirme sous serment, au Centre palestinien des droits de l’homme : « L’enfant a été tué intentionnellement et de sang-froid par l’armée israélienne », puis se rétracte le 30 septembre 2002, soit deux ans plus tard, dans un fax adressé à France 2 Jérusalem : « Je n’ai jamais dit à l’Organisation palestinienne des droits de l’homme à Gaza que les soldats israéliens avaient tué intentionnellement et en connaissance de cause Mohamed al-Dura et blessé son père ».

2 octobre 2002. A Paris, le Prix de la désinformation est remis à France 2 et Charles Enderlin par un Collectif d’associations.

Des journaux réputés et divers sites internet – laveritemaintenant.org, seconddraft.org - se font l’écho des interrogations sur l’affaire al-Dura.

22 octobre 2004. France 2 présente les 27 minutes de rushes tournés le 30 septembre 2000 par Talal Abu Rahmé à Denis Jeambar, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire L’Express, Daniel Leconte, journaliste-producteur à la chaîne Arte, et Luc Rosenzweig, journaliste retraité et ancien critique télévisé du Monde.
18 novembre 2004. Embarrassée par l’affaire al-Dura, France 2 organise une conférence de presse pour expliquer sa position. Arlette Chabot, sa directrice de l’information, reconnaît qu’on ignore l’origine des tirs. Lors de cette conférence de presse est projeté un court film de Talal Abu Rahma.  Celui-ci a filmé en octobre 2004 des cicatrices de Jamal al-Dura, à son domicile gazaoui.

22 novembre 2004. M-R publie « France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement », un des deux textes jugés diffamatoires. Dans ces deux textes électroniques de novembre 2004, Philippe Karsenty, directeur de l’agence de notation des médias Media-Ratings, qualifie en particulier d’« imposture médiatique », de « faux reportage », « pure fiction » et « supercherie » ce reportage controversé et exhorte aux licenciements de Charles Enderlin et d’Arlette Chabot, alors directrice de l’information de France 2.

Ceux-ci portent plainte contre lui pour diffamation.


Le 25 janvier 2005. Dans leur tribune Al-Dura: Guet-apens dans la guerre des images publiée par le quotidien Le Figaro, Denis Jeambar et Daniel Leconte « constatent [l’inexistence de] la fameuse agonie, qu’Enderlin affirme avoir coupée au montage et [relèvent] les mises en scène avant la fusillade. Au moment où Charles Enderlin donne le gamin pour mort, tué par les Israéliens, c'est-à-dire le soir même sur le journal de France 2, rien ne lui permet d'affirmer qu'il est vraiment mort et encore moins qu'il a été tué par des soldats israéliens ».

Condamné le 19 octobre 2006 par le Tribunal de Grande instance de Paris, Philippe Karsenty interjette appel. 

 Des questions qui interpellent
« Absence d’enquête palestinienne et d’image du moment où le petit Mohamed al-Dura est mortellement touché, ignorance de Charles Enderlin de la localisation de la position militaire israélienne trois ans après l’incident ». Ces lacunes alliées aux questionnements, doutes, incohérences, ont été égrenés par Philippe Karsenty et les quatre témoins de la défense.

Ceux-ci les ont étayés d’exemples puisés notamment dans les extraits des films présentés à la justice, dont celui de la Mena.

« Il n’y a pas d’impact de balle ni de sang sur les corps de l’adulte et de l’enfant. Le comportement de l’enfant change. Le principal témoin, le cameraman palestinien Talal Abu Rahmé, s’est désavoué [en 2002] », relevait Gérard Huber.
Quant au journaliste Luc Rosenzweig, collaborateur à la Mena, il s’étonnait : « Sur les 27 minutes de rushes, il y a 23-24 minutes de scènes sans rapport avec [les al-Dura]. Pour l’essentiel, ce sont visiblement des mises en scène ».

« J’ai visionné avec Charles Enderlin ces images. J’ai évoqué avec lui les mises en scènes palestiniennes. Il m’a répondu : « Ils font toujours comme cela ». J’ai été choqué. Je lui ai demandé : « Si toutes les scènes [des rushes] sont jouées par les Palestiniens, pourquoi celle du petit Mohamed ne serait-elle pas elle aussi jouée ? ». Il m’a répondu : « Les Palestiniens ne sont pas assez fûtés pour cela », a témoigné Richard Landes, historien américain et responsable du site Seconddraft.org (Ndlr : deuxième jet).

Dans ce site, il démonte les techniques médiatiques de Pallywood, ce « secret public », cette industrie de la propagande palestinienne qui fabrique des « saynètes de guerre jouées ».

Francis Dalle, ancien membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et universitaire spécialiste des médias, a déploré le refus de France 2 de montrer ses rushes, ce qui empêche « de dégager la vérité ». Il a exhorté à « ne pas déroger aux règles sacrées du journalisme : ne pas publier tant que toutes les preuves n’ont pas été rapportées ».

Tactique prudente ? Me Bénédicte Amblard n’a pas interrogé les témoins de la défense.

Elle a paru bien seule, sans témoin oral, et en l’absence de responsable(s) de ses clients.

Elle a appelé à « apprécier le faux allégué au 30 septembre 2000. On est là à quelques heures du drame. On réagit à chaud ».

Me Bénédicte Amblard a axé sa plaidoirie sur la thèse d’une « entreprise de déstabilisation » qui viserait « une chaîne de diffusion nationale et un journaliste reconnu » et émanerait de personnalités liées à la Mena, un média « partisan aux thèses grotesques ».

Pourquoi poursuivre Philippe Karsenty, pour ces expressions estimées diffamatoires - « scènes jouées », « diffusion de faux reportage » ou « imposture médiatique » - et non Gérard Huber, auteur du livre au titre significatif « Contre-expertise d’une mise en scène » et faisant état des mêmes éléments problématiques ? « La critique est distincte de la diffamation. On est [avec M-R] au-delà d’un débat légitime », répondait Me Bénédicte Amblard.

Curieusement, devant une « campagne de diffamation depuis des années », elle n’a demandé qu’un euro de dommages-intérêts.

« Une réflexion sur la déontologie des médias »

Puis vint le coup de théâtre ! Sandrine Alimi-Uzan, procureur de la République, demanda la relaxe du prévenu, arguant de sa bonne foi et du sérieux de son enquête.

Au « quatrième pouvoir dans nos sociétés de communication », elle a rappelé ses « responsabilités à l’égard de populations qui absorbent les informations construites par les médias », a fortiori dans un « contexte ultra sensible et de guerre des images ».

Représentant la société civile, la procureur a prononcé un réquisitoire très sévère … à l’égard de France 2 et Charles Enderlin.

Elle a reconnu des « éléments relativements troublants au soutien des déclarations du prévenu. Les éléments sur les trajectoires des balles interpellent le tribunal. L’absence de la scène d’agonie est un mystère ».

Quant au travail de Nahum Shahaf, « on ne peut le réfuter sur le simple fait que ce scientifique est israélien et ne va pas dans le sens de France Télévision ! »

Enfin, « en matière de reporter de guerre, la jurisprudence unanime [impose] un minimum de vérification, de prudence avant de fournir l’information au public. Il semble que ce [30 septembre] l’interprétation des faits ait été hardie ».

C’est le refus de transparence des demandeurs que la procureur a stigmatisé : c’est sur « les parties civiles, à l’origine de la plainte, [que pèse] la charge de la preuve des allégations avancées. J’éprouve un sentiment de déception, de frustration en raison de la non présentation des rushes. On ne comprend pas pourquoi un journaliste prestigieux ne [les] fournit pas. [Il est dans] l’intérêt légitime du public d’être informé ».

Pallywood n’était pas inconnu de la procureur : « Il y a deux-trois ans, j’ai découvert ces mises en scène dans une émission télévisée de décryptage des images. Un Palestinien tombait de sa civière et y remontait ».

Avec un tel appui, Me Pierre-Louis Dauzier, avocat de Philippe Karsenty, n’avait plus qu’à résumer ses arguments et à mettre l’accent sur le terrible impact de ces images qui ont servi à « justifier entre autres des actes terroristes ».

Philippe Karsenty a conclu : « Je ne peux pas prouver qu’un évènement qui n’a pas eu lieu ne s’est pas produit. Des faits survenus le 30 septembre 2000, ne restent que des images. Analysons-les. France 2 essaie d’instrumentaliser la justice pour faire valider des images qui posent problème ».

Le jugement sera rendu le 19 octobre 2006.

Au sortir de l’audience, un journaliste a semblé expliquer la position de la procureur de la République par sa religion supposée. Non convaincu, je lui ai fait remarquer que cette confession supposée serait alors commune à celle attribuée à Charles Enderlin…



Addendum

Le 19 octobre 2006, le Tribunal correctionnel de Paris a condamné Philippe Karsenty, directeur de la publication de l’agence de notation des médias, Média-Ratings, pour diffamation à l’égard de France 2 et de son correspondant en Israël, Charles Enderlin, au sujet de l'affaire ''al-Dura''.

Il a été condamné à une amende de 1 000 euros, à verser à chaque partie civile un euro de dommages intérêts et à la chaîne publique et à son journaliste ensemble 3 000 euros au titre de l’article 475-1 du code de procédure pénale.

Il a confié à Guysen : ’’C’est un jour sombre pour la France. La justice française a validé une information fausse. Nous allons rendre publiques nos preuves et souhaitons que ces dernières soient diffusées le plus largement possible par des médias’’.

M. Karsenty a immédiatement interjeté appel de ce jugement.


A lire sur le blog :

Pas d’antisémitisme en France ?

Autres informations :

Véronique Chemla, Media-Ratings, la Première Agence de Notation des Médias est née,
http://www.guysen.com/articles.php?sid=2459

Gérard Huber, Contre-expertise d’une mise en scène, Editions Raphaël. Paris, 2003. 252 pages. ISBN 2-87781-066-6

Qui a tué Mohamed al Dura ? Documentaire de Esther Schapira. DVD, ASIN: B000E6TYTI

Dossier de Media-Ratings sur l'affaire al-Dura

Revue de presse sur l'affaire al-Dura

Dossier sur l'affaire al-Dura par CAMERA (Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America)

Richard Landes :


Article modifié le 12 août 2010 à 21h 30

1 commentaire:

  1. je suis outrée de la réflexion de ce journaliste : invoquer la supposée rezligion juive de la procureure pour parler du jugement"favorable"à M.Karsenty est scandaleux et indécent...

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