mardi 25 octobre 2011

« Cristina’s History » de Mikael Levin


Après le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ), le Centre  culturel portugais en Guinée Bissau présente l’exposition éponyme assortie d’un catalogue du photographe Mikael Levin. Des clichés, à valeur documentaire et poétique, en noir et blanc, pris entre 2003 et 2005, sur l’itinéraire de sa famille juive sur quatre générations, de Zgierz (Pologne centrale) en Guinée Bissau (Afrique) via Lisbonne (Portugal). Une réflexion qui se veut universelle sur les mémoires et les identités, les exils et les racines, le temps et l’histoire. Dans une salle contigüe, sont montrées des œuvres de Marek Szwarc (1892-1958), peintre, sculpteur et grand-père de Mikael Levin.


Mikael Levin est né en 1954 à New York, où il vit. Il a également résidé en France et en Israël.

Il débute sa carrière, à la fin des années 1970, comme photographe de paysages.

Ainsi, en 2003, « Notes from the Periphery » a été présenté en 2003 à la Biennale de Venise. Un travail sur trois lieux liés au commerce triangulaire d’esclaves : Nantes (France), Sénégal (Afrique), Laventille (Port d’Espagne ou Port of Spain, île de Trinité dans les Caraïbes).

A Paris, deux expositions importantes lui sont consacrées. La Bibliothèque nationale de France (Bnf) a montré quatre séries de clichés - « Border crossings » (1993), « Common places » (1996-1998), « Elsewhere » et « Chambres d’amis » (2000) – sur les méditations de ce photographe sur la frontière, l’espace urbain et les décors de maisons.

Au Musée des archives natioanles un lieu était dédié à la confrontation de ses clichés (War Story, 1995-1996) et d’extraits de In Search  (1950), l’autobiographie de son père, l’écrivain Meyer Levin (1905-1981), chargé en 1945, au sein de l’Armée américaine, de retrouver les vestiges des communautés juives européennes et qui a découvert la Shoah dans le « cœur noir de l’Allemagne ».

La galerie parisienne Gilles Peyroulet & Cie, qui le représente, a présenté en 2008 « Seuil/ Threshhold » et au printemps 2010 « Prince Aniaba, il n'y a donc plus de différence entre vous et moi que du noir au blanc ».

L'« œuvre photographique – principalement en noir et blanc – de Mikael Levin questionne les notions d’identité, de mémoire et donc d’oubli ; elle prend la forme d’enquêtes, d’explorations, dont elle offre des traductions visuelles ».

Cristina’s History
Coproduction du Point du Jour (Cherbourg) et du Museu Colecção Berardo (Lisbonne), co-éditeurs du catalogue, qui l’ont présenté en 2009, Cristina’s History est un projet coordonné au MAHJ par Nathalie Hazan-Brunet et Juliette Braillon-Philippe.

Conjuguant aspects autobiographiques, documentaires et poétiques, l’exposition a été distinguée par le prix Maratier de la Fondation Pro-MAHJ, héritière de la Fondation Kikoïne.

Cristina’s History est un « récit en images qui retrace, à travers l’histoire européenne moderne, faite d’espoirs sans cesse anéantis et refondés », l’itinéraire, sur quatre générations, de la famille juive de l’artiste, de Zgierz (Pologne centrale), à la Guinée-Bissau (Afrique), via Lisbonne (Portugal). Le photographe n’apparaît pas dans ses photos empreintes de rigueur.

À « ces trois lieux, photographiés entre 2003 et 2005, correspond, à chaque fois, un récit qui croise la biographie des personnages et les événements historiques auxquels elle est liée. La nostalgie n’y a pas sa place, et pas davantage l’affirmation d’une identité intangible. Au contraire, cette histoire atteste de la possibilité d’inventer sa vie, à partir d’une tradition ».

A caractère personnel et historique, les textes de l’exposition évoquent le passé, les itinéraires de membres de la famille du photographe et relèvent de l’intime. Quant aux images, elles reflètent un présent, des paysages urbains, des lieux publics dont cette parentèle est absente. Entre l’espace narratif et l’espace géographique, cette exposition tisse des liens étroits, personnels.

Dans « chacun des trois espaces, des images sont projetées (paysages urbains, photos de famille, manuscrits, cartes postales d’époque), des photographies sont présentées, et un texte dit par l’artiste évoque, à travers l’histoire familiale, l’histoire de la modernité, des guerres, des empires, du colonialisme ».

Le catalogue trilingue français/anglais/portugais présente 124 photographies en trichromie. Il est composé de trois chapitres d’images (Zgierz, Lisbonne, Guinée-Bissau), chacun étant précédé d’un récit de Mikael Levin. Les photographies sont présentées bord à bord, formant « une bande horizontale continue sur toute la largeur des doubles pages ».

Les textes sont signés de Carlos Schwarz, agronome vivant en Guinée-Bissau et cousin de l’artiste ; Jonathan Boyarin, spécialiste en études juives modernes, auteur de Pouvoirs de Diaspora (Le Cerf, 2007) ; Jean-François Chevrier, historien d’art, auteur d‘une monographie consacrée à Jeff Wall (Hazan, 2006) et collaborateur au livre Tulle du photographe Patrick Faigenbaum (Le Point du Jour, 2007).

Présentation par Mikael Levin
« J’ai rencontré Cristina da Silva-Schwarz en 2003 en Guinée-Bissau.

Quatre générations plus tôt, notre ancêtre Isuchaar Szwarc, un célèbre érudit juif, vivait à Zgierz, en Pologne centrale. Au cours de son existence, il assista à la transformation de cette petite ville médiévale sous l’effet de l’industrialisation. Il mourut alors que les nazis exterminaient les communautés juives (Ndlr : curieusement, le communiqué de presse traduit ainsi cette phrase : « Il mourut alors que les nazis resserraient leur étau sur la communauté juive »).

Le fils aîné d’Isuchaar, Samuel, s’était installé au Portugal durant la Première Guerre mondiale. Devenu ingénieur des mines, il y vécut les dernières décennies de l’époque coloniale.

La fille de Samuel, Clara, née à Lisbonne, partit en Guinée portugaise en 1947. Là-bas, elle et son mari jouèrent un rôle important dans le mouvement anticolonialiste. Depuis l’indépendance, Carlos, leur fils cadet, se consacre, en tant qu’agronome, au développement agricole de ce pays, parmi les plus pauvres au monde.

Cristina est la fille aînée de Carlos.

J’avais toujours entendu parler de l’histoire de cette branche de ma famille, et il m’est finalement apparu qu’elle incarnait cette foi positiviste moderne dans la mobilité et le progrès.

Les familles juives sont souvent marquées par la dispersion et les migrations, des traits qui caractérisent aujourd’hui la population mondiale en général. Mes images concernent des lieux très précis, mais mon but est d’aller au-delà des identités restreintes d’une communauté, quelle qu’elle soit. C’est cette tension entre le proche et le lointain qui m’intéresse.

Les notions de multiplicité, d’errance et d’exil, telles qu’elles apparaissent dans cette histoire particulière, pourraient servir à définir une identité culturelle différente, fondée sur la tolérance et l’expérience partagée ».

Marek Szwarc, peintre et sculpteur
Dans une salle contiguë, on peut voir des oeuvres de Marek Szwarc (Zgierz, 1892–Paris, 1958), peintre et sculpteur, grand-père de Mikael Levin, dont le MAHJ détient une collection importante, résultant de dons de la fille de l’artiste, Tereska Torres-Levin, et de la famille du critique Georges Brazzola.

S’il est souvent associé aux artistes de l’École de Paris, Marek Szwarc a suivi un parcours particulièrement original. Issu d’un milieu intellectuel, il se rend à Paris en 1910. Là, il étudie à l’École des beaux-arts, séjourne à La Ruche, où il contribue à la création de la première revue d’art juif, Makhmadim.

En 1914, très lié aux cultures juive et polonaise, il retourne en Pologne. Il s'y marie à Evguenia Markova, écrivain, et participe aux mouvements d’avant-garde, tel le Yung-Yidish.

Les thèmes bibliques, juifs et chrétiens (crucifixion), l’inspirent. Il se convertit au catholicisme en 1919.

Il « s’installe définitivement à Paris, où, proche du cercle de Jacques Maritain, il va se consacrer essentiellement à l’art sacré ».

En 1940, il rejoint l’armée polonaise en France, puis en Écosse, pour lutter contre le nazisme.

Il décède à Paris en 1958.

Jusqu'au 28 octobre 2011
Au Centre culturel portugais
Guinée-Bissau
Jusqu’au 18 juillet 2010
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 48
Ouvert du lundi au vendredi de 11 h à 18 h et le dimanche de 10 h à 18 h
Nocturnes les mercredis jusqu’à 21 h.

Vidéo de l’installation au Berardo Foundation Museum

Mikael Levin, Cristina’s History. Le Point du Jour (Cherbourg) et le Museu Colecção Berardo (Lisbonne), 2009. 164 pages. ISBN : 978-2-912132-60-4 / 32 euros

Visuels de haut en bas :
Mikael Levin, Cristina’s History © Mikael Levin

Mikael Levin, Marché, centre-ville © Mikael Levin

Mikael Levin, Feira da Ladra © Mikael Levin


Mikael Levin, Bairro Alto © Mikael Levin

Mikael Levin, Bissau © Mikael Levin


Mikael Levin, Bissau, Centre - ville © Mikael Levin

Les citations sont extraites du dossier de presse et d’un de mes articles sur une exposition à Paris de ce photographe.

Cet article a été publié une première fois à l'été 2010 et modifiée pour la dernière fois le 25 octobre 2011.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire