dimanche 25 janvier 2026

« Kandinsky. La musique des couleurs »

La Philharmonie de Paris présente l’exposition « Kandinsky. La musique des couleurs ». Elle souligne la 
« place fondamentale que la musique a joué dans son quotidien, dans sa vocation d’artiste et dans l’évolution de sa pratique vers l’abstraction. Pour Kandinsky, l’art des sons rend exemplaire un autre rapport possible de l’art à la nature. Des premiers paysages russes de sa jeunesse jusqu’à ses enseignements au Bauhaus, de sa découverte de Wagner en 1896 à Moscou jusqu’à la révolution des compositions atonales de Schönberg qu’il entend en 1911 à Munich, la musique est une clé indispensable pour apprécier l’oeuvre de Kandinsky. » 


« Tendez votre oreille à la musique, ouvrez votre oeil à la peinture. Et… ne pensez pas ! Examinez-vous, si vous voulez, après avoir entendu et après avoir vu. Demandez-vous, si vous voulez, si cette œuvre vous a fait “promener” dans un monde inconnu auparavant. Si oui, que voulez-vous encore ? » 
Vassily Kandinsky, « La valeur d’une œuvre concrète », 1938

« Au temps des avant-gardes modernes, la musique devient, pour nombre d’artistes, une source d’inspiration et bien plus encore, un modèle à penser. En témoignent plusieurs expositions que la Philharmonie a consacrées à Paul Klee (2011), Marc Chagall (2015) ou encore Pablo Picasso (2020). Or c’est sans doute dans l’œuvre de Vassily Kandinsky que ce dialogue entre les arts trouve sa plus haute expression, où la peinture et la musique s’harmonisent dans une quête radicale de l’abstraction... Fort d’un fonds Kandinsky parmi les plus importants au monde grâce à la générosité de la veuve de l’artiste, Nina Kandinsky, le Centre Pompidou est heureux de pouvoir présenter la richesse de ses collections, depuis les chefs-d’œuvre de la peinture jusqu’à la collection de disques et à la bibliothèque personnelle de l’artiste. De son côté, le Musée de la musique – Philharmonie de Paris déploie non seulement une expertise unique dans la conception d’expositions explorant l’histoire croisée de la musique et des autres arts, mais s’attache à renouveler, pour chaque projet, son savoir-faire en matière de parcours musical et d’immersion sensible. Dans cette institution qui défend une conception large de la musique, cette collaboration rappelle combien la création musicale nourrit le regard et les imaginaires, et réciproquement », ont écrit Olivier Mantei, Directeur général de la Cité de la musique-Philharmonie de Paris, Marie-Pauline Martin, Directrice du Musée de la musique -Philharmonie de Paris, Laurent Le Bon, Président du Centre Pompidou, et Xavier Rey Directeur du Musée national d’art moderne. 

« En présentant près de deux-cents œuvres et objets de l’atelier de Kandinsky, le Musée de la musique- Philharmonie de Paris et le Centre Pompidou s’associent pour dévoiler la place fondamentale que la musique a joué dans son quotidien, dans sa vocation d’artiste et dans l’évolution de sa pratique vers l’abstraction. Pour Kandinsky, l’art des sons rend exemplaire un autre rapport possible de l’art à la nature. La musique, apte à agir sur l’âme et les sens sans désigner le réel, fournit l’argument d’une révision complète de la théorie de l’imitation, jusqu’à la porter à son stade critique de dissolution. » 

« L’exposition propose une immersion sonore, essentiellement musicale, permettant le dialogue entre peinture et musique. Cette création originale mêlant voix, bruits, sons, s’écoute au casque et se déclenche par géolocalisation. » 

« Chaque salle est l’occasion de découvrir un répertoire intimement lié à la vie de Kandinsky : 
• Richard Wagner, Prélude de l’opéra Lohengrin, 1850 
• We praise Thee (chant russe orthodoxe) 
• Arnold Schönberg, Trois pièces pour piano opus 11. Mässige (modéré), 1909 
• Arnold Schönberg, Quatuor à cordes en fa dièse mineur opus 10. Mässig (modéré), 1907-1908 
• Alexandre Scriabine, Poème de l’extase opus 54, 1907 
• Modeste Moussorgski, Tableaux d’une exposition, 1874 
• Johann Sebastian Bach/Anton Webern, Ricercata (Fugue à six voix), extrait de L’Offrande musicale BWV 1079, 1935 
• Hanns Eisler, 8 Klavierstücke opus 8, n° 7 andante, 1925 
• Alan Berg, Concerto pour la mémoire d’un ange, 1935 » 

« Premier grand événement de la période de métamorphose du Centre Pompidou, l’exposition « Kandinsky. La musique des couleurs », constitue la matrice des projets à venir. Si cette exposition s’appuie sur les importantes collections du peintre conservées au Centre Pompidou, elle bénéficie également de prêts prestigieux accordés par de grands musées internationaux. Nous tenons à les remercier chaleureusement, en particulier le Lenbachhaus (Munich), mais aussi la Fondation Beyeler (Riehen/Bâle), le Guggenheim Museum (New York) et la Kunstsammlung NRW (Düsseldorf) qui ont accepté le prêt d’œuvres exceptionnelles de leurs collections. L’exposition offre notamment l’opportunité rare de voir réunies les trois dernières Compositions (VIII, IX et X), toiles majeures de Kandinsky qui, sur le modèle de la musique, achèvent sa quête d’un art spirituel, affranchi de l’imitation du réel. Enfin, nos chaleureux remerciements vont aux équipes du Centre Pompidou et du Musée de la musique-Philharmonie de Paris qui ont œuvré de concert à l’élaboration de ce projet d’envergure », ont écrit Olivier Mantei, Directeur général de la Cité de la musique-Philharmonie de Paris, Marie-Pauline Martin, Directrice du Musée de la musique -Philharmonie de Paris, Laurent Le Bon, Président du Centre Pompidou, et Xavier Rey Directeur du Musée national d’art moderne. 

Le commissariat de l'exposition est assuré par Angela Lampe, conservatrice au Musée national d’art moderne - Centre Pompidou, et Marie-Pauline Martin, directrice du Musée de la musique - Philharmonie de Paris, et la Direction musicale par Mikhaïl Rudy, pianiste.

Coédité au Centre Pompidou Cité de la musique-Philharmonie de Paris, le catalogue de l'exposition « rassemble des textes de nombreux spécialistes français et internationaux qui offrent une vision nouvelle des relations entre peinture et musique au cours de la première moitié du 20e siècle. La musique a rarement joué un rôle aussi important dans l’oeuvre d’un peintre qu’avec Vassily Kandinsky. Pour la première fois, le Musée de la Musique-Philharmonie de Paris de Paris et le Centre Pompidou s’associent pour dévoiler la place fondamentale de la musique dans son quotidien, dans sa vocation d’artiste et dans l’évolution de sa pratique vers l’abstraction. Des premiers paysages russes de sa jeunesse jusqu’à ses enseignements au Bauhaus, de sa découverte de Wagner en 1896 à Moscou jusqu’à la révolution des compositions atonales de Schönberg qu’il entend en 1911 à Munich, la musique est une clé indispensable pour apprécier l’oeuvre de Kandinsky. »

« Ce catalogue, richement illustré, propose un ensemble de textes qui éclairent de manière inédite l’horizon d’écoute du peintre, sa mélomanie, ses amitiés musicales, sa réflexion et ses expériences sur la synesthésie et la synthèse des arts.  Avec les contributions de Jean-François Candoni, Barbara Forest, Sophie Goetzmann, Youri Hammache-Sigour, Dimitri Kerdiles, Angela Lampe, Jean-Claude Marcadé, Caroline Marié, Marie-Pauline Martin, Louisa Martin-Chevalier, Therese Muxeneder, David Picquart, Nadia Podzemskaia, Mikhail Rudy, Simon Shaw-Miller, Philippe Sers, Maximilien Theinhardt, Melanie Vietmeier et Tatania Victoroff. » 



INTRODUCTION

Le modèle abstrait de la musique 
« Contemporain de Moussorgski et des nouvelles écoles musicales inspirées du folklore russe, Kandinsky grandit à Moscou et Odessa dans une famille cultivée ; en amateur, il pratique le violoncelle et l’harmonium, et s’enthousiasme bientôt pour Wagner. Par-delà les attendus d’une éducation bourgeoise, la musique agit comme un révélateur. Lui-même affirme qu’elle nourrit et détermine sa vocation d’artiste. Surtout la musique, par son langage abstrait, autorise le peintre à questionner le principe de l’imitation de la nature, jusqu’à opérer sa dissolution. Affûtant sa réflexion auprès de musiciens d’avant-garde comme Nikolaï Kulbin, Sergueï Taneïev ou Thomas von Hartmann, Kandinsky réinvente le langage de la peinture suivant le modèle abstrait de la musique, dont témoignent notamment sa série d’Improvisations et de Compositions. »

L’horizon d’écoute du peintre 
« Aucune exposition n’a jusqu’alors replacé l’oeuvre du peintre, des paysages russes aux dernières Compositions, dans l’effervescence musicale de son temps. Nul doute pourtant que les compositions d’Alexandre Scriabine, Thomas von Hartmann, Arnold Schönberg ou encore Igor Stravinsky définissent l’horizon d’écoute de la modernité et de l’abstraction picturale. De l’évocation du « choc Wagner » qu’éprouve Kandinsky en 1896 à Moscou, aux expériences théâtrales et chorégraphiques du Bauhaus où il enseigne à partir de 1922, l’exposition renouvelle le regard sur l’oeuvre du peintre en créant, à l’aide d’un parcours immersif au casque, un jeu subtil de correspondances entre musique, formes et couleurs. »

Vers la synthèse des arts 
« La production picturale de Kandinsky est indissociable de sa réflexion et de ses expériences sur la synthèse des arts. De manière originale, l’exposition met en dialogue tableaux et dessins avec ses différents projets pour la scène, ses poèmes explorant le « son pur » des mots, ou encore l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier bleu), qui tous opèrent l’unité fondamentale des arts visuels et sonores. Enfin, parce que la musique est aussi, dans l’oeil de Kandinsky, un art de la performance, l’exposition propose la recréation de plusieurs oeuvres synesthétiques, comme la mise en scène en 1928 des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, ou le Salon de musique qu’il conçoit pour l’exposition d’architecture de Berlin en 1931. » 

Le Choc Wagner (1896) 
« Contemporain du compositeur Moussorgski et du renouveau de la musique russe, Kandinsky grandit à Moscou puis à Odessa dans une famille cultivée. Il se destine à une carrière juridique, mais change radicalement de dessein à l’âge de trente ans. Ce tournant, raconte-t-il dans son autobiographie Regards sur le passé, serait lié à deux expériences vécues en 1896 : l’émotion éprouvée devant l’une des Meules de foin de Monet présentée à Moscou, et la découverte de l’opéra Lohengrin de Wagner au théâtre du Bolchoï. » 

Les deux œuvres agissent sur lui comme une révélation. Elles confirment non seulement sa vocation artistique, mais suscitent une réflexion profonde sur le langage de la peinture et de la musique, et leur capacité réciproque à toucher l’âme humaine. Sur le modèle wagnérien, le jeune peintre forge d’emblée un idéal qui ne cessera de l’habiter : celui d’une oeuvre d’art totale où fusionnent les arts pour créer une expérience spirituelle et prophétique, capable de renouveler la vie artistique et la société tout entière. » 

« Ouvrant le parcours, cette installation cherche à traduire, dans l’évanescence du souvenir, l’émotion fondatrice que fut pour Kandinsky la découverte de Wagner. » 

La Russie en mémoire : résonance et vibrations 
« Bien qu’il s’installe à Munich dès 1896 et mène l’essentiel de sa carrière artistique en Allemagne et en France, Kandinsky considère la Russie comme sa patrie spirituelle et visuelle. « Moscou est pour moi le point de départ de mes recherches. Elle est mon diapason pictural », écrit-il dans ses Regards sur le passé. » 

« Ville lumineuse et vibrante, aux quarante fois quarante clochers, Moscou suscite bien plus que le souvenir de folklores et de traditions séculaires ; elle définit une expérience sensorielle totale, où couleurs et sons se répondent. »

« Tout au long de sa carrière, le peintre transpose et recrée la Russie en des oeuvres presque musicales, entre évocation et abstraction, réminiscence et nostalgie. Rythmés par les coupoles des églises orthodoxes, ses paysages traduisent la lumière particulière du crépuscule moscovite, qu’il décrit lui-même en des termes musicaux : « Le soleil fond tout Moscou en une tache qui, comme un tuba forcené, fait entrer en vibration tout l’être intérieur… » 

Improvisations 
« Entre 1909 et 1914, alors qu’il nourrit un contact étroit avec le cercle des musiciens russes, et notamment Thomas von Hartmann, Kandinsky achève une série de trente-cinq Improvisations, jalons essentiels dans l’évolution de sa peinture vers l’abstraction. Le choix même du terme Improvisation traduit l’influence intellectuelle d’un modèle : celui du langage musical. « Un artiste qui… veut et doit exprimer son monde intérieur, voit avec envie avec quel naturel et quelle facilité ces buts sont atteints dans l’art le plus immatériel à l’heure actuelle : la musique. Il est compréhensible qu’il se tourne vers elle et cherche à trouver dans son art les mêmes moyens. » 

« Transposant sur la toile l’idéal d’une synthèse des arts, ces Improvisations relèvent d’une démarche quasiment prophétique : opérer l’émancipation de la couleur et instaurer un nouvel ordre artistique – projet qu’énonce à la même époque son ouvrage Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, paru en 1911. » 

Schönberg : Accords et Dissonances 
« Le 2 janvier 1911 à Munich, Kandinsky découvre lors d’un concert l’oeuvre de Schönberg. Au programme, les Quatuors à cordes op. 7 et 10, les Trois pièces pour piano op. 11 et cinq Lieder pour voix et piano. Fasciné par cette musique libérée de la tonalité et traversée de dissonances, le peintre y perçoit un écho à ses propres recherches sur l’émancipation des formes et de la couleur : « la musique de Schönberg nous introduit à un Royaume où les émotions musicales ne sont pas acoustiques, mais purement spirituelles. Ici commence la musique de l’avenir ».
 
« Une amitié intellectuelle s’engage bientôt entre les deux artistes, unis dans leur quête d’un art moderne. Schönberg brise les règles harmoniques, Kandinsky celles de l’imitation de la nature. L’un travaille à la Main heureuse, l’autre conçoit la Sonorité jaune, deux œuvres exprimant l’idéal d’un art total qui fusionne musique, peinture et théâtre dans une même expérience sensorielle. En 1911, Kandinsky invite le compositeur, qui lui-même pratique la peinture, à exposer quatre de ses oeuvres dans la première exposition du Blaue Reiter (Cavalier bleu). »

L'unité de l'art : L'Almanach du Cavalier Bleu (1912)
« Peu après leur rencontre en janvier 1911, Kandinsky et le peintre Franz Marc lancent un projet éditorial visionnaire, l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier bleu). Leur ambition : rassembler peintres, musiciens et théoriciens autour d’une même conception spirituelle de l’art. » 

« Publié en 1912 à Munich, ce recueil compose à la fois un manifeste, une utopie et une nouvelle histoire de l’art affranchie des traditionnelles catégories et hiérarchies. Sans distinction, l’Almanach réunit des reproductions de peintures anciennes et modernes, des icônes russes, des dessins d’enfants, des oeuvres d’art populaire et non européennes, mais aussi des partitions de Schönberg, Webern ou Berg. Ces oeuvres accompagnent une série d’articles explorant aussi bien l’art du compositeur Scriabine, celui des peintres fauves allemands, que les projets scéniques de Kandinsky. Littéralement, l’unité des arts prend ici forme, guidée par leur dimension spirituelle commune. » 

Film autour de la création de l’Almanach du Cavalier Bleu 
« Le parcours propose, à travers un film réalisé pour l’exposition, l’histoire de la création de l’Almanach du Blaue Reiter. Reposant sur les échanges épistolaires entre Vassily Kandinsky et Franz Marc, le film montre de façon originale la maquette de l’ouvrage s’animer. Les extraits des partitions reproduites dans l’ouvrage résonnent et rappellent la place essentielle de la musique dans ce projet éditorial sans précédent. »

« Des photographies d’époque et une voix-off accompagnent cette vidéo, afin de contextualiser ces citations et correspondances, et apporter une explication supplémentaire autour de la création, la théorie, et la volonté d’unité de l’art, et d’intérêt musical de ce projet éditorial. » 
Ce projet est réalisé avec le studio Les Beaux Yeux. 

L'Apocalypse comme oeuvre d'art totale 
« Marquée par la montée des nationalismes et l’effondrement des empires, les avant-gardes renouvellent la lecture de l’Apocalypse. Ce récit biblique devient le symbole d’une destruction créatrice annonçant, au coeur du chaos, la possibilité d’un renouveau spirituel, social et artistique. » 

« Pour Kandinsky, qui multiplie les compositions autour du Jugement dernier à partir de 1910, l’Apocalypse incarne l’espoir d’un monde transformé par l’art : « une grande destruction est aussi un chant de louange », écrit-il, « un Hymne à la nouvelle création qui suit la destruction ». 

« Structurant, le motif de la trompette confère à ces images une dimension sonore. La fascination de Kandinsky pour la fin des temps s’accompagne aussi, comme chez le peintre Baranoff-Rossiné et le compositeur Scriabine, de recherches sur la synesthésie – ou la correspondance entre les sens. Pour ces artistes, le renversement et la régénération du monde passent par la création d’un « art monumental », conçu comme « l’union de tous les arts dans une seule oeuvre ». 

Klänge (1913) : Le « son pur » des mots 
« Très tôt, Kandinsky intègre la poésie dans sa réflexion sur la synthèse des arts. Entre 1908 et 1912, alors qu’il élabore Du spirituel dans l’art et l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier bleu), il conçoit le recueil de poèmes Klänge (Résonances), paru en langue allemande en 1913. À mi-chemin entre le livre d’artiste, le manifeste poétique et la partition visuelle, ce recueil rassemble 38 poèmes en prose et 55 gravures sur bois. Ces dernières n’illustrent pas les poèmes ; la démarche du peintre-poète vise à composer un ensemble organique, interrogeant l’essence commune des langages artistiques. »

« Suivant cette perspective, le mot poétique n’est plus vecteur de sens ou d’image, mais il devient un objet acoustique, presque musical. Kandinsky en explore la « pure sonorité », tout comme, en peinture, il recherche l’autonomie de la couleur ou de la ligne. Ainsi, le mot se détache de son usage littéraire pour devenir matière, pulsation, vibration ».

Fugues
« Nul doute que la musique moderniste de Schönberg, Webern ou Eisler définit l’horizon d’écoute des premiers peintres de l’abstraction. Mais à la même époque, certains maîtres anciens conservent toute leur force d’inspiration, et particulièrement Johann Sebastian Bach. Son oeuvre demeure une référence majeure au début du XXe siècle, notamment à travers une forme qu’il a portée à son plus haut degré d’élaboration : la fugue. » 

« Construite sur l’exposition d’un thème principal, développé par imitations, inversions et superpositions selon les règles strictes du contrepoint, la fugue déploie une architecture à la fois rigoureuse et dynamique. Fascinés par cette construction musicale où chaque élément conserve son autonomie tout en s’intégrant dans un ensemble cohérent, Kandinsky, comme Paul Klee, Josef Albers ou Auguste Macke, y voient un modèle pour penser l’autonomie des formes et des couleurs, et renouveler leur organisation dans une composition abstraite. »

Les compositions scéniques : Théâtraliser l'abstrait 
« Pour Kandinsky, l’art scénique, véritable prolongement de son oeuvre picturale, définit un champ d’expérimentation essentiel, nourri très tôt par l’écoute de Wagner. Entre 1909 et 1914, il conçoit avec le compositeur Thomas von Hartmann une série d’oeuvres théâtrales radicalement novatrices, libérées des conventions narratives ». 

« Kandinsky conçoit lui-même les scénarios et les indications scéniques, tandis que von Hartmann compose la musique. Dans Sonorité jaune en particulier, mais aussi dans Noir et blanc, Violet ou Voix, la couleur devient la matière première de l’expression, incarnée par des personnages abstraits, sans psychologie, animés de mouvements chorégraphiques. Comme dans le recueil Klänge (1913), le texte y est réduit à sa pure dimension sonore. »
 
« Exigeantes et avant-gardistes, ces oeuvres ne furent jamais portées à la scène du vivant de l’artiste, à l’exception des Tableaux d’une exposition, créés en 1928 à Dessau. » 

Le Bauhaus : donner forme au son et au mouvement 
« En 1922 à l’invitation de Walter Gropius, Kandinsky rejoint la nouvelle école d’arts du Bauhaus, fondée en 1919 à Weimar. Nommé « maître des formes » dans l’atelier de peinture murale, il y anime également un « séminaire de la couleur » et des cours sur les « éléments formels abstraits ». 

« Porté par l’exigence pédagogique, le peintre systématise sa pensée et formalise une grammaire de l’abstraction visuelle, toujours habitée par la musique. Dans ses écrits, et particulièrement Point et ligne sur plan (1926), il s’intéresse à la transposition, par des moyens graphiques, de phénomènes propres au langage musical : le son, le mouvement, le rythme, et leur dimension temporelle. Sa découverte du cinéma expérimental abstrait, tout comme ses échanges réguliers avec Paul Klee, Oskar Schlemmer ou la danseuse Gret Palucca, enrichissent sa réflexion sur le dynamisme et la temporalité de l’acte pictural. »

Le Salon de musique (1931) 
« Au contact du Bauhaus, les recherches de Kandinsky sur la synthèse des arts trouvent un nouvel ancrage dans l’architecture et les arts industriels appliqués. En 1931, à la demande de Mies van der Rohe, dernier directeur de l’école, Kandinsky réalise pour le Forum d’architecture (Bauaustellung) de Berlin un Salon de musique. Trois murs définissent un espace orné de compositions géométriques qui, selon le peintre, ne dessinent « pas une décoration, mais plutôt une sorte de diapason » suscitant des « résonances » visuelles. » 

« Réalisé en céramique, ce Salon fut détruit après l’exposition, puis reconstitué en 1975 par Suzanne et Jean Leppien, anciens élèves de Kandinsky au Bauhaus, pour l’ouverture de la galerie Artcurial à Paris. »

« Signe de la vitalité de l’imaginaire kandinskien, le Salon de musique renaît ici sous une nouvelle forme. Fidèle aux dimensions et motifs d’origine, cette réinterprétation dynamique s’harmonise avec l’oeuvre musicale d’Eisler, compositeur proche de l’esthétique du Bauhaus. » 

Compositions 
« Élaborées entre 1910 et 1939, les dix Compositions de Kandinsky achèvent progressivement sa quête d’un art spirituel, affranchi de l’imitation du réel. De manière inédite, cette salle réunit les trois dernières Compositions de l’artiste. Points culminants de ses recherches, elles témoignent de son évolution stylistique, du constructivisme géométrique de la période du Bauhaus au biomorphisme de ses années à Paris, où l’artiste s’exile en 1933. » 

« Ici, les formes et les couleurs semblent surgir d’elles-mêmes, comme des êtres vivants, vecteurs d’une intensité émotionnelle pure. Le terme choisi par Kandinsky pour nommer ces oeuvres confirme toute la musicalité et l’ambition de sa démarche : « dans une composition », écrit-il dans ses Regards sur le passé, « l’oeuvre naît entièrement de l’artiste, comme c’est le cas pour la musique depuis des siècles. De ce point de vue, la peinture a rejoint la musique et toutes deux ont une tendance de plus en plus grande à créer des oeuvres absolues, comme des êtres autonomes. » 


Sous la direction d'Angela Lampe et Marie-Pauline Martin, « Kandinsky. La musique des couleurs ». Centre Pompidou et Cité de la musique-Philharmonie de Paris, 2025. 23 x 31 cm. 200 illustrations. 240 pages. 42 € 

Du 15 octobre 2025 au 1 février 2026
221, avenue Jean-Jaurès. 75019 Paris
Tél. : +33 (0)1 44 84 44 84
Du lundi au mercredi de 11h00 à 20h00
Le jeudi et le vendredi de 11h00 à 22h00
Le samedi de 10h00 à 22h00
Le dimanche de 10h00 à 20h00
Visuels :
Vassily Kandinsky dans son atelier a son bureau a Dessau (a) Centre Pompidou, MNAM, Dist. GrandPalaisRmn _ image Centre Pompidou, MNAM

VASSILY KANDINSKY, Composition IX 
© Centre Pompidou


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