jeudi 3 avril 2014

Interview de Mohammed S. Dajani Daoudi, président fondateur de Wasatia


Mohammed S. Dajani Daoudi est professeur de Sciences politiques et directeur de l’Institut d’études américaines à l’université al-Qods à Jérusalem. Il a fondé Wasatia, un mouvement-parti en mars 2007. Au nom de l’islam, il récuse la haine et la violence, prône la paix négociée avec l’Etat d’Israël et une « Palestine » démocratique. En mars 2014, il a amené, dans une perspective doloriste, 30 étudiants Arabes palestiniens des universités de Al-Quds et  Bir Zeit à Auschwitz. Ce qui a suscité une polémique. Ces étudiants de l'université Al-Quds participent à un programme commun avec l'université Friedrich Schiller de Jena (Allemagne) et l'université Ben-Gourion dans le Néguev, et dont le thème est la réconciliation et la résolution de conflits. La "semaine dernière, un groupe d'étudiants israéliens a visité le camp de réfugiés de Dheisheh, situé au sud de Bethlehem afin d'apprendre sur la souffrance palestinienne lors de la fondation de l'Etat d'Israël en 1948 ­(Nakba, “catastrophe”)". Selon Dajani, la Shoah et la Nakba ont été choisis comme des "évènements symboliques qui ont profondément affectés la psyché des deux parties au conflit".


Quel a été votre parcours ?
Je suis né dans une famille musulmane de la haute bourgeoisie hiérosolymite.

A l’école des Quakers à Ramallah, on m’a enseigné la tolérance et la coexistence.

En juin 1967, étudiant à l’université américaine à Beyrouth, j’étais guidé par l’idée « C’est nous ou eux ». J’ai rejoint des mouvements radicaux ; je soutenais la lutte armée et la résistance militaire.

En 1972, j’ai obtenu un BA en Communication de masse.

Vivre pendant dix ans dans la société démocratique américaine m’a aidé à développer ma pensée. J’ai une maîtrise de l’Université Eastern Michigan à Ypsilanti (Michigan, 1976), et deux doctorats des universités de South Carolina (1981) et du Texas à Austin (1983).

Quels évènements vont ont fait évoluer ?
Ce sont deux expériences personnelles.

En 1993, mon père a eu un cancer. De retour à Jérusalem - pour la première fois depuis 1967 - grâce à une autorisation de réunion familiale, j’ai vu les médecins de l’hôpital israélien Ein Karem le traiter comme un patient, et non comme un Arabe. Ceci m’a aidé à voir le visage humain de mon ennemi et devenir un militant de la paix partisan du « Nous et eux ».

Après une soirée familiale à Tel-Aviv, sur le chemin du retour, ma mère a eu une crise d’asthme et a perdu connaissance. Je m’attendais à ce que la sécurité de l’aéroport Ben Gourion nous repoussât car nous étions Arabes. Après plus de deux heures d’efforts, une équipe médicale israélienne a ranimé ma mère qui est morte dans l’ambulance la menant à l’hôpital.

Pourquoi avoir créé Wasatia ?
Lors du Ramadan 2006, j’ai vu des centaines de Palestiniens tenter de passer le poste-frontière de Ram pour prier à Jérusalem, au Haram esh Sherif (Nda : en arabe, le noble sanctuaire, et en hébreu Har Habayit, mont du Temple). L’armée israélienne a fourni des bus pour les y mener et pris leur carte d’identité. Elle leur a rendu ces cartes à leur retour. Cela m’a fait réfléchir : « Ces gens religieux auraient pu utiliser la violence, et ont opté pour un compromis pacifique en autorisant le passage ».

Nous sommes inquiets par les effets sur la communauté palestinienne de décennies d’occupation, de mauvaise gouvernance, de corruption. La situation s’est détériorée, les gens sont de plus en plus désespérés, et cela risque de pousser certains vers la radicalisation.

Des politiques instrumentalisent la religion. Les gens ont été exposés au radicalisme religieux. Les masses ignorent ce qu’est un hadith.

Wasatia a été lancé le 21 mars 2007 car il appelle à régénérer la graine de la paix qui dort encodée dans l’esprit.

Wasatia est un terme du Coran qui signifie la « voie médiane, modérée, modération ». Nous mettons en avant que ces trois religions ont des valeurs communes - tolérance, paix, charité, réconciliation - et la modération. Et ce, pour montrer aux musulmans que le judaïsme n’est pas l’ennemi. L’ennemi, c’est l’extrémisme. Il y a des extrémistes des deux côtés.

Wasatia fait partie du dialogue historique qui a débuté il y a longtemps pour combler le fossé entre la civilisation fondée sur la Bible et la Torah et celle fondée sur le Coran.

Wasatia vise à construire une société démocratique et tolérante, l’Etat de droit, une gouvernance réformée, l’éducation à la paix, l’octroi de droits aux femmes, la modération religieuse et politique, la prise d’initiatives pour créer des opportunités économiques. La charité et le volontarisme, c’est l’islam. En se fondant sur le Coran, Wasatia prône la liberté de religion et d’expression, la justice, l’égalité des droits, le pluralisme, la tolérance, le dialogue, le respect des droits civils et humains, l’acceptation de l’autre.

Quelles actions avez-vous menées ?
Nous encourageons la publication d’articles insistant sur ces valeurs. Nous organisons aussi des conférences et ateliers d’éducation culturelle à la tolérance pour des leaders religieux et des juges islamiques. Nous avons publié deux livres en anglais et quatre en arabe que nous avons distribués gratuitement pour promouvoir la culture de Wasatia dans et hors de la communauté palestinienne.

Nous travaillons en partenariat avec la fondation Konrad Adenauer.

Nous voyons comment on peut aider les Palestiniens à mieux connaître l’islam et appliquer ses bonnes valeurs dans leur vie quotidienne. Historiquement, il y a beaucoup de nuances d’islam. La majorité des musulmans adhèrent à la modération, au centrisme.

Nous avons organisé en novembre 2009 une conférence interreligieuse à Jérusalem sur les récits judéo-christiano-musulmans concernant Jérusalem.

En 2010, Wasatia a participé à des conférences internationales religieuses et a organisé des réunions avec des dirigeants juifs et chrétiens pour expliquer le concept de Wasatia en islam.

Etes-vous satisfait du développement de Wasatia ?
Oui. Wasatia a été agréée officiellement par l’Autorité palestinienne en tant qu’initiative musulmane modérée promouvant la coexistence, la paix et la tolérance.

Wasatia touche des leaders religieux, (ex-)prisonniers, femmes, jeunes, etc. En général, les gens l’accueillent bien. Cependant, certains la critiquent en disant : « C’est un message américain ».

Nous avons eu également une bonne couverture locale médiatique.

Cependant, les hackers, qui visent nos deux sites Internet, représentent un problème.

Quid du Coran ?
Le Coran est un texte sacré et immuable. Mais on peut l’interpréter. L’interprétation d’un verset varie selon les individus. Le jihad a deux significations : la guerre et le jihad intérieur pour réaliser la paix.

Le message du Coran est la paix. L’islam véhicule un message de tolérance, prône la coexistence avec les autres religions. Nous montrons que le Coran n’attaque pas le judaïsme, mais le comportement de certains juifs. Et nous critiquons aussi des musulmans.

Il y a beaucoup de liberté dans l’islam.

Un hadith dit que pour hâter la venue du Jugement dernier, les musulmans doivent tuer les Juifs, même ceux se cachant derrière une pierre ou un arbre (1)…
Il n’y a pas de versets antisémites dans le Coran. Comment les Arabes peuvent-ils être antisémites alors qu’ils sont sémites ?

L’islam révère et respecte tous les prophètes bibliques d’Abraham au Christ.

Le Coran estime que le musulman complète sa foi en croyant en toutes les religions célestes (judaïsme et chrétienté), leurs prophètes et leurs saints Livres. [Mohammed S. Dajani Daoudi cite des versets] Il mentionne favorablement le judaïsme : « Enfants de Jérusalem, souvenez-vous de la bénédiction que Je vous ai accordée » (sourate de la vache, verse 122).

Le dilemme essentiel entre la communauté occidentale et l’oumma se trouve dans la communication. Par exemple, l’Occident s’adresse au monde islamique en utilisant ses termes et concepts : démocratie, parlementarisme, etc.

Quelle est votre position sur le conflit au Proche-Orient ?
Wasatia adhère à une plate-forme morale qui place la justice, les droits et la paix parmi les premières priorités. Chaque partie au conflit a des torts et mérite la reconnaissance mutuelle, la légitimité et des compromis. La créativité et l’imagination jouent un grand rôle en amenant les belligérants au pardon et à la réconciliation.

J’appelle à un règlement négocié du conflit israélo-palestinien et rejette la violence et le terrorisme. Wasatia est le premier parti religieux islamique à prôner ce règlement pacifique.

Wasatia fait une différence entre les « droits des réfugiés » sacrés et le « droit au retour » à négocier avec Israël dans l’accord final.

A Jérusalem, les lieux sacrés des musulmans, chrétiens et juifs sont situés à l’intérieur des murs de la Vieille ville divisée en quatre quartiers : chrétien, musulman, juif et arménien. Jérusalem serait déclarée une ville sainte ouverte sous la souveraineté de D. et chaque religion aurait le contrôle de son quartier.

Quels sont vos projets ?
Nous allons organiser la 5e conférence annuelle de Wasatia à Ramallah, Palestine, le 21 mars 2010, mener des ateliers et séminaires pour promouvoir le concept de Wasatia parmi les Palestiniens, publier des livres sur Wasatia en arabe et en anglais, et continuer nos ateliers éducatifs en Palestine.

Le problème, c’est que la jeunesse palestinienne grandit en croyant que seule la formule gagnant-perdant résout conflit ou différends, et que musulmans, chrétiens et juifs ne peuvent coexister. Aussi, les manuels scolaires et l’enseignement palestiniens doivent être révisés pour promouvoir la modération religieuse, l’acceptation de l’autre, la tolérance et la coexistence.

Enfin, nous allons collecter des fonds pour couvrir nos dépenses, ouvrir des bureaux dans différentes villes palestiniennes et recruter du personnel.


(1) Sahih Muslim, Livre 40, n° 6985

Wasatia sur Internet :
http://www.wasatia.info/
http://www.bigdreamsmallhope.com/
Wasatia group sur Facebook
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Cet article a été publié dans le n° 633 de février 2011 de L'Arche, et sur ce blog le 23 février 2011.



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