vendredi 31 mars 2017

Avoir vingt ans à Jérusalem et à Tel Aviv


La Galerie Samuel (Paris) a présenté en 2005 l’exposition de trois photographes israéliens : Shaï Halevi, Dinu Mendrea et Ricki Rosen. Ces clichés offrent une image nouvelle, originale et variée de jeunes Israéliens, éprouvés par les attentats terroristes palestiniens, priant ou heureux de vivre, de s’amuser et de se détendre. Le 31 mars 2017 de 9 h 30 à 12 h 30, l'Institut français de Jérusalem Romain Gary à Jérusalem (Israël) proposera la conférence Beit Ham, une maison chaleureuse. "Les psychanalystes français Alain Didier-Weill et Paolo Lollo, invités par le Collège doctoral Paris-Jérusalem, se penchent, avec Alexandre Aiss, Henri Cohen Solal et Dominique Rividi, sur l’espace relationnel et les phénomènes transférentiels dans les lieux d’accueil pour les personnes en difficulté. Ce séminaire est consacré à la sortie du numéro 11 de la revue Insistance qui réunit des articles et des témoignages cliniques et humains liés à la pratique des lieux accueillant des jeunes : les maisons chaleureuses, Beit Ham. Celles-ci, influencées par la psychothérapie institutionnelle, témoignent de la confiance dans la capacité des humains à "devenir".


« Nous sommes las de voir qu’Israël est perçu sous un jour négatif dans de nombreux milieux. Pour nous, c’est une injustice, une faute due à l’ignorance et une entrave à la paix », déclare le 3 février 2005 Marc Lumbroso, alors membre du B’nai B’rith France, lors de l’inauguration de cette exposition.

« Faire découvrir différentes facettes d’Israël »
En 2005, le B’nai B’rith Paris-Ile-de-France et l’association CMJI (Connaissance du monde juif et d’Israël) organisent « Israël, un autre regard », « une série d’événements culturels et artistiques qui ont pour vocation de mettre en lumière des aspects méconnus de la société israélienne, d’en présenter la jeunesse, la gastronomie, la science ou encore l’histoire. Ce projet, qui s’inscrit au-delà des considérations politiques et religieuses, souhaite avant tout faire partager une émotion et des sentiments. Cette émotion, c’est celle d’hommes et de femmes qui voudraient faire découvrir Israël à ceux qui ne le connaissent pas ».

Les organisateurs veulent évoquer « la vie en Israël à travers les yeux de ceux qui la vivent au quotidien. C'est Israël à travers sa diversité, sa culture, ses modes de vie, son apport à la science ».

Voici donc la première manifestation, cette exposition de trois jeunes photographes israéliens - Shaï Halevi, Dinu Mendrea et Ricki Rosen – sur « deux villes que tout sépare, Jérusalem et Tel-Aviv, une description du quotidien de la jeunesse israélienne née dans la guerre, mais résolument tournée vers l'avenir ».

Shai Halevi est né en 1976 à Jérusalem. Cet adolescent se passionne pour la photographie. et intègre l’Ecole des hautes études en photographie de Jérusalem (Ecole Musrara). « L’Assocation des Amis de Beit Ham (« La maison chaleureuse »), qui assiste “les jeunes en difficulté sur la voie de leur vie d’adultes et de citoyens”, lui a donné les moyens de poursuivre sa démarche artistique ». Fondée par le psychanalyste Henri Cohen-Solal, l’association Beit Ham « met à disposition de ces jeunes des « lieux de vie », notamment un « centre de créativité » qui propose des activités » artistiques. En novembre 2003, Shai Halevi avait exposé au Passage de Retz (Paris) dix portraits de « citoyens anonymes de Jérusalem – Minyan (groupe de dix hommes adultes de la communauté d’Israël réunis pour la prière, Nda) – et cinq clichés de pierres et de béton”. En 2005, « ses clichés montrent le travail de ces jeunes en phase de réinsertion, dans les “maisons” de Beit Ham ». Dans ses dix clubs, éducateurs et moniteurs accueillent un millier d’enfants et d’adolescents en difficultés et de toutes religions. Là, ces jeunes dialoguent et travaillent (loisirs, métiers, arts). Un exemple intéressant pour les sociétés urbaines…

C’est Jérusalem que Dinu Mendrea a choisi de photographier. Né en 1970 en Roumanie, il a émigré en Israël à l’âge de seize ans. « Photographe pour l’armée pendant son service militaire, il a ensuite étudié la photographie pendant quatre ans à l’Académie d’Art Betzalel de Jérusalem. A 34 ans, ses clichés ont été présentés et publiés dans de nombreux titres de la presse française et internationale ». C’est dans la « ville d’or » qu’il a eu vingt ans. Il offre un « reportage photographique sur « l’ombre constante » que les attentats terroristes projettent au-dessus des Hiérosolymitains » et « une atmosphère partagée, une certaine lassitude de la situation ». Ces photos ont été présentées pour la première fois en France, après avoir été diffusés dans d’autres pays.

Ricki Rosen s’intéresse à Tel Aviv, l’occidentale, la ville réputée « ne jamais dormir ». Née aux Etats-Unis en 1956, Ricki Rosen vit en Israël depuis seize ans. Elle a couvert les principaux événements au Moyen-Orient ces dernières années. Ses clichés ont été publiés par les journaux français et internationaux et ont fait l’objet de nombreuses expositions. « Avoir vingt ans à Tel Aviv est un défi de tous les jours. Confrontée à la violence du terrorisme, la jeunesse libérale et laïque y poursuit envers et contre tout un idéal de vie hédoniste et cosmopolite ». Colorées, dynamiques et contrastées, ces photos ont illustré le reportage de Olivier Michel paru dans « Le Figaro Magazine » du 24 janvier 2004 et intitulé « Avoir 20 ans à Tel Aviv, La rage de vivre ».

Visuels : 
Copyright : Ricki Rosen/Corbis

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Cet article a été publié sur Guysen, et sur ce blog le :
- 25 juin 2014 et 2 janvier 2015. France 2 a diffusé Avoir 20 ans à Tel-Aviv de Michel Honorin les 26 juin 2014, à 4 h 05 et 2 janvier 2015, à 4 h 45 : "Pour plusieurs religieux israéliens, Tel Aviv fait figure de ville libertaire. Certains de ces "hommes en noir" n'hésitent pas à fustiger cette jeunesse qui déserte les synagogues les soirs de shabbat pour s'entasser dans les discothèques. Il est vrai que le service militaire obligatoire de trois ans pour les garçons, deux ans pour les filles, pousse certains jeunes à espérer la paix plutôt que l'avènement du Grand Israël. Certains d'entre eux témoignent de leur volonté de vivre libres, tout en craignant un conflit qui opposerait les laïcs et les religieux". 
- 14 juin 2015. Le 14 juin 2015, Les Nouveaux explorateurs sur Canal + ont évoqué notamment Tel Aviv.

jeudi 30 mars 2017

Le Marais en héritage(s) : 50 ans de sauvegarde, depuis la loi Malraux



Le Musée Carnavalet a présenté l’exposition éponyme. Plus de 330 œuvres – photographies, livres, dessins, plans et cartes, films, affiches, maquettes, gravures et médailles rappellent les problématiques soulevées par le « tracé du premier secteur sauvegardé parisien » à l’initiative des ministres André Malraux et Pierre Sudreau, des passionnés et des amateurs éclairés. Le 30 mars 2017, France 5 diffusera Le Marais, un trésor à Paris, documentaire de Laurent Lefebvre. "Quartier le plus visité de Paris, le Marais est à la fois aristocratique, populaire, bohème et bourgeois. Il abrite artisans et commerçants, une population qui se bat chaque jour pour préserver l'âme de cet espace. Il s'enracine dans une capitale capricieuse qui l'a tantôt choyé, tantôt délaissé. Aujourd'hui, de l'Hôtel de Ville à la Bastille, le Marais s'est constitué comme le poumon artistique et branché de la ville. Musée à ciel ouvert, ses jardins secrets et ses multiples hôtels particuliers de la Renaissance permettent de remonter le temps".


Le nom « Marais », pour désigner ce quartier, semble être apparu dans les années 1560.

Au XVIIe siècle, il « devient le quartier le plus élégant et le plus à la mode de la capitale ».

Pour évoquer cette période, le Musée Carnavalet présente une « matériauthèque » du Marais formée « de lambris, portes, solives, balustres de rampes, sculptures, céramiques, boucles, monnaies, enseignes, documents, photographies, films, plans, maquettes… »

Au fil des siècles, le Marais est demeuré pour partie bourgeois, et pour partie populaire avec ses artisans, petits commerçants et ouvriers, et juif principalement par son Pletzl.

« Sur la plupart de ces quais au-delà de Notre-Dame ne figure aucun monument illustre […]. Ils sont les décors privilégiés d'un rêve que Paris dispensa au monde, et nous voulons protéger ces décors à l'égal de nos monuments. » (André Malraux. Intervention à l’Assemblée Nationale, 23 juillet 1962).

Quarante ans après le décès d’André Malraux et pour le 50e anniversaire « du tracé du premier secteur sauvegardé parisien », le musée Carnavalet montre « une exposition dédiée au Marais, quartier qui occupe une place singulière dans le cœur des Parisiens » et dans l’histoire des Juifs de la capitale (Pletzl).

Plus de 300 œuvres mettent « en perspective 50 ans de l’évolution d’un quartier exceptionnel par l’abondance de ses hôtels particuliers érigés aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles qui côtoient des architectures contemporaines et au cœur duquel se trouve le musée Carnavalet ».

La loi du 4 août 1962 a instauré « les secteurs sauvegardés dont le caractère historique justifie » la « conservation, la restauration et la mise en valeur ». Elle confère au quartier du Marais « un dispositif de protection patrimoniale spécifique, à l’instar des centres historiques des villes comme Lyon, Chartres, Clermont-Ferrand ou Aix-en-Provence ».

La « sauvegarde du Marais a suscité d’exceptionnelles aventures humaines, individuelles et collectives associant des « décideurs, des aménageurs, des élus, des architectes, des urbanistes et des résidents, et induisant « de multiples visions et controverses ».

« Quels ont été les défis, les succès et les revers de la valorisation ? Que révèlent-ils ? Vers quel renouveau tendent-ils ? » L’exposition, dont la commissaire est Valérie Guillaume, Directrice du musée Carnavalet – Histoire de Paris, « évoque les questions patrimoniales et esthétiques » suscitées par ce plan de sauvegarde ainsi que « ses dimensions sociologiques, économiques et humaines ». 

Témoignages, photographies, films, cartes, maquettes, instruments, échantillons, affiches, dessins in situ, prélèvements, éléments d’architecture soulignent l’évolution permanente de ce quartier. Le visiteur est invité à une véritable « immersion sensorielle » à travers les couleurs et les matériaux du Marais.

De « nombreuses pièces inédites issues d’hôtels particuliers, de maisons de rapport ou de lieux de culte sauvés de la destruction », et découvertes aussi lors de fouilles archéologiques récentes, laissent apparaître « un Marais secret » au savoir-faire, à l’art de vivre, l’architecture urbaine, et l’esthétique si particuliers.

Un « dispositif numérique interactif propose ainsi aux visiteurs de se plonger dans deux rues familières du quartier, la rue des Rosiers dans le 4e arrondissement et la rue du Temple, dans le 3e arrondissement. A partir de témoignages, de photos et d’extraits de presse, un portrait vivant est esquissé ».

En 50 ans d’application de la loi Malraux, le secteur sauvegardé du Marais a subi des métamorphoses architecturales, démographiques, sociales.

Avant sa fermeture provisoire (2015-2019) pour assurer une rénovation visant à « repenser en profondeur la présentation de ses collections ainsi que sa médiation afin de devenir le musée incontournable pour comprendre Paris, son espace urbain, ses habitants, sa mémoire et son histoire, cette exposition propose de « nouvelles clés de compréhension d’un territoire » par une scénographie annonçant partiellement une « des salles d’introduction du futur musée après sa rénovation ».

La loi Malraux à l’origine des secteurs sauvegardés
La sauvegarde du Marais « inaugure un mouvement international de préservation et de mise en valeur des quartiers anciens qui émerge dans les années 1960 ». Parallèlement à un mouvement visant à moderniser les villes pour les adapter aux voitures.

Un secteur sauvegardé est « une zone urbaine soumise à des règles particulières en raison de son « caractère historique, esthétique ou de nature à justifier la conservation, la restauration et la mise en valeur de tout ou partie d'un ensemble d'immeubles, bâtis ou non » (loi du 4 août 1962 dite « loi Malraux ») ».

On en compte 105 secteurs sauvegardés en France. Alors ministre des Affaires culturelles, André Malraux souhaitait en créer 400.

« D’une extraordinaire richesse patrimoniale, le Marais est le premier quartier parisien déclaré « secteur sauvegardé » en décembre 1964. Son territoire de 126 hectares, environ 1,2% de la surface de Paris, recouvre partiellement les 3e et 4e arrondissements. Nous célébrons en 2015 le 50e anniversaire de sa délimitation ».

« L’autre secteur sauvegardé à Paris est la partie Est du 7e arrondissement, il est délimité par un Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) établi en 1972 et approuvé en 1991 ».

La « sauvegarde du patrimoine n’exclut pas les projets architecturaux contemporains.

Bien au contraire, même dans un secteur sauvegardé, la ville se construit par strates temporelles successives. Trois propositions architecturales des années 2010, présentées en début d’exposition, témoignent de cet harmonieux dialogue entre le patrimoine et la création :
- les logements sociaux construits par les architectes Chartier-Corbasson à l’angle des rues de Turenne et Saint-Antoine (4e), avec leur audacieuse façade évolutive et mobile, en alignement de rue,
- la réhabilitation de l’ancienne Société des Cendres par l’architecte Pierre Audat au 39 rue des Francs-Bourgeois (4e),
- la future fondation des Galeries Lafayette conçue par Rem Koolhaas situé entre la rue du Plâtre et la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie (4e), actuellement en cours d’aménagement ».

Les acteurs de la sauvegarde du Marais
« Depuis l’établissement de son périmètre le 16 avril 1965, le secteur sauvegardé du Marais fait l’objet d’une politique de mise en valeur active qui mobilise politiques, architectes, urbanistes, historiens, archéologues mais aussi les bénévoles et les amoureux du Marais ».

« Dès 1959, le ministre des affaires culturelles André Malraux partage avec son collègue Pierre Sudreau, ministre de la Construction, la volonté de sauvegarder le patrimoine historique et esthétique. Ensemble, ils engagent le ravalement des monuments parisiens ainsi décrits par Malraux : « Paris noir était une ville triste. C’est la saleté qui l’avait rendue triste. Le noir supprimait les ombres, donc le décor ». André Malraux « considère la sauvegarde comme une ressource imaginaire féconde » : « Dans notre civilisation, l’avenir ne s’oppose pas au passé, il le ressuscite ». Son « grand génie a été de réussir à personnifier la loi votée le 4 août 1962 et depuis communément appelée « loi Malraux ».

C’est « exceptionnellement au Sénat que cette loi est d’abord présentée, en décembre 1961, par Pierre Sudreau. La loi a un double but, dit-il, « de protéger et d'essayer de restaurer des quartiers anciens ou historiques qui font partie de l'âme de notre pays ».

Le 23 juillet 1962, André Malraux « prononce devant l’Assemblée nationale un discours dont cet extrait demeure particulièrement fameux » : « Les nations ne sont plus seulement sensibles aux chefs-d’œuvre, elles le sont devenues à la seule présence de leur passé. Ici est le point décisif : elles ont découvert que l'âme de ce passé n'est pas faite que de chefs-d’œuvre, qu'en architecture un chef-d’œuvre isolé risque d'être un chef-d’œuvre mort ».

En 1970, la FNAC « lance un concours à destination des photographes amateurs pour immortaliser Paris. Prêtées généreusement par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), ces images témoignent de la vie populaire du Marais à cette époque : les amateurs entrent dans les cours et dans les ateliers, accèdent aux chantiers de construction et témoignent ainsi des transformations du quartier ».

 « Animés par la passion du quartier, des amateurs s’engagent bénévolement dans sa préservation et arpentent méthodiquement ses rues pour capturer ses singularités et ses trésors afin d’en dresser un plan exhaustif ».

De 1962 à 1968, « Michel Raude met en place le Festival du Marais. Inspiré par le Festival d’Avignon, il propose des spectacles vivants dans les hôtels particuliers du quartier afin de faire connaitre ce patrimoine ».

Roland Liot, » photographe professionnel, est aussi spectateur de cette époque : il explore le Marais pour figer sur la pellicule les modifications qui l’affectent ».

Le Marais « a été également un territoire d’intense mobilisation militante contre l’expulsion de ses habitants et la rénovation par le privé de son patrimoine historique. Créé en 1975, l’inter-comité du Marais alerte l’opinion et les médias et contribue activement à modifier la réflexion en matière d’architecture et d’urbanisme ».

L’exposition s'achève par deux promenades, à travers le musée et le quartier. Au sein du musée Carnavalet - Histoire de Paris « le visiteur découvre les nombreuses œuvres et décors intérieurs du Marais qui n’ont pas pu être déplacés dans les salles d’exposition temporaire : la maquette de l’ensemble décoratif provenant de l’hôtel Colbert de Villacerf, datant du XVIIe siècle évoque ces nombreux ensembles décoratifs des XVIIe et XVIIIe siècles remontés dans l’hôtel Carnavalet ».

Enfin, l’exposition « engage chacun à inventer sa promenade dans le quartier, sur les pas des artistes Kojiro Agaki, Françoise Schein, Michel Longuet ou encore de la communauté des Urban Sketchers Paris, réseau de dessinateurs qui a organisé spécialement pour l’exposition deux « marathons de dessins » (ou SketchCrawl) en février et mars 2015 ».

Le 6 octobre 2016, à 19 h 30, le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) proposa Habiter le Marais 1900-1980,conférence d’Isabelle Backouche à l’occasion de la parution de son ouvrage Paris transformé. Le Marais 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé (Créaphis éditions, 2016). "Le Marais a suscité de nombreux projets, débats et combats avant et après la décision de sa sauvegarde par la loi Malraux en 1962. Sa partie sud, au bord de la Seine, est l’un des dix-sept îlots insalubres délimités en 1920. Dénommé « îlot 16 », il a la réputation d’être un ghetto et son aménagement est lancé à partir de 1941. L’historienne Isabelle Backouche, directrice d’études à l’EHESS au Centre de recherches historiques, aborde les liens entre urbanisme et antisémitisme, observant à la loupe cette transformation urbaine qui frappe l’inscription de la communauté juive dans ce quartier. Elle pratique l’histoire urbaine et a notamment publié La cathédrale Notre-Dame et l'Hôtel de Ville. Incarner Paris du Moyen Age à nos jours (Paris, Publications de la Sorbonne, 2015), Aménager la ville. Les centres urbains français entre conservation et rénovation (de 1943 à nos jours) (Paris, A. Colin, 2013), Maison de l’histoire de France : enquête critique (Paris, Fondation Jean Jaurès, 2012).

Le 30 mars 2017, France 5 diffusera Le Marais, un trésor à Paris, documentaire de Laurent Lefebvre (55 min). "Quartier le plus visité de Paris, le Marais est à la fois aristocratique, populaire, bohème et bourgeois. Il abrite artisans et commerçants, une population qui se bat chaque jour pour préserver l'âme de cet espace. Il s'enracine dans une capitale capricieuse qui l'a tantôt choyé, tantôt délaissé. Aujourd'hui, de l'Hôtel de Ville à la Bastille, le Marais s'est constitué comme le poumon artistique et branché de la ville. Musée à ciel ouvert, ses jardins secrets et ses multiples hôtels particuliers de la Renaissance permettent de remonter le temps".

"Maigret tend un piège"
Arte diffusa les 26 février, 3 et 9 mars 2016 Maigret tend un piègede Jean Delannoy '1958) d'après l'oeuvre de Simenon, avec Jean Gabin, Annie Girardot, Jean Desailly, Olivier Hussenot, Jeanne Boitel, Lucienne Bogaert, Lino Ventura, Jean Debucourt, Guy Decomble, Maurice Sarfati et Daniel Emilfork.

"Trois femmes sont retrouvées mortes, vêtements lacérés, dans le quartier du Marais à Paris. Au quatrième meurtre, le commissaire Maigret comprend qu'il a affaire à un tueur en série et décide de lui tendre un piège. Il organise une reconstitution du dernier meurtre, choisissant pour appât des femmes ressemblant à celles que le tueur prend pour cible, et dissimule des policiers en civil parmi la foule. Le leurre fonctionne. Dans le même temps, l'inspecteur Lagrume, tête de turc de Maigret, prend en filature une certaine Yvonne Maurin, dont le comportement étrange pendant la reconstitution a éveillé ses soupçons. Une série de coïncidences et le génie du commissaire Maigret conduiront vite au criminel..."

Un film noir éclairé par les dialogues de Michel Audiard, qui offre un costume sur mesure à Jean Gabin.  Maigret le débonnaire, Gabin le magnifique. C'est la première fois que Jean Delannoy réalise un Maigret. Associé pour les dialogues à Michel Audiard, il parvient à transposer d'une remarquable façon l'atmosphère créée par Georges Simenon. Jean Gabin est sans doute celui qui a le mieux incarné le commissaire à la pipe et à la force tranquille, se moquant des déductions savantes et préférant humer les lieux et les êtres, à la recherche du "pourquoi" plutôt que du "comment".

Premier des trois films avec Gabin dans le rôle du célèbre commissaire, Maigret tend un piège impose une atmosphère noire et lourde, digne des plus grands polars. Un film savoureux, porté par le jeu de ses acteurs, dont deux "débutants" qui feront leur chemin, Annie Girardot et Lino Ventura".
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Témoignage du sociologue Edgar Morin qui habitait au 35, rue des Blancs Manteaux au début des années 1960

« La population est merveilleusement cosmopolite. Il y a des Juifs que le trop plein de la rue des Rosiers a exilé vers l’est, des Arabes travaillant aux Halles et qui logent dans une même pièce ; il y a une colonie chinoise déportée pendant la guerre de 1914 de la concession française de Shanghai et dont les descendants se sont consacrés à la maroquinerie. »

« Le Marais […] a disparu depuis le début du XIXe siècle sous les appentis ; les excroissances en matériaux divers apportés là par une population des plus denses à Paris, sous la crasse et la lèpre d’un vieillissement accéléré. »


L’îlot 16, au croisement de l’histoire urbaine, architecturale, politique et sociale

« Pluridisciplinaire, l’exposition resitue les questions architecturales dans leur contexte politique, historique et sociétal. Le cas particulier de l’îlot 16 est emblématique de l’inscription de ces problématiques dans le territoire. C’est en 1921 que dix-sept îlots dits « insalubres », parce que la mortalité par tuberculose y est supérieure à la moyenne, sont délimités sur l’ensemble du territoire parisien. Ces quartiers sont destinés à être rasés et reconstruits. Le 16e îlot, d’une superficie de 14 hectares, est situé au sud du 4e arrondissement. Il est délimité à l’ouest par l’église Saint-Gervais, à l’est par la rue de Foucry, au nord par la rue François Miron et au sud par le quai de l’Hôtel de Ville Plusieurs visions d’aménagement de cet îlot se sont succédé dans les années 1930. L’urbanisme de mouvance moderniste voulait détruire le quartier et édifier un centre administratif et culturel doté d’un vaste espace vert. L’administration du régime de Vichy (1940-1944) préfère à ce plan un processus de conservation et de sauvegarde. Elle privilégie le curetage des cours intérieures, l’aménagement d’espaces verts, la destruction de bâtiments vétustes et la reconstruction d’édifices, de style historique. L’ancien tracé des rues est modifié. Ces différentes interventions préfigurent les méthodes en vigueur à partir de la loi Malraux ».

« L’expulsion des habitants, à majorité locataires, des 350 immeubles classés insalubres, dans cet îlot 16, a eu lieu pendant les persécutions des Juifs, notamment entre 1941 et 1944. 20% des foyers qui avaient fait l’objet de la procédure d’expulsion s’étaient déclarés juifs ».


Jusqu’au 28 février 2016
Au Musée Carnavalet 
Histoire de Paris
16, rue des Francs-Bourgeois. 75003 Paris
Tél. : +33 (0)1 44 59 58 58
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h

Visuels 
Cour d'honneur de l'hôtel Carnavalet - 2015 © Jean-Baptiste Woloch / Musée Carnavalet

Mascaron : tête masculine de Faune Vers 1648-1650 Calcaire de Saint-Leu 66 x 75 x 34, 5 cm, Paris, Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique © Paris Musées/Lyliane Degrâces-Khoshpanjeh

Place des Vosges, acardes SketchCrawl 14 Février/8 Mars 2015, Aquarelle. Marion Rivolier. Paris, Marion Rivolier/ Urban Sketcher Paris © Marion Rivolier

Anonyme. Panneau du grand hôtel d'Aumont. Chêne sculpté et peint en blanc, décor rapporté doré. 1774-1791. Paris, musée Carnavalet. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

 « Non aux expulsions en août, Solidarité avec l’intercomité du Marais, 25 rue Saint Paul exposition, film, permanence » Intercomité du Marais - © Atelier F.A.P. (Front des Artistes Plasticiens)

La Place des Vosges © Roland Liot

Saint François enlevé dans un char de feu, partie supérieure"".
Paris, musée Carnavalet. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Delphine Priollaud-Stoclet,  Rue des Rosiers. Gouache . 29,7 x 42cm Paris, coll. Delphine Priollaud-Stoclet / Urban Sketchers Paris © Delphine Priollaud-Stoclet

Plan de Sauvegarde et de mise en valeur du Marais 2013

Vue aérienne de la place de l'Hôtel-de-Ville piétonne en 1983 - © Droit Réservé Ville de Paris, collection Direction de l’Urbanisme

Bâtiment existant et tour d'exposition de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, Maquette 1-100e du projet de l’agence OMA © OMA

1977 La place de l'Hôtel-de-Ville - Esplanade de la Libération, ancienne place de Grève jusqu'en 1803 © Droit Réservé Ville de Paris, collection Direction de l’Urbanisme

Portrait d'André Malraux, ministre de la Culture, dans son bureau de la rue de Valois,  Paris (Ier arr.). 1967.
Photographie de Jean Mounicq.
Paris, musée Carnavalet. © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Roman Cieslewicz (1930-1996). Affiche pour le festival du marais du 6 juin au 14 juillet 1972, Sérigraphie, 1972. Paris, musée Carnavalet.© Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Décor du cabinet provenant de l'Hôtel Colbert de Villacerf. Anonyme. Paris, musée Carnavalet.  © Daniel Lifermann / Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Françoise Schein, Rue du Roi de Sicile, anciennement 48 rue des droits de l’homme, 2014. Installation lumineuse. Paris, collection particulière. Courtesy V Contemporary Art Gallery www.5contemporary.com/ © Françoise Schein, ADAGP 2015.

Paris transformé. Le Marais 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé d'Isabelle-Backouche © DR

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 février 2016, puis le 5 octobre 2016.

mercredi 29 mars 2017

Claude Lévi-Strauss (1908-2009)



 Claude Lévi-Strauss (1908-2009) est né à Bruxelles dans une famille Juive de rabbins et d’artistes alsaciens depuis deux siècles et demi, Cet anthropologue mélomane a révolutionné l’ethnologie et les sciences sociales, et a co-fondé le structuralisme. Dans le cadre du Mois de la photo du Grand Paris, la galerie HEGOA présentera l'exposition du photographe Pierre de Vallombreuse "Hommage à Claude Lévi-Strauss". Vernissage le 30 mars 2017 dès 18 h 30 en présence de l'artiste et de Madame Lévi-Strauss. 



« Je hais les voyages et les explorateurs ». Ainsi débute Tristes Tropiques - l'auteur avait songé à ce titre dans sa jeunesse  - , le livre le plus connu de Claude Lévi-Strauss publié en 1955. Dans ce livre rédigé en quatre mois, il écrit aussi : « ll m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt ».

Arte avait diffusé « Claude Lévi-Strauss, pensée de notre temps  » par Pierre Beuchot. Le portrait « d'un des plus grands penseurs du XXe siècle » à partir d’extraits de l’interview réalisée par Jean-José Marchand en 1972.

Puisant dans un entretien dirigé en 1972 par Jean José Marchand dans le grand jardin de la propriété de l’ethnologue en Côte d'or, Pierre Beuchot a présenté l’itinéraire et la pensée de Claude Lévi-Strauss.


Entouré de cette Nature qui lui était si chère – dès 1976, il prône les droits de la nature et des espèces vivantes -, Claude Lévi-Strauss se plonge dans sa jeunesse à Paris – pendant la Première Guerre mondiale, son père est mobilisé, et la famille s’installe chez le grand-père maternel, rabbin de Versailles et arrière-petit-fils d'Isaac Strauss, chef d'orchestre à la cour sous Louis-Philippe, puis sous Napoléon III -, sa curiosité intellectuelle, ses études au lycée Janson-de-Sailly, puis celles de droit et de philosophie - marquées par un « certain goût pour les idées » et très influencées par le socialisme – couronnées par l’agrégation de philosophie (1931). Le Dr Nathan l'introduit à l'oeuvre de Freud. Parmi une centaine de tableaux exposés en 2010 dans l'exposition éponyme Les enfants modèles de Claude Renoir à Pierre Arditi. Tableaux et sculptures sont confrontés, citons le portrait de Claude Lévi-Strauss sur un cheval mécanique (1912) par son père Raymond Lévi-Strauss.
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La politique passionne Claude Lévi-Strauss. Un accident de voiture avec Pierre Dreyfus, futur PDG de Renault, met fin à sa candidature socialiste aux élections cantonales en 1932. Année où il épouse Dina Dreyfus qui l’accompagne dans ses missions auprès des Amérindiens. Le couple se sépare en 1939.

En 1933, Claude Lévi-Strauss découvre l’ethnologie par ses lectures de Robert Lowie. Par l’entremise de Paul Nizan, il fait la connaissance de Marcel Mauss, expert en ethnographie, "porte de sortie possible pour un agrégé de philosophie".


Lors d’une mission universitaire en 1934-1935, cet intellectuel sportif se rend au Brésil pour enseigner dans les universités de Rio de Janeiro et de Sao Paulo, où il rencontre Fernand Braudel. De 1936 à 1938, il fait « son apprentissage en autodidacte de l'ethnologie au Brésil », où il analyse les sociétés primitives et complexes d'Amazonie et le Mato Grosso : les peuples Caduveo (1935), Bororo, Nambikwara et Tupi-Kawahib (1938). Il recherche des "peuples encore plus intrinsèquement sauvages". Il cherche à comprendre et déterminer une "société humaine minimale". Puis à New York. A Paris, est organisée une exposition de ses premières études. Puis ce sont « ses premières intuitions structuralistes", ses recherches sur l'inceste -  "Ce qui est important, est qu'il existe une contrainte... Les familles biologiques s'unissent entre elles et constituent une société" - et les mythes… "Comme la science, les mythes cherchent à expliquer, mais ils cherchent à expliquer tout à la fois... Une histoire devient un mythe à force d'être entendue, répétée". L'occasion de "saisir la pensée inconsciente".

Le couple se sépare en 1939, année de la mobilisation de Claude Lévi-Strauss. Celui-ci est envoyé à la ligne Maginot. Il pense alors aux "lois d'organisation" d'où naitra son structuralisme.

Sous l’Occupation, les lois antisémites portant statut des Juifs induisent la révocation de Claude Lévi-Strauss de l’Education nationale.

Claude Lévi-Strauss se réfugie en 1941 aux Etats-Unis, où il enseigne l’ethnologie à la New School for Social Research de New York, rencontre des surréalistes – André Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp - et le linguiste russo-américain et maître de linguistique structurale Roman Jakobson. En 1942, il rejoint les rangs de la France Libre, comme speaker à l’Office of War Information.

Une pensée fascinante à l'œuvre
Nommé conseiller culturel à l’ambassade de France, Claude Lévi-Strauss retourne à Paris en 1947. Sous-directeur du musée de l’Homme, il se lie avec Georges Dumézil, Michel Leiris, Jacques Lacan.

Suivent ses premières publications - Les Structures élémentaires de la parenté, sa thèse soutenue à la Sorbonne (1949).

Dès 1949, Claude Lévi-Strauss est chargé de missions en Inde et au Pakistan par l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture). Il participe aux travaux de la commission internationale de savants chargés de rédiger la première déclaration de l’UNESCO sur la race, publiée en 1950.


Nommé en 1950 à l’Ecole pratique des hautes études, élu au Collège de France en 1959, auteur de Anthropologie structurale (1958), Le Totémisme aujourd'hui et La Pensée sauvage (1962) et des quatre volumes des Mythologiques (1964-1971), Claude Lévi-Strauss a révolutionné l'ethnologie.


Face à des modèles sociaux si variés, il s’attèle à « dégager une unité de structure anthropologique afin de mieux comprendre les mécanismes – souvent inconscients – qui sont en jeu dans les relations humaines. Une méthode inspirée de la linguistique, appelée "structuralisme", qui rayonnera ensuite dans tous les domaines de la connaissance ». Un structuralisme inspiré des mathématiques et dont il fut pionnier avec le linguiste Emile Benveniste et le comparatiste Georges Dumézil. Un mouvement intellectuel visant à dégager des constantes parmi les diverses tribus amérindiennes observées. La question de leur universalité dans le temps et l’espace semble irrésolue par ce structuraliste.


Lévi-Strauss « en a eu l'intuition durant la Seconde Guerre mondiale quand, mobilisé sur la ligne Maginot, il contemplait les lois d'organisation des fleurs… »

Puis, il s’intéresse à des tribus d'Amérique dont il analyse les modes de vie. Il dédie « dix ans de sa vie à l'étude de leurs mythes, dont il a dégagé les grands principes. Son objectif : la quête de vérité, bien sûr, mais aussi le secret espoir de définir le sentiment du beau que lui inspiraient leurs récits… »


Son « cheval de bataille : défendre la méthode structuraliste, accusée d'abolir la personne humaine. Une critique qui l'inquiète beaucoup moins que la destruction progressive de la nature et le développement intensif des moyens de communication qui, selon lui, empêche la maturation de la pensée ».

Ses travaux lui valent une célébrité mondiale, l’élection en 1973 à l’Académie française et en 1995 la présidence d'honneur de la commission chargée d’élaborer le projet d'un musée des arts primitifs inauguré en 2006.

Opposé au marxisme, il est critiqué par Emmanuel Levinas, Paul Ricoeur, Umberto Eco, Alberto Moravia, Claude Lévi-Strauss. 

Le 1er octobre 2015, le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) une rencontre sur Claude Lévi-Strauss, "à l’occasion de la publication de la biographie Claude Lévi-Strauss (Flammarion, collection « Grandes biographies », 2015) et du volume de lettres inédites de l’anthropologue à ses parents, Chers tous deux (Seuil, collection « La Librairie du XXIe siècle », 2015). Y participent Emmanuelle Loyer, auteur de la biographie,Monique Lévi-Strauss, épouse de Claude Lévi-Strauss, auteur d’Une enfance dans la gueule du loup (Seuil, 2014), Daniel Fabre, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS. La table-ronde est modérée par Emmanuel Laurentin, producteur de La Fabrique de l’Histoire sur France Culture. "Claude Lévi-Strauss (1908-2009) a exercé une influence décisive sur les sciences humaines, devenant notamment l’une des figures fondatrices du structuralisme. Il a occupé la chaire d’anthropologie sociale au Collège de France de 1959 à 1982. Membre de l’Académie française à partir de 1973, il est l’auteur d’une œuvre scientifique majeure, avec notamment Tristes tropiques, Le Totémisme aujourd’hui, La Pensée sauvage ou Mythologiques. Cette rencontre mettra en lumière les grandes périodes de sa vie, traversant l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Elle interrogera aussi son identité juive et sa relation à l’art : son père était l’artiste peintre Raymond Lévi ; son grand-père maternel, le rabbin de la synagogue de Versailles. Claude Lévi-Strauss est aussi l’arrière-petit-fils d’Isaac Strauss, compositeur et chef d’orchestre, collectionneur, entre autres, d’objets liturgiques et de manuscrits hébraïques. Sa collection constitue l’un des fonds majeurs du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme".

Le 6 juillet 2016 à 22 h 45, Arte diffusa Le siècle de Lévi-Strauss, documentaire de Pierre Assouline (2015, 53 min). "Claude Lévi-Strauss raconté par lui-même : au fil d'un montage éclairant d'entretiens avec l'anthropologue et d'archives des grands événements du XXe siècle, Pierre Assouline dessine le portrait du père du structuralisme en homme libre".

" Je suis devenu ethnologue pour des raisons impures. C'était une voie de traverse qui permettait de courir le monde, de s'aérer", raconte Claude Lévi-Strauss (1908-2009), évoquant, en ouverture du film, ses débuts comme professeur invité à l'université de  São Paulo, en 1935, alors que la discipline est encore balbutiante. Mû par le désir de s'évader d'Europe et de l'enseignement de la philosophie, il repousse les frontières intellectuelles au contact des peuples indigènes qu'il visite 13 dès ses premières vacances, dans l'État amazonien du Mato Grosso. Il y structure une pensée nouvelle, s'appuyant sur des connaissances élargies, "où rien d'humain ne reste étranger [...] même les sociétés les plus lointaines et qui nous paraissent les plus humbles et les plus misérables".

Se rêvant compositeur, Claude Lévi-Strauss conçoit son oeuvre maîtresse Tristes Tropiques (1955) à la manière d'un opéra dans lequel il retisse ensemble ce que les sociétés occidentales ont dispersé : "cette alliance primitive entre le poétique et le rationnel". Au fil d'un montage éclairant d'entretiens avec Claude Lévi-Strauss, de films et de photographies issus de sa collection privée, d'archives des grands événements du XXe siècle, Pierre Assouline dessine le portrait du père du structuralisme en homme libre, sans appartenance à une université, un parti politique 13 à l'exception d'une brève incursion à la SFIO 13 ou une religion. À la fin de sa vie, face à la disparition des sociétés primitives, il s'inquiète : "Tout ce que j'aime est en train d'être détruit." Le grand penseur donnera un nom à ce mal : "la monoculture universelle".

Galerie HEGOA
Dans le cadre du Mois de la photo du Grand Paris, la galerie HEGOA présentera l'exposition du photographe Pierre de Vallombreuse  "Hommage à Claude Lévi-Strauss".

"A travers une sélection d’images rassemblées spécialement à l’occasion du Mois de la Photo du Grand Paris, Pierre de Vallombreuse défend la fragile diversité des peuples autochtones. Un hommage à Claude Lévi-Strauss dont la lecture du livre « Tristes Tropiques » éclaire depuis toujours la trajectoire du photographe".


"Depuis trente ans Pierre de Vallombreuse témoigne inlassablement de la vie des Peuples autochtones dans le monde. Il a constitué un fonds photographique unique sur 42 peuples rendant ainsi hommage à la précieuse diversité du monde. Chaque peuple souligne la multiplicité des réponses aux conditions de vie imposées par la nature et l’histoire".  

"A travers ses photographies, Pierre de Vallombreuse nous fait découvrir les réalités complexes et alarmantes de ces peuples. Loin des rêves d’exotisme surannés, il se bat pour le respect et la juste représentation de ces populations fragilisées, dont l’héritage nous est vital". 

Ces peuples "sont trop souvent les premières victimes de génocides, guerres, idéologies, prédations économiques, pénurie alimentaire, désastres écologiques, autant de questions cruciales qui, loin d’être locales, concernent notre humanité".

Cette "exposition sera sa première qui au travers de 25 œuvres tentera de symboliser leurs situations. De peuple vivant plus ou moins en paix, en passant par « l’intégration désintégrante » dont parle Edgar Morin, jusqu’aux guerres et génocides". Elle sera l’occasion de rendre hommage à Claude Lévi-Strauss, dont la lecture du livre « Tristes Tropiques » éclaire depuis longtemps la trajectoire de Pierre de Vallombreuse. Cette exposition est un cri d’alarme pour défendre ces humanités en danger, qui loin d’être « autres » sont aussi la nôtre". 

Le 22 avril 2017 à 16 h, André Delpuech, conservateur général du Patrimoine au Musée du Quai Branly, donnera une conférence au Bistrot de Paris, 333 rue de Lille Paris 75007. Il convient de confirmer impérativement sa présence aux événements à contact@galeriehegoa.com


Du 31 mars au 29 avril 2017. Vernissage le 30 mars 2017 dès 18 h 30 en présence de l'artiste et de Madame Lévi-Strauss
16, rue de Beaune - 75007 PARIS
Tél : +33 1 42 61 11 33
Du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h à 19 h  ou sur RV

France, 2004, 59 minutes
Diffusion le 29 août 2012 à 23 h 15

Visuels
   Affiche
Pierre de Vallombreuse
Peuple Palawan. Jeux d'enfants dans le torrent. 2014
Peuple Palawan Enfants se réchauffant sur un rocher - 2014
Peuple Palawan. Philippines. Retour dans la caverne. 1994
Peuple Papou. Un Dani dans un restaurant tenu par des colons indonésiens.1997
Peuple Yi. Sechuan. Chine. jeune berger. 1995
© Pierre de Vallombreuse 

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Cet article a été publié le 27 août 2012, puis les 29 septembre 2015 et 6 juillet 2016.

« Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano


« Le nom des 86 » est un documentaire de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano. En 1943, « 86 Juifs sélectionnés au camp d'Auschwitz sont déportés à l'été 1943 au camp de Natzweiler-Struthof où une chambre à gaz a été spécialement aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l'Institut d'anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes Juifs, pour garder trace de cette « race ». Une enquête pour retrouver les identités de ces victimes des Nazis lors de la Shoah. Le 29 mars 2017, à 18 h, à l’auditorium de la Bibliothèque Municipale de Mériadeck, le Centre culturel Yavné Bordeaux proposera la projection-rencontre autour du documentaire « Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano. 



 A l'été 1943, 86 Juifs du camp d'Auschwitz (Pologne) sont déportés au camp de Natzweiler-Struthof, en Alsace, aujourd'hui en France, où une chambre à gaz a été aménagée pour les assassiner.

Directeur de l'Institut d'anatomie de Strasbourg, August Hirt veut créer une collection de squelettes Juifs, pour conserver une trace de cette « race » qui «incarne une sous-humanité repoussante, mais caractéristique» selon » ses mots.

« Comment ce sinistre projet a-t-il vu le jour? Que sont devenus les 86 Juifs gazés pour cette collection anatomique ? »

Sur « les lieux du crime, experts, témoins et acteurs de la mémoire font le récit d'un des plus tragiques épisodes de la Seconde Guerre mondiale, emblématique de la Shoah et des dérives de la science sous le nazisme, tout en questionnant la difficile mémoire du crime et ses implications éthiques. Mais cette histoire, c'est aussi et surtout la quête, le combat inlassable du journaliste et historien allemand Hans-Joachim Lang « pour redonner une identité à ces hommes et femmes réduits à une liste de matricules ».

La quête des noms
Le 1er décembre 1944, une semaine après la libération de Strasbourg en Alsace, le commandant Raphel recherche des documents dans l’Hôpital civil.

Dans les sous-sols de l’Institut d’anatomie, il « découvre les restes de cadavres entassés et dépecés ». Ainsi débute l’Affaire Hirt.

Lors de l’enquête suivant cette macabre découvert, des collaborateurs du professeur August Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie de l’Université nazie de Strasbourg (Reichsuniversität Strassburg), et des archives révèlent que Hirt « avait fait gazer, à l’été 1943, 86 Juifs au camp de Natzweiler-Struthof dans le but de constituer une collection anatomique raciale ».

Célèbre anatomiste et fervent nazi, August Hirt dirigeait l’Institut d’anatomie de l’Université nazie de Strasbourg depuis novembre 1941. Il était devenu rapidement membre de l’Ahnenerbe, société scientifique nazie dirigée par Heinrich Himmler et Wolfram Sievers.

En février 1942, Hirt proposa à ses supérieurs de l’Ahnenerbe la constitution d’une collection de crânes de «commissaires judéo-bolchéviques qui incarnent une sous-humanité répugnante mais caractéristique ».

Son « projet fut particulièrement bien reçu et encouragé. Hirt s’associa à l’anthropologue Bruno Beger dans cette mission ».

A Auschwitz, au printemps 1943, Beger y sélectionna sur des critères physiques des Juifs pour constituer cette collection anatomique Juive.

Après avoir été choisis et mis en quarantaine, 29 Juives et 57 Juifs « furent envoyés par train au camp de Natzweiler où une chambre à gaz rudimentaire avait été aménagée dans le but de les tuer ».

Après le gazage, les cadavres des 86 Juifs furent amenées discrètement à l’Institut d’anatomie de Strasbourg. Là, faute d’instruments idoines pour « les transformer en squelettes », ils furent abandonnés.

A l’approche des Alliés de Strasbourg en septembre 1944, Hirt, effrayé, donna l’ordre à ses assistants de « découper les corps et de faire disparaître toute trace criminelle, ce qui fut partiellement fait ».

Secrètement, un de ses assistants, Henri Henrypierre, a écrit tous les 86 matricules.

Hirt a pris la fuite.
A la Libération, Henrypierre confie « cette liste aux autorités judiciaires ».

Après la découverte des cadavres par les Français, une autopsie des cadavres fut pratiquée et des documents furent analysés.


Les méfaits de Hirt ont été commentés lors du Procès des médecins à Nuremberg. Mais, ils ont curieusement été peu évoqués au Procès des médecins du Struthof, en décembre 1952 à Metz.

Ses actes barbares sont tombés dans l’oubli, jusqu’en 1970-1971, date du procès à Francfort de Bruno Beger, l’anthropologue ayant, à Auschwitz, sélectionné ces 86 Juifs. Beger a été condamné à trois ans de prison. L’instruction judiciaire avait permis de découvrir que Hirt s’était suicidé en 1945.

En France, ce procès n’attira qu’un faible intérêt.

En 1978, les déclarations du négationniste Robert Faurisson ramènent au premier plan « la réalité de la chambre à gaz du Struthof ».

Serge Klarsfeld demanda à Jean-Claude Pressac, pharmacien devenu historien des chambres à gaz et crématoires dans les camps nazis, une « étude du gazage de 87 Juifs au camp du Struthof » publiée en 1985 (The Struthof Album). Il « y détailla le processus de gazage et publia des documents accablants tirés du Procès Beger ». Il révélé aussi « l’identité d’une des victimes de Hirt : Menachem Taffel, Juif berlinois, déporté en mars 1943 avec sa femme Klara et leur fille de 14 ans, Esther (toutes deux gazées à Auschwitz) ».

Des publications ont apporté leur contribution à l’écriture de cette page tragique.

Dans les années 1990, deux psychiatres ont créé le Cercle Menachem Taffel à la mémoire des victimes.

En septembre 2003, un historien et journaliste allemand Hans-Joachim Lang révéla, lors d’un colloque à Strasbourg, le nom des 86 Juifs déportés d’Auschwitz pour être gazés par Hirt. 

Publié en août 2004, son livre Die Namen der Nummern, Wie es gelang, die 86 Opfer eines NS-Verbrechens zu identifiziere a reçu le Prix de la Fondation Auschwitz. L'auteur y écrit : "Ce livre parle de la façon dont les numéros du camp de concentration se sont de nouveau transformés en noms. Un monde invisible durant de nombreuses décennies surgit de l'obscurité. Trait pour trait, les personnes sortent de l'anonymat, des hommes et des femmes vous mènent aux endroits où ils ont vécu et qui, nulle part en Europe, n'étaient à l'abri des nazis, que ce fût à Larvik en Norvège, à Théssalonique en Grèce, à Sittard aux Pays-Bas ou à Szereszow en Pologne… Ces gens assassinés continuent à vivre dans le souvenir de ceux qui les ont connus".

Le 27 janvier 2014, a eu lieu la cérémonie au cimetière juif de Cronenbourg en mémoire des 86 Juifs gazés au KL-Natzweiler.

Après un long combat du Cercle Menachem Taffel, le 11 décembre 2005, en présence de familles de victimes, une plaque a été dévoilée devant l’Institut d’anatomie », et un Mémorial sur lequel sont inscrits les noms des victimes Juives a été inauguré au cimetière israélite de Strasbourg-Cronenbourg.

Documentaristes
C’est ce pan méconnu de l’histoire de la Shoah en France que relate ce documentaire « Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano diffusé par Alsace 20.

Consultant audiovisuel spécialisé dans les nouvelles technologies télévisuelles et producteur, Emmanuel Heyd a travaillé comme journaliste pour ARTE et ZDF. En 1996, il initie ses recherches sur le passé de l’Institut d’anatomie de la Faculté de médecine de Strasbourg.

Médecin à Strasbourg, Raphael Toledano se spécialise depuis 2003 dans « l’étude historique des expériences médicales nazies menées pendant la Seconde guerre mondiale en Alsace. En 2004, « le professeur Christian Bonah, qui dirigeait le département d’histoire de la Faculté de médecine de Strasbourg », lui « proposa d’en faire son sujet de thèse. Bénéficiant de dérogations d’accès exceptionnelles du fait de mon statut de doctorant », il a eu accès à de nombreuses archives en France et à l’étranger, dont certaines totalement inédites. A l’occasion de la soutenance de sa thèse en décembre 2010, il s’est rendu compte de l’importance de ce thème dans l’histoire de la Faculté de médecine de Strasbourg. En décembre 2010, il « a soutenu à Strasbourg sa thèse de doctorat en médecine sur les expérimentations menées au Camp de Natzweiler-Struthof par le virologiste Eugen Haagen » : il y révélait « pour la première fois le nom des 189 Roms victimes de ces expériences ». Il a été distingué par de nombreux prix, notamment le Prix International de la Fondation Auschwitz 2010-2011. Membre du Conseil scientifique du Centre européen du résistant-déporté (Musée du Struthof) depuis 2012, il se consacre à l’étude de « l’élaboration d’un projet d’exposition au Struthof et prépare un ouvrage consacré aux expériences nazies menées au Struthof ».

Pour relater cette histoire, tragique chapitre de la Shoah, les documentaristes ont recueilli les interviews d’experts : historiens (Robert Steegmann, Serge Klarsfeld), spécialistes de la médecine sous le nazisme (Paul J. Weindling, Yves Ternon), anthropologue (Edouard Conte), anatomiste (Jean-Marie Le Minor), historien de la médecine (Christian Bonah), spécialiste des politiques mémorielles (Serge Barcellini), psychiatre (Georges Y. Federmann).

Ils ont joint des documents « inédits - à l’instar du projet original de Hirt ou de la liste des 86 matricules recueillis en cachette par Henri Henrypierre, l’assistant de Hirt ».

S’ajoute la « voix, rare et précieuse, des témoins : « Pierre Karli, un ancien élève de Hirt, la Doyenne du Block 10 qui s’est occupée des femmes sélectionnées par Beger, le fermier du Struthof, Ernest Idoux qui, de sa fenêtre, a assisté au gazage des premières femmes et l’assistant d’anatomie Henri Henrypierre sans qui les 86 noms n’auraient jamais été retrouvés », indique Raphael Toledano.

Le film révèle le sort de la 30e femme sélectionnée par Bruno Beger et son identité, grâce à un témoignage inédit.

Il souligne la quête pendant des dizaines d’années, de Hans-Joachim Lang , journaliste et historien allemand, pour redonner leur nom à toutes les victimes. « Inlassablement, il chercha la liste d’Henrypierre, puis tenta de retrouver le nom qui se cachait derrière chaque numéro, à en retracer l’histoire, à en contacter les proches survivants ».

Le nom des 86 est « le récit de ces deux destins que tout oppose : celui d’un médecin nazi qui réduit des êtres humains (au motif qu’ils sont Juifs) à l’état de squelettes dont il ne reste finalement que des numéros matricules, et celui d’un journaliste allemand qui parcourt le chemin inverse, redonnant une identité perdue à de simples numéros ».

Tournage
« J’ai été sensibilisé aux agissements d’August Hirt en 1997 par mon père, médecin installé à Strasbourg. Je rencontrai alors Jacques Heran, un professeur de médecine qui enseignait l’histoire des expérimentations nazies aux étudiants de première année. Il me remit des copies de certaines archives de la Faculté de médecine de Strasbourg relatives à August Hirt, des lettres de Hirt et des photos de femmes retrouvées dans les papiers de Hirt, et me donna sa version des faits », a déclaré Raphael Toledano.

Et d’ajouter : « Étudiant en médecine quelques mois plus tard, je fréquentais désormais l’Institut d’anatomie de Strasbourg où une rumeur persistante prétendait que les bocaux étudiés contenaient les restes des malheureuses victimes de l’anatomiste nazi. Je fus frappé par l’attitude de certaines autorités universitaires médicales et par le refus de certains professeurs d’apposer une plaque devant les lieux du crime ou de continuer à enseigner cette histoire aux jeunes étudiants en médecine après la mort de Jacques Heran. De là, naquit un désir, comme une évidence, celui de rechercher par tous moyens à poursuivre les travaux de celui qui avait été mon maître et surtout celui de transmettre le récit de ces crimes commis par des médecins à mes futurs confrères. Emmanuel Heyd et moi nous sommes rencontrés à l’occasion du colloque de 2003 au cours duquel un journaliste allemand, Hans-Joachim Lang, exposa pour la première fois l’identité des 86 victimes juives de Hirt ».

Après avoir longtemps refusé l’autorisation pour leur tournage, la Faculté de médecine de Strasbourg et de l’Institut d’anatomie acceptent finalement de mettre un terme à leurs opacité, silence. « Néanmoins, le sujet reste sensible. La peur de l’amalgame et d’une incompréhension de cette histoire reste tenace. Il faut sans cesse souligner que l’on parle de la Reichsuniversität Strassburg, et non pas de l’Université française de Strasbourg, alors réfugiée à Clermont-Ferrand », précise Emmanuel Heyd.

« Nous avons tous été marqués par les trois jours passés à Auschwitz en compagnie d’Hans-Joachim Lang qui a accepté d’y revenir pour nous raconter le fil de ses recherches. Je garde intact le souvenir de cet homme extrêmement humble, au milieu du sinistre Block 10 [du Stammlager d’Auschwitz, où les femmes ont été sélectionnées pour le projet de Hirt], racontant comment il a contacté les premières familles de victimes après avoir retrouvé leurs noms. Il se pose la question du sens de sa démarche, de l’éthique : ne risque-t-il pas d’engendrer du malheur à venir fouiller le passé ? Ne va-t-il pas rouvrir de vieilles blessures ? Et il a cette réponse magnifique d’une famille : « Vous ne rouvrez pas nos plaies, elles ne se sont jamais refermées » », se souvient Raphael Toledano.

Le 19 mai 2015,  à 19 h, l'université de Strasbourg (Unistra) a accueilli la projection-débat, en présence des réalisateurs, Emmanuel Heyd, et Raphaël Toledano, et du Pr Christian Bonah (Département d’histoire de la vie et de la santé), de ce documentaire : "En 1943 à Auschwitz, 86 Juifs sont sélectionnés et déportés au camp de Natzweiler-Struthof en Alsace où une chambre à gaz a été aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes juifs pour garder trace de cette "race qui incarne une sous-humanité repoussante". Ce film retrace cette histoire et relate l’inlassable quête pour retrouver le nom des 86 victimes".

Polémique
En janvier 2015, dans son livre Hippocrate aux enfers sur les médecins des camps nazis de concentration et d'extermination, Michel Cymes, médecin et chroniqueur médical, a évoqué des restes, notamment des "coupes anatomiques des 86 victimes" Juives encore gardés par l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Il se fondait sur les déclarations du psychiatre Georges Federmann, président du cercle Menachem Taffel, qui milite pour la mémoire des quatre-vingt-six victimes juives déportées à Auschwitz, gazées au camp alsacien du Natzwiller-Struthof, et dont les corps furent transférés à l'Institut d'anatomie. Le docteur Federmann "aurait évoqué un creux axillaire, une main et la coupe transversale d'une tête conservés dans des bocaux. Mais le médecin, qui n'est pas cité directement dans le livre, estime avoir été « trahi » par l'auteur dans la retranscription de ses propos".

Une polémique a surgi.

Le 28 janvier 2015, l'université de Strasbourg "a réfuté ces accusations" : "Les corps ont quitté l'institut en septembre 1945". Après la découverte d'une partie de ces restes en décembre 1944, ceux-ci ont été « enterrés au cimetière juif de Cronenbourg, à l'endroit où fut apposée il y a quelques années la stèle qui porte le nom des quatre-vingt-six victimes. Depuis septembre 1945, il n'y a donc plus aucune de ces parties de corps à l'institut d'anatomie et à l'université de Strasbourg ». Affirmer qu'auraient subsisté des restes de victimes juives à l'université ou à l'Institut est « faux et archi-faux.  C'est faux depuis 1945 ! », a asséné Alain Beretz, président de l'université de Strasbourg. Et de qualifier « rumeurs » des faits « avancés sans preuve ». A la Libération, "après la découverte des restes de ces victimes, deux médecins légistes strasbourgeois, le professeur Fourcade et le docteur Simonin, ont fait une expertise médico-légale de ces pièces avant qu'elles soient enterrées".

Le 31 janvier 2015, Michel Cymes a fermement nié avoir allégué que cet Institut détenait encore des restes de ces victimes Juives : "Je me contente de reprendre le témoignage d'un médecin qui affirme avoir vu des bocaux renfermant des restes humains pouvant dater de la période nazie. Je relate ma visite de l'Institut grâce à l'accueil chaleureux de son patron, le professeur Kahn. Et je laisse la parole à ce même Pr Kahn qui m'affirme qu'il n'y a plus rien à l'Institut. Sans jamais mettre en doute, ni le témoignage du médecin, ni les propos du Pr Kahn.Car je suis intimement persuadé que si il y a eu, aujourd'hui, il n'y a plus rien à l'Institut d'Anatomie. Mon livre se veut une modeste participation à un devoir de mémoire qui me tient à coeur. Ce n'est pas le livre d'un universitaire, pas celui d'un historien, mais celui d'un médecin qui se demande comment, ceux qui exerçaient le même métier, ont pu basculer dans l'horreur".

Découverte de restes de victimes Juives
Le 18 juillet 2015, la ville de Strasbourg a révélé que, le 9 juillet 2015, Raphaël Toledano avait découvert à l’Institut de médecine légale de Strasbourg des restes de victimes de l’anatomiste nazi August Hirt, conservés dans un bocal et des éprouvettes", et dont diverses autorités universitaires niaient l’existence. Grâce à l'aide du  professeur Jean-Sébastien Raul, directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg, il a pu identifier plusieurs pièces.

Un bocal contenait « des fragments de peau d’une victime de chambre à gaz ». Deux éprouvettes renfermaient « le contenu de l’intestin et de l’estomac d’une victime et un galet matricule utilisé lors de l’incinération des corps » au camp de concentration alsacien de Natzwiller-Struthof. Ces restes appartiennent à plusieurs des 86 victimes d’un projet de « collection de squelettes juifs » conçu par August Hirt. Les "préparations retrouvées" avaient été « constituées en vue de documenter les crimes commis au Struthof à la demande d’August Hirt ». « Les étiquettes identifient chaque pièce avec précision et font notamment état du matricule 107969, qui correspond au numéro qui fut tatoué au camp d’Auschwitz sur l’avant-bras de Menachem Taffel, une des 86 victimes (…), comme cela est confirmé par les archives du camp d’Auschwitz »,

Cette découverte a été fortuite. "En découvrant une lettre très précise d'un ancien professeur de médecine légale, l'historien Raphaël Toledano a voulu vérifier par lui-même : c'est ainsi qu'il est tombé "presque par hasard" sur des bocaux contenant des prélèvements réalisés sur les victimes juives dans les camps."Cela a été un choc de découvrir ces restes : comme tout le monde, je pensais qu'ils étaient enterrés depuis des années", a-t-il expliqué sur Europe 1 le 20 juillet 2015. Et d'expliquer : "L'accès à ce musée est difficile : il est fermé à clef. Ce n'est pas un endroit fréquenté assidûment". Il a soulevé "la question de la vérification des pièces" car si l'Institut d'anatomie avait été vérifié, "on n'avait pas pensé à vérifier ailleurs". Raphaël Toledano a exhorté à lancer des investigations, en estimant possibles d'"autres découvertes.

La municipalité strasbourgeoise songe à confier ces restes à la communauté Juive de Strasbourg, afin que celle-ci leur assure une inhumation conforme à la halakha (loi juive), au cimetière israélite de Cronenbourg à l'ouest de ville alsacienne.

La "majorité des restes, en grande partie découpés, avait été retrouvée par les Alliés peu après la libération de Strasbourg en 1944, et fut rapidement inhumée dans un cimetière juif".

Le 6 septembre 2015, dans le cadre de la cérémonie en hommage aux martyrs de la Déportation, ayant lieu le dernier dimanche avant Rosh HaChana (Nouvel An Juif), ont été inhumés au cimetière juif de Cronenbourg les trois récipients contenant les restes de ces trois victimes Juives découverts en juillet 2015. "Des lambeaux de peau lacérés par une « bastonnade brutale », les restes du dernier repas de Menachem Taffel avant la chambre à gaz – des épluchures de pomme de terre…"

Environ 300 personnes ont assisté à la cérémonie dirigée par René Gutman, grand rabbin de Strasbourg. Parmi elles : Raphaël Toledano, médecin et historien, le journaliste allemand Hans-Joachim Lang, "qui avait rendu leur identité aux 86 victimes en 2003, après 8 années de recherches", Michel Cymes, médecin, Alain Beretzn président de l’Université de Strasbourg.

« C'est un devoir religieux d'inhumer tout corps ou reste humain. Ne pas le faire est, dans la religion juive, une offense à Dieu. C'est aussi la manière la plus juste de répondre à la tentative des nazis de faire disparaître toute trace de la solution finale, mise à l'œuvre par Hirth. Au moment de l'avancée de l'armée française et des alliés, ils voulaient faire exploser le laboratoire et brûler les corps dans le four crématoire », a déclaré le grand rabbin de Strasbourg.

Une "stèle portant ces 86 noms a été posée au cimetière juif de Cronenbourg en 2005, 62 ans après la mort de ces 86 personnes, tuées par le médecin nazi August Hirt, qui voulait en faire une « collection de squelettes juifs ». C’est à côté de cette stèle que le cercueil contenant les fragments a été enterré ce dimanche matin. Les bocaux enterrés ce dimanche matin contiennent des prélèvements effectués par les médecins chargés en 1945 de l’expertise médico-légale sur les 86 victimes d’August Hirt, et de prouver son crime".

Le 26 janvier 2016, le cinéma Le Royal à Rothau présenta ce documentaire : "86 Juifs sélectionnés au camp d'Auschwitz sont déportés à l'été 1943 au camp de Natzweiler-Struthof où une chambre à gaz a été spécialement aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l'Institut d'anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes juifs. Comment ce sinistre projet a-t-il vu le jour ? Que sont devenus les 86 Juifs gazés pour cette collection anatomique ? Sur les lieux du crime, experts, témoins et acteurs de la mémoire font le récit d'un des plus tragiques épisodes de la Seconde Guerre mondiale, emblématique de la Shoah et des dérives de la science sous le nazisme, tout en questionnant la difficile mémoire du crime et ses implications éthiques. Mais cette histoire, c'est aussi le combat d'un journaliste allemand pour redonner une identité à ces hommes et femmes réduits à une liste de matricules. L'inlassable quête pour retrouver le nom des 86".

Le 26 février 2016, France 3 diffusa Au nom de la race et de la science Strasbourg 1941-1944, documentaire de Sonia Rolley, Axel Ramonet et Tancrède Ramonet : "En novembre 1944, les troupes alliées découvrent en franchissant les portes du sous-sol de l'Institut d'anatomie de l'Université de Strasbourg 86 corps mutilés. Ces corps sont ceux de déportés juifs, gazés au camp de Natzweiler-Struthof, en Alsace. Cette découverte lève le voile sur l'un des projets les plus méconnus du régime nazi : sous la direction d'Himmler en personne, une poignée de scientifiques reconnus, des aventuriers et des soldats fanatisés ont conjugué leurs efforts pour créer une collection de squelettes, dans le but de prouver l'existence des races et de conserver une trace du «spécimen» juif après son extermination. A l'aide d'images d'archives et de documents inédits, retour sur une terrible expérimentation".

Le 10 mai 2016 à 20 h, le Cinéma Aventure à Bruxelles (Belgique) a projeté Le nom des 86, de Emmanuel Heyd et Raphaël Toledano : "En 1943 à Auschwitz, 86 Juifs sont sélectionnés et déportés au camp de Natzweiler-Struthof en Alsace où une chambre à gaz a été aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes juifs pour garder trace de cette "race qui incarne une sous-humanité repoussante".

Le 29 mars 2017, à 18 h, à l’auditorium de la Bibliothèque Municipale de Mériadeck, le Centre culturel Yavné Bordeaux proposera la projection-rencontre autour du documentaire « Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano. Cette projection-rencontre est réalisée grâce au soutien de l’AFMD 33 (représentation territoriale pour Fondation de la Mémoire de la Déportation) et aux partenariats avec la Bibliothèque de Bordeaux & le Goethe Institut.

La rencontre réunira "Frédérique Neau-Dufour, historienne et directrice du Centre Européen du Résistant Déporté (à Struthof, site de l’ancien camps de concentration de Natzweiler), en présence de Carole Lemée – anthropologue, enseignant-chercheur – et de Roland Boisseau – président de l’AFMD 33. les échanges seront animés par Stéphane Brunel (maître de conférences en productique, Président de la Ligue de L’Enseignement de la Gironde).

« 86 Juifs sélectionnés au camp d’Auschwitz sont déportés à l’été 1943 au camp de Natzweiler-Struthof où une chambre à gaz a été spécialement aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes juifs, pour garder trace de cette « race » qui « incarne une sous-humanité repoussante, mais caractéristique ». Comment ce sinistre projet a-t-il vu le jour? Que sont devenus les 86 Juifs gazés pour cette collection anatomique ? Sur les lieux du crime, experts, témoins et acteurs de la mémoire font le récit d’un des plus tragiques épisodes de la Seconde Guerre mondiale, emblématique de la Shoah et des dérives de la science sous le nazisme, tout en questionnant la difficile mémoire du crime et ses implications éthiques. »


« Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano
63 min
Dora films SAS, Alsace 20, Télébocal, Cinaps TV, avec la participation du Centre national du cinéma et de l'image animée, avec le soutien de la Communauté urbaine de Strasbourg, la Région Alsace en partenariat avec le CNC, le Conseil Général du Bas-Rhin, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et la Fondation Matanel
2014, 63 min
Réalisateurs : Emmanuel Heyd et Raphael Toledano
Image : Aline Battaglia
Son : Richard Harmelle
Montage : Stephanie Schories
Mixage : Nicolas Cadiou
Producteur : Daniel Coche
Sur Alsace 20 le 8 mai 2015 à 20 h 30

Visuels : ©  Dora films SAS et Archives départementales du Bas-Rhin,
Rampe de départ des convois d'Auschwitz-Birkenau
Camp de Natzweiler
Chambre à gaz du Struthof
Stèle du cimetière de Cronenbourg
Hans-Joachim Lang
Emmanuel Heyd, Armand Felder, Raphael Toledano
Cote 150 AL13

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Les citations proviennent du site du documentaire.
Cet article a été publié en mai, puis les 20 juillet 2015, 25 janvier, 25 février et 9 mai 2016.