mardi 28 février 2017

Juifs d’Algérie



A l’occasion du cinquantenaire des accords d’Evian (1962), le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) présente l’exposition éponyme, assorti d’un magnifique catalogue, et « inédite retraçant les grandes étapes de l'histoire des Juifs d’Algérie » grâce en particulier avec des archives familiales. Érudition et carences informatives.  Le 5 juillet 1962, quelques jours après l'indépendance de l'Algérie, entre 700 et 1200 Européens, notamment juifs, ont été massacrés à Oran. Présente, informée, l'Armée française n'a rien fait pour protéger ces Européens. Le 27 février 2017, à 19 h 30, le Centre des Cultures juives à Grenoble organise la conférence de Norbert Bel Ange sur les soldats juifs d'Algérie pendant la Grande Guerre.


C’est incroyable ! Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris, autant dire le plus important en Europe, ne parvient pas à retracer l’histoire des Juifs en « terre d’islam ».

Certes, un panneau au début de l’exposition reproduit un récit bouleversant, extrait du livre L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912 de Paul B. Fenton et David L. Littman d’un pogrom antisémite commis par des musulmans sous joug islamique.

Mais la dhimmitude est évoquée en termes trop succincts dans le dossier de presse et dans la scénographie de l’exposition : le panneau l’évoquant brièvement côtoie de longs développements sur un « âge d’or ». Le catalogue n’en donne pas le cadre exact, et insiste plus sur les persécutions chrétiennes que sur les pogroms musulmans.

Autant l’antisémitisme chrétien et d’extrême-droite est souligné, autant « l’antijudaïsme théologique et l’antisémitisme politique » islamiques (Shmuel Trigano) ne sont même pas mentionnés dans cette exposition à laquelle ont contribué pourtant des historiens et sociologues éminents.

Lors du vernissage presse de l’exposition, j’ai évoqué ces deux points. Mal m’en a pris ! Anne-Hélène Hoog, commissaire de l’exposition, a nié vivement toute haine antisémite dans l’islam. Tout au plus a-t-elle concédé un « mépris » islamique à l’égard des Juifs. Quant à la journaliste d’un média arabe, elle a nié tout antisémitisme musulman, notamment cet hadith : « La pierre dira : « O musulman ! Viens tuer ce juif qui se cache derrière moi ».

De plus, cette histoire des Juifs d’Algérie - le 24 octobre 1870, le décret Crémieux "déclare citoyens français les Israélites indigènes de l'Algérie" - est lacunaire par manque d’archives sur les périodes antiques et médiévales – ce qui explique l’introduction générale de l’exposition - et, comme le remarque justement Anne-Hélène Hoog, car trop peu d’historiens étudient les archives de l’ex-empire ottoman. Ces carences informatives révèlent aussi que les autorités algériennes occultent le passé Juif de l'Algérie, et les contributions des Juifs autochtones à l'histoire de ce pays depuis l'Antiquité.

En outre, des cartes délimitant l’Algérie au fil des siècles auraient aidé à la compréhension de cette histoire.

 1962, la rupture
1962. Une date charnière pour la France et pour l’Algérie. Celle des accords d’Evian, et de le départ des Juifs d’Algérie en direction essentiellement de la France métropolitaine.

Un « double constat est à l’origine du projet : l'impact important du rapatriement des Juifsd’Algérie en 1962 sur le judaïsme métropolitain et la perte mémorielle de ce que fut le judaïsme en Afrique du Nord, plus précisément en Algérie. L’exposition Juifs d’Algérie met en lumière la grande diversité et la complexité des expériences, des trajectoires politiques et sociales des membres de cette communauté. Sont également abordées leur vie religieuse et leurs activités économiques. Enfin, la culture populaire des Juifs d’Algérie est évoquée, notamment les coutumes et les divertissements. La musique n’est pas absente de ce panorama : mélodies synagogales, chants traditionnels, compositions savantes ou populaires issues des traditions arabo-andalouse ou du malouf constantinois, créations hybrides marquées par les modes européennes et latines. Environ 250 documents (manuscrits, livres, textiles, objets, œuvres d’art), issus de collections publiques françaises et étrangères, ainsi que d’archives administratives et familiales, forment le corpus du parcours. Celui-ci est complété par des documents audiovisuels, des cartes, des chronologies et des bases de données numériques… L’exposition fait une large place à la mémoire familiale, à des objets et à des archives conservés depuis plusieurs générations. Elle témoigne ainsi des liens maintenus ou rompus des Juifs d’Algérie avec leur histoire et leur pays d’origine », écrit Anne Hélène Hoog, commissaire de l’exposition.

Et de poursuivre : « La majorité des documents recueillis datent d’une période allant de la fin du XIXe jusqu’à 1962 et consistent en photographies, portraits peints, papiers familiaux et administratifs, et objets. Les périodes antérieures sont d’un abord plus difficile et les archives des consulats de France à Alger, Oran et Bône (aux ANOM à Aix-en-Provence) ont été fort utiles pour évoquer par exemple la part prise par les juifs dans le commerce méditerranéen. Rassembler des judaica (objets de culte), qui jouent un rôle important pour montrer la diversité des communautés, des styles esthétiques et des liturgies, permet d’évoquer une profession exercée en majorité par des juifs, l’orfèvrerie, qui a produit une série d’objets en tous points remarquables, tels les rimmonim (ornements de bâtons de torah) de la collection du MAHJ mais aussi l’ensemble des judaica constantinoises appartenant au Wolfson Museum of Jewish Art du Heichal Shlomo ou les magnifiques objets composant la collection du Musée d’Israël à Jérusalem. Soucieux de transmettre leur patrimoine juif ou familial à la postérité, nombre de juifs d’Algérie ont choisi le MAHJ pour être le garant d’une (nouvelle) forme de continuité de la mémoire, collective et familiale, et de la transmission. Citons ici l’exemple du manuscrit Duran offert au musée en 2002 par l’ensemble des membres de la famille Durand, descendants de Rabbi Simon ben Tsemah Duran, précieux ouvrage conservé et transmis de génération en génération depuis le XVe siècle ».

Le 16 juin 2015, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli la conférence Le Décret Crémieux : la longue marche des Juifs d’Algérie vers la liberté d'Albert Maarek, historien, avec la participation de l'ADACIA (Association des amis de Crémieux Isaac Adolphe) et la lecture de morceaux choisis par René Cheneaux et Paul Krissi. 


Le 18 janvier 2016, de 19 h 30 à 21 h 30, à l'Institut Universitaire d'Etudes Juives Elie Wiesel, Joëlle Allouche-Benayoun, docteur en psychologie sociale, maître de conférences, Université Paris XII, présentera son livre Les Juifs dans le tournant de l'Algérie. "Cet ouvrage fait appel à des spécialistes de diverses disciplines il montre comment, pendant la période française (1830-1962), la population juive d’Algérie s’est transformée par un processus social et politique d’accès à la citoyenneté. Ce processus continu fut largement troublé d’une part par l’hostilité plus ou moins ponctuelle des Français, des Européens de la colonie et des Musulmans, et d’autre part par les polémiques incessantes qui ont accompagné ce passage progressif d’un groupe d’indigènes colonisés en citoyens de la République française. Sans concertation préalable entre les auteurs, tous les textes de ce recueil abordent les moments forts de l’histoire contemporaine des Juifs d’Algérie, ceux qui ont façonné durablement leur identité: le décret Crémieux (1870), les émeutes de Constantine (1934), l’"Antijudaïsme" des Français, des Européens d’Algérie et des Musulmans, un racisme qui culmina sous le régime pétainiste de Vichy avec son lot d’exclusions scolaires et professionnelles, la rupture d’avec la terre natale (1962). Ces textes de statut divers ont l’avantage de varier les angles de vue, de n’exclure aucune voix concernée par des faits encore récents à l’échelle de l’histoire, de mettre en valeur l’intime que l’histoire avec grand H abandonne à l'oubli, tout en soulevant des questions toujours sensibles ; ils proposent en toute rigueur une photographie actuelle de l’historiographie des Juifs d’Algérie et renouvellent en partie les savoirs".


 Le 27 février 2017, à 19 h 30, le Centre des Cultures juives à Grenoble organise la conférence de Norbert Bel Ange sur les soldats juifs d'Algérie pendant la Grande Guerre."Très peu de travaux ont été consacrés au sujet des soldats juifs d'Algérie, à l’exception des travaux de Philippe Landau. Norbert Bel Ange est allé au plus près des archives militaires et des mémoires familiales. Les Poilus juifs d’Algérie et leurs familles ont payé un lourd tribut lors de la Grande Guerre. Une histoire encore méconnue".



Juifs d’Algérie. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et Skira-Flammarion, 2012. 272 pages, 35,50 €. ISBN : 9782081282483
Jusqu’au 27 janvier 2013
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, le dimanche de 10 h à 18 h, le mercredi de 11 h à 21 h.

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 janvier 2013, puis les 12 juin 2015, 18 janvier et 5 juillet 2016.

lundi 27 février 2017

« Last Folio » de Yuri Dojc


La Galerie Karsten Greve présente l’exposition « Last Folio: A Photographic Journey with Yuri Dojc » (« La Dernière Page. Voyage photographique avec Yuri Dojc ») de Yuri Dojc. Une exposition photographique inédite en France sur des rescapés de la Shoah et les vestiges témoignant de la présence des Juifs en Slovaquie avant la Deuxième Guerre mondiale.


Yuri Dojc est né en 1946 en Tchécoslovaquie dans une famille juive d’enseignants slovaques qui s’étaient cachés pour fuir les persécutions nazies lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

Il poursuit à l’université Comenius à Bratislava des études d’ingénieur.

Après l’entrée à Prague des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, il se trouve à Londres dans le cadre d’un programme d’échanges universitaires. Sur les conseils de son père, il y demeure, et un an plus tard, se réfugie à Toronto, au Canada. 

Il y étudie la photographie à l’université Ryerson.

Il travaille aussi pour les campagnes publicitaires de FedEx, Apple, Porsche, Canon, Club Med, Panasonic…

En 1997, lors de l’enterrement de son père, il fait la connaissance d’un rescapé de la Shoah.

Une rencontre déterminante qui le conduit à photographier des survivants slovaques.

À la recherche de l’héritage des Juifs de Slovaquie décrit dans le livre de son père, il initie le projet, Last Folio.

Élaboré comme une installation itinérante, Last Folio réunit une sélection de photographies, un film documentaire produit par Katya Krausova, et un livre. En 1968, Katya Krausova a quitté la Tchécoslovaquie et s’est réfugiée en Grande-Bretagne. Cette réalisatrice et productrice dirige Portobello Media et Portobello Pictures, dont l’un des films produits, Kolya de Jan Svěrák, a reçu en 1997 l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Histoires
Yuri Dojc a parcouru la Slovaquie et a réalisé plus de cent cinquante portraits, captant des histoires, des émotions. 

« Nous aspirons tous à laisser quelque chose derrière nous ; une empreinte de notre passage. Mais il ne reste presque rien de ces personnes dont les vies ont été interrompues pendant la Shoah. La photographie me permet d’ériger un monument intime à leur mémoire. À travers ces clichés, je leur rends hommage et je conserve leur trace. Je ne peux qu’espérer que mes images parleront aux visiteurs de cette exposition », a expliqué Yuyri Dojc.

Lors de son périple, Yuri Dojc a immortalisé également des objets, des cimetières juifs et des bâtiments, dont des synagogues et des mikvés (bains rituels), impressionnants mais souvent vétustes, de la communauté juive slovaque.

Yuri Dojc « envisage chaque livre abandonné, abîmé par le temps, comme un survivant, dont il fait un portrait, préservé dans sa beauté finale : des images qui en disent plus long que les mots ». 

Katya Krausova a précisé : « Yuri et moi-même avons parcouru tout le pays, des petites villes et de minuscules hameaux, rencontré des gens, trouvé des restes de vie et des fragments de souvenirs. Retracer les expériences de nos familles et l’univers dans lequel elles ont vécu et sont mortes s’est avéré un voyage absolument renversant, à la fois émouvant, spirituel et très personnel. » 

De manière fortuite, Yuri Dojc, Katya Krausova, et leur équipe technique ont découvert à Bardejov, ville située à l’est de la Slovaquie, une école juive comme figée par le temps, abandonnée depuis qu’en 1942 ceux qui y priaient et y étudiaient avaient été déportés dans des camps de concentration nazis.

Là, ils ont trouvé « des manuels scolaires, les cahiers d’écoliers annotés, les bulletins, les actes de naissance, les livres de comptes, et même du sucre dans les placards de la cuisine. Le tout en état de décomposition sur des étagères poussiéreuses, derniers témoins d’une culture autrefois florissante ». 

Les « photographies des livres que Yuri Dojc a trouvés dans une école juive à Bardejov constituent l’élément central de Last Folio, comme autant de vestiges d’une culture autrefois florissante ». 

Les « images de l’exposition révèlent les ruines terrifiantes d’écoles, de synagogues et de cimetières. Last Folio inscrit un voyage personnel dans la mémoire culturelle et offre une réflexion sur la perte universelle en tant qu'elle fait partie du souvenir européen ».

La recherche de Yuri Dojc s’est muée en un remarquable récit photographique où l’Histoire se mêle à des histoires personnelles tragiques.

« Parmi les centaines de livres et de fragments que Yuri Dojc photographie, l’un d’entre eux sort particulièrement du lot. Perdu au milieu d’une pile couverte de poussière, un livre ayant appartenu à son grand-père Jakab se retrouve comme par miracle entre les mains de son héritier légitime ».

Les photographies de ce photographe célèbre ont été acquises par le musée des Beaux-arts du Canada, le Musée national slovaque et la Library of Congress de Washington.

Last Folio a été montré en Amérique du Nord et du Sud, ainsi qu’en Europe. Douze de ces clichés font désormais partie de la collection permanente de la Bibliothèque du Congrès à Washington. 

En 2001, l’ambassadeur de Slovaquie aux États-Unis a remis à Yuri Dojc la Médaille d’honneur pour We Endured, une série de portraits de survivants slovaques de la Shoah. 

Yuri Dojc a inspiré des « dizaines d’articles dans la presse internationale, notamment Communication Arts et Applied Arts and Creativity, et de reportages sur les sites de Apple et Microsoft ».

Son reportage photographique au Rwanda « lui ont valu une double page dans le journal Libération ».

En 2010, Yuri Dojc a publié « son sixième ouvrage, Honour, qui rend hommage aux vétérans canadiens de la Seconde Guerre mondiale, et son travail fait l’objet d’une rétrospective au palais Mirbach à Bratislava ».

Inaugurée au Museum of Jewish Heritage à New York en mars 2011, l’exposition Last Folio est depuis lors montrée dans un grand nombre d’autres lieux, dont les locaux de la Commission de l’Union européenne (UE) à Bruxelles.

En 2015, Last Folio a été inclus dans le programme des commémorations internationales du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’exposition a été accueillie au siège des Nations unies à New York, à la Bibliothèque nationale d’Allemagne à Berlin, au musée Mark Rothko en Lettonie, au Musée juif et Centre pour la tolérance de Moscou et dans la galerie d’art de l’université Tufts aux États-Unis.


Jusqu’au 28 février 2017
5, rue Debelleyme. 75003 Paris
Tél.   +33 (0)1 42 77 19 37
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

Visuels
Left: Yuri Dojc, “Letter Shin” Cemetery Kosice, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 120 x 80 cm, Ed. 1/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Library shelf, 2007 (Bardejov), Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 3/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Synagogue Sastin, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 2/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Fragment of a Torah scroll, 2015, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 50 x 70 cm, Ed. 1/12, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

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Les citations proviennent du dossier de presse.

dimanche 26 février 2017

L’esprit du Bauhaus


Le musée des Arts décoratifs présente l’exposition L’esprit du Bauhaus. L’histoire de la célèbre école d’enseignement artistique du XXe siècle visant à moderniser l’habitat et l’architecture en opérant une fusion entre les arts plastiques, l’artisanat et l’industrie. Une polémique a surgi concernant la mention du camp nazi d'Auschwitz, en Pologne, parmi les « réalisations d'anciens étudiants du Bauhaus ». Parmi les objets exposés : des candélabres.


« Architectes, sculpteurs, peintres, tous nous devons retourner à l’artisanat » écrit l’architecte Walter Gropius dans son manifeste du Bauhaus ».

Créé en 1919 à Weimar, « dissout en 1933 à Berlin face à la montée du nazisme, le Bauhaus est une école d’enseignement artistique qui s’est imposée comme une référence incontournable de l’histoire de l’art du XXe siècle ». Un lieu d'effervescence créatrice, innovatrice artistique.

Elle « a été créée par Gropius pour rendre vie à l’habitat et à l’architecture au moyen de la synthèse des arts plastiques, de l’artisanat et de l’industrie ».

Le musée des Arts décoratifs « rend hommage à l’esprit du Bauhaus à travers plus de 900 œuvres, objets, mobilier, textiles, dessins, maquettes , peintures, replacés dans le contexte de l’école et témoignant de l’extrême richesse des champs d’expérimentation ». Parmi ces objets, fruits des réflexions d'anciens étudiants du Bauhaus : des candélabres.

L’exposition rappelle « le contexte historique et les sources qui ont permis au Bauhaus de voir le jour, pour inviter ensuite les visiteurs à suivre toutes les étapes du cursus des étudiants dans les différents ateliers ».

Elle s’achève « par une invitation à l’artiste Mathieu Mercier dont le regard porté sur les œuvres de ses contemporains (artistes, designers, plasticiens, créateurs de mode) témoigne de la permanence et de la vivacité de l’esprit du Bauhaus ».

Au terme du parcours, le visiteur découvre le planisphère « L’héritage du Bauhaus » qui a soulevé une polémique : il mentionne les réalisations des étudiants du mouvement : siège de l’Unesco, ouverture d’une station de ski, etc. Ce planisphère indique aussi : « Auschwitz, 1940 : Fritz Ertl participe à la conception du camp de concentration ».

Dans Télérama (16 novembre 2016), Xavier de Jarcy a retracé les itinéraires d’artistes du Bauhaus qui ont flirté (ou pire) avec les nazis. Et de citer Alfred Arndt (1896-1976), « étudiant au Bauhaus de 1921 à 1929. En 1930, nommé par Hannes Meyer au poste de directeur du département d'architecture intérieure. Quitte le Bauhaus en 1932. Adhère au parti nazi en 1937. Chef de la propagande de la ville de Probstzella, en Thuringe ». Fritz Ertl (1908-1982) : « cet Autrichien étudie l’architecture au Bauhaus de 1928 à 1931. Pendant la guerre, devenu membre des Waffen-SS, il dessine les plans des baraquements du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau ».

Le 11 décembre 2016, l'hebdomadaire Marianne a évoqué la polémique, notamment parmi les architectes, induite par ce planisphère et la mention d'Auschwitz.


Les commissaires de l’exposition se sont défendus en alléguant une « maladresse », et en indiquant que ces mots se différencient des autres « réalisations » par leurs caractères italiques. Olivier Gabet, directeur du musée des Arts décoratifs, s'est défendu vivement d’« aborder cette grave question avec légèreté ». Il a promis d'ajouter dans l'exposition un carton précisant que « cette carte présente une sélection de réalisations dues à un certain nombre d'anciens professeurs et élèves du Bauhaus après leur passage au sein de l'école. Elle mentionne des lieux et des dates avérés dans l'historiographie du Bauhaus et dans les biographies de chacun d'entre eux. L'héritage et la fortune critique du Bauhaus épousent l'histoire tragique du XXème siècle, et les trajectoires personnelles de certains de ses anciens membres ne reflètent pas toujours les idéaux généreux et progressistes de cette école pionnière de la modernité. »

Le 16 décembre 2017, Francis Kalifat, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), a écrit aux Arts décoratifs : « Peut-on qualifier le camp d'extermination de « réalisation architecturale » ? Peut-on même en attribuer la conception au mouvement Bahaus, alors que si certains disciples ont suivi l'idéologie nazie, d'autres se sont exilés ? Que ces mêmes architectes exilés ont participé à la construction de Tel Aviv, fleuron de l'architecture Bahaus ? » Francis Kalifat a précisé « d'ailleurs que le mouvement Bahaus a de suffisamment belles réalisations pour ne pas insulter la mémoire des millions de disparus en qualifiant le camp de la mort d'Auschwitz Birkenau de "réalisation architecturale ».

Une copie de « ce courrier a été adressée à Madame Audrey Azoulay, Ministre de la Culture, Madame Anne Hidalgo, Maire de Paris, et Monsieur Olivier Fournier, Président de la Fondation d'entreprise Hermès, mécène de l'exposition ».

Curieusement, aucun des journalistes présents lors du vernissage presse n'avait relevé la problématique mention du camp d'Auschwitz dans ce planisphère.

Les sources et les antécédents
L’exposition « s’ouvre sur les différentes sources du Bauhaus puisées autant dans l’organisation des chantiers des cathédrales et les arts de l’Asie que dans les modernités allemandes, les Arts and Crafts britanniques et les utopies viennoises, dont les Wiener Werkstätte ».

« En créant le Staatliches Bauhaus à Weimar, Walter Gropius poursuit les ambitions de Henry Van de Velde prônant l’alliance de l’industrie, de la modernité et de l’esthétique propre à la Deutscher Werkbund, (association d’architectes et d’industriels, dont il était membre aux côtés de Peter Behrens). Ce concept était lui-même directement issu des idées forgées par William Morris et les Arts and Crafts pour qui l’art se devait de répondre aux besoins de la société jugeant caduque la distinction entre les beaux-arts et la production artisanale. Gropius reprend ces idées en les radicalisant pour en faire, selon son manifeste, le cœur de la pédagogie « parce qu’il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan ». Pour mieux en mesurer la filiation les objets emblématiques de William Morris, Henry Van de Velde, Peter Behrens, et des artistes des Wiener Werkstätte tels que Koloman Moser ou Josef Hoffmann sont exposés au regard d’œuvres produites par le Bauhaus ».

« Au-delà de ces mouvements, Gropius jette les bases de l’organisation de l’école à partir des modèles empruntés au Moyen âge : la hiérarchie maîtres-compagnons-apprentis comme système de transmission, l’artisanat comme fondement de l’enseignement, ainsi que la collaboration de tous les arts en vue d’un projet commun. Il s’appuie en cela sur l’organisation des corporations travaillant sur les chantiers médiévaux des cathédrales où tous les corps de métiers se réunissaient pour accomplir ensemble « l’œuvre ». Pinacles de triptyque ou lectrins gothiques font échos au manifeste du Bauhaus illustré par la cathédrale de Lyonel Feiniger emblème de l’oeuvre d’art globale et d’unité sociale ».

Les « expositions, les collections ou les publications sur les arts de l’Asie étaient suffisamment nombreuses en Allemagne pour que les artistes aient pu les observer. Théodor Bogler et Marianne Brandt partagent avec la Chine et le Japon cette même recherche des formes simples et usage des matériaux dans les objets du quotidien, tandis que les courants de pensée taoïstes auraient imprégné les réflexions de certains artistes parmi lesquels Johannes Itten et Wassily Kandinsky sur les contrastes, la composition ou le rythme ».

L’école
« A l’image d’un étudiant, le visiteur suit toutes les étapes de l’enseignement proposé, du cours préliminaire qui vise à briser les idées académiques et ouvrir l’esprit des élèves, aux passages dans les différents ateliers spécialisés ».

« Pendant quatre ans, l’élève suit ainsi une formation à la fois pratique et formelle. Cette partie de l’exposition couvre les productions de l’ensemble des ateliers de 1919 à 1933: mobilier, céramique, métal, vitrail, peinture murale, sculpture sur bois et sur pierre, tissage, typographie et publicité, photographie, théâtre… »

« Artistes de l’avant-garde et artisans enseignent et supervisent ensemble les ateliers, comme par exemple Paul Klee pour la théorie artistique, Wassily Kandinsky pour la peinture murale, Oskar Schlemmer pour le théâtre, Marcel Breuer pour le mobilier, Theodor Bogler pour la céramique, Gunta Stölzl pour le tissage, Marianne Brandt pour le métal, Herbert Bayer pour le graphisme ou encore Walter Peterhans pour la photographie. Tandis que, Johannes Itten, László Moholy Nagy et Josef Albers se succèdent à la pédagogie du cours préliminaire, les rôles des maîtres de la forme, des maîtres artisans et des élèves ont su évoluer pour une plus grande transversalité. Les plus humbles travaux préparatoires des élèves sont mis en perspective des pièces les plus abouties  ».

« Des études de matière, des exercices sur les couleurs, le rythme et le mouvement des formes, des maquettes, des projets en volumes, des échantillons de textile, des essais de typographie sont exposés chaque fois dans le cadre de l’atelier aux côtés des pièces produites. On découvre par exemple les productions des pièces uniques de poterie de Théodor Bogler ou ses récipients à épices en céramique de 1923 aux formes géométriques combinables et destinées à l’industrie. Les productions de Marcel Breuer permettent enfin de mettre ses pièces tubulaires les plus célèbres en perspective de ses multiples recherches sur le mobilier en bois plus brut et massif ».

Les « grands tapis et tapisseries, aux motifs répétitifs, appréhendés comme des oeuvres picturales par Gunta Stölzl, sont présentés pour la première fois. Les essais typographiques de Bayer ou Albers et les campagnes publicitaires sur le tourisme de Dessau de Joost Schmidt témoignent de l’évolution de certains ateliers vers une véritable professionnalisation de leur domaine. C’est le cas de l’atelier de métal et des productions de Brandt ».

« L’atelier théâtre, animé par Schlemmer, réputé pour son Ballet Triadique (1922), est le lieu vers lequel convergent toutes les expérimentations. Il est à l’origine de très nombreuses fêtes où tous participent à la réalisation des décors, costumes, cartons d’invitation… La photographie occupe une place essentielle dans l’exposition, à la fois comme œuvre et témoignages documentaires. Les stéréotypes et photogrammes, fruits des expérimentations de Moholy Nagy, alternent avec les photographies des autres étudiants, qui prennent pour objet la vie de l’école et son incroyable bouillonnement créatif ».

Et ce sont « bien toutes ces expérimentations qui, aux côtés des œuvres de Itten, Kandinsky, Albers, font l’esprit du Bauhaus où les recherches vont autant vers l’expressionnisme, le folklore et l’art populaire, les arts primitifs, Dada et le photomontage, De Stijl et le constructivisme, que le fonctionnalisme ».

Le Bauhaus « n’est pas une école fermée sur elle-même et reste ouverte à toutes les tendances avant-gardistes de l’époque ».

En 1923, Gropius « organise la première exposition du Bauhaus, autour de la Haus am Horn, maison témoin, qui est le fruit d’un travail collaboratif des différents ateliers de l’école. Tous participent au but ultime du Bauhaus : la construction ».

Le « retentissement de cette exposition est considérable et propage les idées et les oeuvres produites. Mais dès lors les élans expressionnistes d’Itten font place aux idées de Théo Van Doesburg ».

« Modernisme et constructivisme inclinent Gropius à modifier la devise du Bauhaus qui devient « L’art et la technique, une nouvelle unité ».

Dans « une Allemagne alors exsangue, le Bauhaus fait face aux difficultés matérielles et politiques et doit lutter pour survivre. Il déménage de Weimar à Dessau en 1925 dans un nouveau bâtiment qui illustre les idéologies de Gropius. L’école voisine avec les maisons de maîtres destinées aux enseignants et dont l’aménagement et le mobilier sont confiés à Marcel Breuer ».

La « vie, les productions et les fêtes reprennent jusqu’en 1932 : moment où le Bauhaus doit fermer à Dessau pour s’installer à Berlin. Hannes Meyer directeur du département architecture a alors remplacé Gropius, il sera renvoyé pour ses idées socialistes en 1930 ».

Ultime directeur de l’Ecole, Ludwig Mies Van der Rohe est contraint de fermer l’école en 1933.

Le Bauhaus, une suite possible
L’héritage du Bauhaus a été important.

Et « bien qu’il ait marqué et imprégné tous les domaines de la création dès 1933, propagé par les enseignants et les élèves fuyant l’Allemagne, l’exposition prend le parti de rendre compte des résurgences les plus contemporaines du Bauhaus. A l’invitation du musée, l’artiste Mathieu Mercier porte son regard sensible sur les créations de plasticiens, de designers, de graphistes ou créateurs de mode qui, comme lui, poursuivent l’esprit du Bauhaus. Il a guidé son choix parmi 49 artistes tous nés après 1960 et oeuvrant sans distinction entre art et art appliqué ».

    

EXTRAITS DU CATALOGUE

« La chance de les connaître mais aussi de manger avec eux »
Nicholas Fox Weber
« (…)
Tout le monde ne vivait pas ainsi au Bauhaus, loin de là. Nina Kandinsky gardait toujours la nostalgie de la Russie tsariste et versait le thé d’un samovar très orné. Pour sa nouvelle maison à Dessau, elle ne voulait qu’un poêle à bois Kamin en fonte noire, au décor tarabiscoté, qui aurait eu davantage sa place dans une chaleureuse datcha que dans une cuisine contemporaine. Paul Klee, lui, aimait concocter des soupes et des ragoûts dont il choisissait les ingrédients avec la même spontanéité que les éléments de ses peintures, et de manière aussi aléatoire. Surtout, d’emblée, il y avait de l’ail.
(…)
Les règles du mazdéisme, surtout en matière d’alimentation, divisaient étudiants et professeurs en deux clans.
Au printemps et en été, les disciples de Zoroastre observaient de longs jeûnes, qui débutaient par la prise d’un puissant laxatif. Ensuite, ils ne mangeaient rien pendant trois semaines, ne consommant que des jus de fruits chauds. Pendant ces périodes, ils se retiraient dans un verger, que la secte possédait sur une colline des environs de Weimar, et là ils chantaient dévotement et entretenaient le terrain autour de leurs bosquets de framboisiers et de leurs arbres fruitiers. Ils prenaient aussi des bains rituels, brûlants, dans l’établissement de bains public de Weimar, puis se frottaient le corps avec des cendres ou du charbon. Leur objectif était de se purifier à l’extérieur comme ils l’avaient fait à l’intérieur par le jeûne et les laxatifs. Ils allaient jusqu’à se servir d’aiguilles pour se percer la peau avant de se frotter le corps avec la même huile qu’ils avaient prise comme laxatif. Cette opération était censée extraire les impuretés du sang (nous dirions aujourd’hui les « toxines »), ce qui transformait les petits trous en pustules nécessitant d’être pansées.
Ensuite, les adeptes se dépensaient avec ardeur pour transpirer beaucoup et soigner leurs ulcérations, processus qui leur provoquait souvent d’horribles démangeaisons pendant des mois.
En 1922, Itten parvint à persuader les responsables de la cuisine au Bauhaus d’adopter pendant un certain temps les préceptes mazdéens. Il insistait pour que tous les étudiants suivent les pratiques de la secte, mais Gropius s’y opposa.
Chacun dut prendre parti, finalement au profit de ce dernier. Le Conseil des maîtres intervint, Itten fut prié de se concentrer davantage sur l’enseignement ; il quitta ensuite l’école. Pour la majorité des membres du Bauhaus, l’idée qu’un ensemble de prescriptions et d’interdits, dans l’alimentation comme dans les habitudes personnelles, puisse mener à un perfectionnement spirituel était inacceptable. L’alimentation était jugée, comme tout le reste, une sphère de l’existence devant être régie par un principe de liberté, d’intelligence et une certaine désinvolture faisant la part du plaisir. En outre, l’alimentation et la cuisine étaient des sujets cruciaux à l’école, au propre mais aussi au figuré, en tant que métaphore. La cuisine était assimilée à la peinture. Par l’emploi de matériaux bruts et l’application correcte de certaines techniques on parvenait, avec les outils appropriés, à des résultats savoureux.
(…) »
« L’ésotérisme au Bauhaus »
Jean Louis Gaillemin
(…)
« L ’hystérie sublime » du gothique
Au moment où Kandinsky réalise ses premières œuvres « abstraites », Wilhelm Worringer oppose l’Einfühlung 11 des époques classiques — empathie et symbiose avec le monde organique extérieur — à l’abstraction — désir d’échapper aux incertitudes du monde extérieur en lui donnant une forme abstraite. Opposition qu’il reprend deux ans plus tard dans L’Art gothique (Formprobleme der Gotik) où l’architecture gothique, dénuée de tout souci de fonctionnalité, est une « construction en soi » : « Le constructif n’est plus un moyen pour atteindre un but, il est son propre but, qui est de satisfaire une volonté d’expression artistique. » Elle est une « fureur constructive sans objet ». (…)
Dans ses cycles de dessins des années de guerre qu’il s’apprête à publier, Taut, qui avait plaidé dans la revue Der Sturm pour une autonomie micubiste mi-abstraite de l’architecture moderne tout à fait dans l’esprit de Worringer, multiplie les métamorphoses du gothique cristallin dans une architecture en symbiose avec la nature. Son Architecture alpine se propose de transformer le massif qui était au cœur du conflit européen en temple de l’art et Taut s’adresse aux Européens.
Gropius au Bauhaus
Le 1er avril 1919, Gropius est finalement nommé à la direction de l’École des beaux-arts et de l’École des arts décoratifs de Weimar qu’il réunit le 11 avril sous le nouveau nom de Bauhaus.
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Il exalte la tâche commune : « Voulons, méditons et créons ensemble le nouveau Bâtiment de l’avenir, qui réunira tout, architecture et sculpture et peinture, dans une seule forme, qui, sorti des millions de mains des artisans, s’élèvera vers le ciel comme le symbole cristallin de la nouvelle foi qui s’annonce. ». Pour l’illustrer, une cathédrale cristalline entourée d’étoiles scintillantes de Lyonel Feininger. Le texte est souligné par le signet du Bauhaus de Karl Peter Röhl, symbole de l’union du terrestre et du divin, de l’origine de l’homme, de l’union des contraires : un petit homme dont les membres forment deux triangles et qui porte le Bau pyramidal, orné de quatre symboles où nous retrouvons le svastika.
La nécessité intérieure
Dans Du Spirituel dans l’art, rédigé de 1908 à 1910, Wassily Kandinsky appelait déjà de ses vœux cette union des arts qui animait le Bauhaus : « De cette unification naîtra avec le temps l’art que nous pouvons déjà entrevoir, le véritable art monumental. Et quiconque approfondit les trésors intérieurs cachés de son art […] contribue à élever la pyramide spirituelle, qui atteindra le ciel. ».
(…)
Kandinsky pense que le moment est également venu d’un « développement plus complet » de l’artiste qui lui permette de dépasser la simple perception physique et d’être sensible à la « résonance intérieure » des objets et des êtres. L’harmonie des formes et des couleurs, l’art abstrait du futur doivent reposer sur « le principe de la nécessité intérieure », lequel permet seul « le contact efficace de l’objet avec l’âme humaine ». Mais pour que cette intériorité ne reste pas un vain mot, pour que les phénomènes d’association ne viennent pas contaminer les correspondances synesthésiques, encore faut-il que l’artiste cultive sa sensibilité par des exercices de méditation qui permettraient cette métamorphose des expériences psychophysiques en expériences spirituelles.
(…)
En 1922, lorsqu’il est appelé au Bauhaus, Kandinsky a tempéré ses enthousiasmes ésotériques mais continue à se documenter sur l’astrologie, la quatrième dimension, le magnétisme pendulaire, la suggestion et l’autosuggestion, l’alchimie 41. Dans ses cours, les allusions aux phénomènes synesthésiques, ainsi que les termes de rythme, pulsations, énergie, force, sont une façon pour lui de questionner la réalité de la matière dans de vibrantes évocations des relations « micromacrocosmiques ».

« Le Bauhaus et les bâtisseurs de cathédrales »
Monique Blanc

« En tête du Manifeste du Bauhaus rédigé par Walter Gropius figure une gravure sur bois du peintre cubiste Lyonel Feininger, représentant une cathédrale gothique librement interprétée par l’artiste. Elle illustre la vision future de « l’oeuvre d’art totale » en même temps qu’elle exprime la nostalgie du Moyen Âge.
(…)
Origine et statuts des Bauhütte
Au Bauhaus, le souvenir des grands chantiers des cathédrales du XIIIe siècle français flotte dans les esprits.
L’organisation des métiers en tant que communauté agissant dans l’unité et dans un même but rejoint l’idée de Gropius de « l’oeuvre d’art totale sous l’égide de l’architecture », ainsi que celle de casser l’arrogante hiérarchie entre artistes et artisans, une distinction qui, précisément, n’existait pas au Moyen Âge. En revanche, on établissait alors une vraie frontière entre l’artiste et l’art, entre les arts libéraux, délivrés de la matière, d’une part, et les arts mécaniques, d’autre part ; le Bauhaus a d’ailleurs tenté une réconciliation entre arts libéraux et arts mécaniques en cherchant à faire correspondre différents modes d’expression : lignes, formes, couleur, musique, danse, notamment Oskar Schlemmer pour qui « l’être humain est autant un organisme de chair et de sang qu’un mécanisme fait de nombres et de mesures ». (…)
L’enseignement du Bauhaus
La formation est donnée par des maîtres (Meister), les élèves s’appellent apprentis (Lehrlinge) et peuvent devenir compagnons (Gesellen) ou jeunes maîtres (Jungmeister). Le conseil de maîtrise gère les affaires du Bauhaus et les nominations des jeunes maîtres, souvenir lointain des jurandes médiévales — maîtres, apprentis, compagnons, un vocabulaire repris du Moyen Âge.
L’organisation complexe des métiers jurés au Moyen Âge, véritable moteur économique du pays, ne peut bien sûr s’appliquer à une école qui en a retenu cependant l’essentiel : l’esprit, le souffle créateur, l’audace, le travail communautaire en atelier et la formation manuelle comme principe de base de l’enseignement. Jusqu’en 1925, l’enseignement au Bauhaus comporte deux volets : un enseignement de la forme (Formlehre) donné par un artiste, maître de forme, et un enseignement pratique (Werklehre) donné par un maître artisan. La présence d’un maître de forme dans l’atelier indique que l’artisan suit un modèle créé par lui, une notion étrangère au Moyen Âge puisque l’artisan maîtrisait une technique et pouvait soit reproduire un modèle, soit en inventer de nouveaux.
Chaque maître de forme enseignant au Bauhaus semble avoir sa propre liberté et originalité.
(…)
Mais peut-on dire que les formes gothiques ou Renaissance du décor se soient transmises au Bauhaus ?
Globalement non. Certains maîtres se sont, en revanche, fortement inspirés du répertoire iconographique médiéval, qu’ils ont librement interprété — Bogler et Marcks notamment. La Tour de Feu qu’Itten avait installée devant la Tempelherrenhaus ne se situe-t-elle pas entre Babel et pinacle gothique ? »

« L’objet en question, de quelques utopies décoratives avant le Bauhaus »
Olivier Gabet
(…)
« Longtemps la source incontestée a été les Pioneers of Modern Design de Nikolaus Pevsner, ouvrage réédité sous ce titre en 1949 (son titre original en 1936 était Pioneers of the Modern Movement). Le sous-titre, « From Willliam Morris to Walter Gropius », posait une filiation claire, mérite lui revenant de ne pas changer d’une édition à l’autre. 
Dans un exercice rétrospectif alors précurseur, Pevsner s’employait à définir les sources de la modernité en les enracinant dans un XIXe siècle relativement univoque, fondé sur la révolution philosophique et intellectuelle mûrie par les Anglais, John Ruskin et William Morris, et ses manifestations artistiques au sein du mouvement des Arts and Crafts. Cette fascination pour la pensée d’outre-Manche connaît un rayonnement puissant sur l’Europe, notamment en Allemagne, où se superposent plusieurs lectures : politique et sociale ; dynastique et artistique (…) et économique, en une réflexion sur la puissance industrielle comme fondement de la puissance allemande tout court.
(…)
Lorsque l’on expose le Bauhaus, la question des sources est le plus souvent éludée, alors que le rapprochement des objets parle souvent de lui-même. À une exhaustivité illusoire, on préférera s’arrêter sur quelques moments fondateurs de l’esprit du Bauhaus. 
Avec la création de nombreux musées d’arts décoratifs partout en Europe, et particulièrement en Allemagne, et avec l’émergence d’un maillage intellectuel via la circulation élargie de revues spécialisées, ces développements artistiques ont été connus des acteurs du Bauhaus. Autant que les images, le goût et les objets voyagent, et la dimension devenue vite universelle du Bauhaus, diaspora artistique mondiale après 1933, est déjà en germe dans ces racines européennes.
Le règne des Arts and Crafts
Forte de la mise en exergue de Pevsner, l’influence la plus reconnue est celle de William Morris, sa pensée, son oeuvre et ses émules, selon des canaux historiques variés, en premier lieu Hermann Muthesius, architecte amoureux de l’Angleterre. De cet héritage, le Bauhaus retient évidemment les éléments conceptuels mais en les adaptant à un monde profondément métamorphosé, traumatisé par la Première Guerre mondiale : l’idée d’un progrès social passant par une conception nouvelle du travail, qui place l’épanouissement humain au coeur de toute activité, utopie socialiste généreuse qui se ressource à l’idée d’un âge d’or médiéval et renaissant où la communauté s’unit dans un mode de vie, non déshumanisé par le machinisme, non entravé par l’inesthétisme triomphant des productions jugées bâtardes de la première révolution industrielle anglaise. Retrouver des savoir-faire perdus, défendre une esthétique exigeante inspirée des répertoires historique, végétal et floral dans une stylisation renouvelée, penser un cadre de vie mettant en valeur l’unité du goût et du décor, alliance de l’architecture et des éléments d’ameublement (une conception qui en soi n’est pas neuve, elle est celle de tous les grands styles historiques) sont les mots d’ordre.
(…)
Influente est aussi l’organisation des ateliers des Arts and Crafts, celle qu’initie Morris avec Morris, Marshall, Faulkner & Co., organisés selon les spécialités de production, papier peint, textile, etc., et que perpétue dans les années 1880 Charles Robert Ashbee en installant dans Whitechapel la Guild of Handicraft, contribution à un projet de réforme sociale des quartiers pauvres de Londres.
Cette organisation ne cesse d’enthousiasmer ses émules, Henry Van de Velde, puis les différents mouvements de Sécession en Allemagne et en Autriche. A cette part des Arts and Crafts, il conviendrait d’ajouter celle de l’Aesthetic Movement, plus jouisseur et plus élitiste, culture de l’Art pour l’Art ou la tendance révolutionnaire semble jugulée, mais dont certaines figures dans le domaine décoratif ont un rôle indéniable, Edward Godwin dans ses recherches de formes géométriques, et Christopher Dresser, l’un des premiers designers au sens strict, qui considère incontournable le parachèvement de sa quête artistique par la production industrielle — il crée ainsi pour un éventail large de fabricants des modèles sophistiqués dont ce connaisseur de la botanique et de l’art japonais synthétise les formes les plus épurées, relevant plus du diagramme que de l’esquisse. Si cette fascination pour les potentialités de l’industrie est réelle, elle est un échec pour Dresser, dont les objets restent trop souvent coûteux. 
L’autre leçon anglaise, qui reste vivante chez Walter Gropius, c’est le rôle éminent de l’artiste — si l’on est en droit d’attendre de l’art qu’il change la vie, c’est bien à l’artiste, et non aux ingénieurs, qu’il incombe de mener à bien ce changement. C’est là un des piliers du Bauhaus.
Utopies allemandes et débats européens
Loin de se cantonner à l’Allemagne, l’esprit du Bauhaus est aussi à chercher du côté de l’Empire austro-hongrois — la philosophie des Arts and Crafts nourrit le projet de Josef Hoffmann et de Koloman Moser lorsqu’ils fondent les Wiener Werkstätte en 1903, après leur expérience à la Kunstgewerbeschule de Vienne. Là encore, comme pour Morris et Van de Velde, le projet se veut global, reprenant le principe de la Gesamtkunstwerk et, si leur première action est de créer un atelier consacré au métal, en quelques mois, ce sont tous les champs de la création que couvre l’installation des ateliers à la Neustiftgasse : reliure, cuir, laque et ébénisterie, le tout complété d’un bureau d’architecture.
La Guild of Handicraft d’Ashbee en façonne l’approche sociale et l’organisation du travail, des ateliers certes hiérarchisés, mais où chaque artisan jouit d’une liberté certaine dans la réalisation des modèles conçus par Moser et Hoffmann — les projets dessinés de ce dernier restent toujours d’une abstraction prégnante, la confiance étant absolue dans la capacité des artisans à exprimer par la matière l’essence du projet. Mais les Wiener Werkstätte rencontrent vite le même écueil que les autres utopies décoratives qui leur sont contemporaines : sur les conseils de l’Écossais Charles Rennie Mackintosh, particulièrement admiré par les Viennois, la première tendance adoptée est de privilégier une production à la commande, afin de concevoir des objets d’une parfaite portée artistique et d’une réalisation technique impeccable.
Dans cette optique d’exigence, la seconde étape, également recommandée par Mackintosh, d’un passage progressif à une diffusion plus démocratique par la fabrication industrielle, ne sera jamais atteinte — l’esprit des Wiener Werkstätte reste largement incompris, peu couronné de succès dans l’espace public, mis à part quelques chantiers comme le sanatorium de Purkersdorf en 1904 – 1905.
(…)
Là encore, le Bauhaus compte en son sein quelques passeurs évidents de la scène viennoise, Gropius a épousé Alma, la veuve du compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler, parfaite hôtesse du Vienne culturel et artistique, et le peintre Johannes Itten, ayant vécu à Vienne, s’y était forgé des amitiés certes plus radicales, d’Adolf Loos à Arnold Schönberg.
De la fin du XVIIIe siècle aux années 1910, de Londres à Vienne, de Darmstadt à Weimar, se mêlent références intellectuelles, principes d’organisation, répertoires formels et recherches techniques, enthousiasme respectueux pour l’artisanat, autant de ferments à l’origine des grandes utopies décoratives qui marquent ces décennies majeures.
À parts égales, le Bauhaus apparaît donc comme une synthèse longuement mûrie de ces débats et de ces tentatives, une rupture nouvelle après le chaos de la guerre, et le socle d’une modernité appelée à devenir aussi universelle que les sources dont son esprit procède ».

« Vivre au bauhaus : créer, enseigner, transmettre »
Anne Monier
(…)
« Paradoxalement, le Bauhaus souffre de sa popularité. Après des années de controverses esthétiques, historiques et politiques, le Bauhaus s’est imposé, mais a perdu son identité dans la bataille. On le voit comme un mouvement artistique, une période de l’histoire de l’art, surtout un style, mais rarement comme ce qu’il est en réalité, c’est-à-dire une école, un lieu de transmission, d’expérimentation et de création. Fondée en 1919 à Weimar par l’architecte Walter Gropius, afin de fusionner l’enseignement des Beaux- Arts (dispensé avant la Première Guerre mondiale par l’École des beaux-arts de Weimar) et celui des arts décoratifs (assuré par l’École des arts appliqués d’Henry Van de Velde) et ainsi abolir les frontières entre les disciplines artistiques, l’école vota sa propre dissolution en 1933, incapable de continuer sa mission dans le climat idéologique et politique allemand. 
Les quatorze années d’existence du Bauhaus coïncident avec celles de la république de Weimar, tentative démocratique allemande coincée entre une monarchie autoritaire et un régime totalitaire. Comment une école aussi intrinsèquement liée à l’histoire de l’Allemagne, fondée qui plus est dans la ville de Goethe et de Schiller, est-elle devenue une source d’influence pour les architectes et designers du monde entier ? Comment une école a-t-elle pu réunir des professeurs aussi opposés que le mystique Johannes Itten et le rationnel László Moholy-Nagy, former des élèves aussi différents que le peintre Albers et la photographe Florence Henri ?
L’histoire du Bauhaus est émaillée de querelles plus ou moins violentes entre les fortes personnalités artistiques qui le composent, entre peintres et architectes, expressionnistes et constructivistes, mystiques et rationalistes, militants socialistes et tenants de l’apolitisme.
La force du Bauhaus est aussi d’avoir laissé ces différentes vues s’exprimer et coexister, animant sa communauté d’une vie artistique d’une extrême richesse, loin du dogmatisme souvent caractéristique des avant-gardes du XXe siècle.
Le Bauhaus surmonte ces apparentes contradictions car c’est avant tout l’esprit de l’école qui importe, esprit de  liberté, d’invention, de création et de transmission, que les 1 250 étudiants ainsi que les artistes, architectes et designers qui l’ont fréquenté ont ensuite transmis tout au long du XXe siècle.
Le Bauhaus est une utopie qui, pour faciliter l’émergence d’une nouvelle société, a repensé les conditions matérielles d’existence. Si cet esprit se prête particulièrement bien à l’Allemagne des années 1920, il est universel et permet de rassembler architectes, peintres, céramistes, orfèvres, etc., vers un but unique : la construction d’un nouvel environnement de vie.
(…)
Bauhaus vient de bauen, construire, et de Haus, maison. Il s’agit de construire, certes des bâtiments, mais surtout un environnement total permettant d’améliorer les conditions de vie de chacun. Proposer, à bas prix, des objets fonctionnels et esthétiques, des bâtiments équipés jusqu’au moindre détail, en faisant travailler main dans la main artistes, artisans et industriels, est l’ambition collective de l’école 
L’enseignement du Bauhaus
(…)
L’enseignement au Bauhaus, entre trois et quatre ans, commence par un cours préliminaire obligatoire, permettant de mettre tous les étudiants au même niveau, qu’ils s’agissent de peintres confirmés devant abandonner les habitudes prises au cours de leur carrière, d’étudiants devant oublier les préceptes qu’on leur a enseignés dans les académies d’art, ou de très jeunes gens sans formation.
À la suite du cours préliminaire, les étudiants choisissent l’atelier dans lequel ils souhaitent poursuivre leur éducation — du moins les hommes. Bien qu’elles soient acceptées au Bauhaus bien plus largement que dans les autres écoles d’art, les femmes sont quant à elles quasi systématiquement orientées vers les classes de tissage. À la fin de l’enseignement, les apprentis passent l’examen pour devenir compagnon, et peuvent également recevoir le diplôme du Bauhaus. Certains décident, par la suite, de rester au Bauhaus comme assistant dans un atelier.
Le but du cours préliminaire, élément pédagogique primordial et révolutionnaire en 1919, est de faire comprendre aux étudiants les propriétés de chaque matériau, de chaque forme, de chaque mouvement, afin qu’ils puissent les utiliser au mieux par la suite. Il porte la marque de ses trois maîtres successifs aux profils très différents.
Itten, peintre marqué par le mysticisme, met l’accent sur la perception et l’expression de l’individualité de chacun.
À partir d’analyses structurelles de tableaux de maîtres anciens, il expose des principes généraux de construction d’une image, mais aussi l’importance du regard dans la création artistique. Il s’agit de voir au-delà des contours de l’objet que l’on souhaite représenter et d’exprimer au mieux ce que l’on en a perçu. Il est aidé dans son enseignement par Gertrud Grünow, une musicienne travaillant sur les relations et les correspondances entre sons, couleurs et mouvements. Dans son cours de théorie de l’harmonie, elle cherche à améliorer la concentration des participants et l’utilisation de chaque sens, par des exercices de rythme, d’équilibre, de danse et de musique. Moholy-Nagy, qui reprend le cours en 1923, l’axe sur la perception visuelle, l’utilisation des trois dimensions et la construction.
Vivre au Bauhaus
Les différences existant entre le même cours dirigé par un maître différent soulignent que le Bauhaus est également une histoire de personne. Le Bauhaus est un lieu physique où maîtres, apprentis et compagnons vivent ensemble, et où la transmission du savoir se fait autant dans les ateliers ou les salles de classe qu’au quotidien. La pratique artistique est permanente : l’organisation de l’une des nombreuses fêtes (fête blanche, fête des barbes, des nez et des coeurs, fête pour l’ouverture du Bauhaus de Dessau, fête pour la naturalisation de Kandinsky, carnaval, etc.), au son de l’orchestre de l’école, suppose la création par les étudiants et les maîtres de décors, de costumes, de prospectus, de cartons d’invitation, etc. Des couples se forment, entre étudiants, mais aussi entre professeurs et étudiants ; des mariages se nouent, comme celui du couple le plus emblématique du Bauhaus : Josef et Anni Albers ; des rumeurs de liaisons circulent ; et des enfants naissent hors mariage, qui seront élevés au sein de l’école. Le Bauhaus est ainsi également une très belle utopie de vie en communauté, en essayant de faire fi de conditions matérielles très dures. Au lieu d’enseigner, Gropius passe une bonne partie de son temps à sillonner l’Allemagne pour donner des conférences, lucratives pour l’école mais également susceptibles d’y intéresser de généreux mécènes. 
Manque de temps pour se développer pleinement, incompréhension du public ou objectif irréalisable depuis le début, le Bauhaus n’arrivera en effet jamais à s’autofinancer par la vente de ses objets, dont la cible est mal définie. Sa dimension sociale est également difficile à saisir. Si les sympathies marxistes de son deuxième directeur, Hannes Meyer, l’orientent inévitablement, Gropius et Ludwig Mies van der Rohe cherchent quant à eux à garder l’école apolitique, refusant catégoriquement l’appellation de « cathédrale du socialisme ». La construction de lotissements bon marché et la création de produits beaux et pratiques, destinés à être fabriqués industriellement afin d’être les plus accessibles possible, classent néanmoins le Bauhaus du côté du progressisme social ».

« Architecture »
Louise Curtis

« L’architecture est la raison d’être de l’enseignement au Bauhaus. Dès l’ouverture de l’école en 1919, elle est au coeur des préceptes établis par Walter Gropius, dans un manifeste qui pose les bases de son programme pédagogique : « Le but ultime de toute activité plastique est l’édifice ! » Cette proclamation marque le point de départ de son raisonnement utopiste qui place la création sous l’égide de l’architecture.
Gropius y célèbre également l’idée d’un renouveau à la fois spirituel et social grâce au travail collectif de l’artiste et de l’artisan, dans un contexte d’après-guerre imprégné d’un besoin important de changement et d’harmonie. 
(…)
Malgré le rôle essentiel de l’architecture au sein du Bauhaus, un département ne lui est dédié qu’à partir de 1927 à Dessau.
(…)
La Haus am Horn, construite en 1923, est symptomatique des prises de position progressistes. Conçue à partir d’une esquisse de Georg Muche, elle est réalisée par Fred Forbát en tant que modèle grandeur nature pour la « Staatliches Bauhaus Ausstellung » (Exposition du Bauhaus) de 1923. Cette maison familiale révolutionne l’espace à habiter, tout en étant un prétexte pour vanter les prouesses effectuées par chaque atelier qui ont permis sa finalisation. Sobre et cubique, elle est un prototype pour la production en série de l’habitat modulable, qui s’articule autour d’une pièce à vivre principale.
Cette « architecture ruche », comme la surnommait Gropius, marque un tournant considérable pour l’organisation de la vie domestique puisqu’elle comprend des éléments totalement nouveaux, telle la cuisine standardisée et intégrée qui va être l’un des points de départ pour la fameuse Frankfurter Küche (1926) de Margarete Schütte- Lihotzky. À l’origine conçue comme une composante d’un lotissement (Siedlung) qui n’a jamais vu le jour, ce projet communautaire est une idée utopiste qui était déjà en germe dans des études plus anciennes, comme celles de Walter Determann (Bauhaus-Siedlung, 1920). La Haus am Horn est l’un des travaux les plus discutés de la « Staatliches Bauhaus Ausstellung » qui accueille également l’exposition internationale d’architecture. Bien qu’il n’existât pas encore de véritable cours d’architecture au Bauhaus, cet événement témoigne de l’importance omniprésente déjà accordée à la construction et aux utopies sociales.
Des photographies, des plans et des maquettes, réalisés par les plus grands acteurs de l’architecture moderne, sont également montrés pour l’occasion, dont ceux de Ludwig Mies van der Rohe, Frank Lloyd Wright, Le Corbusier et bien sûr Gropius. Alors que la Haus am Horn est contemporaine de tentatives de modifications de la maison unifamiliale, c’est avant tout un projet annonciateur pour le Bauhaus de Dessau et ses maisons de maîtres (1925) réalisés par Walter Gropius, ou encore pour la Siedlung Dessau- Törten (1926 – 1928) et la Weissenhofsiedlung de Stuttgart (1927) ».

« L’esprit des formes »
Marie-Sophie Carron de la Carrière

« Réactiver la pensée du Bauhaus en rassemblant une centaine d’œuvres d’une quarantaine d’artistes plasticiens, de designers et de créateurs de mode internationaux, datant pour la plupart des années 2000, a constitué l’idée principale de la section contemporaine de l’exposition. Le projet du musée a été confié à Mathieu Mercier, artiste majeur de la scène française, né en 1970, ayant vécu quelques années à Berlin, foyer ultime de l’école expérimentale. 
Sa passion pour le Bauhaus et pour le ready-made duchampien, sa pratique de plasticien explorant les confins du design et de l’architecture, son goût pour l’appropriation et la citation d’oeuvres emblématiques de l’histoire de la modernité et des avant-gardes utopiques du début du XXe siècle ont imposé ce choix de direction artistique.
Cette attention qu’il porte à la relation entre l’art et l’objet s’incarne de manière fondatrice dans le projet du ready-made, mis au point par Marcel Duchamp en 1914 lorsqu’il expose un objet ordinaire manufacturé (un portebouteilles) dans la sphère artistique comme une oeuvre de l’esprit. Dans une relation inversée, le Bauhaus produit des objets fonctionnels conçus par des artistes et destinés à la vie quotidienne. 
(…)
La référence au style moderniste des années 1920 et du début des années 1930 est soulignée par le regardanalytique et unificateur de Mathieu Mercier. Il fait alors preuve d’un véritable parti pris de télescopage et de rapprochement d’oeuvres post-Bauhaus. Au-delà de l’évocation des avant-gardes européennes du début du XXe siècle, certaines pièces renvoient à des domaines culturels périphériques, comme la musique, le cinéma expérimental, ou à d’autres époques de l’histoire du design.
(…)
L’exposition devient un terrain de jeu expérimental, où les pistes de lecture des œuvres seraient brouillées au profit de la surprise. L’accrochage audacieux opère un retournement de sens des oeuvres, qui sont à la croisée de plusieurs idées et de références. Le mobilier d’intérieur se charge d’une réelle ambiguïté entretenue par le dispositif de la présentation : l’étagère devient à la fois le support d’objets, comme dans un univers domestique, et une sculpture révélée par un montage de superpositions et d’affinités formelles.
(…)
Rassembler des artistes contemporains qui n’ont pas été eux-mêmes élèves du Bauhaus, c’est poser la question de la transmission d’éléments du passé dans le présent par les écoles d’art et par les travaux des artistes : un corpus de savoirs, de techniques et de pensées considéré et mis à distance dans une attitude réflexive et de dépassement de l’histoire. À la vue de leurs réalisations, le modèle historique du Bauhaus constitue une boîte à outils, autrement dit un répertoire de formes que les artistes, designers et créateurs de mode utilisent de manière décomplexée. Telle est la définition d’une tradition en transformation, c’est-à-dire vivante ».

« Le Bauhaus, une suite possible »
Mathieu Mercier

« De « quel » Bauhaus s’agissait-il d’explorer l’héritage ou, tout du moins, d’exposer une suite possible ?
(…)
Le parti pris a été de travailler à partir d’une idée globale du premier Bauhaus : celui, devenu mythique, d’une école qui a fait mouvement.
Une sélection a été faite d’une cinquantaine de créateurs dont les pratiques se croisent sur certains aspects et divergent sur d’autres, mais qui tous partagent des points communs qui font sens au regard du sujet traité. Nés après 1960, ils ont, pour la majorité, suivi une formation supérieure en école des beauxarts ou en arts appliqués. Appartenant à une génération qui a connu une période de réformes dans l’enseignement artistique, ils sont aujourd’hui en âge d’enseigner et interviennent de manière plus ou moins régulière auprès d’étudiants. La plupart ont, par ailleurs, un lien matériel avec Berlin, où ils sont plusieurs à avoir vécu au début des années 1990, dans l’atmosphère particulière, historique, de cette capitale en reconstruction, tout à la fois marquée par l’héritage du projet moderniste et les stigmates des totalitarismes les plus virulents du XXe siècle.
(…)
L’enseignement, la participation à la construction d’une ville nouvelle sur les bases du XXe siècle et le jeu sur les différentes catégories d’objets : tels sont les principaux points d’entrée qui ont guidé cette proposition. Celle-ci a aussi été conduite avec l’idée de présenter une petite série d’oeuvres plutôt qu’une seule oeuvre pour chaque participant, en adoptant un principe scénographique évoquant une présentation qui pourrait être faite au sein d’un grand atelier collectif. L’intention d’origine était de prendre en compte l’intégralité des différents cours dispensés à l’école, mais l’impossibilité matérielle d’inclure les questions relevant strictement de l’architecture est vite apparue.
Aussi n’est-il pas question, dans cette section contemporaine de « L’Esprit du Bauhaus », de l’architecture par des architectes, mais de l’architecture en tant qu’image, revue et citée par des artistes (Tatiana Trouvé). Parmi les œuvres réunies, plusieurs développent des liens forts entre la sculpture, l’architecture et l’espace (Jean-Pascal Flavien, Bojan Šarčević), dénotant souvent l’attention particulière portée par leur auteur à un usage social et politique de l’art (Liam Gillick, Joe Scanlan, Franck Scurti).
(…)
Si le Bauhaus demeure essentiel, c’est peut-être en premier lieu grâce au décloisonnement disciplinaire qu’il a opéré et à la porosité qu’il a insufflée entre les différentes catégories d’objets.
Aujourd’hui, beaucoup d’artistes prêtent, sans hésiter, une fonction utilitaire à leurs productions, modifiant ainsi
profondément la relation à l’art. Certaines oeuvres relèvent de l’application des valeurs d’usage (Oscar Tuazon, Atelier Van Lieshout, Jorge Pardo, Tobias Rehberger, Andrea Zittel), non sans une belle ambiguïté (Carol Bove, Koenraad Dedobbeleer, Simon Starling) ; d’autres, du détournement d’objets usuels du quotidien dont le caractère utilitaire est annihilé (Gabriel Kuri, Leonor Antunes) ou auxquels une forme de vie surréelle est insufflée (Ulla von Brandenburg) ».


Jusqu’au 26 février 2017
107, rue de Rivoli – 75001 Paris
Tél. : +33 01 44 55 57 50
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 21 h

Visuels
Vassily Kandinsky, Kleine Welten I, lithographie en couleur,
1922, Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Dist. RMN-Grand Palais / DR

Gyula Pap, Candélabre à sept branches, laiton, 1922
© Museum für Kunst und Gewerbe, Hamburg

Elisabeth (Lis) Bosien, Étude, panneau de fil métallique,
Bauhaus Dessau, 1923-1933
© The Josef and Anni Albers Foundation, VG Bild - Kunst, Bonn

Lyonel Feininger, Tête, bois polychrome, 1925
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Dist. RMN-Grand Palais / Bertrand Prévost / A.D.A.G.P. 2016

Lectrin à l’aigle, Église de Subligny (Cher), XVe siècle,
chêne sculpté © Musée des Arts décoratifs, Paris, Jean Tholance

Theodor Bogler, Machine à café, porcelaine, fer et osier, 1923 © Klassik Stiftung

Inconnu, La vie du Bauhaus, étudiants devant l’atelier vus depuis le balcon du Bauhaus (au premier
plan: Anni Albers, Gunta Stölz; assis derrière: Bruno Streiff, Shlomoh Ben-David (Georg Gross), Gerda Marx,
debout: Max Bill), photographie, 1927 © Bauhaus Archiv Berlin

Wilhelm Wagenfeld, Bauhauslampe, verre, nickel, 1923-1924.
Réalisée dans les ateliers de l’Ecole du Bauhaus.
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet / A.D.A.G.P. 2016

Herbert Bayer, Carte postale pour l’exposition Bauhaus, lithographie, 1923.
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés

Ruth Consemuller, Tapisserie, laine tissée, 1926 © Bauhaus-Universität Weimar, Archiv der Moderne

Lux Feininger, Masque de scène du Bauhaus
sur le toit du Bauhaus de Dessau, photographie, 1928
© Estate of T. Lux Feininger / Bauhaus-Archiv Berlin

Marianne Brandt, Théière et passe-thé, argent, ébène,
vers 1924 © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMNGrand
Palais / image of the MMA / A.D.A.G.P. 2016

Marianne Brandt, L’Atelier se reflétant dans la boule (autoportrait dans l’atelier Bauhaus à Dessau), photographie,
1928-1929 © Bauhaus-Archiv Berlin / A.D.A.G.P. 2016

Dörte Helm, Carte postale issue d’un ensemble de 20 lithographies, 1923, Paris
Centre Pompidou © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Josef Albers, Tables gigognes, placage de frêne, noir laqué, verre peint, 1927 © The Josef and Anni Albers Foundation,
VG Bild - Kunst, Bonn

Marcel Breuer, Tables gigognes, bois, acier tubulaire, 1928
© Musée des Arts décoratifs, Paris, Jean Tholance / A.D.A.G.P. 2016

Bruno Paul, Candélabre à treize lumières, laiton, 1901 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt, DR

Mathieu Mercier, Sans titre (Bougie/cercle chromatique de J. Itten), bougie, sublimation sur socle en Corian, vers 2011
© Mathieu Mercier et Mehdi Chouakri Berlin

Couverture du catalogue
Erich Consemüller, Scène du Bauhaus : inconnue au masque dans un fauteuil tubulaire de Marcel Breuer portant un masque de Oskar Schlemmer et une robe de Lis Beyer.
Photographie, 1926 © Bauhaus-Archiv Berlin

Muller Van Severen, Installation, cuir, laiton, propylène, 2012
© Musée des Arts décoratifs, Paris, Jean Tholance

Vassily Kandinsky, Neuf éléments de cercle chromatique,
peinture sur papier, 1922-1933
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Exercice d’élève du Bauhaus-Dessau/Berlin, 1926-1933, Paris Centre Pompidou
© The Josef and Anni Albers Foundation / ADAGP / Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacques Faujour

Theodor Bogler, Théière avec poignée, grès, 1923 © Klassik Stiftung

Gyula Pap, Pichet, cuivre, argent et bronze, 1923
© Klassik Stiftung

Josef Albers, Tasse à thé avec soucoupe et remueur/brasseur, verre thermorésistant, acier chromé, ébène et porcelaine, 1925 © The Josef and Anni Albers Foundation / VG Bild-Kunst, Bonn

Marcel Breuer, Fauteuil Lattenstuhl, structure en érable, assise avec sangles de soutien en textile et coussin, 1929 © Ulrich Fiedler / Photographie, Martin Müller

Josef Albers, Gitterbild (Grid Mounted), verre, métal et fil métallique, 1921
© The Josef and Anni Albers Foundation / VG Bild-Kunst, Bonn

Gunta Stölzl, 5 Chöre, tapisserie jacquard, 1928 © St Annen-Museum / Fotoarchiv der Hansestadt Lübeck

T. Lux Feininger, Etudiants sur l’escalier du Bauhaus (A gauche, montant les marches: Lena
Bergner, Grete Reichardt; au centre: Gunta Stölzl; à côté d’elle: Lijuba Monastirsky; descendant:
Otti Berger, Lis Beyer; à sa droite: Elisabeth Mueller, Rosa Berger; Ruth Hollos derrière Lisbeth
Oestreicher au premier plan), photographie, 1927 © Bauhaus Archiv Berlin

Alma Buscher, Toupies, bois peint, 1923
© Die Neue Sammlung – The Design Museum / Foto Alexander Laurenzo

Marcel Breuer, Fauteuil Wassily (Chaise modèle B3), structure en tube d’acier chromé, assise,
dossier et accoudoirs en cuir, 1927 © Ulrich Fiedler / Photographie, Martin Müller

Oskar Schlemmer, Metalltanz ou ‘’Dance in Metal’’ (Carla Grosch) sur la scène du Bauhaus Dessau, film sur acétate, 1929 © Bauhaus Archiv Berlin / Photographie, Robert Binnermann

Raphaël Zarka, maquette de la Colonne Prismatique nº 3, 2016, chêne, métal
Collection de l’artiste

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