Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

jeudi 29 septembre 2016

« Le Maghreb sous la croix gammée » de Bill Cran et Karin Davison


La chaîne franco-allemande Arte a diffusé Le Maghreb sous la croix gammée (In search of… the Arabian SchindlerGesucht wird der arabische Schindler), documentaire de Bill Cran et Karin Davison. Menée par Robert Satloff, cette « enquête historique » du Proche-Orient en France et aux Etats-Unis « rend justice aux "Justes" oubliés du monde arabe ». Ce film intéressant montre aussi les persécutions antisémites visant les Juifs d’Afrique du Nord, en particulier le travail forcé dans des camps et la déportation en Europe. Des faits que beaucoup ignorent. Comme le livre de Robert Satloff dont il s’inspire, ce documentaire souffre cependant de graves lacunes historiques. Le 20 juin 2018 à 20 h, la Médiathèque Alliance-Baron Edmond de Rothschild de l'Alliance israélite universelle (AIU) proposera la conférence "Les juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : nouvelles perspectives", avec Haïm Saadoun.


A large excerpt of my article was translated in English by Point of no return

Le 11 septembre 2001, Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) un think tank (institut de recherche) américain expert en politique étrangère et sur le Moyen-Orient, et Juif américain, avait rendez-vous au Rockfeller Center.

D’une des fenêtres de cet immeuble, il a vu les attentats islamistes contre les Twin Towers, la fumée, les cendres. « Très vite, les images d’Auschwitz se sont superposées » dans son esprit, « la fumée, les cendres ».

Robert Satloff s’interroge sur la glorification, le déni et la « relativisation » de la Shoah dans les mondes musulman et arabe. « Pour combattre l’ignorance, il amorce un dialogue avec des Arabes pour les sensibiliser à l'Holocauste. Comment s’y prendre ? Le problème est qu’il s’agit d’une histoire éloignée : des fascistes européens ont tué des juifs européens ».

C’est par une question que Robert Satloff répond : « Y a-t-il eu des Justes arabes ? »

A la recherche d’un « Oscar Schindler arabe »
Vingt mille Justes parmi les Nations sont recensés par Mémorial Yad Vashem à Jérusalem, dont environ 60 sont musulmans (des Bosniaques et Albanais, un Turc).

Pourquoi aucun nom arabe ne figure-t-il dans cette liste des Justes ? Cette question taraude Robert Satloff qui, avec équipe de documentaristes, de journalistes et de chercheurs dans 11 pays, part en quête d’« Arabes ayant sauvé des Juifs » en ayant la conviction que s’il existe « un Oscar Schindler Arabe, peut-être les Arabes auraient-ils une autre approche de l’Holocauste ? »

Au terme de cinq ans de recherches, Robert Satloff, qui a vécu dans le royaume chérifien lorsque cinq attentats islamistes ont visé majoritairement des cibles juives à Casablanca, publie en 2007 le livre Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands (Parmi les Justes).

Un ouvrage évoquant les persécutions des juifs d’Afrique du Nord – protectorats français du Maroc et de Tunisie, départements français d’Algérie - lors de la Seconde Guerre mondiale et le comportement des Arabes dans ces pays : de la collaboration avec les Nazis à la protection de juifs persécutés, via l’indifférence. Un livre qui espère amorcer un nouveau dialogue entre juifs et Arabes.

Composé d’interviews passionnantes de témoins et d’historiens, ainsi que de visites sur les lieux mêmes de camps de travail forcé et de caches de juifs - ce qui est inédit -, ce documentaire documenté en est largement inspiré en se focalisant sur ces trois seuls pays ; l’histoire des juifs de Libye fait l’objet d’une allusion (camp de Giado) et celle d’Egypte ignorée.

Plus de 100 camps de concentration
« La plupart des camps de concentration au Maroc ne furent pas construits par les Nazis. Avant l’occupation du Maghreb par les Allemands, le régime de Vichy avait installé plusieurs dizaines au Maroc et en Algérie. Les fascistes italiens construisirent eux aussi des camps, comme le terrible camp de Giado en Libye où plus de Juifs furent tués que partout ailleurs en Afrique du Nord... Plus d’une centaine de camps » ont été édifiés dans les pays arabes. A deux reprises, le film de Michael Curtis Casablanca (1942) fait allusion aux camps de concentration au Maroc.

« Un vrai réseau de camps traverse le Sahara. Les détenus sont essentiellement des Juifs d’Europe centrale réfugiés pour échapper aux nazis et déportés là ». Un film de propagande montre ces travailleurs forcés construire une voie de chemin de fer.

Les « camps du désert ont été parmi les pires de la Seconde Guerre mondiale ». Ils étaient « dirigés de main de fer » et leurs « gardiens étaient indifférents au sort des prisonniers », constate l’historien de la Shoah, Sir Martin Gilbert.

Le commandant du camp accueillait ainsi les nouveaux internés : « Vous êtes tous venus pour mourir. Mon travail est de faire en sorte que vous mouriez tous ici et je fais bien mon travail ». Les travailleurs forcés mouraient de faim, de torture, de dysenterie, de choléra, de piqures de scorpion et de serpent…

A la différence du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie a été occupée par les Nazis de novembre 1942 à mai 1943. Là, le SS colonel Walter Rauff, « un des inventeurs des camions à gaz en Europe de l’Est », organisa la rafle des juifs priant à la synagogue de Tunis, le 9 décembre 2002. Direction : les camps de travail forcé.

Si certains Arabes sont indifférents devant les persécutions des juifs, deux Tunisiens se souviennent d’Arabes disant « Jüden, vous allez être égorgés » ou « Tape avec la pelle, Shalom ! Shalom signifie juif ». D’autres Tunisiens s’engagent dans l’armée allemande ou sont recrutés pour garder les camps d’internement de juifs.

De rares Justes parmi les nations arabes
Le documentaire se focalise sur trois musulmans ayant sauvé des juifs.  En 1943, plusieurs dizaines de juifs parviennent à s’échapper d’un de ces camps et sont cachés par un fonctionnaire retraité, Si Ali Sakkat. Joseph Nacache échappe à une rafle grâce à Hamza Abdul Jalil, propriétaire d’un hammam, qui le prévient. Avec simplicité, le fils de ce sauveur explique le geste de son père : « Juif, ou chrétien ou musulman, c’est un humain ». Les familles Boukris et Uzan sont cachées à Mahdia (Tunisie) dans une propriété de l’architecte Khaled Abdul Wahab.

En Algérie, « des décrets musulmans interdisent aux musulmans d’administrer les propriétés confisquées aux juifs ». Ils seront respectés.

Pourquoi cette histoire d’Ali Sakat est-elle tombée dans l’oubli ? Pour des raisons politiques : il est « dangereux d’avoir aidé des juifs dans de nombreux pays arabes ». La famille Sakat serait-elle favorable à la pose d’une plaque rendant hommage à l’acte salvateur ? Un peu gêné, le petit-fils prévoit que certains seront pour, d’autres contre : « Beaucoup de Tunisiens ont de la sympathie pour le peuple palestinien quand ils le voient souffrir, etc. etc. »

Une histoire tragique méconnue
On peut regretter et s’étonner que le travail remarquable accompli par Robert Satloff – enregistrements vidéo des souvenirs des témoins – n’ait pas été réalisé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Rendre hommage aux Justes musulmans est justifié. Rechercher un « Oscar Schindler » Arabe ? C’est étrange : cet industriel allemand était ambigu ; il n’est pas Aristides de Sousa Mendes, consul général du Portugal à Bordeaux qui, désobéissant à sa hiérarchie, a donné des visas d'entrée au Portugal à 30 000 réfugiés, dont 10 000 juifs. Et c’est ignorer la distinction entre Arabe et Amazigh (Berbère).

Des questions demeurent : quels étaient les liens entre Khaled Abdul Wahab et les officiers nazis ? Des relations d’affaires ? Khaled Abdul Wahab devait-il maintenir ses contacts avec les officiers allemands pour mener à bien sa protection des deux familles juives dont les adultes semble-t-il travaillaient dans sa propriété ?

On voit une photo inédite où Français et Algériens font le salut nazi. Mais les liens entre nationalistes arabes et nazis ainsi que la fascination de masses arabes pour le Führer Hitler sont souvent minorés ou occultés. Il aurait aussi été utile de rappeler l’engagement de 150 000 à 300 000 musulmans dans les rangs des forces de l’Axe, la réception favorable de la propagande nazie dans le monde arabe, etc.

Sur l’application en Afrique du Nord des statuts des juifs du régime de Vichy, ce documentaire demeure souvent trop vague. Ainsi, il allègue : « Malgré les pressions de Vichy, Mohammed V au Maroc réussit à protéger les juifs marocains ». Cependant, la caméra s’attarde sur Le Journal du Maroc évoquant les discriminations visant les Juifs français, étrangers et marocains édictées au Maroc par quatre dahirs (décrets royaux). Pourquoi ne pas citer et montrer ces dahirs marocains et les décrets beylicaux tunisiens antisémites ? Pourquoi ne voit-on pas Robert Satloff consulter les archives des protectorats français à Nantes (France) ? Pour ne pas écorner les mythes de la protection courageuse de souverains musulmans ?

La réalité du pouvoir appartient au Résident général, c’est-à-dire à la France. Quant aux statuts des Juifs de Vichy d’octobre 1940 et de juin 1941, le Sultan du Maroc les appliquera à la lettre. Il ne s’oppose à aucune mesure prévue par ces deux statuts. Il n’y a que dans le volet économique qu’il tente légèrement de protéger la communauté juive du Maroc. Cette intervention n’est pas désintéressée, car elle sert surtout les intérêts économiques du Makhzen (gouvernement du Sultan). Sur l’essentiel, le Sultan Mohammed n’a pas protégé les Juifs puisqu’il a même promulgué les statuts des Juifs en Dahir (décret) chérifien.


Au Maroc, "le Sultan Mohammed entend faire savoir aux autorités de Vichy qu’il reste le maître du pays. S’il y a persécution ou protection, il estime que c’est à lui à en décider. Le message est les suivant : les Juifs sont ses sujets et non pas ceux de Vichy. A travers les Juifs, le Sultan Mohammed réclame sa part d’autonomie vis-à-vis du gouvernement de Vichy. Les Juifs sont des pions parmi d’autres dans le rapport de force entre le Makhzen et Vichy", a déclaré l'historien Georges Bensoussan qui prouve que la prétendue opposition du sultan au port de l'étoile jaune par les Juifs est un mythe.

Et d'ajouter : le sultan du Maroc  "ne fait preuve d’aucune détermination à défendre les Juifs : il ne rencontre les dirigeants de la communauté juive qu’une seule fois et en privé, au printemps 1942, pour leur dire qu’à titre personnel, il désapprouve les mesures de Vichy. En revanche, à titre officiel et publiquement, il ne prend aucune mesure en faveur des Juifs. Pire, il traduit les statuts des Juifs en Dahir chérifien ! Le port de l’étoile jaune est une mesure allemande qui n’a jamais été d’application en Zone libre, c’est-à-dire sur l’ensemble du territoire français placé sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Et le Maroc (comme l’Algérie) faisait partie de la Zone libre... Les 150.000 Français vivant au Maroc sont violemment antisémites. L’administration française est littéralement gangrénée par l’antisémitisme. Quotidiennement, elle apporte la preuve de son antisémitisme dans la façon dont elle traite les Juifs. Ainsi, le gouvernement de Vichy n’accorde aux Juifs que 50% des ressources alimentaires qu’il attribue aux musulmans. Dans ce contexte particulier, l’attitude du Sultan du Maroc -qui reçoit notamment les dirigeants de la communauté juive en audience privée pour leur témoigner de sa solidarité- fait le tour de tous les mellahs (quartiers juifs) du Maroc. En comparant son attitude avec celle des autorités françaises, il n’a aucune difficulté à apparaître comme un sauveur magnanime... Le départ des Juifs du Maroc constitue une blessure, car il marque l’échec de l’intégration des Juifs à leur Etat nouvellement indépendant, tout comme il montre à quel point le nationalisme marocain est fermé et fondé sur l’islam. Les Marocains ont donc intérêt à présenter le passé comme une coexistence heureuse perturbée et sapée par le développement du sionisme, la création de l’Etat d’Israël et le départ des Juifs qu’ils considèrent comme une manipulation des sionistes".

De plus, quels sont les droits et les statuts en France de ces travailleurs forcés, Juifs et non Juifs ? Les sites des camps semblent délabrés, en voie d’effacement. Signe du désintérêt ou du refoulement des dirigeants de ces pays pour ce pan de leur histoire ? Souci de cacher « que la Shoah n’est pas qu’une affaire européenne ayant visé les seuls juifs européens ». Alors que les camps en France métropolitaine font l’objet d’attentions, ceux d’Afrique du Nord risquent de disparaître sans volonté des autorités politiques et des responsables Juifs français ou nord-africains. Pourquoi ?

Quant à Joseph Scemla et ses deux fils, Gilbert et Jean, ils ont été guillotinés en Allemagne, après avoir été dénoncés par le Tunisien Hassen ben Hamouda El Ferdjani, qui voulait s’emparer de leurs biens. Ce dernier a certes été condamné à mort à la Libération. Mais sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Et, ce traître cupide a été libéré peu après l’indépendance de la Tunisie, après avoir purgé dix ans de prison. Et non les 14 ans indiqués dans le film.

Si ce documentaire évoque la vie difficile des juifs sous joug musulman, il ne nomme pas la dhimmitude, ce statut inférieur, cruel et déshumanisant des non-musulmans en « terre d’islam » induit par le jihad. Et Robert Satloff ajoute, sans preuve : « Il est sûr qu’au cours des derniers millénaires, si on est juif, il valait mieux naître dans un pays musulman que dans un pays chrétien ». Rappelons que si l’histoire juive remonte à 5770 ans, Mahomet, prophète de l’islam est né en 570 après Jésus-Christ, et l’islam a donc moins de 1 500 ans. Au début du XXe siècle, les pays où la situation des juifs était la plus épouvantable étaient la Russie tsariste et le Maroc.

Les images de cette synagogue vide à Mahdia sur laquelle veille pieusement le dernier juif, de ce vestige d'une communauté juive jadis nombreuse sont bouleversantes. L’« exode oublié » – exil généralement contraint de près d’un million de juifs des pays arabes, d’Iran et de Turquie des années 1940 aux années 1970 – est attribué en partie à la « fondation » de l’Etat d’Israël. Mais d’une part, il s’agit de sa recréation, et surtout cet exode a été causé par le refus de ces pays, et pas seulement des nationalistes arabes, de l’Etat juif sur sa terre biblique, en Eretz Israël.

Curieusement, ce film occulte les similarités entre le processus de discriminations, de marginalisation, d’exclusion des nazis ou du régime de Vichy et celui de cet exil.

Etrangement, Robert Satloff interviewe le président Shimon Peres et le ministre Sylvain Shalom sans souligner le rôle du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini dans la Shoah ni les menaces de destruction du Yichouv (ensemble des juifs vivant dans la Palestine mandataire, en Eretz Israël).

Robert Satloff espère que nommer des Justes Arabes constitue « un premier jalon pour un nouveau dialogue entre juifs et Arabes ».

Avec toutes ses qualités, ce documentaire prouve que relater une Shoah plus ou moins « arabiquement ou islamiquement correcte », ne pas dire toute l’histoire avec ses pans plus ou moins sombres, opter pour un dialogue judéo-musulman sans « apurer les contentieux » (Shmuel Trigano) induit, même involontairement, des amalgames anti-israéliens : ainsi, un  spectateur musulman a quitté la réunion où l'on débattait du film en alléguant un parallèle diffamatoire entre la Shoah et « l'Holocauste des Palestiniens ». Des diatribes anti-israéliennes s'étaient déjà produites lors de la conférence de lancement du projet Aladin.

« Certains Arabes ont fait des choix personnels, pour le meilleur et pour le pire. Même à l’époque des nazis, ils ont fait un choix… Jusqu’à présent, la Shoah a toujours été vue du côté des juifs européens. Les souffrances des juifs européens ont occulté celles des communautés d’Afrique du Nord », conclut avec pertinence Robert Satloff.

Il est regrettable qu'aucune photo de ces Arabes au comportement louable ou des témoins Juifs ne figure parmi les visuels libres de droits pour la presse. De plus, ce documentaire a été diffusé à deux seules reprises, à 21 h 25 et à 5 h du matin. Dommage ! Les faits qu'il rappelle demeurent ignorés du grand public en France.

A l'Institut Universitaire Elie Wiesel, les 12 mai, 26 mai et 2 juin 2015 à 17 h, Ariel Danan,  docteur en histoire, directeur-adjoint de la Bibliothèque de l’AIU et responsable de la Médiathèque Alliance Baron Edmond de Rothschild. Secrétaire général de la Commission française des Archives juives et vice-président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie et d’Afrique du Nord, enseigna l'Histoire des Juifs d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : "Ce cycle aura pour objectif de découvrir un aspect souvent méconnu de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, qui, pendant longtemps, n’a pas retenu l’attention des historiens. Les Juifs d’Afrique du Nord ne sont en effet pas restés à l’abri de la Shoah : les lois antisémites de Vichy y ont été appliquées (avec une sévérité particulière en Algérie) : recensement des individus et des biens, exclusions professionnelles et scolaires, pillages etc. Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 change la donne : en Tunisie, occupée par les troupes allemandes contraintes de reculer face à l’avance alliée, les Juifs de Tunisie subissent six mois d’horreur : spoliations, travail forcé, assassinats, sévices, ainsi que quelques déportations quelques jours avant la libération du pays. En Algérie et au Maroc (puis six mois après en Tunisie), malgré la reconquête alliée, une nouvelle ère pleine de difficultés et de remises en cause s’ouvre pour les Juifs qui subissent  de graves difficultés économiques, un antisémitisme – quelquefois virulent – bien présent au sein des populations locales et du pouvoir colonial qui n’a pas été épuré. Si la période de la Seconde Guerre mondiale a été infiniment moins dramatique pour les Juifs d’Afrique du Nord que d’Europe, elle porte en son sein les germes du départ des Juifs des trois pays. La première leçon 1 a pour titre "Les Juifs d’Afrique du Nord sous le régime de Vichy ((juillet 1940 – novembre 1942)", la deuxième leçon "Les Juifs de Tunisie face aux Nazis (novembre 1942-mai 1943)" et la troisième leçon "Les Juifs d’Afrique du Nord face à de nouveaux défis (1942-1945)". Ce cours fait partie du nouveau champ thématique "Visages de Sepharad : l’Orient, la Méditerranée, l’Afrique du Nord".

En partenariat avec l’Institut Ben Zvi, Jérusalem, Israël, le numéro 205 d'octobre 2016 de La Revue d’Histoire de la Shoah est consacré aux Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah (1930-1945). Les "communautés juives dispersées du Maroc à l’Irak, de l’Égypte au Yémen, sont bien informées des vicissitudes d’un judaïsme européen qui est alors, de loin, majoritaire. Dès l’avènement des nazis au pouvoir, elles organisent avec plus ou moins de succès le boycott des produits allemands, au risque de se couper des autorités locales comme des mouvements nationalistes arabes. Mais cette solidarité éprouve rapidement ses limites, a fortiori quand la guerre se déclenche en Europe. Pour les communautés juives du monde arabe, le nazisme et la guerre constituent un tournant majeur. En 1945, leur avenir sur leur terre natale semble moins assuré que jamais".
"Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsis au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tziganes". Pourquoi ne pas évoquer aussi celles des Grecs pontiques, des Assyriens, etc. ?

Le 20 juin 2018 à 20 h, la Médiathèque Alliance-Baron Edmond de Rothschild de l'Alliance israélite universelle (AIU) proposera la conférence "Les juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : nouvelles perspectives", avec Haïm Saadoun. "Si l’histoire des juifs d’Afrique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale est longtemps restée méconnue, elle est aujourd’hui devenue un sujet de recherches important en France, en Israël et en Afrique du Nord. Haïm Saadoun, spécialiste de cette période, Professeur à l'université ouverte d'Israël, apportera un éclairage nouveau sur des questions telles que l’application de la législation antisémite de Vichy en Algérie et au Maroc, sur la vie quotidienne des juifs de Tunisie durant l’occupation nazie, sur la condition des juifs de Libye ou encore sur la résistance juive en Afrique du Nord."


Robert Satloff, Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands. Public Affairs, 2007. 251 pages. ISBN : 1586483994
Lire un extrait
 
Le Maghreb sous la croix gammée de Bill Cran et Karin Davison
MacNeil/Lehrer Productions et Robert Satloff, MedienKontor, WDR pour ARTE, France, Allemagne, Maroc, 52 minutes, 2010
Diffusions sur Arte le 2 juin 2010 à 21 h 25 et le 6 juin 2010 à 5 h


Photos : © WDR / © Adiel Shmit
Le Journal du Maroc, © WDR / ©Adiel Shmit

Articles sur ce blog concernant :
Cet article a été publié le 5 juin 2010, puis les 12 mai 2015 et 29 septembre 2016, et modifié le  10 mai 2015.

mercredi 28 septembre 2016

« Humoristes et musulmans » de Frank Eggers


Arte diffusera les 28 septembre et 16 octobre 2016 « Humoristes et musulmans » (Humor Und Muslime), documentaire de Frank Eggers. Une série d'interviews de comiques musulmans sur les ressorts de leur humour. Des réflexions sur le pouvoir désarmant de l'humour.

« Tu choisiras le rire… » de Moïse Rahmani
Qu’est-ce qui fait rire les Européens ?
Le foulard islamique en France et en Allemagne 


« Pourquoi le métier de faire rire est-il devenu si risqué ? »

La « pression exercée sur les caricaturistes et les humoristes semble de plus en plus forte, a fortiori dans les pays islamiques, où ils sont souvent confrontés aux attentats, à la violence et à l'emprisonnement ». Qui exerce cette pression ? Qui commet ces attentats ? Arte n’ose pas évoquer le mot « islam » !

« Rencontre avec des professionnels du rire, dont Abdelkarim à Berlin, cet outil pour combattre les terroristes et les régimes autoritaires ». 

Ce « documentaire offre une large palette de rencontres avec des humoristes, des journalistes, des présentateurs de télévision, des comédiens et des blogueurs, musulmans ou non, qui exposent leur point de vue sur l'humour et son importance pour nos sociétés ».

« Des voix qui portent »
« L'animateur de télévision égyptien Bassem Youssef, lui, a été en novembre 2015 le premier Arabe à présenter les Emmy Awards à New York juste après les attentats de Paris et de Tunis. Il a osé dire à cette occasion que l'humour est un instrument qui permet d'aborder des sujets graves et de lutter contre le terrorisme. Son émission, El-Bernameg, est interdite en Égypte, mais sa présence sur Internet via Youtube en fait l'une des figures les plus influentes du monde arabe ».

M.K. Perker est un dessinateur turc pour Le Man. Un magazine qui collaborait avec Charlie hebdo. Ce dessinateur se dit athée.

Ahmad al-Basheer « présente quant à lui Albasheer Show, en Irak, dont l'énorme popularité ne l'empêche pas d'être la cible de menaces et de courriers haineux après chaque émission ». 

Aydin Engin « travaille pour le quotidien turc Cumhuriyet, qui a reçu des menaces suite à la publication des caricatures de Mahomet. Pour lui, l'humour est essentiel car il fait passer des vérités dérangeantes. Sous protection personnelle rapprochée depuis longtemps, il a vécu en exil en Allemagne... » Cumhuriyet, un "journal de centre-gauche".

« Victimes de pressions de gouvernements autoritaires et de fondamentalistes de tout poil, ces femmes (dont la dessinatrice Nadia Khiari et l'humoriste Samia Orosemane) et ces hommes n'en continuent pas moins, malgré les menaces, de faire entendre leur voix ». Samia Orosemane porte le foulard islamique en scène et dans sa vie quotidienne. Croyante, elle "dénonce les préjugés islamophobes". Elle prend position : les attentats, les terroristes, qui tuent en craient "Allah Ouaqbar", "n'ont rien à voir avec nous".

Djamel Debbouze et Cie
Notons que, dans son Comedy Club à Paris et dans son Jamel Comedy Club sur Canal +, le comédien Jamel Debbouze a formaté une génération d'acteurs à un comique stéréotypé, exprimé en un débit rapide, style "banlieue", et en évitant toute remise en question de l'islam. Il a loué Dieudonné malgré les propos antisémites proférés par ce dernier.

Le 14 février 2016, sur Canal +, Le Supplément (à partir de 57 minutes) présenté Ali Baddou a invité Fary, comique "dandy", émule "au message caustique" de Djamel Debbouze. Fary a fait rire en évoquant un "mec qui fait la quenelle au Mémorial de la Shoah", Puis il a dialogué avec son metteur en scène Kader Aoun. Celui-ci a évoqué le "conflit israélo-palestinien", Hitler... Après le reportage, Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, n' a rien dit. Fary ne peut pas faire rire des attentats du 13 novembre, mais il fait rire sur la quenelle (!?)

On n'a guère entendu ces humoristes musulmans français défendre la rédaction de Charlie hebdo lors de la publication de dessins danois sur Mahomet, les Juifs victimes d'attentats terroristes, etc.

« Humoristes et musulmans » de Frank Eggers
ZDF, 2015, 52 min
Sur Arte les 28 septembre à 22h25 et 16 octobre 2016 à 3 h 15

Visuels : © YSO Film/Frank Eggers

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Les citations sont d'Arte.

« Moïse et Aaron » par Arnold Schönberg


Arte diffusa, en direct de l’Opéra de Paris  « Moïse et Aaron » (Moses und Aron), par Arnold Schönberg (1874-1951), compositeur majeur du XXe siècle, juif né à Vienne, exilé aux Etats-Unis, sur un livret en allemand du compositeur inspiré par le livre biblique L’Exode, dirigé par le maestro suisse Philippe Jordan, mis en scène par Romeo Castellucci et réalisé par François-René Martin. Conçu de 1930 à 1932, créé en 1954, cet opéra inachevé en deux actes – la musique manque au 3e acte - a été diffusé en différé sur France Musique le 31 octobre 2015. Le « conflit entre l’esprit et la matière, l’idée et sa représentation, la pensée et le verbe » exprimé par un Juif sioniste. Le MAHJ (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme) présente l'exposition Arnold Schönberg. Peindre l'âme (28 septembre 2015-29 janvier 2017).


« Inimaginable parce qu’invisible, parce qu’inconcevable, parce qu’infini, parce qu’éternel, présent partout, tout puissant ». (Moïse et Aaron, Acte I, scène 2)

Du romantisme à la dodécaphonie
Arnold Schoenberg (1874-1951) est né dans une famille juive viennoise : si sa mère est pratiquante, son père est libre-penseur.

Orphelin à 16 ans, il exerce divers métiers. Cet autodidacte effectue des copies, écrit les arrangements et les orchestrations de chansons et d’opérettes.

Dès 1894, il reçoit l’enseignement en art du contrepoint auprès d’Alexander Zemlinsky.

Influencé par son ami le chanteur d’opéra Walter Pieau, dans un but d’assimilation, ce lecteur de la Bible se convertit au protestantisme luthérien et se fait baptiser en 1898.

Admirateur de Richard Wagner et de Johannes Brahms, Arnold Schoenberg crée ses premières œuvres - La nuit transfigurée (1899) - en les inscrivant dans la tradition romantique allemande.

En 1903, il rencontre Gustav Mahler à Vienne, et est recruté comme professeur. Parmi ses élèves : Berg et Webern.

En 1910, il enseigne à l’Académie de musique (Vienne), et s’intéresse à la peinture expressionniste.

En 1911, il termine son Traité d’Harmonie qu’il dédie à Mahler, et vit à Berlin. Là, il fait la connaissance de Ferruccio Busoni.

Il s’engage dans la voie de l’atonalité en s’émancipant de la dissonance (Erwartung, Pierrot Lunaire).

Il s’inspire de la Bible pour son oratorio L’Échelle de Jacob (Die Jakobsleiter) débuté en 1914 et inachevé. Une étape dans son retour au judaïsme.

Dans les années 1920, Arnold Schoenberg  invente le dodécaphonisme sériel.
En dépit de sa conversion au protestantisme luthérien « dans sa jeunesse, Arnold Schoenberg a été la cible d’attaques antisémites dès 1921 » lors d’un séjour à Mattsee. « La violence de ce rejet le décida à renouer avec ses racines, tout en développant une lecture personnelle » de la Bible hébraïque.

Frappé par les lois antisémites du régime nazi, Arnold Schoenberg est exclu de la Preußische Akademie der Künste de Berlin où il assurait la fonction de professeur de composition.

« La leçon qui m’a été inculquée de force l’année dernière, je l’ai enfin apprise, et jamais je ne l’oublierai : je ne suis pas un Allemand, ni un Européen, peut-être même à peine un être humain, mais je suis juif », constate Arnold Schoenberg (1874-1951), revenu  au judaïsme le 24 juillet 1933, à la synagogue de la rue Copernic, à Paris, en présence de Marc Chagall et du docteur Marianoff, peu avant son exil définitif aux Etats-Unis où il enseigne à Boston, puis à New York.
« Esquissé sous la forme d’une cantate, bientôt élargie à celle d'un oratorio », le projet artistique « devint un opéra philosophique et religieux opposant les deux frères Moïse, le penseur, à Aaron, l’homme d’action, la radicalité au compromis, la parole embarrassée au lyrisme du chant, face à la communauté versatile incarnée par des chœurs à l’importance exceptionnelle ».

Moses und Aron
Pour composer son quatrième opéra, Arnold Schoenberg s’inspire de sa pièce de théâtre, Der biblische Weg (« La Voie biblique »), un drame auquel il pense dès 1922, et qu’il achève quatre à cinq ans plus tard, ainsi que de L’Exode et du Livre des Nombres. Max Aruns, personnage principal dont le nom est né de la première syllabe d’Aaron et de celui de Max Nordau, un fondateur avec Theodor Herzl du sionisme politique moderne, songe à fonder en Afrique un Etat pour y recevoir les Juifs du monde entier. David Asseino, porte-parole de l’orthodoxie religieuse, qui prononce les paroles décisives dans son dialogue avec Aruns au troisième acte : « Max Aruns, vous voulez être Moïse et Aaron en une même personne ! Moïse, à qui Dieu concéda la pensée, mais à qui faisait défaut la force de la parole, et Aaron, qui ne savait pas concevoir la pensée mais qui était capable de l’exprimer et de toucher les masses ».

Arnold Schoenberg compose Moses und Aron de 1928 à 1932, selon la méthode dodécaphonique qu’il a inventée. L’argument est ainsi résumé par l’universitaire Christian Merlin : « Au buisson ardent, Dieu s’adresse à Moïse et fait de lui son prophète. N’étant pas doué pour l’art oratoire, Moïse demande à son frère Aaron de parler à sa place et de révéler au peuple que Dieu l’a élu et qu’il doit se libérer du joug du Pharaon. L’homme d’idées (Moïse) entre en conflit avec l’homme de communication (Aaron), ce dernier ne croyant pas que le peuple adorera un Dieu que l’on ne peut représenter. Devant la réticence d’une partie du peuple, Aaron réalise trois miracles : le bâton de Moïse est changé en serpent, sa main devient lépreuse et l’eau du Nil prend la couleur du sang. Seul dans le désert, le peuple se sent abandonné de Moïse et de Dieu. À l’acte II, Moïse s’est absenté pour se rendre sur le Sinaï afin de recevoir les tables de la loi. Même Aaron semble en proie au doute et se laisse convaincre par le peuple de rétablir les anciennes idoles. On érige un veau d’or autour duquel se déroule une danse sauvage. La cérémonie païenne tourne vite à l’orgie et même au sacrifice humain, lorsque quatre jeunes vierges sont livrées au couteau des prêtres. Descendu de la montagne, Moïse, hors de lui, détruit le veau d’or en prononçant une seule parole. Le peuple prend la fuite devant cette manifestation spectaculaire de la puissance du Dieu auquel il refusait de croire. Furieux, Moïse reproche à Aaron d’avoir trahi l’idée même de Dieu. Son frère réplique que l’idole n’était qu’une image, une manière de rendre ce Dieu lointain accessible au peuple. De désespoir, Moïse brise les tables de la loi : il ne comprend pas que l’on soit obligé de falsifier la vérité dès que l’on veut l’exprimer. Moïse est en prise directe avec les idées mais il lui manque les mots pour les transmettre. C’est ainsi que s’achève la partition de Schoenberg, mais il peut être utile de rappeler le contenu du dernier acte, resté à l’état d’ébauche. Moïse y visite son frère qui a été fait prisonnier pour trahison du Dieu véritable. C’est le point culminant du débat philosophique entre Moïse et Aaron : les mots que l’on adresse au peuple sont forcément interprétés par lui, donc trahis. Aux Juifs qui lui demandent s’ils doivent tuer Aaron, Moïse recommande de se battre uniquement pour l’idée de Dieu et de vivre désormais dans le renoncement. Il ordonne qu’on libère Aaron qui s’écroule, mort ».

Le compositeur et librettiste « modifie parfois sensiblement la source biblique pour intensifier l’opposition entre les deux frères, c’est-à-dire entre l’esprit et la matière, l’idée et sa représentation, la pensée et le verbe, nous livrant sa propre réflexion sur les notions centrales d’irreprésentabilité, d’interdiction de faire des images, d’élection du peuple juif », écrit Christian Merlin. Ainsi, l’auteur attribue à Aaron des prodiges que la Bible confère à Moïse.

Afin de « traduire musicalement l’antithèse entre les deux frères, Arnold Schoenberg a eu l’idée de leur attribuer deux modes d’écriture vocale opposés : Moïse s’exprime en Sprechgesang et Aaron recourt au chant lyrique. Pour souligner encore ce contraste, le rôle de Moïse revient à un baryton-basse à la voix plus sombre et rocailleuse, Aaron étant tout naturellement dévolu à un ténor, voix plus lumineuse et séduisante. Le Sprechgesang est une technique de parlé-chanté que Schoenberg avait lui-même inaugurée dans ses Gurrelieder avec la partie finale du récitant, puis développée dans le célèbre Pierrot lunaire (1912), où les poèmes d’Albert Giraud sont traités sur ce mode. Le hiératisme austère de la déclamation propre à Moïse se distingue ainsi immédiatement du chant volontiers mélodique, lyrique, voire héroïque d’Aaron ».

L’écriture musicale, Moïse et Aaron relève de « la période sérielle de Schoenberg... La technique compositionnelle du musicien est passée par trois phases. Ses premières œuvres, marquées par le chromatisme wagnérien et straussien et par un certain expressionnisme, recourent encore à la tonalité, même si elles en dissolvent déjà les contours (1899 : Nuit transfigurée, 1900-1901 : Gurrelieder, 1902-1903 : Pelléas et Mélisande, etc.). Suit la période dite atonale, où Schoenberg tire les conséquences de la perte des repères tonaux et renonce à la hiérarchie tonale (1907-1908 : Quatuor à cordes n°2, 1908-1909 : Le Livre des jardins suspendus, 1909 : Erwartung et Cinq pièces pour orchestre op. 16, etc.). Après un silence de plusieurs années, c’est dans les années vingt que Schoenberg commence à composer selon le système qu’il a lui-même mis au point : la musique dodécaphonique (1923 : Sérénade op. 24, Suite pour piano op. 25, 1926-1928 : Quatuor à cordes n°3, 1928 : Variations pour orchestre op. 31, 1928-1929 : Von Heute auf Morgen, etc.). Ce système de composition repose sur l’utilisation exclusive des séries dodécaphoniques : les douze degrés de la gamme chromatique y sont utilisés sous formes de séries au cours desquelles aucune note ne peut être répétée avant que les onze autres n’aient été énoncées. Il existe ainsi 479 001 600 séries possibles, chaque série pouvant elle-même revêtir 48 formes différentes (formes originale, récurrente ou rétrograde, renversée ou miroir, récurrente renversée ou rétrograde du miroir, chacune de ces formes étant transposable sur les onze autres degrés de l’échelle chromatique). Jusqu’ici, Schoenberg avait surtout utilisé cette technique sur de relativement petites formes : Moïse et Aaron allait permettre de prouver que l’écriture sérielle peut également s’étendre à la durée d’un opéra ».

Au lieu de s’achever sur la mort d’Aaron et la victoire de Moïse, qui ne meurt pas comme dans la Bible mais survit et guide le peuple juif, l’opéra se termine sur le terrible constat d’échec de Moïse : « Oh verbe, verbe qui me manque ! » (« O Wort, du Wort, das mir fehlt! »). La « dernière réplique prononcée par Moïse, condense la faiblesse tragique du prophète et l’expression de son impossibilité à surmonter ses propres contradictions ». 

« Revenu officiellement au judaïsme à Paris peu avant son exil aux États-Unis, l'inventeur du dodécaphonisme fut lui-même en proie, durant les deux décennies qui lui restaient à vivre, à une impuissance quasi existentielle, celle d’achever Moses und Aron  ». Pourquoi ? Manque d’argent à l’avènement du nazisme ? Actions militantes visant à solliciter la solidarité internationale des 16 millions de Juifs dans le monde pour financer l’exil, le sauvetage des « sept millions de Juifs menacés » ? Traumatisme de la Shoah ? Réponses à des commandes, dont un Kol Nidre, aux Etats-Unis induisant le report de l’achèvement de cet opéra ? Problèmes oculaires du septuagénaire ?

Opéra fondateur du XXe siècle, Moses und Aron n’avait plus été représentée à l’Opéra de Paris depuis quarante ans, depuis sa présentation au public, sous l’ère de Rolf Liebermann, sous la direction  de Georg Solti.

Première création de la saison 2015-2016 et de l’ère Stéphane Lissner, nommé directeur de l’institution en 2015, Moïse et Aaron « représente un défi pour le charismatique maestro suisse Philippe Jordan, confirmé au poste de directeur musical, ainsi que pour le metteur en scène Romeo Castellucci, qui effectue des débuts très attendus sur la scène de l’Opéra Bastille. L’agitateur du théâtre contemporain Romeo Castellucci s’allie à la baguette magique du maestro Philippe Jordan pour la très attendue création » à l’Opéra Bastille de « Moïse et Aaron.

Un des petits-enfants d’Arnold Schönberg, Me Randol Schoenberg est devenu célèbre en défendant Maria Altmann, octogénaire Juive américaine d'origine viennoise, pour récupérer des biens familiaux, dont cinq tableaux de Gustav Klimt (1862-1918) - deux portraits de sa tante Adèle Bloch-Bauer et trois paysages (1900-1907) - ayant appartenu à son oncle, Ferdinand Bloch-Bauer, spolié en 1938 par les Nazis.
                    
« Moïse et Aaron » par d'Arnold Schönberg
2015, 115 min
Choeur : Choeur de l'Opéra National de Paris
Chorégraphie : Cindy Van Acker
Composition : Arnold Schönberg
Direction musicale : Philippe Jordan
Décors : Romeo Castellucci
Mise en scène : Romeo Castellucci
Orchestre : Orchestre de l'Opéra National de Paris
Présentation : Edouard Fouré Caul-Futy
Réalisation : François-René Martin
Avec : Thomas Johannes Mayer(Moïse), John Graham-Hall(Aaron), Julie Davies(Jeune fille),  Catherine Wyn-Rogers(Une malade), Nicky Spence(Jeune homme)

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Les citations non sourcées proviennent d'Arte et de l'Opéra de Paris. Cet article a été publié le 22 octobre 2015.

lundi 26 septembre 2016

« Six millions et un » de David Fisher


Arte diffusera le 27 septembre 2016 « Six millions et un » (6 Millionen Und Einer), documentaire primé de David Fisher. Le parcours en Autriche des quatre enfants israéliens - deuxième génération - d’un ancien déporté juif, né dans l'actuelle Roumanie et alors en Hongrie, ayant survécu à la Shoah et ayant fait son aliyah après la Deuxième Guerre mondiale.


Ecrit et réalisé par David Fisher, ancien directeur général du New Fund for Cinema and Television (NFCT) de 1999 à 2008, « Six millions et un » est le dernier volet d'une trilogie familiale débutée par Love Inventory (2000) et Mostar Round-Trip (2011).

« Déporté à l'âge de 16 ans, Joseph Fischer survit à son internement dans cinq camps de concentration successifs », dont ceux de Gusen II et Gunskirchen libéré par la 71e Infantry Division.

Après la fin de la Deuxième guerre mondiale, Joseph Fischer « s'installe en Israël, fonde une famille et... se tait ». 

« Seul témoignage de son calvaire : un journal intime, retrouvé » douze ans « après sa mort par son fils David, dans lequel il raconte dans une langue sèche et factuelle l'horreur et l'indélébile traumatisme ». 

« Ses quatre enfants reconstituent son itinéraire. Avec ses deux frères et sa sœur, le réalisateur David Fischer part alors pour l'Autriche visiter les camps où leur père a été déporté ». 

Ils explorent les tunnels de Gusen II transformés en usines sous-terraines produisant pour l'aviation du IIIe Reich en exploitant cruellement des déportés forcés à travailler dans des conditions inhumaines. Ils rencontrent deux vétérans américains ayant libéré le camp et racontant que les déportés, mourant de faim, avaient mangé les cigarettes que les soldats alliés leur avaient offertes. Quant aux déportés ayant mangé les rations alimentaires, ils sont morts deux heures après les avoir ingérées car leur estomac ne supportait plus cette soudaine alimentation normale, riche. Bouleversé, un des deux vétérans se souvient : « Je n'ai jamais vu un film d'horreur qui s'approche de ce que nous avions vu, de ce que nous avions entendu, de l'odeur que nous avions sentie". 

Ce « voyage, scandé par la lecture du journal, libère la parole au sein de la fratrie. Esti, Gideon, Ronel et David évoquent leurs souvenirs d'enfance et leurs visions, souvent contradictoires, de l'histoire familiale ». 

« Après des décennies de non-dits, ils s'interrogent sur la signification du trop long silence paternel et ses conséquences sur ses proches ». 

« Je ne savais pas trop quoi faire, et j'ai serré les dents pour tenir », écrit Joseph Fischer au soir de sa vie ». 

« À l'heure où les derniers déportés disparaissent, ce témoignage d'une simplicité bouleversante fait entendre la voix des victimes indirectes de la Shoah ».

Pourquoi ce communiqué d'Arte ne contient-il pas les mots « Juif » et « nazi » ? 

Quelle était la nationalité de Joseph Fischer ?

Pourquoi une diffusion en pleine nuit ?

« Six millions et un », écrit et réalisé par David Fisher
Fisher Features Ltd, YesDocu, Arte, ZDF, NFCT, Claims Conference, 2011, 92 min
Sur Arte le 27 septembre à 2 h 40

Visuels : © Irit Shimrat

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Les citations sont d'Arte.

« Le procès du siècle. Les chroniqueurs célèbres de Nuremberg » de Peter Hartl


Arte diffusera les 27 septembre, 6 octobre et 17 octobre 2016 « Le procès du siècle. Les chroniqueurs célèbres de Nuremberg » (Der Jahrhundertprozess. Das Nürnberger Tribunal aus prominenter Sicht), de Peter Hartl. Le procès de hauts dirigeants nazis, civils et militaires, vus par des chroniqueurs journalistes, écrivains et photographes de diverses nationalités.

Le "procès de Nuremberg, soixante-dix ans après le verdict, raconté à partir des témoignages de membres éminents du public, de Willy Brandt à Dos Passos, d'Elsa Triolet à Ilya Ehrenbourg". Des témoins aux parcours différents, aux attentes diverses, mais conscients de la nouveauté de ce tribunal, de la monstruosité des crimes commis.

Le "1er octobre 1946, au terme de près d'un an d'audiences, le procès des principaux dirigeants nazis s'achevait à Nuremberg", "bastion nazi" ayant accueilli les congrès du IIIe Reich, dans une ville en partie détruite par les bombardements des Alliés. Le Palais de justice y avait été réhabilité à la hâte pour ce procès long. Les habitants de la ville sont plus préoccupés par la recherche de nourriture et les problèmes de logements. Un témoin déplore qu'aucun d'eux n'ait exprimé le moindre regret. La journaliste Nora Waln, qui avait vécu quatre ans en Allemagne, découvre un pays inconnu.

La presse est logée dans un château et le Grand Hôtel. "De très nombreux journalistes, caricaturistes, écrivains déjà reconnus ou en devenir et futurs décideurs politiques y ont assisté. Entre autres, les Allemands Erich Kästner, Erika Mann "seule femme correspondante de guerre -, Alfred Döblin, Willy Brandt, Markus Wolf - le futur chef de la Stasi" disposant d'un passeport soviétique ; les Américains John Dos Passos, qui sillonnait l'Europe pour Life, et William L. Shirer ; les romanciers britanniques Rebecca West et Richard Llewellyn ; les Russes Ilya Ehrenbourg, Evgueni Khaldei, célèbre photographe de l'agence Tass, et Boris Efimov, caricaturiste. Parmi les Français, ont en particulier couvert le procès les écrivains Joseph Kessel, Elsa Triolet, épouse de Louis Aragon, et Alexandre Vialatte.

Juif, Ernest Michel est le seul correspondant à être un survivant d'Auschwitz. Il est empli d'interrogations : "Pourquoi ? Pourquoi ?" A la fin du procès, il se rend, grâce à un policier militaire, dans la cellule de Goering.

La stratégie de la défense s'articule autour de l'affirmation :"Les ordres sont les ordres, et nous en Allemagne avons l'habitude d'obéir". "Nous, écrivains, essayons de comprendre comment certains ont pu donner de tels ordres criminels et comment d'autres leur ont obéi", résume Ilya Ehrenbourg.

Les prévenus ? Ils n'assument rien et rejettent la faute sur les autres. Albert Speer donne l'impression de culpabiliser à propos de sa relation avec Hitler et "réussit l'exploit de faire croire qu'il avait les mains propres".

"Après la projection à l'audience du documentaire le plus cru et le plus complet qu soit sur les atrocités commises par les Allemands, on apprend aujourd'hui que les accusés n'étaient que des suiveurs insignifiants. Comme tous leurs compatriotes, ils n'ont rien fait, rien vu, et d'ailleurs ils n'étaient au courant de rien. Ils sont tous prêts à s'offusquer, à dire :"C'est horrible". Et ils prétendent que les vrais coupables ne sont pas dans la salle", constate Erika Mann, qui couvre le procès pour l'Evening Standard, journal londonien.

Justice internationale
Ce "documentaire recourt à "la riche diversité de leurs écrits pour évoquer avec des extraits de films, des photos d'archives, des dessins de justice et des séquences d'animation l'atmosphère qui régnait alors à Nuremberg, dans la salle d'audience et en marge du procès".

Le réalisateur Peter Hartl a "également retrouvé certains des témoins des audiences, en Allemagne, en France et aux États-Unis, dont il croise les souvenirs avec les commentaires d'historiens pour évoquer ce premier exemple d'une justice internationale rendue au nom de l'humanité". Une nouvelle jurisprudence porteuse d'espoirs selon certains chroniqueurs..


« Le procès du siècle. Les chroniqueurs célèbres de Nuremberg » de Peter Hartl
ZDF, 2016, 52 min
Sur Arte les 27 septembre à 22 h 45, 6 octobre à 10 h 55 et 17 octobre 2016 à 9 h 25

Visuels :
© Stadtarchiv Nürnberg/Ray d'Addario
© National Archives Washington
© ZDF/Anthony R. Miller

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Les citations sont d'Arte.