samedi 30 avril 2016

Izis, Paris des rêves


La Ville de Paris a présenté une rétrospective éponyme, agrémentée d’un superbe catalogue (Flammarion), sur le photographe humaniste Izraël Biderman, dit Izis (1911-1980). Né dans une famille juive vivant dans la Russie tsariste, ce jeune Litvak (juif lituanien) s’installe en 1930 à Paris où il gère une boutique de photographie. En 1944, rompant avec les codes du studio, ce résistant prend en photo des maquisards. Il est engagé par Paris-Match en 1949. Des livres, 270 photographies sur un Paris populaire, Israël, l'Angleterre, le peintre Marc Chagallle cirque et la fête foraine, des numéros de Paris-Match et des films témoignent de son « réalisme poétique », de son style épuré et de son regard empathique, ironique et tendre. Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés. Parmi eux : des photographies d'Izis.


Après les expositions Willy Ronis à Paris (2005-2006) et Doisneau, Paris en liberté (2006-2007) qui avaient attiré respectivement 500 000 visiteurs et 300 000 visiteurs, la Mairie de Paris a rendu hommage à Izis, « photographe-poète, artiste, reporter, grand portraitiste et flâneur aux aguets », injustement moins connu que ses pairs de la « photographie humaniste ». Lors même que nombre d’expositions montrent ses œuvres.

C’est donc une rétrospective d’Izis, au titre emprunté à un de ses livres et qui incite à penser à tort que tous les clichés portent sur Paris. On peut regretter qu’aucun des visuels libres de droit ne porte sur Israël, alors que l’un d’eux illustre l’Angleterre, et surtout l'absence de photo montrant Izis.

L’exposition s’ouvre sur l’acte fondateur d’Izis : sa série sur les maquisards (« Les maquisards, naissance d’un artiste, 1944 »). Elle poursuit par huit autres espaces thématiques : « Paris éternel (1945-1977) », « Portraitiste et reporter, Paris Match (1949-1969) », « Charmes de Londres, 1952 », « The Queen’s People, 1953 », « Paradis terrestre, 1953 », « Israël, 1955 », « Le Cirque d’Izis, 1965 » et « Le Monde de Chagall, 1969 ».

De la Lituanie à la France des années 1930
Izraël Biderman est né en 1911 à Marijampolé, dans la Russie tsariste. Une erreur de l’état-civil explique le « z » de son prénom. La famille Biderman est pauvre ; son père a un magasin de porcelaine.

En 1918, à l’indépendance de la Lituanie – un Etat balte qui sera annexé par l’Union soviétique, occupé par l’Allemagne nazie (1941-1945) puis proclamé république socialiste soviétique -, Izraël Biderman devient Israëlis Bidermanas. À l’école hébraïque, il est surnommé « le rêveur » par ses condisciples.

À 16 ans, passionné par la peinture, il quitte Marijampolé pour travailler dans d’autres villes de Lituanie. En 1924, il est recruté comme apprenti photographe.

Fuyant la misère, il se rend en 1930 à Paris. « Pourquoi Paris ? Parce que Paris excitait mon imagination. C’était la Ville lumière. Pour moi, tout se passait à Paris. En 1930, Londres, New York ou Berlin ne m’attiraient pas. On lisait des romans français, on apprenait avec intérêt l’histoire de France. Pour nous, dans notre imagination, c’était le paradis européen, comme pour d’autres, l’Amérique. (…) Nous étions attirés par la France comme pays de l’Esprit. La Liberté, l’Égalité de l’homme et la Culture, c’est ça qui nous faisait rêver » (Artiste et métèque à Paris, Paris, éditions Buchet/Chastel, 1980, Lise Bloch-Morhange & David Alper).

La vie y est dure. Il y survit par de petits boulots, comme tireur-retoucheur. Il est engagé un an au studio Arnal, spécialisé dans les photos d’acteurs.

En 1933-34, il est recruté par le studio Rabkine. Il épouse la fille de ses employeurs qui lui confient la gérance d’un magasin, 141 rue Nationale dans le XIIIe arrondissement. En 1938, naît son fils, Manuel.

D’Izraël Biderman à Izis
En 1941, la famille Bidermanas se réfugie en zone libre, à Ambazac, près de Limoges. Izraël Biderman travaille clandestinement dans le Limousin sous le nom d’Izis, forgé en contractant son prénom Izraëlis. En Lituanie, ses parents et son frère David sont tués lors de la Shoah.

Arrêté en août 1944 par les Allemands, il s’échappe, s’engage dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur).

Cantonné au standard de la caserne Beaupuy, il découvre les maquisards sortant de la clandestinité et décide de réaliser leurs portraits, avec un vieil appareil, à la lumière naturelle : « Pour la première fois de ma vie, je me suis posé le problème de la photographie : comment les photographier ? Je ne pouvais pas faire des portraits retouchés, avec faux éclairages et poses artistiques. Alors j’ai inventé une photographie nouvelle pour moi. J’ai épinglé un papier blanc sur un mur de la petite pièce et entre deux coups de téléphone, j’ai entrepris de faire leur portrait ». Izis abandonne « tous les artifices appris pendant ses années dans les studios professionnels et, avec les moyens du bord, tire le portrait « brut » de plus de 70 maquisards en tenue de combat et mal rasés. Une véritable révolution pour l’artisan consciencieux qui découvre les audaces de l’artiste ».

Dès septembre 1944, la ville de Limoges organise l’exposition « Ceux de Grammont vus par le soldat FFI Izis Bidermanas ». Cette série fondatrice permet plusieurs lectures : photo souvenir, photo témoignage, document historique, œuvre artistique. En choisissant la série, et non le portrait de groupe, Izis suit sans le savoir l’Allemand August Sander (1876-1964) et anticipe « l’esthétique épurée » de Richard Avedon (1923-2004). Quatre expositions d’Izis sont organisées pour les Limousins.

Nouveau nom - Izraël Biderman adopte définitivement son pseudonyme Izis -, nouveau statut, divorce, tragédie familiale en Lituanie, succès de ses expositions… C’est un artiste aspirant à une nouvelle vie qui rejoint Paris en 1945.

Du photographe de studio au photographe-reporter rêveur
Izis se remarie en 1946 avec Louise Trailin. En 1948, naît sa fille Lise.

En 1947, il obtient sa naturalisation. Il ouvre un studio 66 rue de Vouillé, dans le XVe arrondissement.

Grâce aux contacts de ses amis poètes limousins, il photographie le Tout-Paris des écrivains et des artistes - Aragon, Eluard, Breton - et les personnalités scientifiques - l’explorateur Paul-Emile Victor sur sa péniche - et autres célébrités : Orson Welles, Gina Lollobrigida.

Sa rencontre avec Brassaï (1899-1984) marque un tournant. Izis arpente le Paris populaire. Il photographie librement, sans les contraintes du studio des ouvriers, vitriers ambulants et marchands de quatre-saisons, des pêcheurs, clochards, des amoureux, des enfants, des dormeurs des rues, Saint-Germain-des-Prés... « La Seine m’attire toujours. J’ai rendez-vous là-bas avec mes personnages », disait-il.

Izis immortalise un Paris, d’où est absente toute référence aux préoccupations politiques (guerre froide).

Ses « images s’inscrivent dans ce courant humaniste du « réalisme poétique », à la fois reflet d’une époque et regard personnel sur le monde qui entend dépasser par la poésie l’âpreté du quotidien ».

On « n’y trouve ni le Paris des bas-fonds de Brassaï, ni l’humour de Doisneau, ni le symbolisme de Boubat, ni la cérébralité d’Henri Cartier-Bresson, ni encore les images intimistes ou engagées de Ronis. D’une lecture simple en apparence, ses photographies révèlent en fait une pointe d’intranquillité qui n’existe pas chez les autres humanistes ».

En 1949, il est sollicité pour le 1er numéro de Paris-Match (25 mars 1949) auquel il collabore comme reporter et portraitiste pendant 20 ans et dont il devient une grande signature. Pour ce journal, il couvre les inondations à la mine de l’Étançon en Haute-Saône (1951), l’affaire Dominici (1952), les inondations aux Pays-Bas (1953), le tremblement de terre d’Orléansville en Algérie (1954), les pèlerinages de Lourdes et de Séville…

« En vérité je n’ai jamais été un reporter et d’ailleurs le journal l’a vite compris… Plus tard, je suis devenu le photographe de l’anti-événement que l’on envoie où il ne se passe rien », commentait Izis. Plutôt que de montrer certains évènements, Izis préfère montrer ce qui lui est connexe, lié et le révèle, le suggère, l’exprime. Ainsi, lors de la venue de la reine d’Angleterre à Paris, Izis est chargé de « faire la foule ». Ce qui lui vaut son surnom : « Izis la foule ».

En 1953 sont publiés Paradis terrestre avec des textes de Colette, et The Queen’s People.

The Queen’s People, 1953. Paris Match charge Izis de couvrir les préparatifs et les « à-côtés » de la cérémonie du couronnement de la reine Élisabeth, à Londres. Izis y révèle son humour, son sens de la dérision, son goût pour la farce et les facéties, son insolence et son ironie. Dans Coronation Food, la souveraine souriante pose « entre une rangée de têtes d’oies pantelantes et un parterre de volailles dans la devanture d’un boucher ».

Izis prise l’évocation d’univers d’artistes du passé : Monet, Sisley, Baudelaire.

Jouhandeau, Camus, Kessel, Simenon, Laurencin, Rouault, Calder, Soulages, Piaf, écrivains ou chanteurs… Tous sont portraiturés par Izis qui les rencontre grâce à son réseau amical et relationnel.

Si Izis refuse toute mise en scène pour son travail personnel, il l’accepte pour le reportage. Ainsi, de retour du domicile de l’écrivain misanthrope Léautaud, il montre à Paris-Match les « portraits en couleur de chacun des chats traités comme des personnalités ». Quant au chorégraphe Roland Petit, il mime son travail avec ses doigts.

Se distinguant des « play-boys flambeurs » de la rédaction du journal, Izis alterne reportages et flâneries dans Paris en quête d’images pour ses livres.

Paradis Terrestre, 1953. Pour Paris-Match, Izis rencontre Colette (1873-1954) en 1950 chez elle, dans son appartement parisien surplombant les jardins du Palais Royal. « Passionné par des chapitres de son dernier livre En pays connu – La maison proche de la forêt, Le Désert de Retz, Amertume, Paradis terrestre » –, il décide de lui rapporter « les images de ces lieux chers à son cœur, dont elle est alors séparée par la maladie et par la distance ».

Au Désert de Retz, fasciné par la beauté des diverses architectures utopistes dégradées au fils des ans, Izis « réalise une série de variations sur les fenêtres en œil-de-bœuf de la colonne détruite explosées par les assauts de la végétation ». Il offre une réflexion sur la ruine, allégorie des tragédies de la Seconde Guerre mondiale.

« De même peut-on trouver dans la série de portraits de fauves en cage des autoportraits du photographe terrassé par sa propre mélancolie ». Photographe animalier, Izis reste « à l’affût des heures sous un drap pour saisir le vol d’une antilope dans le parc zoologique de Clères ».

Dès 1953, il effectue son 1er voyage en Israël auquel il est profondément attaché. Cette exposition montre des photos d’Israël en 1955. Certaines évoquent indirectement la Shoah.

« Quand je suis allé en Israël en 1952, je suis arrivé en pays connu, j’ai eu l’impression que c’était le pays de mon enfance : j’ai reconnu le paysage. Cela vient sûrement de notre éducation biblique », se souvenait Izis.

« À chaque pas, Izis retrouve des corrélations entre passé et présent, entre récit biblique et réalité, entre histoire universelle et histoire personnelle sans parvenir à les démêler. Contrairement à Robert Capa (1913-1954), Izis n’adopte pas uniquement la posture « objective » du reporter photo à Paris Match, mais cherche aussi l’image de son rêve de Terre promise. Tantôt il pointe son objectif sur les réalisations d’un pays en marche, tantôt il s’évade dans ses réminiscences bibliques. Ces tensions donnant à ce travail inspiré un statut singulier entre témoignage sur l’actualité d’un pays et poème biblique de portée universelle ».

De ses reportages naîtra en 1955 son livre Iraël, préfacé par André Malraux.

Le Cirque d’Izis, 1965. Izis est un spectateur régulier des cirques. Il réalise une émouvante série d’images de son ami le clown Grock, ou de ceux faisant de leur handicap un spectacle. Son regard est bienveillant et lucide.

Dans Le Livre de photographies : une histoire, Martin Parr et Gerry Badger saluent avec enthousiasme le livre oublié en 1965  Le Cirque d’Izis : « C’est le meilleur de sa vaste bibliographie : il revisite ce sujet porteur de clichés avec un œil neuf, et l’ouvrage est en soi un objet splendide... Comme le chef-d’œuvre de Cartier-Bresson, la couverture est due à l’un des maîtres de la peinture, issu cette fois de l’école de Paris, Chagall ».

Le Monde de Chagall, 1969. La première rencontre entre Izis et Chagall (1887-1985) remonte à 1949 (reportage pour Paris-Match). Izis « se fera le biographe visuel de son aîné » et ami auquel le lient de nombreux points communs : une famille pauvre d’Europe de l’Est, l’élection de Paris, des univers oniriques et poétiques. « Dans les tableaux colorés de Chagall, les personnages qui flottent au-dessus des villes ressemblent à tous ces dormeurs et rêveurs qu’Izis pêche un peu partout dans l’espace urbain ».

Seul journaliste accepté par Chagall sur le chantier de la décoration du plafond de l’Opéra Garnier, Izis suit assidûment les étapes de la création artistique (1963-1964).

Izis tente de capter l’inspiration de l’artiste. Jouant sur la couleur et sur la perspective, il saisit des « tableaux dans lesquels le peintre se fond avec ses personnages et flotte avec eux dans l’espace fusionnel de la couleur ».

En septembre 1964, Paris Match consacre vingt pages à ce sujet d'où Izis tirera un livre aux textes signés Roy Mc Mullen, Le Monde de Chagall (1969).

« A l’unisson avec ce que je vois » (Izis)
« J’appuie sur le déclic quand je suis à l’unisson avec ce que je vois », expliquait Izis qui sut « rechercher la cohérence entre le sujet, l’émotion et la forme ».

Izis a alterné reportages, livres - dix publiés entre 1951 et 1969 - et expositions. Ses clichés figurent dans des collections privées et publiques.

Après Les Yeux de l’âme (1950), premier livre révélant les « primitifs » d’Izis, celui-ci réalise la mise en page des trois ouvrages consacrés à sa ville d’adoption : Paris des rêves (1950) avec les poèmes autographes de 45 écrivains, réédité seize fois et vendu à 170 000 exemplaires, Grand Bal du printemps (1951) en duo avec Jacques Prévert, puis Paris des poètes construit sur le même principe que Paris des rêves (1977). Avec Prévert, Izis signe Charmes de Londres (1952). «Nous étions faits pour travailler ensemble, car c’était un poète qui s’inspirait d’une certaine réalité... Nous avions une vision proche ». De Londres, Iziz montre la misère, et non la City.

En 1951, ce « colporteur d’images » (Prévert) était, avec Brassaï, Doisneau, Ronis et Cartier-Bresson, de ces « cinq photographes français » (Five French Photographers) exposant au MoMA de New York.

En 1978, Izis est l’invité d’honneur aux 9es Rencontres internationales de la photographie d’Arles.

Il meurt le 16 mai 1980 dans sa maison de la rue Henri-Pape, à Paris.

Manuel Bidermanas, un des commissaires de l’exposition, et fils d’Izis et d’Anna Rabkine. Ce reporter photographe a travaillé pour Jours de France, Le Nouveau Candide, l’Agence Dalmas, Reporters associés et L’Express. En 1972, il devient le chef du service photo du magazine Le Point puis de 1992 à 1994 il est le directeur général de l’agence Sygma. Sur Izis :
« Je dirais qu’Izis était impliqué dans la vie. Politiquement, il était gaulliste, normal pour un résistant. Mon père avait des idéaux. La France d’abord… Lui qui a toujours peint voulait voir le Paris des artistes. Et puis, il y a une citation de Heinrich Heine qui dit « heureux comme Dieu en France ». Il est resté très attaché à ce pays.

Izis était une sorte de non-violent. Alors qu’il était encore en Lituanie, il a été déçu par les communistes, parce qu’ils n’avaient pas interdit la boxe.

Un jour je lui ai proposé qu’on aille ensemble [en Lituanie], il m’a répondu : « Jamais ! » Et il a pleuré devant moi pour la première fois. Il ne pardonnait pas à ce pays dans lequel sa famille avait été assassinée avec l’aide des habitants. Malgré cela, j’ai accepté qu’une exposition soit organisée un jour à Vilnius par l’ambassade de France. Mais dans le catalogue, j’avais écrit : « Cette exposition, mon père ne l’aurait pas voulue ». Aujourd’hui, il est prévu de créer une rue Izis à Marijampolé. Mais je n’accepterai que si elle est baptisée rue « Famille Bidermanas, dont Izis ».

Armelle Canitrot, critique photographique et co-commissaire de l’exposition :

« Izis n’a pas l’espièglerie de Doisneau, pas le côté politique de Ronis ni celui, intellectuel, d’Henri Cartier-Bresson. Izis, lui, est dans le rêve. Il prend des dormeurs, des vagabonds, des pêcheurs à la ligne... Ses doubles en fait. Son Paris est à la fois atemporel et un peu tourmenté… Dans ce qui, à première vue, a l’air paisible se glisse toujours un petit grain de sable, un soupçon d’intranquillité. Ainsi on regarde un homme assoupi pour réaliser ensuite qu’il a les deux jambes amputées et porte des prothèses. Il y a un effet miroir dans le travail d’Izis : il reflète ce côté inquiet de celui qui cherche toujours à s’évader du tragique par le rêve… En se penchant sur l’œuvre d’Izis, on décèle aussi l’homme doux, solitaire, très attachant.

Izis ne s’est jamais enfermé ni dans un genre ni dans une forme. Il bouscule les formes traditionnelles du portrait, s’intéresse au hors champ, s’autorise les recadrages et n’hésite pas à avoir recours à la série, au séquençage quand il juge cela nécessaire pour traduire ses impressions. Il est aussi moderne dans sa façon de considérer le livre comme la forme la plus aboutie de son œuvre et comme le meilleur moyen de la diffuser. Izis fait un travail assez inédit dans sa façon de concevoir ses ouvrages. Par exemple, il exclut de faire se côtoyer deux images sur une double plage, pour éviter les télescopages. Il est l’un des rares photographes à avoir poussé aussi loin la recherche sur l’articulation entre les photographies et les mots ».
Paris-Match
Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés.

Parmi eux, ces photographies d'Izis : L'affiche présentant le «saut de la mort» de Miss Frankony au Cirque d'hiver. Décembre 1949, A Paris, un homme en uniforme embrasse sa compagne avant de fermer les grilles d'entrée d'une station de métro. 1950,  Paris, 23 h 30. Deux femmes en robe du soir aux bras d'un homme descendent les escaliers de la station de métro Mirabeau. 1950, Alfred Hitchcock lors du tournage d'une scène du film «La main au collet», dans un cimetière. 1954, La foule près du tribunal lors du procès d'Adolf Eichmann, à Jérusalem. Avril 1961, En plein désert, quatre-vingt-dix ans après la bataille, le lieutenant Peyramale lit la glorieuse citation de Camerone. Ce détachement de dix hommes de la 1re compagnie saharienne, en grande tenue, écoute le récit du célèbre combat avant d'observer une minute de silence. 1953.


Jusqu’au 29 mai 2010
A la Salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville
5, rue Lobau.75004 Paris
Entrée libre et gratuite, tous les jours, sauf dimanches et fêtes, de 10 h à 19 h
Parcours pour enfants et adolescents sur le site Internet de l’exposition
Cette exposition sera présentée en Allemagne en partenariat avec l’Institut français de Berlin.

Sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot, Izis, Paris des rêves. Éditions Flammarion, 2009. 192 pages. ISBN : 9782081228252. 35 euros


Visuels de haut en bas :
Affiche
Fête, place de la République, 1950.
© Izis Bidermanas

Place Falguière, 1949.
© Izis Bidermanas

Jardin des Tuileries, 1950.
© Izis Bidermanas

Bords de Seine, 1949.
© Izis Bidermanas
Carnaval de Nice, 1956.
© Izis Bidermanas

Homme aux bulles de savon, Petticoat Lane, Middlesex street, Whitechapel, 1950.
© Izis Bidermanas

Lagny, 1959.
© Izis Bidermanas

Sur les quais de la Seine, Petit Pont.
© Izis Bidermanas

Métro Mirabeau, 6 heures du matin, 1949.
© Izis Bidermanas
52 x 78 cm.
Tirage postérieur sur papier baryté.
Encadrement bois noir et passe-partout 5 cm tournant.
Edition 1/1.

jeudi 28 avril 2016

« Les religions » par Sylvie Deraime


Les éditions Fleurus publient « Les religions » par Sylvie Deraime. Illustré de cartes, photos et tableaux, ce livre pour enfants pêche par ses carences informatives et son discours « islamiquement correct ».

« Histoire du judaïsme » par Sonia Fellous
« Histoire de la Bible de Moïse Arragel - Quand un rabbin interprète la Bible pour les chrétiens (Tolède 1422-1433) » de Sonia Fellous
« Les religions » par Sylvie Deraime
Il était plusieurs fois… et Kuehn Malvezzi House of One au 104 

Les éditions Fleurus publient des ouvrages pour la jeunesse, sur la vie pratique et le religieux.

Cet éditeur français propose Les religions, signé par Sylvie Deraime. Un livre clair, mais « islamiquement correct ».

Ambitions et confusions
« Une grande imagerie pour faire connaitre aux enfants les trois grandes religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Une première double présente brièvement les principales religions du monde : animisme, hindouisme, bouddhisme… Une double rappelle l’héritage commun aux trois grandes religions monothéistes et leur ancêtre originel : Abraham. Puis, chaque religion est développée sur trois doubles chacune : une double relatant l’origine de la religion, une double traitant de la foi et des fondamentaux de la religion, enfin une double présentant les différents rites et fêtes ».

Et pour emporter la conviction du journaliste, le communiqué de presse ajoute : « Un livre indispensable pour comprendre un sujet d’actualité. Tous les textes ont été relus et validés par Frédéric Lenoir ». Conseiller scientifique du livre, Frédéric Lenoir est philosophe, sociologue et historien des religions, docteur et chercheur associé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Depuis septembre 2009, il produit et anime une émission hebdomadaire consacrée à la spiritualité sur France Culture : Les Racines du ciel. De 2004 à 2013, il a dirigé le magazine Le Monde des religions, bimestriel édité par Malesherbes Publications, filiale du groupe La Vie-Le Monde.

L’éditeur remercie aussi Malek Chebel, anthropologue, philosophe et spécialiste de l’islam.

Que d’erreurs !

Jérusalem n’est pas une ville sainte pour l’islam. Combien d’occurrences de Jérusalem dans le Coran ?

Sylvie Deraime favorise les confusions en évoquant les « religions d’Abraham ».

En effet, les mots n’ont pas le même sens d’une part dans le judaïsme et le christianisme, et d’autre part en islam, et les personnages, bien que souvent quasi-homophones, leurs identité et rôles, s’avèrent profondément distincts. Ainsi, l’« Ibrâhim » du Coran est un prophète d’Allah alors que l’Abraham biblique est un patriarche, l’« Îsâ » du Coran, livre incréé, n’est pas le « Jésus » ou Yehoshua (Yahvé sauve, en hébreu), de la Bible, etc.

« Le Coran présente Abraham comme un prophète musulman. D’autres personnages de la Bible sont aussi islamisés et ressemblent peu aux originaux, d’où les conflits de Mahomet avec les Juifs de Médine qui étaient des lettrés connaissant bien la Bible. Conflits qui se terminèrent par l’expropriation, l’esclavage, les massacres et finalement l’expulsion des Juifs d’Arabie. Ces personnages aux noms bibliques sont respectés uniquement dans leur version coranique qui diverge de celle de la Bible. Celle-ci, considérée comme une falsification de la vérité coranique, n’est nullement respectée », a déclaré l’essayiste Bat Ye’or.

« Les chrétiens qui se réjouissent un peu vite de retrouver Jésus et Marie dans la religion islamique devraient y regarder à deux fois. Car cette Myriam, même si elle est vierge, est la sœur de Moïse qui a vécu 1350 ans auparavant ! Et ce Jésus appelé Issa n’est pas celui de la foi néo-testamentaire issue de la Bible : Issa ibn Myriam est un bon musulman, un prophète de l’islam dont les hadiths nous disent qu’il viendra à la fin des temps pour « briser les croix, tuer les porcs et instaurer la seule vraie religion, celle d’Allah » (Abou Dawoud). Il éliminera les Juifs et les chrétiens – ainsi que toutes les autres catégories d’infidèles – pour purifier le monde de tout obstacle impur au règne d’Allah », a écrit l’abbé Alain Arbez.

Pourquoi ce livre ne l’indique-t-il pas ?

Judaïsme
Le judaïsme n’est pas qu’une religion. Cette réduction cèle sa dimension civilisationnelle, philosophique, et la dimension du peuple juif.

Les Dix commandements ne constituent pas seulement un « fondement de la culture chrétienne », mais ont inspiré le droit civil et pénal de nombreux pays.

Pourquoi ne pas indiquer que la terre de Canaan est Eretz Israël ?

Pourquoi ne pas désigner le Mur des Lamentations par le Kotel ?

L’auteur prend soin d’ajouter le détail gore dans son descriptif partial des « prescriptions alimentaires » juives – « l’animal doit avoir été tué et préparé de manière rituelle et, en particulier, complètement vidé de son sang ». Elle omet d’indiquer que la carcasse est vérifiée pour détecter d’éventuelles lésions.

La cacherout est partiellement présentée : rien sur le shohet, rien sur l’interdiction de consommer les parties arrières d’un ruminant, etc.

Quant à Pessah, c’est une fête symbolique et didactique, c’est la libération du peuple Hébreu esclave en terre de Pharaon, et non le « grand ménage de printemps » ou l’ancien pèlerinage au Tempe de Jérusalem.

De manière surprenante, le drapeau israélien est placé au-dessous d’un encadré sur les fêtes juives.

Christianisme
Jésus n’a pas pu prêcher en Palestine, car la « Palestine » n’est apparue dans l’Histoire qu’un siècle environ après sa mort.

Après la révolte du patriote Juif Bar Kokhba vaincu par l'empereur romain Hadrien en 135, les Romains ont rasé Jérusalem.

Ils voulaient détruire en Judée tout souvenir d’histoire juive, y compris les noms de Judée et de Jérusalem.

Ils nommèrent Jérusalem Ælia Capitolina, et, pour désigner ce territoire juif, ils ont forgé le terme « Palestine » à partir du mot Philistins, anciens ennemis des Hébreux et disparus (préhistoire).

La Judée a disparu dans la région de « Syria Palæstina » (Syrie Palestine). L'accès à Jérusalem a été « interdit aux Juifs, et aux chrétiens d'origine juive ».

Islam
Interdite la représentation du prophète de l’islam ? « Impensables dans le domaine strict des sciences religieuses, des représentations de Muhammad [Nda : Mahomet] et des prophètes bibliques figurent dans des chroniques historiques ou dans des ouvrages à caractère mystique. Jamais produites dans le monde arabe, ces images furent exclusivement l’apanage des aires culturelles persanes et turques ».

L’attitude de Mahomet à l’égard des tribus juives, notamment les Banu Qaynuqa, est omis.

Mythe de la « coexistence pacifique » sous le joug islamique, édulcoration de la dhimmitude dont le mot est absent, louanges de l’islam qui, « pendant des siècles, va favoriser le savoir et l’art, ainsi que les échanges entre les savants musulmans, juifs et chrétiens »… Ce livre est « islamiquement correct » aussi dans l’omission de la règle de l’abrogation - quand deux versets se contredisent, le verset le plus récent (médinois) abroge le plus ancien (mecquois) -, des occultations sur le vrai sens de prières, fondements et pratiques islamiques, ainsi que de la théologie islamique. Celle-ci « voit dans la Bible une version falsifiée du Coran : pour l'islam, les prophètes bibliques sont des prophètes musulmans » a déclaré Bat Ye’or. Et d’ajouter : « Comme le Coran déclare que toute l’humanité depuis Adam qui était musulman, est musulmane, il s’ensuit que toute l’histoire biblique est une histoire musulmane, et que l’histoire occidentale des juifs et des chrétiens précédant l’islam est une falsification ».

La fatiha, sourate ouvrant le Coran et prononcée cinq fois par jour ? Elle exhorte Allah à guider les musulmans « dans le droit chemin. Le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés ». Ceux qui ont encouru la colère d’Allah sont les Juifs, quant aux égarés, ce sont les chrétiens.

Le Ramadan est présenté essentiellement comme un mois de jeûne. Or, « [dans l’histoire de] la civilisation islamique, le Ramadan n’a pas été seulement un mois de dévotion religieuse et de proximité croissante d’Allah Le Tout-Puissant, mais aussi un mois d’actions et de djihad afin d’assurer l’expansion de cette grande religion », a écrit Ali Gum, ancien grand mufti d’Egypte, dans Al-Ahram en juillet 2012.

C’est à tort que l’auteur évoque « l’aumône » islamique par un parallèle avec l’aumône chrétienne - quid de la tsedaka (justice) ? - : « l’islam exige des croyants qu’ils donnent une part de leurs revenus et de leurs biens à ceux qui sont dans le besoin. Cette part peut aller à la mosquée ou à des œuvres caritatives, comme le Croissant-Rouge, l’équivalent de la Croix-Rouge ». Et pas du Maguen David Adom ?

Foin d’ironie. La zakât n’est destinée qu’à huit catégories d’individus : « Les aumônes ne sont destinées qu’aux pauvres et aux indigents, à la rétribution des percepteurs, au ralliement des bonnes volontés, à affranchir des nuques (esclaves), à libérer des insolvables, à aider dans la voie de Dieu et à secourir le fils du chemin ». Le « ralliement des bonnes volontés », un euphémisme pour le prosélytisme. La « voie de Dieu » : « toute action faite pour mériter la grâce de Dieu, y compris le soutien de l’effort de guerre ».

Aucun détail sur l’égorgement de l’animal tué selon le rite musulman ni sur le sacrifice du mouton lors de l’Aïd el-Fitr. Oubli ? Volonté de ne pas heurtes les âmes sensibles des jeunes lecteurs ?

C’est finalement la version islamique de l’Histoire qui est présentée : le djihad apparaît comme une réponse aux Croisades, « quand l’Eglise chrétienne prêchait la guerre sainte contre les musulmans ». Or, c’est l’inverse : en 1078, les Turcs Seldjoukides s’emparent de Jérusalem, massacre la quasi-totalité de sa population, briment les survivants, et refusent de laisser les pèlerins chrétiens entrer dans Jérusalem. La Première Croisade  (1096-1099) a été lancée à l’appel du pape Urbain II au concile de Clermont (27 novembre 1095) pour aider l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène, les chrétiens d’Orient et libérer la Terre Sainte.

 
 Sylvie Deraime, « Les religions ». Fleurus éditions, La Grande Imagerie, 2016. 32 pages. ISBN : 978-2-215-144-052

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mercredi 27 avril 2016

Alexandre Trauner (1906-1993), décorateur de cinéma



Alexandre Trauner (1906-1993) est l'un des plus grands décorateurs de cinéma. Formé à l'Ecole des Beaux-arts de Budapest, il s'installe en 1929 à Paris où il se lie d'amité avec Jacques Prévert. Assistant  du décorateur Lazare Meerson sur des films de René Clair et Jacques Feyder, il devient chef décorateur en 1937 et entame une collaboration artistique, couronnée d'Oscar et de César, avec Marcel Carné, Orson Welles, Billy Wilder, Luc Besson, etc. Le 28 avril 2016, Arte diffusera Othello, d'Orson Welles.
Né Trauner Sándor en Hongrie, Alexandre Trauner poursuit des études à l’École des Beaux-Arts de Budapest pour devenir peintre.

En 1929, il s’installe à Paris, « ville de liberté et d’invention ». Par hasard, il est engagé par Lazare Meerson, décorateur de cinéma.

Sa rencontre en 1932 avec le poète Jacques Prévert est déterminante. De là, naît une longue amitié et une collaboration fructueuse au cinéma.

Un magicien de l’authenticité
Avec Jacques Prévert, Alexandre Trauner contribue au « réalisme poétique » des films de Carné (« Le Jour se lève », 1939) et Grémillon (« Remorques », 1940).

Quai des Brumes est réalisé par Marcel Carné (1938) sur un scénario de Jacques Prévert, avec Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan et Pierre Brasseur, et les images étaient signées Eugen Schüfftan. "Un déserteur de la Coloniale arrive au Havre, espérant s’y cacher avant de repartir à l’étranger. Dans la baraque du vieux Panama, où il trouve refuge grâce à un clochard, il rencontre le peintre fou Michel Kross et une orpheline, Nelly, dont il tombe amoureux. La jeune femme mélancolique vit chez son tuteur, Zabel, qui tente d’abuser d’elle".

"Hôtel du Nord, un an avant Le jour se lève, Le quai des brumes marque à nouveau la fructueuse collaboration du tandem Carné/Prévert, qui atteindra son apogée en 1945 avec Les enfants du paradis. Reflet de la noirceur du climat d’avant-guerre, cette adaptation d’un roman de Pierre Mac Orlan en propose une version que l’écrivain lui-même qualifiera de "nettement désespérée". Le Montmartre évoqué dans le livre laisse ainsi place à l’atmosphère pluvieuse et lugubre du Havre. Michèle Morgan et Jean Gabin, au jeu retenu, composent un duo de légende, habitant cette œuvre expressionniste, comme hantée par la tragédie mondiale qui s’annonce. Bouleversant, l’acteur qui a tourné Pépé le Moko de Duvivier et La grande illusion de Renoir l’année précédente devient l’interprète privilégié d’une génération en plein désarroi. En dépit de son pessimisme, cette histoire d’amour fatal entre un déserteur et une pupille de la nation connaît un triomphe immédiat à sa sortie en salles, en 1938. Quelques années plus tard, jugé "démoralisateur" et défaitiste, le film sera interdit par le gouvernement de Vichy". Les "scènes en décor sont tournées aux studios Pathé de Joinville. Claude Briac, qui suit le tournage, commente la « vraie fête foraine qui était encore, il y a huit jours, au Havre, et qui est venue spécialement pour le film » (Ce soir, 1 février 1938). Le port du Havre a été entièrement reconstitué sur le plateau G du studio de Joinville. Trauner y a construit un décor en perspective, où on fait jouer des enfants de trois ans devant un décor à échelle réduite. D'autre part, La Cinématographie française publie un long article sur le Quai des brumes, « film d'atmosphère », dans son numéro du 11 février 1938. Selon Turquan, l'auteur de l'article, deux plateaux ont été nécessaires à la construction des décors".

Arte diffusa les 27 avril et 15 mai 2015 Le Jour se lève, de Marcel Carné (1939), avec Jean Gabin, Arletty et Jules Berry sur un scénario de Jacques Viot. "Barricadé dans sa chambre d'hôtel, François se souvient. Il a vécu une histoire d'amour toute simple avec Françoise, orpheline comme lui, saccagée par le cynisme sans scrupules de Monsieur Valentin, montreur de chiens. Il songe aussi à Clara, la compagne malheureuse de cet homme qu'il vient de tuer sans regrets. Bientôt, la police donnera l'assaut..."

Dans Le jour se lève, "la chambre s'oppose à la rue comme le présent s'oppose au passé. En bas, les badauds attendent et aimeraient sauver le jeune homme. Mais il ne peut les comprendre. Il est trop enfermé dans son passé, qu'il revit tout au long du film. Et puis il est trop haut, au dernier étage d'un immeuble de banlieue. Tout comme la beauté des images dues à Curt Courant, les décors d'Alexandre Trauner contribuent à la perfection du film : "Nous avions un homme isolé dans l'immeuble et la foule autour qui essaie de le sauver, [...] C'est à cette impossibilité de communication qu'il fallait donner une dimension physique." (Alexandre Trauner). Un film manifeste du réalisme poétique, dans lequel Gabin, inoubliable, donne âme et chair aux dialogues de Prévert".

"L'histoire de Viot, c'était celle d'un ouvrier coincé dans une chambre d'hôtel et acculé à un crime. Dans son idée, le gars n'était pas très haut, au premier ou au deuxième étage disons. Et c'est au fur et à mesure que Jacques et Viot ont progressé sur le scénario que nous nous sommes aperçus que nous avions un homme isolé dans l'immeuble et la foule autour qui essaie de le sauver et que c'est à cette impossibilité de communication qu'il fallait donner une dimension physique. Moi, je pensais qu'il fallait qu'il soit assez haut, qu'il surplombe la foule. et que ce soit un endroit assez moderne et sinistre à la fois. Et quand j'ai dessiné ma maquette, je les ai tout de suite persuadés. Evidemment, j'ai eu plus de difficultés avec le producteur qui sait bien que plus on monte haut plus ça coûte cher et qui essayait de me faire diminuer, de rogner un étage ou deux. Heureusement, Carné et Prévert ont tenu bon et on a quand même obtenu de monter la maison comme on le voulait. Il s'agit vraiment ici de conception et il faut l'admettre comme telle ; on ne peut pas toucher au principe. Il ne reste qu'à persuader les autres. Souvent mon travail c'est aussi de persuader des gens. Je n'ai eu ici aucune difficulté à persuader Prévert et Carné qui étaient entièrement d'accord avec moi, et Viot aussi. Ensemble ensuite, après de longues luttes avec le producteur, nous avons obtenu un décor tout de même assez exceptionnel et qui a prouvé que nous avions raison. Il fallait vraiment que notre personnage soit isolé, inaccessible, tout petit en haut de ses cinq étages", a déclaré Alexandre Trauner.

Pendant l’Occupation, cet artiste Juif travaille dans la clandestinité : « Les visiteurs du soir » (1942), Les Enfants du Paradis (1944).

Il conçoit des décors pour Billy Wilder - il reçoit l'Oscar du meilleur décor pour « La Garçonnière » (1960) et reconstitue l'Angleterre victorienne pour La vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes) -, Losey (« Monsieur Klein », 1976), Orson Welles, William Wyler, Jean-Luc Besson, etc.

Avec Willy Holt, Marcel Bogos et Rodica Savin, il a co-signé les décors des Mariés de l'an IIde Jean-Paul Rappeneau, avec Jean-Paul Belmondo, Marlène Jobert, Pierre Brasseur, Sami Frey, Laura Antonelli, diffusé par France 3. 

Cet astucieux « architecte de l’éphémère », excelle autant dans la reconstitution historique (« L’homme qui voulut être roi » (The Man Who Would Be King) de John Huston, 1974) que dans la réalité quotidienne (« Tchao Pantin », de Berri, 1983), et recourt à la perspective pour donner l’illusion de la profondeur - « La Garçonnière », de Billy Wilder, 1960) - ou dramatiser la scène.

Maquettes de décors de films et photos inédites rendent hommage à ce talentueux décorateur de cinéma, peintre et photographe lors d’expositions, notamment à la galerie Berthet-Aittouarès.

La projection de films a accompagné l'exposition à l’Institut hongrois de Paris et à l’Atelier An. Girard en 2003. 

A découvrir : les photographies en noir et blanc de ses voyages ou repérages au Maroc, en Italie et au Kenya. Elles révèlent son sens de la composition et des lumières accentuées...

En 2012, l'Atelier An. Girard a présenté les photographies en noir et blanc prises par Alexandre Trauner lors de ses flâneries ou repérages à Paris de 1937 à 1940. Ce décorateur avait saisi une ville alors populaire, avec ses échoppes, ses métiers, etc.

Arte a diffusé les 23 décembre 2014, 7 et 13 janvier 2015 Fedorade Billy Wilder (1978) dont les décors sont signés par Alexandre Trauner.

Arte diffusa les 27 avril et 15 mai 2015 Le Jour se lève, de Marcel Carné (1939), avec Jean Gabin, Arletty et Jules Berry. La Cinémathèque française a présenté l'exposition Profession Chef décorateur (3 décembre 2014-28 juin 2015) avec des dessins d'Alexandre Trauner.

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié par Actualité juive hebdo en une version concise, et le :
- 26 octobre 2012 sur ce blog alors qu’une collection de lettres, dessins, maquettes, photos et carnets d’Alexandre Trauner (1906-1993) a été mise en vente le 24 octobre 2012 à Drouot (Paris) et que débute l'exposition sur Les Enfants du Paradis de Marcel Carné à la Cinémathèque française ;
- 8 décembre 2013. Arte a diffusé La vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes), de Billy Wilder qui en avait confié le décor à Alexandre Trauner ;
- 23 décembre 2014 ;
- 1er février 2015. Arte a diffusé les 1er,  5, 11 et 16 février 2015 Quai des Brumes, de Marcel Carné (1938) sur un scénario de Jacques Prévert, avec Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan, Pierre Brasseur et Robert Le Vigan, et les images étaient signées Eugen Schüfftan ;
- 27 avril et 30 décembre 2015.

Maurice Cohen, peintre et mathématicien


Mathématicien juif, Maurice Cohen est né dans une famille juive séfarade britannique. Chercheur émérite naturalisé américain, ce physicien pratique la peinture à l’huile, en un style figuratif imprégné de sa théorie du chaos, terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Portrait et interview réalisée en 2002.

Ne qualifiez pas Maurice Cohen de « génie », cela heurte sa modestie et ses principes moraux.

Ce chercheur - qui trouve - réfute donc aussitôt cet épithète et préfère celui de « gâté ».

Ce scientifique renommé a le don de présenter clairement des systèmes complexes et d’en trouver de multiples applications, pour le grand bien de l’humanité.

Famille sépharade
Maurice Cohen est né en Grande-Bretagne dans une famille juive pratiquante de tradition séfardite.

Son  curriculum vitae impressionne...

Licencié en Sciences (avec distinction) de l’Université de Londres en 1963, docteur en mathématiques appliquées et en physique théorique de l’Université du Pays de Galles, cet astro-physicien est admis exceptionnellement en 1968 au Commissariat à l’Energie Atomique de Saclay (France) où il travaille sur les trous noirs.

Précurseur, il élabore des modèles théoriques de l’Univers : « Il existe des spectres indépendants de la géométrie », explique-t-il.

Puis, il s’installe aux Etats-Unis où il poursuit son activité.

En 1977, il résout un problème, jusque-là considéré impossible, relié à la fonction de Jacobi.

En 1985, il est co-auteur d’un article sur le dépistage des maladies coronaires qui reçoit le premier prix de l’Association médicale américaine d’informatique. Il est honoré du Prix pour la recherche en cardiologie présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1987).

En 1994, ce chercheur honoré de prix prestigieux résout le problème « impossible » de Poincaré dans le domaine du chaos avec des quasi-solutions. Il démontre alors que les courbes sont harmoniques et non chaotiques, et que le « chaos » est simplement une définition mathématique et non pas la réalité. Avec les solutions, il perfectionne une méthode pour mesurer le degré du chaos. Il trouve un dénominateur commun à toutes les équations dans la formule de Poincaré. Ce qui lui vaut le prix pour la recherche dans la théorie du chaos appliquée au dépistage des problèmes cardiaques, présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1996).

Ce chercheur récompensé de nombreux prix applique la théorie du chaos au dépistage des problèmes cardiaques.

Élevé membre de l’Institut américain d’engineering médicale et biologique à Washington D.C. pour sa recherche de pionnier en cardiologie, érudit de l’Université présenté par la société nationale du club des meilleurs élèves pour leur centenaire, Maurice Cohen est l’auteur de près de 200 articles dans les domaines de l’intelligence artificielle, des réseaux neuronaux, de la théorie du chaos et de l’étude du processus des images dans le cerveau. Il a aussi publié Comparative Approaches to Medical Reasoning (1995, World Scientific) et Natural Networks and Artificial Intelligence for Biomedical Engineering (1999, International Society of Electrical and Electronics Engineers Press).

De nationalité américaine, il est professeur de Mathématiques à l’Université d’Etat de Californie à Fresno, de radiologie à l’Université de Californie à San Francisco, de Science médicale informatique à l’Université de Californie à San Francisco et de bio-engineering à l’Université de Californie, Berkeley et San Francisco.

Il a été vice-président de l’Académie mondiale de biotechnologie.

Dans le cadre d’un programme du National Health Institutes (2000-2004), il a obtenu au début des années 2000 une bourse de quatre ans du National Health Institute (Institut National de la Santé) - l’équivalent aux Etats-Unis de l’Institut Pasteur - pour étudier les applications sur les électroencéphalogrammes de ses découvertes relatives aux électrocardiogrammes. Une recherche qui permettrait de détecter précocement le moment d’apparition de la maladie d’Alzheimer.

Tourbillon ordonné de la vie
Comme le peintre centralien Charles Lapicque, Maurice Cohen est l’un des rares à conjuguer sciences et art avec un tel talent. Ce qui lui a valu en 2001 la médaille d’argent au 32e Grand Concours International de l’Académie Internationale de Lutèce à Paris (France).

Autodidacte en peinture, ce scientifique de haut niveau expose depuis 1996. Les quatre principes de sa théorie du chaos découverte - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres. Ce mathématicien illustre par la peinture à l’huile figurative la théorie du chaos, un terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Les quatre caractéristiques de sa théorie du chaos - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres aux hauts reliefs.

Maurice Cohen peint sur une toile disposée sur un plan horizontal, et affectionne les grands formats. Il privilégie des couleurs chaudes harmonieusement apposées.

Cet admirateur de Braque anime d’un fort mouvement ses huiles. Il peint en reliefs et dans « toutes les couleurs ».

Ses styles sont variés : impressionnisme (« Nympheas ») ou apparence de tapisserie de la Renaissance (« La Comédie humaine »).

Les thèmes ? Le judaïsme (« Le Mur des Lamentations »), les motivations et comportements des êtres humains (« Personne n’écoute », « Ceux qui cherchent et ceux qui observent ») et les attentats du 11 septembre 2001.

Il expose des œuvres figuratives, certaines étant liées au Kotel à Jérusalem, d’autres expriment ses pensées sur la transmission du savoir, les parcours humains – ascensions, stagnations - dans une société au rythme trépidant, sans oublier une série sur les Nymphéas, une variation impressionniste très personnelle.

La lumière est à l’origine de son art. Impressionné par la qualité des lampes et verres de Tiffany, Gallé et Daum, Maurice Cohen découvre un art dynamique dans un jeu avec la lumière et décide de le transposer en peinture.

Il ordonne aussi son travail artistique autour de notions scientifiques tirées de ses recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle et des réseaux neuronaux, ainsi que des quatre principes de sa théorie du chaos découverte voici dix ans : « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat ». La variabilité est un concept utilisé en cardiologie, et bientôt pour les électroencéphalogrammes pour détecter la maladie de Parkinson. Elle permet d’avoir des niches, par de hauts reliefs, qui vont capter la lumière dont la dispersion ou projection métamorphose alors le tableau, en dramatisant parfois son atmosphère : le tableau se découvre donc perpétuellement. « C’est fractal : la répétition de mouvements donne une impression de force, un effet de multidimension », ajoute l’artiste qui travaille la dimension dans les deux sens : en soignant les reliefs de quelques centimètres et en les renforçant par des reflets dans l’eau, une transparence et des juxtapositions de couleurs. Ce qui donne une impression de profondeur. Le regard accroche par des nénuphars épanouis et poursuit son cheminement en s’enfonçant dans l’étang (Nymphéa). Par l’agglomération de points distincts, l’artiste propose au spectateur de « discerner un objet » sans « le définir en détail ». Emblématique de sa théorie du chaos, Salle d’attente présente une société-jungle caractérisée par l’aléatoire, donc la confusion, et par la rapidité. La vie passe vite, chacun est submergé par ses préoccupations et reporte à demain la réalisation de rêves ou plus simplement d’actions à effectuer. Et Maurice Cohen nous invite à jouir de la vie...

Cet artiste aime commenter ses œuvres selon différents angles de lumière projetée.

Les paysages inspirent ce peintre : tel Manhattan dans des camaïeux saumon ou azuré. On perçoit parfois l’inspiration de Dufy (Encounters, Rencontres) et de Monet (Nymphéa), mais dans un style propre. Le judaïsme imprègne cette oeuvre avec des hommes en taliths priant devant Le Mur des Lamentations (Wailing Wall), sans qu’on puisse déceler de visages.

Le troisième sujet tourne autour de la vie au travers du savoir, transmis ou recherché (Besoin de conseil, Echanges), des comportements individuels (Personne n’écoute) et des aspirations dans une société au rythme trépidant et qui vante « l’opportunité pour chacun d’y arriver ». Comédie humaine ressemble à une tapisserie médiévale par ses couleurs chatoyantes et ses motifs. « Un mathématicien voit immédiatement que les courbes sont topologiquement correctes », relève l’artiste. Des lignes arrondies séparent des typologies et groupes humains : ceux qui grimpent l’échelle sociale vers la stabilité, ceux qui tournent en rond, etc. Cette idée se décline en des tableaux au style très Quattrocento, mais inséré dans un monde moderne.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont inspiré des peintures sombres - une étoile de David ensanglantée -, affirmant un attachement à des principes non relatifs et un optimisme réitéré : Eclaircie de clarté (Glimpse of Clarity) et La Lumière de l’acier perce la nuit (The Light of Steel Cuts Through the Night)...

En 2002, La Galerie du Vert Galant (Paris) et le Château de Rully (Bourgogne) ont présenté une trentaine d’huiles sur toiles récentes de Maurice Cohen. Ces œuvres montraient une évolution d’un certain impressionnisme à l’abstraction. Ce scientifique de très haut niveau appliquait la « théorie du chaos » à la peinture en des compositions riches, changeantes avec la lumière et aux hauts reliefs. Il illustrait aussi le judaïsme et le tourbillon de la vie.

En 2003 et 2006, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli, pour la deuxième fois, une exposition du scientifique émérite et peintre Maurice Cohen. Dans une quarantaine d’huiles aux couleurs souvent chaudes, cet artiste amateur offrait sa vision du monde. 

Véronique Chemla : Parlez-nous de votre famille...

Maurice Cohen : J’ai été élevé dans une famille pratiquante dans la tradition séphardite. Mon père était commerçant toujours prêt à aider son prochain, et mon grand-père un banquier qui devait prendre des décisions avec pertinence car il engageait son argent. En étudiant l’intelligence artificielle, j’ai retrouvé dans les formules mathématiques ses réflexions sur sa manière d’opérer des choix importants.

Véronique Chemla : Quels liens avez-vous établis entre le judaïsme et vos recherches ?

Maurice Cohen : Dans le judaïsme, on se pose toujours des questions. Pas seulement sur des points banals, mais on questionne aussi la base-même de la religion. Dans cet esprit, et dans la tradition de Rambam qui était docteur, mathématicien, philosophe, etc., j’ai appris très jeune par mon grand-père que pour vivre dans la tradition du judaïsme, on est toujours sur la voie de la recherche et c’est ce que j’ai fait toute ma vie, dans plusieurs domaines. Dans la Kabbale, Moïse de LeÓn remarque que deux points ne doivent pas seulement être reliés par une ligne droite, surtout dans le domaine de la justice, ce que j’ai démontré mathématiquement en résolvant l’équation de Poincaré et en montrant que les deux points sont reliés par une courbe.

Véronique Chemla : Votre demi-retraite est très remplie entre vos activités de professeur-chercheur - vous avez élaboré des équations plus difficiles encore que le problème de Poincaré - et de peintre...

Maurice Cohen : J’enseigne à des étudiants au niveau du doctorat qui peuvent être des médecins et des pharmaciens. Le plus intéressant est d’enseigner les mathématiques à des non-scientifiques. Certains sont des gens qui ont toujours eu peur de cette discipline et en l’acceptant dans leurs vies, ils sont mieux équipés en ayant un atout supplémentaire. J’ai résolu une trentaine de problèmes mathématiques, mais je n’ai pas le temps de les publier. J’utilise des systèmes, avec des centaines de données. Il y a des analogies entre la peinture et mes travaux. Quand on commence un tableau, il y a une quantité de données. Je rejette celles que je ne considère pas comme très importantes, et avec quelques données, le tableau est achevé. Si l’on n’est pas philosophe, un peu poète, on ne peut pas aller très loin dans l’intelligence artificielle. Le monde est non linéaire et les plus grands problèmes ne peuvent plus être résolus par un système cartésien. L’art nous force presque à penser hors de cette logique cartésienne. C’est après trois semaines de peinture intensive que j’ai résolu le problème de Poincaré qui date du XIXe siècle. Ce qui m’a amené à ma théorie du chaos.

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Rassemblement
Le Cercle de la vie
Les oiseaux de nuit
Souvenirs

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Cet article a été publié en une version courte dans Actualité juive et Guysen.