lundi 29 février 2016

« Spoliation Nazie. Trois chefs d'œuvre miraculés », d’Olivier Lemaire


Arte diffusa « Spoliation Nazie. Trois chefs d'œuvre miraculés », d’Olivier Lemaire (Nazi Beutekunst. Die wiedergefundenen Meisterwerke), d’Olivier Lemaire. Les Nazis ont volé 100 000 à 400 000 œuvres d’art en Europe. Ce documentaire s’attache au parcours de trois œuvres volées à leurs propriétaires Juifs - L'homme à la guitare de Georges Braque (collection Alphonse Kann), Soleil d’automne d’Egon Schiele (collection Karl Grünwald) et Femme assise d’Henri Matisse (collection Paul Rosenberg) - par les Nazis et restitués à ces collectionneurs ou à leurs ayants-droit. Les 2, 4, 8 et 14 mars 2016, Histoire diffusera A la recherche de l'art perdu. Les Monuments Men, documentaire de Cal Saville : "Dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir, les spoliations se sont multipliées en Allemagne. Pendant toute la guerre, les nazis se sont servis dans les collections des pays européens qu'ils soumettaient. Hitler et Goebbels ont littéralement pillé l'histoire de l'art. Aussi, dès 1943, les Monuments Men, experts d'art, se donnèrent pour mission de parcourir l'Europe à la recherche des œuvres manquantes pour les recenser et les rendre à leurs propriétaires. Des mines souterraines aux châteaux isolés qui les abritaient, ils ont tout fait pour sauver les oeuvres. Les recherches continuent encore aujourd'hui, l'ensemble du trésor volé des nazis n'ayant pas été intégralement localisé".


Peintures, sculptures, dessins, livres… En Europe, les Nazis ont pillé les collections des galeristes, amateurs d’art, souvent Juifs, musées, etc.

"Génocide artistique"
Le nombre exact des œuvres d’art volées en Europe varie de 100 000 à 400 000. En France, on estime que 100 000 œuvres d’art ont été volées et un million de livres détruits.

L’organisme chargé de ce pillage ? L’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), ou Équipe d'intervention du Reichsleiter Rosenberg, dirigée dès 1933 par Alfred Rosenberg (1893-1946), architecte nazi et ministre du Reich aux Territoires occupés de l'Est. Spécialement créée à cet effet, cette agence faisait partie du bureau de politique étrangère du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, ou Parti national-socialiste des travailleurs allemands). : Hermann Göring, n° 2 du régime nazi, a aussi sélectionné parmi les œuvres d'art volées celles destinées à ses collections, ou à offrir au führer Adolf Hitler. L'Homme à la guitare de Georges Braque est destiné à enrichir sa collection. 

Le « circuit de spoliation nazi des œuvres d’art était proprement industriel. Alfred Rosenberg, conseiller artistique d'Hitler, avait pour mission de coordonner les milliers de pillages perpétrés en Europe puis de faire convoyer le butin à Berlin. Les œuvres maîtresses rejoignaient les bureaux et habitations des dirigeants de haut rang alors que le reste était stocké dans différents lieux ».

"Le "bon art" était destiné à Hitler, à des musées. "L'art dégénéré" était négocié, puis vendu sur le marché parisien... Nul ne pouvait imaginer une spoliation à si grande échelle", explique Hector Feliciano, journaliste auteur de Le musée disparu. Enquête sur le pillage d'œuvres d'art en France par les nazis (1998).

Le collectionneur Alphonse Kann se fait voler ses œuvres d'art dans sa maison de Saint-Germain-en-Laye.

Le marché de l'art est florissant à Paris. "Tout le monde a profité de la spoliation. Trois jours de ventes aux enchères, c'est des centaines de toiles vendues", résume Me Auguste Compte, avocat de la famille Kann.

A Lucerne, les Nazis ont vendu des œuvres d'art moderne.

En 1943, à Strasbourg, Soleil d'automne d'Egon Schiele, volé à Karl Grünwald , exilé aux Etats-Unis, est mis en vente.

"On est dans la collaboration artistique. Dans les années 1950-1960, il y a une non-mémoire sur cette spoliation", relève Emmanuelle Pollack.

Ce pillage est considéré comme un crime de guerre par le tribunal de Nuremberg.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des œuvres ont retrouvé leurs propriétaires. Au Jeu de Paume (Paris), lieu central de la spoliation, Rose Valland a joué un rôle important. Elle a contribué à préserver des œuvres du patrimoine national convoitées par les nazis, a recueilli des informations sur celles pillées dans les collections de Juifs français. A la Libération, elle a été chargée de retrouver et a permis le rapatriement en France et la restitution aux ayants-droit d’une partie de ces œuvres. La plaque apposée sur une façade du Jeu de Paume en hommage à Rose Valland commence à se dégrader : certaines lettres s'estompent.

« Malgré la diligence d’organismes dévolus à leur restitution, des dizaines de milliers d’œuvres ont disparu ».

Au « fil des décennies, certaines d’entre elles ont ressurgi dans l’espace public, donnant lieu à des batailles en paternité ».

Divers musées ont rechigné à rendre des œuvres d’art à leurs propriétaires ou à leurs ayants-droit. Leur refus a induit de longs procès, rarement couronnés de succès. « L’affaire Klimt » (Stealing Klimt), documentaire passionnant de Jane Chablani et Martin Smith (2006) retrace le combat difficile, long - 50 ans - et victorieux de Maria Altmann, octogénaire Juive américaine d'origine viennoise, pour récupérer des biens familiaux, dont cinq tableaux de Gustav Klimt (1862-1918) - deux portraits de sa tante Adèle Bloch-Bauer et trois paysages (1900-1907) - ayant appartenu à son oncle, Ferdinand Bloch-Bauer, spolié en 1938 par les Nazis. La femme au tableau ("Woman in Gold”), film de Simon Curtis, fondé largement sur le livre The Lady in Gold d'Anne-Marie O’Connor, évoque le combat de Maria Altmann, interprétée par Helen Mirren, et de son avocat Me Randol Schoenberg joué par Ryan Reynolds. 

Pour évoquer « ce scandaleux pillage, ce documentaire retrace l’incroyable parcours de trois œuvres majeures ayant appartenu à des collectionneurs juifs, depuis leur spoliation par les nazis jusqu'à leur restitution : L'homme à la guitare de Georges Braque (collection Alphonse Kann), Soleil d’automne d’Egon Schiele (collection Karl Grünwald) et Femme assise d’Henri Matisse (collection Paul Rosenberg) ».

Détenu secrètement par Cornelius Gurlitt, ce tableau de Matisse a été découvert fortuitement dans son appartement munichois. En 1940, Paul Rosenberg a une collection célèbre d'impressionnistes et d’œuvres d'art moderne. Opposé aux Nazis, "il se replie sur Bordeaux. Il loue un coffre à la BNCI de Libourne. Braque loue un coffre à côté du sien", relate la journaliste Anne Sinclair, sa petite-fille. Il fuit avec sa mère et leur fille. Il est spolié, et après-guerre, il récupère ses tableaux détenus par des galeristes, ses confrères qui feignent la surprise. En 2015, Femme de profil devant la cheminée de Matisse réapparaît en 2012. Il est détenu par la fondation norvégienne Henie-Onstad, qui semble l'avoir acquis de bonne foi. Cette fondation l'a rendu à la famille Rosenberg sans y être contraint par le droit norvégien.

En 1998, les héritiers de Kann, collectionneur spolié, demandent au Centre Pompidou la restitution du tableau volé. Jean-Jacques Aillagon, qui dirige ce Centre, refuse, en alléguant que cette oeuvre provient d'André Lefèvre. Celui-ci avait prêté après la guerre L'homme à la guitare de Georges Braqu eà une exposition à Fribourg. Une manière de blanchir l'opération de spoliation, estime Elisabeth Royer-Grimblat, "engagée dans la récupération des œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale". Elle détient les photocopies de précieux documents sur la spoliation artistique. La famille spoliée porte plainte pour recel : "La première spoliation date de 1940. La seconde quand le Centre Pompidou refuse de rendre ce tableau", indique  Elisabeth Royer-Grimblat. L'affaire a été classée, sans suite. Le Centre a gardé le tableau, et a indemnisé la famille Kann. La valeur de ce tableau, si rare : 60-80 millions d'euros.

Soleil d’automne d’Egon Schiele (collection Karl Grünwald) est retrouvé dans un appartement à Mulhouse (France). Il est vendu pour 21,7 millions d'euros.

On peut regretter qu’aucun visuel pour la presse ne concerne ces trois peintures d’art moderne, si méprisé par les Nazis qui l'appelait "art dégénéré".


2015, 55 min
Sur Arte le 6 septembre 2015 à 17 h 35

Visuels : © Archives du Ministère des affaires étrangères

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Articles in English
Les citations non sourcées proviennent d'Arte. Cet article a été publié le 4 septembre 2015.

Pierre Alechinsky


Peintre, graveur, Pierre Alechinsky est né en 1927 à Schaerbeek (Bruxelles, Belgique). Influencé par la calligraphie japonaise et Jean Dubuffet, cet artiste a créé des œuvres expressionnistes, surréalistes. Ayant acquis 14 œuvres de cet artiste entre 1997 et 2004, le musée-bibliothèque Pierre André Benoit à Alès présente ses nouveaux trésors acquis entre 2012 et 2015. La galerie Lelong réunit des œuvres de cet artiste dans l'exposition "Spires et résumé".


Peintre, graveur, Pierre Alechinsky est né en 1927 dans une famille de médecins à Schaerbeek (Bruxelles, Belgique). Son père est un Juif originaire de Russie.

En 1944, ce gaucher contrarié entre à l'École nationale supérieure d'Architecture et des Arts visuels de La Cambre à Bruxelles pour quatre années d’études. C’est l’époque de sa découverte des surréalistes. Il est membre du groupe Jeune Peinture belge qui regroupe Louis Van Lint, Jan Cox, et Marc Mendelson.

Dans une maison communautaire, les Ateliers du Marais, il crée avec Olivier Strebelle et Michel Olyff, les Ateliers du Marais.

Il fait la connaissance du poète Christian Dotremont, qui a co-fondé en 1948 le groupe CoBrA réunissant des artistes de Copenhague, Bruxelles et d’Amsterdam promoteurs d’un art plus provocateur, plus spontané, aussi loin de l’abstraction que du « réalisme socialiste ». Il rejoint de mouvement qui a pour membres Asger Jorn, Karel Appel, Jan Nieuwenhuys, Karel Appel. Le Stedelijk Museum présente la première exposition du mouvement avant-gardiste.

Après la dissolution du mouvement « CoBrA », Alechinsky se fixe à Paris. Là, il fréquente les surréalistes, approfondit sa technique de la gravure à l’Atelier 17, et noue une amitié avec Alberto Giacometti et Victor Brauner, débute une relation épistolaire avec le calligraphe japonais Shiryu Morita de Kyōto.

En 1954, année de sa première exposition individuelle à Paris, il rencontre le peintre chinois Walasse Ting. 

Au fil des années, il substitue à l’huile l’encre, plus propice à un style spontané, et après ses premiers séjours à New York en 1965, les pigments acryliques, et emprunte la voie de la peinture « à remarques marginales ».

Six ans plus tard, ses œuvres sont présentées dans le pavillon belge de la XXXe Biennale de Venise.
En 1975, il crée avec la Manufacture de Sèvres un service de table. Une commande du Ministère de la Culture. En 1976, il conçoit un service à café.

Inspiration balzacienne
En 2004, la Maison de Balzac a présenté des gravures, des matrices en cuivre, des planches en linoléum et des essais inédits de Pierre Alechinsky illustrant en 1989 le « Traité des excitants modernes » (1839) d’Honoré de Balzac. 

Dans ce livre, Balzac décrit les effets de l'alcool, du café, du thé, du tabac, ainsi que du sucre et du chocolat, « poisons » dont les excès « produisent des désordres graves, et conduisent à une mort précoce ». Auparavant, il a semblé louer certaines drogues inspiratrices. Convaincu par les Hygiénistes, il dénonce désormais les effets néfastes de ces « excitants » sur les êtres – notamment les malformations congénitales induites par l’alcoolisme -, ce qui entraîne « la ruine des pays ». Mais s’il condamne le café, il en demeure un grand consommateur. Il s’interroge surtout sur les « rapports de l'énergie vitale, de la pensée visionnaire et de l'art ».

Pour les textes, Pierre Alechinsky a travaillé en taille directe sur linoléum (amalgame d'huile de lin et de sciure). Pour les hors-textes, il a préféré la gravure à l’eau-forte. En noir, blanc et oranger, il montre par exemple la progression des dégâts - le nuage de fumée qui emplit presque tous les poumons et la surface du dessin – ou use de symboles : l’arbre perd ses feuilles…

« Tout excès se base sur un plaisir que l'homme veut répéter au-delà des lois ordinaires, promulguées par la nature ». 

Le Traité des excitants modernes, enrichi des gravures d'Alechinsky, a été publié par Yves Rivière en 1989. La plupart des œuvres ont été offertes par l'artiste au musée.

Diverses commandes et rétrospectives consacrent Pierre Alechinsky.

Cet artiste a pour fils le poète Ivan Alechine et le sculpteur Nicolas Alquin.



Du 4 février 2016 au 24 mars 2016. Vernissage le 04 février 2016
A la galerie Lelong 
13, rue de Téhéran - 75008 Paris
Tél / Phone : 01 45 63 13 19 
Du mardi au vendredi de 10 h 30 à 18 h & samedi de 14 h à 18 h 30

Visuel :
PIERRE ALECHINSKY, Spire 4, 2015 Gravure rehaussée 38 x 57 cm Courtesy Galerie Lelong / Photo Fabrice Gibert

Articles sur ce blog concernant :
Cet article a été publié en une version concise par Actualité juive.

dimanche 28 février 2016

« TJ 1948-2010 » de David Goldblatt


La Fondation Henri Cartier-Bresson a présenté une rétrospective du photographe Juif sud-africain David Goldblatt assorti d’un superbe catalogue. Des photographies épurées en noir et blanc et en couleurs, prises entre 1948 et 2010, dont la série « Ex-offenders ». Une réflexion sur l’influence durable de l’apartheid sur l’urbanisation de Johannesburg (ou Joburg). Arte rediffusera le 2 avril 2016 à 1 h 05 Paul Simon « Graceland » - Retour aux sources africaines (Paul Simon « Graceland » - Under African Skies), documentaire par Joe Berlinger. 


Devenir photographe a été pour David Goldblatt une « manière d’être politiquement actif. C’était un acte politique en soi », affirme cet artiste qui récuse le statut de photojournaliste.

Un projet d’aliyah
David Goldblatt est né en 1930 à Randfontain (Afrique du Sud), dans une famille Juive originaire de Lituanie dont elle avait fui les persécutions antisémites vers 1893.

Il se définit comme « Juif, pas très observant. Les valeurs du judaïsme transmises par mes parents sont importantes pour moi ».

Il débute comme journaliste professionnel en 1948. Il se marie avec Lily en 1955, a trois enfants et projette de faire son aliyah.

La grave maladie de son père Eli bouleverse sa vie. Il étudie le commerce à l’université Witwatersrand à Johannesburg, reprend l’affaire familiale et continue, dans ses moments libres, son activité de photographe.

Après la mort de son père en 1962, il vend en 1963 le magasin familial et se consacre à 33 ans à l’activité de photographe professionnel à plein temps.

Pour des magazines prestigieux, tels Tatler et Optima, il effectue des reportages sur les Afrikaners du Transvaal, les mines et la classe moyenne en Afrique du Sud, dont certains sont publiésaussi sous forme de livres : On the Mines (1973), Some Afrikaners Photographed (1975), In Boksburg.

Un engagement de photographe
En 1972, David Goldblatt a photographié pendant six mois à Soweto et 1976-1977 la région de Joburg où vivent des habitants d’origine indienne.

Dans les années 1990, bien que refusant l’utilisation de son travail à des fins de propagande, il a participé aux expositions Staffrider d’Afrapix, qui regroupait des photographes anti-apartheid de gauche.

En 1985, la branche britannique de l’African National Congress (ANC) de son exposition en Grande-Bretagne a paradoxalement appelé au boycott d’une exposition itinérante en Grande-Bretagne de ses clichés. Puis, écoutant Gadsha et Gordimer, elle a annulé son boycott.

En 1992, David Goldblatt a rejoint South Light, une agence photographique créée par Paul Weinberg et d’autres photographes blancs après qu’ils aient quitté Afrapix, agence de photographes militant contre l’apartheid.

Pour ses photos sur la vie politique et sociale sudafricaine, il a reçu en 2006 le Hasselblad Foundation Award en photographie, une des récompenses les plus prestigieuses.

Il a été l’un des artistes sud-africains à être montrés au musée d’art moderne à New York.

Il est le « chef de file de la photographie sud-africaine ». Il est réticent à commenter ses photographies qui « disent ce que je veux dire, ce que j’aime, ce que je critique ».

De nombreuses rétrospectives lui ont été consacrées aux Etats-Unis et en Europe.

Urbanisation et apartheid
Dans « l’ancien système d’enregistrement des véhicules sud-africains, avant l’informatisation », l’acronyme « TJ » (« Transvaal, Johannesburg ») désignait « la ville et la province où ils étaient enregistrés. Ce qui, selon David Goldblatt, induisait un sentiment d’appartenance.

Johannesburg (ou Joburg), ville où vit et travaille ce photographe depuis de nombreuses années, symbolise les changements intervenus depuis la fin de l’apartheid et les permanences marquant cette ville « fragmentée, à l’histoire complexe et douloureuse » et née « en 1886, grâce à la découverte des mines d’or ».

« Dès le début, les Blancs qui dirigent les services publics et les compagnies minières mettent en place la ségrégation raciale réduisant les populations Noires à l’état de simple main d’œuvre. En 1948, l’Apartheid est proclamé, les personnes de couleur sont consignées dans des quartiers dont les noms ne laissent aucun doute sur l’intention de cette mesure, à savoir éloigner ces populations du centre-ville et donc de toute possibilité d’intégration ».

David Goldblatt déplore en particulier que l’Apartheid « a empêché d’appréhender le mode de vie de l’autre ».

En 1994, Nelson Mandela « est élu premier président noir de l’Afrique du Sud et célèbre la fin de l’Apartheid dans son discours d’investiture ». Avec la fin de l’Apartheid, les populations noires et pauvres sont retournées dans le centre de Johannesburg. « Ce sont donc aujourd’hui les populations blanches qui se déplacent vers les banlieues, se protégeant à outrance pour éviter la criminalité, omniprésente dans la ville ».

Et de déplorer des maux affligeant nombre de Sud-Africains : chômage, enseignement insuffisant et inadapté aux besoins en raison de « négligence, d’insuffisance de financements, de corruption et d’un manque de détermination » ainsi que de choix d’investissements dispendieux et « peu judicieux », etc.

Si David Goldblatt note l’amélioration de Soweto, il observe la division sociale actuelle : des centaines de milliers de Noirs souvent pauvres, venant d’Afrique du Sud ou de pays du Nord, ont afflué dans Joburg et sa périphérie où ils vivent dans des conditions misérables, tandis que, à l’intérieur ou au nord de Joburg, une « ploutocratie de gens, blancs ou noirs, de plus en plus riches » s’isole « toujours davantage, derrière de hauts murs électrifiés ».

Un projet primé
En 2009, David Goldblatt a reçu le Prix HCB pour « TJ », un projet en cours de réalisation sur Johannesburg. Une distinction qui lui permet aussi de présenter ses clichés à la Fondation Henri Cartier-Bresson (HCB).

Au 1er niveau du bâtiment de la Fondation HCB, sont montrées environ 60 tirages argentiques d’époque en noir et blanc de l’époque de « TJ » (1948-1990). Ce sont des « fragments de vie prélevés pendant ces années où les lois se multipliaient pour mettre les personnes de couleur à l’écart, réduisant leurs maisons, leurs commerces à l’état de ruines. David Goldblatt a sans cesse renouvelé son approche dans un même pays, ce qui est exceptionnel ; utilisant, tour à tour différents formats (24x36, 6x6, et la chambre grand format, couleur et noir et blanc) ».

Au 2e niveau, sont réunies les photos plus récentes, après la fin de l’apartheid. Ce sont des portraits en noir et blanc d’« ex-offenders », d’anciens prisonniers, sur les lieux de leurs délits et crimes, légendés par l’histoire de leur vie « faite de petits délits, de meurtres, de prison et d’espoir » : certains sud-africains s’en sont sortis, d’autres ont récidivé, comme pris dans un engrenage familial et social. Pourquoi n’avoir pas photographié les victimes ? « Les victimes, je les connais : ce sont des gens comme moi, comme ma famille, comme mes amis. Je voulais savoir qui sont ceux ayant commis ces actes », m’a répondu David Goldblatt, en général laconique dans ses réponses, le 11 janvier 2011. Sans ses légendes précises, ces portraits pourraient inspirer des interprétations variées.

Est exposée aussi une série en noir et blanc sur les cellules pour Noirs et des paysages urbains banals, en couleurs. David Goldblatt privilégie le noir et blanc pour exprimer sa colère, et opte par réalisme pour les couleurs, plus douces.

Il est réticent à commenter ses photographies qui « disent ce que je veux dire, ce que j’aime, ce que je critique ».

A voir cette exposition, on comprend d’autant mieux combien le terme « apartheid » est faux et insultant à l’égard de l'Etat d’Israël.

Le beau catalogue rassemble des photos, dont un grand nombre présentées dans cette exposition.


Jusqu’au 17 avril 2011
2, impasse Lebouis, 75014 Paris
Tél. : 01 56 80 27 00
Du mardi au dimanche de 13 h à 18 h 30, le samedi de 11 h à 18 h 45
Nocturne gratuite le mercredi de 18 h 30 à 20 h 30

David Goldblatt, Johannesburg Photographies 1948-2010. Contrasto, 2011. 316 pages. ISBN : 9788869652189

Visuels de haut en bas :
Couverture du catalogue
Elle lui dit : « Toi tu serais le chauffeur et moi je serais la madame », puis ils attrapèrent le pare-chocs et prirent la pose. Hillbrow, 1975

Le monument érigé par les vétérans boers de la guerre des Boers (1899-1902), en commémoration du centenaire du Great Trek (l’exode des Afrikaners du Cap vers l’intérieur des terres, entre 1834 et 1845), qui fut dévoilé le 3 décembre 1938, Vrederdorp


Yaksha Modi, la fille de Chagan Modi, dans la boutique de son père avant sa destruction conformément au Group Areas Act, 17th Street, Fietas. 1976

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Les citations proviennent du dossier de presse et du catalogue.
Cet article a été publié en une version concise dans le n° 633 de février 2011 de L'Arche. Il a été publié le 5 avril 2011.

vendredi 26 février 2016

Des minutes qui font l’histoire. Cinq siècles d’archives notariales à Paris


Des minutes qui font l’histoire. Cinq siècles d’archives notariales à Paris. Tel est le titre de l’exposition aux Archives nationales à Paris ainsi que de son livret didactique et de son catalogue. Le 27 février 2016, à 20 h 30, à la Salle Henri Rolland de Saint-Remy-de-Provence, Vincent Le Coq, maître de conférence en droit public, présentera son livre co-écrit avec Anne-Sophie Poiroux, Les notaires sous l'occupation (1940-1945). Acteurs de la spoliation des juifs (Le Nouveau monde).


Pour son 80e anniversaire, le Minutier central des notaires de Paris a montré à l’Hôtel de Soubise la « riche histoire d'un ensemble exceptionnel ».

Contrats de mariage, ventes, baux, rentes constituées, testaments, inventaires... Ces « minutes » notariales – originaux des actes passés chez le notaire et que celui-ci est tenu de conserver -, dont la plus vieille minute parisienne (1471), ont été prudemment sortis de leurs cartons, pour le 80e anniversaire de l'entrée le 28 mai 1932, aux Archives nationales, de ce prestigieux fonds d'archives, retraçant cinq siècles d'histoire. Ainsi que le plus vieux registre notarié du monde (1154), prêté exceptionnellement par l'Archivio di Stato de Gênes (Italie).

Cette exposition est l'occasion de revenir sur la conservation du « plus grand minutier du monde » (20 millions de minutes) ainsi que l’avait dénommé Charles Braibant  (1889-1976), directeur des Archives nationales (1948-1959).

Une promenade à la scénographie soignée – reconstitution du bureau d’une étude notariale - révélant les « projets, joies et soucis de milliers de Parisiens, de souche, d'adoption ou de passage, parfois riches, souvent modestes : le désir de sécurité juridique, celle que procure l'acte notarié, fait alors indifféremment défiler chez le notaire le prince ou l'artiste, le marchand ou l'artisan, l'apprenti ou le capitaine d'industrie ».

Depuis 80 ans, les historiens étudient ces « archives publiques de la vie privée, sources incontournables de dizaines de travaux devenus des "classiques" des sciences historiques ».

De « l'étude du notaire au cabinet du chercheur, cinq siècles d'archives et d'histoire(s) se donnent à voir à tous, sans restriction ». Oui et non. L’ambition d’embrasser cinq siècles d’archives est louable, mais quid de l’Occupation et des Juifs spoliés ?

Le 27 février 2016, à 20 h 30, à la Salle Henri Rolland de Saint-Remy-de-Provence, Vincent Le Coq, maître de conférence en droit public, présentera son livre co-écrit avec Anne-Sophie Poiroux, ancienne notaire devenue avocate, Les notaires sous l'occupation (1940-1945). Acteurs de la spoliation des juifs (Le Nouveau monde).

"Sous le régime de Vichy, le notariat français participe massivement à la spoliation des juifs, érigée en règle de droit. La profession prétend le contraire depuis soixante-dix ans, sans être jamais démentie. En réalité, son chiffre d'affaires a quasiment doublé entre 1939 et 1942. Non seulement les notaires ne subissent aucune sanction au lendemain de la Libération, mais ils obtiennent en 1945 une augmentation moyenne de 30 % de leurs revenus".

"Le soutien inconditionnel accordé au notariat par une grande partie de la classe politique n’a d’égal que le silence assourdissant qui pèse sur son histoire. Mené à partir de sources inédites, encore difficiles d’accès malgré l’ouverture officielle des archives, ce travail de recherche lève le voile sur une partie du mystère. Ses auteurs, fins connaisseurs des arcanes de la profession, décryptent de l’intérieur les pratiques de l’« aryanisation économique » sous Vichy, le constant loyalisme des notaires vis-à-vis du pouvoir en place et les mécanismes ayant permis leur impunité".

Une "étude pionnière, qui éclaire d’un jour nouveau la nécessaire réforme du notariat en France".


Marie-Françoise Limon-Bonnet, Vincent Bouat, Monique Hermite, Michel Ollion, Joël Poivre. Des minutes qui font l’histoire. Cinq siècles d’archives notariales à Paris. Paris, Archives nationales/Somogy éditions d’art, 2012. 208 pages. 280 illustrations. 32 euros. ISBN : 9782757205549

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Cet article a été publié le 17 juillet 2012

jeudi 25 février 2016

L’Age d’Or hollandais de Rembrandt à Vermeer


Pour sa troisième saison, la Pinacothèque de Paris a présenté en association avec le Rijksmuseum, à Amsterdam, l'exposition passionnante L'Age d'or hollandais de Rembrandt à Vermeer. Ce XVIIe siècle hollandais, une période majeure de l’art, est  évoqué par plus de 130 pièces dont une soixantaine de tableaux, une trentaine d’œuvres graphiques – dessins et aquarelles -, une dizaine de gravures et une dizaine d’objets : tapisseries, faïences, miniatures en bois, argenterie et verrerie. Au travers de cet art, cette exposition didactique vise à expliquer comment la jeune république des Provinces-Unies (1581), par sa réussite commerciale maritime et sa tolérance de pensée exceptionnelles, s’impose alors comme une puissance européenne. En 1672, un tiers de sa population était composé de juifs ou de membres de l'un des mouvements protestants dissidents. Un catalogue magnifique et un DVD remarquable ont accompagné cette exposition. Le Bozar Palais Beaux-arts Bruxelles présentera l'exposition Rembrandt en noir et blanc (26 février-29 mai 2016).
Au XVIIe siècle, les habitants de la jeune et petite république des Provinces-Unies (ancêtre des Pays-Bas) se distinguent par leur ingéniosité éclectique alliée à leur audace efficace dans des domaines très divers : « peinture, sciences, création de tissus, assèchement (endiguées dans des polders) et l’exploration maritime ». Ces réalisations impressionnent les Hollandais, dont la réserve est bien connue.

Essor économique
La puissance de savoir se conjugue avec celle commerciale maritime et coloniale. Les raisons tiennent essentiellement en la vitesse de navires légers qui naviguent en mer Baltique. Amsterdam devient vite une des places économiques les plus importantes pour l’industrie, le commerce et l’art.

Selon une étude récente, cet Etat parmi les plus petits en Europe, « met en place le premier système économique moderne ». Contrastant avec des nations européennes essentiellement rurales et agraires, les Provinces-Unies, et notamment la Hollande, atteignent « un niveau d’urbanisation et une confiance dans le commerce et l’industrie absolument inégalés ». Alors qu’ailleurs en Europe l’absolutisme conduit « à une forte concentration des pouvoirs, la républiques était gouvernée par les autorités régionales et locales ». Pour historiens et sociologues, cette république est la première où les citoyens, et non les nobles, détiennent le pouvoir – ce qui en fait de facto une vraie société bourgeoise.

Plusieurs organisations de marchands de différentes villes hollandaises s’associent pour former la Compagnie hollandaise des Indes orientales (Verenigde Oostindische Compagnie, ou VOC). Le gouvernement octroya un monopole aux navires hollandais en Asie et autorisa cette Compagnie à « passer des accords commerciaux et à maintenir des relations diplomatiques en son nom ». Le succès fut rapide et éclatant : « les épices, l'or, l'ivoire, la soie, la porcelaine et le sucre remplirent les entrepôts d'Amsterdam et firent de la VOC la plus grande compagnie de commerce et de transport maritime au monde. Pendant deux siècles, elle envoya plus d'un million de personnes en Asie, dans une zone allant de la mer Rouge au Japon ».

Ce commerce avec l’Extrême-Orient influa sur l'art hollandais. Répondant à la demande, des orfèvres conçurent de nouveaux récipients pour les épices exotiques et « les potiers de Deift s'inspirèrent de la porcelaine chinoise importée en grande quantité ». Dans les années 1640, les troubles politiques en Chine réduisirent la quantité de porcelaines d'Extrême-Orient. La réaction des poteries de Deift ? Ils produisirent une faïence imitant les décorations chinoises. « Toute l'Europe était friande des « chinoiseries de Deift», céramiques élégantes au modèle exotique ».

« Dans la deuxième moitié du siècle, il y avait davantage de régents (personnes occupant des charges officielles) et de citoyens nantis assez riches pour s’offrir un mode de vie jusque-là réservé à la noblesse. Un château ou un manoir à la campagne faisait partie de ce nouveau standing ».Ce climat constituait un facteur favorable pour les arts car les citoyens nantis, fiers de leur réussite ou de leur train de vie, souhaitaient se faire immortaliser dans des tableaux ou des sculptures, décorer leurs pièces de réception luxueusement meublées des portraits de leur famille, aux côtés de ceux des membres de la famille d’Orange, des « ecclésiastiques célèbres ou des personnages publics très admirés ». Ceci valorisait l’image sociale et économique de ces citoyens

Parmi les familles d’aristocrates amateurs d’art, citons d’abord « les membres de la cour des Stathouders de la maison d’Orange qui rivalisaient de plus en plus avec les cours étrangères. Le stathouder Guillaume III et Marie Stuart, roi et reine d’Angleterre dès 1689, bâtirent et décorèrent de nombreux palais en Angleterre et aux Pays-Bas ».

A la fin du XVIIe siècle, la république a traversé de nombreuses crises. Elle est placée sous l’influence de puissances européennes. Avec la signature du traité de paix avec l’Espagne, elle connaît un déclin économique induit par la crise économique affaiblissant l’Europe. Les raisons ? Rivalité de puissances mercantiles émergentes (France, Angleterre), excédent d’espace de cargaison et chute des prix, moindre compétitivité des chantiers navals hollandais par rapport à leurs homologues anglais qui bénéficient de la mécanisation et de bons cahiers des charges, supériorité croissante de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Et c’est 1672, l’entrée en guerre de la république contre la France, l’Angleterre et les évêques de Munster et de Cologne qui signe la fin de cet âge d’or. L’Etat qui « s’était épanoui sous le roi et stathouder Guillaume III doit se contenter d’un rôle plus modeste sur la scène internationale ».

Un « second Israël »
Les habitants de cette république sont vus par leurs contemporains européens comme « un peuple pacifique, très attachés à sa liberté et à son indépendance ». Leur richesse suscite aussi l’envie. « Par contraste avec d’autres nations européennes qui s’enfoncent dans une récession endémique et font preuve d’intolérance religieuse », la république des Provinces-Unies « apparaît une « terre promise » où tout le monde peut vivre et travailler « en paix et en harmonie »… Elle [maintient] une pluralité de religions, ce qui allait à contre-courant de l’uniformité religieuse des pays alentour ».

Les protestants de cette nation se perçoivent comme un « peuple élu vivant dans un « second Israël ».

C’est en premier lieu la liberté de culte qui attire ceux persécutés pour leur croyance dans leur pays d’origine. De toute l’Europe affluent des écrivains et penseurs pour enseigner, publier et développer leur savoir.

« Pour des raisons pratiques et idéologiques, la république hollandaise était très tolérante. Si les documents administratifs mentionnaient le calvinisme comme seule véritable religion chrétienne, celle-ci ne parvint pas à atteindre le statut d'Église officielle car au moins un Hollandais sur trois avait une autre conviction religieuse. En 1672, un tiers de la population de la république était catholique, un autre tiers était calviniste et le reste était composé de juifs ou de membres de l'un des mouvements protestants dissidents ».

A voir, un portrait intimiste du docteur Ephraïm Bueno (1599-1665), médecin et écrivain juif d’Amsterdam par Rembrandt, c. 1647. C’est vraisemblablement un ami commun, Menasseh Ben Israel, « érudit juif portugais qui possédait une imprimerie à Amsterdam et comptait le docteur Bueno parmi ses clients et financiers », qui a fait se rencontrer l’artiste et ce médecin. « Bueno appartenait à une célèbre famille juive originaire du nord du Portugal, dont étaient issus de nombreux médecins… En 1642, alors qu’il vivait déjà à Amsterdam, Ephraïm Bueno reçut son titre de docteur en médecine de la Faculté de Bordeaux. C’était aussi un homme de lettres qui écrivait de la poésie et traduisait les œuvres de ses confrères en espagnol ».

Dans Intérieur de la synagogue portugaise d'Amsterdam (1680), Emanuel de Witte peint la synagogue qui était à l’époque la plus grande au monde, et était située un peu à l’extérieur de la ville, sur l’île marécageuse de Vlooienburg. Au début, la communauté juive était essentiellement composée de juifs séfarades qui avaient fui le Portugal et l’Espagne, mais après 1650, beaucoup venaient d’Europe de l’Est. A la fin du XVIIe siècle, Amsterdam abritait presque 10 000 juifs, soit la plus grande communauté juive d’Europe de l’Ouest. Représentant de l’école des peintres architecturaux de Delft, De Witte semble avoir été le premier artiste à choisir une synagogue comme sujet de tableaux.

Attribuée à Pieter Jansz van Hoven, la lampe de Hanoukka (1696) souligne la virtuosité du travail d’orfèvre. C’est « la plus ancienne des trois lampes hanoukka encore existante réalisées par l’artiste ». Il s’agit vraisemblablement « d’une commande du marchand Salomon Levie Norden, qui l’aurait offerte à sa fille lors du mariage de celle-ci ». Les motifs floraux sont finement ciselés.

Mécénat et guildes
La culture - lettres, arts - s’épanouit naturellement dans les Provinces-Unies. Un nouveau type de mécénat se développe. A la différence d’autres nations européennes où les mécènes sont issus de riches familles aristocratiques, ce sont les négociants issus de familles patriciennes et enrichis par ce commerce qui constituent une classe moyenne principale commanditaire d’œuvres. « Ceux qui s’enrichissaient devenaient à leur tour des commanditaires pour des œuvres, créant une forme de compétition entre les corps de métiers et les familles patriciennes, chacun éprouvant la nécessité de faire valoir sa réussite sociale et son ascension économique ainsi que son changement de statut. La région devint ainsi le pôle culturel majeur où pouvait se développer des ateliers d’artisans et d’artistes. L’art et la culture constituèrent une nouvelle forme de prospérité économique et industrielle ». En est résulté une surenchère sur les sujets, une recherche de sujets originaux, un traitement nouveau des paysages. Naît alors la peinture de genre.

« La majorité des peintures hollandaises créées durant cet âge d’or n’étaient pas des commandes de mécènes de la très haute noblesse ou de l’Eglise, mais étaient destinées à être vendues sur le marché de l’art. Et pour la première fois aussi, les riches classes moyennes achetaient des œuvres d’art sur une grande échelle ».

Des organismes publics ou de citoyens privés n’accordaient pas de commissions régulières à la plupart des peintres.

Artistes, artisans et peintres en bâtiment étaient membres de guildes spécifiques, sortes d’organisations professionnelles. Les membres d’une guilde étaient sûrs de bénéficier d’un « filet de sécurité plus ou moins solide quand ils traversaient des époques difficiles et d’une certaine protection contre la concurrence de confrères extérieurs à leurs propres villes ».

La première guilde de peintres fut instituée au XIIIe siècle et « fut nommée d’après leur saint patron : saint Luc ». Un artisan non membre de la guilde n’avait pas le droit d’exercer sa profession. « S’ils devaient respecter des normes de qualité et de prix, les membres de la guilde locale de Saint-Luc bénéficiaient cependant d’assurances sociales. Le système de la guilde reposait sur le système très complet de l’apprentissage, qui formait des peintres d’atelier jusqu’à ce qu’ils atteignent le niveau de « maître », qualification exigée pour appartenir à une guilde ».

Un tableau trouvait un acheteur sur le marché de l’art par divers moyens. Généralement, les artistes vendaient directement leurs œuvres aux clients se rendant dans leurs ateliers, ou les présentaient dans des expositions ou des ventes organisées par la guilde. Autre mode de vente : les tombolas ou ventes aux enchères à l’initiative de la confrérie. Il arrivait aussi que les peintres réglaient leurs dettes aux aubergistes ou aux marchands de tableaux par leurs tableaux. Ils recouraient aux vendeurs des rues ou aux marchands établis. Les artistes « pratiquaient régulièrement le commerce de l'art en seconde profession, comme le couple de peintres de Haarlemjan Miense Molenaer(c. 1610-1668) et Judith Leyster (1609-1660) ». Par la vente de leurs œuvres, ce couple acheta plusieurs immeubles dans diverses villes hollandaises et un manoir à la campagne. « Certains artistes, tel Vermeer, pouvaient compter sur un riche client ».

Le « règlement de la guilde empêchait les artistes d'accepter des commandes officielles en dehors des villes où ils habitaient. Exceptions : les portraits que Haarlem Frans Hais (1582/83-1666) a fait du brasseur d'Amsterdam Nicolaes Hasselaer et de sa seconde épouse, Sara Wolphaerts et Rembrandt qui reçut des commandes même de collectionneurs étrangers ».

Des peintres spécialisés
Des peintres se spécialisèrent dans un genre précis : la nature morte ou la vanité - catégorie de nature morte dont la composition allégorique exprime l’idée d’une vie humaine vaine, précaire - avec Willem Claesz Heda et Pieter Claesz ; le paysage avec Jan van Goyen, Jacob van Ruysdael ou Meindert Hobbema. « Jan Steen ou Adriaen van Ostade illustrent la satire villageoise tandis que Gerard ter Borch et Pieter de Hooch s’adonnent à la comédie de mœurs et aux scènes de genre dont font partie les fêtes paysannes. Emanuel de Witte et Pieter Jansz Saenredam se spécialisèrent dans la peinture de monuments, Thomas de Keyser et Frans Hals devinrent les spécialistes du portrait et Paulus Potter celui des animaux ».

Ces peintres nous offrent un témoignage précis sur la vie quotidienne des Provinces-Unies avec ses artisans (Portrait de l’orfèvre Johannes Lutman par Rembrandt, L’atelier du tailleur de Quiringh van Brekelenkam), son essor économique (Chantier naval à Amsterdam de Ludolf Bakhuysen), l’urbanisme (L’hôtel de ville d’Amsterdam de Gerrit Berckheyde), les grands évènements (Incendie entre la Elandsstraat et la Elandsgracht à Amsterdam, le 27 juillet 1679 de Jan van der Heyden), etc. Ils contribuent au siècle du clair-obscur et influenceront les impressionnistes, l’art moderne…

Souvent, « les scènes de genre qui semblaient avoir été peintes sur le vif étaient en réalité exécutées dans l'atelier de l'artiste ». Nombre de ces tableaux apparemment réalistes contenaient des messages cachés « révélant un principe moral » difficiles à déchiffrer. La popularité de ces œuvres montre combien « les spectateurs adoraient résoudre ces énigmes, tout en admirant la qualité artistique et en appréciant la vivacité des scènes amusantes ».

Au XVIIe siècle, les peintres hollandais découvrirent « leur environnement et peignirent les vastes panoramas de la campagne - plat pays traversé d'un réseau de fleuves ». Auparavant, ils avaient considéré le paysage comme une source d'inspiration afin de représenter dans leurs tableaux des arrière-plans imaginaires. Maintenant, leurs peintures accentuent le réalisme.

Cependant, d’autres artistes hollandais goûtaient davantage les paysages idéalisés italiens. « Parmi ces paysagistes italianisants, beaucoup venaient d'Utrecht », ville majoritairement peuplée de catholiques et qui « maintenait par tradition des liens forts avec Rome et de nombreux artistes allèrent y travailler ». Entre 1605 et 1620, des artistes quittèrent Utrecht, pour se rendre à Rome. Là, ils découvrirent l'œuvre du Caravage (1571-1610), le peintre italien le plus célèbre. Ils « adoptèrent sa technique du clair-obscur (contraste intense entre la lumière et l'ombre) et sa façon de peindre ses modèles - souvent des gens du peuple à qui il faisait incarner des personnages religieux - d'après nature. À leur tour les artistes de « l'école caravagesque d'Utrecht » influencèrent les œuvres des peintres hollandais qui ne s'étaient jamais rendus en Italie et adoptèrent la luminosité des paysages des artistes italianisants dans leurs peintures idéalisées du paysage hollandais. Parmi ces artistes influencés : le plus célèbre de tous les peintres hollandais du XVIIe siècle : Rembrandt ».

Vermeer et Rembrandt
Paradoxalement, Vermeer et Rembrandt sont devenus des symboles de cette époque, dont ils ne sont que peu représentatifs. Ils se distinguent des autres artistes par leur refus de la spécialisation, leur intérêt pour plusieurs genres. Depuis quatre siècles, ils demeurent des « modèles absolus », dont le génie leur confère un caractère intemporel.

Cette exposition souligne le rôle singulier de Rembrandt, artiste le plus influent de cette époque et qui aborde des genres divers : portraits, paysages, natures mortes, peinture d’histoire, genre alors populaire et d’une exécution difficile car elle exigeait intelligence, formation professionnelle solide, maîtrise technique et ingéniosité pour présenter l’essence d’un évènement qui sera immédiatement compréhensible par le spectateur.

Sa notoriété lui conféra un « statut très particulier et en fit le modèle de cette période par sa tolérance, sa modernité, son réalisme poétique et sa puissance émotionnelle traduite principalement par son usage de la lumière. Maître du clair-obscur, Rembrandt apporte à ses modèles, simples portraits ou scènes religieuses, une dimension, une densité, une beauté humaine inégalée qui font de lui le précurseur de la modernité, un analyste de l’âme et des consciences avec trois siècles d’avance sur ses contemporains ».

Cette exposition a connu un engouement exceptionnel dès son ouverture le 7 octobre 2009 : le 8 janvier 2010, elle comptabilisait 570 000 visiteurs ; en quatre mois, 700 000 visiteurs sont venus admirer les chefs d’œuvres du Rijksmuseum.


L'Essentiel - Le guide de l'exposition. Livret avec une présentation détaillée des œuvres majeures de l'exposition. 1 €

Le Portfolio. Il propose dans un grand format les plus beaux tableaux de l'exposition. Broché. 23,8 x 32 cm. 64 pages. 9,50 €

Marc Restellini, Ruud Priem et Peter Sigmond. L'Âge d'Or hollandais de Rembrandt à Vermeer avec les trésors du Rijksmuseum. Ed. Pinacothèque de Paris en association avec le Rijksmuseum d’Amsterdam. Relié - 28 x 24 cm. 304 pages. ISBN : 9782358670043. 45 €. Lire les premières pages.


L'Âge d'Or hollandais de Rembrandt à Vermeer avec les trésors du Rijksmuseum. Ed. Pinacothèque de Paris. Monté en HD, ce DVD « offre un parcours de l’exposition (66 minutes) avec 45 œuvres commentées, permettant de découvrir dans le détail, les techniques, les symboles et le discours de ces génies qui ont peint leur époque et furent fréquemment précurseurs d'une pensée artistique qui aujourd'hui nous apporte cette liberté dans le regard. Il inclut un entretien avec Marc Restellini. Réalisation : Dov Bezman et Frédérike Morlière. Image et montage : Frédérike Morlière. Texte et musique : Dov Bezman. D’après les textes de Ruud Priem. 1h21. 19,90 €. Découvrez un extrait du DVD » .

L’Age d’Or Hollandais – de Rembrandt à Vermeer
Jusqu’au 7 février 2010
A la Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine, 75008 PARIS
Tél. : 01 42 68 02 01
Tous les jours de 10h30 à 18h. Nocturnes le vendredi jusqu’à 22 h.

Les citations sont extraites du catalogue.

Légende des visuels :
Gerrit Berckheyde
Hôtel de Ville d'Amsterdam
1693
huile sur toile
52 x 63 cm
Prêt de la ville d'Amsterdam
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Anonyme, Pays-Bas
Presse à linge miniature
c. 1700
noyer
17 x 8 x 6 cm
Prêt du Koninklijk Oudheidkundig Genootschap
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Frans Hals
Portrait de femme
c. 1635
huile sur toile
81,5 x 68 cm
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Aelbert Cuyp
Portrait d'un jeune homme
c. 1651
huile sur panneau
82 x 70 cm (oval)
Prêt de la ville d'Amsterdam
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009
 
Aert de Gelder
Roi David
1680
huile sur toile
109,5 x 114,5 cm
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009
 
Emanuel de Witte
Intérieur de la synagogue portugaise d'Amsterdam
1680
huile sur toile
110 x 99 cm
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Johannes Vermeer
La lettre d'amour
c. 1669-70
huile sur toile
44 x 38,5 cm
Rijksmuseum, Amsterdam
Acquis avec l'aide de Vereniging Rembrandt
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009
 
Jan Davidsz de Heem (attribué à)
Nature morte avec fleurs dans un verre
c. 1675-80
huile sur cuivre
54,5 x 36,5 cm
Prêt de la ville d'Amsterdam
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Quiringh van Brekelenkam
L'atelier du tailleur
1661
huile sur toile
66 x 53 cm
Prêt de la ville d'Amsterdam
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Meindert Hobbema
Le moulin à eau
c. 1666
huile sur panneau
60,5 x 85 cm
Rijkmuseum, Amsterdam
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Rembrandt Harmensz van Rijn
Portrait de son fils Titus, vêtu en moine
1660
huile sur toile
79,5 x 67,5 cm
Rijksmuseum, Amsterdam
Acquis avec l'aide de Vereniging Rembrandt
© Image Department Rijksmuseum, Amsterdam, 2009

Articles sur ce blog concernant :


Cet article a été publié le 5 février 2010, puis le 10 octobre 2012 et le :
- 7 février 2013 à l'approche de la diffusion par la chaîne Histoire, les 10 et 16 février 2013, des numéros de la série Palettes consacrés à Rembrandt et à Vermeer ;
- 13 avril 2013 après la réouverture du Rijksmuseum ;
- 10 juillet 2015. Le musée de Flandre à Cassel a présenté l'exposition La Flandre et la mer.