dimanche 31 janvier 2016

Marc Chagall : Les Sources de la Musique


La Piscine - musée d’art et d’industrie André Diligent présente l’exposition éponyme dans le cadre de RENAISSANCE avec lille3000 et de la saison-événement intitulée Chagall et la musique. Le rôle central de la musique dans l’imaginaire, la vie et l’œuvre de Marc Chagall (1887-1985).
En 1965-1966, pour le Metropolitan Opera du Lincoln Art Center à New York, Chagall a peint un diptyque mural intitulé Les Sources de la Musique et Le Triomphe de la Musique. En 2015, ces titres ont été repris pour désigner deux expositions simultanées, complémentaires et résonnantes, respectivement à La Piscine, musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix et le Musée de la musique et à la Philharmonie de Paris. Ces deux expositions analysent le rôle central de la musique dans l’imaginaire, la vie et l’œuvre de Marc Chagall (1887-1985), surnommé « l’admirable » et « l’homme-violoncelle » par Aragon.

La musique s’avère « un thème qui s’impose fortement dans l’œuvre de Marc Chagall, tant dans les éléments qui constituent son univers plastique que dans les différentes étapes de la construction de son identité artistique ».

« En 2007, avec La Terre est si lumineuse, puis en 2012 avec L’Épaisseur des rêves, La Piscine de Roubaix a proposé deux rendez-vous avec Chagall. Le premier présentait la céramique de l’artiste et insistait sur le lien unissant cette expérience de la terre à l’ensemble de son œuvre, et notamment à la tentation du volume et de la sculpture. Le second précisait cette cohérence en évoquant toutes les incursions du peintre dans la troisième dimension, particulièrement dans le monde du spectacle », ont écrit Éric de Visscher, Directeur Musée de la musique (Cité de la musique), Philharmonie de Paris, et Bruno Gaudichon, Conservateur en chef, La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix.

Après la céramique et le volume - évocation du décor du Théâtre d’art juif de Moscou et créations de Chagall à des productions prestigieuses, tels Aleko et L’Oiseau de feu -, c’est donc un troisième volet que La Piscine propose. 

Plus de 200 œuvres (peintures, dessins, gravures, céramiques, vitraux...) soulignent « l’importance de la musique à chaque étape de l’évolution du travail polymorphe de Chagall et comment cette musicalité s’inscrit, certes dans les thèmes abordés par l’artiste, mais tout autant dans le langage plastique qu’invente le peintre. Aux sources de cette présence essentielle, sont déclinés les racines, les rites et les archétypes qui nourrissent le vocabulaire chagallien. Apparaissent ensuite les liens avec la voix et le récit qui s’élabore pour Chagall dans les différentes langues de sa vie, initiant des innovations graphiques singulières. Puis, grâce à la mise en perspective des évidences plastiques avec des correspondances en résonances musicales, l’œuvre peut s’aborder comme une création d’art total, associant magnifiquement rythmes aigus et orchestrations polyphoniques. Enfin, une évocation des vitraux de l’artiste permet de comprendre comment Chagall parvient à faire s’épanouir la couleur de son œuvre dans la lumière et dans l’espace, aussi pleinement que le son se diffuse dans les monuments ». 

Quels effets plastiques a suscité, au-delà des icônes thématiques, la musique - sujet, accessoire symbolique ou ligne directrice - dans l’œuvre polymorphe de Chagall ?

L’exposition débute par des autoportraits qui révèlent le rôle de la musique dans l’édification de la personnalité et l’œuvre de Chagall. Ces œuvres introduisent « les différents thèmes abordés ensuite en s’imposant par la musicalité de leur facture, de leur composition ou par la présence d’allusions évidentes à la question abordée ici. Le célèbre Autoportrait devant la maison (1914) permet par exemple d’insister sur l’importance de Vitebsk dans le parcours de l’artiste. Autoportrait (1908), avec son masque rouge, créé un lien avec le monde du spectacle. L’homme à l’oiseau (1917), au charme de miniature orientale, réunit les sons de la nature, une idée de l’inspiration et la mélodie première d’un joueur de flûte. L’éblouissant Autoportrait en vert (1914) impose, dans sa construction comme dans sa gamme chromatique heurtée, un sens très particulier du rythme ».

Un « lien profond unit Marc Chagall à la musique, omniprésente dans son univers familial et le contexte culturel juif de sa ville natale, Vitebsk. Ce lien prend tout son sens avec les créations scéniques pour lesquelles il réalise décors et costumes : le Théâtre d’art juif (Moscou,1919-1920), puis les ballets Aleko (Mexico, 1942), l’Oiseau de feu (New-York,1945), Daphnis et Chloé (1958) et la Flûte enchantée (New-York,1967) consacrent son travail qui mêle musique, monumentalité scénique (décors) et travail de la matière (costumes). Les grandes réalisations de l’artiste dans les années 1960, dont le plafond de l’Opéra de Paris (1964) et le programme décoratif et architectural du Metropolitan Opera du Lincoln Center de New-York (1966), témoignent de sa conception d’un art total et de ses recherches sur l’universalité de la musique et sa représentation dans l’espace architectural ».

L’exposition Chagall et la Musique sera ensuite présentée dans une version concise au Musée national Marc Chagall à Nice (5 mars - 13 juin 2016) et dans une version recomposée au Musée des beaux-arts à Montréal au Canada (21 janvier - 14 mai 2017).

Racines
Dans Ma Vie, Chagall conte son enfance dans le shtetl de Vitebsk, en ponctuant son récit de références à la musique dans la vie quotidienne familiale : « le grand-père chantre, l’oncle Neuss jouant du violon, la mère entonnant la chanson du rabbin à la veillée du Sabbat, l’oncle Israël psalmodiant... »

Dans l’avènement de sa vocation, Chagall souligne l’importance de la musique et son lien avec sa vie d’artiste : « Je prenais [...] des leçons de rudiment et de chant. Pourquoi chantais-je ? D’où savais-je que la voix ne sert pas seulement à crier et à se disputer avec ses sœurs ? J’avais de la voix et je l’élevais tant que je voulais. [...] Je m’étais engagé comme aide chez le chantre et, aux jours de grandes fêtes, toute la synagogue et moi-même entendions distinctement flotter mon soprano sonore. Je voyais sur les figures des fidèles des sourires, l’attention, et je rêvais : « Je serai chanteur, chantre. J’entrerai au Conservatoire ». Dans notre cour habitait aussi un violoniste. Je ne savais pas d’où il venait. Dans la journée, commis chez un ferronnier ; le soir, il enseignait le violon. Je raclais quelque chose. Et n’importe quoi, ni comment je jouais, il disait toujours, en battant la mesure de sa botte : « Admirable ! » Et je pensais : « Je serai violoniste, j’entrerai au Conservatoire ». A Lyozno, dans chaque maison, les parents, les voisines m’invitaient à danser avec ma sœur. J’étais gracieux, avec mes cheveux bouclés. Je pensais : « Je serai danseur, j’entrerai... » Je ne savais plus ou me laisser aller». Cette ambivalence dans la référence à Vitebsk et dans la naissance de la vocation réapparaît ailleurs, dans un texte plus tardif : « Qui suis-je ? Je ne suis ni Michel-Ange, ni Mozart, ni Haydn, ni Goya, mais simplement un certain Chagall de Vitebsk ».

Chagall « affirme l’universalité de la création artistique, dépassant largement le cadre strict des disciplines pour susciter l’avènement d’un art total. De là naît le dialogue nourri qu’il entretient avec des chorégraphes comme Leonid Massine ou, plus tard, avec un musicien comme Mstislav Rostropovitch, ami intime qu’il invita régulièrement au Musée Chagall de Nice. Un musée dans lequel la présence d’un vrai auditorium de concerts, voulue par l’artiste, constituait en soi une nouveauté radicale ».

Dans deux salles, le musée évoque des figures familiales et des scènes de la maison d’enfance dans le shtetl de Vitebsk. Les » portraits du père (1921) et de la mère (1914) imposent leur écriture musicale tout en illustrant ces racines originelles. Les portraits « à la mandoline » de David (1914), son frère, et d’une de ses sœurs, Lisa (1914) affirment déjà un rythme fort dans leurs compositions et confirment la présence de la pratique musicale dans la famille du peintre. Introduite par Bella au violon (1914), une suite de portraits de l’épouse de l’artiste, elle-même passionnée par les arts de la scène, permet d’insister sur cette relation fusionnelle qui hante l’inspiration de Chagall ».


Puis diverses œuvres soulignent le sceau de Vitebsk dans la formation de l’artiste. Les musiciens de la rue (1907) « situent la présence de la musique, avec notamment la figure pittoresque du violoniste aveugle, dans le quotidien d’enfance de Chagall. L’homme coq au-dessus de Vitebsk (1925) fait flotter un avatar du peintre, un coq, au-dessus d’une évocation monumentale de la cité enneigée. La petite chèvre (1914) donne une vision plus modeste et encore rurale du shtetl, le quartier juif où grandit Chagall. A Vitebsk, la musique intervient de façon forte dans les différents rites qui rythment la vie juive et son caractère sacré n’échappe pas à l’artiste qui met en scène des rabbins psalmodiant et des personnages jouant du shofar traditionnel ou représente des intérieurs de synagogues, vibrantes de l’écho du silence entre deux célébrations. Dans une œuvre importante, La Mort (1908-09), un violoniste est assis sur le toit d’une maison et accompagne la scène dramatique qui se déroule dans la rue du son, que l’on imagine languissant, de son instrument iconique. Dans Le mariage (1944), l’orchestre traditionnel, dans une ambiance inquiétante, entoure le jeune couple, réuni sous la houppah rituelle ».

Archétypes
La « mémoire de Vitebsk, entretenue et revendiquée, résonne de personnages, de lieux et de rites qui sont les racines de l’inspiration de Chagall, pour toute une vie ».

Le « hassidisme dans lequel a été élevé l’artiste prône précisément l’exaltation de l’âme par la prière et la danse, la musique et le balancement du corps créant le rythme propice à l’extase de la relation avec Dieu ».

Et, dans Ma Vie, pour lier ces références familiales et celles du sacré, de leurs sites et de leurs rites, Chagall invoque la mémoire d’un aïeul légendaire du XVIIIe siècle, Hayyin Ben Isaac Segal de Slutsk, peintre de la synagogue de Mohileff ».

Cette « fusion du personnel et de l’universel crée une galerie d’archétypes qui traversent l’œuvre du peintre jusqu’à s’imposer comme des absolus de son univers thématique et plastique. Le violoniste traditionnel des orchestres de mariage, le kletzmorin, est celui qui l’accompagne le plus régulièrement, tantôt comme une figure centrale, tantôt comme une allusion symbolique à la condition de l’artiste ».

D’autres « archétypes témoignent de cette proximité entre les préoccupations musicales et plastiques. Ils peuvent exprimer des sentiments très intimes comme l’harmonie fusionnelle liant le peintre à son épouse Bella – les très célèbres Amoureux en gris (1916-17) et Amoureux en vert (1916-17) – qui suscita précisément les interventions de Chagall dans l’univers du spectacle. Et l’hybridation de La fiancée au visage bleu (1932-60) est couronnée par un musicien kletzmer ».

Ils « peuvent aussi s’inscrire dans une connaissance fine et familière de La Bible quand le roi David revendique un statut de monarque-artiste en arborant presque systématiquement sa couronne et sa lyre ».

Enfin, ces archétypes « peuvent être une référence allégorique à Chagall lui-même, comme le coq, autoportrait de substitution, qui porte en lui et le souvenir prosaïque de l’enfance à Vitebsk et l’aspiration votive à dépasser le quotidien ».

« En ce sens, la céramique de 1954 apparaît bien moins comme un récipient domestique que comme une sorte d’instrument de musique rituel inédit dont on aimerait qu’il produise, quand on le solliciterait, le son absolu de l’artiste. La figure androgyne de L’ange à la palette (1927-36) est un autre avatar du peintre qui semble diriger l’orchestration des couleurs ».
« Parmi les images chagalliennes qui imposent une référence musicale, le monde du cirque « est aussi un grand art » en lui-même et fait corps avec l’univers plastique de l’artiste. Réveillant assurément, là encore, des souvenirs de prime jeunesse, il est aussi par exemple dans la grande toile des Gens du voyage (1968), une allégorie de la condition de l’artiste et du Juif errant. Le nomadisme des saltimbanques et le rythme répétitif des représentations circassiennes d’une étape à l’autre, dans un voyage sans espoir de répit, sont des échos à la propre expérience du peintre, exilé volontaire vers Paris mais nostalgique éternel de Vitebsk, et Juif condamné à fuir la terre choisie pour échapper aux persécutions nazies. L’espace du chapiteau, où s’imbriquent le spectacle et la musique, la magie révélée au regard et l’expression virtuelle du rêve, s’affirme alors comme le creuset d’une évocation du monde à la fois subi et rêvé, un monde où l’artifice et le sensible ne cessent de se croiser, dans une sorte de mouvement perpétuel, exprimant parfois la joie de la fête ou plus souvent la désespérance d’une condition angoissante qui sourd dans l’ambiance nocturne des Saltimbanques dans la nuit (1957) ou du Cirque sur fond noir (1967) ».

Récits
« Les tableaux [de Chagall] sont un récit » dit Bachelard. Et « dans la tradition juive, le lien fort entre l’écrit et l’oral s’impose jusque dans l’existence reconnue » de deux Thoras, « l’une rédigée, l’autre racontée pour, précisément distinguer la communauté des autres lecteurs du texte sacré ».

« Au livre est donc associée la voix comme » un vecteur « essentiel de la transmission. Dans un entretien avec Edouard Roditi, Chagall lie les premiers moments de sa vocation artistique à un travail de copiste dans un livre, d’après une image de musicien » : « C’est ainsi que je suis devenu peintre. Je suis allé à la bibliothèque municipale, j’y ai demandé un volume de la revue illustrée Niwa et je l’ai rapporté à la maison, pour y choisir un portrait du compositeur Anton Rubinstein. [...] Je copiai ce petit portrait, puis d’autres, mais l’art n’était pas encore, à mes yeux, une vocation, ni une profession ».

« Trois langues ont accompagné la vie de Chagall, le russe, le yiddish et le français. Elles apparaissent toutes dans l’importante contribution de l’artiste à l’histoire de l’illustration littéraire au XXe siècle. Chacune apporte sa musicalité, mais également ses qualités inspiratrices. Au russe, le récit des années de jeunesse jusqu’au départ définitif vers Paris, au yiddish l’univers fabuleux de la tradition juive, au français la poésie pittoresque de La Fontaine. A certaines périodes, ce lien entre le langage, l’alphabet, la couleur et le dessin crée un art de fusion, comme, à propos des années futuro-cubistes de Chagall, cette «cryptographie acrobatique» qu’évoque Evgenia Kuzmina dans le catalogue de l’exposition ».
Plusieurs gravures dans Ma vie (1922) offrent « la part russe de ce travail. Des dessins pleins à la fois de fantaisie et de rythme évoquent les contributions à des revues modernistes yiddishophones comme Shtrom ou Khaliastra (1920-27) et des projets d’illustrations littéraires pour des écrivains s’exprimant en yiddish comme Dovid Hofstein (1919), Ytzhak Leibush Pêretz (1914-45) ou Avrom Liessin-Valt (1931). Enfin, un ensemble de gouaches lumineuses pour les Fables de La Fontaine (1925-27) rappelle que Chagall a réalisé ce projet «à l’oreille» en écoutant Bella lire les poèmes à haute voix ».

Rythmes et mélodie
Cette « relation entre les sons et les couleurs - « Moi-même je deviens un son » dit Chagall - rejoint les recherches sur le chromatisme musical d’Arthur Rimbaud, en quête d’un langage universel réunissant « parfums, sons, couleurs ».

Et « il est évidemment tentant de rapprocher l’auteur de Voyelles, « l’homme aux semelles de vent », du Luftmensch, personnage emblématique de l’écrivain de langue yiddish Sholem Aleikhem, cet homme de l’air vivant d’espoir et de combines auquel Chagall identifie fréquemment l’image du Juif nomade et qui rejoint bien sûr la trajectoire de l’exilé perpétuel en qui le peintre reconnaît sa propre destinée ».

Ce « travail au contact de l’écrit, de la littérature, crée, dans l’œuvre de Chagall un véritable rythme qui s’exprime notamment dans le noir et blanc mais qui, plus largement, joue habilement des mystères hermétiques hérités de textes sacrés et passeurs d’univers particulièrement oniriques et poétiques ».

Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Paul Eluard ou Louis Aragon « se sont reconnus en fraternité dans cette écriture rythmique des œuvres de Chagall et ont fait leurs ces images chahutées, troublantes et « surréelles » pour reprendre l’expression du prince des poètes. Et comment ne pas rapprocher cette fusion de l’écrit et du plastique chez Chagall des convictions énoncées par Apollinaire dans sa fameuse conférence sur « l’Esprit nouveau et les Poètes » où l’auteur d’Alcools vante l’idée que l’art total serait nourri de l’ensemble des phénomènes visuels et acoustiques du monde moderne, propose une «synthèse des arts, de la musique, de la peinture et de la littérature» et annonce « préparer cet art nouveau (plus vaste que l’art simple des paroles) où, chefs d’un orchestre d’une étendue inouïe, [les poètes] auront à leur disposition : le monde entier, ses rumeurs et ses apparences, la pensée et le langage humain, le chant, la danse, tous les arts et tous les artifices ».

Cette « nouvelle lecture de l’œuvre de Chagall est notamment sensible dans des œuvres précoces, souvent réalisées durant le premier séjour de l’artiste à Paris. Elle est ainsi au cœur d’une composition emblématique, exceptionnellement prêtée par le Stedelijk Van Abbemuseum d’Eindhoven, Hommage à Apollinaire (1911-12). Mais une évidente angulosité des formes, des libertés signifiantes prises avec les représentations confèrent à cette période de compagnonnage avec le futuro-cubisme une musicalité syncopée très prégnante, par exemple dans Personnage devant la voûte bleue (1911), le Nu au peigne (1911-12) ou le célèbre Homme à la tête renversée (1919) ».

Puis, « c’est toute une construction musicale qui s’affirme dans l’œuvre de maturité, créant une écriture symphonique ou lyrique pour des toiles complexes comme La Chute de l’ange (1923-33-47) montrant, cette fois, l’indicible, l’effondrement de l’humanité, le génocide du peuple juif, des « Frères d’Israël, de Pissarro  et de Modigliani . Nos frères tirés à la longe Par les fils de Dürer, de Cranach  et d’Holbein Vers la mort dans les fours». Ailleurs, par exemple dans Paris entre deux rives (1953-56), ce sont les rites et leur cortège traditionnel de saltimbanques, les musiciens kletzmer du shtetl, qui resurgissent pour célébrer, comme un mariage idéal, le retour de l’artiste à Paris après l’exil aux États-Unis pendant le régime de Vichy. Et c’est parfois une écriture musicale qui s’impose à nos yeux, tant dans la composition que dans la gamme colorée, ainsi dans l’éclatant Arc en ciel (1967) où la palme blanche strie son incrustation dans la page rouge. C’est cette musicalité de l’œuvre d’après guerre que note Marcel Arland quand il écrit à leur propos » : « Il ne s’agit plus d’anecdotes. Cocasses ou sentimentales, désinvoltes ou raffinées, Dieu sait que d’anecdotes ont pu nous charmer dans l’œuvre de ce conteur oriental. Mais Chagall ne conte plus ou presque plus : il chante : tout détail à présent se plie à l’esprit et à l’unité de l’ensemble ».

Une partition monumentale
Alors qu’il collabore avec Lino Melano à la mosaïque du Message d’Ulysse pour l’université de Nice, Chagall lui explique : « Il faut faire chanter le dessin par la couleur, il faut faire comme Debussy ». Et l’on se plaît à retrouver dans ce long ruban pointilliste de tesselles multicolores la forme et l’écriture d’une partition guidant les sons ».

Menée avec Charles et Brigitte Marq dans l’atelier Simon-Marq de Reims, l’expérience du vitrail s’analyse comme une apogée dans l’art monumental de Chagall. La « lumière se diffuse alors comme le son, comme la musique, dans l’espace qu’elle occupe, avec ses couleurs, plus pleinement que le peintre muraliste ne pourra jamais l’espérer ».

Les « esquisses et les essais pour les vitraux d’Haddassah à Jérusalem (1959-60) témoignent de cette ambition quand les petits verres gravés et peints, travaillés dans le même atelier au milieu des années 1960 et très rarement vus, apportent une touche plus intime à l’évocation de ces recherches sur la vibration et la diffusion des couleurs ».

Et « c’est au nom de cette quête d’un rapport fusionnel entre le musical et le plastique que symbolise alors l’œuvre de Chagall qu’André Malraux invite le peintre à couronner la grande salle de l’Opéra de Paris. L’artiste y tentera moins une substitution moderniste au plafond originel de Lenepveu qu’une véritable fusion avec le palais de Charles Garnier, c’est à dire une contribution érudite et sensible au sanctuaire de l’art lyrique, dont l’exposition parisienne, en introduction, évoque l’aventure ». 



REPÈRES BIOGRAPHIQUES
MARC CHAGALL
(Vitebsk, Russie Blanche, 1887 - Saint-Paul de Vence, 1985)

« 1887
Né le 7 juillet à Vitebsk. Fils de commerçants juifs hassidim, présente très tôt des dispositions pour le dessin.

1906-1910
Entre dans l’atelier du peintre Yehouda Pen où il ne reste que peu de temps avant de se rendre à Saint-Pétersbourg, où il fréquente l’atelier de Léon Bakst à l’Ecole Zvantseva.

1911-1914
Vient à Paris et s’installe à la Ruche où il a pour voisin Fernand Léger, Henri Laurens, Alexandre Archipenko, Amedeo Modigliani, Chaïm Soutine et les poètes Blaise Cendrars, Max Jacob, André Salmon, Guillaume Apollinaire. En 1912, participe au Salon d’Automne et au Salon des Indépendants de Paris (ainsi qu’en 1913), et à l’exposition de groupe La Queue d’Âne à Moscou.
Première exposition personnelle à Berlin à la Galerie Der Sturm. Retourne en Russie blanche pour n’y passer que quelques mois, mais la guerre le contraint à rester.
  
1915-1917
Epouse Bella Rosenfeld, qu’il représente à de nombreuses reprises. Participe au Salon d’Art Michaïlova à Moscou dans lequel des œuvres sont acquises par des collectionneurs russes. Marc et Bella Chagall s’installent à Petrograd où ils se lient d’amitié avec des poètes dont Alexandre Blok, Sergueï Essénine, Vladimir Maïakovski, des artistes et des critiques littéraires.
Naissance d’Ida en mai 1916. Deux importantes expositions sont organisées par Dobichine et 45 œuvres figurent au Valet de Carreau en 1916.
Participe à plusieurs projets et manifestations de la Société Juive pour l’encouragement des Beaux-Arts à la Galerie Lemercier à Moscou et des deux Sociétés Juives de Pétrograd en 1917.

1918-1921
Nommé commissaire aux beaux-arts pour la région de Vitebsk. Il crée une commission artistique pour décorer la ville en l’honneur du premier anniversaire de la Révolution avant d’annoncer la création d’une école d’art. Y invite Alexandre Romm, Vera Iermolaïeva, El Lissitzky, Yehouda Pen et Kasimir Malevich pour diriger des ateliers libres. Premières commandes de maquettes et de costumes pour Les Joueurs et Le Mariage de Gogol par le Théâtre d’Essai de l’Ermitage à Pétrograd en 1919 (projet non réalisé).
Un conflit éclate entre les professeurs suite auquel il demande sa mutation à Moscou qui ne sera accordée qu’en 1920. Est invité à travailler pour le Théâtre Juif Kamerny à Moscou pour réaliser des décors et des costumes pour des pièces de Sholem Aleikhem et sept peintures murales destinées à habiller une seule salle de spectacle. Collabore avec divers autres théâtres de Moscou pour réaliser des décors pour des pièces d’Anski, de Smoline et de Synge qui seront tous refusés. En 1921, enseigne à des enfants rescapés de pogroms à la colonie juive d’orphelins de guerre à Malakhovka.

1922- 1923
Termine la rédaction de Ma Vie, commencée en 1915-16. En 1922, quitte définitivement la Russie par Kaunas, avec l’ensemble de ses oeuvres, pour rejoindre Berlin.
Tente de retrouver les toiles laissées avant-guerre à la Galerie Der Sturm. Réalise des planches sur cuivres et des gravures pendant son séjour de 9 mois à Berlin. 
Rencontre avec des cercles berlinois d’écrivains et de peintres.

1923-1927
Rejoint Paris grâce à une lettre de Blaise Cendrars contenant la demande d’Ambroise Vollard d’illustrer des livres: Les Âmes Mortes de Gogol illustrées d’eaux-fortes (1924-25), les Fables de la Fontaine (1926-28) puis la Bible (1930-39) illustrées d’eaux-fortes à partir de gouaches préparatoires. Bernheim-Jeune devient son marchand.

1930-31
Publie son autobiographie, Ma Vie, traduite en français par André Salmon et Bella Chagall.
Enthousiasmé par sa peinture, André Breton tente de lui faire rejoindre le mouvement surréaliste, mais il préfère garder son indépendance. Sur invitation du maire de Tel Aviv, Dizengoff, la famille Chagall se rend en Palestine pour la pose de la première pierre du musée à Haïfa, en passant par Alexandrie, Le Caire et les pyramides.

1933
Autodafé de ses œuvres dans le cadre d’une exposition « bolcheviste-culturelle » à la Kunsthalle de Mannheim.
Sa demande de citoyenneté française est refusée.
Importante rétrospective à la Kunsthalle de Bâle.
Les événements politiques marquent fortement ses œuvres.

1934-1938
Bouleversé par les peintures du Greco lors du voyage en Espagne. Assiste avec Bella à l’inauguration du centre culturel juif à Vilna en Pologne en 1935.
Des portraits de Juifs témoignent de leur détresse.
Dès 1937, reprend le thème révolutionnaire dû à la situation de plus en plus politisée en France. Obtient grâce à l’intervention de Jean Paulhan la naturalisation française en 1937. Trois œuvres qui figurent dans des musées allemand déclarées « Art dégénéré ».

1939-1940
Déménage peu avant la déclaration de la guerre à Saint-Dyé-sur-Loire, puis à Gordes.
Reçoit le 3e prix de peinture du Carnegie Institute de Pittsburgh.

1941
Grâce à une invitation du Museum of Modern Art de New York, accepte l’aide de Varian Fry qui le fait partir, avec toutes ses œuvres en caisses, pour les États-Unis, en transitant par l’Espagne et le Portugal. Pierre Matisse devient son marchand.

1942-1944
Effectue un voyage au Mexique qui se révèle être une véritable découverte. Y réalise les décors et les costumes du ballet Aleko de Tchaikovski. Réalise une série de tableaux inspirés par la guerre. Décès de Bella Chagall.

1945-1946
Réalise pour le Theatre Ballet de New York les costumes et les décors de L’Oiseau de Feu de Stravinsky. Exécute les premières lithographies en couleurs pour Les Mille et une Nuits.
Rencontre Virginia McNeil qui donne naissance à David. S’installe à High Falls. Rétrospective au Museum of Modern Art à New York, puis à l’Art Institute à Chicago.

1947
Plusieurs expositions monographiques sont organisées par le Musée d’Art moderne de Paris, le Stedelijk Museum d’Amsterdam, par la Tate Gallery de Londres, le Kunsthaus de Zurich et la Kunstalle de Berne.
1948
De retour en France, s’installe dans une maison à Orgeval qui devient aussitôt un lieu de rencontres.
Aimé Maeght devient son marchand en France.
Tériade acquiert toutes les gravures du fonds Vollard et propose de nouveaux projets de livres illustrés. Réalisation de l’ouvrage des Ames Mortes (les Fables sont publiées en 1952, la Bible en 1956). Reçoit le prix de gravure à la Biennale de Venise.

1949-1952
Séjourne à St Jean-Cap-Ferrat où réside Tériade, puis s’installe à Vence dès 1950.
L’intensité du paysage méditerranéen se reflète dorénavant dans ses œuvres. S’initie à la céramique qui le conduira à la sculpture en marbre et en terre cuite. Exposition à Jérusalem, Haïfa et Tel Aviv.
Rencontre Valentina Brodsky qu’il épouse en 1952. Étudie la technique des vitraux anciens à la cathédrale de Chartres. Commande d’illustrations de Daphnis et Chloé par l’éditeur Tériade. Premier voyage en Grèce. Réalise deux vitraux destinés à la Chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Grâce du plateau d’Assy.

1953-1960
De nombreuses expositions sont organisées (Turin, Bâle, Berne, Bruxelles). Commence la suite des peintures « murales » du Message Biblique en 1955 (terminée en 1966) qu’il souhaite réunir dans un lieu.
Débute sa collaboration avec le maître verrier Charles Marq et l’atelier Simon de Reims et réalise ses vitraux pour la Cathédrale de Metz en 1959.
Une importante rétrospective est organisée par la Kunsthalle de Hambourg, par le Haus der Kunst à Munich et par le Musée des Arts Décoratifs à Paris.

1961-1962
Daphnis et Chloé, illustré de lithographies en couleurs, est publié par les Editions Tériade.
Inauguration des 12 vitraux à la Synagogue du Centre Médical Hadassah à Jérusalem.

1963-1966
A la demande d’André Malraux, commence la maquette du décor pour le Plafond de l’Opéra de Paris, inauguré en 1964. Quitte Vence pour s’installer à Saint-Paul-de-Vence. Travaille à la réalisation des deux peintures monumentales commandées par le Metropolitan Opera de New York et aux décors et costumes pour La Flûte enchantée. Fait don à l’Etat français du cycle du Message Biblique.

1967-1970
Publication du Cirque illustré de lithographies par les Editions Tériade. Réalisation de divers vitraux, de premières tapisseries et de mosaïques pour la faculté de Droit à Nice. Grande rétrospective organisée par le Grand Palais à Paris.

1973
Retour en Russie où la Galerie Trétiakov à Moscou organise une exposition et la signature de tous les panneaux du Théâtre d’Art Juif réalisés en 1920.
Inauguration du Musée national Message Biblique Marc Chagall à Nice en présence d’André Malraux, comportant une salle de concert décorée de vitraux et une mosaïque monumentale. Inauguration des vitraux du Fraumünster à Zurich.

1974-77
Inauguration des vitraux de la Cathédrale de Reims.
Réalise une mosaïque monumentale destinée à la Place de la First National City Bank à Chicago.

1979-1981
Exposition au Palazzo Pitti à Florence. Inauguration des vitraux de l’église Saint-Etienne de Mayence, de ceux de la Cathédrale de Chichester et de ceux de l’Art Institute de Chicago.

1984
Pour son 87e anniversaire, expositions organisées par le Musée national d’art moderne à Paris, la Fondation Maeght à Saint Paul et le Musée national Message Biblique Marc Chagall à Nice.
Après une ultime séance de travail avec son ami lithographe Charles Sorlier, Chagall s’éteint dans sa maison de Saint Paul de Vence, le 28 mars 1985 ».


Du 24 octobre 2015 au 31 janvier 2016
23, rue de l’Espérance. 59100 Roubaix
Tél. : + 33 (0)3 20 69 23 60
Du mardi au jeudi de 11 h à 18 h, le vendredi de 11 h à 20 h, les samedi et dimanche de 13 h à 18 h

Visuels
Affiche
Marc Chagall (1887-1985)
L’Homme à la tête renversée, 1919
Huile sur carton marouflé sur bois
H. 57 ; L. 47 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Les Sources de la musique, 1966
Gouache, encre de Chine et collages sur papier
H. 50 ; L. 37,5 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®Marc Chagall (1887-1985)
Les Sources de la musique, 1966
Gouache, encre de Chine et collages sur papier
H. 50 ; L. 37,5 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Le Prophète Elie, 1914-15
Encre de Chine et gouache sur papier
H. 16,9 ; L. 16 cm
Paris, Musée National d’Art Moderne
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Jacques Faujour
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
L’homme à l’oiseau, 1917
Mine graphite, peinture à la colle, gouache sur papier
d’emballage brun collé sur carton. H. 18,5 ; L. 14,5 cm
Paris, Musée National d’Art Moderne
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Autoportrait en vert, 1914
Huile sur carton marouflé sur toile
H. 50,7 ; L. 38 cm
Nice, Musée National Marc Chagall (dépôt du MNAM)
© RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall) / Gérard Blot
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
La Mort, 1908-1909
Huile sur toile
H. 68,2 ; L. 86 cm
Paris, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (dépôt du MNAM)
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Jacques Faujour
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Le Shofar, 1914-15
Mine graphite, aquarelle et gouache sur papier gris collé sur
papier rouge
H. 26,3 ; L. 32,7 cm
Paris, Musée National d’Art Moderne
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
David à la mandoline, 1914
Huile sur papier marouflé sur carton
H. 50 ; L. 37,5 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Le Mariage, 1944
Huile sur toile
H. 99,7 ; L. 74 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Les Amoureux en vert, 1916-17
Huile sur carton marouflé sur toile
H. 69,7 ; L. 49,5 cm
Nice, Musée National Marc Chagall (dépôt du MNAM)
© RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall) / Gérard Blot
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Violoniste au coq, 1965
Gouache, encre et pastel sur papier
H. 60,2 ; L. 45,7 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Le Coq, 1947
Huile sur toile
H. 126 ; L. 91,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts (dépôt du MNAM)
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Les Saltimbanques dans la nuit, 1957
Huile sur toile
H. 95 ; L. 95 cm
Paris, Musée National d’Art Moderne
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Le meunier, son fils et l’âne, 1926
Gouache et encres de couleurs sur papier coloré brun
H. 50,5 ; L. 41,4 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Paris entre deux rives, 1953-56
Huile sur toile
H. 147,5 ; L. 102 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Couverture de la revue Khaliastra, 1924
Encre, retouches à la gouache blanche sur papier Vélin
H. 29 ;7 ; L. 23 cm
Paris, Musée National d’Art Moderne
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Hommage à Apollinaire, 1911-1912
Huile sur carton
H. 200 ; L. 189,5 cm
Eindhoven, Stedelijk Van Abbemuseum
© Peter Cox, Eindoven, Pays-Bas
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Les Gens du voyage, 1968
Huile sur toile
H. 129,5 ; L. 205,5 cm
Céret, Musée d’art moderne (dépôt du MNAM)
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
L’Arc en ciel, 1967
Huile sur toile
H. 160 ; L. 170,5 cm
Strasbourg, Musée d’art moderne et contemporain (dépôt du MNAM)
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /
Philippe Migeat
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

Marc Chagall (1887-1985)
Maquette pour la mosaïque de l’Université de Nice : Le Message
d’Ulysse, 1968
Aquarelle, gouache, crayon noir, encre de Chine, collage de papiers et
tissus imprimés repeints à la gouache sur papier
H. 67,5 ; L. 243 cm
Collection particulière
© Adagp, Paris 2015 – Chagall ®

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent du dossier de presse.

samedi 30 janvier 2016

True Jews and Patriots: Australian Jews and World War One


Le musée Juif d’Australie présente l’exposition True Jews and Patriots: Australian Jews and World War One (Vrais Juifs et patriotes : Les Juifs australiens et la Première Guerre mondiale). Un partenariat avec la Victorian Association of Jewish Ex & Servicemen & Women Australia (VAJEX AUSTRALIA). Costumes militaires, photographies, bottes, etc. évoquent les contributions de ces Juifs australiens, dont l’un des meilleurs militaires de ce conflit : le lieutenant général Sir John Monash  (1865-1931), officier le plus gradé et ingénieur érudit né en 1865 de parents d’origines allemande et polonaise. 


L’exposition True Jews and Patriots: Australian Jews and World War One évoque « le contexte social qui a motivé leur participation et l’impact dévastateur de la guerre sur les Juifs autraliens ». Le titre est emprunté à la nécrologie du capitaine Keith M Levi publiée par le Jewish Herald (27 août 1915) : « Comme le vrai Juif et patriote qu’il était, il a tout donné à son pays. Il a fait écho aux sentiments loyaux qui animent tous les Juifs britanniques ». Pour la commissaire de l’exposition Deborah Rechter, « les Juifs australiens sont partis à la guerre pour sécuriser les libertés et la démocratie qu’ils ont trouvées ici. Ils voulaient participer pleinement à la société civile et garantir ces droits à leurs enfants”. 

A l’aube du XXe siècle, 15 000 Juifs vivaient en Australie, et la ville de Victoria comptait environ 3 000 Juifs, dont 13% se sont engagés pour servir lors de cette « guerre visant à mettre un terme à toutes les guerres”. 
Selon Harold Boas, un des contributeurs de l’Australian Jewry Book Of Honour – the Great War (1923), 2 304 hommes Juifs se sont enrôlés dans les Australian Imperial Forces pendant la Première Guerre mondiale, soit 13% de la communauté juive australienne

Parmi eux, quelques 300 ont fait le « sacrifice suprême » de leur vie. Soit un taux supérieur à leur pourcentage dans la population australienne.

Plus de cent Juifs australiens ont été distingués par l’Armée ou mentionnés dans des rapports, et l’un d’entre eux a reçu la Victoria Cross : Leonard Keysor a servi dans l’AIF First Battalion à Gallipoli, et a été décoré pour « son courage remarquable et son dévouement au devoir » lors de la bataille de Lone Pine. Il a servi à Pozières en France, et obtenu le rang de Lieutenant. 

Issy Smith – anciennement Israel Shmulevitch – a servi avec les Britanniques dans le First Battalion du Manchester Regiment, et a reçu la VC pour héroïsme à Ypres en 1915. A la fin des années 1930, Smith a rejoint l’Australian Civil Aviation Department. 

Quant à Eliezer Margolin, il a reçu la DSO pour son rôle à Gallipoli, commandé le 39e Battalion Royal Fusiliers en « Palestine », et après l’armistice a organisé le « Premier Bataillion de Judée (First Jewish Battalion of Judea). Le lieutenant Philip Harris a édité Aussie, magazine dans les tranchées. 

Le Dr Simon Crownson Joel d’Australie occidentale, officier médecin, est devenu capitaine. 

Le Lieutenant-Colonel Harold Cohen a commandé des unités au Moyen-Orient, en Grande-Bretagne et en France, et a reçu de nombreuses décorations.

L’un des plus admirés, John Monash, a dirigé la Fourth Infantry Brigade de l’AIF en 1914–15, le Second Australian convoy (arrivé en Egypt en 1915), la Third Australian Division en 1916, et a été nommé Lieutenant-General et commander de l’Australian Army Corps en 1918. Après l’Armistice, Monash a commandé le rapatriement général et la démobilisation de l’AIF. Il a été honoré par les KCB (1918), GCMG (1919), Légion d'Honneur et Croix de Guerre, ainsi que par l’American Distinguished Service Medal. En 1930, il a atteint le rang de General, premier Jew dans une armé à atteindre ce rang. Monash a été décrit par le Premier ministre britannique David Lloyd George comme le général ayant « le plus de ressources dans l’armée britannique ». 

A l’exemple de l’infirmière Rose Shappere active lors de la guerre des Boers en Afrique du sud (1899-1902), des Australiennes Juives ont servi au front : Leah Rosenthal a été récompensée par la Royal Red Cross « pour sa remarquable implication au devoir en zone dangereuse ».

Un aumônier Juif a aussi servi dans les rangs de l’armée australienne. 

Les effets du conflit furent dramatiques  : mort de nombreux jeunes Juifs, Juives australiennes demeurées célibataires, etc. 

Décimée, la communauté Juive australienne a vu ses rangs s’étoffer par les réfugiés fuyant l’Europe dans les décennies suivantes.

Jusqu'au 31 janvier 2016
Au Jewish Museum of Australia
PO Box 117
St Kilda Victoria 3182. Australia
Tel: 61 3 8534 3600
Du mardi au jeudi de 10 h à 16 h, le vendredi de 10 h à 15 h, le dimanche de 10 h à 17 h

    

vendredi 29 janvier 2016

Marc Chagall. Le triomphe de la musique


La Philharmonie de Paris présente l’exposition éponyme qui souligne l’importance de la musique dans l’univers et l’œuvre – plafond de l’Opéra de Paris - de Chagall. La musique comme « clef spécifique de lecture » des créations de l'artiste, du théâtre d'art juif à Moscou en 1919-1920 aux œuvres monumentales des années 1960.
Comme l’œuvre de Paul Klee, celle de Chagall est intimement nourrie de son rapport avec la musique.

« L’importance de la musique dans l’univers de Chagall est une évidence qui trouve sans doute son couronnement dans la réalisation, pour l’Opéra de Paris, du célèbre plafond  commandé au peintre par André Malraux en 1962. La richesse de cette démonstration, dans les deux parties de son parcours inédit, prouve à elle seule la place plurielle de la musique chez l’artiste, comme sujet, comme accessoire symbolique ou comme ligne directrice. Lorsque, dans Ma Vie, Chagall raconte son enfance dans le shtetl de Vitebsk, il emplit son récit de références à la musique dans le quotidien familial : le grand-père chantre, l’oncle Neuss jouant du violon, la mère entonnant la chanson du rabbin à la veillée du Sabbat, l’oncle Israël psalmodiant. Cette fusion du personnel et de l’universel crée une galerie d’archétypes qui traversent l’œuvre du peintre jusqu’à s’imposer comme des absolus de son univers thématique et plastique. Le violoniste traditionnel des orchestres de mariage, le klezmorim, est celui qui l’accompagne le plus régulièrement, tantôt comme une figure centrale, ainsi l’image de La Musique des panneaux du Théâtre d’art juif de Moscou en 1920, tantôt comme une allusion symbolique à la condition de l’artiste", écrivent écrivent Éric de Visscher, Directeur Musée de la musique (Cité de la musique), Philharmonie de Paris, et Bruno Gaudichon, Conservateur en chef, La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix.

Et d'ajouter : "Bien plus tard, Chagall explique : « Il faut faire chanter le dessin par la couleur, il faut faire comme Debussy ». Et c’est au nom de cette quête d’un rapport fusionnel entre le musical et le plastique que symbolise alors l’œuvre de Chagall qu’André Malraux invite le peintre à couronner la grande salle de l’Opéra de Paris. L’artiste y tentera moins une substitution moderniste au plafond originel de Lenepveu qu’une véritable fusion avec le palais de Charles Garnier, c’est-à-dire une contribution érudite et sensible au sanctuaire de l’art lyrique. Car Chagall était un fin connaisseur de l’opéra et du ballet, ayant contribué aux décors et costumes de plusieurs d’entre eux, à New York puis à Paris : Aleko, l’Oiseau de Feu, Daphnis et Chloé et enfin La Flûte enchantée constituent autant de jalons d’une passion intime pour l’art et la musique. Cette expérience de toute une vie est une contribution essentielle, par son ampleur et sa durée notamment, à la synthèse des disciplines artistiques qui a tenté presque toutes les grandes figures de l’art moderne et contemporain. Le musée souhaitait compléter cette riche lecture inédite en étudiant la relation de l’artiste à la musique et en décryptant les effets thématiques, mais également plastiques, dans l’œuvre de Chagall. Première aventure partagée par les deux institutions » - la Philharmonie de Paris et La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix, « née d’une envie commune d’explorer une thématique, la musique, au travers du regard d’un plasticien, cette exposition » s’articule « en deux volets jumeaux, en deux parcours parallèles, présentés concomitamment dans les deux musées. La répartition des thèmes et des œuvres reprend l’articulation du diptyque monumental commandé en 1966 par le Lincoln Center de New York. À Paris s’impose donc Le Triomphe de la musique, quand Roubaix s’attache aux Sources de la musique ».
  
L’exposition Marc Chagall : Le Triomphe de la musique « explore les créations pour la scène de Marc Chagall, les commandes décoratives et architecturales liées à la musique. Une nouvelle approche musicale de l’œuvre nourrie par l’écoute des sons et des résonances de la matière ». 

Dans un cheminement musical, environ 270 œuvres – « peintures, dessins, céramiques, sculptures, costumes de scène, collages, maquettes de décors et de costumes, esquisses, photographies de Boris Lipnitski et d’Izis dans l’atelier de Chagall dans les années 1960 -, dont certaines monumentales, montrent la richesse du travail de Chagall et de « sa recherche d’un art total ». Parmi ces prêts, des œuvres rarement montrées en France comme Le Théâtre d’art juif de la Galerie Tretiakov à Moscou, une des œuvres majeures du XXe siècle, spectacle de l’interaction entre les arts, ou Commedia Dell’Arte à Francfort ».

Les « décors que Chagall réalisa pour le Théâtre d’art juif de Moscou en 1920, conservés à la Galerie Tretiakov, constituent un décor universel réunissant les arts (Musique, Danse, Théâtre, Littérature) dans une approche d’art total, faisant rayonner la culture et la langue yiddish par l’association du spectacle populaire, de la musique, du rythme, du son et de la couleur. Plus tard, fuyant l’Europe pour les États-Unis, Chagall renouvelle son approche scénique par la découverte de l’espace et de la monumentalité de l’architecture et des paysages américains. En 1942, il crée les décors et les costumes pour Aleko à Mexico, puis pour L’Oiseau de feu à New York en 1945, renouant ainsi avec la musique russe".

A son "retour en France, l’Opéra de Paris lui commande un travail similaire pour Daphnis et Chloé en 1958 (1959 pour la première à l’Opéra de Paris), une collaboration qui culminera en 1962 avec la commande par André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, du célèbre plafond de l’Opéra Garnier, inauguré en 1964. Panthéon musical personnel de l’artiste, il constitue à lui seul un formidable hommage aux compositeurs qui ont marqué l’histoire de la musique. Les nombreuses esquisses inédites de ce projet restituent pas à pas la genèse de la création et les différentes étapes de son processus créatif. Dans toute l’œuvre de Chagall, la musique se manifeste par un surprenant éventail de résonances à travers lesquelles notre temps se révèle enchanteur ».

L’exposition Chagall et la musique sera montrée dans une scénographie plus concise à Nice, au Musée national Marc Chagall à Nice (5 mars-13 juin 2016) et dans une version différente au Musée des Beaux-arts de Montréal (Canada) du 21 janvier au 14 mai 2017.

Le théâtre d’art juif. Moscou, 1919-20
Le Théâtre d’art juif (GOSET) nait en 1919 sous la direction d’Alexeï Granovski.

A Petrograd puis à Moscou, il contribue « à la revendication et à l’affirmation d’une culture yiddish d’avant-garde en Russie, légitimant le droit de séjour des Juifs dans l’ensemble du territoire soviétique », et non dans la Zone de Résidence.

Granovski sollicite Marc Chagall pour « concevoir un programme artistique universel pour décorer les murs du théâtre. Véritable reflet de la culture et de la langue yiddish, cet ensemble réunit le monde du théâtre populaire, celui de la musique, du rythme et de la couleur ».

Le « rideau de scène et la peinture du plafond ayant disparu, seuls sept panneaux ont été conservés, composant la « Boîte à Chagall » : une Introduction monumentale, synthèse dynamique des activités du théâtre et de son combat politique ; quatre allégories (La Musique, La Danse, Le Théâtre et La Littérature) affirmant la réunion des arts dans une conception d’art total ; Le Repas de noce, composition horizontale présentant les mets d’un banquet sous différents angles et, enfin, L’Amour sur scène, représentant un couple dansant, aux formes géométriques tridimensionnelles empruntant au cubisme et au constructivisme ».

Sont associés à cet espace :
Klezmer - Yiddish Swing Music
Bagelman Sisters et Abe Ellstein Orchestre, A vaibele à tsnien (Soldore, 2002)

ALEKO 
Mexico, 1942 
Ballet en quatre tableaux créé par Léonide Massine et Marc Chagall, Aleko est inspiré d’un poème de Pouchkine, Les Tsiganes, et prend pour musique une version orchestrée du Trio op. 50 « À la mémoire d’un grand artiste » de Tchaïkovski.

Sur une commande du Metropolitan Opera de New York, Marc Chagall en réalise les costumes et les décors à Mexico en 1942, où a lieu la première représentation.

Vision romanesque de la vie bohémienne, l’œuvre prend pour thème l’amour malheureux de l’aristocrate Aleko et de la gitane Zemphira, nourri par leur exil et leur errance.

L’intensité dramatique du récit est magnifiée par les toiles de fond et les costumes réalisés par l’artiste, lui-même en exil aux États-Unis. Loin de refléter une inspiration isolée, ceux-ci témoignent d’une force vitale de création, aux thèmes et au vocabulaire artistique renouvelés, en intégrant à la trame russe des inspirations mexicaines.

Bella Chagall, qui réalise les costumes avec son mari, souligne l’influence des lumières éclatantes du Mexique : « Les décors de Chagall brûlent comme le soleil au firmament. » Inspiré par l’espace monumental américain, l’artiste compose une oeuvre scénique puissante, où le public est immergé dans la déferlante des couleurs et des mouvements des danseurs.

L’Oiseau de feu
New York, 1945
En 1910, les Ballets russes présentent pour la première fois L’Oiseau de feu, ballet en quatre tableaux sur un argument de Michel Fokine et une musique d’Igor Stravinski, alors inconnu. Créés par Léon Bakst, les décors et costumes se réfèrent à « une féérie slave et romantique, en accord avec l’origine russe du conte qui a inspiré le ballet. Celui-ci relate l’histoire d’une princesse captive, libérée par un prince aidé par un oiseau de feu enchanté ».

En 1945, le Metropolitan Opera de New York en commande une nouvelle version. Chagall connaissait la musique de Stravinski, célèbre, depuis la première du Sacre du printemps à Paris en 1913 à laquelle il avait assisté. Mais ces deux artistes « ne se rencontreront que lors de cette création à New York en 1945 ».

« Bien que s’inspirant du souffle romantique russe, Chagall propose une interprétation plus libre du thème slave : il développe un répertoire poétique ardent et sauvage inspiré par l’art populaire du Nouveau Mexique (les kachinas) ».

« Quatre rideaux de fond de scène sont créés, dont celui du premier acte, La Forêt enchantée, révélant une nature cosmogonique et magique. La lutte éternelle des forces du Bien et du Mal nourrit l’imaginaire de l’artiste, qui crée des figures chimériques et des monstres d’une inventivité formelle inégalée. Pour Chagall, le spectacle tout entier doit devenir tableau ».

« Avant la première, il ajoute des taches de couleur et intervient directement sur les costumes des danseurs avant le lever de rideau. Il se rapproche ainsi du rythme pulsé et des timbres chatoyants de la musique de Stravinski ».

Musique diffusée : 
Igor Stravinski (1882-1971), L’Oiseau de feu
Extraits : 
• Prélude et Danse de l’Oiseau de feu (00:17), 
• Variations (01 :21), 
• Danse infernale (02 :20), 
• Hymne final (01 :51)
Dir. Igor Stravinski, Columbia Symphony Orchestra (Sony Classical, 2007)

Daphnis et Chloé
Bruxelles et Paris, 1958-59
En 1909, l’impresario russe Serge de Diaghilev commande au compositeur Maurice Ravel et au chorégraphe Michel Fokine le ballet Daphnis et Chloé. Inspiré du roman antique de Longus, celui-ci décrit les multiples rebondissements qui empêchent Daphnis, jeune chevrier, et Chloé, bergère, de vivre leur amour.

L’Opéra de Paris invite Chagall à créer des décors et des costumes d’une nouvelle version, dont la première est prévue au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 1958, dans une chorégraphie signée par Serge Lifar, avant la reprise par Georges Skibine à Paris en 1959.

« Travaillant parallèlement aux gouaches préparatoires destinées à la série lithographique commandée par Tériade sur le même thème, l’artiste nourrit ses maquettes de décors et de costumes de la luminosité éclatante et du bleu profond de la mer qu’il a éprouvé lors d’un séjour en Grèce. Son travail sur le volume (céramique) et l’utilisation de motifs méditerranéens (Le Poisson ou Le Songe) se retrouvent également dans les toiles de fond et costumes ».

Ainsi, Chagall « propose une vision plus proche de l’esprit lumineux et rayonnant de la musique de Ravel que de l’interprétation archaïsante des décors russes créé par le peintre Léon Bakst en 1912 ».

Projection : 
Maurice Ravel (1875 – 1937), Daphnis et Chloé
Le Pas de deux, extrait du troisième tableau 
Soirée hommage à Claude Bessy, Opéra National de Paris, 30 mars 2004
Dir. David Coleman, Orchestre de l’Opéra de Paris
Chorégraphie de Georges Skibine réglée par Claude Bessy
Danseurs : Marie-Agnès Gillot (Chloé) et Yann Saïz (Daphnis)

Les résonances de la matière
Vence et Saint-Paul-de-Vence, années 1960 
Dès les 1950, Marc Chagall oriente son art vers « une exploration aussi vitale que jubilatoire de toutes les techniques et matières ».

Dans sa quête de « nouveaux moyens d’expression, répondant au besoin de dialogue avec les matériaux, il se consacre à la sculpture et à la céramique ».

Le sculpteur veut faire « parler » la matière, « lui faire émettre des sons, la faire résonner en la taillant, en la façonnant, en la touchant. Pénétrant, prélevant, intervenant directement dans la terre ou la pierre, il devient lui-même producteur de sons, donnant naissance à des objets pleins ou creux, dont les formes résonnent d’éclats, d’échos ou de silence ».

Ce « dialogue polyphonique se poursuit dans les collages de papiers ou de tissus, ainsi que dans les huiles sur toile contemporaines pour lesquelles l’artiste mélange du sable à sa préparation afin d’obtenir une texture granuleuse, crissante et rugueuse ». 

Le plafond de l’Opéra de Paris 1964 
Peint sur une surface de 220 m², le décor monumental du plafond de l’Opéra de Paris résulte d’une commande d’André Malraux, ami de longue date et alors ministre des Affaires culturelles, à Marc Chagall en 1963.


 Malraux, spectateur lors de la première du ballet Daphnis et Chloé, exprime son enthousiasme admiratif : « Quel autre artiste vivant aurait pu peindre le plafond de l’Opéra de Paris comme Chagall ? C’est l’un des plus grands coloristes de notre temps […] ».

Cette création vise à se substituer au décor original réalisé par Jules Eugène Lenepveu entre 1869 et 1871, « en instaurant un nouveau programme décoratif universel sur le thème de la musique et des arts ».

En dépit « de vives critiques contre le peintre, accusé de rompre l’unité d’un bâtiment du Second Empire et d’occulter son œuvre originelle, Chagall, alors âgé de 77 ans, relève le défi et y travaille pendant près d’un an ».

« Telle une palette de couleurs monumentale, le décor rend hommage à quatorze compositeurs et à leurs œuvres ».

Le « portrait d’André Malraux apparaît dans le panneau dédié à Pelléas et Mélisande, s’inscrivant dans la tradition du portrait de mécène et affirmant l’amitié entre les deux hommes ».

 La « conception du plafond de l’Opéra résulte d’un travail préparatoire complexe et intense. Pendant près d’un an, l’artiste réalise une cinquantaine d’esquisses, dans des techniques variées (crayon, encre, gouache, feutre, collages) et deux maquettes finales dont une servira à réaliser la toile finale ».

De 1963 à 1964, le photographe Izis suit « la genèse de la création du plafond de l’Opéra de Paris, des esquisses réalisées en atelier à la fixation du décor. Un diaporama retrace l’aventure de cette œuvre titanesque ».

Numérisé, le plafond peint par Marc Chagall permet « de redécouvrir la splendeur de la matière et la minutie de détails jusqu’alors invisibles à l’œil nu. Le visiteur de l’exposition pénètre ainsi au cœur de cette œuvre à la fois personnelle, moderne et monumentale » accompagné d’œuvres de compositeurs français et étrangers :

• Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Indes galantes
• Claude Debussy (1862 -1918), Pelléas et Mélisande
• Maurice Ravel (1875-1937), Daphnis et Chloé
• Igor Stravinski (1882-1971), L’Oiseau de feu
• Adolphe Adam (1803-1856), Giselle 
• Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Le Lac des cygnes
• Modeste Moussorgski (1839-1881), Boris Godounov
• Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La Flûte enchantée
• Hector Berlioz (1803-1869), Roméo et Juliette 
• Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Iseult
• Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Orphée et Eurydice 
• Ludwig van Beethoven (1770-1827), Fidelio 
• Georges Bizet (1838-1875), Carmen
• Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata6 

Les projets monumentaux des années 1950 et 1960
Dans les années 1960, Marc Chagall se concentre sur la réalisation de grands projets décoratifs et architecturaux : « lieux de spectacle, des salles de théâtre, de concert ou d’opéra ainsi que des édifices religieux ».

Diverses commandes publiques le conduisent à explorer une monumentalité différente et à « développer sa peinture sur de larges espaces ». Chagall résume ainsi sa quête : « Je cherche un grand mur »

Des bénéficient de son talent dans la conception de leur programme décoratif.

« Fort de sa connaissance intime des arts du spectacle et de son expérience du ballet et de l’opéra, Chagall consacre au cirque et à la musique deux de ses projets monumentaux : Commedia dell’arte, réalisé en 1958 pour le foyer du Théâtre de Francfort ainsi que les deux panneaux commandés par le Metropolitan Opera de New York pour le Lincoln Center en 1966 : Les Sources et Le Triomphe de la musique ».

L’exposition montre les esquisses du Triomphe de la musique utilisés dans le panneau mural du Metropolitan Opera. Les photographies d’Izis révèlent « le travail du peintre, du passage des esquisses préparatoires réalisées dans son atelier des Gobelins à Paris à l’œuvre monumentale ».

La flûte enchantée New York, 1966-67 
En 1964, de la rencontre entre Rudolph Bing, directeur du Metropolitan Opera, Günther Rennert, metteur en scène, et Chagall nait le projet d’une nouvelle adaptation de La Flûte enchantée, opéra en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, à New York.

Marc Chagall en crée les décors et costumes.


« Sensible à la beauté de la musique et au récit initiatique de l’œuvre qu’il considère comme une somme philosophique », il consacre trois ans à cette création, « composant un univers féérique mais ténébreux, dans lequel le soleil et la lune sont en opposition ».

« Dépeignant une nature aussi luxuriante que menaçante, peuplée d’êtres hybrides et d’animaux fantastiques », Chagall « conçoit treize toiles de fond d’une hauteur de vingt mètres, vingt-six éléments de décor et plus de cent vingt costumes ».

« Pour sa première réalisation pour un opéra, il joue sur les contrastes de couleur et le volume des costumes (recourant à la technique du collage de tissus) pour occuper l’espace scénique tout entier. La première représentation de La Flûte enchantée eut lieu le 19 février 1967 ».

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791), La Flûte enchantée
Extraits : 
• Ouverture, O Isis und Osiris, 
• Acte II scène 3, Air de la Reine de la nuit, 
• Acte II scène 11, Weibchen ! Täubchen ! 
• Acte II scène 27
Dir. Ferenc Fricsay, RIAS Symphonie-Orchester Berlin
Joseph Greindl (Sarastro), Rita Streich (La Reine de la nuit), Dietrich Fischer-Dieskau (Papageno), Lisa Otto (Papagena)
(Deutsche Grammophon, 2001)

La Petite Boîte à Chagall 
Aux enfants âgés de plus de quatre ans, l’exposition « propose des ateliers créatifs et des modules ludiques à partager en famille ».Un « espace d’émerveillement, de création et de découverte pour entrer dans l’univers poétique et coloré du peintre. Des installations numériques et des dispositifs multimédias permettent aux arts et aux couleurs de se mélanger. 


Exposition du 13 octobre 2015 au 31 janvier 2016
Galerie-atelier La Petite Boîte à Chagall  jusqu’au 6 mars 2016
221, avenue Jean-Jaurès. 75019 Paris
Du mardi au jeudi de12 h à 18 h, le vendredi de 12 h à 22 h, samedi et dimanche de 10 h à 20 h

Visuels :
Affiche
Izis, Marc Chagall travaillant aux panneaux du Metropolitan Opera de New York : Le Triomphe de la Musique (détail), atelier des Gobelins, Paris, 1966. © Adagp, Paris 2015. Photo : Izis © Izis-Manuel Bidermanas

Marc Chagall, Introduction au Théâtre d’art juif, 1920
Tempera, gouache, argile blanche sur toile.
Galerie nationale Tretiakov, Moscou
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Le Cirque bleu, 1950-52
Huile sur toile de lin
Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, en dépôt au Musée national Marc Chagall, Nice
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®
Photo © RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall) / Gérard Blot

Izis, Marc Chagall travaillant à des esquisses pour le Plafond de l'Opéra, atelier de Vence, 1963.
© Adagp, Paris 2015. Photo Izis © Izis-Manuel Bidermanas

Marc Chagall, Autoportrait ou Tête au nimbe, 1911
Huile sur carton marouflé avec bordage kraft
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Commedia dell’Arte, 1958 Huile sur toile Adolf und Luisa Haeuser Stiftung, Francfort-sur-Main ©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, La Danse, 1950-52
Huile sur toile de lin.
Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, en dépôt au
Musée national Marc Chagall, Nice
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®
Photo © RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall) / Gérard Blot

Marc Chagall, La Danse, deuxième panneau pour le Théâtre d’art juif, 1920
Tempera, gouache, argile blanche sur toile.
Galerie nationale Tretiakov, Moscou
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, La Musique, premier panneau pour le Théâtre d’art juif, 1920
Tempera, gouache, argile blanche sur toile.
Galerie nationale Tretiakov, Moscou
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Le Repas de noce, 1920
Tempera, gouache, argile blanche sur toile.
Galerie nationale Tretiakov, Moscou ©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, L’Amour sur scène, 1920
Tempera, gouache, argile blanche sur toile
Galerie nationale Tretiakov, Moscou
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Composition aux cercles et à la chèvre pour le Théâtre d’art juif 1920
Huile sur carton posé sur bois aggloméré.
Collection particulière

Marc Chagall, Projet pour une toile de fond pour Aleko : Aleko et Zemphira au clair de lune (scène I), 1942
The Museum of Modern Art, New York.
Gouache, lavis et crayon sur papier
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Projet pour le rideau de scène de L’Oiseau de feu 1945
Gouache, encre de Chine, pastel, crayons de couleur et papier
doré collé sur papier contrecollé sur carton.
Collection particulière.
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Poupée Kachina Kuwan Heheya 1910
Bois, pigments, plumes, fourrure, nacre.
© Galerie Flak - Paris

Marc Chagall, Projet de costume pour Daphnis et Chloé : Le Dieu Pan,
1958.
Gouache, aquarelle et crayon sur papier
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Projet de costume pour L’Oiseau de feu : Le Monstre jaune au double profil, 1945
Encre de Chine, aquarelle, crayon et gouache sur papier
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, La Bête fantastique, 1952, sculpture en bronze
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Danseuse sur fond mauve, 1970
Collage de tissus et de papiers, aquarelle, encre de Chine, gouache et pastel sur papier.
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Izis, Le Plafond de l’Opéra pour la première fois assemblé au sol, hangar de Meudon, 1964
© Adagp, Paris 2015. Photo Izis © Izis-Manuel Bidermanas

Marc Chagall, esquisse préparatoire pour le Plafond de l’Opéra de Paris, 1963
Pastel, encre de Chine et crayons de couleurs sur papier.
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Izis, Marc Chagall travaillant pour le Plafond de l’Opéra, partie Mozart, atelier des Gobelins, 1964
© Adagp, Paris 2015. Photo Izis © Izis-Manuel Bidermanas

Izis, Marc Chagall travaillant pour le Plafond de l’Opéra, parties Tchaïkovski et Adam, atelier des Gobelins, 1964
© Adagp, Paris 2015. Photo Izis © Izis-Manuel Bidermanas

Marc Chagall, Commedia dell’Arte, 1958
Huile sur toile
Adolf und Luisa Haeuser Stiftung, Francfort-sur-Main
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Esquisse pour Commedia dell’Arte, 1958
Crayon noir, crayons de couleur et pastel sur papier
Adolf und Luisa Haeuser Stiftung, Francfort-sur-Main
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Esquisse définitive pour la peinture murale du Metropolitan Opera, Lincoln Art Center, New York : Le Triomphe de la musique, 1966
Tempera, gouache et collage sur papier marouflé sur papier coréen.
Collection particulière
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Projet de costume pour Le Ballet des animaux (Mozart, La Flûte Enchantée), 1966-67
Mine graphite, aquarelle, encre et tissus sur papier vélin
Musée national d’art moderne, Paris
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®
© Philippe Migeat/Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP


Marc Chagall, Costume pour La Flûte enchantée : La Reine de la nuit,
1967 The Metropolitan Opera Archives, New York
Robe en soie artificielle avec applications de tissus violet et bleu.
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®

Marc Chagall, Projet de rideau de scène pour l’acte I, scène 15 de la Flûte enchantée de Mozart : le Temple de la sagesse, 1966
Mine graphite, gouache, aquarelle, encre, tissu, papiers or et argent collés sur papier vélin.
Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris
©ADAGP, Paris, 2015 - CHAGALL ®
© Philippe Migeat/Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP


Lucia Popp en Reine de la Nuit, La Flûte Enchantée, Metropolitan Opera, New York, Février 1967.
Photo Louis Mélançon © The Metropolitan Opera Archives, New York

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Les citations proviennent du dossier de presse.