Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 27 avril 2015

« Paris et ses cafés » de Delphine Christophe et Georgina Letourmy


L’Action artistique de la Ville de Paris a publié le livre-catalogue d’une exposition itinérante consacrée à ces « temples du délassement et de la sociabilité » (Béatrice de Andia). Nés à la fin du XVIIe siècle à la foire de Saint-Germain-des-Prés, les cafés ont été des lieux d’inspiration, de travail et d’exposition de nombreux artistes, dont ceux de l’Ecole de Paris, et des symboles de modes de vie. 


« Cafés, cafés-littéraires, tavernes, bistrots, troquets, bars, caf’ conc’, bals musettes, cabarets, drugstores, cafés-théâtres, cafés-librairies… ». La langue française est riche pour désigner ces lieux aux réalités différentes, mais qui tous ont concouru à « la renommée de la capitale » et ont « précédé ou suivi les modes : de la foire Saint-Germain-des-Prés, en passant par le Palais-Royal, les boulevards, Montmartre, Montparnasse ou les Champs-Elysées ».

Ces cafés ont accompagné la vie culturelle – littéraire, picturale, etc. – de la capitale, révélant ses centres d’attraction, de débats politiques et de création artistique, en particulier pour les artistes juifs attirés par la « Ville lumière ».

Ce livre exhaustif envisage tous les aspects des cafés parisiens, et notamment leurs innovations architecturales et décoratives.

Enseignes, aquarelles, bas-reliefs, livres, vitraux, céramiques, objets du service (tasses, chocolatière), sièges, présentation d’un verrier et d’un comptoir en zinc des années 1920 évoquant l’histoire des bougnats (marchants de charbon et cafetiers, souvent auvergnats), jeux, machines à sous, photographies souvent inédites, et bien d’autres éléments procurent une agréable promenade dans le temps, entre histoire et mythe, et dans des univers parfois disparus.

Le charme et l’âme des cafés d’antan
La mode du café fut lancée en 1669 lors de la visite de l’ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Louis XIV.

C’est plus d’un siècle plus tard, en 1781, qu’un Sicilien Francesco Procopio dei Coltelli crée le fameux café-littéraire, Le Procope, près de la Comédie-Française.

L’ont fréquenté Rousseau, Voltaire, puis Balzac et Anatole France.

Le café est ce « lieu de rencontres et d’échanges, intellectuels et galants, lié au monde du spectacle ». Il devient aussi le vivier de révolutionnaires.

« Le comptoir d’un café est le Parlement du peuple » (Balzac)
Sous le Directoire, les Parisiens aiment se promener le long du boulevard du Temple. Puis les Cosaques campent dans les « bistrots » des Champs-Elysées.

Pendant près d’un siècle et demi, les Grands Boulevards donnent le ton.

Sur la butte Montmartre, le café Guerbois est fréquenté par les impressionnistes Auguste Renoir et Camille Pissarro et le théâtre d’ombres assure le succès du cabaret Le Chat noir. Là, sous les Années folles, Le Bœuf sur le toit et les cabarets de chansonniers constituent des pôles avenants.

La Première Guerre mondiale marque le déplacement vers la rive gauche, vers le quartier Montparnasse. La Coupole, café-brasserie, devient le lieu de réunions de Picasso et d’artistes juifs ayant fui l’Europe centrale et la Russie. En témoignent la photo de Picasso, Modigliano et d’André Salmon devant la Rotonde, prise par Jean Cocteau avant 1916. Sur celle prise lors de l’inauguration de La Coupole, on peut reconnaître Moïse Kisling, Per Krohg, Foujita et Hermine David, épouse de Pascin.

De 1915 à 1916, sur trois cahiers de musique, Modigliani esquisse des portraits. Le peintre Pascin croque ses amis artistes et se dessine avec humour.

L’Entre-deux-guerres voit l’apogée de cafés littéraires avec Le Flore, les Deux Magots et la Brasserie Lipp. Ouvert en 1885, le Café de Flore a une réputation solidement établie quand l’écrivain Tristan Tzara y convoque les assistes du mouvement dada.

Cette tradition des auteurs écrivant dans les cafés – Simone de Beauvoir et Sartre – semble reprise par Georges Pérec, attablé au Café de la Mairie. Cet écrivain s’installe plusieurs semaines en octobre 1974 dans ce café de la place Saint-Sulpice, pour décrire ce qu’il voyait depuis sa table : passants, circulation, etc.

Les cabarets, notamment Les Trois baudets dirigé par Jacques Canetti, voient l’éclosion de jeunes talents, dont l’auteur-compositeur-interprète Barbara ou le chanteur Jean Ferrat récemment disparu.

Tandis que le Golf-Drouot accueille les Yés-Yé et autres adeptes du rock and roll.

Lieux de rencontres et de conversations (« Brèves de comptoir » par Jean-Marie Gourio), les cafés se sont dotés d’attractions, comme un juke-box ou la télévision dans les années 1960.

Plus récemment, sont apparus des cafés étudiants, des cafés-philosophies, des cafés visant dans certains groupes (homosexuels), des cafés de musées, des cyber-c@fés, des cafés branchés ou conçus autour d’un concept...

Le renouvellement des clientèles se conjugue avec celui des cafetiers : aveyronnais ou auvergnats, puis chinois, usant de méthodes similaires : tontine, patronage amical ou familial. Modifiant, animant ou accompagnant l’évolution de quartiers.

Les cafés épousent les mouvements de la capitale et de l’histoire...

Brasseries
Arte évoqua le 20 décembre 2014, dans Repas de fêtes, Le temps des brasseries : "À la fin du XIXe siècle, la brasserie incarnait le nec plus ultra de la restauration. Des plats et des lieux deviennent l’emblème d'un Paris où se font et se défont les courants artistiques, politiques et littéraires. Dans cet épisode, Michel Roth joue avec les codes de la cuisine régionale et populaire des brasseries. Son menu : œuf cocotte sur son lit d’asperges et d’écrevisses, choucroute revisitée et baba au rhum". 

Tradition du vin remet chaque an La Bouteille d'or.

Pop-up cafés
Temporaires, nomades, des pop-up cafés apparaissent. Ils sont tendance aussi sur les réseaux sociaux. 

Ils sont liés à des événements. Ainsi, le musée Cognacq-Jay en a créé un dans sa cour, les week-ends, lors de son exposition Thé, café ou chocolat ? L'essor des boissons exotiques au XVIIIe siècle. La Fashion week a aussi bénéficié d'un pop-up café.

Attentats du 13 novembre 2015
Les attentats terroristes islamistes revendiqués par l'Etat islamique (ISIS) et commis à Saint-Denis et à Paris ont ciblé des terrasses de cafés parisiens, emblématiques d'un mode de vie honni par ISIS.


Delphine Christophe et Georgina Letourmy, Paris et ses cafés. Action artistique de la Ville de Paris, 2004. 248 pages. ISBN : 2-913246-50-8

A lire sur ce blog :
Cet article a été publié sur ce blog les 27 mars 2010, 19 décembre 2014, 27 avril 2015.

dimanche 26 avril 2015

« Les larmes de la rue des Rosiers » d'Alain Vincenot


La rue des Rosiers est située dans le Pletzl (« petite place » en yiddish), ce quartier juif parisien depuis le Moyen-âge. Elle en est devenue l’emblème. Cet article est republié en cette Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation instituée en 1954.
Avant la Seconde Guerre mondiale, c’était un lieu où vivaient et travaillaient des juifs venus essentiellement d’Europe centrale et de Russie.

Dans ce livre bouleversant préfacé par Elie Wiesel et doté d’une précieuse chronologie (1933-1945), Alain Vincenot, auteur de Je veux revoir Maman, les enfants juifs cachés sous l'occupation, brosse le portrait de 19 adultes juifs ayant grandi dans ce quartier populaire et artisanal.

Et au travers d’eux évoque leur parentèle, dans leur pays d’origine et en France : la vie culturelle, les réseaux juifs de sociabilité, les persécutions antisémites, les caches, le ghetto de Varsovie, les Justes parmi les nations, les camps, etc. ainsi que l’antisémitisme en Pologne après la guerre.

Ces témoins nous disent, ou nous font comprendre les difficultés, la douleur et l’appréhension de dire ou d’entendre l’horreur, l’attente de parents qui ne reviennent pas d’une « destination inconnue », les vexations de l’administration française rétive à leur reconnaître le statut d’« interné politique », la nostalgie de journaux et spectacles en yiddish...


Alain Vincenot, Les larmes de la rue des Rosiers. Editions des Syrtes, 2010. 283 pages, 20 euros. ISBN : 978-2-84545-154-4

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié en une version plus concise dans le numéro 624 de mai 2010 de L'Arche, et sur ce blog le 4 septembre 2010.

samedi 25 avril 2015

Le 8e Salon des écrivains du B’nai B’rith


Près de 2 000 personnes ont afflué le 23 novembre 2003, à la Mairie du XVIe arrdt de Paris, pour le 8e Salon des écrivains du B'nai B'rith (BB) de France événement automnal placé sous les signes de l’ouverture et de la laïcité. Cet article est republié en hommage à Eugène Leiba, décédé récemment, initiateur du Salon du livre du BB France, ancien président de la Loge Ben Gourion.


Lancé en 1996 par le B’nai B’rith France (BB France), le Salon des écrivains du BB est devenu un rendez-vous littéraire majeur. « Nous avons été accueillis dès le début par le Maire du XVIe arrondissement de Paris, Pierre-Christian Taittinger. Le succès s’est vite confirmé », raconte Edwige Elkaïm, présidente du BB France.

Quelques chiffres attestent ce succès. Une trentaine d’écrivains étaient présents lors du 1er Salon centré essentiellement sur la thématique juive. Quelques centaines d’amoureux des livres s’y étaient rendus. L'édition 2003 a rassemblé 80 auteurs, dont une quinzaine d’écrivains membres du BB France. Seule condition restrictive : avoir publié dans l’année. Le public attendu est évalué à plusieurs milliers.

L’agencement des salles est particulier : chaque stand réunit deux écrivains, en la présence d’une hôtesse membre du BB France. Les visiteurs se promènent donc dans des allées, avec un large choix de genres littéraires et donc d’auteurs. Du géopoliticien Frédéric Encel à la romancière Karine Tuil, de l’universitaire Guy Millière à l’historienne Elisabeth Antébi, du journaliste Nicolas Weill au philosophe Eric Marty...

De cette floraison d’œuvres, émergent deux dominantes : les ouvrages d’actualité et les mémoires.

Cette année, parmi les écrivains chrétiens figuraient deux auteurs arméniens : Marig Ohanian et Martine Hovanessian.

Sont aussi conviés deux écrivains berbères, musulmans, dont Morad El Hattab, auteur des « Chroniques du buveur de lune » et admirateur du philosophe Emmanuel Lévinas (1905-1995).

En fin d’après-midi, sur le thème « La laïcité : combat pour la République », sont intervenus le Grand Rabbin Gilles Bernheim, Rémy Schwartz, conseiller d’Etat et membre de la commission « Stasi » sur la laïcité, l’historien des idées Pierre-André Taguieff et le sociologue Shmuel Trigano. Un thème essentiel tant il fonde notre « devenir ensemble » en France…


Cet article a été publié dans Actualité juive.

vendredi 17 avril 2015

Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ? » Andreas Korn


Arte diffusera les 18, 21 et 22 avril 2015 « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » (2015), numéro du magazine Yourope réalisé par Andreas Korn. Un « zoom sur les théories conspirationnistes qui prospèrent en Europe », et s’y banalisent car, dans une société d’incertitudes et de méfiances à l’égard des puissants, des médias, elles offrent l’illusion d’expliquer, dans une dynamique apparemment rationnelle, des faits difficilement compréhensibles et d’en imputer la responsabilité souvent à des groupes, notamment aux Juifs. Elles font se rejoindre parfois élites et peuples.


En « Allemagne, certains croient dur comme fer que la ville de Bielefeld n'existe pas, qu'Hitler a fini ses vieux jours au pôle Sud ou que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été tournés en studio ». 

Les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la mort de Ben Laden, dirigeant du mouvement islamiste al-Qaïda ou le conflit en Ukraine, les « affaires DSK » ou les crises financières ont inspiré aussi les conspirationnistes, des romans best-sellers (Da Vinci Code, de Dan Brown) ou séries télévisées (X-Files), l’« épouvantail politique » d’un « gouvernement mondial » agité par les extrémistes de gauche et de droite… Ces théories du complot ou « conspiracy theories » seraient exprimées par « un Français sur cinq, traduisant un sentiment d’impuissance face à différents pouvoirs ». Exemple de ces théories conspirationnistes : les images du premiers pas de l'homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio hollywoodien !?

Cependant, « il arrive que les défenseurs de théories a priori fumeuses aient raison, comme l’a prouvé par exemple le scandale qui a révélé le fichage à grande échelle pratiqué par la Suisse ».

Curieusement, si Yourope se gausse de Russia TV ou d'une chaîne télévisée allemande relayant des thèses conspirationnistes, elle omet d'indiquer que c'est France 2, fleuron du service public audiovisuel hexagonal, qui a diffusé Tout le monde en parle, émission de Thierry Ardisson interviewant Thierry Meyssan, auteur de L'effroyable imposture, Thierry Meyssan allègue à tort que le complexe militaire américain aurait commis les attentats du 11 septembre 2001.

Yourope omet aussi de signaler la prégnance de ces théories conspirationnistes parmi des artistes -: le réalisateur Matthieu Kassovitz, qui doute de la "version officielle" sur le 11 septembre 2001 et "se pose des questions" sur l'affaire Mérah, ou l'actrice Marion Cotillard sur la mort de Coluche ou ces attentats aux Etats-Unis.

« Imaginaire conspirationniste »
« L'Histoire universelle est remplie de complots réels, qui ont abouti ou échoué. Mais elle est aussi pleine de complots imaginaires, objets de croyances collectives », constate Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, et auteur prolifique d’essais sur ce sujet sensible.

A la « théorie du complot », il préfère une autre terminologie : « vision conspirationniste », « imaginaire ou pensée conspirationniste dont les postulats me paraissent être les suivants : 1/ rien n'arrive par accident ; 2/ tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3/ rien n'est tel qu'il paraît être ; 4/ tout est lié ou connecté, mais de façon occulte ».

Et de « mettre en garde contre un mauvais usage de l'accusation de conspirationnisme ou de « théorie du complot », lorsqu'on y a recours pour disqualifier tout soupçon justifié qui, fondé sur des indices bien identifiés et correctement interprétés, porte sur l'organisation d'un complot réel. Les organisateurs d'un véritable complot ont bien sûr intérêt à diffuser la rumeur selon laquelle tout complot est un complot fictif. On peut en outre imaginer l'organisation d'un complot pour faire croire à telle ou telle « théorie du complot », c'est-à-dire à un complot fictif attribué à un opposant, un concurrent ou un ennemi, pour désinformer et donc affaiblir l'adversaire, faire diversion, le délégitimer, lui donner une figure de criminel, provoquer des réactions de rejet ou d'hostilité à son égard, le priver ainsi de ses alliés, etc. Complots et contre-complots imaginaires s'enchaînent, s'engendrent et se renforcent mutuellement, se reproduisant par imitation ou par inversion. Dans tous les cas, le complotiste, c'est l’autre ! Les complotistes posent rituellement la question : « A qui profite le crime ? » Il faut aussi poser la question « A qui profite la « théorie du complot » ? » On connaît la réponse : aux victimes imaginaires du complot fictif ».

Le recours à l’anathème sert à discréditer le locuteur, en évitant d’étudier, d’évaluer la pertinence de ses dires ou écrits. En a été victime notamment l’essayiste Bat Ye’or lorsqu’elle a évoqué Eurabia.

Le 6 avril 2014, Jean Corcos, producteur/présentateur sur Judaïques FM, radio de la fréquence Juive francilienne  (94,8 FM), a interviewé  Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, « observatoire du conspirationnisme et des théories du complot  ». Ce dernier a classé à tort l’affaire al-Dura parmi les conspirations, sans argumenter et sans être contredit par Jean Corcos. Or cette affaire véhicule un blood libel (accusation fausse et diffamatoire portée à l'égard des Juifs accusés de tuer des enfants non-juifs pour utiliser leur sang pour fabriquer des matsots à Pessah) né au Moyen-âge.

L’affaire du Dr Krief, mêlant collusions d’intérêts et antisémitisme, révèle le refus de magistrats de reconnaître et sanctionner un complot, pourtant acté.

Le succès de ces « pensées conspirationnistes », qui renouvèlent ou actualisent d’anciens schémas, révèle un « état psycho-social » affaibli, inquiet dans une époque « postmoderne ou hypermoderne, se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent ».

« Dans un monde de fortes incertitudes et de peurs, où l’adhésion aux « grands récits » a faibli, la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, ainsi que leur diffusion rapide et leur banalisation, est un phénomène remarquable, mais aisément explicable : ces récits, si délirants puissent-ils paraître, présentent l’avantage de rendre lisibles les événements, de donner du sens aux événements incompréhensibles ou effrayants, mettent de l'ordre et de la rationalité dans les événements, qui paraissent ainsi s'enchaîner. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable dans lequel tout semble possible à chaque instant, à commencer par le pire. D’où l’engouement pour ces récits et leur succès public, marquant l’entrée dans un nouvel âge de la crédulité. Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. On y rencontre notamment le mythe répulsif du « Gouvernement mondial » occulte », commun aux extrêmes de gauche et de droite », analyse Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie.

« Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des micromodèles explicatifs des événements. L'utopie communiste a beau avoir été disqualifiée, sa démonologie anticapitaliste lui a survécu : les capitalistes, les "puissants" et les "maîtres de la finance" forment toujours la redoutable bande de démons que les hommes dénoncent comme les responsables cachés des malheurs qui les frappent. Et la démocratie, qui instaure le pouvoir comme "lieu vide", selon l'expression de Claude Lefort [un des pionniers de la réflexion sur le totalitarisme, NDLR], produit un appel du vide auquel fait l'écho l'offre conspirationniste. La démocratie libérale paraît en quelque sorte impuissante à répondre à certaines attentes fondamentales des humains. L'individualisme libéral, qui ne fournit par lui-même aucune nourriture psychique, ne favorise pas non plus la constitution d'une religion civile ou civique qui permettrait aux citoyens des sociétés démocratiques de sortir de leur triste condition d'individus solitaires et en concurrence virtuelle avec tous les autres. C'est dans ce désert spirituel que fleurissent en Occident les plantes vénéneuses qui composent la flore spécifique du conspirationnisme, laquelle favorise les dénonciations abusives et les chasses aux sorcières », a expliqué le politologue Pierre-André Taguieff au Point  (15 décembre 2011).

L’origine de cette pensée conspirationniste, il la fait remonter à la Révolution française. Comment expliquer ce bouleversement historique qui met un terme à deux siècles d’Ancien régime ? Apparaît alors l’idée d’un complot des francs-maçons qui auraient ourdi, dans leurs loges secrètes, ce renversement de la monarchie.

Et ce chercheur poursuit : « Au cours des deux siècles qui suivent cette période, les récits mettant en scène tel ou tel mégacomplot postulent l'existence d'acteurs collectifs de dimension universelle (francs-maçons, juifs, communistes, ploutocrates, etc.) auxquels sont attribués des projets de conquête, de domination ou de destruction de l'ordre social ou de la civilisation. Au XIXe siècle, la vision conspirationniste de l'Histoire s'est développée aux deux pôles de l'espace politique, dans la pensée révolutionnaire comme dans la pensée contre-révolutionnaire. Le point d'aboutissement de cette dernière a été la vision d'un complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. C'est le thème central des "Protocoles des sages de Sion". Un faux fabriqué par la police tsariste à Paris en 1901 et alléguant à tort un complot des Juifs pour détruire la chrétienté et dominer le monde. 

Ce qui caractérise la « pensée conspirationniste » s’avère ce mélange détonant de non adhésion à l’explication officielle et d’interrogations, d’inductions et de déductions présentées comme logiques, rationnelles. 

Pierre-André Taguieff analyse ce processus dynamique méfiant : « Les interprétations conspirationnistes du 11 Septembre, par exemple, ont montré l'émergence d'une forme nouvelle de pensée du complot, acceptable par des publics non extrémistes, fondée à la fois sur le rejet des "thèses officielles" vues comme mensongères et l'instrumentalisation du doute sceptique ou méthodique en tant que mode de légitimation de la thèse, laquelle peut ainsi rester sous-entendue. Ce qui est ici déterminant, c'est le point de départ déclaré : non pas une croyance dogmatique à tel ou tel complot ou type de complot déjà répertorié, mais l'observation de failles ou de contradictions dans les explications "officielles" données de l'événement saillant, observation sur la base de laquelle des doutes sont formulés d'une façon de plus en plus radicale. La nouveauté est donc le point de départ sceptique de la démarche conspirationniste, qui mime l'esprit scientifique ». 

Depuis la fin du XXe siècle, cet imaginaire conspirationniste s’alimente dans la défiance à l’égard des médias « accusés - souvent à juste titre - soit de connivence avec les pouvoirs politiques ou économiques dont ils ne seraient que les courroies de transmission, soit de conformisme frileux les conduisant à s'aligner sur les communiqués "officiels" et à respecter le "politiquement correct". Cette attitude de défiance favorise la croyance que les investigations sans tabous et les débats libres ne se rencontrent que sur Internet. C'est la thèse publiquement défendue par la plupart des tenants de la pensée conspirationniste, qui se transfigurent eux-mêmes en "résistants" luttant contre la "désinformation officielle". Ils s'imaginent en héros d'une grande aventure intellectuelle, qui s'élève à leurs yeux à la hauteur d'un combat pour la vérité. Illusion, bien sûr, mais qui donne sens à leur vie. Dans un univers régi par le soupçon, tout paraît possible, surtout le pire ».

Dans La foire aux illuminés, « Pierre-André Taguieff explore la nouvelle culture populaire massivement diffusée sur Internet, le bazar de l'ésotérisme. Ce stock de rumeurs, de légendes et de croyances - nées parfois il y a plus de deux siècles, comme la légende des Illuminati - ne cesse d'être exploité par des entrepreneurs culturels spécialisés dans « l'ésotérisme » au sens ordinairement vague et attrape-tout du terme, renvoyant à « tout ce qui exhale un parfum de mystère  ».

Et Taguieff de conclure : « Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer et de satisfaire leur besoin de sens, sans se soucier de la validité des réponses. Or il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Dans la nature comme dans la culture, les mauvaises herbes repoussent toujours ».


Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » d’Andreas Korn
Allemagne, 2015, 26 min
Sur Arte les 18 avril à 14 h, 21 avril à 7 h 15 et 22 avril 2015 à 4 h 15

Visuel : © SWR

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent d'Arte et de médias.

jeudi 16 avril 2015

Felix Nussbaum, Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944


Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté la première rétrospective, hors d’Allemagne et des Etats-Unis, du peintre Felix Nussbaum (Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944. Une exposition bouleversante réunissant 40 peintures et 19 dessins d’un artiste juif allemand ayant fui l’Allemagne nazie, s’étant installé en Belgique avant d’être assassiné lors de la Shoah (Holocaust). Une œuvre « narrative et autobiographique » habitée par une prescience de la tragédieCet article est republié en ce Yom HaShoah 2015.


« Si je meurs, ne laissez pas mes peintures me suivre, mais montrez-les aux hommes », exhortait Felix Nussbaum.

Son vœu a été exaucé par sa ville natale Osnabrück – Basse-Saxe – qui lui a dédié un musée, la Felix-Nussbaum-Haus en 1998. Là, y sont présentées la plupart de ses œuvres.


Le MAHJ a réuni les œuvres les plus « importantes et spectaculaires » de ce « peintre moderne allemand, formé au temps de la Nouvelle Objectivité et au contact des avant-gardes européennes des premières décennies du XXe siècle, notamment la pittura metafisica italienne, le surréalisme international, références qui l’unissent à quelques uns de ses contemporains : Max Beckmann, Otto Dix, ou John Heartfield ».

Felix Nussbaum « incarne de façon saisissante le parcours d’un artiste que sa condition de juif persécuté ne laissera jamais en repos. Ce bourgeois juif allemand, d’une famille honorable, au talent soutenu par son père et reconnu par ses pairs, espoir de la jeune peinture, se retrouve, un jour de 1933, mis au banc de l’académie, jeté sur les routes, sans retour. De critique de la bourgeoisie et de l’ordre établi, il devient le guetteur inquiet de la menace qui rôde. Il la rencontre désormais sous les traits de la révocation, de l’exil, de la guerre, de l’internement, et de la clandestinité : les nouvelles dramatiques forment les étapes d’un processus dont l’issue ne fait pas de doute ».

Le MAHJ poursuit ainsi son hommage aux artistes persécutés et assassinés lors de la Shoah - Friedl Dicker-Brandeis, Bruno Schulz, Charlotte Salomon -, ou aux artistes « rescapés et marqués à jamais par cette expérience » : Isaac Celnikier ou Serge Lask.

Une jeunesse en Allemagne
Felix Nussbaum naît en 1904, à Osnabrück, au sein d’une famille de bourgeois juifs allemands « aisés et assimilés », Rahel et Philipp Nussbaum. Celui-ci, quincaillier, est un « peintre amateur doué et un collectionneur averti ».

En 1922, Felix Nussbaum étudie à la Staatliche Kunstgewerbeschule (École nationale des arts décoratifs) à Hambourg, et en 1923 la peinture dans les ateliers de peinture et de sculpture Lewin Funcke, où il est l’élève de Willie Jaeckel (1888-1944) à Berlin. Là, il rencontre en 1924 Felka Platek, artiste juive polonaise qui étudie auprès de Ludwig Meidner.

En 1924-1925, il complète sa formation aux Vereinigte Staatsschulen für Freie und Angewandte Kunst de Berlin (Union des écoles nationales des arts libres et appliqués), près de Cesar Klein (1876-1954), membre du « Novembergruppe » et de Paul Plontke (1884-1966).

Sa première exposition personnelle à Berlin en 1927 est remarquée par la critique.

Elève en 1928 de Hans Meid (1883-1957), Felix Nussbaum participe à des expositions en 1928 et 1929 à Osnabrück, Düsseldorf, Hambourg et Kassel. Pendant les vacances familiales, il séjourne sur l’île de Norderney (Mer du Nord) ou à Ostende. Il affectionne alors de peindre des scènes de la vie quotidienne et des activités sportives sous la république de Weimar.

En 1929, il s’installe avec Felka Platek dans un atelier au 23 Xantener Strasse à Berlin.

L’influence de Vincent Van Gogh (1853-1890), Henri Rousseau et Giorgio De Chirico est prégnante sur ce jeune peintre qui atteint une consécration avec son tableau La Place folle (Der Tolle Platz).

Cette peinture est remarquée en 1931 lors de la 64e exposition de la Sécession berlinoise « Künstler unter sich, Malerei Plastik » (« Entre artistes, la plastique de la peinture ») : Felix Nussbaum s’y moque des membres honoraires de l’Académie des Beaux-Arts.

Primé en 1932 par l’Académie prussienne des Beaux-arts, il est pensionnaire à la Villa Massimo à Rome. Près de 150 de ses œuvres brûlent dans l’incendie de son atelier berlinois.

Le voyage d’études en Italie
Felix Nussbaum nourrit une relation complexe avec l’Italie : pays d’une « quête de reconnaissance » et d’une « époque révolue et perdue ». Dans Narcisse (1932) « un miroir dans lequel se contemple l’adolescent amoureux de son image est accroché à une colonne brisée qui ne soutient plus rien ».

Pressentant avec angoisse l’avènement du national-socialisme, Felix Nussbaum peint des ruines, usant de l’ocre et de bruns.

Dans Destruction 2, il « traduit son impuissance face au contexte politique en Allemagne. Il s’empare du répertoire iconographique de Giorgio De Chirico pour représenter sa perception d’une catastrophe imminente : celle de la destruction de la culture occidentale ».

Les errances d’un exilé
En janvier 1933, Felix Nussbaum obtient une bourse afin d’acheter du matériel et de compenser ses pertes matérielles liées à l’incendie de son atelier. L’arrivée au pouvoir d’Hitler et l’avènement du nazisme contraignent la famille Nussbaum à l’exil : les parents Nussbaum se dirigent vers la Suisse, puis l’Italie (février) ; blessé lors d’une altercation avec un condisciple en mai 1933, Felix Nussbaum quitte l’Académie et s’efforce de récupérer ses tableaux en juin 1933.

Avec Felka Platek, Felix Nussbaum voyage en Italie en 1934, puis en Suisse, en France en 1935, tandis que les parents de l’artiste retournent en Allemagne y vivre à Cologne en 1935.

Felix Nussbaum s’installe alors avec Felka Platek en Belgique - il est inscrit sur le registre belge des ressortissants étrangers de Molenbeek-Saint-Jean -, à Ostende puis à Bruxelles en 1937, année de son mariage avec Felka Platek et de son installation au 22 rue Archimède. Felix Nussbaum expose à la Galerie Abels à Cologne et à la Galerie Dietrich à Bruxelles.


En avril 1936, Felix Nussbaum illustre le scénario d’un film publicitaire de la compagnie Gevaert pour l’entreprise londonienne Gaspar-Color Ltd.

Dès 1937, le couple Nussbaum affronte « un confinement grandissant » et essuie un énième refus à ses demandes de cartes d’identité belges : il survit avec des cartes d’identité de ressortissants étrangers dont la durée peut être prolongée. Philipp Nussbaum envoie à son fils les toiles qu’il avait conservées dans son appartement de Cologne. Felix Nussbaum illustre des manuels scolaires belges et collabore à deux volumes en flamand.


En 1938, les Nazis organisent la Nuit de cristal contre les Juifs et l’exposition sur « L’art dégénéré ». Aux côtés d’artistes allemands et autrichiens ayant fui le nazisme, Felix Nussbaum participe à l’exposition parisienne « L’Art allemand libre » du Freie Künstlerbund (Union des Artistes libres), à Paris.

En février 1939, a lieu au Club socialiste à Bruxelles, l’exposition de Felix Nussbaum organisée par son ami le sculpteur Dolf Ledel. Philipp et Rahel Nussbaum rejoignent leur fils aîné Justus à Amsterdam.


Félix Nussbaum s’intéresse alors à la nature morte, un genre pictural qu’il avait jusqu’alors négligé, « même si l’Ecole de Paris et la Nouvelle Objectivité l’avaient valorisé. Les objets et les mannequins deviennent alors des métaphores de son existence ; il les associe à des coupures de journaux, notamment des unes du journal Le Soir, un quotidien belge, qui disent la tempête sur l’Europe, le péril aérien, la menace du moment ».


Le 10 mai 1940, après la défaite de la Belgique et l’occupation du pays par l’armée allemande nazie, Felix Nussbaum est arrêté par les autorités belges comme « étranger ennemi ».

Le « port, paysage qui lui sera désormais familier, devient une thématique récurrente de son œuvre, un miroir de sa propre situation : le tableau Forêt de mâts, œuvre exceptionnelle par son format et par son cadrage très serré sur les mâts – dont certains évoquent les outils du peintre –, renvoie aux conditions de travail de l’artiste menacé, poursuivant son œuvre dans l’émigration en dépit de la tempête qui s’annonce. Le rétrécissement de l’espace, l’absence de perspectives et l’isolement de l’artiste exilé parcourent également Le Réfugié ».


L’internement à Saint-Cyprien
Felix Nussbaum est interné au camp de Saint-Cyprien (Pyrénées orientales), dans le Sud de la France.

En août 1940, il demande à la direction de ce camp son rapatriement dans le IIIe Reich. Ce qu’il obtient. Lors du trajet du retour, il s’échappe d’une caserne bordelaise et fuit jusqu’à Bruxelles où il survit, caché avec son épouse.

Là, il est inscrit en décembre sur le registre des Juifs de la ville. Le couple subvient à ses moyens en effectuant des travaux de céramique et d’illustration.

Désormais, son œuvre est centrée sur son expérience de la captivité. « Ses toiles sont parmi les très rares à projeter en peinture la terreur nazie et la menace d’extermination qui pèse sur les Juifs d’Europe ».


Le « Triomphe de la Mort »
Dès 1941, les tableaux de Felix Nussbaum expriment, en tons froids, essentiellement les évènements vécus - la guerre et la persécution antisémite -, et les sentiments induits par ce contexte oppressant : « la peur et le désespoir ». Felka Nussbaum est déchue de sa nationalité allemande par ordonnance du 25 novembre 1941.

1942, marque l’introduction du port de l’étoile jaune pour les Juifs âgés de plus de six ans (ordonnance du 27 mai) ; les rafles (juin) et les déportations débutent en août.


Felix Nussbaum confie ses tableaux au Dr Grosfils et au Dr Lefèvre. Le couple Nussbaum rejoint le sculpteur belge Dolf Ledel et son épouse. Ceux-ci passent dans la clandestinité en 1943.

Le couple Nussbaum se dissimule dans le grenier de la rue Archimède, tandis que Felix Nussbaum peint dans le sous-sol de la maison de la famille Billestraet au 23 rue Général Gratry (mai-juin).

Dans sa peinture, Felix Nussbaum puise la force et le courage pour surmonter son angoisse.

Ses « dernières toiles restituent l’attente impuissante devant la mort des juifs menacés. Squelettes piétinant un champ de ruines, claironnant la fin des temps dans les trompettes du Jugement dernier, Le Triomphe de la mort (signé du 18 avril 1944), ultime œuvre peinte par Felix Nussbaum, offre une vision prophétique de l’effondrement général du monde » et la fin de l’artiste. Nussbaum recourt à « deux thèmes de la tradition occidentale chrétienne : le Jugement dernier et la danse macabre ».


En 1944, Rahel et Philipp Nussbaum sont déportés du camp de Westerbork à Auschwitz. Le 18 avril 1944 est la date de la dernière œuvre conservée de Felix Nussbaum, Triomphe de la mort (Les squelettes jouent une danse).

Le 20 juin 1944, dénoncés, Felix et Felka Nussbaum sont arrêtés par la Wehrmacht dans leur mansarde de la rue Archimède. Tous deux sont déportés le 21 juillet 1944, depuis le camp de Westerbork par le dernier convoi quittant la Belgique. A Auschwitz, ils sont assassinés.

Le 3 septembre 1944, Justus Nussbaum est déporté du camp de Westerbork à Auschwitz. Transféré au camp de Stutthof, il y succombe à une « faiblesse cardiaque et générale » le 7 décembre 1944.

Le 5 septembre, les Alliés libèrent Bruxelles. Les 7-8 mai 1945, le IIIe Reich capitule sans condition devant les Alliés.

Le 29 janvier 1946, Felix et Felka Nussbaum sont rayés du registre belge des ressortissants étrangers. La date de leur assassinat remonterait au 9 août 1944.

Une redécouverte tardive
En 1942, le gouvernement militaire allemand avait promulgué en Belgique le statut discriminatoire sur les Juifs. Felix Nussbaum avait placé ses œuvres chez le Dr Grosfils.

Après la Seconde Guerre mondiale, Auguste Moses-Nussbaum, cousine du peintre, et son époux, ayants-droit de Felix Nussbaum, réclament ses œuvres au médecin belge. Devant son refus, une procédure judiciaire est lancée concernant les droits sur ces œuvres.

En 1955, le Kulturgeschichtliches Museum de la ville d’Osnabrück présente l’exposition collective Cinq peintres d’Osnabrück, où sont présentés trois tableaux et une encre de Felix Nussbaum. En ces termes elliptiques, le journal local évoquait cet artiste : « Considéré comme non aryen, il quitta l’Allemagne et émigra en Belgique. Il y fut capturé par la Gestapo. Son lieu de résidence et la date de sa mort sont inconnus ».

La justice belge accueille finalement les demandes du couple héritier du peintre qui dépose au musée d’Osnabrück en 1969 117 œuvres récupérées.

Le Kulturgeschichtliches Museum « restaure les toiles, très endommagées par leur stockage prolongé dans une cave », et organise une première rétrospective en 1971.

Devant le succès national de cette manifestation culturelle, la ville achète une collection importante d’œuvres de Nussbaum. Il s’agit d’autres tableaux de Felix Nussbaum détenus par l’antiquaire belge Willy Billestraet et conservés dans la mansarde de la rue Archimède où se cachaient Felix et Felka Nussbaum lors de leur arrestation en juin 1944.

C’est après 1982 que l’on découvre en Belgique d’autres groupes d’œuvres « moins significatifs » : ces tableaux avaient été vendus par Felix Nussbaum via son père, ou appartenaient à Philipp Nussbaum.

Felix Nussbaum a revendiqué les influences du Douanier Rousseau, de Van Gogh, de Beckmann, d’Ensor (masques), de Chirico ; « son goût pour l’autoportrait d’une part, et ses allégories de la Mort d’autre part, le rattachent aux maîtres anciens flamands et allemands ».

Le contexte dramatique marqué par l’exil et le danger l’ont plongé « dans une peinture existentialiste sur la condition du juif pourchassé auquel il donne une expression fascinante ».

Felix Nussbaum traduit dans ses tableaux, en particulier dans le genre du portrait et de l’autoportrait, ses questionnements d’homme, de fils, d’artiste dans le monde juif, de mari, d’exilé, de marginalisé.

Sa peinture « atteste d’un esprit d’une grande complexité et une fresque métaphysique d’une inquiétante étrangeté, qui décrit un monde conduit à sa destruction par la main de l’homme ».

À partir de 1936, il met en scène dans ses autoportraits « son identité d’artiste apatride, de réfugié politique et de juif persécuté ». Les « regards, mimiques et expressions révèlent une large gamme d’émotions, confiance en soi, orgueil, peur, distance, perplexité, désespoir, silence, effroi, paralysie créative. Il se montre en peintre, en artiste envahi par le doute, en juif partagé entre dérision et tradition, en pitre ».

En 1943, il « réalise deux autoportraits qui sont des défis : son ultime autoportrait en artiste « installé » mais dont les couleurs ont pour nom : mort, nostalgie, souffrance, auquel succède celui de l’homme traqué, montrant son étoile jaune et son passeport juif ».

La Felix-Nussbaum-Haus
La collection Felix-Nussbaum a pris progressivement une dimension telle que la ville d’Osnabrück a consacré un musée plus grand au peintre tué à Auschwitz.

Un concours d’architectes est lancé, et remporté en 1995 par Daniel Libeskind, « futur créateur du Musée juif de Berlin, dont le projet s’inspire du tableau de Felix Nussbaum Faltbuch (Livre aux pages pliées, c.1933) ».

La Felix-Nussbaum-Haus est inaugurée en 1998. Elle réunit 214 œuvres.

Après achèvement des travaux actuels initiés en juillet 2010, elle accueillera de nouveau le public en mars 2011, en bénéficiant de salles d’expositions additionnelles.

Jusqu’au 23 janvier 2011
Au MAHJ
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris

Tél. : 01 53 01 86 60
Ouvert du lundi au vendredi de 11 h à 18 h et le dimanche de 10 h à 18 h

Felix Nussbaum. Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944. MAHJ/Skira-Flammarion. 192 pages. 30 €. ISBN : 9782081241794


Visuels de haut en bas :
Affiche
Selbstbildnis mit Judenpass [Autoportrait au passeport juif]
1943
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Der tolle Platz [La Place folle]
1931
Berlinische Galerie
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildbis im Atelier [Autoportrait dans l’atelier]
vers 1938
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Der Flüchtling (Europäisches Vision) [Le Réfugié (Vision européenne)]
vers 1938
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Stilleben mit Gliederpuppe (Tombola) [Nature morte au mannequin]
vers 1940
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildnis im Lager [Autoportrait dans le camp]
1940
Neue Galerie, New York
© ADAGP, Paris 2010

Soir (Selbstbildnis mit Felka Platek) [Soir (Autoportrait avec Felka Platek)]
1942
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildnis an der Staffelei [Autoportrait au chevalet]
1943
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Triumph des Todes (Die Gerippe spielen zum Tanz) [Triomphe de la mort (Les squelettes dansent)]
1941
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Angst (Selbstbildnis mit seiner Nichte Marianne) [Peur (Autoportrait avec sa nièce Marianne)]
1941
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Les citations sont extraites du dossier de presse.
Cet article a été publié le 20 janvier 2011.

mercredi 15 avril 2015

« Max Windmüller, histoire d’un résistant Juif » d’Eike Besuden


Arte a diffusé « Max Windmüller, histoire d'un résistant Juif » film émouvant d’Eike Besuden qui associe témoignages et scènes de reconstitution pour évoquer Max Windmüller (1920-1945). Réfugié aux Pays-Bas en 1933, ce jeune Juif allemand, appelé Cor dans la résistance contre les Nazis, a contribué à sauver environ 400 personnes, aux Pays-Bas et en France, avant d’être arrêté à Paris, puis déporté vers Buchenwald et abattu par un Nazi lors d’une marche de la mort. Cet article est republié à l'approche de Yom HaShoah 2015.


Max Windmüller est né en 1920 à Emden, ville portuaire de Basse Saxe bordée par le fleuve Ems, dans une famille Juive de cinq enfants. Son père Moritz est boucher dans ce centre de négoce de Frise orientale que ses habitants appellent « Venise du Nord ».

La rue des Juifs (Judenstraße) d’Embden est bordée par la synagogue, brûlée par les Nazis lors de la nuit de Cristal le 9 novembre 1938, et l’école Juive fréquentée par Max.

Gustel et Sophie Nussbaum gardent le souvenir de la bar-mitzva de leur cousin Max.


Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les Nazis retirent la patente au père de Max. Toute la famille Windmüller se réfugie en juillet 1933 aux Pays-Bas où vit la tante maternelle de Max.

Une jeunesse sioniste
A Groningen (Frise occidentale), Max fait partie d’un mouvement Juif sioniste préparant de jeunes Juifs à leur future vie de pionniers en Palestine mandataire, les formant à des métiers utiles en Eretz Israël : travaux agricoles dans une ferme près d’Assen. A 18 ans, ce jeune homme est décrit comme sociable et amusant, mais fait plus âgé sur les photos.

Face à la montée des périls, nombre de familles Juives allemandes envoient leurs enfants aux Pays-Bas où tous ces jeunes sont hébergés dans des foyers près d’Amsterdam.

La guerre touche les Pays-Bas le 10 mai 1940. Par une attaque rapide, l’armée du IIIe Reich occupe les Pays-Bas.

Une résistance précoce
Sous le nom de Cornelius (Cor) Andringa, Max Windmüller combat dans et avec divers réseaux de résistance, notamment l’OJC (Organisation juive de combat) et le groupe Westerweel, dont les membres étaient Juifs et non-Juifs comme son fondateur néerlandais Joop Westerweel.

Ces résistants trouvent des caches et conçoivent des filières d’évacuation pour les Juifs, notamment les enfants et adolescents Juifs, vers la Belgique et la France, puis vers la Suisse, et quand celle-ci ferme ses frontières, vers l’Espagne.

Max Windmüller est arrêté en août 1943, et interné au camp de Westerbork (Drenthe), qui devient en 1942 un camp de transit dirigé par les Allemands. Ceux-ci tournent un film de propagande montrant des Juifs portant l’étoile de David sur leurs vêtements et travaillant dans une forge, dans une buanderie, etc. Un Conseil Juif est constitué à Amsterdam. La plupart des 100 000 Juifs des Pays-Bas sont déportés, par convois hebdomadaires dès février 1943 à partir du camp de Westerbork vers Auschwitz, parfois vers Sobibor, Bergen Belsen et Terezin.

Max Windmüller parvient à s’en évader et reprend ses activités de résistance à Bruxelles, Paris, Lyon et Toulouse : trouver des planques et faire fabriquer des faux papiers (passeports, laissez-passer).

Début 1944, Max Windmüller s’installe à Paris avec sa compagne Metta Lande.

En 1944, il est dénoncé par Lydia et Charles, des agents doubles français qui prétendent le mettre en contact avec l’Intelligent Service britannique et travaillent pour les Allemands.

Arrêté le 18 juillet 1944, Max Windmüller est transféré au camp de Drancy, déporté dans le dernier convoi pour Buchenwald rattaché au train emmenant les gardes et le chef, Aloïs Brunner, de ce camp… Jacques Lazarus, membre l’Armée juive qui réunit environ 200 résistants, rencontre alors Max Windmüller et parvient à s’échapper.

A Buchenwald, Max Windmüller porte l’étoile jaune et le triangle rouge des prisonniers politiques.

Redoutant l’avancée des Alliés, les gardiens du camp évacuent une partie du camp et contraignent des déportés, dont Max Windmüller, à une marche de la mort. Au 4e jour de marche forcée, Max Windmüller épuisé, fiévreux, se penche pour boire dans une flaque d’eau. Un gardien lui ordonne de se relever, puis l’abat le 21 avril 1945. Max Windmüller meurt un jour avant la libération des déportés.


En 1946, Max Windmüller est distingué à titre posthume de la médaille de la Résistance française. Il a contribué à sauver environ 400 personnes.  Son nom est inscrit dans le Mur des noms des Juifs déportés de France, au Mémorial de la Shoah à Paris.

Les « Hollandais » résistants se retrouvent chaque année dans une forêt du souvenir Westerweel, près de Haïfa, où un monument rend hommage à Joop Westerweel, Max Windmüller et leurs camarades. Depuis 1988, une rue d’Emden porte le nom de Max Windmüller.

Ce documentaire émouvant alterne témoignages et scènes reconstituées avec réalisme, mais n'informe pas sur la destinée des parents, frère et soeurs de Max Windmüller. Il souligne le rôle actif et héroïque des Juifs dans la résistance, Juive et non Juive, au nazisme, la prise de conscience précoce chez de nombreux Juifs allemands des dangers du nazisme et leurs stratégies – enfants confiés dans des pays d’accueil, exils dans des pays européens limitrophes, tentatives pour faire leur aliyah, etc. -, ainsi que la participation des non-Juifs, dont les Justes parmi les nations distingués par Yad Vashem, au sauvetage des Juifs lors de la Shoah (Holocaust). 

Curieusement, aucune photo de Max Windmüller ou de ses camarades n’est disponible pour les médias.

d’Eike Besuden
Allemagne, 2011, 52 mn
Diffusions les 23 mars 2011 à 21 h 35 et 29 mars 2011 à 11h

Visuels de haut en bas : © DR

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Cet article a été modifié les 22 mars et 26 juin 2011.