vendredi 27 février 2015

Les artistes Juifs de l’avant-garde russe et le livre pour enfants 1890-1945


Le Centre Medem-Arbeter Ring  présente l’exposition éponyme conçue, réalisée et présentée par Ida Papiernik, et assortie d'un passionnant catalogue. L’histoire pendant un demi-siècle d’un mouvement artistique – peinture, graphisme, poésie - Juif russe, politiquement engagé, cherchant à allier tradition et modernité en s’adressant à un jeune public.


En 2009, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté l’exposition Futur antérieur. L'avant-garde et le livre yiddish 1914-1939. Celle-ci avait souligné « la révolution accomplie par les artistes juifs du début du vingtième siècle. Cette révolution a touché tous les arts : peinture, sculpture, arts graphiques… Ces artistes de l’Avant-Garde ont d’abord travaillé à moderniser leur culture juive ». Environ 210 œuvres de Lissitzky, Chagall, Tchaïkov, Ryback, Sarah Shor ou Mark Epstein, révélaient « la naissance, en Russie et en Pologne, d’une avant-garde artistique juive dans le contexte de la révolution russe, de l’émergence des idées d’autonomie culturelle et de la renaissance de la langue yiddish. La trame de l’exposition : le livre yiddish illustré.

« Nous étions une bande d’écoliers du heder, déjà détachée de l’étude talmudique depuis toute une génération, mais nourrie au ferment de l’analyse. Nous qui venions tout juste de prendre en main le crayon et le pinceau, nous nous sommes aussitôt mis à “anatomiser”, non seulement la nature autour de nous, mais aussi nous-mêmes. Qui étions-nous ? Quelle place tenions-nous dans le concert des nations ? Quelle était notre culture ? Et quel devait être notre art ? Tout cela s’est joué dans quelques bourgades de Lituanie, de Biélorussie, d’Ukraine... », écrivait El Lissitzky, en 1923.

Dans ce texte « Mémoires de la synagogue de Mogilev », Lissitzky « revient sur cette période très brève, mais intense et fondatrice, au cours de laquelle de jeunes artistes juifs – toute une génération – se lancèrent avec ardeur dans une entreprise où soufflait l’esprit de la révolution : élaborer une expression artistique spécifiquement juive, qui puisse concilier la tradition à laquelle ils retournaient avec la modernité dans laquelle ils s’engageaient. Des expéditions ethnographiques sillonnaient alors les bourgades juives d’Ukraine et effectuaient des collectes d’objets, des relevés de peintures de synagogues et de pierres tombales, qui révélèrent aux artistes la richesse insoupçonnée de leur patrimoine. De cette révélation, en Russie et en Pologne, naît une avant-garde artistique intimement liée à une littérature et un théâtre yiddish en plein essor ». 

« Nous avons tout à coup découvert la magie de la yiddishkeit, nous avons été entraînés par le grand mouvement d’émancipation spirituelle, par la résurrection de notre conscience nationale, par le combat des masses ouvrières juives pour la justice sociale. Nous, artistes juifs semi-assimilés, sommes retournés vers le peuple. C’était, pour ainsi dire, une contre-émancipation... », se souvenait Henryk Berlewi, en 1955.

Certains de ces artistes ont été séduits par le suprématisme ou le constructivisme, d'autres par le réalisme socialiste.

Parmi les peintres de cette Avant-Garde russe figurent en bonne place Nathan Altman, Léon Bakst, Marc Chagall, El Lissitzky et bien d’autres.

« Sortis des zones de relégation grâce à la Révolution de 1917, ils essaiment à Saint-Pétersbourg, Moscou, en passant par Kiev, Berlin, Paris. C’est-à-dire vers les grands centres ouverts au modernisme », écrit Ida Papiernik.

Poètes, écrivains, peintres, architectes, graphistes… Ils s’engagent dans les mouvements révolutionnaires de cette période d’effervescence politique – révolutions russes - au travers de leur art : « création d’affiches, de slogans et renouvellement total du livre pour la jeunesse ».

Dans leur volonté de créer un nouveau citoyen, les autorités accueillent avec intérêts cette création artistique. « A nouveau citoyen, nouvelle pédagogie, nouveau héros (le prolétaire), nouveaux mots d’ordre tels que : « L’éducation doit rendre les enfants aptes à construire le socialisme ».

L’exposition « Les artistes juifs de l’Avant-Garde russe et le livre pour enfants : 1890-1945 » s’attache à présenter « les poètes et les peintres engagés dans la création de nouveaux livres de qualité pour les enfants ». Des artistes d’autant plus précieux au pouvoir politique que la population russe est majoritairement analphabète. Ce qui renforce l’attrait pour les auteurs d’images.

Les motivations ces artistes au service de la jeunesse : sympathie pour les idéaux révolutionnaires, et recherche d’un espace épargné par la censure officielle qui enserre ces artistes enthousiastes dès la fin des années 1920, et lors de l’ère stalinienne. Ce lieu, ils le trouvent dans la littérature pour la jeunesse, pendant une période brève.

Si Agniya Barto ou Natan Vengrov soutiennent le pouvoir communiste, Samuil Marchak et Korneï Tchoukovsky ironisent sur cette propagande. D’autres se révoltent, ou s’exilent, tels Natan Altman ou El Lissitzky.


Jusqu’au 28 février 2015
Au Centre Medem-Arbeter Ring
52, rue René Boulanger. 75010 Paris
Tél. : 01 42 02 17 08
Du mercredi au vendredi de 14 h à 17 h. Le samedi sur rendez-vous

Visuel :
In vald (Dans le bois) : auteur L. Kvitko, ill. I. Ber Ryback ; 1921

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mercredi 25 février 2015

La conférence « islamiquement correcte » de lancement du projet Aladin

Le 25 février 2015, le projet Aladin et l'UNESCO ont organisé au siège de l'organisation onusienne la conférence-débat "L’avenir du vivre ensemble face à la montée de l’extrémisme violent. Perspectives d’Europe et du Monde Arabe. Ensemble contre l’intolérance". Aucun orateur n'était chrétien, hindou, etc. Le sociologue Edgar Morin figurait parmi les orateurs listés dans l'invitation à cet événement. Lors de la seconde table-ronde,  Mohamed Moussaoui, président d’honneur, Conseil français du culte musulman (CFCM), s'est lancé dans une diatribe anti-israélienne sous prétexte d'exhorter ses coreligionnaires à ne pas tuer les Juifs en France : "L'antisémitisme est aujourd'hui chez un certain nombre de jeunes Français [musulmans] dont on voit l'expression émerger à l'occasion d'atrocités du conflit israélo-palestinienCeux qui mettent en avant la défense de la cause palestinienne, qui est juste, ceux qui veulent défendre les jeunes enfants [palestiniens] tués dans ces territoires, qui une cause juste, ne peuvent pas le faire en tuant des enfants juifs en France... Malheureusement, cette cause palestinienne est instrumentalisée par des jeunes. Tout acte de violence contre les Juifs français est inexcusable, inacceptable, condamnable sans réserve. De surcroît, ces actions nuisent à la cause palestinienne, compliquent les choses". Aucun des orateurs n'a réagi devant ce blood libel (accusation de crime rituel) enrobé dans un long discours visant à écarter toute critique de l'islam : ni son "ami" Moché Lewin, directeur exécutif de la Conférence des rabbins européens, ni Armand Abecassis, philosophe. Ni les responsables du projet Aladin, ni André Azoulay, conseiller du Roi du Maroc, membre fondateur du Projet Aladin, ni Eric de Rothschild, président du Mémorial de la Shoah, ni Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco, ni Jean-François Guthmann, président de l'OSE...

Initié par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS), le projet Aladin vise à lutter contre le révisionnisme et le négationnisme, vecteurs d’antisémitisme, dans le monde musulman, en informant, principalement via deux sites Internet, les habitants de cette aire, en leur langue, sur la Shoah (Holocaust), les Juifs, le judaïsme ainsi que sur les relations entre Juifs et musulmans sous domination musulmane. Lors de son lancement prestigieux à Paris, le 27 mars 2009, les orateurs ont asséné le mythe « islamiquement correct » de la « coexistence pacifique interconfessionnelle sous domination musulmane ». Un mythe qui anesthésie les Occidentaux face aux enjeux du jihad, est inducteur de haine contre l’Occident, en particulier l’Etat Israël, et les non-musulmans. 

A shorter version of this article was published in English by FrontPage Magazine and on my blog.
Une version abrégée de cet article a été publiée en anglais par FrontPage Magazine et sur mon blog.


S’il est un mythe tenace, faux, dangereux et instrumentalisé, c’est bien celui de la « tolérance islamique pacifique ».

Le mythe de la « coexistence pacifique interreligieuse »
Le professeur Bernard Lewis fait remonter ce mythe, forgé par les « juifs pro-islamiques », au XIXe siècle :
« L’âge d’or de l’égalité des droits était un mythe, et si l’on y croyait, c’était la conséquence plutôt que la cause de la sympathie juive pour l’islam. Le mythe fut inventé par des juifs d’Europe au XIXe siècle comme un reproche adressé aux chrétiens – et repris par les musulmans de notre temps comme un reproche adressé aux juifs » (Islam, Gallimard, 2005).
L’essayiste Bat Ye’or explique ce mythe, qui « adopte la version islamique de l’histoire », par des facteurs géopolitiques, tel « l’équilibre politique » européen au XIXe siècle. Ce mythe justifiait « la défense de l’intégrité territoriale de l’Empire Ottoman, c’est-à-dire la sujétion des peuples qu’il contrôlait. Dans l’entre-deux guerres, la tolérance ottomane se métamorphosa en « coexistence pacifique sous les premiers califes », thème qui constitua la pierre angulaire du nationalisme arabe et une arme idéologique contre les revendications autonomistes d’autres peuples » (Face au danger intégriste, juifs et chrétiens sous l’islam. Ed. Berg International, 2005).

Ce mythe agit en narratif anesthésiant : il masque les enjeux du jihad contre l’Occident ou en Eurabia. Il dissimule cette réalité guerrière et son institution corollaire la dhimmitude, ce statut cruel, inférieur et déshumanisant réservé aux non-musulmans - juifs, chrétiens, etc. - sous la domination islamique. De plus, ce mythe « disculpe l’islam classique, à l’origine du totalitarisme islamiste ». Et, il impose la vision « islamiquement correcte » d’un islam « pacifique » (Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Fayard Mille et Une nuits, 2002) symbolisé par la civilisation brillante al-Andalus, exemple de « coexistence pacifique entre judaïsme, christianisme et islam » en Espagne médiévale sous la férule musulmane.

Ce mythe comprend aussi celui de la « dette » de l’Occident vis-à-vis des « sciences Arabes/musulmanes » . Il dévalorise ainsi la civilisation chrétienne qui, d’une part, a mis un terme à cette « tolérance » par sa victoire sur les Maures et sa reconquête de la péninsule ibérique (Reconquista), et d’autre part, a échoué à créer l’équivalent d’al-Andalous.
Ce mythe distille et renforce « le sentiment de culpabilité et d’infériorité des Occidentaux vis-à-vis de la civilisation islamique » (Alexandre del Valle, Le totalitarisme islamiste à l'assaut des démocraties. Ed. des Syrtes, 2002).

 Il affuble l’Occident des pires épithètes – obscurantiste (Inquisition), conquérant (croisades, empires), raciste -, et produit un discours anti-israélien. La recréation de l’Etat d’Israël contredit le mythe des « dhimmis juifs heureux ». Louer l’attitude mythique admirable de « tolérance » et irréprochable des musulmans à l’égard des non-musulmans stigmatise a contrario Israël : la recréation de l’Etat d’Israël aurait mis fin à une ère de « coexistence pacifique interreligieuse ». La politique israélienne est déformée au travers d’un prisme mythique biaisé : elle est jugée, et condamnée, à l’aune d’un mythe déguisé en histoire et on requiert d’Israël qu’il se conduise conformément au mythe, ce qui de facto restaurerait le « bon vieux temps » de la dhimmitude, et donc la destruction de l’Etat juif. Ce mythe s’est métamorphosé pour réapparaître sous l’idée de la « Palestine laïque et multiculturelle » remplaçant l’Etat d’Israël. Il contribue à accréditer l’idée dangereuse de la « destruction positive de l’Etat d’Israël » et soutient ceux alléguant : « Nous reconnaissons l’aspiration nationale légitime des juifs et des Palestiniens à un Etat souverain. Nous sommes pour un Etat juif et un Etat palestinien vivant côte à côte, dans la sécurité et la paix. Nous avons reconnu l'Etat juif.  Et qu'a fait cet Etat juif ? Il maltraite les pauvres Palestiniens. Il n’arrive pas ou il refuse de faire la paix alors qu’on connaît les termes d’un accord de paix. Cet Etat d’Israël est perçu comme le pays représentant la plus grande menace pour la paix dans le monde comme le montre un sondage commandé en 2003 par la Commission de l'Union européenne et réalisé auprès de 7 515 Européens... Pour ramener la paix mondiale si précieuse et dans l’intérêt des deux parties concernées, ne serait-il pas préférable de créer un seul Etat où juifs et Palestiniens vivraient ensemble et en bonne entente comme jadis dans la tolérante al-Andalous ? », c'est-à-dire sous domination islamique, avec un statut cruel et inférieur de dhimmi. Une variante « politiquement correcte » de l'« Etat binational ».
Bat Ye’or précise que ce mythe :
« Conforte la doctrine islamique. Il atteste la perfection de la chari’a, seule législation gouvernant, dans le passé, le dar al-islam [Nda : Le dar al-islam est un pays gouverné par la loi islamique], et sa supériorité sur toutes les autres juridictions… La moindre critique du statut des dhimmis est rejetée comme suspecte parce qu’elle entame le dogme de la perfection de la loi et du gouvernement islamiques. Ainsi, la louange de la tolérance et de la justice de l’islam, accompagnée de gratitude, s’intègrent-elles dans les obligations exigées du dhimmi ».
Ce mythe pervers a été relayé par les réseaux juifs et chrétiens de la dhimmitude afin d’influer sur les opinions publiques et donc les politiques gouvernementales, en particulier dans le dialogue Euro-Arabe.
Nombre de manuels scolaires français d’histoire le présentent comme fait avéré.

Une conférence de lancement unanime dans l’« islamiquement correct »
Le projet Aladin se présente essentiellement sous la forme de deux sites Internet en cinq langues : français, anglais, arabe, persan et turc. D’autres actions sont prévues.

Le site éponyme présente « de façon simple et objective l’histoire de la Shoah, une introduction à la culture juive, à l’histoire du peuple juif et au judaïsme, l’histoire des relations entre les Musulmans et les Juifs au cours des siècles passés jusqu’à nos jours en évoquant les périodes de coexistence harmonieuse et conflictuelle ».

La bibliothèque numérique Aladin présente gracieusement quatre livres – Le Journal d’Anne Franck, Si c’était un homme de Primo Levi, Hitler et les Juifs de Philippe Burrin, Sonderkommando Dans l’enfer des chambres à gaz de Shlomo Venezia -, en des traductions inédites, numériques et publiées par les éditions du Manuscrit.

Ce projet promeut le « dialogue des cultures », idée de l’ancien président iranien Mohammed Khatami, chère à l’OCI (Organisation de la conférence islamique) et à l’ONU (Organisation des Nations unies).

Le lancement officiel du projet Aladin a eu lieu le 27 mars 2009, au siège de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), à Paris. C’est un évènement prestigieux, en présence de centaines de personnalités, dont des chefs d’Etat, ministres, ambassadeurs, dirigeants communautaires juifs, rabbins, cardinal, imams et des médias, notamment du monde musulman.
Et ce, deux mois après la fin de l’opération Plomb durci d’Israël contre le mouvement terroriste Hamas dans la bande de Gaza.
La conférence est animée par le réalisateur-producteur français Serge Moatti qui obtient une minute de silence d’une assistance debout.
Interrompus par la projection du film Pourquoi, les discours redondants conformes au mythe, « islamiquement corrects », se succédaient.

Tout un symbole : c’est Rachida Dati, alors ministre de la Justice et issue de l’immigration musulmane d’Afrique du Nord, qui lisait le discours du Président de la République Nicolas Sarkozy .
Juifs, chrétiens et musulmans, les orateurs ont exonéré le monde musulman de tout lien avec la Shoah autre que les musulmans Justes parmi les Nations ou « protecteurs de leurs sujets juifs », tels le roi du Maroc et le bey de Tunisie Sidi Moncef.
Tous se gardaient de citer des exemples de négationnisme et de révisionnisme dans le « monde musulman », en particulier dans l’Autorité palestinienne (AP), ou dans les « rues Arabes » d’Occident.
 Unanimes, ces personnalités ont occulté l’antijudaïsme ou l’antisémitisme dans l’islam - sourates et hadiths haineux à l’égard des juifs -, la dhimmitude et « l’exode oublié » tragique d’environ 900 000 juifs, des années 1940 aux années 1960, des pays arabes, de Turquie, d’Iran et d'une partie de Jérusalem, ainsi que le fait que le roi du Maroc "n'a pas protégé les Juifs puisqu'il a même promulgué les statuts des Juifs en Dahir (décret) chérifien (Georges Bensoussan). Etc. Etc. Etc.
Ecoutons Abdoulaye Wade, président du Sénégal et de l’OCI, résumer ce mythe :
« Il n’y a jamais eu de contentieux historique entre musulmans et juifs. Bien au contraire ! De la Charte de Médine de 622, à l’empire ottoman, en passant par l’Espagne sous le règne arabe, l’histoire nous enseigne qu’à différentes périodes, juifs et musulmans ont pu vivre ensemble dans le respect mutuel et la coexistence pacifique. Les juifs ont toujours été protégés par des monarques musulmans ».
C’était bizarre d’entendre ce discours prononcé devant les représentants de pays musulmans devenus Judenrein (i.e. "nettoyés des juifs").
Ces discours n’étaient pas exempts de confusions et d’amalgames.
Ainsi, Farouk Hosny, ministre égyptien de la Culture, lisait le discours de Mohammed Hosni Moubarak, Président de la République Arabe d’Egypte :
« La Shoah a été une transgression contre l’islam, comme religion, et contre ceux qui croient en l’islam, les musulmans… C’était une transgression contre les musulmans parce que leurs frères sémites ont été tués en si grand nombre, leur unique « faute » étant d’appartenir à une religion, dont les principes partagent leur hauteur avec ceux de toutes les autres religions, la foi juive ».
L’usage du mot « Sémites » nie la définition de l’antisémitisme, c’est-à-dire la haine des juifs : les musulmans, des « Sémites », ne sauraient être antisémites, anti-juifs ?! Ce ministre était présent car l’Egypte abrite la bibliothèque d’Alexandrie, la Foire du livre du Caire et l’université al-Azhar. Rappelons que Farouk Hosny avait invité en Egypte, en 2001, le négationniste Garaudy. En 2008, il déclarait qu’il « brûlerait les livres israéliens s’il en trouvait dans les bibliothèques égyptiennes ». Il interdisait la communication des archives des juifs d’Egypte. Il est hostile à la normalisation des relations culturelles entre l’Etat d’Israël et l’Egypte, et ce, 30 ans après la signature du traité de paix entre les deux Etats. Bernard-Henri Lévy, Claude Lanzmann et Elie Wiesel ainsi que Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), ont signé des tribunes hostiles à sa candidature à la direction générale de l’UNESCO. Serge Klarsfeld le soutenait en raison « de sa prise de position sur la Shoah et de sa repentance exprimée publiquement ». Farouk Hosny vient d’autoriser la communication desdites archives… « Paris vaut bien une messe », aurait dit le roi Henri IV… Farouk Hosni n’a pas été élu directeur général de l’UNESCO, mais le projet Aladin a été un facteur de divisions, notamment sur ce point.
Autre exemple. André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI du Maroc, membre du Comité des sages pour l’Alliance des cultures à l’ONU, et Mustafa Cerić, grand mufti de Bosnie, parlant au nom du président de la république de Bosnie, exhortaient à associer la lutte contre l’antisémitisme à celle contre "l’islamophobie". Un terme utilisé pour éviter toute analyse critique de l’islam…
Au fil des discours, se dévidait l’écheveau du mythe, avec ses diatribes antioccidentales et anti-israéliennes.
La colonisation européenne chrétienne était vilipendée : seul le joug musulman – Arabe ou ottoman - est toléré. Or, la colonisation européenne a été émancipatrice pour les juifs en pays majoritairement musulmans.
De plus, a été stigmatisée la traite négrière transatlantique – « cinq siècles » -, ce qui place les Africains en position de victimes demandant la repentance de l’Occident. Mais ont été occultés le commerce d’esclaves intra-africain et la traite arabo-musulmane qui perdurent (13 siècles) et impliquent les esclavagistes musulmans.
Le président Wade prônait le relativisme culturel, qui vise à éradiquer l’universalité des droits de l’homme considérés comme occidentaux :
« La vérité d’une époque n’est pas forcément celle d’une autre et la vérité d’un peuple n’est pas forcément celle d’une autre. Ce qui est la norme dans une société peut être une contre valeur dans une autre. Le dialogue des cultures et des civilisations ne peut donc s’épanouir et prospérer que dans la nuance et le relativisme ».

Concernant le conflit au Proche-Orient, Ely Ould Mohamed Vall, ancien chef d’Etat de Mauritanie, s’émouvait des souffrances de ses « frères Palestiniens ».
Quant à l’ancien Président de la République Jacques Chirac, il omettait de citer les écrits négationnistes de Mahmoud Abbas, président de l’AP, « partenaire pour la paix » avec Israël. Il assénait :
« J’ai dit aux Israéliens que la colonisation était une faute. On ne construit pas la paix avec son voisin en expropriant ses terres, en arrachant ses arbres, en bouclant ses routes ».
Par ces mots, Jacques Chirac rappelait l’esclandre qu’il avait provoqué à Jérusalem. Ses propos révélaient la division parmi les invités. Si des spectateurs musulmans ont applaudi sa diatribe, le public juif a apprécié ses propos pro-israéliens. « Hors-sujet », reconnaissait l’ancien ministre socialiste de la Culture, Jack Lang, le 29 mars, sur une radio juive. Avant de louer ces positions stigmatisant Israël. Hasard ? La même semaine, un orchestre d’adolescents d’un camp de réfugiés palestiniens s’était produit à la mémoire des victimes de la Shoah. Ce qui suscitait l’ire des dirigeants de l’AP.
Richard Prasquier et Shimon Samuels, directeur du Centre Simon Wiesenthal-Europe (CSW), nous ont confié que certains discours, notamment celui de Farouk Hosny, leur avaient déplu.

Une politisation biaisée par « l’Appel à la conscience »
Lors de cette conférence, Simone Veil, ancienne déportée et ancienne présidente du Parlement européen et de la FMS, Jacques Chirac, et Abdoulaye Wade signaient « l’Appel à la conscience » pour lutter contre le négationnisme. Un Appel soutenu par des « centaines d’intellectuels musulmans » selon ce Projet.
Cet Appel allègue que « les Musulmans et les Juifs, des siècles durant – en Perse, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans l’empire ottoman – ont su vivre ensemble, souvent en bonne intelligence ». La règle est donc l’harmonie ; ce qui est conforme au mythe. Un non-dit : ce « vivre ensemble » - la dhimmitude - résultait du jihad.
Cet appel exhorte à la lutte contre le négationnisme en affirmant que la Shoah est le fait de « l’Allemagne nazie et de ses complices européens ». Il rappelle les « actions des Justes en Europe et dans le monde arabe et musulman ». C’est « islamiquement correct ».
Cet Appel se réfère aux valeurs de « justice et de fraternité », et non d’égalité et de liberté car les musulmans ne doivent pas traiter à égalité les dhimmis.
Il évoque « l’intolérance et le racisme », mais non l’antisémitisme, l’antijudaïsme ou la judéophobie. Or, ce sont ces fléaux qui ont été à l’origine de la Shoah…
L’Appel politise sans raison ce Projet en prônant la seule « solution des deux Etats » entre « Israéliens et Palestiniens » . Comme si le monde musulman avait accepté l’Etat juif ! Cet appel établit ainsi un lien entre la Shoah et ce conflit, ce qui autorise des positions partiales. Pourquoi ? Pour induire l’idée fausse que l’Etat d’Israël a été recréé par une Europe culpabilisée par sa responsabilité dans la Shoah ? Pour « compenser » la lutte contre le négationnisme ?
Rappelons deux tentatives d’instrumentaliser la Shoah : à Nanterre (France), « Une pierre pour la paix », devenue l’opération des "deux urnes" du Musée d’Auschwitz, et le Mémorial à Dachau en hommage aux victimes turques, dont l’une au nom patronymique musulman, de la Shoah.

Mythe contre Histoire
Pourquoi cette unanimité à exprimer et accepter ce mythe ?
Des orateurs musulmans dissimulaient ces faits pour les raisons décrites plus haut et pour éviter toute revendication liée à « l’exode oublié » des Juifs ainsi que tout rappel des relations entre le monde musulman et les nazis ou la Shoah. « Dès le début des années 1930, la propagande nazie se développa avec succès dans les pays arabes où ses thèses antijuives soulevèrent l’enthousiasme et une totale adhésion… A l’arrivée de l’Afrika Korps [Nda : unités militaires allemandes] à El Alamein (1942), la foule hurlait dans les rues : "Rommel ! Rommel ! » (Bat Ye'or, opus cité). Ajoutons les foules Arabes réunies dans les cafés de la Palestine mandataire afin d'écouter les émissions en arabe de Radio Berlin.

De plus, environ 100 000 musulmans européens ont combattu pour l’Allemagne nazie. Des divisions nazies musulmanes ont été constituées : la Légion arabe, la Brigade arabe, deux divisions musulmanes bosniaques Waffen SS, une division Waffen SS albanaise dans le Kosovo et dans la Macédoine occidentale, des Waffengruppe der-SS Krim (volontaires Tatars de Crimée), des formations composées de musulmans de Tchétchénie, l’Osttürkischen Waffen-Verbände SS avec des musulmans du Turkestan, etc.
La Shoah n’a pas épargné les Juifs vivant dans des pays majoritairement musulmans, notamment en Tunisie (occupation allemande de décembre 1942 à mai 1943). La Shoah demeure un sujet sensible, et certains dirigeants musulmans, tel le président iranien, l’instrumentalisent et la banalisent.
Le mythe de « l’âge d’or de la coexistence pacifique interreligieuse », qui occulte ces faits, est-il la base de l’acceptation islamique pour lutter contre le négationnisme ?
Les Salons du livre du monde musulman accepteront-ils les livres traitant de sujets tabous, tels l’alliance entre Nazis et dirigeants musulmans, la participation de la division de la Waffen SS Handschar (cimeterre en turc) composée principalement de musulmans des Balkans (bosniaques) au meurtre de juifs et chrétiens serbes, les anciens Nazis devenus conseillers de dirigeants Arabes ou soutiens lors des guerres d’indépendance d’Etats arabes ? « Boucher de Mathausen », Aribert Heim aurait torturé et tué des centaines de personnes, majoritairement Juives, dans ce camp de concentration nazi en Autriche. Il a aussi sévi dans les camps de Sachsenhausen et Buchenwald (Allemagne). Au milieu des années 1970, il s’était fixé au Caire (Egypte), où il s'était converti à l’islam en 1980 sous le nom de Tarek Hussein Farid.
 L’OCI condamnera-t-elle le passé pronazi de certains de ses Etats membres ou la sympathie de nationalistes Arabes - Bourguiba, Sadate, Sami al-Joundi, un des fondateurs du parti syrien Ba'ath - à l’égard des forces de l’Axe ?
L’OCI fera-t-elle acte de repentance en raison du grand mufti de Jérusalem Haj Amin al-Husseini (1895-1974), « mufti de Hitler » ?
Ce « héros » et mentor d’Arafat a fomenté des pogroms, est directement responsable de la mort de « 4 000 enfants orphelins juifs polonais et de 400 juifs adultes qui furent assassinés à Auschwitz en raison de son opposition en 1942 à leur transfert en Palestine mandataire en échange de prisonniers de guerre allemands pronazis. Il a convaincu des gouvernements hongrois, roumain et bulgare pronazis d’envoyer leurs juifs vers les camps de la mort plutôt que d’accepter leur immigration en Palestine mandataire » (Chuck Morse, The Nazi Connection to Islamic Terrorism, Adolf Hitler and Haj Amin al-Husseini. iUniverse.com, 2003). Il a enflammé les foules musulmanes par ses prêches radiophoniques haineux. S’est efforcé de persuader les Nazis de tuer les juifs vivant au Moyen-Orient, etc.


L’OCI demandera-t-elle pardon pour le farhud (ou farhoud), ce pogrom à Bagdad (Iraq), en juin 1941, au cours duquel des foules arabes musulmanes ont tué 175 juifs, blessé mille juifs et détruit 900 maisons juives ?

Le mémorial Yad Vashem à Jérusalem a certes distingué des Justes musulmans parmi les Nations.


Le chercheur américain Robert Satloff explique leur faible nombre en raison de leurs réticences à parler et des liens avec le conflit au Proche-Orient (Among the Righteous, Lost Stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands. Public Affairs, 2006). Une autre raison pourrait être avancée : ces musulmans ont sauvé ceux que le Coran leur prescrivait de mépriser, humilier, haïr et tuer.

Ces liens terribles entre le monde musulman et les Nazis ou la Shoah ainsi que l’antisémitisme islamique, des expositions répugnent à les traiter.
Ainsi, l’Observatoire des musées de la Shoah (Holocaust Museum Watch ) a critiqué vivement le Musée et Mémorial américain de la Shoah (USHMM) pour une biographie édulcorée du grand mufti al-Husseini. L’USHMM l’a réécrite en un sens plus respectueux de l’histoire.
A Paris, le Mémorial de la Shoah a dissimulé en 2005-2006 dans son exposition Le procès de Nuremberg le rôle de ce grand mufti. Pourtant, grâce à la France et au général de Gaulle, ce fomenteur de pogroms a échappé au tribunal de Nuremberg qui devait l’inculper et se rendit en Egypte, en mai 1946.
En août 2009, Philippa Ebéné, directrice du Centre multiculturel (Werkstatt der Kulturen) de Berlin, doté d’un financement public, retirait trois panneaux sur l’alliance du grand mufti al-Husseini avec les Nazis dans l’exposition Le Tiers monde durant la Seconde Guerre mondiale. Une décision défendue primitivement par Günter Piening, commissaire pour l’intégration et la migration de la ville de Berlin. Et qui suscitait l’indignation de Karl Rössler, commissaire de l’exposition, et de la communauté juive berlinoise. Ce Centre est situé dans un quartier où vivent de nombreux Turcs et Arabes.

 Pourquoi les dirigeants juifs acceptent-ils ce mythe ? Extrême politesse ? Souci de ne pas heurter la sensibilité musulmane ? Mais pourquoi ne pas respecter la sensibilité juive ?
En s’opposant à ce mythe entériné par les autorités politiques nationales soucieuses de préserver l’ordre public et engluées dans Eurabia, des organisations juives françaises peuvent craindre d’être tenues pour responsables d’un éventuel clash interreligieux, avec ses risques en termes d’actes antisémites. Mais comment ces organisations peuvent-elles accepter ce mythe et défendre devant des dirigeants musulmans les intérêts des juifs de l’« exode oublié », souvent contraints de fuir des pays où la présence juive était (pluri)millénaire et antérieure à la conquête arabe, et victimes de rackets, de spoliations, de dénaturalisations, d’expulsions, de crimes, etc. ?
En période de vagues déferlantes d’actes antisémites, ce mythe semble utilisé par des dirigeants communautaires juifs en direction de leurs homologues musulmans, comme un souhait irréaliste : « Conduisez-vous comme dans ce paradis passé », mais mythique.
En effet, ce mythe a été répété depuis des décennies sans effet positif sur la situation des juifs européens et des Israéliens. Il n’a pas permis de faire progresser le dialogue judéo-musulman. Il marginalise et isole les musulmans modérés, car il nie le besoin d’une analyse critique de l’islam ou une réforme de l’islam. Il a aussi échoué à améliorer les relations entre l’Etat d’Israël et le monde musulman. Juifs et musulmans ne pourront nouer des relations de qualité qu’après « avoir apuré leurs contentieux » (Shmuel Trigano).
La FMS a adopté une stratégie dynamique progressive. Elle entend lutter contre le négationnisme, qui selon elle nourrit l’antisionisme et l’antisémitisme, en obtenant le soutien des dirigeants musulmans de manière à présenter ses livres dans les Salons du livre du monde islamique et introduire l’histoire de la Shoah dans les manuels scolaires musulmans.
Mais ce qui nourrit l'antisémitisme et l'antisionisme ou l'anti-israélisme, c'est la délégitimation, la diabolisation et la diffamation de l'Etat juif.
De plus, à quels prix historique, moral, symbolique, politique, juridique et religieux a été obtenue la reconnaissance si restrictive de la Shoah par des dirigeants musulmans ? La FMS a offert sur un plateau en or un narratif mythique aux persécuteurs de juifs, aux voleurs des biens appartenant aux juifs, aux violeurs de juives et aux meurtriers de juifs. « C’est abracadabrantesque ! », dirait Jacques Chirac.
En ignorant l’histoire des Sépharades - terme générique pour désigner les juifs d’Espagne, du Portugal, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient -, la FMS a provoqué une concurrence des mémoires entre Sépharades et Ashkénazes, vocable générique pour désigner les juifs d’ascendance d’Europe centrale et de l’Est. Ce qu’a stigmatisé en un article au titre cinglant le professeur Shmuel Trigano : « La faute morale et politique de la FMS ». S’interrogeant sur la légitimité de la FMS, il condamnait le « partenariat avec l’OCI » anti-israélienne, et un « échange politico-symbolique ». En mai, Anne-Marie Revcolevschi, directrice générale de la FMS,  niait tout partenariat de la FMS avec l’OCI, justifiait la présence du président Wade en raison de son « action pour obtenir la libération de Guilad Shalit » et déniait toute « prétention de [la FMS], dans ce projet comme dans son travail quotidiende  « dire l’histoire », que ce soit celle de la Shoah, celle des Juifs en général ou celle des Juifs sépharades en particulier ». Un comble ! Tels sont les buts du Projet Aladin.
Où est la vérité historique ? Est-ce le mythe décliné lors de cette conférence, le narratif confus et lacunaire du site Internet du Projet, ou l’histoire non estampillée FMS d’experts ?
Qui écrit l’histoire ? Ce sont souvent les vainqueurs. Aussi, l’histoire des dhimmis - Sol Hatchuel, héroïne juive marocaine (1817-1834) et des autres -, et de « l’exode oublié », reste un champ à défricher. Des historiens militent contre les lois mémorielles en France : ils estiment qu’il n’appartient pas aux parlementaires de dire l’histoire. Est-ce à cet aréopage de ministres, de diplomates, d’hommes d’affaires, de responsables associatifs et d’imams d’imposer un narratif mythique émondé de ses aspérités non « islamiquement correctes » ?
Le projet Aladin peut renforcer les relations entre juifs et musulmans, mais sur un consensus artificiel et aux dépens de liens fondés sur la Bible entre juifs et chrétiens. En effet, ce mythe interdit toute écriture de l'histoire des dhimmis, notamment des chrétiens d’Orient. Tandis que des églises chrétiennes adhèrent à la théologie de la libération palestinienne (TLP).
Or, ce projet constitue une opportunité pour détruire ce mythe dangereux, et pour le monde musulman de connaître son passé, d’intégrer dans son histoire officielle des pans sombres, de les condamner .
Ce projet peut difficilement éviter une analyse critique de l’islam pour mener à bien sa lutte contre le négationnisme dans ce monde et pour favoriser des relations judéo-musulmanes sincères.
Sinon, ce projet sera une occasion manquée.
Il divertit déjà une somme élevée au détriment d'actions indispensables aux Français Juifs.

Lors de sa réunion annuelle à Los Angeles le 6 novembre 2014, l'Anti-Defamation League (ADL) a remis le prestigieux prix ADL Daniel Pearl au projet Aladin pour "promouvoir une plus grande compréhension entre Juifs et musulmans".

Le 25 février 2015, le projet Aladin et l'UNESCO ont organisé au siège de l'organisation onusienne la conférence-débat "L’avenir du vivre ensemble face à la montée de l’extrémisme violent. Perspectives d’Europe et du Monde Arabe. Ensemble contre l’intolérance". Aucun orateur n'était chrétien, hindou, etc. Le sociologue Edgar Morin figurait parmi les orateurs listés dans l'invitation à cet événement. Le mot tabou était "Israël" dont aucun ressortissant n'avait été invité. Lors de la seconde table-ronde,  Mohamed Moussaoui, président d’honneur, Conseil français du culte musulman (CFCM), s'est lancé dans une diatribe anti-israélienne sous prétexte d'exhorter ses coreligionnaires à ne pas tuer les Juifs en France : "L'antisémitisme est aujourd'hui chez un certain nombre de jeunes Français [musulmans] dont on voit l'expression émerger à l'occasion d'atrocités du conflit israélo-palestinienCeux qui mettent en avant la défense de la cause palestinienne, qui est juste, ceux qui veulent défendre les jeunes enfants [palestiniens] tués dans ces territoires, qui une cause juste, ne peuvent pas le faire en tuant des enfants juifs en France... Malheureusement, cette cause palestinienne est instrumentalisée par des jeunes. Tout acte de violence contre les Juifs français est inexcusable, inacceptable, condamnable sans réserve. De surcroît, ces actions nuisent à la cause palestinienne, compliquent les choses". Aucun des orateurs n'a réagi devant ce blood libel (accusation de crime rituel) enrobé dans un long discours visant à écarter toute critique de l'islam : ni son "ami" Moché Lewin, directeur exécutif de la Conférence des rabbins européens, ni Armand Abecassis, philosophe. Ni les responsables du projet Aladin, ni André Azoulay, conseiller du Roi du Maroc, membre fondateur du Projet Aladin, ni Eric de Rothschild, président du Mémorial de la Shoah, ni Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco, ni Jean-François Guthmann, président de l'OSE...


Photos :
Conférence de lancement : © V. Chemla
Le Grand mufti al-Husseini rencontre Hitler et Nasser, inspecte en 1943 les troupes musulmanes nazies, coache un soldat musulman de la division SS Hansar ; drapeau musulman bosniaque avec la croix gammée ; troupes musulmanes nazies en position de prières ; soldats musulmans lisant un livre de propagande nazie Islam et judaïsme. (Source : http://www.hmwatch.org/photos/photos.htm) : © DR
Copies d'écrans des sites : © FMS


EXTRAITS DE DISCOURS

André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI du Maroc, membre du Comité des sages pour l’Alliance des cultures à l’ONU et président de la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures :
« Pendant trop longtemps, et jusqu’à cet après-midi, on a ignoré ce que mon pays et d’autres dans l’espace arabo-musulman ont su dire quand la barbarie était européenne et chrétienne, ont su dire au reste du monde pour proposer humanisme, accueil, solidarité avec les victimes du nazisme… Nous sommes ensemble, musulmans, chrétiens et juifs pour dire que notre résistance à l’antisémitisme, pour que notre rejet et notre opposition aux dérives du négationnisme ne sont pas dissociables de notre résistance, de notre opposition, de notre combat contre l’islamophobie. La démarche est la même. Et chacun d’entre nous se déterminera et s’engagera parce que nous saurons faire ces trois causes communes et solidaires ».

Hélé Béji, présidente du collège international de Tunis :
« A travers l’anéantissement de Carthage, les Palestiniens peuvent ressentir ce qu’a été la Shoah ; à travers elle aussi, les Israéliens peuvent pressentir la destruction d’Israël dans la destruction de la Palestine, comme jadis la mise à mort de Carthage a étreint le cœur de Scipion par une prémonition funeste sur Rome… Avant que tout ne soit rasé, comme le furent Rome et Carthage, tentons de puiser dans la majesté antique un modèle de compassion réciproque... La mémoire de la Shoah peut rappeler aux Arabes leur propre abaissement dans l’histoire, et la souffrance des Arabes peut rappeler aux Juifs le sombre écho de leur propre misère raciale au cœur de l’Europe. Il n’y a donc pas deux mémoires étrangères, mais une seule mémoire, liée par un sort gravé dans celui de l’autre. C’est cela, le dialogue de la mémoire… La « mémoire du futur » doit faire d’Israël la seconde patrie des Palestiniens, et la Palestine, la seconde patrie des Israéliens, avant qu’un nouveau Scipion, juif ou arabe, n’ait ses yeux inondés, trop tard, par la vision d’un double désastre ».

Mustafa Ceric, grand mufti de Bosnie, au nom du président de la république de Bosnie :
« Musulmans et juifs ont une raison de se rassembler, un projet commun, comme celui-ci, et de s’unir contre l’antisémitisme et l’islamophobie... Les juifs et les musulmans ont la même expérience de l’exode et du génocide en Europe. Ils ont été expulsés ensemble d’Espagne-al Andalus au XVe siècle ; les juifs sépharades trouvèrent alors refuge à Sarajevo… Et ils ont souffert d’un génocide au XXe siècle : les juifs par les Nazis d’Allemagne et les musulmans Bosniaques par les Serbes ».

Jacques Chirac, ancien Président de la France :
« Faire connaître la Shoah en présentant les faits, tels qu’ils ont été, dans leur brutalité... Sans vouloir faire porter aux pays musulmans une culpabilité qui n’est pas la leur… Evoquer la Shoah risquait de susciter dans ces pays un sentiment de sympathie pour les Juifs et l’existence d’Israël. Alors on l’a cachée… La mémoire de la Shoah … doit toucher le cœur. C’est dans le même esprit que je me bats, avec la Fondation que je préside , pour le dialogue et le respect de toutes les cultures… Transmettre aux pays qui ne l’ont pas connue la mémoire de la Shoah, c’est allumer chez eux l’esprit de résistance qui nous a fait défaut face au Mal… Je suis très inquiet aujourd’hui que certains puissent dire, chez nous, en Europe, que cette histoire, la Shoah, n’était pas la leur, que c’était l’histoire des Juifs, le problème des Juifs… Nos Etats, et notamment l’Etat français, ont été mêlés à ce crime. Nous avons composé par peur avec la barbarie nazie. Nous avons laissé nos concitoyens juifs, enfants ou non de notre terre, être arrachés de nous comme s’ils étaient un corps étranger…
Les conflits incessants du Proche-Orient servent aujourd’hui de prétexte à une nouvelle haine d’Israël ; elle est en train de devenir une nouvelle haine des Juifs : cette haine se répand… Au débat exigeant avec les dirigeants d’Israël, cette haine substitue un soupçon à l’encontre de tous les Juifs… Il n’y aura pas de paix au Proche-Orient tant qu’il n’y aura pas de reconnaissance et acceptation de l’Etat d’Israël… Seul le rappel de la mémoire de la Shoah permet de comprendre comment l’on passe de la frustration à la haine, de la haine à la négation de l’autre et de cette négation au génocide…
Dans les deux traditions, juive et musulmane, la tolérance et le respect de l’autre sont des préceptes fondateurs… Vous avez raison de vouloir rappeler la ressemblance qui existe entre deux traditions qui ont coexisté pendant plus de mille ans… Quand on demandera demain à un enfant musulman ce qu’est un Juif il ne pourra plus répondre par des caricatures et des stéréotypes. Quand on demandera demain à un enfant juif ce qu’est un Musulman, il ne pourra plus répondre par des caricatures et des stéréotypes ».

Mohamed Fanta, au nom du président de Tunisie Ben Ali :
« La patriarche Abraham, constitue le fondement de ces trois religions [judaïsme, christianisme, islam]… Ceci nous rappelle Abraham venant d’Irak, à l’origine de notre civilisation méditerranéenne. Nous sommes tous sémites et fiers d’appartenir à cette branche d’humanité ».

Farouk Hosny, ministre de la Culture, au nom de Mohammed Hosni Moubarak, Président de la République Arabe d’Egypte :
« La Shoah est une agression contre l’islam comme religion, et contre ceux qui croient en l’islam, les musulmans… car leurs frères humains et Sémites ont été tués en si grand nombre… Nous espérons et faisons notre possible pour le retour d’une coexistence libre et paisible, comme celle qui a prévalu pendant des siècles dans notre région. A travers le temps, la religion d’un individu, juif, chrétien ou musulman, n’a jamais empêché sa participation dans le développement de la civilisation de sa société… Les tensions de la coexistence contemporaine sont causées par un problème épistémologique que nous devrions résoudre en adoptant des programmes et des initiatives afin d’informer tous les peuples de leurs histoire, des religions et contributions culturelles de leurs voisins… Un principe contemporain nous permet de participer à la condamnation de cette tragédie et à nous en souvenir, c’est le principe des droits de l’homme clairement et définitivement inscrit au paragraphe 5 du statut des Nations unies et qui précise « la condamnation, sans réserve, de l’intolérance religieuse »… Ce principe a été introduit dans des résolutions de l’UNESCO, comme activation de ce principe qu’il n’existe pas une culture supérieure à une autre culture, que les peuples du monde entier ont contribué aux civilisations… Abraham était le père de tous les hommes ».

Koïchiro Matsuura, Directeur général de l’UNESCO :
« A l’heure où les conflits de mémoire structurent les antagonismes politiques, il est en effet plus que jamais nécessaire de faire émerger une mémoire partagée qui soit le fruit d’un récit partagé, en insistant sur la dimension réconciliatrice du devoir de mémoire et d’histoire ».
Anne-Marie Revcolevschi, directrice générale de la FMS :
« [Sur le site Internet du Projet Aladin] on y apprendra les coutumes des Juifs, les fondements de leur foi et bien d’autres choses encore ; et, comme me l’ont confirmé mes amis musulmans, bien des juifs et des musulmans découvriront combien nous nous ressemblons… Nous avons cherché la clarté plutôt que l’exhaustivité, sans éviter les questions qui fâchent et qui sont les plus fréquemment posées…
A travers le monde arabo-musulman, parfois même dans des pays où les Juifs furent accueillis et protégés pendant la seconde guerre mondiale ».
David de Rothschild, président de la FMS :
« Face à la déferlante négationniste, aux amalgames et à la banalisation de la Shoah, issus notamment de certaines sphères limitées mais influentes du monde arabo-musulman, nous avons alors décidé de réagir en palliant d’abord le manque d’informations historiquement fiables sur la Shoah, que ce soit en arabe, en persan ou en turc. Nous avons également considéré important de rappeler l’histoire séculaire commune des Musulmans et des Juifs, et les liens étroits qui ont uni et unissent encore les cultures juive et musulmane, afin de faire entendre à tous que les antagonismes actuels ne sont pas insurmontables ».
Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des affaires islamiques, au nom de S.M. Mohammed VI, roi du Maroc :
« C’est justement pour qu’Aladin, votre groupe de réflexion se fixe l’objectif prioritaire de dire enfin au reste du Monde, ce qu’a été la résistance au nazisme des Pays qui comme le Mien, à partir de l’espace arabo-musulman, ont su dire non à la barbarie nazie et aux lois scélérates du gouvernement de Vichy… Un devoir de mémoire [de la Shoah] qui dans sa profondeur et dans sa tragique singularité nous impose avec force les contours éthiques, moraux et politiques qui seront demain les vrais garants de cette paix faite de Justice et de Dignité également partagées et à laquelle aspire la majorité des Palestiniens et des Israéliens ».
Professeur Ilber Ortayli, directeur du musée de Topkapi (Turquie) et représentant le gouvernement turc :
« L’islam, cette religion et civilisation […] a créé al-Andalus, mélange et synthèse du judaïsme, l’islam et christianisme... L’islam qui a créé l’empire ottoman qui a donné au Moyen-Orient une pax ottomana pour quatre siècles ».
Ely Ould Mohamed Vall, ancien chef d’Etat de Mauritanie :
« A l’heure où les plaies du Proche Orient sont toujours ouvertes et mes frères Palestiniens blessés dans leur chair et leur âme par une violence et une iniquité désespérantes, ma présence ici n’est pas une évidence. Comme responsable politique, comme arabe, comme musulman. Et pourtant c’est comme responsable politique, comme arabe et comme musulman que je m’exprime devant vous… A tous ceux qui prennent le prétexte du scandale de dénis de justice contemporains, et notamment du déni de justice en Palestine, pour nier ou justifier l’innommable, je dis solennellement … que l’endormissement de la pensée, l’affadissement de ce lien de solidarité qui fait de tout homme mon frère… sont des dangers mortels pour la civilisation des hommes ».
Abdoulaye Wade, président du Sénégal et de l’OCI :
« La Shoah jamais égalée par son ampleur, sa cruauté, ses méthodes techniques et scientifiques d’extermination qui en font un véritable affront à la raison humaine… Il y a un parallélisme saisissant entre la négation de la Shoah et le révisionnisme sur l’esclavage qui a duré cinq siècles et la colonisation…
En ma qualité de Président en exercice de l’Organisation de la conférence islamique, et venant d’un pays de cohabitation pacifique entre les religions, je me réjouis de savoir que le projet Aladin cherche à définir un espace de dialogue judéo-musulman… Il n’y a jamais eu de contentieux historique entre musulmans et juifs. Bien au contraire ! De la Charte de Médine de 622, à l’empire ottoman, en passant par l’Espagne sous le règne arabe, l’histoire nous enseigne qu’à différentes périodes, juifs et musulmans ont pu vivre ensemble dans le respect mutuel et la coexistence pacifique. Les juifs ont toujours été protégés par des monarques musulmans. Le défi aujourd’hui est de bâtir sur ce passé commun les fondements d’un dialogue sincère pour vaincre la méfiance, combattre les extrémismes de tous bords et apprendre à nouveau à vivre ensemble dans le respect de nos différences…
La vérité d’une époque n’est pas forcément celle d’une autre et la vérité d’un peuple n’est pas forcément celle d’une autre. Ce qui est la norme dans une société peut être une contre valeur dans une autre. Le dialogue des cultures et des civilisations ne peut donc s’épanouir et prospérer que dans la nuance et le relativisme… L’impunité et la justice à « géométrie variable » n’engendrent que frustrations et esprit de revanche ».

Articles sur ce blog concernant :










Article publié pour la première fois le 4 octobre 2009 et modifié pour la dernière fois le 26 février 2015.
Cet article a été republié  :
- alors que se déroulait le 7 mars 2011, à l'UNESCO, le lancement en persan du film Shoah de Claude Lanzmann « qui sera diffusé en simultané, pour la première fois, au Moyen-Orient via les chaînes satellitaires », après le « rendez-vous historique à Auschwitz » du 1er février 2011 dans le cadre du Projet Aladin et avec le soutien de l'UNESCO et de la Mairie de Paris ;
- le 9 août 2012 alors que le porte-parole du Hamas, Fawzi Barhoum, et des médias palestiniens de la bande de Gaza ont critiqué la visite, le 27 juillet 2012, au camp d'Auschwitz de Ziad Al-Bandak, un conseiller pour les affaires chrétiennes de Mahmoud Abbas (Abu Mazen), celui-ci étant l'auteur d'une thèse révisionniste ;
- le 7 novembre 2012 alors que le projet Aladin venait de tenir son premier diner de gala
- le 5 février 2013 alors qu'une trentaine d'imams, à l'initiative de Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, et de Marek Halter,  se sont rendus au Mémorial de Drancy le 4 février 2013 pour "montrer que l'islam n'a rien à voir avec la haine" et rendre hommage aux 70 000 déportés Juifs de France entre 1941 et 1944. Il était prévu qu'il y aurait 140 imams lors de cette cérémonie. Manuel Valls, ministre de l'Intérieur et chargé des Cultes, et des représentants des autres religions étaient présents ;
- 6 octobre 2013 alors qu'Anne-Marie Revcolevschi est interviewée sur le projet Aladin par Jean Corcos sur Judaïques FM ;
- 15 juin 2014. Interviewée par Jean Corcos sur Judaïques FM, Karima Berger, auteur des Attentives, un dialogue avec Hetty Hillesum, a allégué que les Arabes n'étaient pas responsables de la Shoah. Elle a aussi évoqué la coexistence heureuse des Juifs sous domination islamique, et a prétendu justifier son parallèle entre la Shoah et la Nakba, et non entre la Nakba et l'exode d'environ un million de Juifs des pays arabes, d'Iran, de Turquie et de la partie orientale de Jérusalem, en alléguant que cet exode était postérieur à la Shoah. Jean Corcos ne l'a pas contredite ;
- 13 novembre 2014.
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samedi 21 février 2015

Voyager au Moyen âge


Le musée de Cluny-musée national du Moyen Âge propose l’exposition éponyme  itinérante, « fruit de la première collaboration du réseau des musées d’art médiéval » européen. Un « périple à travers le temps et l’espace ». Pèlerins, souverains, artistes, marchands, aventuriers, diplomates, Croisés, simples voyageurs… Quelles que soient leurs motivations – pacifiques ou guerrières (guerre de course, jihad), spirituelles, familiales ou commerciales - ou leurs moyen de locomotions et voies de transport, en dépit parfois des périls, ils ont quitté leur foyer, leur ville, leur région, leur pays, leur continent pour un ailleurs, parfois inconnu, avec l’aide de cartes, de lettres de change, etc. 

C’est une nouvelle image du Moyen-âge qu’offre cette exposition. Au cliché d’une ère moyenâgeuse figée, le musée de Cluny-musée national du Moyen Âge  souligne la mobilité géographique caractérisant cette période en présentant une typologie des figures de voyageurs, de leurs itinéraires, de leurs objets.

« Voyager au Moyen Âge » réunit « plus de 160 œuvres dans un cadre exceptionnel, le frigidarium des thermes antique du musée de Cluny ». Une exposition itinérante résultant de la collaboration de trois institutions culturelles européennes réputées membres au réseau des musées d’art médiéval : le Musée épiscopal de Vic en Catalogne, le Musée du Bargello à Florence et le Musée Schnütgen  à Cologne.

Qui voyageait quand, pourquoi et comment ?
Princes, croisés, diplomates, artistes, pèlerins, courriers, moines, envahisseurs Barbares, « officiers de justice et de finances », pirates, Templiers, marchands, étudiants, espion tel Bertrandon de la Broquiere, paysans, mariées…

Ils empruntent routes, fleuves et mers - épave de pinasse d’Urbieta conservée au musée de Bilbao, embarcation en bois servant aux pêcheurs ou au transport de marchandises -, à bord de chariots ou bateaux, ou encore à pied, se reposant dans des auberges, emportant avec eux des objets familiers ou scientifiques.

Les Scandinaves « doivent à leurs longs bateaux légers mus à la voile et à la rame le succès de leur expansion, y compris vers l’Asie et le continent américain. La flotte que contrôle Jacques Cœur sillonne le monde et lui assure une ascension sociale sans égale. Cependant, les progrès techniques de la construction navale sont peu nombreux ».

Généralement, « l’homme médiéval voyage à pied ». Quand « il dispose de chaussures, qui ne sont d’ailleurs pas spécifiques a la marche, il va parfois nu-pieds, en signe de pénitence mais surtout pour les économiser. Le voyageur aisé se déplace a cheval, qu’il possède ou loue. Le chariot couvert ou le bateau sont des moyens de locomotion individuels ou collectifs liés à la nature du voyage, qui procurent des avantages distincts. Une partie de la société médiévale, en perpétuel déplacement, emporte dans ses grands coffres des objets, parfois spécifiquement conçus pour optimiser leur transport, liés au confort de la vie quotidienne : éclairage, mobilier, petits rangements ». Alliant confort et praticabilité, des objets de mobilier : table pliante, chandeliers, coffres, chaises.

Pour le commerce, le voyage s’avère souvent indispensable. « L’ivoire, les épices, le lapis-lazuli, la soie, viennent de l’autre bout du monde par une somme de trajets allant de la succession de sauts de puce à la grande traversée d’une traite. Les marchands ouvrent des voies nouvelles, empruntent les anciennes. Ils sont en partie à l’origine de l’expansion de l’univers connu. Pour les besoins de leur activité, ils inventent des processus complexes et sécurisés de transfert de fonds. Leur prise de risque en voyage trouve sa récompense dans la richesse, qui contribue au développement de leur contrée d’origine. Les messagers font du voyage leur profession. Ils vont a pied ou a cheval et peuvent, dans ce cas, au prix d’une organisation territoriale dédiée, parcourir 600 km en quatre jours (a mettre en regard de la trentaine de kilomètres qu’un marcheur couvre en un jour) ».

Invitant à la comparaison avec l’époque contemporaine, l’exposition présente les motivations de ces voyageurs quittant « leur domicile, leur village ou bourg, voire leur pays, pour s’engager dans cette aventure qui commence au seuil de leur propre maison. A cette pérégrination géographique, s’ajoute le voyage spirituel, que parcourt l’âme ».

Les trajets ? De quelques lieues à un continent, parfois séparé par la mer. Bernard von Breydenbach (1440 ? -1497), chanoine de la cathédrale de Mayence, estimant avoir eu une vie dissolue dans sa jeunesse, entreprit un pèlerinage en Terre sainte en avril 1483, accompagné du comte Hans von Solms, du chevalier Philipp von Bicken et d’Erhard Reuwich, peintre originaire d’Utrecht. Après avoir séjourné à Venise trois semaines, ils prirent la mer pour passer par Corfou, Modon et Rhodes avant de débarquer en Terre sainte et de visiter les lieux saints. Ils regagnèrent leur patrie en janvier 1484 après avoir fait un détour par le Sinaï et le Caire. Peuple syrien et peuple juif. Opusculum sanctorum peregrinationum ad spulcrum Christi venerandum, récit de ce voyage, publié à Mayence en 1486, comprend de nombreuses illustrations des cités visitées, des peuples rencontrés, ainsi qu’une planche d’animaux parmi lesquels, sans surprise, une licorne. Breydenbach mettait ainsi ses pas dans ceux de voyageurs aussi importants que Marco Polo ou Mandeville, et assurait à son ouvrage un grand succès » et de nombreuses rééditions dont la troisième de Mayence en 1486, montrée dans l’exposition. Quid des pèlerins Juifs souhaitant finir leur vie à Jérusalem ?

Des périples emplis parfois de dangers : aléas climatiques, état des voies de circulation, agressions - brigands, Sarrasins ou Maures opérant des razzias, pirates -, mises en esclavage - ce qui induisait les négociations de délégués d'ordres religieux chrétiens (ordre de la Très Sainte Trinité pour la Rédemption des Captifs, ordre de la Merci) et de laïcs - municipalités, marchands - pour libérer, en les rachetant, leurs coreligionnaires captifs devenus esclaves sous joug islamique -, faim, maladie ou mort. Pour se prémunir de ces périls, réels, surnaturels ou de magiques, « le voyageur se place sous la protection de saints spécialisés – Saint-Christophe - dont il peut emporter une image protectrice. Une ou plusieurs reliques enchâssées dans un fermail, une bague portant une prière ou une formule spécifique sont bien sur encore plus efficaces pour qui peut se les offrir ».

Les objectifs : la guerre de course, les razzias des Vikings et des Sarrazins, « le salut de l’âme, la conquête d’une terre, avec par exemple la croisade, ou encore la connaissance scientifique ou la visibilité sociale », voire le souci d’améliorer sa condition, et semble-t-il occulté par l'exposition le pèlerinage Juif et le jihad. Le pèlerinage, « déplacement vers un lieu saint pour obtenir un bénéfice spirituel, dans ce monde et dans l’au-delà, et parfois aussi un avantage matériel, existait bien avant le Moyen Âge. Mais c’est durant la période médiévale qu’il s’est imposé comme un phénomène universel. La légende considère qu’en 325, Hélène, mère de l’empereur Constantin, se rend en Terre sainte, découvre les reliques de la Passion et exhume la Vraie Croix. Le plus ancien récit conservé a été rédigé par un pèlerin anonyme originaire de Bordeaux en 333, a peine quelques années après cette découverte. A la Terre Sainte s’ajoutent Rome et Saint-Jacques de Compostelle comme centres majeurs de pèlerinage, lesquels ne doivent pas faire oublier les innombrables lieux de l’Europe entière, attirant les fidèles de tous horizons ».

« Voir tout autant qu’être vu est une caractéristique de la société médiévale, dont une partie est sans cesse en mouvement pour maintenir son autorité ou son statut. Le souverain, qui effectue une entrée solennelle dans une ville, choisit le plus souvent le faste de l’apparat. Mais Louis XI en 1464 pour son entrée à Brive préféra monter une mule en signe d’humilité par référence au Christ. Quand un seigneur parcourt ses terres, un prince son domaine, un roi le territoire de son royaume, leurs déplacements obéissent à une exigence de visibilité sociale. Le chevalier, qui va de tournoi en tournoi, cherche l’honneur et la gloire ».

« De toutes les pérégrinations, celles qui trouvent la plus forte résonance dans un musée sont naturellement celles des artistes, à l’image de Dürer circulant de l’Allemagne à l’Italie ».

Parce que « chaque cité, chaque route, chaque lieu de l’univers est à la fois point de départ et d’arrivée, il ne reste souvent de ces déplacements que des traces fugaces. Pour autant, l’exposition présente une multiplicité de témoignages matériels de ces pratiques ».

« L’homme médiéval a de son environnement une connaissance théorique, issue des textes des auteurs antiques tardifs tels que Ptolémée, Orose ou Isidore de Séville, mais aussi des récits de voyageurs de son temps, auquel il combine le fruit de son expérience pratique. Sa condition sociale détermine la netteté de sa perception du monde. Pour le paysan, l’univers devient flou au-delà des quelques villages situés autour du sien, mais il sait que le pape est a Rome, ou a Avignon et que la Terre sainte est au-delà des mers. Le prince ou le marchand ont simplement des limites plus éloignées ».

Les « cartes, marines en particulier, donnent une vision géographique de plus en plus précise, sans pour autant éliminer les conceptions singulières comme le monde en forme de T dans O ». Ces cartes, dont les Mappemondes , « éléments indispensables d’orientation », dont une édition de la table de Peutinger indiquant sur plus de 6 mètres toutes les routes de l’Europe ». La Bibliothèque nationale de France avait consacré une exposition à l’âge d’or des cartes marines.

Le « voyageur qui part de chez lui confronte rapidement son être a la différence. Dans un tropisme romano-centriste, la distinction se fait principalement sur la religion, les us et coutumes, en partant du principe que l’Autre se définit par rapport a soi. Les voyages hors de la chrétienté doivent admettre des réciprocités. Ainsi, des étrangers sont-ils présents en Europe. Leurs origines sont diverses, au moins autant que leur perception, loin d’être nécessairement négative, notamment s’agissant de leur aspect. L’Épouse du Cantique dit « Je suis noire mais belle […] ne prenez pas garde a mon teint noir, c’est le soleil qui m’a brûlée », il n’est point fait de distinction entre les trois Rois mages et saint Maurice est vénéré comme n’importe quel autre saint. La conscience, justifiée théologiquement, que l’humanité est une et indivise n’empêche pas les conflits, les oppositions ou les détestations mais ils ne tirent pas leur origine de l’apparence ».

Des « récits, simples lettres ou manuscrits richement enluminés, nous renseignent sur le déroulement de ces périples et en livrent des détails étonnants. Ainsi le rouleau des morts de Saint-Bénigne de Dijon, une pièce exceptionnelle, était utilisé pour annoncer la mort d’un religieux à un réseau d’abbayes et contribuer à sa mémoire. Gravures et peintures complètent ce panorama du voyage médiéval ». Le Guide du pèlerin en Terre sainte « compile toutes les informations nécessaires au pèlerin : histoire de l’Orient, informations sur les religions et les langues des peuples qui y vivent, notes hagiographiques, généalogies, etc. Ce genre d’ouvrage se répand au XIIIe siècle, au moment où les itinéraires vers la Terre sainte se stabilisent ».

L’exposition « révèle l’influence des us et coutumes de cette époque sur notre manière d’aborder le voyage aujourd’hui, et met en lumière des pratiques toujours visibles. Du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle à celui des motards de Notre-Dame de Porcaro, ou encore la médaille de Saint Christophe, patron des voyageurs, les héritages du voyage au Moyen Âge sont partout et imprègnent notre quotidien ».

Jusqu’au 23 février 2015
6, place Paul Painlevé. 75005 Paris
Tél : 01 53 73 78 16
Tous les jours, sauf le mardi, de 9 h 15 à 17 h 45.

Visuels :
Affiche
Le roi paien fait demander en mariage sainte Ursule
Paris, Musée du Louvre, RF 969, (Cl. 850b)
© RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi
Conception graphique : Studiolwa.com

Carte à jouer : le navire
Italie, seconde moitié du XVe siecle
Enluminure sur parchemin
H. 16, 5 cm ; L. 8, 4 cm
Paris, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge. Cl.23526
© RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi

Épave d'Ubierta
Pays basque, vers 1450-1460
Bois
H. 106, 6 cm ; L. 272 cm
Bilbao, Musée archéologique de Bizkaia
© Musée archéologique de Bizkaia, Bilbao /Santiago Yanis Aramendia

Coffret de mariage
Italie ; XIVe siecle
Bois, cuir, argent doré, soie
H.8 cm ; L.14 cm ; P.8 cm
Cologne, Museum Schnütgen. C 11
©Rheinisches Bildarchiv Köln / Museum Schnüttgen / Marion Mennicken

Astrolabe
Angleterre, XIVe siecle
Laiton
D.14, 6 cm
Florence, Museo Galileo, Instituto e Museo di Storia della Scienza.
© Museo Galileo, Firenze - Foto di Sabina Bernacchini

Selle d'apparat
Allemagne, deuxieme quart du XVe siecle
Os, bois et cuir
H. 39, 5 cm ; L. 48 cm ; P. 34 cm
Florence, Museo Nazionale del Bargello.
© Florence, Museo nazionale del Bargello / Ministero per i Beni e le Attivita Culturali - Soprintendenza Speciale per il Polo Museale della citta di Firenze

Martin Schongauer (1450 ? - 1491)
Départ pour le marché
Colmar, vers 1470-1475
Gravure sur cuivre, papier
H. 16 cm ; L. 16 cm
Paris, Bibliotheque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie
© Bibliotheque nationale de France, Paris

Piero Roselli. Carte marine de la Mer Méditerranée et de la Mer Noire
Italie, seconde moitié du XVe siecle
Manuscrit sur vélin
H.62 cm ; L.73 cm
Paris, Bibliotheque nationale de France, département des Cartes et Plans
© Bibliotheque nationale de France, Paris