mardi 26 août 2014

Proust, du temps perdu au temps retrouvé

Fondé par Gérard Lhéritier, le Musée des Lettres et Manuscrits, qui a ouvert de nouveau ses portes le 15 avril 2010, a consacré l'exposition éponyme à l’écrivain Marcel Proust (1871-1922). Environ 160 documents - lettres et manuscrits, dessins, photographies ou éditions originales - parfois inédits, de 1894 à la mort de l’auteur de A la recherche du temps perdu dont le premier volume était publié le 14 novembre 1913.


Reynaldo Hahn est un jeune compositeur d’avenir quand il rencontre Marcel Proust, alors âgé de vingt-trois ans, et devient son premier amant. Leur relation conservera un caractère amoureux durant deux ans et sera le point de départ d’une intimité qui se prolongera jusqu’à la mort de l’écrivain. Ils échangeront pendant près de trente ans une abondante correspondance, dont deux cents lettres environ nous sont parvenues. Elles sont un document exceptionnel par la liberté de ton qui prévaut entre les deux hommes, par un style à l’inventivité surprenante, enfin par le rôle de confident et de conseiller que tient souvent Hahn auprès de son ami. Elles ouvrent à leur lecteur le laboratoire de Jean Santeuil puis de la Recherche du temps perdu, mais sont également l’occasion de suivre l’évolution des goûts littéraires et musicaux de Proust, de ses inimitiés, de ses affections et de découvrir ou retrouver en lui un observateur amusé de la haute société de son époque, volontiers moqueur et ne dédaignant pas l’autodérision.
L’ouvrage, publié initialement par Gallimard est disponible aux éditions Sillages (2012).

Nicolas Maury, élève du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris en 2001, suit une belle carrière de comédien, tant au théâtre (il a travaillé notamment avec Robert Cantarella, Florence Giorgetti Philippe Minyana, Frédéric Fisbach..) qu’au cinéma (avec Patrice Chéreau, Philippe Garrel, Emmanuelle Bercot, Olivier Assayas, Nicolas Klotz, Noëmie Lvovsky, Riad Sattouf, Rebecca Zlotowski ou Mikael Buch...). Le grand public l’a découvert en 2015 dans la série télévisée Dix pour cent réalisée par Cédric Klapisch.


Le 14 novembre 1913, était publié, à compte d’auteur, avec un tirage de 1750 exemplaires, et chez Bernard Grasset, Du côté de chez Swann, premier volume d’À la recherche du temps perdu. Un livre refusé par Fasquelle, puis Ollendorf et les Éditions de la NRF, futur Gallimard . Lecteur de Du côté de chez Swann à la NRF, Gide écrit à Proust en janvier 1914  : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (j’ai honte d’en être pour beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. » Ollendorf répondit à Proust sur les premières pages de Du côté de chez Swann, préambule d’À la recherche du temps perdu : « Cher ami, je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ».

A la recherche du temps perdu
Marcel Proust est le fils d'Adrien Proust, professeur à la faculté de Médecine, et de Jeanne Proust, née Jeanne Weil, fille d'un agent de change Juif d'origine alsacienne et fine lettrée. Proust « attacha une grande importance à cette hérédité religieuse. La Recherche aurait pu s'appeler L'adoration perpétuelle ».

Enfant, il se rend dans la maison de son oncle Weil à Auteil.  Au lycée Condorcet, il a pour condisciples Daniel Halévy, Robert Dreyfus et Georges Bizet.
L’exposition présente des documents provenant de deux collections acquises par Aristophil, une société parmi les maîtres d'œuvres du musée : celle d’André Maurois (biographe de l’écrivain) et de son épouse Simone née de Caillavet (fille d’amis de Proust, qui inspira le personnage de Mademoiselle de Saint-Loup dans La Recherche) et celle de Suzy Mante-Proust, nièce du romancier.
Parmi ces documents, 86 lettres de Proust sur son œuvre, ses amis, ses amours, adressées à une quarantaine de destinataires, dont sa mère, le comte Robert de Montesquiou, Gaston Gallimard, Bernard Grasset, Charles Maurras, Daniel Halévy, la princesse Bibesco, la princesse de Polignac, Reynaldo Hahn, l’état des lieux signé par Proust sur son dernier appartement, cinq manuscrits littéraires dont un poème de Daniel Halévy sévèrement annoté par un Proust lycéen, et cinq dessins de Proust.

Ces documents informent sur la vie mondaine - Proust fréquente les salons littéraires de Léontine de Caillavet, née Lippmann, égérie du romancier Anatole France et de Madame Strauss  -, personnelle (comme locataire), familiale et amicale de l’homme de lettres, son souci de la promotion de ses livres – lettre au directeur du supplément littéraire du Figaro sollicitant la publication d’extraits de son roman Swann (1913)-, la genèse et la structure de son œuvre majeure La Recherche qu’il surnomme « son roman de malédictions », ainsi que son « peu d’affection pour Swann, ou ses réticences à l’égard de A l’Ombre des Jeunes Filles en fleurs, qu’il trouve « trop fade ». Un livre qui lui vaut le Prix Goncourt (1919).

Des lettres renseignent aussi sur ceux ayant inspiré Proust dans sa création de personnages : Gilberte Swann est inspirée par Jeanne Pouquet, mère de Simone de Caillavet, le baron de Charlus par le comte de Montesquiou. Pour Albertine, la source est double : Alfred Agostinelli et Albert Nahmias.

Proust y livre ses réflexions sur la vie, sur l’amitié, sur l’amour, sur le temps (à sa mère : « Dis-toi que cette lettre est l’expression d’une réalité fugitive qui ne sera plus quand tu la liras ») et sur cette « mémoire fatiguée par les stupéfiants »).

D’où un portrait aux multiples facettes d’un Proust « moins vaniteux que sensible », attentif aux autres, malade, cloîtré dans sa chambre parisienne et en relation constante avec le monde extérieur, la vie culturelle, à la recherche de romans et études littéraires, notamment sur Flaubert et les Goncourt, nécessaires à sa grande oeuvre. Un Proust qui séduisait, dans les salons et les dîners chez Weber ou au Ritz,  par ses talents d'imitateurs et ses pastiches.

L'exposition est conçue en espaces thématiques, aux couleurs distinctes et de plus en plus sombres. Elle débute en « une tonalité jaune, sont présentées les pièces ayant trait au Proust lycéen » qui se révèle tôt exigeant en littérature.

Puis, la «  dominante orangée nous entraîne vers l’Ecriture, de ses Pastiches jusqu’à son grand œuvre », La Recherche, via « ses traductions passionnées du critique d’art anglais John Ruskin. A travers ses placards corrigés (Ndlr : Proust indique les corrections sur les épreuves) avec paperoles (Ndlr : morceau de papier), sa correspondance avec ses éditeurs et les volumes de La Recherche avec envois autographes, on observe un écrivain stratège qui traite de tous les aspects concernant la diffusion de ses ouvrages, menant un prodigieux travail de renseignements sur le monde extérieur, de relecture, de corrections, s’interrogeant sur la sélection des passages, leur désignation », écrit Estelle Gaudry, commissaire de l’exposition. Ces placards témoignent des réécritures de Proust. Cet auteur ne « corrigeait pas, il ajoutait, débordait sur les marges ». L'exposition montre ces « sortes de collages sur de grandes feuilles des pages des épreuves, entre lesquelles Proust écrivait ses ajoutages ».

Ensuite, en une nuance de rose, nous observons la « montée irrésistible du jeune mondain au sein des cercles littéraires ».

La couleur aubépine mène vers le Proust « analyste des passions, liant amour et amitié, jamais avare d’un conseil ou d’une lettre de félicitations. Marcel charme ses interlocuteurs, avec tendresse, humour ou par son talent plus méconnu pour le dessin ».

Enfin, sous une « dominante violette, symbolisant la guerre et la mort, rouage important » de Proust et de ses romans.

Le 14 octobre 2013, la Bibliothèque nationale de France  (BNF) a acquis, grâce à des mécènes, un agenda inédit de Marcel Proust. Cet agenda sera conservé au Département des manuscrits de la BNF. « Ayant échappé aux recherches proustiennes jusqu’à ce jour, il apporte une pièce manquante au puzzle de la genèse de À la Recherche du temps perdu en prenant place juste avant les quatre carnets de notes déjà conservés dans le fonds. La densité de ses annotations en fait également une pièce unique car il recèle tout l’univers de « Combray » ( Du côté de chez Swann ) : promenade au bois de Boulogne, jeu de billes, petite phrase de violon... autant d’éléments qui ressurgiront dans le roman. Le carnet contient des listes de termes (d’architecture, de cuisine, de botanique) et de noms, témoins de l’essai par Proust de sa « palette » d’écrivain. Ce carnet comprend aussi une véritable curiosité, peut-être d’ordre autobiographique : les notes, datées 11 - 14 août 1906, d’une filature dans Paris qui reste à élucider. Aucun autre agenda de ce type ayant appartenu à Marcel Proust n’est connu à l’heure actuelle ».

Arte diffusa le 27 août 2014 Marcel Proust, du côté des lecteursdocumentaire de Thierry Thomas (2000). 
Extraits de lettres de Marcel Proust


Lettre à Georges Goyau du 18 décembre 1904
« Je crois que chacun de nous a charge des âmes qu’il aime particulièrement, charge de les faire connaître et aimer, de leur éviter le froissement des malentendus et la nuit, l’obscurité comme on dit, de l’oubli »

Lettre à Francis Chevassu, directeur du supplément littéraire du Figaro, A propos d’Un amour de Swann, vers le 14 janvier 1913 :
« En aucun cas il ne faudrait l’appeler ‘nouvelle’. Ma préférence serait que vous disiez franchement que c’est extrait (…) d’un livre qui doit paraître ».

Lettre à Rachilde (Madame Vallette) le 10 janvier 1920 :
« C'est la première chose qu'on m'offrait de ma vie, je me suis gardé de le refuser ».

Jusqu’au 29 août 2010
222, boulevard Saint-Germain 75007 Paris
Tél. : 01 42 22 48 48
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 20h


Visuels de haut en bas : © Coll. privée/Musée des Lettres et Manuscrits, Paris.

Affiche reprenant le portrait photographique de Marcel Proust, contretype par Man Ray vers 1922 d’un cliché d’Otto vers 1895-1896. Epreuve en noir et blanc, 114 x 93 mm, avec estampille de Man Ray au dos à son adresse de la rue Campagne-Première.

Lettre-télégramme autographe signée, adressée à Charles Maurras, 27 juillet 1896

Manuscrit autographe, avec annotations autographes de Reynaldo Hahn (15 novembre 1895).
Ce « très rare manuscrit de jeunesse relate la soirée du 14 novembre 1895, un dîner littéraire chez Alphonse Daudet en compagnie de Reynaldo Hahn, de Goncourt et Coppée, donnant lieu à une brillante étude de caractères comprenant un portrait de Daudet, l’un des modèles de Bergotte dans La Recherche. Proust l’a adressé à son ami Reynaldo Hahn (ici appelé « mon gentil ») qui y a porté quelques annotations ».
« Quelqu’un qui ne sent pas la poésie, et qui n’est pas touché par la Vérité, n’a jamais lu Baudelaire ».
A la recherche du temps perdu. Paris, Grasset, 1913, Editions de la N.R.F, 1919-1927.

A l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Placard d’épreuves corrigées de 1914, placé par Proust dans un exemplaire de l’édition de luxe de 1920.
«  Mythique placard de Proust, parmi les plus développés connus, de A l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Un extraordinaire témoignage du travail de réécriture que Proust mena sur son roman pendant la guerre. Alors que les premières épreuves des Jeunes filles avaient été imprimées en 1914 pour Grasset, la guerre retarda la publication du livre. Proust entreprit alors, de 1914 à 1918, un immense travail de relecture qui l’amena à corriger et à amplifier formidablement son texte. A la demande de Gide, Proust rejoignit finalement la N.R.F en 1916, et l’ouvrage parut chez cet éditeur en 1918. Ces placards comportent encore d’innombrables variantes par rapport au texte définitif ».


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Citations extraites du dossier de presse et des panneaux de l'exposition
Cet article a été publié le 17 août 2010, puis les 13 novembre 2013 et 26 août 2014. Il a été modifié le 16 octobre 2013.

lundi 25 août 2014

Le grand rabbin Simon Fuks (1911-2008)


Né en 1911 dans une famille polonaise hassidique à Dobrzyn, Simon Fuks grandit à Genève (Suisse).

Formé dès 13 ans au Séminaire de la rue Vauquelin, Simon Fuks a mené en parallèle des études brillantes en anthropologie, philosophie et langues orientales à l’université de Genève et à l’Ecole des hautes études de Paris.

En avril 1936, il a été nommé rabbin à Wintzenheim, près de Colmar.

Mobilisé comme aumônier israélite, Simon Fuks déplorait l’antisémitisme au sein de sa division. Après la défaite militaire, à Dunkerque, il est évacué avec des soldats français en Angleterre. 

De retour en France, il est fait prisonnier en juillet 1940. Détenu dans un oflag à Oberlangendorf (Moravie), il revint de captivité en 1941.

Dès mai 1941, ce rabbin s’illustra activement avec son épouse Raymonde (1915-2004) dans l’aide sociale et le sauvetage de ses coreligionnaires, et dans la résistance à Agen et dans le Lot-et-Garonne.

En mai 1943, traqué par les Nazis, le couple se réfugie en Suisse. Sur ces faits, Simon Fuks avait écrit Un rabbin d’Alsace, souvenirs de guerre (Ed. Jérôme Do Bentzinger, 2003).

Il fut « un des hommes qui reconstruisirent le judaïsme français » (rabbin Haïm Korsia) et a redonné « son lustre d’antan à la communauté de Colmar » dont il fut le rabbin de 1945 à 1986

Cet humaniste fut grand rabbin du Haut-Rhin de 1947 à 1986. A ce double titre, il a déployé tous ses efforts pour accueillir fraternellement nos coreligionnaires venant d’Afrique du Nord, et en particulier d’Algérie.

Sioniste fervent, très marqué par l’exemple des prophètes d’Israël, il avait milité contre l’antisémitisme, contre l’exécution de Noirs américains condamnés sans avoir eu de réel moyen de défense et pour un règlement négocié du conflit au Proche-Orient, fut-ce au prix de sacrifices. 

Il est décédé le 26 août 2008, à près de 98 ans.

Un texte sur ce grand rabbin est publié en hébreu.

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié par L'Arche.

samedi 23 août 2014

Une conférence de parlementaires européens amis d’Israël

Fondé en 2006, le groupement Amis européens d’Israël (EFI) s’est imposé comme un acteur majeur dans l’amélioration de « la relation globale » entre l'Union européenne (UE) et Israël. Son originalité ? Réunir des eurodéputés et membres des parlements nationaux européens. Avec quelques 1 000 membres, c’est l’un des plus groupes les plus importants au Parlement européen. 


Pour assumer sa mission principale - forger « une relation politique forte et une meilleure compréhension entre l'Europe et Israël » -, l’EFI a organisé à Paris, les 6 et 7 novembre 2008, une « Policy Conference » en présence de centaines de personnalités, parlementaires d’une trentaine de pays européens – en particulier Marek Siwiec, vice-président polonais du parlement européen, Rudy Salles, vice-président de l’Assemblée nationale - et politiciens israéliens : Dalia Itzik, présidente de la Knesset, Amira Dotan, responsable à la Knesset de la délégation pour les relations avec le parlement européen.

Cette période était marquée par l’annonce du renforcement des relations bilatérales entre l’UE et Israël (16 juin 2008), le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UPM) – poste de secrétaire général adjoint accordé à Israël le 4 novembre -, la fin de la présidence tournante de l’UE par la France suivie, dès le 1er janvier 2009, par la république tchèque.

La plupart des orateurs ont rappelé l'apport du judaïsme et du peuple Juif à l'Europe, ainsi que les valeurs communes entre celle-ci et l'Etat d'Israël.

Avec leurs collègues israéliens, ils ont exprimé leur inquiétude sur la menace nucléaire iranienne visant également l'Europe et présenté les nombreux avantages pour l'UE à approfondir ses relations avec Israël, dont l'Etat de droit et la vitalité économique ont été loués. Une coopération protéiforme - recherche et développement, économie, culture, éducation supérieure, communication, etc. – et qui pourrait inclure la quête des moyens de lutter contre la pauvreté en Europe et Israël.

Un parlementaire a suggéré d'interroger la Croix-Rouge pour savoir ce qu'elle a fait en faveur du soldat franco-israélien Guilad Shalit, otage depuis 2006 du Hamas qui refuse de donner toute information sur son sort.

Le souvenir de la Shoah, la lutte contre l’antisémitisme, la dénonciation de l’antisionisme ont été des leitmotivs de nombreux discours. Ainsi, Bjarne Kallis, président du groupe d'amitié Finlande/Israël au parlement finlandais et ancien président du Parti chrétien démocrate, a déclaré : « Aussi longtemps que le public est endoctriné par des informations biaisées et négatives sur Israël, il sera difficile de construire de bonnes relations avec Israël… Nous ne devrions jamais sous-estimer l'influence de l'action civique. A l'été 2006, plusieurs petites manifestations anti-israéliennes rassemblant 50 individus radicaux avaient attiré l'attention des médias jusqu'à ce qu'un dimanche, plusieurs milliers de Finlandais défilèrent dans les rues d'Helsinki en soutien à Israël. Après ce défilé, les manifestations anti-israéliennes ont immédiatement pris fin ».

L’attachement à l’Etat d’Israël et la conscience des dangers le menaçant étaient particulièrement sensibles chez les parlementaires originaires de pays ayant été sous l’orbite communiste.

Enfin, cette conférence a envisagé les moyens de parvenir à la paix au Proche-Orient, notamment en réglant le problème des réfugiés palestiniens.

La destinée des Juifs ayant du quitter les pays musulmans a aussi été retracée.



vendredi 22 août 2014

Patrick Faigenbaum


Après la Vancouver Art Gallery (Canada) puis la Villa Médicis à Rome, Chambéry accueille la rétrospective de 40 ans de carrière de l'artiste Patrick Faigenbaum. "Près de soixante photographies retracent son œuvre à travers des portraits, des paysages de nature et de périphéries urbaines, des natures mortes".


« Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel)
(Charles Baudelaire, Le Cygne).


Patrick Faigenbaum est né en 1954, dans une famille Juive ashkénaze de confectionneurs à Paris.

« Une géographie et une biographie » (Jean-François Chevrier)
Après avoir suivi une formation de peintre dans une école d’arts graphiques, cet artiste choisit la photographie comme moyen d’expression.

Depuis 1973, son itinéraire est « centré autour de la notion de portraits qui participent pleinement de l’identité du lieu ou de la ville choisie auxquels il donne un visage ».

Ses portraits de familles aristocratiques italiennes – il séjourne à la Villa Medicis (1985-1987) – en noir et blanc le font connaître vers 1984-1985. Patrick Faigenbaum explore le lien entre ces héritiers de familles célèbres posant devant son objectif et leurs palais magnifiques, à l’architecture majestueuse, témoins et chargés d’une histoire brillante.

Il a exposé notamment au Centre Georges Pompidou (1984), à Florence et Stuttgart (1985), Chicago et Dallas (1988), au musée d’art moderne de la Ville de Paris (1991), à New York (1991, 1993, 1999), au Museum of Art, Ein Harod Israël (1993), à Toronto (2000), au musée du Louvre et à Lisbonne (2005), à Lisbonne (2007), au Point du Jour à Cherbourg (2011).

Après Brême en Allemagne où il bénéficie d’une résidence (1997), Prague (1995), Saint-Raphaël (1998), Beauvais (2002), Tulle (2007), Barcelone (2008), un kibboutz et la Sardaigne, Patrick Faigenbaum a photographié sa ville natale, Paris, où il vit et travaille : il enseigne à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris depuis 2000.

En 2012, le Musée de la Vie romantique a présenté l’exposition Patrick Faigenbaum, photographies. Paris proche et lointain. Une promenade dans Paris et de sa banlieue et dans son histoire familiale que nous convie Patrick Faigenbaum. Un périple géographique et temporel, artistique et biographique, poétique et quasi-pictural. De beaux portraits quasi-intemporels, en couleurs, de Paris et de sa banlieue ainsi que ceux de la mère du photographe, jeune boutiquière rue de la Chaussée d’Antin (1972) puis dame âgée (2010) saisie dans un noir et blanc. Des photographies savamment composées, souvent pictorialistes. Une ville natale intimement liée à sa mère.

« Pour cette exposition, Proche et lointain qualifient à la fois une géographie et une biographie… Les lieux les plus proches sont ceux de l’intimité familiale : entre autres, un extraordinaire ensemble de portraits de la mère de l’artiste, des vues du quai de la Loire… Le lointain géographique se distribue selon les quatre points cardinaux du territoire métropolitain (dont Montreuil, Nanterre, Saint-Denis, Rungis), avec un accent particulier sur l’axe historique (les terrasses de Saint-Germain-en-Laye). Le lointain biographique est présenté dans un prologue qui rassemble, sous le titre « Rue Michel-Chasles », les images les plus anciennes de l’artiste, restées inédites jusqu’à ce jour », écrit le philosophe Jean-François Chevrier.

Le proche et le lointain biographique
En 1972, âgé de 18 ans, Patrick Faigenbaum vient d’abandonner la peinture et de découvrir les photographes Richard Avedon qui affectionne les visages sur un fond blanc, et Bill Brandt qu’il rencontre en 1977 à Londres et lui conseille : « Vous photographiez des gens qui semblent liés à un cadre et vous les isolez. Montrez ce cadre ». Avec son Nikon, il photographie alors sa mère, Suzanne, cousant et accueillant la clientèle dans sa modeste boutique de confection, rue de la Chaussée d’Antin, dans le quartier de l’Opéra et des grands magasins. Suzanne Faigenbaum

En avril 2010, cet artiste photographie sa mère, âgée, malade, dans sa chambre à coucher – son père est mort en 1968. Sont exposés ces clichés en planches-contact.

Le proche et le lointain géographique
Paris, ses monuments – parvis de Notre-Dame à Noël - et les vues des Orgues de Flandre et du Quai de la Loire – toits, travaux sur la chaussée, composée de pavés, de rue - depuis l’appartement familial. Plus loin, c’est Orly au printemps 2011, des espaces verts de détente près d’un immeuble d’habitation à Nanterre, les bâtiments de Rungis où sont entreposés les aliments qui nourrissent les Franciliens, la basilique de Saint-Denis, la grande terrasse de Saint-Germain-en-Laye.

Des espaces photographiés en peintre maître en couleurs chaudes.

Du 24 mai au 25 août 2014, le Musée des Beaux-Arts de Chambéry accueille "la dernière étape de la rétrospective des 40 ans de carrière de l’artiste Patrick Faigenbaum, après la Vancouver Art Gallery (Canada) puis la Villa Médicis à Rome. Près de 60 photographies retraceront son œuvre à travers des portraits, des paysages de nature et de périphéries urbaines, des natures mortes". 

Un regard croisé et inédit entre les photographies de Patrick Faigenbaum et les collections de peintures ainsi que sculptures anciennes et d’art contemporain - du XVe au XXIe siècle - du Musée des Beaux-Arts de Chambéry. "Peintre de formation, portraitiste renommé, Patrick Faigenbaum est l’une des figures majeures de la scène photographique contemporaine. Ses œuvres sont présentes dans les plus grandes institutions internationales. L’artiste a remporté le 10 juin 2013 le prestigieux Prix Henri Cartier-Bresson, qui lui vaut de réaliser actuellement un projet en Inde sur la ville de Calcutta « Kolkata ».

Au rez-de-chaussée du musée, "à une photographie de l’artiste seront associées des œuvres de la collection d’art contemporain du musée, datées entre 1979 et 1983 (Raymond Hains, Giuseppe Penone, Patrick Saytour…), période des débuts de la carrière du photographe".

Au 1er étage, "quarante photographies s’articulent autour du panneau double-face peint par Jacquelin de Montluçon pour l’église des Antonites de Chambéry, vers 1496. Cette oeuvre majeure de la production artistique de la région consacre l’entrée du peuple dans la peinture religieuse, à partir de personnages aux visages remarquablement individualisés. Les trois autres panneaux du retable des Antonites, peints par le même Jacquelin de Montluçon et conservés au Musée des Beaux-Arts de Lyon, sont reproduits pour l’occasion à l’échelle 1 et exposés dans la partie introductive de l’exposition. Une vitrine propose une documentation scientifique relative au retable et à l’art en Savoie au XVe siècle, tandis qu’un espace sera consacré à la consultation de catalogues et d’albums dédiés à Patrick Faigenbaum".

Enfin, au 2e étage, "quinze photographies s’intègrent aux collections permanentes dont l’accrochage est modifié pour l’occasion. La série de Prague, tirée en noir et blanc par Patrick Faigenbaum en 1997, se confronte aux grandes œuvres baroques de Mattia Preti et de Luca Giordano, tandis que des natures mortes photographiées en couleur viendront se nicher en contrepoint à la mezzanine".

Du 24 mai au 25 août 2014
Au Musée des Beaux-Arts
Place du palais de justice. 73000 Chambéry
Tél. : 04 79 33 75 03
Tous les jours sauf mardi et jours fériés de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h

Jusqu’au 12 février 2012
Au Musée de la Vie romantique
Hôtel Scheffer-Renan
16, rue Chaptal. 75009 Paris
Tél. : 01 55 31 95 67
Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, sauf les lundis et jours fériés.


Visuels de haut en bas :
Affiche
Patrick Faigenbaum, Vue de la terrasse de Saint-Germain-en-Laye, mai 2011
© Patrick Faigenbaum

Patrick Faigenbaum, Saint-Denis, avril 2011
© Patrick Faigenbaum

Patrick Faigenbaum, Rungis, mai 2011
© Patrick Faigenbaum

Patrick Faigenbaum, Nanterre Université mai 2011
© Patrick Faigenbaum

Patrick Faigenbaum, Famille Frescobaldi, Florence, 1984-2010
Tirage au gélatino-chlorobromure d’argent
67 x 66 cm avec cadre
©Patrick Faigenbaum

Jacquelin de Montluçon, Le Martyre de sainte Catherine, vers 1496
Panneau double-face, retable des Antonites de Chambéry
Huile sur bois, 97 x 79,1 cm
©Musées de Chambéry_Photo D GOURBIN


Patrick Faigenbaum, Avenue Vinohradska, Prague, 1994
Tirage au gélatino-chlorobromure d’argent
93,5 x 91,5 cm avec cadre
©Patrick Faigenbaum

Articles sur ce blog concernant :
Judaïsme/Juifs
Cet article a été publié le 3 février 2012, puis le 22 mai 2014. Il a été actualisé le 20 mai 2014.

mercredi 20 août 2014

Le sculpteur Joel Shapiro


Dans le cadre de The New York Moment, « saison transversale mêlant arts visuels, musique et danse », le Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne a présenté une exposition sur la création artistique new-yorkaise des années 1970 et le « minimalisme qui, en réaction au culte de l’individu et à la société de consommation, a diffusé son Less is moreMoins c’est plus ») dans les arts visuels, la musique, l’architecture ou le design. Un mouvement représenté par trois « grandes figures de ce courant influent tels que Joel Shapiro et Peter Halley », et Philip Glass. La galerie Karsten Greve présente jusqu'au 23 août 2014 une exposition de Joel Shapiro, sculpteur américain minimaliste américain célèbre pour ses sculptures de formes rectangulaires et en bronze monumentales, en équilibre instable, défiant la gravité. Un « artiste essentiel du paysage sculptural américain ». 


Joel Shapiro est né en 1941 à New York et a vécu dans Sunnyside Gardens, dans une famille démocrate, ouverte aux causes progressistes.

Agé de 22 ans, il séjourne en Inde pendant deux ans dans le cadre des Peace Corps. Un tournant dans sa vie.

Diplômé de l’Université de New York, il est recruté par le musée Juif de la Big Apple lors de l’installation des expositions sur Yves Klein, et d’autres artistes. Il est impressionné par la sobriété et l’épure des œuvres de Robert Morris à la Green Gallery vers 1964.

Il est repéré lors de l’exposition « Anti-Illusion : Procedure/Material » au Whitney Museum of American Art en 1969. Il débute sa collaboration avec la galerie newyorkaise Paula Cooper qui l’expose en 1970.

Ses œuvres figurent dans de nombreuses expositions internationales : la Biennale de Venise (1980), Documenta à Kassel (1977), au Stedelijk Museum à Amsterdam en 1985, au Louisiana Museum of Modern Art au Danemark en 1990...

Le Whitney Museum of American Art organise une rétrospective de Joel Shapiro en 1982.

Les créations de Joel Shapiro sont montrées au Museum of Fine Arts de Boston en 1999, au Denver Art Museum (Colorado) en 2001, au Metropolitan Museum of Art de New York en 2001, au Gana Art Center de Seoul en 2008, au Minneapolis Institute of Arts (Minnesota) en 2008.

Elles sont acquises par le Los Angeles County Museum of Art (Californie), le Museum of Modern Art de New York, le Whitney Museum of American Art de New York, le Tate Britain de Londres, la Peggy Guggenheim Collection de Venise, le Tel Aviv Museum of Art, le Klasma Museum of Contemporary Art d’Helsinki.

On découvre la première grande sculpture monumentale de Joel Shapiro au Walker Art Center/Minneapolis Sculpture Garden en 1995 ; cette œuvre est exposée en 1996 au Nelson-Atkins Museum of Art/Kansas City Sculpture Park. Depuis cette date, cet artiste a réalisé une vingtaine de commissions publiques, notamment aux Etats-Unis, et ses sculptures de bronze et de bois sont présentes dans plus de 75 collections publiques dans le monde.

Joel Shapiro expose à la galerie Daniel Templon en 2001 pour la troisième fois.

Joel Shapiro n’a eu de cesse de repousser les limites de la sculpture.

Selon Rosalind Krauss, Joel Shapiro « appartient à cette famille d’artistes qui, depuis le pop art jusqu’au minimalisme, ont délaissé le « psychologisme » des formes torturées pour investir le champ de la perception : le conceptualisme plus que l’expressionisme. En effet, une œuvre comme 75 Ibs (1970), qui consiste en la réunion de deux barres, l’une de plomb, l’autre de magnésium, qui ont le même poids mais pas la même longueur, n’est pas sans évoquer l’art conceptuel, tandis que les petites maisons de bronze que l’artiste disperse dans les espaces d’exposition au cours des années 70 ne cachent pas leur sympathie pour le minimalisme. Mais l’œuvre de Shapiro se distingue de ces illustres mouvements, et, partant, en dépasse l’ancrage dorénavant historique. Elle s’en émancipe tout d’abord parce qu’elle ne refoule pas la figure humaine sans toutefois y faire appel d’une manière littérale. En effet, les sculptures des années 80 et 90 évoquent, par un assemblage de formes parallélépipédiques, les silhouettes de corps aux membres largement déployés mais dont la géométrie les tire irrésistiblement du côté de l’abstraction. Cette œuvre se distingue également par cette conscience que l’artiste a de l’histoire de l’art. Son indéfectible fidélité pour la technique de la fonte du bronze a son importance : il s’agit d’une histoire dont les acteurs ont pour nom Cellini, Rodin, Giacometti, Picasso, Gonzalez, ou Tony Smith. Les billots de bois assemblés, l’artiste décide ou non de les soumettre à la fonte. Shapiro œuvre en sorte que le bronze garde dans sa chair les veines du bois, un détail qui dénote un intérêt pour une certaine tactilité mais qui inclut aussi toutes les étapes du processus à l’œuvre finale. Mais surtout, les sculptures de Shapiro exploitent cette contradiction inhérente à l’histoire de la sculpture, celle qui s’immisce entre le poids supposé colossal du bronze et l’équilibre précaire auquel les formes paraissent soumises. Une instabilité feinte qui fait des sculptures de Shapiro des figures baroques, éternellement figées devant une chute à jamais différée ».

En 2004, la galerie Daniel Templon a présenté pour la première fois en France six sculptures de petit format de Joel Shapiro lors de l’exposition, Small scale sculpture. « Entre la tradition constructiviste et la référence discrète à la figure humaine, ces sculptures géométriques semblent évoquer la pose délicate et précaire d’un corps vivant ou d’un arbre. Ensemble ces six sculptures posées chacune sur leur piédestal, semblent presque créer un ballet. Pour les réaliser, Joel Shapiro manipule longuement dans son atelier de petites poutrelles de bois qu’il assemble avec du fil de fer. Chaque angle et chaque longueur sont précisément étudiés. Elles sont ensuite soigneusement coulées dans le bronze qui conserve chaque détail de la trame du bois : aspérités, coupures, traces de colle ou de clou laissées par l’artiste ». Vues à longue distance, ces sculptures « ont l’aspect minimaliste d’objets parfaitement lisses, entre la construction architecturale et l’outil, mais de près elles gardent la sensualité du bois, et la trace même de leur construction ». Joel Shapiro « dépasse l’exploration formelle des volumes et de la ligne. La sculpture ne se veut pas non plus mimétique, elle ne « représente » ni un humain, ni un arbre. Ce que l’artiste cherche à provoquer chez le spectateur, c’est plutôt une « empathie ». Pour lui, ces formes géométriques incarnent des émotions. Il les réaliste presque intuitivement, toujours à la recherche d’une expressivité particulière ou du point d’équilibre le plus périlleux possible ».

En 2009, pour la première fois, cet artiste minimaliste a présenté à la Galerie Daniel Templon des dessins inspirés par ses sculptures abstraites. « Entre tradition constructiviste et référence à la figure humaine, Joel Shapiro utilise des formes extrêmement simplifiées et les inscrit dans une palette vive et gaie de couleurs simples. Il joue avec elles sur la notion de mouvement et cherche à provoquer chez le spectateur une certaine « empathie ». Pour lui, ces formes géométriques incarnent des émotions. Réalisées de manière intuitive, elles sont construites avec spontanéité et conservent la trace de la réflexion de l’artiste. Empreintes de doigt, traces de gomme, formes effacées puis déplacées, agissent comme des « repentirs » de l’artiste à la recherche d’un équilibre subtil entre harmonie et déconstruction ». Ses « dessins sont l’approche bidimensionnelle d’un sujet qu’il explore à travers la sculpture : la forme dans l’espace. Comme il l’explique, « les dessins sont des questions et des notes. Je dessine les problèmes auxquels je pense à un moment donné. Une fois le problème résolu, il devient une synthèse de mon travail ».

Le 27 novembre 2012, le premier prix de la Gabarron International Award for Visual Arts a été  décerné à Joel Shapiro.

La L.A. Louver Gallery (Etats-Unis) a présenté une exposition de Joel Shapiro.

Dans le cadre de The New York Moment, « saison transversale mêlant arts visuels, musique et danse », le Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne a présenté une exposition sur la création artistique new-yorkaise des années 1970 et le « minimalisme qui, en réaction au culte de l’individu et à la société de consommation, a diffusé son Less is more (« Moins c’est plus ») dans les arts visuels, la musique, l’architecture ou le design. Un mouvement représenté par trois figures emblématiques de ce courant majeurs : Joel Shapiro, Peter Halley, et Philip Glass.

La salle centrale du musée a réuni des sculptures monumentales de Joel Shapiro « composées d’éléments géométriques », et, des objets archétypiques, qui donnent à voir la maison comme un concept universel, dans une forme ruinée par l’Histoire et altérée par le temps. Ces œuvres permettent de découvrir deux méthodes de formulation plastique chères à Joel Shapiro: le singulier, l’éphémère et la trace du processus, en regard de surfaces pures d’où l’intervention humaine semble absente ».

Joel Shapiro « joue avec le poids, la densité et l’équilibre des matériaux. Ses sculptures peuvent être posées au sol, suspendues au plafond ou en appui entre les murs… La relation de l’oeuvre à l’espace est pour lui essentielle. Ses formes géométriques assemblées ressemblent à des silhouettes en mouvement et les formes architecturales évoquent des maisons ».

L’art minimal s’impose aux Etats-Unis lors des années 1960. « Comme d’autres artistes minimalistes (Carl Andre par exemple), il utilise du bois ou du bronze et supprime le socle dans ses premières œuvres car, comme le cadre, il sépare l’art de son environnement ». « Impressionné par les œuvres de Robert Morris », Joel Shapiro se distingue de l’art minimal. « A l’inverse des œuvres minimales lisses, régulières, au fini industriel, Shapiro réalise de petites sculptures (« Maisons »), de façon artisanale, en laissant visibles les traces de son travail. Dans l’art minimal, le spectateur est renvoyé aux éléments de base de l’œuvre (forme et matière), en toute neutralité. Pour Shapiro, l’œuvre doit emmener le spectateur dans un espace qui devient différent ».

En 1973, quand Joel Shapiro « pose au sol sa première maison composée de pièces de bois, il se demande : « Cela peut-il être une sculpture ? ». Les pièces ici brûlées, fragiles et malléables portent des traces de leur fabrication. Il y a de la tenue et de l’effondrement à la fois, de la construction et de la destruction, comme une représentation qui serait en mutation perpétuelle. Les modifications, les passages produits peuvent donner en retour une émotion, voire quelque chose d’angoissant, notamment dans la mise en abîme d’une représentation familière (la maison) ».

Joel Shapiro crée des sculptures ni figuratives ni abstraites, mais « motivées par des formes géométriques articulées qui deviennent, comme lui-même le dit, « la manifestation du corps ». Elles produisent sur le spectateur un effet notable : selon son propre regard, il peut reconnaître dans telle ou telle forme sculpturale la représentation d’une chose précise, concrète, référentielle. Shapiro l’exprime ainsi : « mes sculptures ne revendiquent pas autre chose que leur statut d’objet occupant l’espace ». Elles posent ces questions : l’espace existe-t-il et comment le saisir ? »

La galerie Karsten Greve présente jusqu'au 23 août 2014 une exposition de Joel Shapiro, sculpteur américain minimaliste américain célèbre pour ses sculptures de formes rectangulaires et en bronze monumentales, en équilibre instable, défiant la gravité. Un « artiste essentiel du paysage sculptural américain ».


Du 3 mai au 23 août 2014
A la galerie Karsten Greve
5, rue Debelleyme. 75003 Paris
 Tel: +33-(0)1-42 77 19 37
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

Jusqu’au 18 mai 2014
Au MAM Saint-Etienne Métropole
rue Fernand Léger. 42270 Saint-Priest-en-Jarez
Tél. +33 (0)4 77 79 52 52
Tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h

Du 14 novembre 2013 au 11 janvier 2014
A la L.A. Louver Gallery
45 North Venice Boulevard.  Venice, Californie 90291
Tel: 310.822.4955 
Du mardi au samedi de 10 h à 18 h. Le lundi sur rendez-vous

Jusqu’au 20 octobre 2012
30, rue Beaubourg, 75003 Paris
Tél. : +33 (0)1 42 72 14 10
Du lundi au samedi de 10 h à 19 h

Visuels :
Joel Shapiro, Vues d’installation au Museum Ludwig, Cologne, 2011 ©Joel Shapiro. Photo Lothar Schnepf
Joel Shapiro, New Installation, 2012, commission, Rice University Art Gallery, Houston, Texas Photo: Nash Baker
Joel Shapiro, Untitled, 2002 – 2004, bronze blanc, 406.4 x 203.2 x 86.4 cm. © 2002-2004 Joel Shapiro / Artist Rights Society (ARS), New York. Image Courtesy of the artist. ADAGP, Paris 2014

Articles sur ce blog concernant :

Les citations proviennent des communiqués de presse. Cet article a été publié les 14 octobre 2012,  13 novembre 2013, 8 janvier et 18 mai 2014.

vendredi 15 août 2014

« Les trois vies d’Axel Springer » de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt


Arte a diffusé « Les trois vies d’Axel Springer » (Drei Leben: Axel Springer. Verleger, Feindbild, Privatmann), documentaire (2012) de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt. Le portrait du magnat allemand sioniste de la presse (1912-1985) qui a bâti un groupe européen puissant, Axel Springer AG, dont l’un des fleurons est le célèbre quotidien  Bild (plus de trois millions de lecteurs). Un artisan de la réunification allemande qui a renforcé les liens entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et l’Etat d’Israël dont il était un fervent supporter. Un homme en quête spirituelle, intéressé par l'astrologie et marqué par la Shoah. L11 août 2014, le  Bild Zeitung a publié sous le titre “La guerre d'Israël contre les terroristes du Hamas : Les visages de ceux qui sont tombés au combat”, les visages des 64 soldats israéliens tués lors du conflit dans la bande de Gaza lors de l'opération Bordure protectrice

En trois parties, ce film un peu décousu montre la personnalité complexe d'un magnat de la presse pro-israélien.

Une irrésistible ascension
Né le 2 mai 1912 près de Hambourg, Axel Cäsar Springer débute en 1933 comme journaliste à l’Altonaer Nachrichten jusqu’à la fermeture du journal en 1941.

Il travaille aussi comme compositeur et éditeur dans la maison familiale d’édition Hammerich & Lesser-Verlag (1941-1945). Et il complète sa formation dans l’agence de presse Wolff's Telegraphisches Bureau et comme correspondant du journal Bergedorfer Zeitung.

Sa première épouse était demi-juive selon les lois de Nuremberg. La Shoah le hantera.

Réformé, il travaille en 1941 comme projectionniste au cinéma Le Waterloo qui présente des films américains.

Après la défaite du IIIe Reich (1945), cet homme ambitieux, séducteur et ébranlé par la Shoah obtient une licence des autorités britanniques et fonde en 1946 son entreprise d’édition Axel Springer GmbH à Hambourg. Il débute dans un abri antiaérien de cette ville largement rasée par les bombardements alliés. Il vise un lectorat populaire.

Il publie le Hamburger Abendblatt, et des magazines dont celui hebdomadaire et populaire sur les programmes de radio, puis de télévision, Hör zu (Die Rundfunkzeitung). Plus d'un million d'exemplaires.

Axel Springer lance en 1946 Die Welt (le monde, en allemand), puis en 1952 le célèbre quotidien tabloïd allemand Bild (ou Bild-Zeitung, Journal image) - jusqu'à 12 millions de lecteurs par jour - à l’influence notable sur l’opinion publique et critiqué pour tabler sur le sensationnel. Ses journaux représentent des idées conservatrices. Axel Springer amène les gents à lire quotidiennement un journal.

En 1953, il compatit aux Allemands de l'Est qui se soulèvent à Berlin-Est.

Une telle pression pèse sur ses épaules qu'elle accentue sa fragilité psychique (dépression en 1957). Il entame une quête mystique, intéressé par les ermites médiévaux. Profondément religieux, il veut aider les opprimés - les Allemands vivant de l'autre côté du Rideau de Fer -, les pauvres. Cet homme énergique met son pouvoir et son influence au service de sa mission. C'est ce qui l'a guéri selon son épouse.

En janvier 1958, Axel Springer rencontre Nikita Khrouchtchev à Moscou (URSS) et tente vainement de gagner l’appui du Kremlin à la réunification de l’Allemagne. Un entretien tendu de quatre heures. Axel Springer devient un éditeur politique.

En mai 1959, il pose la première pierre du siège de son groupe à Berlin en présence de Willy Brandt, maire de Berlin-Ouest et alors son allié dans cette ville divisée. La liberté devient un sujet de plus en plus central pour cet homme intuitif qui a méprisé les nazis. Ce démocrate  modèle fait face au passé de l'Allemagne.

En juin 1966, il effectue sa première visite en Israël. Au maire de Jérusalem Teddy Kollek, il remet un million de dollars destinés à une bibliothèque et à une nouvelle aile au musée d’Israël. Jérusalem sera la « deuxième patrie » d'Axel Springer. Honni en Allemagne, ce patriote est aimé en Israël.

En 1967, dans un discours à Hambourg, Axel Springer annonce ses principes d’édition, qui seront modifiées en 1990 et 2001 : soutenir la liberté et au droit en Allemagne, pays membre de l’Occident, et poursuivre l’unification de l’Europe ; promouvoir la réconciliation des Juifs et des Allemands et soutenir l’Etat d’Israël et son existence ; soutenir l’Alliance transatlantique et la solidarité avec les Etats-Unis dans les valeurs communes des nations libres ; rejeter toutes les formes d’extrémisme politique et soutenir les principes de l’économique libre et sociale de marché. Une philosophie inscrite dans les contrats de travail des employés de ce groupe devenu le plus important en Europe.

Dans une Allemagne divisée par les Etats vainqueurs, pendant la Guerre froide et la Détente, Axel Springer devient rapidement le patron de presse le plus riche et le plus puissant de l’Allemagne fédérale, à l’ère du miracle économique germanique dont il est l’une des grandes figures de proue. « Ici, le roi » , annonce-t-il au début de sa conversation téléphonique.

En 1970, Axel Springer transforme sa compagnie en société par actions dont il est le seul actionnaire. Avec 230 journaux et magazines et des sites Internet, ce groupe est l’un des principaux vecteurs médiatiques européens. Pour Axel Springer, les ennemis sont les « terroristes occidentaux », la Fraction armée rouge. Cet anticommuniste figure sur la listes des hommes à abattre par les gauchistes. 

Axel Springer est la cible de violentes polémiques et d’attaques politiques (1968-1975) – émeutes devant sa maison d’édition et ses domiciles, explosions devant le siège de son groupe, son chalet à Gstaad (Suisse) est incendié, menaces de mort - de la part de jeunes gauchistes et communistes, opposant à la guerre du Vietnam. Le «  groupe Springer fait campagne contre les étudiants ».  «  Expropriez Springer ! Springer assassin », crient les étudiants qui réclament le démantèlement du groupe et manifestent après l'attentat contre Rudi Dutschke en 1968. Des mouvements de révolte encouragés par la Stasi - police politique de renseignement et d'espionnage - de la RDA (République démocratique allemande).

Heinrich Böll évoque ce magnat de la presse allemande, puissant et redouté, dans son roman L’honneur perdu de Katharina Blum, Comment peut naître la violence et où elle peut conduire (Die verlorene Ehre der Katharina Blum, Wie Gewalt entstehen und wohin sie führen kann, 1974), porté à l’écran par Volker Schlöndorff.

Axel Springer publie en 1971 son premier livre Von Berlin aus gesehen (Vu de Berlin), et en 1980 Aus Sorge um Deutschland.

Grâce aux témoignages souvent inédits de sa famille, de ses amis et adversaires, ce documentaire nous révèle des aspects inconnus de sa vie personnelle - « fils à maman », séducteur, collectionneur, philanthrope - et familiale d’Axel Springer, marié à cinq reprises et divorcé quatre fois, père de trois enfants dont le photographe Sven Simon qui se suicide en 1980.

Sa motivation ? Ni l’argent - son groupe lui a rapporté 1,5 milliard de marks, selon un biographe - ni le pouvoir.  Axel Springer se retire progressivement de la gestion de son groupe, organise sa succession et garde 26,1% de la société par actions nouvellement créée avant l'entrée en Bourse.

Son but suprême poursuivi toute son existence, c’est la réunification de l’Allemagne, avec Berlin pour capitale dans une Europe en paix. Un objectif qu’il ne verra pas car il meurt en 1985. Quatre ans avant la chute du mur de Berlin.

Un groupe de presse sioniste
A l’initiative d’Axel Springer AG et de l’Institut pour le dialogue stratégique présidé par Lord Weidenfeld se tient le dialogue européen-israélien.

Le 7 avril 2011, sa onzième édition a réuni 45 politiciens – dont Avigdor Lieberman et Guido Westerwelle, ministres israélien et allemand des Affaires étrangères, et Natan Sharansky -, journalistes, auteurs - Hamed Abdel-Samad - et entrepreneurs – John Elkann - israéliens, européens et égyptien.

Au programme : les événements récents au Moyen-Orient, le rôle de l’islam et d’éventuelles améliorations dans les relations politique et économiques entre l’Europe et l’Etat d’Israël.

« A la lumière des développement récents au Moyen-Orient, un échange européo-israélien d’idées est plus important que jamais. En fin de compte, les deux régions ont des intérêts communs économiques, de politiques étrangère et de sécurité », a alors déclaré Mathias Döpfner, PDG d’Axel Springer AG, groupe « sioniste non Juif ».

Le 8 avril 2012, Mathias Döpfner a déclaré au Jerusalem Post : Axel Springer « pensait qu’une nouvelle Allemagne ne peut se développer que si elle définit ses relations avec Israël… [Celui-ci] est la tête de point de la démocratie au Moyen-Orient. Aussi, est-il dans l’intérêt de l’Europe de le soutenir et de le renforcer. Nous partageons les mêmes racines culturelles et les mêmes intérêts en terme de stratégie et de politique étrangère… L’Etat d’Israël devrait être membre de l’Union européenne ».

Et de souligner la nécessité de ne pas oublier « ce que l’Allemagne a fait et sa responsabilité particulière pour soutenir Israël » et de définir de manière distincte un intérêt pour Israël : société dirigée par l’éducation, l’entrepreneuriat…

Autre exemple de la philanthropie de ce groupe fidèle à son fondateur : journaliste Juif et président de la Fondation Axel Springer, ErnstCramer a créé un programme décennal destiné aux journalistes allemands et israéliens, sponsorisé sous la forme de bourses par le groupe Axel Springer.

Quotidien le plus lu en Allemagne, le  Bild Zeitung a publié le 11 août 2014, et sous le titre “La guerre d'Israël contre les terroristes du Hamas : Les visages de ceux qui sont tombés au combat”, les visages des 64 soldats israéliens tués lors du conflit dans la bande de Gaza lors de l'opération Bordure protectrice. De courtes biographies ont accompagné les visages. Signé par Anne-Christine Merholz, le reportage décrit ces soldats comme “64 fils, amis, époux qui ne retourneront jamais rejoindre leurs familles. Ils sont morts pour leur patrie, en combattant le Hamas à Gaza”. Diffusé à au moins 3,5 millions d'exemplaires chaque jour, le  Bild Zeitung est publié par la compagnie Axel-Springer, à la ligne éditoriale pro-israélienne, visant à "promouvoir la réconciliation entre Juifs et non-Juifs en Allemagne et à soutenir le droit d'Israël à exister".


« Les trois vies d’Axel Springer » (Drei Leben: Axel Springer)
Documentaire de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt
ZDF, 2012, 1 h 30
Diffusions les 1er mai 2012 à 22 h 30 et 15 mai 2012 à 10 h 30

Visuels :
Photos en noir et blanc
© Axel Springer AG et Sven Simon

De gauche à droite : Guido Westerwelle, ministre des Affaires étrangères d’Allemagne et vice Chancelier, Mathias Döpfner, CEO Axel Springer AG, et Avigdor Lieberman, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères d’Israël.
© Fabian Matzerath


Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 30 avril 2012 et modifié le 13 août 2014.